Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 12 – (La philosophie – V – Marx : le père – la science)

1- Le père

Les paramètres marxistes socio-historiques appliqués à Marx lui-même sont insuffisants pour expliquer l’esprit de révolte qui, dans les conditions difficiles précédemment évoquées, lui fera consacrer sa vie – le terme est à prendre au sens  fort – non plus à l’interprétation du monde mais à sa transformation.

Ils se heurtent en effet à la singularité de l’individu – Karl Marx ou quiconque –  qu’est impuissante à éclairer la spécificité d’une époque et d’un lieu, quelle que puisse être leur importance.

Avant même sa conception, l’enfant est objet de constructions.

Même si on fait dépendre ces constructions des conditions matérielles, du milieu, de l’idéologie, de la culture, l’enfant est, sera et restera un enfant désiré ou non désiré.

Et même si, par hypothèse, on fait dépendre ce désir ou ce non désir de la seule appartenance sociale, si même on pousse l’hypothèse jusqu’à en minimiser ou en nier l’importance,  reste cette réalité têtue : après la conception, pendant la grossesse et après la naissance, les parents et l’enfant se trouvent pour la première fois impliqué dans un système relationnel nouveau et original qu’il leur faut expérimenter sans mode d’emploi, un système qui met en jeu de manière confuse des paramètres existentiels, complexifié de surcroît par l’absence ou la présence de frères et de sœurs, bref un tissu humain déterminant dans la construction ontologique de l’enfant.  

Quels que soient le milieu, l’époque, le lieu, l’enfant ouvre les yeux sur des parents, biologiques ou de substitution, qui lui sont des  modèles et/ou des contre-modèles dans le processus d’identification.   

Le père de Karl Marx a été pour son fils un modèle et un contre modèle en ceci qu’il l’a nourri de l’idée de progrès, de justice, d’égalité, héritée des Lumières, et qu’il a dans le même temps poussé le compromis d’existence jusqu’à la compromission  et à la soumission.

Une contradiction entre l’idée et le réel.

La dépréciation (réelle ou ressentie comme telle) de l’image de la personne/référence majeure – en l’occurrence, le père –  ne peut que produire un traumatisme. Et nul ne sait à l’avance sous quelles formes s’en manifesteront les effets. (cf. article Pascal)

Herschel Lévi, tels étaient le prénom et le nom que son père abandonna en même temps que ses références juives.

Il choisit de s’appeler Heinrich Marx pour mieux s’adapter à la société prussienne de Rhénanie où il exerçait la profession d’avocat et dont les lois antijuives de 1816 le convainquirent d’adhérer au luthéranisme ; il y fut officiellement reçu en 1817, un an avant la naissance de son premier fils qu’il prénomma Karl Heinrich et qu’il éleva dans cette foi protestante adoptée par stratégie, avec les idées de Voltaire, Leibniz, Lessing et Kant.

Karl Heinrich avait seize ans lorsque son père dut se rétracter publiquement en désavouant les propos plus ou moins critiques qu’il avait tenus au cours d’un dîner contre le roi Frédéric-Guillaume III et en protestant de son entière allégeance au souverain.

Ses incitations incessantes à faire des compromis, à éviter les affrontements, à s’adapter aux circonstances, à délaisser la philosophie et à l’imiter pour se faire une situation stable dans la société, contribuèrent à forger le tempérament intransigeant du fils qui choisira une voie contraire.

Si l’on met en perspective la place de Karl dans sa famille (deuxième enfant et premier garçon), les choix opportunistes du père et la manière dont il les a gérés, on peut trouver un début de réponse à la question de la genèse d’une révolte aussi déterminée : Karl est  le fils d’un homme qui rompt avec sa famille historique (et on sait l’importance qu’elle peut avoir dans la Diaspora) non par conviction, mais par pur pragmatisme et qui, pour sa sécurité, sa réussite et celle des siens, se plie jusqu’au reniement.

On peut imaginer un fils adoptant le pragmatisme du père et le poussant jusqu’au cynisme pour « arriver » : d’autres que Karl, issus comme lui d’une minorité, ont su se faire une place dans la société.

Mais Karl est l’opposé de Rastignac et toute idée de réussite sociale lui est interdite sans doute à cause du prix à payer ; il vivra en effet comme s’il devait absolument ne pas obtenir ce statut auquel son père voudrait qu’il accède, vraisemblablement parce qu’il est associé au reniement de soi.

On touche ici la limite de l’analyse : sauf à rembobiner le film de de l’histoire de Karl et à le faire tourner image par image pour repérer l’événement ou la conjonction d’événements qui, à un instant T, lui font, consciemment ou pas, pousser le curseur de la révolte jusqu’au point de non-retour, nous arrivons au seuil de l’inconnaissable.

Nous ne disposons pas des outils qui permettent de savoir sur le moment, ni même a posteriori de manière certaine, ce qui, parmi les affects plus ou moins maîtrisés, influe et a influé de manière plus ou moins décisive dans la construction de  ce que nous sommes.

Il a vingt ans quand meurt son père en 1838. Et avec lui disparaît la conviction héritée des Lumières que la raison suffit à vaincre l’obscurantisme sur lequel repose la puissance de la noblesse féodale et de l’église. Si les idéaux et les rêves de la révolution française ont été apportés en Prusse dans les bagages de l’armée napoléonienne, si certains, comme Herschel Lévi, ont cru qu’un nouveau monde commençait auquel il fallait s’intégrer en changeant de nom et en adoptant la religion dominante, le Congrès de Vienne qui suivit la chute de l’empire a rétabli l’ordre ancien qui n’en devient que plus insupportable.

La figure paternelle semble donc associée à un impossible lié à un échec aussi douloureux que peut être odieux le système social inégalitaire.

Karl a bien compris et retenu que l’individu autonome même armé de sa raison n’est rien en face des forces du pouvoir, qu’il faut donc se défier des grandes idées qui s’apparentent à une croyance, et s’il aime la littérature romantique à laquelle l’a initié Ludwig Von Westphalen, un ami de son père dont il épousera la fille en 1843, il sait désormais que les grands et beaux élans de générosité qu’il a trouvés dans ses lectures sont des leurres dont se servent les puissants qui, eux, ne s’embarrassent jamais de sentiments.

Il n’y a donc pas de place pour leur expression dans  l’engagement révolutionnaire qu’ils peuvent sous-tendre, pas de place pour le romantisme que Karl rejette, pas la moindre « faiblesse » qui ne pourrait que profiter aux forces qu’il combat. J’y reviendrai.

                              2 –  La science

Le père avait recherché les moyens de s’intégrer à une société qui lui refusait le droit d’être ce qu’il était – roturier, avocat, juif – et il croyait en la force des idées.

Sa tentative de se transformer pour s’adapter au monde est un échec humiliant.

Karl prend le chemin opposé : il refuse de s’adapter au monde et décide de le transformer.

Il évacue donc toutes les formes de croyance et de métaphysique pour consacrer sa vie à construire une philosophie qui soit une science. (Pascal, placé en face d’une contradiction analogue, fait le choix inverse). En même temps qu’il s’initie à l’histoire concrète de la philosophie des sociétés par l’étude de la jurisprudence à l’université de Berlin, il découvre la philosophie de Hegel qui le fascine avant que la lecture de Feuerbach ne l’aide à s’en émanciper pour n’en garder que l’essentiel : la dialectique (résolution des contradictions), qu’il détache des idées pour l’appliquer aux forces concrètes, matérielles que sont les réalités économiques et sociales.

Sa collaboration au journal contestataire Rheinische Zeitung lui permet d’expérimenter ce que peut être l’alliance objective entre des forces théoriquement hostiles : en l’occurrence, les rédacteurs révolutionnaires (dont il est) et ceux qui assurent le financement du journal, des bourgeois propriétaires d’industries dont le développement est entravé par la puissance politique des aristocrates propriétaires terriens : même si leurs objectifs respectifs sont inconciliables à terme, ils peuvent s’associer pour un temps donné parce qu’ils ont intérêt les uns et les autres à la disparition du système archaïque féodal prussien.

Combinant théorie et pratique, Marx parvient peu à peu à ses fins : faire émerger de l’histoire humaine une loi, cachée jusqu’ici mais bien réelle, qui permet non seulement d’en comprendre l’évolution, mais surtout de voir l’avenir, en mettant en évidence le rôle que la classe ouvrière peut et doit jouer pour se libérer de ses aliénations et en libérer en même temps l’humanité.

Il faut replacer cette démarche dans le contexte déjà évoqué du début du 19ème siècle : le critère de réussite du système économique nouveau qui va remplacer la féodalité prussienne n’est plus la terre mais l’argent, et l’argent à tout prix. Exit le code aristocratique et ses accommodements. S’enrichir le plus possible et par tous les moyens, tel est le nouveau principe au secours duquel volera la religion pour justifier le développement industriel et financier qui génère, en même temps que la fortune de quelques-uns, des conditions misérables d’existence pour une catégorie sociale nouvelle par son nombre et sa densité, la classe ouvrière.

Ce développement industriel et technique est corrélatif du développement des sciences qui ouvre des horizons que certains croient lumineux parce qu’ils sont convaincus que la science pure débouche sur la science sociale qui assurera le bonheur de l’humanité. Tel est le positivisme d’Auguste Comte : après avoir traversé péniblement l’âge théologique et l’âge métaphysique, l’humanité est désormais parvenue à l’âge scientifique, l’âge du bonheur pour tous.

Marx soutient une thèse analogue de libération fondée non sur une philosophie des idées mais sur une analyse des infrastructures économiques et sociales : après le Moyen Âge féodal, les sociétés européennes vivent l’âge capitaliste, celui du triomphe de la bourgeoisie qui sera à son tour renversée par la classe ouvrière pour l’instauration d’une nouvelle société sans classes.

La nouveauté révolutionnaire de cette thèse tient essentiellement dans l’application de la dialectique hégélienne aux contradictions économiques, sociales et politiques qui donne à l’histoire de l’humanité un sens. « Chez lui elle [la dialectique] marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds » dira Marx.

Il lui faut pour cela réussir la synthèse de tout ce qui a été proposé jusqu’ici de manière éparse, contradictoire et inefficace :

 «  Il est le plus grand et peut-être le plus authentique philosophe vivant et bientôt… tous les yeux de l’Allemagne seront sur lui… Docteur Marx, c’est ainsi que s’appelle mon idole, est encore très jeune (il n’a que vingt-quatre ans au maximum) mais il donnera à la politique et à la religion médiévales leur coup de grâce. Il est un mélange du sérieux philosophe le plus profond, et de l’esprit le plus mordant. Imaginez Voltaire, Holbach, Lessing, Heine et Hegel fondus en une seule personne, et je dis fondus, et non pas entassés en désordre, et vous avez le docteur Marx. » (lettre de l’éditeur Moses Hess à un de ses amis, citée par Isaiah Berlin dans son Karl Marx – Gallimard, collection Idées – 1962)

Permettre la réalisation de ce qui n’était jusque-là qu’un rêve en dotant de moyens scientifiques les bâtisseurs d’une société nouvelle d’où aura disparu l’exploitation de l’homme par l’homme et permettre à l’humanité d’écrire enfin son histoire, tel est l’objectif fabuleux visé par Marx ; Jenny Von Westphalen, la jeune fille romantique qu’il épousa, partagea à ses côtés une vie matérielle précaire afin qu’il puisse mener à bien son œuvre salvatrice et révolutionnaire de portée universelle.

Est-il hasardeux de penser qu’il y eut aussi quelque part dans le projet de Marx, dont la célèbre figure de patriarche biblique n’est pas sans évoquer les représentations classiques du Dieu de la Genèse, le désir inconscient de créer un monde nouveau dont la perfection pourrait effacer l’image ternie du père ?

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