Insatisfaction

Il n’y a pas de différence de structure et de fonctionnement entre la ruche que décrit Virgile dans ses Géorgiques (1er siècle avant notre ère) et celle d’aujourd’hui. La société des abeilles donne satisfaction aux habitants de la ruche qu’elle soit antique ou contemporaine. De même pour la fourmilière, et, d’une manière générale, pour toutes les sociétés animales qui ont donc trouvé un point d’équilibre de satisfaction.

Les hommes et les sociétés humaines sont, eux, en permanence dans l’insatisfaction. Les Rolling Stones ont publié en 1965 la chanson (I can’t get no) Satisfaction qui connut un important succès mondial. Les qualités musicales ne sont peut-être pas la seule explication.  

Est satisfaisant (latin satis facere) ce qui « fait assez ».

Mais assez relativement à quoi ?

Faire assez pour atteindre un objectif : un élève dont le travail est estimé satisfaisant a fait ce qu’il fallait, il a rempli les conditions pour être admis soit dans une classe supérieure, soit à un examen. Pour obtenir une mention, des félicitations, il lui aurait fallu  « faire plus » que l’« assez » qui lui a suffi pourtant pour réussir.

Pourquoi le satisfaisant de la réussite n’est-il est  pas estimé suffisant ?

« Aurait pu mieux faire » ou « peut mieux faire », notent un peu vite sur les bulletins scolaires certains professeurs qui ont oublié d’examiner la pertinence d’une telle appréciation. Pourquoi le « satisfaisant » traîne-t-il avec lui cette connotation d’un « pas assez » paradoxal plus ou moins implicite ?

L’insatisfaction nous tire ou nous pousse en permanence vers un « plus »,  un « mieux », parfois confondu avec le « plus », qui ne nous permettent pas toujours d’apprécier le « assez » pour ce qu’il est.

Dans le domaine politique, le pouvoir qui arrive en fin de mandat et qui souhaite se représenter, quelle que soit son orientation, propose toujours un programme pour améliorer encore le « mieux » ou le « plus » qu’il dit avoir déjà obtenu.

 La promesse électorale est adressée à ceux dont la situation, les revenus ne sont pas estimés satisfaisants par eux-mêmes, par les candidats et la collectivité.

Le Monde du 14 mai dernier titrait en Une : « Dans les pays riches, la pauvreté à découvert ». Dans les pays d’Europe les plus touchés par le virus, la demande d’aide alimentaire s’est accrue de 25 à 30%. Les banques alimentaires sont  débordées aux Etats-Unis et 30 millions d’Américains ont perdu leur emploi, etc.

La question est volontairement cynique : pourquoi nous préoccupons-nous de cette misère ? Pourquoi ne la considérons-nous pas comme « normale » ? En d’autres termes, pourquoi souhaitons-nous que tous ces pauvres ne le soient pas ?

Le rapport avec la pauvreté et la richesse est ambigu : celle-là dérange, celle-ci est connotée de réussite.

Qu’en serait-il de la faim dans le monde, si, comme les animaux, nous nous nourrissions selon nos stricts besoins biologiques ? Tant de protéines, tant de glucides, tant de lipides, tant d’acides aminés…

Qu’en serait-il de la pollution, si nous limitions nos productions à un essentiel

Mais voilà. Qu’est-ce qu’un essentiel pour une communauté dont tous les membres ont des besoins biologiques identiques mais des appétences différentes ?

Dans la page « idées » du Monde du 17-18 mai – Se libérer du PIB pour mesurer ce qui compte vraiment -, un collectif imagine des solutions dont celle-ci : «  réorientation radicale de la production et de la consommation dans le sens d’une sobriété sélective… » 

Quels critères objectifs peuvent permettre de définir le vraiment ? La sobriété sélective ?

Faut-il fermer les restaurants gastronomiques, les ateliers de la mode vestimentaire, réduire à 1 le modèle de la voiture, de l’avion, supprimer les bijoux, éliminer le tabac, l’alcool, l’agro-alimentaire industriel… la liste est infinie de ce qui renvoie à ce qui ne compte pas vraiment,  au « mieux », au « plus » multipliés jusqu’à la démesure.

D’où vient le besoin qui fit s’embarquer Marco Polo, Magellan, Christophe Colomb, fait s’aventurer les explorateurs dans les forêts, sur les banquises, sur la lune, envoyer des engins dans l’espace interstellaire où les distances défient nos représentations ?

D’où vient ce qui pousse vers ce qui est au-delà de ?

Ce besoin de rendre l’inconnu connu ?

L’analyse poussée dans ses derniers retranchements se cogne une fois encore contre le réel têtu de  ce qui nous différencie essentiellement des autres espèces qui vivent, elles, sans histoire, sans démesure, sans autre exploration que le terrain de leur nourriture, parce qu’elles n’ont pas cet objet d’un connaissable – la mort –  dont la décision  humaine d’en faire un inconnaissable conduit à un transfert d’investissement.

Mais l’art ?

Est-il le produit/compensation de cette décision d’inconnaissable ou plutôt, tout au contraire, l’approche sensible, physique, peut-être même biologique, de cette connaissance dont l’ignorance arbitraire plonge dans l’effroi ?

La musique, par exemple.

Ah, les belles formules, la belle philosophie !

« Seule la démocratie peut nous permettre de nous accommoder de la non-maîtrise de notre histoire » Tel est le titre d’une page « idées » du Monde du 19 mai, signée par Jean-Luc Nancy (philosophe) et Jean-François Bouthors (essayiste).

Une fois encore, il faut prendre le temps de lire ce que peut produire aujourd’hui une certaine philosophie.

Les soulignements sont de moi.

«  L’horizon du changement semblait devoir constamment reculer à mesure même que l’on se rapprochait du mur de la catastrophe. En ce sens, par-delà une « lutte des classes » réelle mais assourdie, malgré les velléités de renverser le « système », une absence générale de volonté de s’engager dans l’inconnu de la « transition » écologique laissait au capitalisme le loisir de poursuivre sa route. Traduction postmoderne de « l’esprit d’un monde sans esprit » que stigmatisait Marx»

Si ne pas s’engager, c’est laisser se développer le capitalisme, c’est qu’il y a une contradiction entre l’investissement dans la transition et le capitalisme.

Mais en quoi les critères de production des éoliennes sont-ils différents de ceux de la production des voitures ?

Quant à la prétendue « absence générale de volonté », elle conduit à poser la question : « qu’est-ce qui pourrait créer une présence générale de volonté ? » On entre là sur un terrain aussi ferme et solide qu’un marécage.

Une fois encore dans ce type de débat, on trouve la référence à Marx, dont voici le texte d’où est extraite la citation en l’occurrence inexacte.

«  La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel » (Dans l’Introduction de  La contribution à la Critique de la philosophie du droit de Hegel)

A noter que l’exclusion de l’esprit n’est pas celle du « monde » mais celle des « conditions sociales » que la transition écologique, en tant qu’elle est construite dans un mode de production inchangé, ne modifie en rien.

« [Le virus] a, en quelque sorte, collé la possibilité de la mort sous nos yeux, nous plaçant devant l’impensable et l’inconnu par excellence*. Ce n’est pas seulement la finitude de l’existence qui nous est difficilement supportable, c’est le non-savoir face auquel nous nous trouvons.* (…) Il n’est plus question ici de croyance mais de foi, définie comme ce consentement à l’incertitude qui pose que la vie ne peut que se risquer à vivre.** Pour soi-même, pour les générations suivantes qui, à leur tour, se verront mises au défi du non-savoir radical de la mort, qui ne peut être surmonté autrement que par la transmission de la vie et non par la course à la prolongation des existences individuelles.***

*Un double postulat : en quoi la possibilité de la mort est-elle, par définition, un impensable ? L’inconnu par excellence ? Un non-savoir ? (voir plus loin, Socrate)

** C’est vraiment une belle formule. Cela dit… qu’est-ce que la foi du consentement à l’incertitude ? Trois mots dont le sens est présenté comme allant de soi, comme leurs rapports. Au  17ème siècle, Spinoza explique (dans son Ethique) que chaque « existant » (dont l’homme) est un élément de la Nature et s’efforce, par essence, de persévérer dans son être, voire d’augmenter sa puissance de vie. C’est, me semble-t-il, du domaine d’une expérimentation plus claire que la foi en question qui renvoie à une sorte de transcendance qui ne dit pas son nom. Quant au consentement à l’incertitude… Peut-être un referendum ?

«  En nous plaçant en ce lieu, le virus ouvre la possibilité d’une véritable révolution de l’esprit, au cœur de laquelle est posée la question de notre capacité à nous accommoder collectivement de la non-maîtrise absolue de notre histoire. »

Ce virus n’étant pas le premier déclencheur de pandémie dans l’histoire humaine, en quoi, du point de vue de la révolution philosophique invoquée,  est-il différent des autres ? Et, c’est quoi, exactement, la non-maîtrise absolue de notre histoire ? Existerait-il une non-maîtrise relative  ? Veulent-ils attirer notre attention sur l’importance de leur découverte : Ah ! , nous disent-ils, bien des choses nous échappent, voyez, et collectivement ! 

Reste que « non-maîtrise absolue » plonge dans un abîme de pensée.

«  La démocratie, avec toutes ses limites et ses imperfections est à vrai dire le seul régime qui puisse donner un corps politique à cet acte de foi radicalement laïc. (…) Ce qu’elle peut offrir –  et elle seule – c’est le partage à voix égales du poids de la finitude et du non-savoir. »

J’essaie de traduire… Quel rapport entre le corps politique (la démocratie) et l’acte de foi (consentement à l’incertitude) ? Le corps n’est pas celui du Christ, non, là, il est politique… ce n’est pas non plus la croyance dans l’au-delà, non, là, c’est la foi… foi… laïc… C’est quoi, exactement un  » acte de foi radicalement laïc » ? Quant au « partage à voix égales du poids de la finitude et du non-savoir « … Est-ce que nous ne vivons pas en démocratie depuis déjà quelques années ?… Alors, peut-être faudrait-il inventer la balance qui permette de peser ce poids de la finitude et du non-savoir ? Peut-être deux balances ? Une pour la finitude et une pour le non-savoir… Et on diviserait par le nombre de votants…

« Enoncé ainsi, cela semble accablant. »

Accablant… Là, oui, c’est le mot juste.

« Cela ne l’est pas si ce partage démocratique s’accompagne, comme Athènes l’avait compris, de la seule production dont l’infini soit supportable, celle du sens, par les arts, par la pensée, par l’esprit, par l’amour… en sorte que la conscience du caractère tragique de l’existence nous conduise à nous considérer les uns les autres avec empathie, puisque nous affrontons le même effondrement la même incertitude. Or c’est en définitive l’effondrement qui nous fonde. »

Après Marx, la démocratie athénienne.

Un double rappel :

– Socrate fut, en période démocratique, condamné à mort par un jury de 502 citoyens athéniens tirés au sort. Son crime : ne pas respecter les dieux de la Cité, en introduire d’autres et corrompre la jeunesse par ses discours. Une production d’amour, sans doute…  

– la démocratie concernait les seuls hommes citoyens d’Athènes. Une infime minorité. Les femmes, les « métèques » (les étrangers) et les esclaves en étaient exclus.

Est-ce que la démocratie athénienne (qui ne connaissait évidemment pas Jésus-Christ) avait vraiment compris l’importance de l’amour et de l’empathie… ?

Dans son discours à ses juges après sa condamnation, Socrate n’utilise pas de belles formules comme « l’effondrement nous fonde » (attention à bien prononcer fondre…ment et fonde…), non. Il explique très bien, et avec le même calme que celui dont il fera preuve au moment où il devra boire la ciguë, ce que nos deux auteurs estiment être l’impensable : ou bien l’âme survit à la mort du corps et, dit-il, je me réjouis à l’idée de m’entretenir avec des personnages  célèbres, ou bien elle ne lui survit pas et la mort est semblable à un sommeil sans rêves.

Dans l’un et l’autre cas, il n’y a pas de raison d’avoir peur, conclut-il.

J’imagine Socrate interrogeant nos deux auteurs sur cet impensable…

Le corps de la femme

Eva Illouz est sociologue. Elle intervenait le 14 mai, dans le cadre du thème décliné pendant la semaine dans Les matins de France-Culture : ce qui a déjà changé.

1 – Le coronavirus

« La crise a montré à quel point désormais nous vivons dans un seul monde. Personnellement, je n’ai jamais fait une expérience aussi aiguë et prononcée de la globalisation, c’est-à-dire finalement de la communauté de destin qui lie tous les hommes et les femmes de la planète »

Sous l’apparence d’un constat (la crise a montré) d’évidence, il y a un non-dit. Les deux concepts « globalisation » et « communauté de destin » renvoient à un lieu commun qui n’est certainement pas l’objet du discours, à savoir nous sommes tous mortels, le virus est là pour nous le signifier/rappeler –  du reste plus par son côté  insaisissable  que par son degré mortifère (en 1918-19, la grippe dite « espagnole », en réalité américaine (USA), a tué entre 50 et 100 millions de personnes).

Alors, qu’est-ce qui lui rend l’expérience aussi « aiguë et prononcée » ? La dimension et la vitesse des vecteurs d’informations ? Là encore, ce n’est pas très nouveau : il y a déjà plusieurs décennies que le temps de connaissance de l’événement s’est réduit jusqu’au point.

2 – Le corps de la femme

Cette question qu’elle aborde dans son intervention est contenue dans la problématique de la liberté, notamment sexuelle, et de la récupération du corps à des fins commerciales. Se référant à Marx, elle explique que « l’image du corps de la femme est devenue une unité monnayable » : il s’agit, ajoute-t-elle, d’une « transformation du capitalisme : le capitalisme exploitait le corps fort et musclé de l’homme  dans la mine ou  à l’usine, il s’agit maintenant d’exploiter un corps beau, mince [celui de la femme] et d’en faire de la plus-value. »

Elle commet là une erreur (grossière) que le journaliste ne relève pas, peut-être parce qu’il ne le sait pas.

Pour Marx, ce n’est pas le corps de l’homme-mâle qui est exploité, mais une force de travail (elle peut être celle des enfants, des femmes) et la plus-value n’est pas réductible au profit qu’on en tire. La représentation stéréotypée du corps de la femme (mannequin, star) est en réalité un paradigme en vue d’une production industrielle. Ce n’est donc pas le corps de la femme qui produit de la plus-value, mais le travail qui fabrique des marchandises (cosmétique, images…) dont la consommation est déterminée par cette représentation/instrumentalisation du corps. Il n’y a donc pas « transformation du capitalisme », mais la simple exploitation d’un créneau de consommation. Cette représentation du corps à des fins de production industrielle pourrait être rangée dans l’arsenal de l’idéologie chargée de définir les « besoins » du « consommateur » dont a besoin le capitalisme.

Ce flou de la pensée, ces approximations (il y en a d’autres dans son analyse du rapport entre le  foyer familial et le monde extérieur) signifient ce qui ressemble fort à un désarroi.

En témoignent son insistance sur la perception personnelle d’une expérience aiguë qui est pourtant manifestement générale, et les termes « globalisation », « communauté de destin » pour dire « mort pour tous et chacun  » sans prononcer le mot : le « nous sommes tous mortels » classique et théorique – il est  surtout destiné à l’autre et pour un futur indéterminé – ne fonctionne plus quand il semble, à tort ou à raison, que la mort brandisse sa faux d’apocalypse.

Quant à sa référence à Marx, elle apparaît comme la recherche d’un appui, peut-être même d’une béquille. Elle est à la fois douteuse dans la mesure où elle révèle la méconnaissance d’une donnée quand même élémentaire et problématique compte tenu de l’ambivalence de Marx.

Marx propose une analyse dangereuse (pour le capitalisme) en ce sens qu’elle met en lumière la réalité d’un processus caché : il est en effet plus commode et simple de dire que c’est l’homme (visible) qui est embauché plutôt que c’est sa force de travail (invisible) qui est exploitée, parce que cette « visibilité » permet d’éviter de voir que le montant originel du salaire est déterminé par le coût que représente la reproduction de cette force… Ainsi, Marx explique que la plus-value (+) est la différence entre le temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail (x) et celui, dans lequel il s’inscrit, de la fabrication de l’objet/marchandise (x’), autrement dit : + = x’ – x.  Un jour ou l’autre le travailleur pourrait découvrir puis déclarer sur le ton de la revendication salariale qu’il n’est pas réductible à sa force de travail.

Marx est une référence très ambivalente en ce sens que l’analyse descriptive qu’il fait du fonctionnement du capitalisme rencontre un large assentiment et qu’en même temps sont rejetées les conclusions politiques qu’il en tire.

Le hiatus entre l’une (explication) et les autres (révolution) est peut-être instrumentalisé pour éviter de construire un discours (révolutionnaire) nouveau qui réponde aux peurs que suscitent la pandémie et le processus de la mutation climatique que nous observons et dont nous avons l’explication.

La course au vaccin et l’indignation

Paul Hudson, PDG du laboratoire français SANOFI a expliqué que les Etats-Unis seraient servis les premiers (pour le vaccin du coronavirus) parce qu’ « ils ont investi pour essayer de protéger leur population. »

Décision jugée scandaleuse par le Parti socialise :

«  Sanofi est une entreprise française dont l’activité de recherche est financée au titre du Crédit d’impôt recherche (CIR) – un crédit d’impôt annuel de 150 millions d‘euros – et du Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) -13 millions en 2013, passé à 24 millions en 2018. Le gouvernement doit agir avec la plus grande fermeté pour empêcher cette décision. L’engagement des Français pour développer un champion dans la filière de la santé ne peut pas aboutir à le voir préférer d’autres marchés pour lancer ses vaccins. Il ne peut pas y avoir des gains systématiquement privatisés et des pertes ou des investissements systématiquement reportés sur l’effort collectif des français. Nous ne pouvons pas dépendre de la Chine pour les masques et voir notre propre production de vaccins partir aux États-Unis » (Information trouvée sur le site Huffpost).

Ces deux déclarations – du PDG et d’Olivier Faure, secrétaire du PS –  indiquent assez bien comment « le monde d’après » risque de ressembler fort au « monde d’avant ».

1 – La stratégie de Sanofi est parfaitement cohérente : elle est une entreprise dont l’objectif  est, comme toutes les entreprises,  de produire le maximum de profit possible. Elle a choisi le créneau des médicaments comme d’autres les épluche-légumes ou les toilettes encastrées.

Où est le problème ?

Mais, s’écrient les socialistes indignés, cette entreprise bénéficie d’avantages fiscaux et de crédits qui se chiffrent en millions d’euros !

2- Alors, ajoutent-ils toujours indignés, il ne faut pas que notre production parte pour les Etats-Unis !

En d’autres termes, France First !

Ah, ce sens socialiste aigu du bien commun ! Hum… Chercheraient-ils à récupérer un mécontentement (teinté… coloré… parfois… souvent… de nationalisme) suscité par les délocalisations et qui demande le rapatriement des productions en France ?

Certains leur feront remarquer que le président qui a précédé celui-ci, et qui lui a mis le pied à l’étrier, était socialiste, et ils demanderont quelle est la différence essentielle entre celui-là et celui-ci pour ce qui concerne la conception et la gestion politiques. Ils lui rappelleront peut-être aussi qu’on reconnaissait celui-là à sa boîte à outils qui contenait notamment le CIR et le CICR dont profite, entre autres, Sanofi.

L’indignation… Hum

 « Indignez-vous ! » avait-on entendu il y a quelques années. Avec un grand succès d’édition et médiatique.

L’indignation, comme la honte, est un mode de protestation très confortable et très commode. Ça soulage et ça ne fait du mal à personne, ou alors très à la marge.

En 1841, une loi française interdit le travail de nuit pour les enfants de moins de 13 ans.

Est-ce que les députés de 1841 étaient un peu plus indignés que ceux de 1840 qui n’avaient pas estimé nécessaire de légiférer sur cette question ? Et l’étaient-ils un peu moins que ceux qui, plus tard, bien plus tard, estimeront que la place d’un enfant est à l’école ?

Les raisons essentielles qui conduisirent à légiférer sur le travail des enfants n’étaient pas d’ordre moral, mais déterminées par le rapport bénéfice-dommage économique.  

Ce n’est pas nouveau : « Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. » (Montesquieu, pratiquant ici l’humour noir ( !), dans De l’esprit des lois – 1748).

Aujourd’hui, plus de 150 millions d’enfants travaillent à plein temps dans le monde, sans compter ceux qui travaillent à temps partiel.

La capacité d’indignation de ceux qui les exploitent est la même que celle du PDG de Sanofi.

Et c’est la même logique et la même cohérence qui déterminent les choix des uns et des autres.

Dernière minute : sensible à l’indignation exprimée par la secrétaire d’Etat à l’économie, Sanofi, très émue, indique que les US ne seront pas prioritaires, à condition que l’Europe contribue. Autrement dit : combien ? Ce n’est pas tout à fait de la vente aux enchères, mais ça y ressemble.

Julia de Funès et le télétravail

Télé, du grec tèlé, « au loin » : la télévision (hybride gréco-latin) permet de voir une image fabriquée au loin, le télescope (deux mots grecs)  vise au loin une image non fabriquée, et le télétravail (même hybridation) permet d’exercer son emploi loin de l’entreprise physique.

Julia de Funès (oui, c’est sa petite-fille) – doctorat de philosophie et DESS de Management des Ressources Humaines – qui sait ce qu’est le monde de l’entreprise (elle fut « chercheuse de têtes ») tient globalement un discours dont l’objectif est à la fois de dénoncer les artifices du « coaching », le charlatanisme des gourous de la résilience, des spécialistes du bonheur organisé dans l’entreprise (jeux de rôles, bay-foot etc.) et d’ouvrir les pistes du véritable épanouissement, en particulier par le télétravail dont elle célébrait (le mot est faible) ce 13 mai les bienfaits dans Les matins de France Culture

Il y avait, dit-elle, deux arguments contre le télétravail : la difficulté matérielle (résolue selon elle) et  ce qui touche aux relations. Elle assure qu’ils ont été « pulvérisés ».

Extraits : prenez le temps de lire, cela en vaut la peine.

 « Il [le télétravail] allait déliter les liens sociaux, or, les études montrent que les communications n’ont pas diminué pour autant, donc il n’y a plus tellement de contre-arguments. Je n’ai jamais cru véritablement  à l’étanchéité des deux sphères, la vie pro et la vie perso… c’est de bon ton de les distinguer depuis dix quinze ans, il y avait cette mode-là, mode langagière, mais je n’y ai jamais cru…. La vie est « une »… le télétravail a aussi ses dérives de confondre toutes les sphères….les études montrent que les gens travaillent mieux en télétravail qu’au bureau, ils sont moins dispersés, moins dérangés… c’est une liberté, une libération psychologique… quand on est chez soi, en peignoir, dans sa chambre, on est très concentré sur son écran, alors que quand on est dans les open spaces, les flex-offices on est toujours obligé de montrer qu’on travaille… c’est pourquoi le télétravail est très efficace… ça agit comme un tamis on ne voit que la performance, on ne peut pas faire semblant, on ne peut pas faire de la représentation… ceux qui sont contre le télétravail sont ceux qui ne veulent pas se mettre au travail… il n’y a plus de contre-argument qui puisse anéantir le télétravail en tant que tel… le télétravail ne remplace en rien la beauté des relations humaines… je vais être un peu cynique … on voit les gens masqués mais avec la visioconf. au moins on voit  le visage des gens en entier… les collaborateurs, en gros, sont très heureux du télétravail… le marché économique est darwinien et seuls les meilleurs résistent… »

En un peu moins d’un quart d’heure, J. de Funès a exposé ce que devrait être, (ce que sera ?) le nouveau mode de travail, du moins pour ceux dont la présence physique n’est pas indispensable dans l’entreprise.

Le critère est l’efficacité, la rentabilité. C’est exactement le même que celui qui sous-tend (sous-tendait ?) les interventions des coaches, des gourous, des charlatans dont elle fait le procès  dans un de ses livres : elle ne fait que leur succéder pour le même objectif. Le seul changement est d’ordre stratégique et tactique : nouveaux moyens, nouveau discours idéologique appuyé sur une technologie pour optimiser les performances.

Sa référence à Darwin qu’elle récupère comme garantie scientifique est un exemple du « la fin justifie les moyen » qui n’est pas tout à fait étranger au monde de l’entreprise : il n’y a aucun rapport entre la sélection naturelle observée par Darwin et la sélection économique/industrielle  qui répond aux normes d’un système créé de toutes pièces.

Vu sous l’angle de la philosophie, son discours est affligeant : les « je crois » « je n’ai jamais cru » font office d’argument, les analyses sont appuyées sur des assertions (quelles « études » sérieuses peuvent-être faites en deux ou trois mois et dans des conditions de pandémie ?), des simplifications (pourquoi la séparation de la sphère personnelle de celle du travail dans l’entreprise est-elle du domaine de la mode ? En quoi les liens sociaux = les communications ?), des contradictions (négation de la séparation des sphères perso/pro… et concession que le télétravail peut conduire à une confusion  des sphères…), une idéalisation caricaturale (bonheur de travailler chez soi en peignoir, dans sa chambre), et, le plus grave, peut-être, sous l’angle de l’éthique philosophique, l’instrumentalisation des concepts « La vie est une », « liberté, libération psychologique » à des fins intéressées.

Quand elle concède, comme si elle se rendait brusquement compte que les êtres humains sont des êtres sociaux faits de chair et de sang, que « le télétravail ne remplace en rien la beauté des relations humaines », se rend-elle compte qu’elle utilise le même type de discours lénifiant et infantilisant que celui de ses prédécesseurs qui, avec d’autres outils, construisaient une mythification de l’entreprise qui s’apparente à de la mystification ? Qu’est-ce que la beauté des relations humaines dans l’entreprise ?

Pour les travailleurs de la même catégorie, le télétravail va distinguer ceux qui utiliseront chez eux l’outil informatique, de ceux qui devront rester « en présentiel » (le néologisme neutre tend à gommer la personne physique contenue dans « présence »).

Pour quelles conséquences, sociales, familiales ? Personne ne le sait.

Le discours de J. de Funès promet aux télétravailleurs la liberté, la libération psychologique, passant sous silence le fait que  ce mode de travail ne supprimera pas l’intervention de la hiérarchie et qu’elle prendra seulement d’autres formes, qu’elle sera envoyée et reçue dans un lieu qui est celui de la vie privée.

Dire, pour faire avaler la pilule de la confusion des sphères, que « la vie est une », est un argument de bateleur.

La vacance de M. Hulot

Le Monde daté du 7 mai que j’ai trouvé dans ma boîte ce matin 11 mai, (loin de sonner deux fois, le facteur ne passe plus tous les jours depuis le 16 mars), publie sur deux pages les « 100 principes pour un nouveau monde » de M. Nicolas Hulot.

Chaque principe commence par « le temps est venu » qui n’est pas sans rappeler « les temps sont proches » de la venue du Messie, avec tout de même la différence que le Messie serait là. Noël !!, donc, comme on s’exclamait dans les temps très anciens.

Laissons de côté l’inadéquation de « principes » pour ce qui n’est en réalité qu’assertions qui ont l’immense mérite de n’être jamais affaiblies par la moindre précision, encore moins par la moindre explication, et encore moins par la moindre analyse. 

On objectera que ce n’est pas l’objet de « principes », et que ce même numéro du Monde offre encore une interview de deux pages au même M. Hulot photographié dans une pose à la fois à la fois inspirée et inspirante. Il livre donc quelques pensées nouvelles à la mesure de sa posture, comme celles-ci : 

– « Il est temps de s’attaquer aux racines du mal »

– « Il faudra voir si l’on est capable de définir l’absolu prioritaire et de le constitutionnaliser. »

–  « Il y a un modèle que l’on ne peut pas poursuivre jusqu’à l’absurde »

– « Si demain, le temps des procureurs l’emporte sur le temps des éclaireurs, on ira dans le mur »

– «  Il ne faudra rien s’interdire en termes de propositions. Réformer la fiscalité et avoir une TVA incitative, en Europe, sur les  biens et les services écologiquement et socialement vertueux, et qui soit dissuasive sur des biens toxiques, permettant de structurer les modes de production et de consommation».

A aucun moment, M. Hulot ne précise quels sont le modèle, le mal, ses racines auxquels il faut « s’attaquer » (donc rien sur la nature des armes permettant cette attaque essentielle) et pour définir l’essence du nouveau monde il a cette formule limpide « Il doit être radical en humanité et en solidarité ».  J’ai vainement cherché dans la suite ce que pouvait bien vouloir dire « radical en humanité ». Mes livres, non plus, ne m’ont donné la moindre réponse. Je ne pas trouvé non plus ce qu’est un « temps qui l’emporte sur », ni ce qu’est un « bien toxique ». Quant aux propositions qui ne souffriront donc aucune interdiction… elles sont déterminées par une fiscalité qui doit permettre de « structurer des modes : autrement dit, un mode étant une manière de faire, il s’agit d’ajustements qui ne touchent en rien ce qu’il appelle les « racines du mal » qui désignent une essence. Exemple «   « Trouvera-t-on, des produits alimentaires hors saison dans les magasin. Non. Rapidement, il faudra que l’offre et la consommation changent ». Comment changeront-ils ? Suffira-t-il d’interdire par décret l’importation des cerises pour Noël ? Des ananas ? Des bananes ? Dans quel type de rapport s’inscrit ce type d’importation ? Est-il à sens unique ?

Rien dans l’interview ne concerne le système qui régit le rapport production/consommation, le capitalisme – le mot n’est pas cité –,  et ce que propose M. Hulot n’est rien d’autre que ce que d’autres avant lui ont appelé la « moralisation » du système. Lui parle de vertu.

Quant aux 100 principes… En voici quelques-uns parmi les plus brillants.

2 – Le temps est venu de transcender la peur en espoir

3- Le temps est venu pour une nouvelle façon de penser

8- Le temps est venu de ne plus laisser l’avenir décider à notre place

9 – Le temps est venu de ne plus se mentir

10 – Le temps est venu de réanimer notre humanité

13 – Le temps est venu de traiter les racines des crises

15 – Le temps est venu d’entendre la jeunesse et d’apprendre des anciens… (…)

Ces formules de catéchisme auraient justifié par leur nombre le pluriel du « vacance » donné au titre de l’article, mais il a déjà été pris. J’ai gardé le singulier qui a l’avantage de mettre en évidence le vide.

Ces quatre belles pages consacrées à M. Hulot dans ce journal pourraient inciter des esprits malveillants à poser la question du pourquoi autant de place à ce monsieur ? N’y aurait-il pas là, comment dire, une intention visant l’élection présidentielle de 2022 ? Pour celle de 1981, F. Mitterrand avait fait 110 propositions… mais il est vrai que ce n’était pas des « principes »… même s’ils n’en sont pas.

Le journaliste qui ne pouvait évidemment pas s’interroger sur ces quatre pages si rarement attribuées à une même personne,  lui a posé la question…

« Je suis à des années-lumière de cette échéance » a-t-il répondu.

Le Monde en est peut-être un peu moins loin…  

La vieillesse, le naufrage et la mort

Deux extraits « bruts » de l’émission Les pieds sur terre du 8 mai. Cette émission de France Culture (13 h 30 – 14 h 00) présente des témoignages diffusés tels quels sur des sujets divers. Ils ne sont accompagnés d’aucun commentaire.

– Danielle 74 ans, dont le mari est hémiplégique.

« Je n’ai plus de vie sociale » « je n’ai plus ce demi-jour de liberté » (absence des aides de vie à cause de l’épidémie). « Il n’a plus de vision périphérique ; plus de facultés cognitives ; je n’arrête pas ; je bricole ; mains occupées, mauvaises pensées chassées ; mon seul moment tranquille c’est quand il est tranquille ; le monde est à moi ; mais je lui prépare son dîner ; (fabrication de masques artisanaux avec du Sopalin, des filtres à café) ; je pense à ces femmes dans les camps de concentration ; je n’ai pas de quoi me plaindre ; il y a toujours pire ; la vie n’épargne personne ; le naufrage de la vieillesse ; vivre comme si on devait mourir demain, on irait à l’essentiel, on serait moins bête ; je vais voir mon épou-vantable (elle précise qu’elle s’adresse ainsi à lui, sur le ton de l’humour) ; je prends des petits bonheurs… je regarde le rouge-gorge… » 

–  Rosine, 77 ans, vit avec son mari de 82 ans ; elle souffre d’une pathologie pulmonaire chronique et elle a déjà été hospitalisée en soins intensifs il y a trois ans, pendant trois semaines.

« Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone ; il y avait une familiarité avec la chose, ça ne me faisait pas peur ; il faut qu’on fasse ci, qu’on fasse ça, qu’on achète une concession… mais on ne fait rien… préparer ma mort, c’est une raison de vivre, une mainmise là-dessus, continuer à rester active , la mort ça fait partie de la vie, donc il ne faut pas en avoir peur ».

1 – « La vieillesse est un naufrage »

La formule se trouve dans les Mémoires du général de Gaule. Elle est illustrée par l’exemple du maréchal Pétain qui choisit de demander l’armistice puis de collaborer avec les nazis.

Les formules, comme les proverbes, donnent l’impression d’énoncer des vérités universelles. Elles sont le plus souvent des points de vue appuyés sur une idéologie, une croyance… (cf. l’article : dialogue sur les chemins de faire – 01/05/2020).

C’est le cas ici.

Le naufrage (association de deux mots latins qui indique une fracture) d’un navire est lié à des causes extérieures : il navigue, il ne souffre d’aucune avarie, quand souvient soit un iceberg soit un ouragan qui le brise et l’envoie par le fond.

La vieillesse n’a rien à voir avec ça : elle est une usure de la vie. Un navire usé ne navigue plus, sauf si son propriétaire a décidé d’outrepasser la limite de son autonomie, prenant ainsi la responsabilité d’une disparition dramatique en mer.

Ce qui revient à dire que nous sommes les « propriétaires » de notre vie et que, en-dehors de l’accident naufrageur qui arrive à tout âge, nous avons la possibilité de décider quand peut ou doit s’arrêter notre navigation.

La question est de savoir dans quelle mesure nous sommes libres ou pas de le faire.

2 – « Je n’ai pas de quoi me plaindre »

C’est un des éléments de réponse : non, nous ne sommes pas vraiment libres dans le rapport que nous construisons avec la souffrance et notre fin de vie.

Danielle relativise ses difficultés en les comparant avec celles qu’ont éprouvées les déportées des camps d’extermination nazie, dont Geneviève de Gaulle-Antonioz – nièce du général.

Mais que signifie cette démarche de relativisation qui conduit à « je n’ai pas de quoi me plaindre » ? Elle suppose qu’existe une échelle quantitative objective qui permettrait de nous indiquer quel est le degré des souffrances que nous rencontrons. Comme celle de Richter permet de mesurer l’amplitude des secousses sismiques.

Non seulement cette échelle n’existe pas, mais, aujourd’hui, l’hôpital indique clairement aux malades que c’est à eux d’évaluer le degré de leurs souffrances pour déterminer la quantité de sédatifs dont ils ont besoin.

La démarche de relativisation vient de la croyance que la vie est une vallée de larmes, que la femme doit enfanter dans la douleur et l’homme gagner son pain à la sueur de son front, bref  que nous sommes sur terre pour « en baver ». Tout est donc affaire de relativité par rapport à un mal nécessaire dont nous sommes responsables (cf. le péché originel).

Cet interdit de penser que la comparaison d’une souffrance n’a pas de sens, autre qu’une acceptation par injonction (la souffrance était considérée il n’y a pas si longtemps,  comme une épreuve divine, sainte et salutaire) touche à l’interdit de disposer de sa vie, donc d’y mettre fin, au motif qu’elle ne nous appartient pas, pas plus que la souffrance, et que la mort doit survenir au jour et à l’heure fixés.

 3 – La quiétude de la fin

«  Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone…ça ne me faisait pas peur… »

Rosine savait qu’elle était une candidate idéale au coronavirus et ses réflexions proviennent  de sa certitude d’être infectée et de mourir.

Ce qu’elle dit de son « rêve » pendant les soins intensifs antérieurs pourrait être une forme de discours de l’usure de la vie. Une expression du discours biologique du corps qui arrive au bout du chemin. Les cloches (celles de l’église), les sonneries du téléphone (les annonces du décès) apparaissent comme les expressions sociales normales, sinon banales, de la survenue de la mort… paisiblement abordée parce que « la mort ça fait partie de la vie ».

4 – le droit de disposer de sa vie et de se faire aider pour mourir

L’objection majeure est connue : cette reconnaissance accompagnée du droit d’assistance médicale serait une incitation à se débarrasser des personnes âgées dont l’état serait « gênant » pour des raisons diverses. Les autres concernent les procédures, pas la question elle-même.

Cette objection est analogue à celle qui était utilisée pour refuser l’abolition de la peine de mort (cf. l’article Prisons – 04/05/2020). Elle est en outre historiquement calée sur la croyance religieuse que la vie appartient à Dieu et qu’y « attenter »  est un péché mortel (il n’y pas si longtemps, l’église refusait les suicidés). Si cette dépendance divine n’apparaît plus explicitement dans les discours –  hors religions – elle se niche encore dans les recoins des interdits.

Cet interdit nourri de peur et d’hypocrisie – la pratique, dans les hôpitaux notamment, peut passer outre pour ceux qui sont en fin de vie – trouve un soulagement lâche dans l’existence, hors de nos frontières, d’officines qui, pour une somme non négligeable et sous certaines conditions, prend en compte votre choix et vous aide à mourir paisiblement.

Nous sommes donc dans une période intermédiaire (elle peut encore durer…) entre l’oukase et la demande de plus en plus pressante du droit de choisir le moment et les conditions de sa mort.

5 –préalable-corollaire de : « la mort ça fait partie de la vie, il ne faut pas en avoir peur. »

Un tel droit, qui n’est pas de l’ordre de la loi mais d’une « déclaration » (comme celle des droits de l’homme), a pour préalable la reconnaissance pour le sujet de la propriété de sa vie,  qui a pour corollaire l’apprentissage de la mort reconnue comme objet de savoir.

Ceux qui lisent mes articles sont au courant de l’analyse que je propose sur ce sujet.

28 juin 1919, 8 mai 1945, 11 mai 2020

La commémoration de la défaite nazie du 8 mai 1945 renvoie au 28 juin 1919.

Ce jour-là,  Clemenceau (France), Wilson (USA), Lloyd George (Grande-Bretagne) Orlando (Italie) imposaient à l’Allemagne un traité dont le caractère humiliant et provocant avait été dénoncé, notamment par un courant socialiste français. Le premier ministre britannique et le président américain avaient finalement accepté les conditions draconiennes imposées par Clemenceau : la guerre avec son cortège d’horreurs s’était principalement déroulée sur le territoire français, amputé depuis 1870 de l’Alsace et de la Lorraine.

L’Histoire a gardé de lui la figure de l’homme de guerre qu’on surnomma «  le Père la victoire » et gommé celle de l’homme politique de 1919, inflexible, animé de l’esprit de revanche et de  vengeance, bref, irresponsable.

Il imposa la signature du traité dans la galerie des glaces du château de Versailles où avait été proclamé l’empire allemand à la suite de la défaite française de 1870, et Hitler imposa la signature de l’armistice de juin 1940 dans le wagon de Rethondes où avait été signée celui de 1918…  

Des comportements qui prêteraient à sourire s’il s’agissait de jeux dans la cour de l’école.

E. Macron s’est, plus que référé, identifié au « Clemenceau dans les tranchées » quand il a invoqué, en mars, la guerre que nous aurait déclarée le virus. Sans doute pensait-il pouvoir se prévaloir un jour d’une victoire qui fasse oublier les failles d’une gestion sanitaire dictée par la pénurie d’outils et l’insuffisance programmée d’effectifs, ainsi que les conflits sociaux antérieurs à la pandémie, en particulier la réforme des retraites et l’utilisation, fortement contestée jusque dans les rangs de la majorité, du 49.3.

Les conditions difficiles de la mise en œuvre du déconfinement décidé pour le11 mai (transports en commun, écoles, relations sociales…) ont conduit le premier ministre à faire appel, le jeudi 7, au sens de la responsabilité des Français.

Après des semaines de discours infantilisants – la crise sanitaire ne fait qu’en souligner la pratique politique ordinaire –, cet appel ne peut être ressenti et compris que comme un procédé de dernier recours, un défaut de maîtrise, une faille.

Les reports, les refus, les interrogations, les incompréhensions, les décisions diverses prises par les maires, les présidents de régions, les responsables d’établissements scolaires etc., ces voix discordantes signifient une incertitude plombée par la menace d’un rebond de l’épidémie.

Les conditions sont réunies pour un risque majeur d’explosion de la peur suscitée par le virus et amplifiée en mars de manière irresponsable par le discours du chef d’une guerre sans ennemi.

L’annonce, non encore officielle à ce jour, d’une scission des députés de LREM – qu’elle devienne ou non effective n’est pas essentiel au regard du fait que la majorité parlementaire a été élue en référence non à une structure politique mais à un homme – est sans doute le premier signe d’une crise politique à venir.

Robert, Juliette, Cate… et les autres

Leurs noms de famille : de Niro, Binoche, Blanchett. Avec deux cents autres artistes et scientifiques, ils lancent dans Le Monde un appel intitulé « Non à la normale »

Extraits :

« La catastrophe écologique en cours relève d’une « méta-crise » : l’extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus de doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d’une pandémie, aussi grave soit-elle, il s’agit d’un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure. »

« Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même : celle des végétaux, celle des animaux et celle d’un grand nombre d’humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de « revenir à la normale ». La transformation radicale qui s’impose – à tous les niveaux – exige audace et courage. Elle n’aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C’est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence. »

– la première question que pose ce texte concerne ce qui est appelé « la normale ». Norma (latin) désigne l’équerre, puis la règle et la loi. La norme est définie selon des paramètres.  En l’occurrence des paramètres qui définissaient un ensemble de règles qui permettaient de vivre… et ne le permettent plus. Quels sont ces paramètres ?

– la seconde concerne la cause désignée : le consumérisme, pris ici non dans son sens originel de défense des consommateurs, mais dans celui de « société de consommation ». Qu’est-ce qui produit la société de consommation ?

– La troisième, la solution : pour cette « transformation radicale », qui  « exige audace et courage » soumise à « engagement massif et déterminé »  « Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies. » Quelle est cette « logique intenable », quels sont les moyens pour s’en « extraire », quels sont ces « objectifs », ces « valeurs » et ces « économies » qu’il faut refondre ?

« A quand les actes ? » Quels types d’actes ?

La tonalité de cet appel est sans aucun doute à la mesure de la gravité et de l’ampleur du problème : celle de l’urgence que réclame, si les diagnostics sont jutes, ce qui apparaît être une question de vie ou de mort, notamment pour l’humanité.

Mais que proposent concrètement ces personnalités ?

Rien, sinon des exhortations.

La « norme » évoquée est celle qui régit notre rapport à l’objet. L’objet, c’est ce qui n’est pas nous, qui est extérieur à ce que nous sommes. Ce rapport détermine à son tour le rapport production / consommation qui évolue au fil du temps et qui est réalisé aujourd’hui dans le système qu’on appelle le capitalisme : il faut produire pour consommer pour alimenter la production et ainsi de suite, pour la croissance, mesurée par le Produit Intérieur Brut

Si nous voulons changer la norme, il faut donc changer le rapport à l’objet, donc examiner pourquoi ce qui n’est pas nous est devenu un mode d’existence.

Autrement posé : s’il est nécessaire d’avoir (de l’oxygène, de la nourriture, un abri etc.), pourquoi avons-nous besoin, à des degrés divers, de confondre notre être avec l’avoir ?

 « S’extraire de la logique intenable qui prévaut encore » suppose qu’on affronte le réel, têtu, tenace, celui qui nous est spécifique (le discours obligé de la conscience, propre à notre espèce, de notre mort) dont la fuite nous conduit à nous entourer des protections illusoires que sont les objets quand ils deviennent des accumulations addictives.

Je développe cette analyse dans d’autres articles…

Est-ce ainsi que les hommes vivent…

Cette question est extraite d’un des poèmes du Roman inachevé que Louis Aragon écrivit dans les années 1950.  (Léo Ferré l’a mis en musique et chanté). Malgré la forme, elle n’est pas une question.  Trois fois reprise, non comme un refrain mais comme une déchirure, elle est l’expression d’une complainte née du regard d’effarement sur les drames de la première moitié du siècle.

La condition humaine…

J’ai pensé à ce poème en lisant, dans A la Une du journal numérique du Monde du  5 mai, un article sur la vie confinée des hommes et des femmes  dans le département de la Seine-Saint-Denis, en particulier à Clichy-sous-Bois. Un des départements les plus pauvres en temps  ordinaire, encore plus pauvre dans ce moment de crise. Des queues de centaines de mètres pour obtenir la nourriture donnée par des associations qui peinent à s’en procurer suffisamment. Qu’elles ou ils soient des immigrés, avec ou sans papier, qu’importe ? Ils n’ont parfois pas le moindre euro pour acheter de quoi manger, pour eux et leurs enfants. Ils meurent davantage, mais seulement juste un peu plus que ceux des Hauts-de-Seine qui sont parmi les plus riches. Le virus n’est le bras armé de personne.

Comme l’état des prisons, l’état des pauvres  résonne dans Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et les invectives rampantes xénophobes et racistes d’exclusion  nationaliste qui exploitent la misère humaine pour nourrir la peur ajoutent à l’interrogation de la fraternité l’exclamation de la colère.