Gainsbourg aujourd’hui

« Sa fille Charlotte l’a récemment déclaré : son père « serait aujourd’hui condamné pour chaque chose qu’il a faite. » Et pourtant, mort il y a tout juste trente ans, Serge Gainsbourg est aujourd’hui célébré partout. Sur Spotify, à en croire Le Point, il totalise près de 300 millions d’écoutes. Les 35-44 ans représentent la tranche d’âge la plus assidue, suivie des 18-24 ans %. Dans les médias, à l’exception de Lio, et du site auféminin.com, l’unanimisme est de règle. Les Inrocks, L’Obs, Télérama en particulier, autrement dit les chantres de la nouvelle morale intersectionnelle et féministe, se sont tous inclinés devant le chanteur misogyne, amoureux des nymphettes, jouant avec la perspective de l’inceste et la violence. Mais chacun sait que très peu, voire aucun de ses albums, ne pourraient sortir aujourd’hui, tant ils semblent avoir été écrits contre les temps conformistes et effrayés qui sont les nôtres. » (Page de France Culture – émission Signe des temps de Marc Weismann – 07.03.2021)

Un des invités de l’émission déclare qu’il n’écoute pas aujourd’hui les chansons avec la même oreille qu’au moment de leur production. Ce qui pouvait « aller de soi » (inceste, pédérastie…) ne le va plus.

Encore faut-il définir « aller de soi ».

Je prendrai l’exemple du tabac. A cette même époque, on fumait partout, dans les restaurants, les trains, les avions, sur les plateaux de télévision. On connaissait depuis longtemps le rapport entre consommation de tabac et pathologies graves (cancer, notamment), mais l’idée qu’on puisse l’interdire dans les lieux publics faisait partie de l’impensable global dont elle était alors ce que j’appellerais « un espace-temps».

 « Aller de soi » est sans doute un espace-temps de cet impensable global en ce sens qu’il colle à un problème qui, à un moment donné, ne peut pas franchir le seuil du commun.

A l’époque dont je parle, la société disposait des moyens de savoir/savait que fumer est dangereux pour soi et pour les autres, mais le dire (avec les conséquences d’interdits associés) n’était pas possible parce que cela aurait été alors plus dangereux, en ce sens qu’il aurait eu pour effet d’élargir le champ du commun.

En d’autres termes, quel que soit le problème humain, la stratégie est toujours la même : tenter de dresser des barrières en face des innombrables et incessants problèmes pour les maintenir dans le seul champ individuel, donc repousser le seuil à partir duquel il ne sera plus possible d’éviter d’avoir à affronter le commun essentiel qui nous constitue en tant qu’êtres humains.

Quand Bernard Pivot revient sur la fameuse émission d’Apostrophes où il demande à G. Matzneff pourquoi il s’est spécialisé dans les lycéennes et les minettes (un peu comme il le lui aurait demandé pour une collection de petites voitures), il explique (JDD du 30.12.2020) « Animateur d’émissions littéraires à la télévision, il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios ».

Il met ainsi en lumière l’opposition entre le discours individuel (qui aurait pu/dû être le sien – « Ces qualités, je ne les ai pas eues. Je le regrette évidemment, ayant de surcroît le sentiment de n’avoir pas eu les mots qu’il fallait », précise-t-il) et le discours commun d’alors dont il souligne en même temps la fragilité (« s’accommodaient ») et le poids de la généralité.

La question de savoir si les chansons de Gainsbourg seraient publiables aujourd’hui s’inscrit dans la problématique de cet impensable et de son évolution dans la résolution des contradictions individu/commun dont l’œuvre d’art est un constituant.

Si l’on peut écouter Gainsbourg alors que l’inceste et la pédérastie sont aujourd’hui des crimes, c’est parce que son discours est celui de la musique : une des formes esthétiques produites par le contournement/déni de ce commun essentiel et qui touche à l’articulation/fusion corps/esprit. En d’autres termes, l’inceste et la pédérastie en musique  (comme l’antisémitisme – cf. Wagner / la misogynie, l’homosexualité féminine – cf. Baudelaire, etc.) sont hors-champ social/moral.

Si l’art est l’espace au plus près de l’objet du déni (la mort en tant que savoir) dont il est une expression de béatitude (au sens où l’entend Spinoza : des joies déconnectées de la durée), ses formes et surtout la musique (dont la poésie) – en ce sens qu’elle est l’expression physique, matérielle, la plus puissante de et sur notre dualité –   nous permettent d’expérimenter à la fois notre finitude et notre éternité.

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