Abstention électorale

Du latin abstinere = se tenir à l’écart. Encore faut-il définir l’objet dont on s’écarte. D’une élection particulière (en l’occurrence départementale et régionale) ou de ce qui sous-tend la démarche électorale ?

La perte de sens du lien territorial relatif aux régions ? Elles ont été découpées non en fonction d’une éventuelle histoire/culture commune, mais selon des critères administratifs et économiques. Même remarque pour les cantons eux aussi redéfinis. 

Pour autant, les départements, qui sont depuis longtemps des structures inchangées,  sont-ils, (l’ont-ils jamais été dans la période moderne ?) des références d’une quelconque identité ?

Compte tenu des mouvements de population et des raisons qui les expliquent, ces critères sont aujourd’hui obsolètes.

La méconnaissance (avérée par des enquêtes) des compétences des assemblées régionales et départementales ne me paraît pas non plus un argument très solide. Si l’extrême-droite a utilisé le thème très populaire de la « sécurité » dont la responsabilité est celle de l’Etat, ce n’est pas par inadvertance. Et puis, je ne suis pas certain que tous les habitants d’une commune connaissent exactement le cadre des limites du pouvoir de leur maire.

Je passe sur les dysfonctionnements de la société privée chargée de transmettre les professions de foi des divers candidats. En revanche, cette privatisation d’un segment de l’élection est le signe d’un choix dont la nature peut permettre de comprendre pourquoi un si grand nombre de personnes a choisi de se tenir à l’écart.

A l’écart non de la politique, mais du politique.

A l’époque pas si lointaine où le découpage des cantons pouvait avoir rapport avec la géographie et l’économie – ce qui n’était pas toujours le cas, loin s’en faut, les critères dominants étant électoraux –  le vote n’était pas déterminé par des intérêts locaux mais par un choix politique global en rapport avec le système dont les partis exprimaient soit un soutien soit une contestation soit un rejet. Je peux en témoigner pour en avoir fait une expérience significative. Si les politiques (partis, candidats, élus) étaient objets de soutien, de critique, d’indifférence, le politique, lui, ne l’était pas et l’abstention électorale était faible.

Aujourd’hui, ce choix a disparu parce que l’idée d’une alternative n’existe plus.

Voter pour la droite, le centre, la gauche, les écologistes n’a aucune incidence sur le système lui-même auquel aucune utopie de renversement ne peut, au minimum, servir de faire-valoir.

Seul le FN/RN est l’expression d’un autre chose qui n’est pas de l’ordre du politique mais du passionnel/irrationnel dominant sinon exclusif.

D’où  l’erreur de certains commentateurs qui voient dans le reflux (conjoncturel)  des voix du FN/RN une baisse d’influence : de nombreux électeurs FN/RN ne se sont pas déplacés parce que le type d’affect qui les conduit à voter pour ce mouvement n’a pas à voir avec l’enjeu de cette élection qui est de simple gestion.

Le politique qui s’affaiblit depuis une trentaine d’années est lié à la disparition de l’alternative que j’évoquais.

On peut en voir le signe dans la déroute du parti du président, LREM.

E. Macron et M. Le Pen sont l’un et l’autre les signes antagonistes de cet affaiblissement du politique : le premier parce qu’il le réduit à la gestion « moderne » du système et à l’identification à sa personne via un ersatz de dialectique (« en même temps »), la seconde parce qu’elle incarne le vide des idées et le trop-plein des peurs en attirant les orphelins, inconscients, de l’utopie morte, comme le joueur de flûte de Hamelin les enfants des parents irresponsables.  

La fugue BWV 578 de J-S Bach (2)

Il ne s’agit pas d’ « expliquer » toute la partition (5 feuilles A4. Vous pouvez la trouver intégralement sur Internet en tapant : partition fugue 578 et en ouvrant le premier site musopen.org), mais plutôt tenter de repérer l’essentiel, dont je pense qu’il est possible de déceler le principe dans les 5 premières mesures* :

*Une mesure est constituée par un ensemble de notes – délimité par une barre verticale –  correspondant au rythme choisi : ici, 4 temps (ce qu’indique le C), chaque temps étant représenté par une noire, ou deux croches, ou quatre doubles croches. Donc, pour cette partition, une mesure = 4 noires ou 8 croches ou 16 doubles croches, avec toutes les combinaisons possibles.

Même si vous ne savez pas lire la musique, il vous est possible de repérer les hauteurs différentes.

Le thème (air, mélodie) de la fugue est longuement développé par la main droite (portée du haut) dans ces cinq premières mesures, soit 48 notes (noires, croches et doubles croches).

En voici l’architecture :

1ère mesure : la première note est le sol (celle de la gamme choisie par Bach), la seconde est le  et la troisième le si bémol (qui donne la tonalité mineure).  

> donc : sol, ré, si bémol, un triangle, non isocèle, dont le est le sommet.

Jusqu’à la fin de l’exposé du thème (5ème mesure) est la note la plus élevée (à l’exception de la toute dernière) et la plus basse : autrement dit le thème est contenu dans une octave (8 notes), un espace clos dans lequel il évolue.

Le si bémol est une noire dite « pointée », c’est-à-dire qu’elle compte pour 1 temps et demi : il marque ainsi un léger arrêt/ralentissement, accentué de surcroît par un « pincé » ou « mordant inférieur » [= battement si la si très rapide, très souvent utilisé par Bach. Cf. le la sol la commençant la célèbre toccata en ré mineur] indiqué par le petit signe dessiné entre des parenthèses au-dessus de la note.]

La quatrième note de cette 1ère mesure sera donc une croche (= sol noire (1) + noire (1) + si bémol noire pointée (1 ½) +  la croche (½) = 4) : elle met rétrospectivement en valeur les trois premières (le triangle) qui lancent le thème de la fugue.

Le léger arrêt sur le si bémol, crée une insatisfaction, qui appelle et fait désirer la suite, jusqu’à ce que j’appelle un basculement.

Pour mieux faire comprendre ce que j’entends par ce mot, je vous invite  à ce petit jeu d’imagination : vous cherchez à atteindre un « sommet » (peu importe sa nature), vous avancez pas à pas, voilà, vous y êtes presque, encore un peu et vous êtes au moment où vous découvrez qu’il manque juste un tout dernier petit pas pour y parvenir : ce dernier petit pas est le plus important, non dans son accomplissement matériel, mais dans le « jubilatoire par anticipation », en ce sens qu’il est juste avant : il est celui sans lequel, le basculement  ne peut pas se produire. Vous l’accomplissez, et là, d’un coup, vous vous trouvez dans une configuration autre. Tout dépend de la nature du sommet.

C’est ce qui va se passer à la fin de la cinquième mesure d’énoncé du thème de la fugue, énoncé que joue la main droite seule, à savoir la ligne mélodique de 48 notes, sans indication harmonique particulière, qui laisse donc l’auditeur libre d’imaginer des accords (mineurs ou majeurs) pour les accompagner (comme pour n’importe quel air).

Le la (croche) qui termine la 1ère mesure conduit aussitôt…

> dans la 2ème mesure (sol, si bémol, la, sol, fa dièse, la, ré) : le final (noire, alors que les 6 précédentes sont des croches) est situé – comme je l’ai indiqué –  une octave (8 notes) plus bas que le de la première mesure (le sommet du triangle). Outre la hauteur, la différence entre les deux est de l’ordre de la tonalité : celle du premier est indiscutablement mineure (indiquée par le si bémol), celle du second, précédé par un fa dièse (caractéristique de la gamme de ré majeur) qui augmente d’un demi-ton, sonne donc plutôt « majeur », d’autant plus le si bémol qui précède peut lui aussi entrer dans l’accord de mi bémol majeur.

> Donc après les 6 croches qui dessinent une onde de faible amplitude,  le (noire) marque à son tour un léger arrêt/ralentissement.

> dans les 3ème et 4ème mesures, ce inférieur sert de point de référence et d’appui : il sera 6 fois répété par le pouce alors que l’annulaire et l’auriculaire jouent des  trilogies (deux doubles croches + croche) jusqu’à retrouver, à la fin de la 4ème mesure, le  supérieur du départ avant de redescendre…

> dans la 5ème mesure au ré inférieur, pour une montée progressive jusqu’à retrouver une nouvelle fois, ce ré supérieur (avant-dernière note)… et c’est alors que se construit ce que je pense être la clef principale de la fugue : 4 paquets de 4 doubles croches qui commencent (2 premiers paquets) par dessiner une onde d’amplitude analogue à celle de la mesure 2 (avec le fa dièse), avant d’entreprendre (3ème et 4ème paquets) la montée jusqu’au dernier petit pas du basculement.

Un « petit pas » inattendu : la dernière note de la mesure est en effet un mi « anormal » ici, dans le sens où il « devrait » être bémol, comme il l’est normalement dans la gamme de sol mineur (il est du reste noté en début de portée avec le si bémol, les deux altérations de cette gamme). Le mi est « bécarre » (terme technique, dont le logo ressemble à une chaise à laquelle il manquerait un pied, indiquant qu’une note a perdu son altération, dièse ou bémol), autrement dit, il sonne un demi-ton  au-dessus du bémol « normal », et c’est lui qui provoque ce que j’appelle le basculement, en l’occurrence dans la tonalité de ré mineur.

En résumé : la main droite finit de développer le thème par une montée qui va dépasser le ré supérieur premier (celui du triangle initial) puis le mi bémol qui doit normalement le suivre dans la gamme, pour atteindre, un demi-ton plus haut, le mi bécarre qui fait basculer dans la tonalité nouvelle de ré mineur.

A partir de là  (6ème mesure), la  main gauche commence à jouer à son tour le thème dans cette tonalité nouvelle (dans la gamme de ré mineur, le ré sonne différemment de celui de la gamme de sol mineur ), alors que la main droite développe (avec de brefs moments de tonalité majeure, en la, notamment) une ornementation de quatre notes (Mozart l’utilisera dans ses sonates pour l’accompagnement joué par la main gauche), jusqu’à (11ème mesure) avant de basculer à nouveau dans une nouvelle tonalité (do mineur).

Autrement dit, une succession de basculements de tonalités – plus loin, le thème sera repris en fa majeur – jusqu’à l’accord final, lumineux, éclatant, en sol majeur, répondant au sol mineur du début.

Si le changement de tonalité est fréquent, il est remarquable ici, à mon sens, parce qu’il intervient après un assez long développement du thème dans un espace délimité par les deux et qui peut créer l’impression qu’il est fini.

Reste à définir maintenant de quel basculement il s’agit.

                                                          ***

La fugue BWV 578 de J-S Bach (1)

Expliquer (dans le sens premier « déplier ») la musique peut sembler une gageure : comment les mots de la langue peuvent-ils rendre compte du langage musical ?

Et d’abord, pour quoi ? Et à quoi bon ?

Certaines œuvres musicales peuvent être « énervantes », dans le sens où elles obligent à trouver et à dire ce qui les rend si impérieuses, pour ne pas dire obsédantes. Même observation pour la peinture.

Ainsi, parmi beaucoup d’autres, la fugue* de mode/tonalité sol mineur BWV** 578, une des plus connues du compositeur.

* Pour une esquisse de problématique de la fugue, voir les articles des 23, 24 et 25 juillet 2020

** BWV (Bach-Werke-Verzeichnis) désigne le  « catalogue des œuvre de Bach », dressé par le musicologue allemand Wolfgang Schmieder (1901-1990).

Elle est écrite pour orgue, ce qui veut dire qu’il y a trois portées (une portée = cinq lignes horizontales sur lesquelles sont figurées par des notes de valeurs différentes les hauteurs de sons) : une pour chaque main et une pour le pédalier (une  trentaine  de touches/marches situées à l’aplomb du siège de l’organiste et sur lesquelles il appuie avec les pointes et les talons en même temps qu’il joue sur le ou les claviers).

Elle est dans le mode/tonalité de sol mineur : mineur, du latin minor : plus petit, moindre, opposé à majeur < major, plus grand.

Plus grand ou plus petit en quoi, exactement ?

Si vous avez un piano sous la main, jouez ensemble sol, si,  : accord de mode/tonalité majeur (gamme de sol majeur).  Jouez ensuite sol, si bémol (un demi-ton au-dessous du si – touche noire),  : accord de mode/tonalité mineur (gamme de sol mineur, celle de la fugue en question).

Sinon, vous pouvez trouver sur Internet des illustrations sonores de ces deux types d’accords.

Là commence le questionnement : si je dis, comme on le dit habituellement, que l’accord majeur sonne gai et le mineur triste, je n’explique rien, j’ouvre seulement la question du rapport majeur/gai, mineur/triste.

Pensant à ce qui peut créer de la gaieté et de la tristesse,  est-ce que j’avance en établissant un rapport d’identité entre gai et plein d’une part, et triste et incomplet d’autre part ?

Le mode/tonalité majeur exprimerait-il le plein et le mode/tonalité mineur l’incomplet ?

Mais plein et incomplet de quoi ? Et par rapport à quoi ?

Sol-si (majeur) est un intervalle de 2 tons, sol-si bémol (mineur) d’un ton et demi : est-ce que plein/majeur/gai et incomplet/mineur/triste seraient déterminés par cette différence d’un demi-ton en-dessous (bémol), « moindre » ?

Autrement dit, serait-ce un problème de fréquence qu’on pourrait formuler ainsi : la tristesse – préexistant à l’expression musicale –  sélectionne de manière empirique le mode/tonalité qui lui correspond (d’ordre émotionnel) qu’elle nommera mineur parce que ce sentiment est lié à un manque (un être disparu par exemple), donc à un moindre, perçu par celui qui l’éprouve ?

C’est un début d’hypothèse que je préciserai plus loin.

Un des exemples célèbres de mode/tonalité mineur est le second mouvement de la 7ème symphonie de Beethoven (la mineur), sur le rythme : noire, croche, croche / noire, noire (une noire = deux croches =>   –  – ––  –) et ainsi de suite, pendant tout le mouvement (procédé appelé ostinato = obstiné).

Certains chefs le dirigent très/trop lentement (alors que l’indication de Beethoven est : allegretto = un peu moins rapide que allegro) dans un rythme qui peut évoquer une marche funèbre… qu’elle n’est pas.

En anticipation de la précision annoncée, est-ce que ce deuxième mouvement est triste parce qu’il est en mode/tonalité mineur ? Autrement dit, est-ce que les chefs qui le dirigent très/trop lentement ne le font pas parce qu’ils ont décidé que mineur = triste ?

                                                          ***

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire d’écouter/réécouter cette fugue (un peu plus de trois minutes), écrite pour orgue et dont la plupart des interprétations que je connais sont à mon avis trop rapides.

Sur Youtube, vous pouvez l’écouter (en tapant : fugue 578) :

> interprétée sur l’orgue dans  cinq interprétations intéressantes à comparer :

1 – Ton Koopman (rapidité absurde, le thème perd toute sa profondeur pour ne pas dire qu’il disparaît, noyé dans le courant d’une virtuosité gratuite).

2 – « Little  fugue in G minor » (scrolling) avec la partition défilant.

3 – Charles Brusquini

4 – Melissa Brassard

5 – Dorien Shouten Netherlands Bach Society (ma préférée des cinq)

> transposée pour le piano (la partie du pédalier est associée à la main gauche) :

1 – Matthew Ming Li

2 – Elizabeth Sombart – arrangement de Tatiana Nikolayevna –  dans un rythme lent, l’exact contraire de l’interprétation de Ton Koopman.

> transposée pour guitares :

Tetrakys guitar quartet   

***                   

L’épreuve de philo du bac

« Bac philo : « On s’attendait à être préparés, et on y va les mains dans les poches » L’épreuve de philosophie, jeudi, est la seule rescapée, avec le grand oral, d’un baccalauréat largement aménagé. La meilleure note entre la copie et le contrôle continu sera conservée. » Tel est le titre – racoleur, comme souvent –  de la Une du Monde (17.06.2021)

L’article produit des témoignages de quatre candidats dont le discours est sans surprise : pas ou pas beaucoup de cours au lycée, pas ou peu de dissertations… bref une préparation minimale, mais une décontraction qui s’explique par la décision ministérielle quant à la notation et que traduit la première phrase du titre, empruntée à l’un des candidats interviewés.

Les contributions, dans l’ensemble, critiquent ou approuvent l’article, selon les expériences des uns et des autres (des profs qui interviennent protestent contre la partialité de l’article qui présente quatre témoignages identiques), et certains mettent en cause l’utilité de la philosophie :

Deux contributions :

« De tout temps, la philosophie a été le passe-temps favori des gens supposés intelligents et des pédants qui prétendent l’être. Pas étonnant de ce fait que tous les médias nous bassinent chaque année avec l’épreuve de philosophie du bac. Un peu comme les despotes éclairés s’entouraient de philosophes au XVIIIe siècle. Après, on pourra classer les uns et les autres dans la catégorie qu’on estime la bonne. »

« Ceux qui disent que la philo ne sert à rien, au sens où un marteau sert à enfoncer des clous, ont raison. En revanche, elle permet en principe de bien définir ce dont on parle, de mettre en question les idées reçues, d’éviter les raisonnements mal fichus. Par les temps qui courent, dans l’univers de Twitter et autres réseaux, du buzz et de la vocifération permanente, ce n’est pas si mal. »

J’en profite pour enfoncer mon clou avec cette contribution que les lecteurs assidus du blog trouveront sans doute « martelante » (le néologisme peut aider à supporter) :

Il y a cette question : pourquoi l’initiation à la philosophie n’est-elle au programme que des classes terminales de l’enseignement général ? Autrement dit : pourquoi ne commence-t-elle pas avec l’entrée à l’école (maternelle) et pourquoi l’immense majorité d’une classe d’âge en est-elle exclue ? Soit parce que la philo n’est qu’un « luxe » sans autre utilité que le superflu (donc réservé à une « élite »), soit parce qu’il est trop risqué d’expliquer aux enfants qu’elle constitue le mode majeur de notre pensée. Ce rapport d’exclusion  peut expliquer certains hermétismes théoriques présentés comme des causes (« couper les cheveux en quatre » pour rester dans la décence) alors qu’ils sont en réalité le produit de cette conception qu’ils entretiennent plus ou moins consciemment. L’ennui avec la démarche philosophique, c’est non seulement qu’elle pose des questions mais qu’elle incite à trouver des réponses par soi-même. Alors, initier les enfants à ce type de démarche qui utilise des concepts !

Brèves du 15.06.2021

1 – FN/RN et « publicité »

Le Monde publie ce jour un article sur la candidate du RN en Nouvelle Aquitaine. Une femme que ne connaissent pas la grande majorité des personnes interrogées et dont les sondages indiquent qu’elle pourrait dépasser le président sortant (PS). Plusieurs contributeurs mettent en cause la légitimité de cet article au motif qu’il fait de la publicité au RN.

Ma contribution :

Je ne suis pas d’accord avec les protestations de contributeurs relatives à la place donnée au FN/RN par Le Monde, qui rend compte d’un fait : des intentions de vote essentiellement dictées par des motifs irrationnels, dont la candidate en question est elle-même l’exemple, et qui s’amplifient. Je dirais que ces protestations viennent de la même strate de peurs. Elles n’empruntent pas le même chemin électoral délétère,  mais s’expriment dans une accusation contre le journal estimé en partie responsable de cette évolution (publicité). L’irrationalité est un de nos composants et voir son expression électorale se développer est inquiétant et perturbant, au point que certains, confondant le FN/RN avec un mouvement politique, envisagent l’abstention pour un éventuel second tour où il serait présent. Le journal qui  décrit le phénomène dont l’article donne une « photographie » locale n’entre pas dans le champ de la causalité.

2 – La laïcité.

Le ministre de l’EN propose un plan sur quatre ans pour une information/formation (une journée) des personnels.

Ma contribution :

Les débats récurrents et stériles tournent sans fin autour de la question centrale savoir/croire qui sous-tend la laïcité. En principe, c’est simple : l’école de la République, laïque, est le lieu du savoir,  croire est affaire individuelle et la religion son expression sociale. Les difficultés d’application tiennent au fait que l’Etat entretient des rapports inadéquats avec l’église catholique (participation de chefs d’Etat et de ministres, en tant que tels, à des messes – ex : obsèques de J. Chirac) et qu’il existe une école privée notamment confessionnelle appelée parfois « libre », signe de confusion entre savoir/croire et enseignement. Ces deux anomalies s’expliquent par le refus de considérer la mort (objet essentiel du « croire ») comme objet de savoir… donc d’enseignement.

> J’ajoute ici que ce type de stage (j’ai expérimenté), quel qu’en soit l’objet, est le moyen officiel de contournement des problèmes par l’illusion donnée aux participants qu’on leur fournit la réponse. Des spécialistes sont formés pour en prononcer les longs et savants discours. Ce n’est pas propre à l’EN : la construction de problématiques (interdépendances des objets) n’est pas une demande spontanée.

Une gifle pour le président ?

En visite à Tain-L’Hermitage (08.06.2021), E. Macron a été frappé à la joue du plat de la main par un des spectateurs près desquels il s’approchait. Les commentaires l’interprètent généralement comme un des signes de la perte d’autorité globale (politique, enseignement, pompier, soignants…)

Ma contribution au Monde

Si le cri poussé par l’auteur du geste (Montjoie Saint-Denis) témoigne d’une conviction, il ne s’agit pas de la gifle parentale punitive de certains contributeurs mais de l’ordre du soufflet envoyé pour provoquer le duel. Un des signes de la régression actuelle. Quant à la prétendue remise en cause globale de l’autorité à laquelle le geste est intégré, je dirais qu’elle est plutôt dans le droit fil de l’infantilisation (cf. les premiers discours présidentiels sur la pandémie) qui préside à la politique, en particulier le principe de la campagne électorale : un déni de la pensée et de la raison. Ce n’est pas l’autorité en tant que telle qui est contestée mais les modes d’expression de l’architecture globale qui n’a plus de sens, en tout cas plus de sens perçu. Les pompiers caillassés ne sont pas les dépositaires d’une autorité mais du pouvoir d’éteindre ce qui, précisément, est destructeur de structure. Laisser brûler, laisser s’écrouler ce qui ne tient plus que par habitude, voire laisser mourir, tel est le message des pierres réelles ou symboliques.

Sophocle : la problématique d’Antigone (3 – fin)

Il faut examiner le suicide d’Antigone en tant que signe théâtral.

Heinz Wismann, philologue allemand, invité par Adèle Van Reeth (dans l’émission Les chemins de la philosophie du28. 04.2021 – une intervention à écouter et réécouter sur le thème d’Antigone), fait du suicide du personnage la question centrale de la tragédie.

Il y a dans son analyse – je partage pour l’essentiel la problématique qu’il construit – ce qui est parfois un forçage du texte et – dans le droit fil de l’analyse d’Aristote – ce que je pense être, dans ce cas précis, une surestimation/déformation de la fonction sociale cathartique de la représentation tragique.

Le désastre final – les trois morts –, dit-il,  est initié par Antigone.

Ce n’est pas exact : le devin Tirésias révèle à Créon que la cause du  malheur qui frappe Thèbes est sa double décision d’envoyer une vivante chez les morts (Antigone) et de retenir sur la terre un mort (Polynice) en le privant des rites qui lui sont dus. « Ce dont la cité est malade vient de ton cœur* » (*phrèn = le siège des sentiments et des passions) (1015). La désobéissance d’Antigone n’est donc pas la cause,  mais un élément du processus déclenché par Créon.

Sa double décision qui subvertit les lois fondamentales produit donc le chaos : le mort n’est pas chez les morts où il devrait être et le vivant n’est pas chez les vivants dont il fait partie.

Par ailleurs, H. Wismann explique que Créon se comporte comme un « bon papa » qui gronde son enfant et qu’il invite Antigone à faire un pas pour une transaction. Ce n’est pas dans le texte, et à aucun moment, dans l’affrontement des deux personnages (441 > 525), Créon n’utilise le ton de bonhommie à visée conciliante que lui prête le philologue – quand il évoque la honte (511) c’est après cet échange-ci : Antigone : Désires-tu quelque que chose de plus important que me tuer après m’avoir prise ? / Créon : Non, rien d’autre ; ayant cela, j’ai tout. – 497-498). Autrement dit, tout est joué, et le dialogue qui suit est un dialogue de sourds.

Les deux personnages ne peuvent pas s’entendre parce qu’ils sont l’un et l’autre dans deux mondes exclusifs : Créon est un homme politique qui distingue entre les morts, bons ou mauvais selon le lien qu’ils ont eu avec leur patrie, donc en contradiction avec le droit du mort à rejoindre les dieux d’en bas, alors qu’Antigone tient le discours de leur indifférenciation : « Qui sait si en-dessous, cela [la distinction] est conforme à la piété ? » rétorque-t-elle à Créon (521).

Ce qui est certain, c’est que le spectateur athénien ne pouvait être que scandalisé par la décision de Créon du refus de laisser le mort sans sépulture, dévoré par les chiens et les oiseaux.

L’événement suivant, survenu une quarantaine d’années plus tard, témoigne de l’importance pérenne accordée aux rites qui devaient accompagner les morts : en 406, deux ans avant la fin de la guerre du Péloponnèse qui opposa Athènes et Sparte pendant une trentaine d’années (431 > 404), la flotte athénienne remporta une victoire sur la flotte spartiate près des îles Arginuses (non loin de la côte turque). A cause des conditions météorologiques, les amiraux athéniens ne purent récupérer les cadavres des soldats tombés en mer qui restèrent donc sans sépulture. A leur retour, ils passèrent en jugement, furent condamnés à mort et exécutés, en dépit de la victoire qu’ils avaient remportée. Un seul des prytanes (membres de l’assemblée chargés alors du fonctionnement administratif de la cité) vota contre (pour le motif de non-respect de la procédure qui interdisait une condamnation collective) : ce fut Socrate, qui devait être condamné à mort et exécuté six ans plus tard pour ce qu’on appellerait aujourd’hui un délit d’opinion. Dans sa défense (Apologie de Socrate  – Platon) il évoque cet événement pour expliquer pourquoi il n’a jamais été tenté par la politique.

Lorsque Antigone décide de passer outre l’interdit de Créon et d’aller déposer de la terre sur le corps de son frère, elle a le public avec elle.

Ce qui revient à dire que la prééminence du lien de la philia sur le lien patriotique n’a de sens, ici, que dans le cadre de l’interdiction de l’ensevelissement. En-dehors de ce cadre religieux spécifique, le conflit peut exister, mais il sera de l’ordre du politique, pas du tragique.

La catharsis.

H. Wismann décrit de manière très séduisante comment les spectateurs  peuvent être traversés par un « souffle de folie », confrontés à ce que signifie le suicide qui arrache Antigone à la mort imposée pour un choix qui lui permet de « s’ériger ainsi en singularité absolue ». Cette expérimentation par procuration permise par l’art (ici le théâtre) d’une mort choisie et non subie, est donc de l’ordre de la thérapie et, ajoute le philologue, « on rentre chez soi reboosté ».

Autrement dit, la mort n’est plus l’ennemie parce qu’elle apparaît comme la seule chose qui ne supporte pas de tractation, comme toutes les actions de la vie ordinaire : on ne négocie pas avec sa mort qui fait partie de sa propre vie.

Antigone est donc la figure non de la révolte contre les contingences de la vie quotidienne, mais de l’affirmation de la liberté humaine qui s’exalte dans la confrontation avec ce qui est strictement de l’ordre de l’être qui contient la mort nécessaire.

Qu’en est-il de la catharsis pour ce point essentiel de la pièce de Sophocle ?

Il faut, pour mesurer l’importance des émotions ressenties, se replacer dans le contexte de la représentation d’alors, qui est principalement celle d’un chœur qui évolue en dansant et en chantant, avec l’accompagnement de l’aulos, une flûte à deux tuyaux. A l’origine, une cinquantaine de choreutes dont le nombre diminue en même temps qu’apparaissent les acteurs. Difficile de trouver un élément de comparaison. Peut-être, plus que le chœur d’opéra polyphonique accompagné d’un orchestre, les chœurs masculins basques ou corses aux prestations desquels il faudrait ajouter la danse, sans doute jusqu’à la transe susceptible de susciter l’émotion cathartique.

Or, le suicide d’Antigone n’est à aucun moment objet d’intervention du chœur.

Mieux encore, l’information est donnée très brièvement dans un seul vers (1221) par  le messager, sans la moindre émotion. La charge émotive principale est reportée sur Hémon, le fils de Créon, qui enlace le corps de celle qu’il devait épouser, avant de se tuer avec l’épée dont il a menacé son père.

La pièce se termine sur l’annonce du suicide d’Eurydice  qui se tue comme son fils et sur la plainte pathétique de Créon qui implore la mort pour lui-même.

Si le spectateur athénien quitte le théâtre « reboosté », comme le dit H. Weismann, c’est pour avoir vécu par procuration et dans une émotion suscitée par le chœur, la mort annoncée d’Antigone quand elle est condamnée à la subir (elle déplore elle-même le sort qui lui est réservé sans hyménée ni enfants), et les morts d’Hémon et Eurydice, racontées par le messager, dont les suicides, comme celui de Jocaste (mère/épouse d’Œdipe) ne sont pas de l’ordre du choix mais le résultat en cascade de ce qui est présenté comme une malédiction.

Autrement dit, ce sont des morts qui ne  concernent pas la vie du spectateur athénien. Il va rentrer chez lui reprendre son existence ordinaire après avoir vécu un moment d’émotion intense créée moins par une histoire que par une quinzaine d’hommes dansant et chantant la mort pour les autres.

Le seul événement qui n’entre pas dans le cadre de ce qui est donné à voir et à entendre sur le mode émotionnel, est le suicide d’Antigone : il est énoncé non dans son motif ni son déroulement, mais dans ses conséquences théâtrales fortement émotionnelles pour les personnages et les spectateurs, et à aucun moment, Sophocle ne nous en suggère la raison. Il pouvait imaginer une autre fin : Antigone ne se pend pas immédiatement et Créon a le temps d’arriver pour lui annoncer qu’il est revenu sur sa décision, c’est-à-dire qu’il reconnaît qu’elle avait raison et lui tort.  On quitte alors la tragédie pour le mélodrame.

En ne précisant rien des raisons du geste d’Antigone, Sophocle nous laisse avec soit la psychologie, vaine quand il s’agit de personnages de théâtre, soit avec la problématique de la mort non théâtrale qui concerne chacun des spectateurs et qui le sait.

Je dirai que Sophocle sème dans les esprits l’idée/pensée de ce suicide en tant que mort choisie. Si le spectateur est purifié des passions liées à sa condition par les morts subies des autres, il a reçu dans un coin de sa tête la question du choix qu’a fait Antigone d’être active de sa propre mort. Il ne s’agit plus, ici, de catharsis (corps/émotion) mais d’idée (esprit/pensée).

Autrement dit, la condamnation à mort d’Antigone par Créon est, pour moi, la métaphore de la condamnation de l’homme non à la mort, mais à la connaissance de sa mort (comme Antigone en a la connaissance théâtrale) et elle pose la question de ce qu’il en fait.

Quand, à la question d’Adèle Van Reeth sur le « reboosté »  « C’est vrai, pour vous ? » Heinz Wismann répond (après un quart de seconde de silence, comme s’il s’agissait d’une évidence… ou alors… comme s’il cherchait comment s’en sortir) « Mais c’est du théâtre ! » c’est un peu comme si, il y a 2400 ans, il quittait sa place sur le gradin en ajustant son himation un peu froissé, franchissait le seuil du theatron, à la fois libéré par le moment émotionnel qu’il vient de vivre et préoccupé par une idée dont il sait qu’elle ne concerne que lui et qu’il range dans un coin de sa tête en s’acheminant lentement vers sa maison.

Sophocle : la problématique d’Antigone (2)

Le récit

Œdipe exilé, Etéocle et Polynice se partagent le pouvoir (un an à tour de rôle) jusqu’au moment où Etéocle décide de le garder pour lui. Polynice se réfugie alors auprès du roi d’Argos, Adraste (dont il épouse la fille), et fait appel à cinq autres rois pour venir assiéger Thèbes (cf. Les sept contre Thèbes – tragédie d’Eschyle). Au cours de la bataille, les deux frères s’entretuent  dans un combat singulier. Créon, le frère de Jocaste, hérite alors du pouvoir et décide que seul Etéocle sera enterré. Polynice, déclaré traître à sa patrie, sera laissé sans sépulture, proie des chiens et des oiseaux. Antigone refuse la décision qui interdit l’accès aux Enfers (le royaume des morts) et va recouvrir de terre le corps de son frère. Pour la punir d’avoir désobéi, Créon la fait enfermer dans une caverne – avec un peu de nourriture – où elle mourra. Hémon, son fils qui doit épouser Antigone, ne parvient pas à le fléchir ; il va rejoindre Antigone dans la caverne où il découvre qu’elle s’est pendue. Créon, que le devin Tirésias a réussi à convaincre de revenir sur sa décision relative à Polynice,  se rend dans la caverne où il trouve Hémon désespéré et furieux qui tente en vain de le tuer avant de retourner l’arme contre lui. Apprenant la mort de son fils, Eurydice, la femme de Créon, se tue, comme lui.

Le discours

Tout paraît clair : Antigone fait prévaloir des valeurs qu’elle considère supérieures à celles qui dictent la décision de son oncle et elle apparaît ainsi comme la personnification de la révolte. Et c’est bien ainsi qu’elle est le plus souvent considérée (cf. Anouilh) : elle est une femme qui se dresse contre l’homme du pouvoir, la porte-parole des liens familiaux plus forts que l’amour de la patrie et elle fait prévaloir sur la décision politique le rituel associé aux « dieux d’en bas », autrement dit Hadès, la divinité qui régit le domaine des morts.

Tout serait donc clair…  si Sophocle n’avait imaginé le suicide d’Antigone.

Dans Les sept contre Thèbes, Antigone prend la même décision de passer outre l’interdit du Conseil et des magistrats de la cité, mais Eschyle termine sa pièce sur ce qui s’apparente à un compromis : le chœur (disons qu’il représente le peuple dans sa dimension la plus émotionnelle) se scinde en deux ; une partie accompagnera Etéocle pour les funérailles officielles, l’autre Polynice qu’enterrera Antigone :

« Le chef du premier demi-chœur :  Que la cité frappe ou non ceux qui pleurent Polynice, nous irons, nous ; nous suivrons son cortège funèbre et l’enterrerons ; c’est en effet une affliction commune à l’espèce et la cité définit ce qui est juste une fois d’une manière, une autre fois d’une autre.

Le chef du second demi-chœur :  Nous, nous suivrons celui-là, comme la cité et la justice le recommandent ; en effet, après les Bienheureux [les dieux en général] et la force de Zeus, c’est lui qui a évité que la ville ne soit totalement ruinée et submergée par un flot étranger. « 

Sophocle pouvait simplement refermer la caverne sur Antigone, lui conférant alors de manière indiscutable le statut de femme révoltée, contre le pouvoir, contre l’homme qui le détient, contre la mauvaise raison d’Etat.

Le suicide change tout.

La problématique

Elle commence avec son nom : « Antigone », est composé de deux mots : anti (en face de, contre) et  gonè qui désigne, dans son sens actif, l’action d’engendrer, la semence ; dans son sens passif, l’enfant, la descendance, la famille, la naissance.

Antigone est donc celle qui est en face de, contre ce qui produit ou qui est produit, et qu’elle incarne : elle est en face d’elle-même, contre elle-même en tant qu’être né et pouvant donner la naissance.

Son discours face à Créon est celui de la philia (> préfixe et suffixe français « phile »), c’est-à-dire le lien familial qui n’est pas d’abord une relation affective, mais celui de la famille.

Hérodote (5ème siècle) raconte un événement qui illustre l’importance et la spécificité de cette relation :

Darius (6ème siècle) a fait arrêter Intapherne qu’il soupçonne de comploter contre lui, et avec  lui, toute sa famille. Tous vont être exécutés.

« Cependant, la femme d’Intapherne vint à la porte du roi pleurer à chaudes larmes et gémir ; comme elle ne cessait point, elle toucha Darius ; il en eut compassion, et il lui envoya un messager qui lui dit : « Ô femme ! Le roi Darius te permet de sauver celui de tes proches que tu voudras emmener. » Elle réfléchit un moment et répondit : » Puisque le roi m’accorde la vie de l’un d’eux, je choisis parmi tous, mon frère. » On rapporta ces paroles à Darius qui en fut surpris ; il renvoya donc le messager près d’elle et lui fit dire : «  Ô femme ! Le roi te demande quelle est ta pensée. Tu abandonnes ton époux et tes enfants, et tu fais choix de ton frère pour qu’il survive ; il t’est cependant plus étranger que tes enfants et moins cher que ton mari. – Ô roi, répondit-elle, un autre homme peut m’épouser, si quelque dieu le veut, et de lui je puis avoir d’autres enfants ; mais, mon père et ma mère ne vivant plus, il est impossible qu’en aucune façon je retrouve un frère. » Tel fut le sentiment qui lui inspira sa réponse ; le roi, charmé d’elle, jugea qu’elle avait bien parlé ; il lui rendit celui qu’elle désirait et l’aîné de ses fils ; les autres périrent. » (Histoires – III -119)

Sophocle le reproduit pour les spectateurs athéniens qui ne connaissent pas tous Hérodote, en le mettant dans la bouche d’Antigone au moment où elle est conduite dans la grotte pour y mourir :

«  Assurément, je t’ai honoré [elle s’adresse à Polynice], du moins pour ceux qui ont de bonnes pensées. Si j’étais « née avec la disposition » (voir ci-dessous) de mère d’enfants et si c’était mon amant qui se putréfiait mort, je n’aurais pas pris cette peine contre l’avis des citoyens. Quelle est la loi pour laquelle je dis cela ? Un amant mort, un autre était possible, et un enfant d’un autre homme si j’avais perdu celui-ci ; mais, ma mère et mon père enfermés chez Hadès, il n’est pas possible qu’un frère soit un jour créé. » (904-912)

Si Antigone veut enterrer son frère, ce n’est donc pas pour des raisons affectives – elle n’en fait jamais état – , mais parce qu’il est son frère et qu’il doit pouvoir trouver le repos chez Hadès, le « dieu d’en-bas ».

Extrait de leur dialogue  (518-523) :

Créon : [Polynice] dévastait cette terre ; l’autre [Etéocle] luttait pour elle.

Antigone : Cependant Hadès réclame ces rites.

Créon : Le bon n’est pas égal au méchant

Antigone : Qui sait, si, en dessous, cela est saint.

Créon : Jamais, l’ennemi, même quand il est mort, n’est un ami (philos).

La réponse d’Antigone que je traduis littéralement est importante :

Antigone : Je ne suis pas née (phuein, ici sous la forme ephun = être né avec telle ou telle disposition) pour haïr mutuellement (sunechtein), mais pour partager la philia (sumphilein).[sun, sum = « avec » a donné en français : syn (taxe), sym(pathie), entre autres].

La plupart traduisent (dont l’édition Budé): « Je ne suis pas née pour haïr mais pour aimer ». Traduction qui ne rend pas compte de la spécificité du lien de la philia présenté ainsi comme un sentiment d’affection, un anachronisme (à connotation chrétienne) de l’ordre du contre-sens.

Naître avec telle disposition assigne donc à Antigone/sœur un statut particulier. Refusant de le remettre en cause en s’opposant au pouvoir de Créon, elle rompt du même coup avec le statut Antigone/femme que lui a rappelé sa sœur Ismène au début de la pièce (61-64) :

« Il faut que tu aies à l’esprit que nous sommes nées (toujours ephuein sous la même forme) femmes avec la disposition de ne pas pouvoir combattre contre les hommes, ensuite que nous sommes contraintes d’observer les paroles de nos maîtres et même celles qui sont les plus douloureuses ».

En lui répondant : « Sois donc quelle femme il te plaît d’être », autrement dit, moi je décide de ne pas obéir, Antigone est donc bien une révoltée qui remet en cause son statut de femme.

Mais dire que cette révolte illustre un « anti-gone » de type social n’est pas vraiment pertinent puisque c’est au nom d’un autre statut (celui du lien de famille) qu’elle agit, et non en tant qu’elle-même.

Refusant la décision de Créon, elle est donc à la fois hors et dans son statut, comme Créon qui, donnant à la référence « patrie » la primauté sur la référence « famille » (« Celui qui pense qu’un ami (philos) est plus grand que sa patrie, il ne compte pour rien à mes yeux » – 183) est à la fois dans et hors du statut religieux : dans, avec Zeus, dieu d’en haut, dont il se réclame pour le pouvoir, et hors, relativement à Hadès, dieu d’en bas, pour le refus d’inhumation. [ Sa première réaction, quand il apprendra qu’on a contrevenu à son ordre, sera d’affirmer que le motif est intéressé : « Aucune loi ne produit pour les hommes un dommage tel que l’argent » (195)]

Cette révolte à la fois de femme, de porte-parole du lien du sang et du respect du rite des morts, cette révolte contre le pouvoir de l’homme politique ne rend pas compte du suicide choisi par Sophocle.

C’est donc cet acte qu’il faut maintenant examiner.

Sophocle : la problématique d’Antigone (1)

J’avais annoncé ce sujet dans un précédent article dont j’ai oublié de noter le titre et la date. Ce dont je me souviens, c’est qu’il abordait le problème de la spécificité de notre mort, autrement dit de la tragédie.

–  Problématique du théâtre et de la tragédie

Nous y voici avec Antigone, une tragédie de Sophocle écrite et jouée à Athènes il y a 2400 ans. Nous y sommes… presque, puisqu’il s’agit de théâtre et que le théâtre grec (athénien) antique et le nôtre sont très différents… du moins en apparence.

Nous allons au théâtre, en matinée ou en soirée, pour des motifs culturels ou de divertissement (à supposer que le divertissement ne soit pas culturel), et nous choisissons une pièce dans une liste plus ou moins importante selon le lieu où nous sommes.

A Athènes, la représentation théâtrale, obligatoire et la même pour tous, faisait partie des fêtes religieuses données en l’honneur de Dionysos, en particulier les Grandes Dionysies du printemps, pour célébrer le renouveau de l’énergie vitale que représente cette divinité (Dionysos ou Bacchos – Bacchus chez les Romains).

Elle est à l’origine un concours de chœurs (chant – dithyrambe – et danse) d’où se détache un jour son chef (le coryphée) pour un début de dialogue, avant que n’apparaissent un puis deux puis trois acteurs (masqués).

Comme exemples de tragédies, nous disposons des pièces d’Eschyle, Sophocle et Euripide, les trois « tragiques » grecs dont seules quelques-unes de leurs pièces nous sont parvenues.  Elles nous permettent en outre de savoir dans quelle mesure le sens de tragédie – l’origine du nom est incertaine (chant du bouc ?) – est pour nous différent de celui qu’il avait à Athènes.

Friedrich Nietzsche, dans son essai La naissance de la tragédie en explique la genèse par le heurt de deux forces artistiques « qui jaillissent de la nature elle-même sans la médiation de l’artiste et par lesquelles la nature trouve à satisfaire primitivement et directement ses pulsions artistiques : c’est-à-dire, d’une part, comme le monde du rêve [Apollon] dont la perfection est sans aucun rapport avec le niveau intellectuel et la culture esthétique de l’individu, et, d’autre part, comme la réalité d’une ivresse [Dionysos]  qui, elle non plus, ne tient pas compte de l’individu, mais qui cherche au contraire à anéantir toute individualité pour la délivrer en un sentiment mystique d’unité. » (La naissance de la tragédie – Folio – p.33)

L’enjeu de cette pratique théâtrale collective a été expliqué par Aristote : pendant ces journées dédiées à la divinité, la cité se rend au théâtre (de construction éphémère avant de devenir, au 4ème siècle, la structure que nous connaissons) pour une opération dite de catharsis, autrement dit une purification des passions. En d’autres termes, il s’agit essentiellement de vivre émotionnellement et par procuration l’expérience tragique de la (sa) mort.

Antigone en est sans doute l’exemple le plus emblématique.

Sophocle

Sophocle qui vécut près de 90 ans (495-406) écrivit Antigone vers l’âge de 55 ans.

Il est l’auteur de plus d’une centaine de pièces dont seulement sept tragédies nous sont parvenues. Il remporta 18 fois le concours des Dionysies – chaque auteur devait présenter une tétralogie : trois tragédies et un drame satyrique. Il participa à la vie de la cité, fut élu stratège (chef militaire) en même temps que Périclès et si l’on en croit ce que dit le poète Phrynicos dans sa comédie des Muses, il fut un homme comblé : « Heureux Sophocle ! Il est mort après une longue vie. Il a eu et chance et talent. Il a fait quantité de belles tragédies, et il a obtenu une belle fin, sans jamais avoir subi un revers. » (Edition bilingue des Belles Lettres -collection « Budé » – p. VIII)

Antigone

Elle fait partie de la famille des Labdacides qui tire son nom de Labdacos, petit-fils de Cadmos, fondateur mythique de Thèbes où se déroule la tragédie. Famille marquée par un destin funeste.

Laïos, roi de Thèbes qui a succédé à Labdacos, apprend de l’oracle de Delphes qu’il aura un jour un fils qui le tuera et épousera sa mère. Son fils né, il le confie à un serviteur avec la mission de le tuer. Le serviteur s’éloigne de la ville, gagne une forêt et suspend le bébé à un arbre en l’attachant par les pieds. L’enfant est sauvé par un berger de la famille royale de Corinthe qui n’a pas d’enfants et qui l’adopte en lui donnant le nom Œdipe (littéralement : pieds gonflés). Devenu adulte, Œdipe va consulter l’oracle qui lui révèle son destin : il tuera son père et épousera sa mère, qu’il croit être le couple royal de Corinthe. Il ne retourne donc pas à Corinthe et se dirige vers Thèbes. En chemin, il se dispute avec un voyageur qu’il tue au cours de la bagarre. Quand il arrive à Thèbes, il apprend que la ville est sous la menace du Sphinx (ou Sphinge), une créature infernale  dotée du visage et de la poitrine d’une femme (hérités de sa mère, Echidna) d’une queue de dragon (héritée de son père Typhon),  d’un corps de lion, comme sa sœur Chimère et d’une paire d’ailes semblables à celles des Harpyes que les dieux envoient semer la désolation quand ils l’estiment nécessaire. Perché sur un rocher, le Sphinx pose une énigme aux passants qui ne parviennent jamais à la résoudre et qu’il dévore. La cité a décidé d’offrir le trône et la main de la reine Jocaste (veuve) à celui qui la débarrassera du monstre. Œdipe se présente et le monstre lui demande quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi et sur trois pattes le soir. Œdipe répond « l’homme » (bébé, adulte puis vieillard avec une canne). Le Sphinx se précipice du haut du rocher et meurt.

La cité offre donc à Œdipe le pouvoir royal et la reine Jocaste qu’il épouse. Des années plus tard, la cité est frappée d’un mal terrible qui met en danger son existence même. Consulté, le devin Tirésias révèle que le mal durera tant que le meurtrier du roi Laïos n’aura pas été chassé de la cité. Œdipe qui est désormais père de quatre enfants – deux garçons, Etéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène –  décide alors de mener l’enquête.

Tel est l’objet de la tragédie Œdipe Roi dans laquelle Sophocle reprend le mythe déjà évoqué dans l’Iliade et l’Odyssée (Homère – 8ème siècle) et qu’il traite d’une manière nouvelle. Découvrant que l’homme qu’il a tué sur la route était son père et qu’il a donc épousé sa mère, il se crève les yeux tandis que Jocaste se pend. Errant et conduit par Antigone, il sera accueilli par Thésée et mourra à Colone, près d’Athènes où il sera enterré (Œdipe à Colone).

Fille d’Œdipe, sœur d’Ismène, d’Eteocle et Polynice, Antigone est généralement associée à la révolte.

Voici comment la présente J.Anouilh par la voix du Prologue, dans sa pièce, écrite et jouée pendant l’occupation :

« LE PROLOGUE –  Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. »

Il n’est pas impossible que cette lecture d’Antigone ne soit pas celle de Sophocle.

(à suivre)

Les « intellectuels »

Invités à la Grande Table des idées (France Culture – 12 h 50 – 03.06.202), les philosophes Abennour Bidar et Corinne Pelluchon co-auteurs de l’ouvrage collectif « Relions-nous ! La constitution des liens » qui invite à une série de conversations au Centre Pompidou dans le cadre du « Parlement des liens ».

Je le dis d’emblée : si je n’avais pas d’autres entrées pour le monde de la pensée philosophique que ce que j’ai entendu, je partirais en courant. Où, je ne sais pas, mais il est sûr que je partirais. Sans doute à l’autre bout de la terre, même s’il n’existe pas.

Maintenant que je l’ai dit, voilà, ça y est, je l’ai dit,  je raccroche mes bras (je ne me souviens plus si j’ai dit qu’ils m’en étaient quasiment tombés ?) pour taper sereinement sur le clavier. Presque sereinement.

J’ai mis « intellectuels » entre guillemets parce que c’est ainsi que se qualifient les intervenants et qu’ils qualifient ceux qui ont participé à l’ouvrage cité. C’est, déjà, en soi, un problème : c’est quoi exactement, un intellectuel ? Ou, si l’on préfère une définition par défaut : si on n’est pas intellectuel, on est quoi ?

Je vous invite à lire cette présentation de la démarche, faite par Abennour Bidar (précision : un paradigme – mot grec – est un modèle, notamment de pensée) :

«  On est cinquante-quatre intellectuels qui donnons rendez-vous au centre Pompidou pour parler de ce changement de paradigme ; changement de notre façon de penser, changement de notre façon d’agir, nous passons d’une vision du monde à une autre, et nous n’en avons pas suffisamment conscience, nous ne savons pas à quel point le monde est en train de changer, le monde tel que nous l’habitons, tel que nous le pensons, nous passons d’un paradigme qui était un paradigme de la séparation à un paradigme qui est celui de la  liaison, ou de la reliaison ou de l’interdépendance, c’est-à-dire que dans tous les domaines, et c’est ce dont témoignent ces intellectuels, nous nous rendons compte chaque jour, chaque année ou chaque décennie, un peu plus à quel point tout est relié, à quel point les problèmes, les difficultés mais aussi les solutions doivent être systémiques, à quel point nous formons avec le vivant, entre les sociétés, de l’échelle biologique à l’échelle politique, un grand tout et nous sortons d’une longue période humaine pendant laquelle ce qui a prévalu c’est au contraire l’idée de séparation, l’homme d’un côté, la nature de l’autre, les élites d’un côté le peuple de l’autre,  exétéra, exétera (sic) ».

Un énoncé de plus de deux minutes, pour… ? Je dirais, enfoncer des portes,  ouvertes depuis longtemps par Montaigne, Spinoza, Diderot… Ah ! et aussi par Alexandre Dumas (un intellectuel ?) qui met dans la bouche de ses héros-philosophes ou philosophes-héros la devise-paradigme « Un pour tous, tous pour un ! » (Les trois mousquetaires).

J’ai écouté jusqu’au bout, guettant l’idée nouvelle qui pourrait constituer le nouvel outil susceptible de faire tomber les cloisons pour vivre enfin cette globalité. Rien n’est venu d’A. Bidar.

A la fin, Corinne Pelluchon, évoque à travers le prisme de l’écologie son « humanisme » : « L’humain n’est pas au centre de tout, c’est l’humain qui allume la valeur des choses, même si la valeur des choses n’est pas relative à son point de vue étriqué », elle ajoute la nécessité d’ « une transformation des individus », puis l’idée que « le tissu du vivant n’est pas forcément harmonieux, il est dynamique et – insiste-t-elle – pas toujours harmonieux , il y a tout un tas de réflexions et d’obstacles épistémologiques à dépasser pour avoir un rapport aux autres vivants, mais c’est vrai je crois que dans ce livre-là, j’ai lu des textes que j’ai beaucoup aimés, il y en a un sur la douceur en philosophie, il y a vraiment beaucoup d’imagination, eh bien, c’est une autre manière d’habiter la terre et de vivre avec les autres et peut-être pour, aussi, il y a un monde commun à transmettre… »

Si je voulais chipoter – s’il s’agit bien de chipoter –, je lui ferais remarquer qu’il y a, apparemment, une contradiction entre « l’humain n’est pas au centre de tout » et «  le tissu du vivant n’est pas toujours harmonieux », dans le sens où l’harmonieux, comme elle l’entend,  est un concept anthropocentrique (étriqué ?), et que cette remarque éloigne beaucoup de la globalité évoquée. Pour prendre un exemple extrême : relativement à cette globalité sans cloisons, du Tout, en quoi le tsunami qui est pour l’homme une catastrophe, ne serait-il pas pour la Terre un constituant harmonieux ? Hum… 

Quant à vivre « avec » et « peut-être pour » les autres, est-ce que ce n’est pas un questionnement permanent de l’humanité ? Platon, déjà…. Qui, dites-vous ? Ah, Jésus…

Je ne mets pas en cause les bonnes intentions, évidentes, qui constituent le pavé du discours.

Ce que je ne vois pas, c’est, au-delà des constats, des lieux communs, ce qui peut susciter une autre manière « d’habiter la terre », pour reprendre cette formule spatiale, très à la mode.

Au fond, ce qui m’insupporte (l’avez-vous remarqué ?) c’est le discours de l’entre soi qu’annoncent ces déclarations et qu’aiment à tenir parfois ceux qui s’appellent « intellectuels ».