L’agression et la liberté d’expression

« Il n’est jamais arrivé que des médias, qui défendent souvent des points de vue divergents et dont le manifeste n’est pas la forme usuelle d’expression, décident ensemble de s’adresser à leurs publics et à leurs concitoyens d’une manière aussi solennelle. Si nous le faisons, c’est parce qu’il nous a paru crucial de vous alerter au sujet d’une des valeurs les plus fondamentales de notre démocratie : votre liberté d’expression. (…) » Le Monde du 24.09.2020 sous le titre : L’appel des médias français à défendre la liberté d’expression.

Ce manifeste a donc été publié la veille de l’agression du 25 : deux personnes qui travaillent pour une agence de presse située dans l’immeuble où était installé Charlie Hebdo ont été agressées à l’arme blanche par un homme.

L’enquête dira s’il y a un rapport entre la publication du manifeste et l’agression.

Signe, en tout cas, que le manifeste se trompe d’objet.

Il ne s’agit ni de la liberté d’expression ni  de notre liberté d’expression.

Si, au-delà de la tristesse et de l’empathie, il est nécessaire d’analyser pour comprendre, c’est parce que les erreurs de diagnostics et de discours n’ont pour effet que d’alimenter le terreau qui produit non seulement (ce qu’on appelle) le terrorisme mais la peur ambiante et sa récupération : la revue Valeurs actuelles n’a pas signé le manifeste et la présidente du FN/RN s’est immédiatement empressée d’instrumentaliser l’agression qui lui sert d’argument.

Cette agression à l’arme blanche, celle qui a décimé il y a cinq ans l’équipe rédactionnelle de Charlie Hebdo, et toutes les autres, sont des expressions.

Des expressions de quoi, exactement ?

On peut commencer à le comprendre à partir du besoin récurrent qu’ont certains de « condamner » l’acte, de le qualifier (odieux, lâche…)… et de ce manifeste des médias.

La condamnation morale de l’acte, ce manifeste sont des signes de désarroi : le public à qui sont adressés l’une et l’autre n’a besoin, pour en être convaincu, ni de l’une ni de l’autre. L’une et l’autre sont présentés comme un discours de démocratie et de liberté alors qu’ils ne sont destinés qu’à produire des affects.

Ceux qu’ils devraient convaincre – les auteurs d’agression, ceux qui n’aiment pas la démocratie – ne peuvent entendre ni l’une ni l’autre.

Le mode d’expression qu’ils choisissent – tuer – est celui de la tentative d’annulation du chaos dont l’une et l’autre, sont, pour eux, des signes.

Que faut-il imaginer dans la tête d’un homme qui le conduise à prendre une kalachnikov pour aller tuer des journalistes parce qu’ils ont publié des caricatures, ou un hachoir pour aller tuer des gens sur le lieu du massacre, vraisemblablement pour une redite, alors que se déroule le procès des présumés complices ?

C’est, à un autre degré, un degré ultime, du même ordre que ce qui se passe dans la tête de cette personne-ci :

Elle et moi discutons du principe du droit au suicide assisté. Elle est catholique. Fervente. Pour finir un débat qu’elle esquive sous des prétextes métaphysiques, je lui demande : si un référendum pose la question de la reconnaissance de ce droit, votes-tu oui ou non ? Elle répond : c’est très clair, je vote non. Autrement dit, si je dispose du pouvoir législatif, je lui reconnais le droit d’être assistée au moment de mourir comme elle le souhaite (soins palliatifs), mais si c’est elle qui dispose de ce pouvoir, elle me refuse ce même droit.

Elle n’est pas immigrée, elle est française, elle n’est pas musulmane, elle est catholique, elle n’a (apparemment) rien contre la démocratie ni (apparemment) rien contre la liberté d’expression (je n’ai pas parlé avec elle de l’affaire Piss Christ – cf. articles Blasphème, janvier et février), mais elle ne peut concevoir, pour cette question d’éthique personnelle, un autre discours que le sien : notre vie ne nous appartient pas, elle appartient à Dieu.

Hors de ce discours qui constitue les parois de la sphère où elle se trouve, dont elle a besoin et dont elle ne réalise pas, n’admet pas qu’elle en est une : le chaos.

Son intolérance est agression par défaut.

Autrefois, naguère, aujourd’hui dans d’autres lieux, elle serait active.

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