La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (13)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Soi et le monde ou la question des rapports possibles entre les deux.

Quel qu’en soit l’objet, mon discours passe par le filtre de ma subjectivité, autrement dit du sujet que je suis. Pour un prendre un exemple simple, s’il pleut et si je dis « il pleut », je ne le dis pas exactement comme mon voisin – j’aime la pluie et lui la déteste ou le contraire, j’en ai besoin parce que je suis agriculteur et lui veut faire une randonnée etc. – même si cette différence de subjectivité n’a aucune incidence sur l’objectivité de l’événement.

Cette question des rapports est celle de ce qui est appelé « modalisation » et celle qui concerne l’utilisation des « modes » et des « temps » dans la conjugaison du verbe.

Le temps verbal, en-dehors des « valeurs » ponctualité, durée, répétition etc., indique la simultanéité, l’antériorité ou la postériorité par rapport à un moment donné comme référence : dans « maintenant,  je viens (présent) » il y a coïncidence avec le moment où je parle, dans « hier, je suis venu (passé-composé)/je vins (passé-simple)», antériorité, « demain, je viendrai (futur simple) », postériorité ; dans « hier, je suis arrivé (passé-composé) après qu’il était parti (plus-que-parfait) », le passé composé indique une  postériorité par rapport au plus-que-parfait (et lui indique une antériorité par rapport au passé-composé) pour un événement antérieur au moment où je parle, dans « demain, j’arriverai quand il sera parti » le futur indique une postériorité par rapport au futur antérieur (qui, comme son nom l’indique, indique une antériorité) pour un événement postérieur au moment où je parle. Les combinaisons sont infinies.

Mode et modalisation, (du nom latin modus = mesure, manière, façon, genre) concernent donc des rapports, ce qui peut expliquer pourquoi ces deux mots peuvent être source de difficultés, voire de confusions.  

GFM (niveau II – p.136) « S’il est vrai que les temps verbaux servent généralement à exprimer la temporalité, ils sont aussi employés pour un autre usage : la modalisation. La modalisation consiste en l’expression de l’attitude du locuteur sur son propos. Par exemple, dans Elle partirait demain matin (au sens « il est possible qu’elle parte demain matin »), l’événement « partir demain matin » est modalisé par le conditionnel, au sens où cet emploi du conditionnel exprime le doute du locuteur sur l’événement décrit. Le conditionnel a donc ici une valeur modale. »

Question : en quoi est-il pertinent de dire qu’un temps verbal est employé pour la modalisation ? Est-ce le temps employé qui indique le rapport construit par le sujet-émetteur avec ce dont il parle ? N’est-ce pas plutôt la forme spécifique de ce temps dans ce qu’on appelle un mode ?

Le fait est que GFM explique que « elle partirait demain » est une modalisation indiquée par le conditionnel…. sans en préciser le temps (il existe un conditionnel passé). Et quel sens peut bien avoir cette expression si elle n’est pas précisée par une information complémentaire qui implique autre chose que le seul locuteur/émetteur lui-même ? Par exemple, « elle partirait si elle en avait les moyens, ou si j’en crois ce qu’on dit …» : en quoi est-ce l’expression d’un doute, comme le dit GFM, et à plus forte raison du locuteur qui, en l’occurrence, rapporte le discours de « elle » ou de « on » ?

GFM continue ainsi : « Enfin, cette notion d’emploi modal ne doit pas être confondue avec la notion de mode. Les temps du français sont regroupés en catégories nommées modes :aux modes non personnels (infinitif, participe) s’opposent les modes personnels, parmi lesquels sont distingués des modes personnels mais non temporels (subjonctif et impératif) et un mode personnel et temporel (indicatif) »

Ces distinctions catégorielles (j’y reviendrai) apportent plus de confusion qu’elles ne permettent d’identifier les rapports construits par le sujet/émetteur. Ainsi, le présent, le passé, l’imparfait et le plus-que-parfait sont les quatre temps du mode personnel subjonctif qui, assure GFM, n’est pas temporel. Si je dis « je souhaite que tu viennes », est-ce que viennes n’indique pas un futur ? Et si je dis « je souhaite que tu aies fini ton travail quand j’arriverai », est-ce que aies fini n’indique pas à la fois une postérité par rapport à « je souhaite » et une antériorité par rapport à « j’arriverai » ? Je comprends bien que le contenu du souhait n’est pas de l’ordre du réel, qu’il s’agit bien d’une modalisation qui est rendue par le mode subjonctif, mais est-ce pour autant que sont abolis les rapports d’antériorité et de postériorité entre les actions ?

A cette remarque justificative de GFM (p.135) : « Cet emploi du mot « temps » est purement conventionnel, sans rapport nécessaire avec le terme « temps » au sens de« temps des époques » j’objecterai que temps (du latin tempus qui a le sens grammatical) a un champ de significations étendu et qu’il suffit de préciser qu’il désigne les rapports précisés plus haut.  Si on suit GFM  (« les « temps » du subjonctif n’ont pas de valeur temporelle » – p.135) pourquoi conserver les formes du subjonctif autres que celle appelée présent qu’on appellera alors seulement « subjonctif » sans plus de précision ? « Je souhaite que tu finisses ton travail quand je serai venu » pour signifier que le travail doit être terminé ?

Avant d’en venir aux propositions de GEQ, la question du conditionnel.

Voici ce qu’en dit GFM (niveau II p. 144) :

« Le conditionnel a longtemps été considéré comme un mode, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La symétrie qui existe dans la morphologie des verbes du premier groupe est un argument majeur en faveur de l’analyse du conditionnel comme temps et non pas comme mode : je chanterai/je chanterais//je chantai/je chantais. Morphologiquement, le conditionnel est, pour les verbes du premier groupe (qui sont les plus fréquents), au futur ce que l’imparfait est au passé simple. (…) »

Que vaut l’argument dès lors qu’il ne s’applique qu’aux verbes du 1er groupe ? Et que dire de la symétrie entre les présents de l’indicatif et du subjonctif (je chante/ que je chante) ? Et à partir du pluriel : nous chanterons/nous chanterions/nous chantions/nous chantâmes ?

«  (… ) D’un point de vue sémantique, le passage d’un énoncé du type Je dis qu’elle viendra à Je disais qu’elle viendrait montre bien que le conditionnel ne constitue qu’une variante du futur dans un contexte au passé (au moins dans cet emploi-ci, que l’on considère comme l’emploi de base du conditionnel). »

Qui considère cela ? Le problème, occulté par GFM, est que le message « je dis… » et le message « je disais… »  ne disent pas la même chose. Si le futur du passé emprunte ses formes au conditionnel en tant que mode, n’est-ce pas parce qu’il est teinté d’une nuance d’incertitude absente du futur ?

« Toutefois, dans l’usage scolaire, le conditionnel est parfois considéré comme un mode et enseigné comme tel. »

Cette conclusion du paragraphe (de ceux qui sont intitulés « pour aller plus loin ») consacré à cette question a quelque chose de surprenant et de rassurant : surprenant parce qu’elle semble dire qu’on enseigne quelque chose de faux en sachant que c’est faux, et rassurant parce qu’elle signifie quand même que l’analyse globale est discutable.

C’est ce que nous allons voir.

(à suivre)  

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (12)

Verbe vient du latin verbum, qui vient du grec eireïn (= dire, parler) et signifie mot,  parole – le sens qu’a pris le mot français n’est que marginal en latin : sur près de deux colonnes de références de significations, le dictionnaire latin de référence Gaffiot en indique seulement deux.

Le mot, la parole.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. » (Genèse, du grec genesis = naissance – texte composé entre le 8ème et le 2ème siècles avant notre ère)

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. (…) Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Prologue de l’Evangile de Jean – I, 1-18 – fin du premier siècle)

Ces deux extraits liminaires témoignent de la conscience qu’ont les hommes, depuis qu’ils sont parvenus à élaborer un langage qui leur soit propre, de l’importance de la parole en tant qu’élément déterminant de la vie. Ils permettent de comprendre la réduction du sens de verbum, ou, pour être plus exact, la densité de sens qu’il a prise dans la grammaire (= ce qui concerne l’écriture et la lecture).

Si, à l’exception d’être  tous les verbes décrivent une action (cf. article précédent)  – avoir est un cas particulier que j’aborde quelques lignes plus loin –  c’est que la vie est action, mouvement  [De ce point de vue, sa mort,  qui ne met pas fin au vivant, rappelle à l’individu qu’elle fait partie de la vie.]

La vie est un agir déterminé par la réponse à la question de l’être qui le détermine à son tour. Persévérer dans son être, dit Spinoza en utilisant le mot latin conatus ( = effort), implique donc une dynamique.

Le vivant de l’individu déterminé par le battement du cœur et les circulations permanentes, sanguine, électrique, chimique est en relation avec le discours ontologique : j’agis avec le conscient (la pensée), l’inconscient et ce qui n’est pas, en soi, de ces ordres (l’organisme) en fonction de ce que je choisis relativement à la question de mon être. Ainsi, il est possible de dire que le verbe être enveloppe tous les verbes d’action en ce sens que, si être et agir sont dans une interaction permanente, le but visé n’est pas l’action pour elle-même mais l’action pour être.

Avoir est un cas particulier : il indique non une action mais le résultat d’une action (la sienne ou celle d’un autre), et – c’est un point de vue que j’ai déjà exposé par ailleurs – il  joue aussi le rôle du double factice de être, il est sa contrefaçon dans l’équation capitaliste être = avoir+ qui a pour finalité de créer l’illusion d’immortalité : plus j’ai, plus je suis, moins je meurs.

Expliquer l’utilisation grammaticale du verbe à partit de cette problématique est évidemment très différent de l’explication proposée par GFM.

Au niveau I (p.16,20,33), il ne donne aucune définition du verbe.

Au niveau II (p. 135) : Le verbe exprime généralement une action  (Elle marche ;Elle danse) ou un état(Les feuilles sont vertes). Il constitue le noyau du groupe verbal (GV). Le verbe varie en personne, en temps, en mode, en voix, en nombre et parfois en genre.

Le développement de la leçon participe de la même approche, à distance respectable du vivant.  (niveau II p. 139) : « Lorsque les verbes être et avoir sont employés comme auxiliaires, ils ont un sens grammatical plutôt que lexical. En effet, il est très difficile de saisir ce que signifie être dans « Elle est partie », ou avoir dans « Elle a terminé » (comme il est difficile de décrire le sens d’un article défini par exemple) : le sens de être et avoir auxiliaires est celui d’un outil grammatical, utile à la construction de certaines formes verbales. (…) »

Remarque de GEQ  : « grammatical plutôt que lexical » signifie qu’il y a quand même un sens lexical que GFM n’aborde pas au motif « qu’il est très difficile de saisir ». Très difficile pour qui et pourquoi ? « L’outil grammatical » est une explication d’autant plus commode que, comme l’a précisé GFM, il n’a pas de fonction (cf. article 3).

« (…) En revanche, dans « J’ai de l’argent » le verbe avoir a le sens de « posséder », dans « Ce vélo est à Paul », le verbe être signifie « appartenir » et dans « Je pense donc je suis », le verbe être signifie « exister » :dans ces emplois, être et avoir ont un sens lexical. (…) »

Des constats, des traductions, pas d’explication. L’appartenance n’a pas la même valeur selon qu’elle est exprimée par être (deux sujets) : cette maison est à moi, ou avoir (un sujet, un objet) : j’ai cette maison.

«  (…) Le processus selon lequel un mot lexical s’allège sémantiquement pour devenir un mot grammatical se nomme « grammaticalisation ». Il n’est aucunement limité aux auxiliaires : par exemple, l’adverbe de négation pas est issu, par grammaticalisation, du nom pas (un pas). »

> « grammaticalisation » – comme la plupart des mots savants – a ceci d’intéressant qu’il institutionnalise la distinction sémantique/grammaire.

Pour GEQ, expliquer l’utilisation du verbe – en particulier les modes et les temps – implique une définition des rapports possibles entre soi et le monde.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (11)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

La problématique du verbe est sans doute la plus importante en ce sens que ce mot est le moteur de la phrase (=le message), sans lequel elle n’existerait pas, autrement dit il est au cœur, plus précisément il est le cœur du vivant.

Depuis le début de ces articles j’ai souligné ce qui me semble constituer la différence essentielle entre GFM et GEQ, à savoir que GFM considère la grammaire en tant que structure autonome avec ses codes (dont la spécificité d’un langage savant qui n’est rien que le signe de ce parti pris) alors qu’elle est pour GEQ celle du vivant.

Ce parti pris de GFM n’est pas sans lui susciter quelque malaise  (=> niveau II– p.87) :

« Les GV dont le noyau est le verbe être peuvent comporter des compléments de forme GNP [groupe nominal prépositionnel] qui ne doivent pas être analysés comme des attributs. Par exemple, le GNP « à Alice » dans « Ce tableau est à Alice » ne peut pas être analysé sur le même plan que l’adjectif attribut « magnifique » dans « Ce tableau est magnifique » (notamment parce que l’adjectif attribut se pronominalise en « Il l’est » tandis que cela est impossible pour « à Alice » dans la phrase « Ce tableau est à Alice ».»

Expliquer par des possibles ou des impossibles formels (du point de vue du sens, que vaut un « plan d’analyse » fondé sur le remplacement par un pronom ?)  bizarres (qu’est-ce qui empêche de dire « Ce tableau est à elle » ?) traduit un malaise perceptible dans la phrase qui suit, complétée par une proposition de résolution du même formalisme dénué de sens.

« Or, la réponse à ce problème n’est pas encore stabilisée dans notre tradition grammaticale.  Une solution simple consiste à considérer que le verbe être signifie ici « appartenir » (Ce tableau est à Alice = Ce tableau appartient à Alice) et par conséquent que le GNP à Alice est de fonction COI [complément d’objet indirect].* »

* « à Alice » s’exprimait en grec et en latin au moyen de la désinence/terminaison propre au « datif » qui pouvait indiquer la possession, ce qui est le cas ici.

GEQ dira : dans la phrase « Ce tableau est à Alice », « à Alice » est une information qui renseigne sur le possesseur du tableau. Idem avec appartient à. Il y a, en filigrane (un refoulé, sans doute) du discours de GFM, la persistance tenace et tentante du type de questionnement à qui ? à quoi ? auquel répond COI comme CO répond à qui ? ou à quoi ? pour une « solution simple » (simpliste ?) en ce sens qu’elle donne l’impression d’une explication. En quoi  « à Alice est de fonction COI » apporte-t-il quelque chose à la compréhension de la phrase ? Ce type de réponse est celle d’un code rassurant, proche du rituel de type religieux (dans le sens premier de réunir ceux qui partagent la même croyance), en même temps qu’il exclut avec le questionnement du sens la problématique du vivant et ceux qui comprennent par intuition ou analyse qu’il s’agit d’un code qu’ils rejettent parce qu’ils le perçoivent pour ce qu’il est, un artifice.

De ce point de vue, la notion d’objet associée au verbe être est un non-sens,  signe du refus/déni de cette problématique du vivant.

GFM, reprenant la distinction de la grammaire traditionnelle,  dit qu’il y a deux sortes de verbes : les verbes d’action, les plus nombreux,  et les verbes d’état : être, paraître, sembler, devenir, rester…

Cette distinction participe du même refus. En témoigne par exemple l’inadéquation, entre « état » (du latin stare : se tenir debout, immobile) qui indique l’absence de mouvement, et « devenir » qui l’implique.  Cette distinction est un contournement de la question qui recouvre un problème existentiel : pourquoi les verbes sont-ils, dans leur quasi-totalité, des verbes d’action ? Pourquoi une telle dissymétrie ? Et pourquoi le premier d’entre les verbes est-il celui qui n’indique pas une action, à savoir le verbe être ?

Premier en ce sens qu’il constitue la question essentielle de l’homme, celle de son existence en tant que sujet pensant (= soumis à, dépendant de sa pensée), ce qu’on appelle la question « ontologique » (de la racine grecque – ont, du verbe einaï = être, -logie venant de logos = le discours) celle du « discours sur l’être,  sur le fait d’être ».

GEQ explique, lui, que tous les verbes signifient une action, à l’exception du seul verbe être.

Voici ce qu’il en disait quand il écrivit son essai, il y a une douzaine d’années, et que je reprends à mon compte aujourd’hui :

Que vaut la distinction entre verbes d’action et verbes d’état (être, paraître, sembler, devenir, rester, avoir l’air etc.) ? Dans la phrase « Pierre semble dormir » le verbe est analysé comme verbe d’état, ce qui signifie que Pierre n’agit pas. Autre exemple : « Les paysans appréhendent le retour de la sécheresse » dont Bescherelle [référence grammaticale] explique : « On ne peut pas dire que les paysans font l’action d’appréhender, mais plutôt qu’ils ont une attitude d’appréhension, de crainte. » (p.260) Et il cite les verbes souffrir, craindre, aimer, posséder.

Ce point de vue est fondé sur une réduction du sens d’action qui désignerait seulement ce qui est visible, de l’ordre du physique. Si appréhender n’est pas considéré comme une action par le manuel, n’est-ce pas parce que l’acte d’appréhender n’est pas apparent comme peut l’être un acte physique ? Si les paysans ne sont pas considérés comme actifs, n’est-ce pas seulement parce qu’ils paraissent ne pas agir ? Mais pourquoi ne le paraissent-ils pas, sinon parce qu’il a été décidé a priori que l’appréhension n’était pas de l’ordre de l’agir ? Même chose pour sembler, paraître etc. Si Pierre me paraît ne pas être actif quand il semble dormir, c’est que, consciemment ou non, j’ai décidé de confondre l’apparence avec le réel. En réalité, si Pierre semble dormir, c’est qu’il a activé ou que j’ai activé les mécanismes d’action qui pourront faire croire qu’il n’est pas actif. [J’ajouterai que dormir est tout sauf une non-action, en témoigne notamment le rêve, et que sembler dormir est en quelque sorte une action double]

Paraître, sembler, avoir l’air etc. sont une activation des mécanismes de l’illusion de la non-action.

Le seul verbe qui soit à proprement parler en-dehors de l’agir est le verbe être. Le « je suis » du cogito de Descartes (cogito ergo sum = je pense donc je suis) qui ressortit à l’ontologie est l’expression de l’existence. [ Je précise : la preuve par l’évidence de l’existence du sujet]. D’où son utilisation dans une relation identitaire ou voulue comme telle (« Je suis grand, petit, français, allemand etc. ») et, dans la conjugaison, comme auxiliaire  (« Je suis invité, félicité etc. », « Je suis parti, venu, etc. ») ; dans les trois cas, il y a l’affirmation d’un étant : identifié de manière réductrice à une qualité dans le premier, passif dans le deuxième, permanent dans un passé dans le troisième. [ précision : je suis, là maintenant, étant parti, venu…] D’où son extension de sens : « Je suis (= je me trouve) à Paris. »

La problématique de l’ontologie, signifiée par être, et dont découle tout le reste,   s’ouvre avec l’évolution de sens du mot latin verbum qui a donné notre verbe.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (10)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Voici les exemples que GFM regroupe sous le titre « complément circonstanciel de concession »:

1- Le facteur distribue le courrier malgré la pluie.

2 – Le facteur distribue le courrier bien qu’il pleuve.

3 – Il a échoué à son examen tout en n’ayant commis aucune infraction grave.

4 – « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme. » (Molière)

Remarque critique : ce qui importe à GFM, c’est de caractériser la forme de chacune des expressions de ce qu’il qualifie de concession  mais il n’explique pas ce que signifie concession* ce qui crée une confusion avec opposition, et, au bout du compte, la même absence de rapport au sens.

[Il n’évoque l’opposition qu’au niveau II – p.65 et avec cette explication : La relation établie entre plusieurs propositions par juxtaposition est sémantiquement implicite. Il peut s’agir  (…) d’une idée d’opposition : « Les pauvres ont la santé, les riches ont les remèdes. » (proverbe). ]

Il précise donc : pour 1 : GN (groupement nominal) (malgré la pluie), pour 2 : proposition subordonnée (bien qu’il pleuve), pour 3 : gérondif (tout en n’ayant commis ),  pour 4 : GIP (groupe infinitif prépositionnel) (pour être dévot).

-1 et 2 : en quoi la pluie serait-elle une « concession » à la distribution du courrier ? L’idée n’est-elle pas plutôt celle d’une opposition entre un acte (distribution du courrier) et ce qu’on estime incompatible avec lui (la pluie) ? (Il faudrait consulter le cahier des conventions employeur-syndicats)

– 3 et 4 : même remarque : il s’agit dans les deux cas d’une opposition-contradiction, objective entre deux événements (pas de faute<=> échec) et idéologique entre deux états (dévot <=> homme).  

* Faire une concession (latin concedere : se retirer, accorder quelque chose à quelqu’un) signifie qu’on se « retire » d’une position, d’un point de vue, par exemple pour favoriser une relation. Ainsi, dans une discussion, concéder quelque chose peut aider à la poursuivre. Ex : « Je suis d’accord avec vous pour dire que l’aide à mourir peut poser un problème moral à certains bien que je ne partage pas votre choix de l’interdire. » Autrement dit, je reconnais un accord avec vous (= je me « retire » de ma position qui est contraire à la vôtre) pour signifier que cet aspect du problème ne l’enveloppe pas mais en constitue un élément.

GEQ (vous allez voir qu’il n’hésite pas à répéter ce que je viens d’expliquer ! Bon. Comme ce n’est pas tout à fait mot pour mot… je ne dis rien) : Faire opposition, c’est poser (latin ponere), un objet, une idée, en face de (ob, devenu op), c’est mettre un obstacle devant quelqu’un ou quelque chose ; faire une concession, c’est au contraire se retirer, abandonner (cedere, qui signifie aller, céder, est ici combiné avec cum, comme il peut l’être avec de – décéder : quitter, abandonner la vie – ou avec sesécession : provoquer une séparation). [vous avez remarqué que ce n’est pas du copié-collé]

Si les deux termes sont de sens opposé, ils peuvent se compléter : je peux m’opposer à quelqu’un qui défend un point de vue que je ne partage pas et en même temps lui faire une ou des concessions sur tel ou tel aspect secondaire de la question discutée (Bien qu’elles soient séduisantes, vos assertions sont contestables.). [même remarque]

Deux exemples d’opposition :

« Je grelotte bien qu’il fasse chaud. »

– « Je viendrai bien que vous me l’interdisiez. ».

Il s’agit ici de deux oppositions de valeur différente : la première est subjective (si je grelotte, c’est que je suis malade, il n’y a donc pas d’opposition objective avec la température ambiante et le médecin dira « parce que vous êtes malade ») alors que la seconde est une opposition objective (l’interdiction n’est pas une question de point de vue).

Analyser les deux propositions introduites par bien que comme des concessives n’a aucun sens.

Analyser les deux phrases en parlant de principales et de subordonnées d’opposition ne rend pas compte du fait que l’opposition n’est pas dans l’une ou l’autre des deux propositions mais dans leur rapport.

S’en tenir à l’analyse traditionnelle (celle de GFM, notamment, c’est moi qui l’ajoute à GEQ) peut conduire à un affaiblissement de sens : ainsi dans la phrase « Le moteur de ma voiture n’a pas démarré bien que j’aie tourné la clef de contact », la subordonnée sera dite d’opposition, et dans  « Le moteur de ma voiture n’a pas démarré quand j’ai tourné la clef de contact » elle sera dite de temps. Si on élimine la notion de subordonnée et l’obligation de donner une fonction, on mettra en évidence les rapports (de valeur différente) de temps et d’opposition dans la seconde phrase.

(à venir : le verbe)

Après la convention citoyenne, le ministre de la santé et l’aide active à mourir

Interview de François Braun, ministre de la santé,  dans Le Monde, daté des 9/10 avril 2023.

Extraits.

« On entre dans la phase d’après [la convention citoyenne qui a débattu sur cette question]. Il s’agit maintenant de rebasculer le débat de société sur un tempos politique. Et d’avancer. (…) [Question : « Avancer sur le chemin de l’aide active à mourir, vous êtes d’accord avec cela, donc ? »]  «  La convention citoyenne s’est prononcée à 75% (75,6% exactement) pour une aide active à mourir, mais 25% contre. Mon rôle est de prendre en compte ces différents avis dans une posture* d’écoute et de respect de chacun, sans essayer de convaincre les uns ou de dissuader les autres. Je ne ferai pas de politique politicienne sur un sujet comme celui-là. (…) Je vous donne un exemple : en tant qu’urgentiste j’ai eu très souvent à réanimer des personnes après une tentative de suicide. Cela représente même tout un pan de l’activité d’urgentiste. Dans un nouveau cadre légal, s’il devait y en avoir un, il faudrait pouvoir continuer à le faire. »

* Posture : « Attitude adoptée pour donner une certaine image de soi ; positionnement tactique » (Larousse)

Relativement au travail d’un ministre, investi d’un pouvoir exécutif,« écouter sans vouloir convaincre ou dissuader » peut paraître réducteur. Le ministre voudrait-il signifier que le constat d’une absence d’unanimité ne lui permet pas de prendre une décision qui aille dans le sens de la majorité des 75 % ?  Autrement dit qu’il pencherait plutôt du côté des 25 % ?

La « politique politicienne » est un argument-prétexte très pratique qui permet de faire croire qu’on est au-dessus des querelles partisanes.

En réalité un refuge dont l’exemple personnel qu’il prend permet de comprendre l’utilité.

En quoi réanimer une personne qui a voulu se suicider témoignerait-il d’ « écoute et de respect » de cette personne  ?

Tel est bien une des expression du problème que ne veut pas voir le ministre.

Autoriser l’aide active à mourir n’oblige personne à la demander, alors que l’interdire conduit à des pratiques violentes ou dissimulées, ou les deux, ou alors, pour ceux qui le peuvent, en Suisse.

A la Une (pour les abonnés) de ce même numéro, Charles Biétry – une personnalité du monde du sport – explique qu’il est atteint de la maladie de Charcot (incurable, elle provoque une paralysie de plus en plus invalidante, jusqu’à celle des poumons, avec les souffrances de tous ordres qu’on imagine) et qu’il a tout préparé pour, le jour venu, obtenir une aide pour mourir… précisément en Suisse.

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (9)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Dernières étiquettes : proposition principale, proposition subordonnée, proposition indépendante.

Principale indiquant que la proposition ainsi qualifiée est plus importante que la ou les subordonnées, on dira que si « J’ouvre mon parapluie » est principale et « parce qu’il pleut » subordonnée, c’est parce que c’est principalement pour annoncer l’ouverture du parapluie que j’ai écrit cette phrase.  Dans quelle mesure ce type d’analyse rend-elle compte du sens (cf. article précédent), autrement dit à quoi sert d’établir une telle hiérarchie dans les informations ?

Voici les deux premières strophes du Bateau ivre un poème que Rimbaud (1854-1891) composa avant son départ pour Paris en 1871. Il est écrit à la première personne,  celle du bateau fluvial de commerce jeté dans l’aventure de l’océan après sa libération des amarres physiques et sociales.

1 Comme je descendais des Fleuves impassibles,

2 Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

3 Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

4 Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

5 J’étais insoucieux de tous les équipages,

6 Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

7 Quand avec les haleurs ont fini ces tapages

8 Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

La première strophe est constituée de deux phrases : la première,  (1-2), composée d’une subordonnée (1) et d’une principale (2), est dite « complexe », la seconde  (3-4), d’une seule proposition indépendante, est dite « simple ».

(1) L’imparfait et le rythme régulier, sans heurts – importance des -e prononcés => comme,  Fleuves – signifient à la fois la durée, l’habitude, la répétition, la lenteur, la monotonie (subordonnée)- rapport de temps avec (2)

(2) Le passé-simple et le rythme plus marqué (nette distinction des syllabes) indiquent l’événement, soulignent la rupture soudaine d’un temps linéaire  (principale).  

(3) Une principale qui révèle la cause, bruyante et coloriée, du (2).

(4) N’est pas une proposition (ayant cloué n’a pas de sujet propre) mais une apposition au sujet Peaux-Rouges et indique un rapport de temps/conséquence avec(3).

La deuxième strophe est composée de deux phrases : la première (5 et 6), une seule proposition indépendante est « simple » , la seconde (7 et 8), quatre propositions, est « complexe » : une subordonnée (temps), « quand avec les haleurs ont fini ces tapages » une principale contenant une infinitive (Les fleuves m’ont laissé descendre me est sujet de descendre) et une subordonnée (lieu) « où je voulais ».

La première phrase (5 et 6) précise par la fonction économique et sociale et souligne par le rythme lent sans heurts (diérèse : souc-i-eux / liaisons => flamands-ou, cotons-an) le sens du (1) de la première strophe, la seconde (7 et 8) rappelle par les rythmes contrastés,  (7) le rythme et le sens de (3),  (8) le rythme et le sens de (4).

A quelle nécessité de sens répondent la distinction complexe/simple et la hiérarchie principale/subordonnée – indépendante ?  La définition des rapports n’a besoin ni de l’une ni de l’autre (cf. le 3 « principal » est dans un rapport de cause avec le (2) qui n’est pas dans la même phrase).

Est-ce qu’évacuer ces distinctions fait courir le risque d’une perte de repères, de déstructuration, pour la pensée ?

Ce que m’a appris mon expérience – aussi bien dans les lycées qu’à l’hôpital – est précisément le contraire.  Choisir de privilégier l’identification de la structure formelle conduit à l’oubli du sens (la sémantique) et à faire de l’analyse grammaticale un exercice artificiel, ce qui a pour effet de susciter l’aversion scolaire pour cet apprentissage.

GFM (niveau II – p.90) « Lorsque la fonction circonstancielle est reconnue comme telle dans la structure de la phrase, différents types de compléments circonstanciels peuvent être distingués selon leur sens. Cette identification sémantique du complément circonstanciel reste secondaire, pour l’analyse grammaticale de la phrase, par rapport à l’identification syntaxique de la fonction circonstancielle. [c’est moi qui souligne]. Le tableau suivant récapitule les types les plus courants de compléments circonstanciels, selon leur valeur sémantique et leur nature.

Ce parti pris est une négation de la dimension globale du langage écrit ou parlé, de l’indissociable l’unité que constituent le signifiant ( le mot) et le signifié (sa ou ses significations), bref l’appauvrissement d’une expression majeure du vivant.

*Avant d’aborder la problématique des modes dans l’utilisation des verbes, j’examinerai la notion de « concession » telle qu’elle n’est pas définie par GFM.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (8)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Troisièmes étiquettes : propositions indépendantes, principales, subordonnées.

Comme simple et complexe, indépendant, principal et subordonné ne sont pas spécifiques du langage grammatical. Principal indique un plus important que subordonné, notamment dans le domaine social alors qu’indépendant exclut ce type de rapport. En grammaire, les trois termes posent donc la question du sens du message, écrit ou oral, autrement dit ce qui permet de dire que telle partie (proposition) est plus importante (principale) que telle autre (subordonnée) ou bien que chaque partie a la même importance (indépendante).

GFM : 1- Niveau II – p.52 : L’étude de la subordination consiste essentiellement en l’étude des propositions subordonnées. Une proposition subordonnée se définit comme une proposition incluse dans une autre proposition, dite « principale » et dépendant de celle-ci .En français, la subordination requiert généralement la présence d’un mot subordonnant (conjonction de subordination ou pronom relatif).Il existe toutefois trois cas de subordination sans conjonction : la proposition subordonnée infinitive (J’entends l’oiseau chanter), la proposition subordonnée participiale(Le chat parti, les souris dansent) et la proposition subordonnée interrogative partielle (Je me demande qui chante).

2 – Niveau II – p.65 :  Dans la phrase complexe, les notions de coordination et de juxtaposition désignent une relation entre deux propositions qui se situent sur le même plan et forment, à elles deux, une nouvelle phrase. Ces deux propositions situées sur le même plan sont nommées « propositions indépendantes »

GEQ critique : (1) L’absence de rapport au sens et la priorité donnée aux repérages peuvent laisser croire que la subordonnée « incluse dans une autre proposition [principale]» se trouve physiquement dans cette principale.

(2) Le fait que deux propositions indépendantes puissent constituer une phrase complexe apparaît comme un paradoxe, sinon une contradiction.

GEQ proposition : Comme la grammaire officielle traditionnelle, la GFM distingue donc trois types de propositions (indépendantes, principales et subordonnées) qui peuvent être soit juxtaposées soit reliées par des conjonctions, et précise que les conjonctions de coordination relient des propositions de même nature, celles de subordination les principales aux subordonnées.

Soit trois exemples :

1 – J’ouvre mon parapluie, il pleut.

2 – J’ouvre mon parapluie car il pleut.

3 – J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut.

Du point de vue de la forme :

– la première phrase est formée de deux propositions juxtaposées, de même nature, donc indépendantes. (GFM dit qu’il s’agit d’une phrase complexe et que les deux propositions sont reliées par la ponctuation – GEQ explique que la virgule est une respiration qui permet de mettre en valeur et de manière égale chacune des deux parties du message.)

– la deuxième de deux propositions reliées par la conjonction de coordination « car », donc de même nature, donc indépendantes. (phrase complexe pour GFM)

– la troisième de deux propositions reliées par une conjonction de subordination « parce que », donc de nature différente : la première est principale, la seconde, introduite par la conjonction, est subordonnée. (id.)

Il sera toujours possible d’affirmer qu’il y a une gradation dans la relation entre les propositions, que car est plus « fort » que la juxtaposition et que parce que l’est plus que car, mais en quoi aura-t-on montré que car unit deux indépendantes et parce que une principale et une subordonnée ?

Autrement dit, en quoi car autorise-t-il l’indépendance, et parce que ne la permet-il plus, ou l’inverse ? Dans quelle mesure est modifié le rapport entre les deux propositions selon qu’est utilisé car ou parce que ?

Du point de vue du sens :

La question peut encore se formuler ainsi : en quoi le fait de juxtaposer, de coordonner ou de subordonner modifie-t-il le rapport entre les deux parties du message, ici de cause à effet, l’effet précédant la cause ? Ou, pour suivre la logique de GFM, en quoi la complexité des trois phrases est-elle moindre ou plus grande selon qu’il y a tel ou tel type de conjonction ou qu’il n’y en a pas ?

Relativement au sens, ce problème rejoint celui du simple et du complexe : est-ce que la simplicité et la complexité d’une phrase sont dans la syntaxe ou dans la lecture qui en est faite ?

La lecture simple de ces trois phrases-exemples consistera à expliquer que la pluie est la cause de l’ouverture du parapluie.

La lecture complexe consistera à expliquer que la cause est à chercher dans un rapport : en effet, je peux habituellement marcher sous la pluie sans parapluie parce que j’aime ça,  mais me trouver dans une situation particulière qui m’oblige à avoir un parapluie pour protéger quelque chose ou quelqu’un.

Il est donc nécessaire de confronter l’examen de simple et complexe avec celles d’indépendante, principale et subordonnée.

Pour examiner la valeur de ces distinctions, je m’appuierai sur le passage célèbre – et intéressant à bien des égards – des Confessions où Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) raconte comment il apprit à lire.

« J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois, mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : » Allons-nous coucher ; je suis plus enfant que toi. »

En peu de temps, j’acquis par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. »

Quand j’étudiais ce passage avec des élèves de première, j’avais l’habitude de leur demander immédiatement après la lecture, quelle était la phrase qui leur paraissait la plus importante. Je précise qu’ils savaient que la mère de Rousseau était morte quelques jours après l’avoir mis au monde.

A quelques rares exceptions près, ils n’indiquèrent jamais « Ma mère avait laissé des romans. » Ce qu’ils recherchaient, c’étaient une phrase complexe, le seul type de phrase qui, dans leur esprit, pouvait être la plus importante. Une phrase toute simple, composée d’une seule proposition indépendante, ne pouvait certainement pas être celle-là. Et quand, dans le cours de l’explication, je leur demandais comment ils expliquaient le comportement du père, ils proposaient des jugements et s’efforçaient de le faire entrer dans une catégorie psychologique (exalté, excessif, original etc.).

Puisqu’ils étaient persuadés qu’un terme désignant une forme ou une structure était porteur de sens en soi, ils commençaient par tenter de faire coïncider le complexe grammatical avec le complexe du sens, quitte à coller des étiquettes : Jean-Jacques Rousseau avait reçu une éducation originale, le père de Rousseau était bizarre etc.

Leur point de vue commençait à changer quand ils constataient que, la longue première phrase – au présent – en quatre parties, complexe, étant un discours, le récit débutait précisément par « Ma mère avait laissé des romans. », une phrase simple… en apparence.

S’ils n’en avaient pas remarqué l’importance, c’est parce qu’ils avaient été formés à s’intéresser plus aux repérages qu’à la problématique du sens.

Comme tous mes collègues, je l’ai vérifié en corrigeant les copies des épreuves de français du baccalauréat et en interrogeant à l’oral : si les candidats sont capables d’écrire et de dire les pires bêtises, c’est qu’ils n’ont pas le sentiment d’être dans le réel, mais dans un monde artificiel et codé auquel seuls ont accès des initiés. Je me rappelle que, commentant un texte de Victor Hugo qui racontait son passage nocturne au col de Saverne, certains candidats avaient décelé le thème du cirque, parce qu’il y avait des chevaux et que l’auteur voyait dans le ciel des formes qui évoquaient des trapèzes. Pour des élèves de lycée, la lecture, officielle,  « règlementaire » selon des « thèmes ou axes de lecture » » (s’agissant d’adolescents – et au-delà –  c’est un véritable un crime contre l’intelligence)  vide les textes de leur problématique et en fait des objets artificiels dénués de sens.

Ce qui a été inculqué pour l’analyse grammaticale fonctionne pour l’analyse littéraire : une phrase simple ne peut évidemment pas dire le complexe, donc « ma mère avait laissé des romans » ne peut être qu’une information secondaire, un détail sur lequel il est inutile de s’attarder, même si la mère/épouse qui a laissé ces romans est morte peu après l’accouchement et même si les effets de cet apprentissage ont pris une dimension à certains égards traumatisants.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (7)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Deuxièmes étiquettes : phrase simple et phrase complexe.

Simple et complexe font partie du langage courant.

Larousse : Simple :« Qui est constitué d’un petit nombre d’éléments qui s’organisent de manière claire, par opposition à complexe : un appareil très simple. »

Complexe :« Qui contient plusieurs parties ou plusieurs éléments combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement claire pour l’esprit ; compliqué, difficile à comprendre : question complexe, une personnalité complexe.

Simple vient de semel (une seule fois) et de plectare (tresser, entrelacer) : ce qui est « simplex » est donc tressé une seule fois, donc non compliqué, sans détour ; quant à complexe, il vient du même verbe précédé de la préposition cum (avec) : ce qui est « complexus » est donc entrelacé avec, embrassé, en l’occurrence par l’intelligence, la pensée.

Les notions « phrase simple, phrase complexe » énoncées dans le cours de grammaire renvoient donc à des notions ordinaires dont le sens, connu, sera, en léger décalage avec le Larousse, quelque chose comme, pour simple, ce qui n’est pas compliqué plutôt que complexe, et pour complexe, ce qui n’est pas facile à comprendre.

Voici, sur cette question, un modèle de cours proposé sur le site EDUMOOV (Internet) dont il est précisé qu’il est fréquenté par des milliers d’enseignants.

Annoncer l’objectif de la séance : aujourd’hui nous allons travailler sur la phrase simple et la phrase complexe. A la fin de la séance, vous saurez ce qu’est une phrase simple, une phrase complexe et vous saurez comment les distinguer.

Compte le nombre de phrases dans le texte ;

Entoure les verbes conjugués ;

Souligne en vert les phrases qui n’ont qu’un seul verbe et en jaune celles qui en nt plusieurs .

Les phrases soulignées en vert n’ont qu’un seul verbe, ce sont des phrases simples. Celles soulignées en jaunes ont plusieurs verbes, ce sont des phrases complexes.

Consigne Comment savoir si une phrase est simple ou complexe ?

Réponse attendue : On compte le nombre de verbes dans la phrase.

* Voir en fin d’article deux textes de référence

GFM (niveau I p. 22) « On parle de « phrase simple » quand une phrase
ne comporte qu’une seule proposition (par exemple : « Le facteur distribue le courrier à huit heures ») et de « phrase complexe » quand une phrase comporte au moins deux propositions (par exemple : « Le facteur distribue le courrier et il aime son travail »).
 »

(niveau II p.52) « La phrase simple est formée d’une seule proposition tandis que la phrase complexe est formée de plusieurs propositions. » Il est précisé que ces propositions peuvent être coordonnées (reliées par mais, ou, et, donc, or, ni, car, soit, voire) juxtaposées (« reliées par une ponctuation »… encore qu’une ponctuation serve plutôt à marquer une séparation) ou dans un système principale/subordonnée (autres étiquettes qui seront examinées plus loin).

Question/critique de GEQ : En quoi cette distinction améliore-t-elle la compréhension ? Pour reprendre l’exemple (anodin ?) de GFM, qu’apporte l’explication « Le facteur distribue le courrier à huit heures. Il aime son travail» = deux phrases simples, « Le facteur distribue le courrier à huit heures et il aime son travail » = une phrase complexe ? Quel rapport entre la remarque formelle et le sens ?

Plus encore, quatre exemple proposés par GEQ :

1 – « Il pleut. » : une proposition, donc une phrase simple.

2 – « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone. (Verlaine) : une proposition, donc une phrase simple.

3 – « Il pleut et il vente. » : deux propositions, donc une phrase complexe.

4 – « Je pense, donc je suis. » (Descartes) : deux propositions, donc une phrase complexe.

Si le caractère simple de la première phrase est évident quant à  la structure et au sens, celui de la deuxième l’est beaucoup moins.  Et si la complexité est manifeste dans la quatrième, ce n’est pas dans la structure mais dans la pensée. Où est la complexité (structure, sens) dans la troisième ?

Je reviendrai sur ces deux notions à propos des propositions dites principales et subordonnée.

Voici les deux textes de référence annoncés :

1 -« Engageons ces gens à l’esprit paresseux [ « ceux qui importunent par leur bavardage et par leur curiosité celui qui fait la leçon » ], quand ils auront mis dans leur tête les points principaux d’un discours, à composer en eux-mêmes le reste, à faire cheminer en quelque sorte pas à pas leur imagination en même temps que leur mémoire, et à regarder la parole du maître comme un principe et un germe qu’il s’agit de nourrir et de développer. Car l’esprit n’est pas comme un vase qui a besoin d’être rempli; c’est plutôt une substance qu’il s’agit seulement d’échauffer; il faut inspirer à cet esprit une ardeur d’investigation qui le pousse vigoureusement à la recherche de la vérité.  » (Plutarque – écrivain, philosophe, grec -1er siècle de notre ère – Œuvres morales – « Comment il faut écouter » §18)

2 – : « (…) moi, ayant plutôt envie de faire de lui [l’enfant] un homme habile. qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière. nouvelle (Montaigne – EssaisDe l’institution des enfants – I,26)

Petit commentaire : Plutarque invite donc l’élève/étudiant, je dirais à « faire marcher sa tête » en appuyant sa pensée sur le discours du maître. Ce qui suppose au discours magistral une pensée fournissant matière à réflexion. Montaigne, qui avait lu Plutarque, insiste sur la valeur morale et l’intelligence, sans doute parce que la science de son temps (16ème siècle) est sous le contrôle de la religion.

Est-il excessif de les imaginer l’un et l’autre frappant, discrètement, à la porte qu’ils entrouvrent pour demander à quelle intelligence peut bien servir cette distinction grammaticale entre simple et complexe ?

C’est ce que le professeur de philosophie pourra suggérer aux élèves/étudiants, juste après le cours de grammaire.  

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (6)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Coller une étiquette est un procédé qui consiste à indiquer qu’on a identifié un événement, un objet, un individu, un problème, un procédé etc. Ex : « c’est un accident, c’est une voiture, c’est un policier, ce sont les conducteurs, c’est le constat d’assurance…». Ce qui implique que la référence soit (considérée comme) objective, c’est-à-dire consensuelle, commune. Survient un problème quand la référence, présentée comme objective, ne l’est plus –  « injustice » dépend de la définition qu’on donne à « juste »  –  ou qu’elle est imposée par une idéologie comme une évidence indiscutable –  « terrorisme » (il y aussi « folie meurtrière ») impose  une psychologie, une idéologie, une intentionnalité « évidentes » et culpabilise l’analyse au prétexte que l’explication est une justification. De même, dire que quelqu’un est « doué » ou « n’est pas doué »,  suppose l’existence ou l’absence du « don » (ou de son ersatz physiologique « la bosse » … des maths), une idéologie utilisée pour la justification de la discrimination scolaire ou du statu quo.

Trois premières étiquettes : attribut, épithète, apposition indiquent trois fonctions, principalement de l’adjectif, ainsi enseignées à l’école.

Attribut > GFM (niveau I p .16) : « Dans le cas particulier où le sens du verbe se réduit à une idée d’identification (Alice est avocate) ou d’attribution d’une propriété (Alice est grande), le verbe est dit de type « attributif ». Le principal verbe attributif est le verbe être. La fonction de l’élément qui est associé au verbe attributif dans le GV est la fonction attribut du sujet. La fonction attribut du sujet peut être assurée par un GN ou par un adjectif ».

Critique de GEQ : la distinction « identification » « attribution » est intéressante à double titre : elle incite à s’interroger sur « être » (cf. article précédent) et pose la question de la pertinence de l’étiquette « attribut » puisqu’elle peut être appliquée à ce qui n’est pas une attribution.

Epithète > GFM (niveau II p.96) « La fonction épithète est, comme la fonction complément du nom, une fonction majeure au sein du groupe nominal (GN). Elle se distingue de la fonction complément du nom en ce qu’elle relie un constituant (adjectival ou nominal) au nom d’une manière non pas indirecte mais directe, c’est-à-dire sans préposition : « une avocate remarquable » (la fonction épithète est une relation directe entre l’adjectif remarquable et le nom avocate) se distingue à cet égard de « une avocate de talent » (la fonction complément du nom est une relation indirecte, passant par la préposition de, entre le nom avocate et le nom talent).

Critique de GEQ : on retrouve dans l’explication la distinction forme/sens. Une épithète ne se distingue du complément du nom que de manière formelle.  Du point de vue du sens, une épithète est un complément d’information du nom.

Apposition > GFM (niveau II p.97) « Un constituant de fonction apposition (ou apposé) n’est pas une expansion interne au groupe nominal (GN), mais un apport d’information externe au support que constitue le GN. En d’autres termes, l’apposition n’est pas une expansion du GN mais une expansion au GN : par exemple, dans la phrase « Cette avocate remarquable, exaspérée, quitta le tribunal », le participe exaspérée est apposé au GN cette avocate remarquable.»

La distinction « expansion du ou au groupe nominal » est encore d’ordre formel.

GEQ : Attribut et apposition (latin) dont des mots du langage courant utilisés ensuite par la grammaire alors qu’épithète (grec  epitithenaï = placer à côté ) suit le chemin inverse. L’explication ne peut donc pas être du même ordre puisque les deux premiers renvoient à des significations non grammaticales.

En fait, si dans le discours de GFM, attribut concerne le sens, épithète et apposition désignent des places, des situations de l’adjectif, dans la phrase.

Proposition : l’adjectif  (latin adjectus = ajouté à)  a une seule fonction : apporter une information à un nom. Quand l’adjectif est qualificatif (il précise une « qualité », une « manière d’être »), cette information a trois valeurs possibles:

Exemple : « Elégante, cette jeune avocate est remarquable »

– de détermination = le sens de la phrase repose sur lui (remarquable) ;

– de mise en relief, de soulignement (élégante) ;

– de simple renseignement (jeune).

Avec les variations qui conduisent à faire imaginer, pour chacune d’elles, celui ou celle qui parle :

« Jeune, cette remarquable avocate est élégante »

« Remarquable, cette élégante avocate est jeune »

Cette explication permet de lever en même temps la difficulté « attribut non attributif » et celle que peut créer la confusion de l’attribut du complément d’objet direct avec l’épithète.

Ex :« Je trouve cette avocate remarquable » : il sera difficile de faire comprendre que remarquable n’est pas épithète bien qu’il soit placé à côté du nom, mais qu’il est attribut de ce nom bien qu’il n’y ait pas le verbe être. La difficulté est levée si l’on s’intéresse au sens qui conduira au développement « Je trouve que cette avocate est remarquable ».

On pourra objecter à GEQ que ce type d’explication pose le problème de la dénomination de l’information. Si on n’utilise plus « attribut, épithète et apposition » comment nommer ce qu’ils désignent ?

Objection à laquelle GEQ répond qu’il ne propose pas de supprimer les trois dénominations, mais de les subordonner à l’explication de sens. A partir du moment où il est clair que l’adjectif en tant que tel (il peut être utilisé comme un nom) a une seule fonction (apporter une information à un nom), il ne voit aucun inconvénient à ce que la première valeur soit appelée attribut, la seconde épithète et la troisième apposition parce que les trois dénominations ne seront plus que des auxiliaires du sens.

Ce qui a pour conséquence non négligeable un changement dans le discours du maître procédant à un contrôle de grammaire qui demande traditionnellement : quelle est la fonction de remarquable (=> je trouve cette avocate remarquable). Il ne demandera plus la fonction de… mais l’explication du sens de la phrase. Autrement dit, les dénominations ne sont acceptables que lorsqu’on n’a plus besoin du repérage pour comprendre le message. Ce qui pose la question de leur durée de survie.

 (à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (5)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

La question posée à la fin de l’article précédent trouve une réponse possible dans la manière dont est définie la notion « complément circonstanciel » par rapport à « complément d’objet ».

> niveau I (p.17) « À la différence du complément d’objet du verbe (COD ou COI) qui est lié au sens du verbe, le complément circonstanciel n’entretient aucun rapport de sens nécessaire avec le sens du verbe. Il donne des informations complémentaires au sujet de l’événement décrit par l’ensemble du groupe sujet et du groupe verbal[GS + GV] : lieu de l’événement, moment de l’événement, cause de l’événement, etc. C’est pour cette raison que le complément circonstanciel est toujours facultatif (il peut donc être supprimé sans que l’intégrité de la phrase soit affectée) et qu’il peut par ailleurs être déplacé dans la phrase, puisqu’il possède une autonomie par rapport à l’ensemble [GS + GV]. »

Le problème est donc celui de la nécessité.

Dans « Le facteur va à Paris » les auteurs considèrent que « à Paris » est lié au sens du verbe aller, ce que confirme, selon eux, le fait qu’il ne peut pas être déplacé. Ils en font donc un complément d’objet.

Examinons cet autre exemple.

Supposons qu’un homme est accusé d’un crime dont on sait qu’il a été commis à 7 h 00 au nord de Paris, et qu’un témoin déclare aux enquêteurs : « Le suspect est arrivé en TGV à 8 h 00 à la gare de Lyon. »

Quelle information serait non nécessaire, facultative, donc susceptible d’être « supprimée sans que l’intégrité de la phrase soit affectée » ? « Aucune, évidemment ! » répondra l’avocat du suspect.  Alors, est-ce que l’ensemble « en TGV à 8 h00 à la gare de Lyon » dont le déplacement dans la phrase n’a pas plus de pertinence que le « à Paris » du facteur, serait constitué de trois compléments d’objet ? « Mais ça ne veut rien dire ! » répondra le maître de philosophie à Monsieur Jourdain dont on sait qu’une belle marquise d’amour ses beaux yeux mourir d’amour le font.

La définition des auteurs déconnecte l’analyse du sens, et notamment ici, des notions de moyen, de temps et de lieu qui disparaissent parce qu’une autorité – la leur ou celle de la tradition grammaticale française –  a décidé d’établir une distinction formelle entre ce qui est nécessaire et ce qui est facultatif dans une information.

*J’ai trouvé la même surprenante analyse à propos de la phrase « Alice est à l’école » (niveau II – p.87,88) : « Si « Alice est à l’école » signifie « Alice se trouve à l’école » (ou « Alice est dans l’école »), le GNP [groupe nominal prépositionnel] à l’école s’analyse comme un COI [complément d’objet indirect] (au même titre que « dans la voiture » dans « Alice est dans la voiture »).

On trouverait donc un complément d’objet après le verbe être… ?

En quoi cette explication est-elle plus pertinente que : « école » ou « voiture » donne l’information du lieu où est, se trouve Alice ? Rétorquer que école et voiture ne pouvant pas être déplacés ne donnent donc pas une information circonstancielle revient à éliminer la valeur contingente que peut avoir le verbe être [ cf. son utilisation comme auxiliaire de conjugaison ; à noter que pour exprimer nos passé-composé/passé-simple actifs, le latin conjugue une forme simple (discessi : je suis parti) et qu’il utilise le présent du verbe être (sum) pour l’exprimer à la voix passive : amatus sum – littéralement  = je suis (dans l’état de) ayant été aimé > j’ai été aimé,  je fus aimé).

Ainsi, comment analyser, expliquer « Je suis en vacances » ? Je suis allé voir sur Internet les controverses – attribut ? complément de lieu ? –  pour moi stériles.

Je ne vois rien d’autre que : « en vacances » renseigne sur la situation où « je » est, provisoirement ou définitivement (= en retraite… on remarquera que manque la précision de l’âge de départ).

Ce qui implique, avant toute leçon de grammaire, un travail explicatif de ce que signifie le verbe être.

Je reviens à mon mouton initial pour finir l’article.

Circonstanciel vient du latin circum = autour et stare = se tenir. Le mot a été inventé par les grammairiens pour différencier le complément d’objet dit essentiel et de ceux dits non-essentiels.

Ce qui n’est pas sans effets pervers.

Ainsi, certaines grammaires  (cf. Internet) disent que les compléments de poids, de mesure sont circonstanciels. Ex : « Pierre mesure un mètre soixante. ». Analyser un mètre soixante comme un complément circonstanciel – donc non essentiel – est absurde. Il ne peut pas être non plus un complément d’objet, sauf si l’on veut dire que Pierre prend une mesure d’un mètre soixante. Alors ? Je dirai – est-il besoin de dire « tout simplement » ?  –  que « un mètre soixante » précise la taille de Pierre annoncée par le verbe « mesure ». A quoi bon lui coller une étiquette ? (voir plus loin). Id. pour le poids.

Il serait préférable d’éliminer cette distinction (essentiel/non-essentiel… ce qui pose – dans un autre article – la question de la distinction phrase simple / phrase complexe,  proposition principale / propositions subordonnée) et lui substituer l’explication suivante :  l’ensemble verbal d’un message est constitué par les informations données par le verbe – on parle ici d’un verbe d’action – , puis par le contenu de l’action (l’objet), précisé ou non, enfin par d’autres informations qu’on pourrait qualifier d’associées, et l’importance des unes et des autres varie selon le contexte.  

Ainsi, dans la phrase « Tous les jours, à seize heures, Louis mange délicatement dans la cuisine une pomme avec un couteau. », on distinguera l’action (mange), le contenu/objet de l’action (une pomme) et les informations associées qui précisent le temps répété (tous les jours),  le moment précis (à quatre heures), le lieu (la cuisine), la manière (délicatement) et le moyen (avec un couteau). Quant à l’importance des informations : cet exemple n’appelle aucune remarque particulière, sinon que Louis a une habitude dont un diététicien dira qu’elle est bonne, surtout si Louis pèle la pomme (à cause des pesticides) à moins qu’elle ne soit bio, et encore.  Maintenant, si je précise que Louis est le roi Louis XIV, le message devient tout autre et les commentaires ne seront pas seulement d’ordre diététique. Bizarre, quand même, ce roi soleil, dans une cuisine, non ?

Je retrouve un court instant « Le facteur va à Paris » (à Paris = COI, dit GFM) pour une précision à propos de « lié au sens du verbe », qui veut signifier un non-dissociable. Seulement, le Larousse indique que le verbe aller est intransitif – autrement dit, il ne peut pas être construit avec un complément d’objet – et j’ajouterai cette précision que le verbe aller peut s’employer seul :

– Comment allez-vous ? Ça va.

– Allez ! dit l’arbitre d’escrime aux compétiteurs pour lancer l’affrontement.

– « (…) Je suis une force qui va ! »  (Hernani – actes III, scène 2 – V. Hugo)

* l’information apportée par aller dans « je vais venir » et arriver dans « j’arrive à comprendre » n’est pas facile à analyser dans la mesure où les deux verbes sont utilisés dans un sens figuré/métaphorique : je dirai que « vais venir » est indissociable en tant qu’expression d’un futur plutôt proche  (aller jouant le rôle d’un auxiliaire = aide) et que à comprendre informe du résultat d’une démarche indiquée par j’arrive, un aboutissement,  et je ne vois pas en quoi chercher à mettre une étiquette ( = à comprendre : complément de… ? de j’arrive) peut aider.

La problématique, à suivre, est donc celle des « étiquettes » et de leur pertinence.

(à suivre)