PMA et baccalauréat

Le point commun entre la Procréation Médicalement Assistée « pour toutes » (votée par l’Assemblée Nationale le 29.06.2021), et le baccalauréat dont la réforme initiée par le ministre de l’Education Nationale prévoit (pour le moment) la prise en compte du contrôle continu pour 40%, est la déconstruction :

1 –  pour la PMA, celle du modèle de famille défini par l’équation père + mère biologiques +enfant.

2 – pour le baccalauréat, celle du diplôme acquis jusqu’ici par des épreuves communes passées par tous les candidats dans des conditions identiques.

1 – La redéfinition de la famille évacue une idéologie fondée, entre autres principes, sur l’identification du genre et de la sexualité au sexe, sur le mariage procréateur, au nom de prétendues lois naturelles ou divines qui exigent notamment que l’enfant soit éduqué par ses géniteurs.

2-  La redéfinition du baccalauréat est la mise en cause d’un commun social construit de longue date autour du principe d’instruction obligatoire pour tous.  Au bout de la réforme, le baccalauréat perdra sa valeur nationale pour devenir une « marque d’établissement » qui déterminera plus ou moins la reconnaissance sociale du savoir acquis à la fin des études secondaires.

Les deux déconstructions ont un double effet :

– un accroissement de la liberté de l’individu dans le champ de sa vie affective,

– une confusion entretenue à dessein entre la valeur sociale de l’examen et celle d’une prétendue baisse de niveau admise et répétée comme une évidence.

Se met donc en place une tension entre :

– le pôle de l’individuation (choix éthique de l’individu primant sur les valeurs morales et religieuses traditionnelles) avec, pour corollaires vraisemblables, l’accusation de laxisme et la déploration  de la perte des valeurs fondamentales, d’une part,

– le pôle de la primauté donnée à l’élite des « premiers de cordée » chers à E. Macron (« Quinze à vingt talents bénéficieront de 3 à 5 millions d’euros… On a besoin de super-stars » annonce-t-il, parlant de la recherche scientifique au sommet « Choose France » de Versailles le 29.06.2021) vers laquelle tend l’importance donnée aux lycées (donc au recrutement des élèves) dans l’attribution du baccalauréat, d’autre part,

Cette tension peut conduire à associer/confondre la liberté augmentée de l’individu pour ses choix d’éthique personnelle avec la focalisation sur l’individu d’exception (cf. la réussite personnelle d’E. Macron) et à utiliser l’amalgame des deux pour évacuer l’éthique sociale du commun.

La faiblesse de l’équipe de France de football

Il y a frustration quand la prestation ne correspond pas à l’objet du jeu de football et dont le signe le plus manifeste est le comportement qui consiste à envoyer le ballon latéralement et/ou derrière dans des échanges à deux ou à trois, répétés et stériles.  Je ne parle pas d’un moment d’une tactique qui consiste à attirer l’adversaire, mais bien d’un comportement constant, remarquable notamment dans le jeu des Français.

L’enjeu du foot, repérable à l’hystérie quasiment orgasmique des spectateurs et des joueurs quand un but est marqué,  suffit à indiquer de quelle métaphore il s’agit. Autrement dit, ce qui est attendu est essentiellement une tension vers la cage/réceptacle adverse dans laquelle il faut propulser l’objet rond du désir pour un plaisir d’autant plus fort que le tir (« frappe » est inadéquate) est tendu et puissant.

La frustration vient non de la  défaite – elle peut ne pas être négative – mais de l’impuissance.  

Conclusions électorales

Les vieux sont ceux qui ont le plus voté. Ils sont d’un temps où l’alternative (au système) faisait partie du discours politique utopique. Jusqu’à la fin des années 80. C’est fini. Très peu de jeunes ont voté et les partis n’ont plus de militants. L’écologie ne peut être que transversale, sans transcendance, et elle est alimentée par la peur climatique. Les conclusions politiques tirées sur un épisode électoral qui a mobilisé un  tiers des votants potentiels pour une élection sans enjeu politique global sont pour le moins hasardeuses, à coup sûr inadéquates. A été réélu partout un bloc de gestion « apolitique » perçu sans impact sur l’essentiel représenté dans  l’élection présidentielle. Parler d’effondrement du RN, comme certains, revient à dire qu’ont disparu les peurs et l’irrationalité qu’il incarne. L’abstention signifie l’exact contraire.

Le roman national

« Pour l’historien Sébastien Ledoux, Emmanuel Macron « produit un récit héroïque traditionnel lorsqu’il met en avant des figures comme Napoléon »A l’heure où se divisent les tenants d’une « nostalgie nationaliste » et ceux d’une lecture victimaire du passé, l’historien et spécialiste des enjeux de mémoire revient, dans un entretien au « Monde », sur la construction du « récit national ». » (A La Une du Monde – 27.06.2021)

Extrait

« Le récit national est un fait social : il institue entre l’Etat et ses concitoyens un contrat narratif et politique qui situe les individus dans des obligations vis-à-vis de la nation – le sacrifice du soldat « mort pour la patrie » en est la scène ultime. C’est un récit d’endettement : il est destiné à susciter l’appartenance à une communauté-nation par le partage d’un même imaginaire historique. Cette mise en récit de l’histoire de la nation repose sur le choix de certains événements et de certains personnages du passé : l’intrigue narrative possède des points d’origine, des référents symboliques et un horizon d’attente. »

Ma contribution :

Que vaut la  référence à la mémoire (et au « devoir de mémoire ») présentée de manière plus ou moins explicite comme le remède à un  mal  qu’on a caché parce qu’il était dérangeant ? On se souvient, on commémore et on règle le problème ? Pour aller au plus sombre : est-ce que la mémoire du nazisme et de ses camps – témoignages, livres, films etc. –  a une quelconque utilité quant à l’identification et à l’éradication de l’ « essentiel » qui les a produits ? Ce qui estompe voire occulte le souvenir, est-ce autre chose que le refus de chercher la causalité « essentielle », autrement dit l’invariant qui nous constitue et qui, moins d’un siècle après, peut expliquer le retour des extrêmes-droites et l’engouement persistant et constant pour le nazisme et son fondateur ? Le « roman historique » n’est qu’une stratégie d’évitement.

Ce n’est pas un « récit d’endettement », comme l’écrit l’historien, mais d’enterrement.

L’affaire Valérie Bacot

Le Monde du 26.06.2021 rend compte de la fin du procès de Valérie Bacot, jugée pour avoir tué son mari, qui avait été son ex-beau-père et qui fut son tortionnaire pendant 25 ans. La vie de cette femme de 40 ans contient à peu près tout ce qu’on peut imaginer d’horreurs : sexuellement abusée à six ans par son frère aîné, violée à douze par le compagnon de sa mère (une femme instable, alcoolique qui a laissé faire – le père est absent), un homme (Daniel Polette) qui exerce sur elle une emprise dont elle ne parvient pas à se défaire, qu’elle épousera, avec qui elle aura quatre enfants ; pendant quatorze ans il l’oblige à se prostituer à l’arrière d’une camionnette aménagée de manière à ce qu’il puisse voir les relations sexuelles avec les clients et dont il lui indique via une oreillette les positions.

Après cinq ans d’instruction, elle comparait libre après une année de détention préventive. Elle a trouvé un emploi et tout préparé pour ses enfants en vue d’une nouvelle incarcération qu’elle pense inéluctable.

Condamnée à quatre ans de prison dont trois avec sursis (ce qu’avait demandé le procureur – l’avocate de la défense plaidant l’acquittement) elle est donc sortie libre du tribunal.

Les contributions, qui approuvent le verdict, témoignent essentiellement de l’émotion de leurs auteurs et déplorent l’absence d’aide et la solitude de V. Bacot pendant ces années. Certaines qualifient Daniel Polette de « monstre ».

« Ce verdict est un vrai soulagement, une victoire pour la Justice, même si on ne peut pas s’empêcher de penser que celle qui a vraiment incarné la Justice, c’est Valérie Bacot elle-même. Mais un autre soulagement serait que notre société reconnaisse enfin l’existence de véritables monstres. »

« La mère est la première coupable d’avoir livré sa fille à ce monstre, elle aurait dû être jugée et condamnée ! »

« Juste verdict. Elle a agi quand notre justice ne se donne pas les moyens d’intervenir contre ces monstres. »

Ma contribution :

« Monstre » (dans le sens, habituel, de « hors humanité ») parfois utilisé pour qualifier le tortionnaire, est une étiquette censée constituer une explication qu’elle n’est pas. L’acte violent commis par V. Bacot est le dernier segment d’une histoire particulière, parmi d’autres analogues sur une liste interminable, qui témoigne de ce dont est capable l’être humain. Le jugement rendu, les émotions exprimées, demeure le questionnement que toutes les vies plus ou moins exposées devant le tribunal pour cette affaire – celles de V. Bacot, de celui qu’elle a tué, de sa mère, des clients du camion – posent sur « qui nous sommes » et sur la nature de l’invariant qui fait sauter les verrous pour le pire dont aucune autre espèce n’est capable. Seul l’être humain.

Droits LGBTQ + en Hongrie

« Viktor Orban sous pression au sommet de l’Union européenne (…)  La Hongrie était sous pression jeudi 24 juin, accusée de discriminer les personnes LGBTQ + (lesbiennes, gay, bisexuelles, trans, queer/questioning) avec une loi dénoncée par la majorité des dirigeants des pays de l’Union européenne (UE), réunis à Bruxelles dans le cadre d’un sommet. (…) D’après la nouvelle loi hongroise « la pornographie et les contenus qui représentent la sexualité ou promeuvent la déviation de l’identité de genre, le changement de sexe et l’homosexualité ne doivent pas être accessibles aux moins de 18 ans ». Ce texte, qualifié mercredi de honte » par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, était au cœur du débat entre les dirigeants en début de soirée. » (A la Une du Monde – 25.06.2021)

Les choix de V. Orban suscitent deux types de réactions : l’un concerne les « valeurs », l’autre le rapport de l’Union européenne avec la Hongrie.

1 – Les « valeurs »

Cette contribution d’une lectrice bien connue des contributeurs moins la morale disons traditionnelle qu’elle défend, que par sa dévotion (le mot n’est pas trop ford) à N. Sarkozy qu’elle soutien bec et ongles, quoi que révèlent les procès où il est mis en examen.

« Interdire la pornographie aux mineurs est une chose louable; de même, l’on peut considérer que le changement de sexe ou les relations homosexuelles sont des choses perturbantes pour un mineur, qui est en pleine construction de sa personnalité et pourrait être influencé. J’ai vu il y a quelques mois à la télévision un petit garçon qui se prétendait fille (ou l’inverse) interviewé et soutenu par ses parents, qui déclarait avoir été convaincu qu’il n’était pas du bon sexe après avoir vu des reportages et des « informations » sur les réseaux sociaux. C’est un réel problème de civilisation, qui mériterait mieux que les cris d’orfraie des bien-pensants ! »

Une réponse :

« Des choses perturbantes pour un mineur, qui est en pleine construction de sa personnalité et pourrait être influencé »… Ben voilà, le but de cette loi semble bien être l’influence dans « la bonne direction », alors que le jeune en question peut très bien être d’une direction contraire, et le manque d’information peut lui causer un traumatisme qui lui gâchera l’existence… En parlant de télé, avez-vous vu ces histoires de « thérapies de conversion » ? Si l’on peut changer sa couleur de cheveux ( de façon très provisoire ), on ne change pas celle de ses yeux, et encore moins son orientation sexuelle profonde. La remarque sur « les cris d’orfraie des bien-pensants », venant de vous, c’est, comment dire… succulent ? »

La mienne :

Vous paraissez assimiler les problèmes au rapport qu’on construit avec eux. Interdire la pornographie aux mineurs, par exemple, est un leurre ; la question est de savoir en quoi le porno peut tenter un mineur et de voir en quoi il est possible de l’aider (à ne pas regarder ou à regarder en expliquant de quoi il s’agit). L’interdit de type moral incite nécessairement à la transgression. Quant à l’influence de la télé, c’est la même chose : ce qui importe c’est de comprendre si cet enfant et ses parents sont déterminés (ce que vous laissez entendre) par ce qu’ils ont vu et entendu, ou bien si l’émission a servi de révélateur à un problème réel et enfoui. Cette question enfin : est-ce que les dérives que vous dénoncez ne sont pas pour une grande part les produits de la morale (avec son principe d’interdit considéré comme la réponse) qui semble être la vôtre ?

2 – Le rapport Union européenne <> Hongrie

Une contribution :

« Je réagirais aux commentaires condescendants vis-à-vis de la Hongrie qui affirment qu’elle devrait se soumettre ou renoncer aux subventions qu’elle reçoit pour rattraper l’ouest. Orban a déjà été renouvelé trois fois Premier ministre, son parti a remporté 53 % des voix dès le premier tour aux élections européennes l’an dernier, avec une participation record. Les Français devraient éviter les leçons, au vu des 70 % d’abstention aux élections régionales. Si la Hongrie comme les autres pays du bloc communiste ont un retard économique, c’est parce qu’ils ont été abandonnés à Yalta par les pays occidentaux. Les subventions qu’on leur verse sont une juste réparation, en même tant qu’un moyen de créer une Europe plus prospère et un marché pour nos entreprises. Les Hongrois risquaient leur vie en 56 dans la rue face aux chars soviétiques quand en France 25 % des électeurs votaient pour le parti communiste. L’Est se sent méprisé par l’Ouest. Si on croit en l’Europe, il faut arrêter cela. »

Trois réponses :

*« (…) Le paradoxe c’est qu’au sein de l’église catholique romaine combien d’homosexuels ou lesbiennes sont admises depuis fort longtemps. Mais la, on joue à la VRAIE hypocrisie et l’OMERTA. Au nom de la tradition chrétienne tant vantée en Pologne et Hongrie, il faudrait d’abord balayer devant la porte de l’église romaine. Critiquer l’homosexualité et pratiquer l’OMERTA avec le sexe a depuis longtemps jeter le discrédit sur l’église catholique romaine. »

** « Merci pour cet excellent rappel parfaitement démontré, des évidences historiques. La paille et la poutre. »

*** « Vous ne parlez que de l’économie, mais ici il s’agit des valeurs. La Hongrie peut-elle accepter de l’argent de pays qu’elle critique et méprise et rester honorable? Non!…. Et surtout, pour rattraper les éventuelles erreurs du passé, nous devrions donc financer un pays dictatorial qui musèle presse, justice et éducation, maintenant homophobe, ravagé par la corruption qui permet aux proches d’Orban d’être riche à millions avec les fonds de l’UE? Et dans la réparation de l’histoire, on remonte jusqu’à quand selon vous? Et la Russie, pourquoi ne paye-t-elle pas pour les dégâts infligés aux pays du bloc communiste? Quant aux 53% pour Orban aux européennes, les Hongrois ont donc clairement affiché leur volonté de cracher sur l’Europe: la porte est là! L’article 50 n’attend que leur  signature… »

La mienne

Les comparaisons entre des époques historiques sont délicates. L’affrontement entre les deux « blocs » – chacun avec ses références disons « morales » propres – a disparu depuis 30 ans pour laisser émerger un monde sans dialectique (pas d’alternative visible au système capitaliste). Le discours anti-idéologique  » (cf. « On ne naît pas femme on le devient »- Beauvoir) qui n’était pas très audible ni chez les (ultra)conservateurs (ouest) ni dans la sphère d’influence communiste, ne l’est toujours pas dans une forme actualisée (cf.  » On ne choisit pas d’être homosexuel on choisit d’être homophobe » – l’institution européenne) dans l’espace (ultra)conservateur, à l’est comme à l’ouest. Délicat, donc, de circonscrire la question à l’antagonisme passé. Je pense plutôt à la problématique de la croyance, quel qu’en soit l’objet prétexte, spécifique de notre espèce.

La religieuse de Pontcallec (suite)

Le Monde (papier) du 24.06. 2021 publie dans sa page Idées, une intervention de François Sureau, avocat et membre de l’Académie Française, destinée au Pape.

Extraits :

« A propos de mère Marie Ferréol, c’est à une succession de problèmes essentiels que l’esprit le moins prévenu se trouve confronté : le statut de la femme dans l’Eglise catholique, le respect par les institutions de cette même Eglise des droits de la personne, et son crédit moral pour finir. (…)

Quand bien même on serait philosophiquement ou religieusement étranger au christianisme, il se pourrait qu’on fût toujours sensible à sa compassion pour les persécutés. Le sera-t-on encore si cette Eglise tolère en son sein des persécutions, même moins importantes que celles qu’elle dénonce à travers le monde ? (…)

Si l’esprit passe avant la loi, l’amour avant la règle, on admettra difficilement qu’il en aille différemment au sein même de l’institution qui prétend énoncer ces idées libératrices. Imagine-t-on un instant le divin maître condamner sans savoir, ou même sans interroger ? (…) »

Ma contribution :

La question posée par la nature de l’argumentaire de cette intervention/plaidoirie  est celle de la référence, tenace, inconsciente ( ?) aux représentations de l’église historique quand elle incarnait la vérité en dehors de laquelle il n’y avait pas de salut. L’invocation du statut de la femme est de l’ordre soit de la naïveté soit de l’incantation – j’exclus l’humour. Même remarque à propos de celle de l’amour. F. Sureau a sans doute oublié que la préoccupation exclusive de l’autorité ecclésiastique a toujours été et est encore celle du salut de l’âme (ne pas confondre avec le corps) pour lequel tous les moyens ont été et sont donc encore, apparemment, bons. Quoi qu’il en coûte au corps.  Cette religieuse est une femme, comparativement à l’homme, la femme n’est pour le Créateur et la hiérarchie ecclésiastique qu’une partie seconde de l’homme, et chacun sait que c’est dans les détails que se dissimule le diable qui n’aime rien tant que la femme, à son corps défendant.  

La religieuse de Pontcallec

« Le Vatican n’a pas donné suite au « recours » d’une dominicaine de Pontcallec (Morbihan), mère Marie Ferréol (née Sabine Baudin de la Valette), qui s’était adressée au pape François après son renvoi brutal et sans explication des dominicaines du Saint-Esprit, communauté traditionaliste qui coiffe « Le Vatican n’a pas donné suite au « recours » d’une dominicaine de plusieurs établissements d’enseignement comme l’école Saint-Pie-X à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine. Parvenue à l’intéressée vendredi 18 juin, l’annonce de cette sanction, aussi rare que radicale, a été faite le lundi soir suivant aux autres sœurs de l’Institut.  » (A la Une du Monde – 23.06.2021)

L’article a suscité une centaine de contributions.

La mienne :

A tout le moins une confusion : l’injustice dont est/serait victime cette personne est présentée, de manière plus ou moins implicite et subliminale, comme une contradiction avec l’institution qui la commet/commettrait, et certains contributeurs de s’indigner véhémentement. Mais où et quand l’église a-t-elle jamais été une institution préoccupée de la cohérence entre les principes dont elle se réclame et ses actes ? Curieux, n’est-ce pas, cette tendance à projeter dans l’institution ecclésiastique une éthique qui est radicalement étrangère et contraire à  ce qui la constitue, à savoir le contournement, à tout prix d’irrationalité, du problème que nous pose la/notre mort.

Qu’allait-elle faire dans cette galère ?

La fugue BWV 578 de J-S Bach (3 -fin)

Invité à l’émission Le matin des samedis (France Culture 19.06.2021) pour parler de son livre sur Beethoven (Beethoven – La passion de la fraternité)  Eric Orsenna (écrivain, membre de l’Académie Française), utilisant les concepts de « génie absolu », de « don divin », assurant que « la musique est la preuve que l’âme existe » et concluant un de ses propos (souvent ponctués de « vous savez, vous voyez, vous comprenez »), par « donc la vie c’est la musique »,  dit à propos de J-S Bach : « Merci, Bach, puisque c’est grâce à Bach qu’on croit en Dieu ! ».

Cette assertion rejoint celle-ci : « Sans Bach, la théologie serait dépourvue d’objet, la Création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu […] La musique de Bach est la seule preuve tangible de l’existence de Dieu » (Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume  – 1952)

Et aussi celle-ci, plus ancienne (trouvée comme la précédente sur Internet) : « [Avec Bach], c’est comme si l’harmonie éternelle s’entretenait avec elle-même, comme cela a dû se passer dans le sein même de Dieu peu avant la création du monde » (J. W. Goethe, propos rapportés, 1827)

Ces appréciations qui recourent au divin (cf. le divin Mozart) comme « explication » ultime et définitive témoignent de la difficulté à dire ce que la musique nous fait entendre, Bach en particulier, et notamment par la fugue.

Ce type d’explication peut être validé, du moins pour ceux qui le proposent, par le fait que Bach composa un grand nombre d’œuvres destinées à être interprétées lors des offices religieux des chapelles ou des églises luthériennes des villes de Arnstadt, Muhlhausen, Weimar, Köthen, Leipzig où il fut employé par des princes ou des Conseils municipaux.

Tel était alors le créneau d’embauche pour les musiciens.

                                                            *

Il est possible d’avoir une autre approche.

Ce constat d’abord : la musique religieuse de Bach n’est pas jouée dans la liturgie*. Si on la joue dans les églises, c’est en concert.

*Les premiers employeurs de Bach, à Arnstadt, lui reprochèrent de dénaturer les chorals par des compositions qui noyaient les textes, en particulier dans la forme du contrepoint (la fugue).

Ce qui conduit à cette question : est-ce que le recours explicatif au divin ne devient  pas la seule « explication » possible parce qu’il a été décidé comme une vérité absolue que la musique est de l’ordre de l’indicible et du mystère ? En d’autres termes, l’explication métaphysique  n’est-elle  pas la conséquence d’un a priori équivalent à celui de l’identification de la tristesse à la tonalité mineure ?

Que deviennent le mystère et le divin à partir du moment où la musique est comprise comme l’expression originale et singulière de notre être, à savoir un corps et un esprit de même nature, indissociables l’un de l’autre ? Donc, un matériau (en l’occurrence sonore) et une idée/pensée qui n’existent pas indépendamment l’un de l’autre. Plus précisément : il n’y a pas de musique (composée, jouée, entendue) sans l’idée/pensée de la musique – et inversement –, ce qui revient à dire que la musique est une construction  infinie de rapports physiques de sons indissolublement liée à une construction infinie de rapports d’idées à la fois producteurs et produits de ces sons** (voir en fin d’article).

En dernière analyse, un mode de résolution de la dialectique entre l’éternité de lêtre (dans toutes les formes du vivant) et de notre finitude  (en tant qu’individu et espèce),  à savoir une transcendance dans le cadre de l’immanence.

Ce point de vue permet de comprendre que la fugue n’est en rien une fuite***, mais une illustration possible de ce que Nietzsche appelle « l’éternel retour » : la répétition (en tant qu’objet utopique) à l’infini d’un moment disons idéal, ou bien, dans le sens que lui donne Spinoza, une expression de la « joie » (« La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection » (Ethique – III – Définition des affections – II)

***Le nom fugue a sans doute été choisi pour signifier le récit supposé insaisissable de ce type de composition, laissant entendre qu’il n’y aurait pas de discours identifiable.

A première ouïe, ce sont en effet des lignes mélodiques qui se superposent, s’entremêlent dans un mouvement horizontal incessant au point qu’elles donnent l’impression de « fuir » (technique du contrepoint), dans le sens où manquerait l’harmonie qui, par ses accords imposés  (cf. une symphonie classique) donne une dimension verticale.

Mais fuir quoi et pour aller où ?

Je renverserai la question : que veut-on fuir en collant l’étiquette « fugue » sur cette composition ?

On peut tenter de répondre à partir des tonalités.

La tonalité mineure est connotée de tristesse parce qu’elle est envisagée dans un discours non d’unité de l’être, mais de dissociation du corps et de l’esprit. La tristesse n’est pas dans le mineur mais dans la dissociation.

Autrement dit, la tristesse de la tonalité mineure n’existe que lorsqu’elle est orpheline, en manque de l’autre. Parfois même dans la recherche et l’entretien de sa propre complaisance.

Elle disparaît quand les deux sont dans un rapport dialectique comme le sont notre corps et notre esprit dont les discours respectifs parlent à la fois de vie et de mort dans une dialectique permanente.

L’accord majeur final de la fugue (sol majeur) est un moment de la résolution/tonalité « joyeuse » de cette dialectique (commencée en sol mineur) qui court « infiniment » sur les portées : la vie contient la mort, les deux tonalités qui les représentent chantent en même temps dans le contrepoint qui reproduit et illustre de manière physique l’idée/pensée de l’éternité, avec pour autre singularité la possibilité offerte à l’auditeur de créer des harmonies (accords majeurs ou mineurs – voir l’article précédent) imposées dans les compositions dites d’harmonie.

C’est en quoi la musique entretient avec la religion chrétienne, pour laquelle le corps et l’esprit/âme sont deux natures distinctes séparées, des rapports d’ambivalence.

Difficile de l’exclure du lieu de culte où sont les corps des fidèles, difficile d’en accepter le « discours » d’éternité opposé à celui d’immortalité, contredit à la fois par la musique et le savoir.

D’où la tendance ecclésiastique à réduire la musique à l’expression d’une spiritualité pure dont le chant grégorien, à proprement parler désincarné entre autres par la recherche du registre haut de la voix, est l’exemple type.

La musique de Bach en est l’exact contraire : si le contexte de ses compositions est religieux, elles n’entrent pas dans ce champ de désincarnation.

Un des exemples le plus remarquable est La passion selon St. Matthieu dans laquelle les passages les plus jubilatoires n’ont pas de rapport avec le texte qu’ils sont censés illustrer (ils en sont même la contradiction) pour la raison que l’objet réel n’est pas le récit de l’évangile, mais l’indissociable unité du corps et de l’esprit. C’est pourquoi la Passion est, en tant que musique « joyeuse », objet de concert profane.

La fugue 578, parmi d’autres, parvient à exprimer cette transcendance (éternité du vivant) dans l’immanence (unité de l’être humain corps/esprit) par les basculements qui donnent à la fois la sensation et l’idée d’un infini.

Le désir de « l’incorporer » (comme celui d’incorporer la mer, par exemple) peut en être le signe.

**A propos du rapport son/pensée : le fait que Beethoven, atteint d’une surdité qui devint totale, ait pu composer les chefs d’œuvre que l’on sait, suscite parfois un étonnement qui s’explique par l’a priori d’une dissociation entre le corps (l’ouïe en l’occurrence, peu à peu perdue) et la pensée, qui rend effectivement énigmatique la création musicale. Que devient cette énigme si l’on rejette cette dissociation ?

Abstention électorale

Du latin abstinere = se tenir à l’écart. Encore faut-il définir l’objet dont on s’écarte. D’une élection particulière (en l’occurrence départementale et régionale) ou de ce qui sous-tend la démarche électorale ?

La perte de sens du lien territorial relatif aux régions ? Elles ont été découpées non en fonction d’une éventuelle histoire/culture commune, mais selon des critères administratifs et économiques. Même remarque pour les cantons eux aussi redéfinis. 

Pour autant, les départements, qui sont depuis longtemps des structures inchangées,  sont-ils, (l’ont-ils jamais été dans la période moderne ?) des références d’une quelconque identité ?

Compte tenu des mouvements de population et des raisons qui les expliquent, ces critères sont aujourd’hui obsolètes.

La méconnaissance (avérée par des enquêtes) des compétences des assemblées régionales et départementales ne me paraît pas non plus un argument très solide. Si l’extrême-droite a utilisé le thème très populaire de la « sécurité » dont la responsabilité est celle de l’Etat, ce n’est pas par inadvertance. Et puis, je ne suis pas certain que tous les habitants d’une commune connaissent exactement le cadre des limites du pouvoir de leur maire.

Je passe sur les dysfonctionnements de la société privée chargée de transmettre les professions de foi des divers candidats. En revanche, cette privatisation d’un segment de l’élection est le signe d’un choix dont la nature peut permettre de comprendre pourquoi un si grand nombre de personnes a choisi de se tenir à l’écart.

A l’écart non de la politique, mais du politique.

A l’époque pas si lointaine où le découpage des cantons pouvait avoir rapport avec la géographie et l’économie – ce qui n’était pas toujours le cas, loin s’en faut, les critères dominants étant électoraux –  le vote n’était pas déterminé par des intérêts locaux mais par un choix politique global en rapport avec le système dont les partis exprimaient soit un soutien soit une contestation soit un rejet. Je peux en témoigner pour en avoir fait une expérience significative. Si les politiques (partis, candidats, élus) étaient objets de soutien, de critique, d’indifférence, le politique, lui, ne l’était pas et l’abstention électorale était faible.

Aujourd’hui, ce choix a disparu parce que l’idée d’une alternative n’existe plus.

Voter pour la droite, le centre, la gauche, les écologistes n’a aucune incidence sur le système lui-même auquel aucune utopie de renversement ne peut, au minimum, servir de faire-valoir.

Seul le FN/RN est l’expression d’un autre chose qui n’est pas de l’ordre du politique mais du passionnel/irrationnel dominant sinon exclusif.

D’où  l’erreur de certains commentateurs qui voient dans le reflux (conjoncturel)  des voix du FN/RN une baisse d’influence : de nombreux électeurs FN/RN ne se sont pas déplacés parce que le type d’affect qui les conduit à voter pour ce mouvement n’a pas à voir avec l’enjeu de cette élection qui est de simple gestion.

Le politique qui s’affaiblit depuis une trentaine d’années est lié à la disparition de l’alternative que j’évoquais.

On peut en voir le signe dans la déroute du parti du président, LREM.

E. Macron et M. Le Pen sont l’un et l’autre les signes antagonistes de cet affaiblissement du politique : le premier parce qu’il le réduit à la gestion « moderne » du système et à l’identification à sa personne via un ersatz de dialectique (« en même temps »), la seconde parce qu’elle incarne le vide des idées et le trop-plein des peurs en attirant les orphelins, inconscients, de l’utopie morte, comme le joueur de flûte de Hamelin les enfants des parents irresponsables.