L’éducation sexuelle et l’école

Sous le titre L’éducation à la sexualité, priorité d’un collège de l’Hérault : « Le porno, c’est du spectacle, ce n’est pas la réalité » Le Monde ( 07/02/2023) publie un reportage qu’il présente ainsi :

« Le collège Emmanuel-Maffre-Baugé à Paulhan a construit un programme de prévention qui va de la 6ᵉ à la 3ᵉ et évoque tour à tour l’intimité, le consentement, la contraception, les effets de la pornographie… Une dynamique qui établit une confiance entre enseignants et élèves, et contribue à libérer la parole. »

Quelques réactions – la grande majorité applaudit l’expérience :

« Le porno, c’est du spectacle, ce n’est pas la réalité » Voire… Il n’y a que dans le porno où on voit de manière très claire un pénis rentrer dans une vulve et y faire des va-et-vient, ce qui est quand même la base d’une relation sexuelle et de la reproduction. Et le plaisir sexuel montré dans son aspect le plus physique, le plus brut, indépendamment de la nature des liens qui unissent les protagonistes, si ce n’est leur désir du moment. »

« Très bonne initiative des enseignants de ce collège. Une remarque cependant. Lorsqu’un élève pose une question sur le caractère moral ou non de l’IVG, la prof donne une réponse sèche, qui dénoter avec le ton généralement bienveillant et compréhensif des réponses à toutes les autres questions: « Si tu veux du débat, cela ne manque pas sur le sujet, mais, en France, c’est la loi… » A ce compte on pourrait dire de toutes les questions sur la sexualité abordées dans ce programme: « si vous voulez des informations sur ces sujets, cela ne manque pas…. ». Pourquoi accepter d’aborder franchement toutes les questions sauf celle-là? N’est-ce pas une occasion de discuter avec les élèves de la question essentielle de la liberté des femmes à disposer de leur corps, sans se réfugier de façon raide et défensive derrière la loi ? »

> avec cette réponse d’un lecteur « Parce que ce n’est pas un cours de philosophie mais d’éducation sexuelle. Et le sujet est si clivant que le reste du cours s’embourberait la dedans, une perte de temps et d’efforts. La prof a tout à fait raison de dire que c’est hors sujet. On leur apprend les faits, la réalité physique, la loi. »

« Merci pour cet article de qualité et à l’exemplarité de l’équipe enseignante de ce collège. Aux lecteurs et lectrices qui s’offusquent du sujet abordé si tôt (dès la 6ème…), la question de la sexualité se pose bien plus tôt chez les enfants, à commencer par le primaire (et pas qu’en ville…) dans les cours de récréation ! Et lorsque vos bambins rentrent de l’école et vous lancent sur le sujet, être à leur écoute en les laissant raconter ce qu’ils ont pu entendre génère un débat plutôt riche ! »

« Sommes-nous tombés si bas en France, qu’il y ait besoin de l’école pour apprendre ? Mais bon, je date du temps où on avait des frères et sœurs (plusieurs) et où les enfants jouaient dans la rue. Depuis, il y a eu le progrès. »

« Education sexuelle en 6ème…. Ou comment traumatiser 80% des élèves pour en éduquer 20% qui de toute façon sont des irrécupérables. »

« Et la tendresse b…l ? Les relations sexuelles limitées à un exercice et son mode d’emploi. Pas un mot pour les sentiments, l’amour ? »

« Quand l’EN s’empare d’un dossier en général elle le pourrit. »

Ma contribution :

Est-ce que la sexualité est du domaine du savoir, donc de l’enseignement, ou non ? En regard de tous les problèmes de dysfonctionnement qu’elle pose dans la vie individuelle et collective, et compte tenu de l’absence historique et actuelle de son enseignement (l’expérience relatée est l’exception), il y a quelques raisons de penser qu’il serait préférable de ne pas la laisser dans le champ de l’ignorance et de l’expérimentation hasardeuse. Quant à l’argument du risque prétendu d’appauvrissement de l’amour lié à cet enseignement, il se heurte notamment au non-sens de l’expression banale, non questionnée  « faire l’amour », signe, parmi d’autres, de notre misère quand nous avons à aborder cette question. Cet enseignement devrait commencer dès la maternelle, comme celui du premier objet de questionnement de l’enfant, le seul qui soit absent des programmes, dont personne ne parle et qui n’est pas étranger à la sexualité, à savoir la mort. L’élargissement, pour la communauté, du champ du « savoir », augmente celui de la liberté en réduisant celui du « croire » de la sphère privée. Tel est le principe de laïcité qui distingue l’un de l’autre.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (2)

Bach a vécu dans un monde théocratique, chrétien,  précisément luthérien.  Si l’institution religieuse qui lui procura des emplois (organiste à Arnstadt, maître de chapelle à Köthen, cantor à Leipzig) détermina donc un grand nombre de ses compositions (la plupart des cantates conservées, la messe en si, les passions…), un grand nombre d’entre elles furent profanes (clavier bien tempéré, concertos brandebourgeois, variations Golberg, suites pour orchestre, clavecin, violoncelle…).

Sa Passion selon saint-Matthieu fut donnée plusieurs fois dans l’église Saint-Thomas de Leipzig et suscita les critiques des protestants dit piétistes qui considéraient que l’essentiel de la foi se trouve dans la relation mystique personnelle avec Dieu. La musique, surtout polyphonique – celle de la passion, notamment – ne convenait pas pour cette conception de la foi… qui était celle de Bach qui signait ses partitions par la formule Soli Deo Gloria ( « A la gloire du dieu unique ») empruntée à Luther… qui aimait beaucoup la musique et qui fut à l’origine des chorals, ces airs chantés en langue allemande par l’assemblée des fidèles.

Le rapport religion/musique est intéressant en ce sens qu’il concerne le rapport corps/esprit (âme).

La musique de l’église catholique romaine est celle du plain-chant, c’est-à-dire une musique vocale à une voix, avec un accompagnement identique, dont la forme la plus emblématique est le grégorien – interprété sans accompagnement, « a cappella »,  surtout dans les monastères – qui pourrait être défini comme une musique « décorporée » – analogue à la fonction de l’uniforme religieux qui « élimine » le corps du moine, de la moniale, du pape, et jusqu’au concile Vatican II, de tous les ecclésiastiques. Les Petits chanteurs à la croix de bois en sont une autre illustration

Le christianisme considérant le corps (sexué, mortel) comme l’enveloppe à la fois impure et obligée de l’âme (immortelle), il fallait écarter le plus possible tout ce qui pouvait solliciter le plaisir des sens, donc celui de l’oreille – l’orgue et les chorales paroissiales venant apporter une compensation à cet appauvrissement musical .

Luther se révolta contre le pouvoir papal en publiant ses 95 thèses principalement dirigées contre le commerce des indulgences organisé par Léon X – on pouvait racheter ses péchés en donnant de l’argent pour la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome.

Il opposait à la hiérarchie romaine, à ses institutions et à ses dogmes,  une pratique de la foi déterminée par les seules Saintes Ecritures et c’est dans cette opposition que peut se comprendre le transfert de son engouement personnel pour la musique dans les chorals, chantés dans les offices non plus en latin mais en langue vernaculaire, en l’occurrence en allemand.

La musique polyphonique était à la fois adéquate en tant qu’elle s’opposait au plain-chant catholique et en porte-à-faux avec le piétisme qui était plutôt une démarche intériorisée, d’où les critiques contre la Passion.

C’est sous cet angle que je propose d’analyser la partition, dans ses grandes lignes, en considérant, comme je l’ai précisé, le rapport entre la tonalité du texte et celle de la musique.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (1)

Il s’agit d’un oratorio (du latin orare : parler, parler comme un orateur) qui se distingue de l’opéra par l’absence de mise en scène, de costumes et de décors.

Le livret est essentiellement le texte attribué à Matthieu, à savoir le premier des quatre évangiles  (du grec eu-angelia : heureux message – les anges sont des messagers), écrit dans la seconde partie du 1er siècle et qui raconte la passion (arrestation, crucifixion) de Jésus.

Bach (1685-1750) a ajouté des textes dont la nature sera précisée un peu plus loin.

Il a composé la musique de cet oratorio – pour orchestre, chœurs, solistes – entre 1720 et 1736, seize années pendant lesquelles il a retouché sa partition, jusqu’à la forme définitive que nous connaissons.

L’exécution de l’œuvre dure près de trois heures.

Ma version de référence est celle qui a été enregistrée en 1998 par Philippe Herreweghe avec le Collegium Vocale Gent (installé à Gand – Belgique) et éditée par Harmonia Mundi. Une mention spéciale pour celle de Michel Corboz (Ensemble vocal et Orchestre de chambre de Lausanne – 1983 – Erato) entendue, il y a un certain nombre d’années, au festival de la Chaise-Dieu.

La problématique que je propose est celle du rapport entre le discours du livret et celui de la partition, autrement dit, savoir si la musique est un accompagnement du texte qu’elle soutient, ou si elle dit autre chose ou aussi autre chose. Tel est l’enjeu pour cet oratorio qui, excepté le moment de sa création, n’est pas liturgique mais interprété en concert en tant qu’œuvre profane.

L’œuvre de Bach fut pratiquement ignorée de son vivant hors d’Allemagne (il y était connu plutôt en tant que virtuose), puis tomba après sa mort dans l’oubli quasiment complet ( j’y reviendrai) avant une lente redécouverte commencée au 19ème siècle, grâce à Felix Mendelssohn qui dirigea précisément cet oratorio.  

Il est devenu une des œuvres majeures du répertoire et Bach est considéré par beaucoup comme le compositeur le plus important : ainsi, il est le seul pour lequel France-Musique continue de réserver, et depuis des années, une émission hebdomadaire dans ses programmes. Une manière de signifier que l’écoute de ses compositions est inépuisable.

Le récit de cet oratorio est d’ordre dramatique et tragique : il commence au moment de l’arrestation de Jésus, trahi par l’un des siens (Judas), et se termine par la déposition de son corps dans un sépulcre après sa mort sur la croix, un supplice réclamé par les autorités religieuses juives au préfet/gouverneur romain de Judée (Pilate) pour cause de blasphème – Jésus se déclare fils de Dieu.

Le récit est constitué de récitatifs – le récitatif, entre parole dite et chant, est une déclamation qui accentue l’intonation de la phrase – confiés à l’ « évangéliste », un ténor. Les personnages qui interviennent sont : Jésus, ses disciples, Judas (qui le livre) et Pierre (qui le renie), Pilate, les responsables religieux (le grand-prêtre Caïphe, les Pharisiens – groupe religieux très attaché à la lettre de la religion), la foule des juifs, les soldats.

Entre les événements, sont intercalés des dialogues également en mode récitatif, des arias (airs) chantés par des solistes, des chorals (une création de la liturgie protestante : des textes dans la langue du pays chantés par des chœurs) interprétés ici par deux chœurs  ; les textes de ces chorals sont empruntés par Bach à divers auteurs et ils expriment, à la manière du chœur antique, les réactions de la communauté chrétienne allemande d’alors, sous la forme de déploration, d’apitoiement, de prière, de méditation,  le dénominateur commun récurrent étant la culpabilité.

Le discours de Cas Mude

Cas Mude est un politiste néerlandais, professeur d’affaires internationales à l’université de Georgie (USA) et au Centre de Recherche sur l’Extrémisme (C-REX) à l’université d’Oslo. Il répond aux questions du journaliste Marc-Olivier Bherer du Monde (02.02.2023 – pages « Idées »)

Cas Mude distingue quatre vague d’extrême-droite : celle des nazis rescapés de la guerre (échec), celle du « poujadisme » des années 50 (échec).

« La troisième démarre dans les années 80 (…) avec pour principal positionnement politique le rejet de l’immigration. »

La quatrième, actuelle, dans laquelle l’Islam a remplacé ethnies traditionnelles et qui se manifeste par une « hybridation de la droite traditionnelle, en France, en Israël, aux USA, en Autriche »

Son explication : « Après les attentats du 11 septembre, le débat en Europe s’est détourné des enjeux socio-économiques pour se concentrer sur des questions sociétales, culturelles. Ces attaques ont été interprétées comme le révélateur d’un affrontement planétaire entre l’Islam et l’Occident. Le discours sur l’autre a changé. (…) Les Turcs, les Marocains, les Algériens sont devenus les Musulmans. »

Question : Que préconisez-vous pour enrayer cette quatrième vague ?

Réponse : 

– « Il faut tout d’abord admettre que e phénomène n’est pas lié à une crise spécifique (…) La tendance est profonde »

– « Plutôt que de souligner sans cesse la montée de l’extrême-droite, on ferait mieux de s’intéresser aux ratés de la démocratie libérale »

– « Il faut rapprocher la décision politique des citoyens et ouvrir la discussion en proposant de réels clivages idéologiques. En démocratie les gens peuvent accepter de faire des sacrifices mais pour qu’ils y consentent ils doivent comprendre pourquoi. La droite doit réfléchir à ce que cela signifie d’être de droite plutôt que de suivre l’extrême-droite, tout comme la gauche doit redécouvrir la social-démocratie. Si cela se produit, l’extrême-droite ne disparaîtra pas, mais au moins elle ne sera pas la seule à proposer un récit pour expliquer vers où nous devons aller »

Une fois encore, est proposée la description d’un phénomène dont est absente la problématique de causalité.

Ainsi : pourquoi la 3ème vague démarre-t-elle dans les années 80 ? Pourquoi se contenter de parler des « attentats du 11 septembre 2001 » et esquiver la question du sens possible de ce moment où ils se sont produits ? Pourquoi sont-ils interprétés comme le signe d’un conflit Islam-Occident ?

Quant aux solutions censées être en adéquation avec « la tendance est profonde », elles ne concernent que des surfaces qui plus est très imprécises : « rapprocher la décisionouvrir la discussion en proposant de réels clivages… » sans poser la question du pourquoi de leur disparition, de leur nature et de leur contenu. Pourquoi des sacrifices ? Lesquels ? Qui sont les gens censés pouvoir les accepter ? « La droite doitla gauche doit… » selon quels impératifs ? Pourquoi « redécouvrir la social-démocratie » ? Laquelle ? Celle de Weimar ? Pourquoi l’a-t-elle perdue de vue ? N’y-a-il pas une autre conception de la gauche ? Pourquoi « commun » n’est-il jamais prononcé ? Quel est le récit, quel est le vers où, et l’impératif du nous devons ?

En d’autres termes, pourquoi la question du journaliste n’est-elle pas questionnée ? Pourquoi est-elle présentée et entendue comme une évidence ?

Les lecteurs du blog connaissent l’analyse que je propose. Je renvoie les autres aux articles intitulés « La cause première » (à partir du 21 octobre 2022) ou encore « Commun » (à partit du 12 mai 2022) ou encore « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes » (02.09.2020).

Le signe 64

Dans Les Matins (30/01/.2023) de France Culture, étaient invités Philippe Manière (ESSEC, Institut Montaigne…) et Thierry Puech (Ecole Normale Supérieure, La République des idées, Terra Nova…) pour débattre du projet de réforme. Le premier, disons centre-droit, le second, disons à gauche.

Débat courtois, au ton mesuré, sans intempestives interruptions de parole. Bref, un dialogue. Les deux hommes qui s’appellent par leur prénom se connaissent bien et donnent l’impression de s’apprécier.

Leur argumentaire me conforte dans l’idée que 64 ans – âge légal pour le départ en retraite prévu dans le projet du gouvernement – est essentiellement, pour les partisans de la réforme comme pour ses opposants, le signe d’une problématique dont la retraite n’est qu’un constituant et que ni l’un ni l’autre des débatteurs n’aborde, pas plus que les syndicats unis  et les partis qui rejettent le projet.

L’un et l’autre débattent dans la sphère « politique/réforme » échangeant des arguments pour (Ph. Manière) ou contre (Th. Pech).

« Beaucoup de bruit pour rien, » dit Ph. Manière évoquant la distorsion – selon lui – entre les effets de cette disposition (64 ans) et l’ampleur des réactions hostiles, en particulier la manifestation du 19 janvier et celle du 31, annoncée encore massive.

Chiffres à l’appui, Ph. Manière explique ce qu’il estime être finalement être une modification d’importance toute relative, compte-tenu des ajustements encore possibles pour les situations particulières. Son discours, très mesuré, de l’ordre de la conviction « de bon sens » appuyé sur des projections, des chiffres et des comparaisons européennes, n’est pas très éloigné de celui de la CFDT, syndicat majoritaire, dit « réformiste » pour le distinguer de la CGT, qui a appelé à manifester le 19 et qui appelle à nouveau pour le 31 parce que la « ligne rouge » des 64 ans a été franchie.

Ceux qui seront directement et sensiblement touchés sont ceux qui ont commencé à travailler très tôt et qui devront donc attendre 64 ans, au-delà même du nombre des annuités requises de cotisation. De même, ceux qui n’auront pas eu une carrière professionnelle à plein temps, dont les femmes que les maternités auront obligées à des emplois « à trous ».

Seulement, pour être pris en compte par la collectivité, ce problème doit entrer dans la problématique du commun, contenu et objet de la retraite par répartition dont le principe et les modalités furent définis à la Libération, un moment de notre histoire où « commun » était chargé d’émotion et de rêve.

Or, ce problème concerne des catégories aux connotations idéologiques dépréciatives, plus ou moins explicites : les sans-diplômes et les femmes, dont les salaires sont toujours inférieurs à ceux des hommes et les agressions toujours aussi nombreuses.

Le pari gouvernemental et celui des opposants est à mon sens déterminé par ce rapport au commun… que n’ont pas abordé les débatteurs et qui ne l’est pas non plus par ceux qui soutiennent le projet de réforme, si ce n’est par des invocations de justice et de progrès, ou ceux qui le rejettent, si ce n’est en soulignant l’aggravation des conditions de vie pour les travailleurs les plus défavorisés.

Le risque, pour le gouvernement, est de devoir utiliser le passage en force à l’Assemblée (article 49-3), pour les syndicats et les partis d’opposition, un affaiblissement des manifestations, avec comme conséquence, pour les uns et les autres, l’ouverture d’un espace incontrôlable à de nouveaux « gilets jaunes » plus radicalisés et à une jonction avec le RN, pour tout autre chose que le signe 64.    

ChatGPT et l’Intelligence artificielle (IA)

A la Une du Monde du 22.01.2023 :

« ChatGPT, le générateur de textes d’OpenAI, met en lumière le recours croissant aux IA dans de nombreux corps de métier. Si certains font avec l’émergence de ces nouveaux outils, d’autres s’opposent à leur adoption. »

Quelques réactions :

« Les moissonneurs, au début du 19 siècle, ont détruit, en Ecosse, la première moissonneuse qui, pourtant, les soulageait de bien pénibles travaux. »

« C’est souvent bluffant Chat GPT. Ca fait des calculs, des démonstration, des introductions ou des paragraphes de dissertation., Ca traduit dans toutes les langues.  Le seul truc que je ne lui ai pas encore vu faire c’est de l’humour. Je ne sais pas si, à cette heure ce genre d’I A peut inventer des blagues qui soient drôles. Mais ça ne va sûrement pas tarder. »

« Mais qu’est-ce qu’on va bien rire ! Déjà qu’avec l’intelligence normale, banale et ordinaire on va droit dans le mur de la c… absolue ; on n’ose imaginer ou va nous mener le cafouillazibule electronicoinformaticon ? »

Un lecteur lui répond « Cafouiatuble, qui est champion du monde de tous les jeux d’esprits type échecs, go, etc. Vous devriez vous informer un peu plus. Tapez ‘DeepMind’ ou ‘Hassibis’ sur Google. Bonnes lectures. »

Auquel il répond : « J’ai entrepris de relire Voltaire et Camus, c’est autrement formateur sur le plan humain que vos distractions d’ados ! »

« L’enjeu peut être résumé de la manière suivante : lorsqu’il est possible d’effectuer des tâches intellectuelles concrètes de manière rapide et peu chère grâce à l’IA, a-t-on encore besoin des abstractions qui permettaient aux travailleurs intellectuels humains d’accroître leur productivité ? Le capitalisme a-t-il besoin de la classe créative ? »

Ma contribution

C’est une machine. Créée par les hommes qui décident de la mettre en marche ou pas. Elle ne peut restituer que ce qui lui a été donné, et, mutatis mutandis, avec des capacités analogues à celles qu’a l’avion pour la vitesse.  Très pratique, donc. L’usage ? On peut utiliser une chaise pour s’asseoir ou assommer son voisin. La fabrication de la chaise n’exige pas une concertation préalable majeure : sa nécessité est d’ordre fondamental, si j’ose dire, et le risque de sa perversion est marginal. En revanche, l’IA concernant à la fois l’intelligence et l’artifice, donc la capacité infinie de nuisance dont dispose l’homme par son intelligence et ses artifices, peut-être n’est-il pas trop tard pour s’asseoir (sur des chaises) autour d’une table et construire la problématique de l’usage d’une intelligence sans mémoire ni imaginaire sensibles, dépourvue de chair, de sang de sexe, d’amour et de passions, fonctionnant machinalement, à froid, comme, parfois, les hommes.

Tommy – The Who

Tommy, produit et interprété par The Who (groupe rock anglais des années 60 fondé par Roger Daltrey – chanteur, musicien – et surtout Pete Townshend, auteur, compositeur, chanteur, musicien), est considéré comme le premier opéra-rock.

Opéra : il s’agit d’une histoire racontée par le chant accompagné d’une musique orchestrale.

Rock : les voix des chanteurs (en particulier les timbres), sont différentes de celles des chanteurs classiques en ce sens que le travail sur les cordes vocales est moins élaboré. Les instruments (guitares électriques, synthétiseur, batterie…) et les rythmes sont eux aussi spécifiques de cette musique.

L’histoire est celle d’un petit garçon (Tommy) traumatisé par le meurtre, auquel il assiste, de son père, à son retour de la guerre de 1914, commis par l’amant de sa mère (dans la première version – dans une version ultérieure, c’est le père qui tue l’amant). Il perd la vue, l’ouïe et la parole, s’isole, reste insensible à toutes les tentatives de thérapies et est victime d’agression sexuelle commise par un oncle pervers. C’est le jeu du flipper (pinball) dont il devient un champion qui lui permettra de trouver la voie d’une guérison par une thérapie « interne ». Il fait des émules et acquiert un statut de gourou avant d’être rejeté par ses adeptes.

Deux versions : celle du groupe seul (1969) et celle du groupe avec le London Symphony Orchestra (1972).

Je les ai écoutées et réécoutées, et encore écoutées et réécoutées, surtout la version avec le LSO, au moment de leur parution… et je les ai mises entre parenthèses avant de les redécouvrir, tout récemment, à l’occasion d’un abonnement à un fournisseur de musique numérique. Quand je pense aux trente-trois tours, aux crissements de la pointe de lecture de l’électrophone sur le vinyle… Là, vous tapez un titre et… Ce merveilleux en vaut bien un autre.

Ma préférence pour la version orchestrale n’a pas changé  :The Who, avec le LSO,  le Chamber Choir, les chanteurs invités (Richie Havens, Merry Clayton, Maggie Bell, Rod Stewart, entre autres…), l’orchestration, la prise de son…  Je parlais de merveilleux.

L’introduction lancée par les trompettes, m’évoque celle de l’Orfeo de Monteverdi. Le premier opéra. Est-il considéré comme rock, en son temps ?

Sous le bitume de la manifestation du 19 janvier 2023

Le Monde du 20/01/2023 rend compte de réunions auxquelles ont participé ces derniers jours, certains membres du gouvernement, par exemple à Nogent-sur-Marne, Juvisy, des communes qui ont majoritairement voté pour la majorité, aux présidentielles et aux législatives.

Quelques extraits du dialogue entre des participants, Gabriel Attal (ministre délégué au budget) et Olivier Dussopt (ministre du travail) :

« Une quinquagénaire apprend qu’elle va devoir travailler un an de plus. Elle a commencé sa carrière en alternance à 16 ans. « Vous êtes génération 65, donc votre âge légal de départ passe à 63 ans et 3 mois… je suis désolé » assène M. Attal. Exclamation dépitée de l’intéressée « Ah oui, quand même ! j’aurai 46 ans de cotisation… » (…) Bernard G., buraliste : « J’ai treize trimestres manquants en ayant travaillé depuis mes 18 ans. Je vais finir à 67 ans alors que certaines années, j’ai travaillé comme un chien ! » Explication : les buralistes dépendent d’un régime autonome. « Ah, oui, pas de chance… » lâche M. Dussopt visiblement embêté. (…) Comme le résume ce responsable associatif de Juvisy : « On ne peut pas parler des retraites si l’on ne s’interroge pas sur le sens du travail, qui n’est plus celui que nos parents ont pu connaître. Et puis, ça fait quand même beaucoup, 172 trimestres… »

Les « je suis désolé » et « pas de chance » des deux ministres révèlent moins une incapacité – théoriquement compréhensible – de répondre à tous les cas particuliers – encore que les deux exemples n’en soient pas vraiment – qu’ils ne trahissent la misère d’une philosophie politique ou plutôt la misère politique que trahit l’absence d’une philosophie dans le discours du pouvoir dont il faut se rappeler qu’il est dit exécutif.

Qui, chez les « intellectuels » qui le soutiennent – il doit quand même en exister quelques-uns – défend la réforme proposée au nom de la « justice et du progrès social » comme le disent et le répètent le président et la première ministre ?

Sauf à imaginer stupides tous les syndicats… s’il n’y en avait qu’un ou deux, bon… mais tous…  qui appelaient à la manifestation – en principe ils sont eux aussi préoccupés par « la justice et le progrès social »  –  et les très nombreux manifestants – entre un et deux millions –  qui les ont écoutés et suivis, il faut s’interroger sur les raisons qui créent une telle unanimité contestatrice contre ce projet et une telle raideur pour son maintien.

Sous le bitume de la manifestation du 19 janvier 2023, il n’y a plus la plage que recouvraient les pavés de mai 1968 jetés, moins contre un système que contre une morale sclérosée, aux cris, nouveaux, jouissifs, de « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! », « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner ! », « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! », « Il est interdit d’interdire ! », et, donc, « Sous les pavés, la plage ! »

L’union syndicale et, peut-être surtout, l’unité politique à gauche (relative, si l’on considère, au moins, le résultat des élections internes du PS) expliquent peut-être pourquoi les gilets jaunes restent, pour le moment, dans les voitures.

Le temps n’est pas si loin où la retraite en soi ne constituait pas une problématique : elle soulevait des questions, posait des problèmes d’ordre social, économique, psychologique, mais elle n’était qu’une composante d’une problématique plus vaste, celle de la vie individuelle dans son rapport avec la vie commune,  dans le cadre d’un système dont les insatisfactions que créaient ses dysfonctionnements étaient tolérées, plus ou moins supportées et dénoncées, selon les deux discours de contournement (religieux ou révolutionnaire) souvent évoqués ici, et qui constituaient le socle des croyances, des pensées, des philosophies, des projets politiques.

Mon père était ouvrier. Comme tous les autres, il se levait à 5 h 30, travaillait neuf heures et demie par jour, cinq jours par semaine, certains samedis matin, au total quarante-neuf heures par semaine. Deux semaines de vacances jusqu’en 1956, puis trois, puis quatre, puis cinq à partir de 1982 – à cette date il était en retraite dont l’âge légal de départ était 65 ans, passé à 60 ans en 1983. Lui, allait à la messe et n’était pas syndiqué, d’autres « bouffaient du curé », avaient une carte syndicale, politique. 

L’ensemble fonctionnait avec des schémas de pensée qui permettaient de concilier plus ou moins – questions alors fortement débattues de l’inné et de l’acquis – les inégalités, les différences.

Une chose était certaine :  quel que soit son niveau, le diplôme ouvrait une carrière professionnelle pour toute la vie. On la terminait en plus ou moins bon état, les différences d’espérance de vie s’expliquaient plus ou moins de la même façon que les autres inégalités et les autres différences. Le « je suis désolé » de M. Attal passait.

Il ne passe plus aujourd’hui parce que l’édifice commun ne tient plus qu’avec des bouts de ficelle.

D’où, sans doute, l’incapacité gouvernementale à construire un discours du commun qui soit crédible,  la fixation crispée sur le nombre 64 qui renvoie chacun à sa propre histoire, et le projet de loi qui est de l’avis de beaucoup, sinon de tous, selon l’expression consacrée, une usine à gaz.

Ce n’est pas seulement « le sens du travail » qui est en jeu, comme le dit le responsable associatif, mais le sens du travail dans le rapport de la vie individuelle avec la vie commune.

Autrement dit, l’absence de désir d’aller « au travail » n’est plus considéré comme un problème d’ordre personnel et la société ressemble de plus en plus à une juxtaposition de personnes dont le point commun est le désarroi.

La problématique de la retraite

Une interview enregistrée d’Alice, une aide-soignante de 52 ans, était diffusée dans le journal de 12 h 30 de France Culture (18/01/2023).

Présentation du journaliste ; « Elle travaille de nuit comme aide-soignante auprès de patients blessés et de malades atteints de cancer en phase terminale. Et chaque jour elle tourne, soulève, lave des corps. Un métier physiquement éprouvant et qu’elle n’imagine pas pouvoir poursuivre jusqu’à 64 ans. »

En voici le verbatim :

«  J’essaie de me protéger d’avoir de bonnes postures mais il est clair que je finirai avec des gros problèmes de dos, ou d’épaules, de poignets, de coudes. »

– Question de la journaliste qui l’a enregistrée : « Quand à 52 ans on porte des corps de gens qui ne peuvent pas se tourner, à la fin d’une journée ou d’une nuit puisque vous êtes de nuit, on est comment ? »

« Moi, au bout la nuit, je suis épuisée, c’est clair, j’ai qu’une envie, c’est de retrouver mon lit. Je vais entamer ma douzième année de nuit, et avant j’ai travaillé en Ehpad. Evidemment à 30 ou 35 ans on peut faire des choses. Là, maintenant, c’est plus possible, il faut récupérer de sa nuit de boulot et derrière ma nuit, je fais rien, je suis claquée. »

– Question : « Vous vous projetez à 64 ans. Vous vous voyez faire ça jusqu’à 64 ans ? »

« Pas du tout. Je me suis dit je fais 8 ans de plus et j’arrête, au grand maximum, si je réussis à tenir physiquement. .. Peut-être 60 ans, mais 64 ans c’est inenvisageable. Ça sera une évidence que je serai en invalidité. Je vois des gens plus jeunes que moi qui ont déjà des gros problèmes… Oui, c’est très violent, on nous condamne à partir cassé de partout… »

– Question : « Et votre retraite, vous l’imaginez comment ? »

« J’aimerais être en bonne santé, avoir un peu de sous pour vivre et non survivre, j’aimerais avoir un peu de temps pour moi, vu ce que j’aurai donné aux autres, puis, si possible, ne pas être trop cassée. Je n’imagine pas des grandes choses, des grands voyages et tout ça, juste être en bonne santé et faire des petites choses dans mon jardin et pas être complètement démolie. »

Il y a là l’essentiel,  dit ou non-dit.

Dit, de manière calme : la fatigue du corps, l’épuisement, le risque d’invalidité, l’inconcevable du seuil des 64 ans, le besoin du temps pour soi, d’un minimum de ressources.

Non-dit : la modestie du salaire, de la pension à venir, le manque de reconnaissance du « petit personnel » hospitalier.

Le dit définit l’être que la retraite libère du contingent, le non-dit assigne à l’avoir une place en rapport avec cette définition de l’être.

Telle est, ouverte ici par Alice, la problématique de la vie humaine – faut-il préciser : non réductible, dans son mode d’expression, à son exemple ? – dont le problème de la retraite est un composant.

Pour créer un rapport de force efficient, il faudrait que le discours d’Alice puisse être repris et théorisé par les porte-parole d’une philosophie politique opposée à celle d’E. Macron qui en est symbiose parfaite avec l’équation capitaliste.

La littérature, le bien, le mal, Job, Œdipe, la responsabilité (2)

L’article est un peu long, mais il m’a paru plus pertinent de ne pas le scinder.

L’idée générale de la thèse de Frédérique Leichter-Flack est que si la philosophie fournit des cadres d’interprétation,  dans le réel il n’y a que des cas particuliers, si bien que « les grands modèles littéraires nous aident à penser, en restant au ras du sol émotionnel, parce que les émotions, les émotions morales, c’est le filtre par lequel nous arrivent les situations, c’est le filtre par lequel entrent dans nos vies les questions difficiles. »

L’histoire d’Œdipe en est un exemple. Le journaliste ayant constaté que « tuer son père et coucher avec sa mère, c’est quand même peu courant » elle explique : « Œdipe, c’est une réflexion sur la responsabilité. Est-ce qu’on est responsable de ce qu’on n’a pas prévu, du mal qui entre dans le monde par notre action, par notre intermédiaire, mais qu’on n’a pas voulu, qu’on n’a pas conçu, qu’on n’a pas envisagé, qu’on n’imagine même pas ? Comment se délègue la responsabilité, c’est des questions dont on a besoin au quotidien. »

L’histoire est traitée par Sophocle (voir les articles des 4, 6 et 8 juin 2021) dans sa tragédie Œdipe Roi (Oidipous Turannos). Les Athéniens du 5ème siècle qui assistèrent à la représentation (donnée dans le cadre religieux des Grandes Dionysies, fêtes qui se déroulaient au printemps) connaissaient l’essentiel de l’histoire d’Œdipe (Homère – 8ème siècle – en fait déjà mention dans l’Odyssée). Ce qui importe, c’est donc la manière dont il choisit de la raconter sur la scène de son théâtre.

Rappel de l’histoire :

Laïos, roi de Thèbes et époux de Jocaste, va consulter un jour l’oracle de Delphes – le sanctuaire était dédié à Apollon, et la Pythie, une femme choisie par les prêtres du dieu, était censée exprimer une vérité, concernant l’avenir ou autre chose, dictée par la divinité et que les prêtres étaient chargés de traduire.

L’oracle annonce à Laïos que lui naîtra un fils qui le tuera et épousera sa mère. Le garçon né, Laïos lui perce les pieds pour les attacher d’une lanière et Jocaste le donne à un de ses bergers avec la mission de l’abandonner dans la forêt du Cithéron. Le berger n’obéit pas et confie l’enfant à un berger du roi de Corinthe, Polybe, qui n’a pas d’enfant. Polybe et son épouse, Mérope, l’adoptent, lui donnent le nom d’Œdipe (= pieds gonflés) et l’élèvent sans lui révéler qu’il n’est pas leur fils biologique. Devenu adulte, Œdipe entend dire à la fin d’un repas, « au moment du vin, dans l’ivresse » qu’il est « un enfant substitué ». Pour en avoir le cœur net, il se rend à Delphes, demande à l’oracle qui est son père ; l’oracle ne répond pas à sa question mais lui annonce qu’il tuera son père et épousera sa mère.  Epouvanté, Œdipe décide de ne pas rentrer à Corinthe et se dirige vers Thèbes. Sur la route, il se prend de querelle avec un groupe de cinq voyageurs dont l’un, installé sur un chariot, le frappe. Il le tue ainsi que les autres, à l’exception d’un qui parvient à s’échapper. Continuant sa route, il parvient à Thèbes – dont le roi est mort – traumatisée par la présence d’un monstre, la Sphinge, qui soumet une énigme aux passants qu’elle dévore s’ils ne parviennent pas à la résoudre. Œdipe se présente, résout l’énigme et la Sphinge se tue. Œdipe est triomphalement reçu dans la ville, devient roi et épouse la reine.

Des années plus tard, Œdipe est toujours roi, il a eu quatre enfants de Jocaste, deux garçons et deux filles maintenant adolescents, la ville est dévastée par une épidémie qui provoque la ruine et la désolation.

C’est là que Sophocle choisit de commencer sa tragédie qui se déroule à la fois comme une enquête et une réminiscence.

Œdipe a envoyé à Delphes Créon, son beau-frère, pour savoir la cause du malheur qui frappe la cité et le moyen d(y mettre fin. Créon revient et fait part de la réponse de l’oracle : pour que cesse le fléau, il faut trouver et chasser « les coupables » de l’assassinat de Laïos.

Le pluriel est un élément-clé étant donné qu’il s’agit d’un mensonge : Apollon, la divinité consultée, sait que Laïos n’a pas été tué par des brigands – comme le prétendra le serviteur échappé – mais par un seul homme.

L’hypothèse d’une erreur, d’une maladresse, de Sophocle est irrecevable : non seulement l’enquête conduite par Œdipe est minutieuse – aucun détail n’est laissé de côté – mais l’importance du singulier ou du pluriel est soulignée à plusieurs reprises, notamment (à partir de 842) quand Œdipe répond à Jocaste (je traduis littéralement) « Que le berger [celui qui a pu s’échapper] répète le même nombre et ce n’est pas moi l’assassin ; si au contraire il évoque un seul homme voyageant, il est évident que l’affaire aboutit à moi ».

C’est un élément-clé en ce sens qu’il définit le cadre de la problématique de la responsabilité, non seulement d’Œdipe, mais de Laïos… et des Grecs en général.

Que les Grecs aient accordé de l’importance et du crédit à l’oracle de Delphes est aussi indiscutable que, pour ceux qui en sont convaincus, Lourdes.

*J’ouvre une parenthèse : s’agissant des qualités intrinsèques supposées d’Apollon ou de Dieu, cette croyance pose cependant quelques problèmes : comment accepter, là, le mensonge, ici, le choix de la guérison exceptionnelle, et de tel malade plutôt que de tel autre ?

Je la referme pour ouvrir cette problématique : d’une part, que se passe-t-il si Laïos puis Œdipe ne vont pas consulter l’oracle de Delphes, d’autre part, est-ce que les Athéniens du 5ème siècle assistant à la représentation, et en général, envisageaient une telle question ?

Autrement dit, en allant consulter l’oracle, est-ce que Laïos, Œdipe, et d’une manière générale les Athéniens, ont ou non conscience qu’ils décident de mettre en route un processus d’ordre transcendantal dont ils acceptent la dépendance ? Si je vais consulter une cartomancienne qui me prédit le pire et si je l’accomplis, pourrai-je faire valoir l’argument du « mal qu’on n’a pas voulu, qu’on n’a pas conçu, qu’on n’a pas envisagé » ou bien ma démarche de consultation sera-t-elle un élément de l’examen de ma responsabilité ? Et est-ce que cette question est plausible au 5ème siècle avant notre ère ? Comment savoir si, dans une société où n’existe pas, comme chez nous, la distinction du religieux et du non-religieux, mais où le citoyen et la Cité évoluent dans la sphère du religieux unique en ce sens qu’il ne peut exister qu’elle dans la pensée commune, comment savoir si l’individu athénien se pose ou non pour lui-même la question du choix de la transcendance, autrement dit de la possibilité de son refus ?

*J’ouvre une autre parenthèse : le questionnement des Présocratiques– ils sont les continuateurs des Babyloniens et des Egyptiens – touche à cette problématique. Si le spectateur lambda du théâtre de Sophocle ignore les uns et les autres, il partage avec eux le même statut d’être humain.

Je la referme pour constater qu’un élément de réponse se trouve dans la tragédie, à savoir le mensonge « pluriel »  précité de l’oracle qui renforce le mensonge du serviteur et nourrit le scepticisme d’Œdipe qui vient d’apprendre la mort de Polybe dont il croit encore qu’il est son père : « Désormais, je ne prendrai plus de prédictions en considération, celle-ci ou une autre plus tard » (858).

Autrement dit, est représenté un monde d’erreurs et d’illusions construit sur du mensonge humain et divin qui conduit le chœur, désemparé par ce à quoi il assiste, à tenir (à partir de 863) un quatrième discours chanté (stasimon) qui ne pouvait que déconcerter le public dont le chœur est précisément la figure théâtrale : une longue déploration d’abord de la démesure (hubris) qui produit une tyrannie qui ne correspond en rien à Œdipe, puis de l’orgueil, qui n’est pas non plus celui d’Œdipe et qui aboutit à cette double conclusion «  Si ce sont de telles pratiques qui sont honorées, en quoi faut-il que je sois le chœur ? » (895-896) et « Ce qui est divin s’en va. » (910)

Quand Sophocle met dans la bouche d’Œdipe cette question : « Est-ce que cela [l’oracle et ses suites] ne vient pas d’un dieu cruel ? » (829) ne met-il pas en cause le choix de la transcendance qui fait de l’immanence humaine (« Beaucoup ont déjà rêvé de coucher avec leur mère* » dit Jocaste pour le rassurer – 981) un réel mortifère ?

*J’ouvre une dernière parenthèse pour indiquer que cette remarque mise dans la bouche de Jocaste et le choix de Sophocle d’une démarche de réminiscence, essentielle dans l’enquête que mène Œdipe, invitent à examiner la problématique de l’inconscient dans cette tragédie.

Je la referme pour conclure.

« La littérature nous aide à vivre avec le scandale sans renoncer à l’exigence de dignité humaine. Exigence humaine que ce monde ait du sens et c’est aussi ce que la littérature nous permet d’élaborer. » dit Frédérique Leichter-Flack

La littérature comme mode d’expérimentation pour ainsi dire en laboratoire était l’objectif de Zola, par exemple, avec des paramètres de déterminisme qui posent la question des limites de la liberté de l’individu.

Est-ce que Sophocle pose plutôt la question de la responsabilité d’Œdipe ou plutôt celle du rapport avec l’oracle ?

Comme j’ai tenté de l’expliquer pour Antigone (cf. dans les articles précités, la signification du choix de Sophocle du suicide de l’héroïne), je dirai que l’objet central de la problématique de l’histoire de Job (cf. article précédent) et d’Œdipe –  les deux exemples pris par Frédérique Leichter-Flack pour étayer sa thèse –   est, par-delà ou peut-être même contre les émotions, le coin enfoncé dans notre pensée du questionnement de la transcendance qui, de ce point de vue, me semble contradictoire – c’est en tout cas ce que disent Job et Œdipe –  avec « l’exigence humaine que ce monde ait du sens ».