La police et la transgression

« Un bicot comme ça, ça ne nage pas » : quatre mois de prison avec sursis requis contre un policier. Sept policiers des Hauts-de-Seine accusés, pour l’un d’injure raciste, pour les autres de violences, lors de l’interpellation d’un Egyptien en avril 2020 ont été entendus par la justice » ( A la Une du Monde – 05.11.2021)

Quelques réactions :

« Cette semaine, un flic hors service reconnu dans un train a été passé à tabac. Dans une charmante cité, des tags appellent à leur couper la tête et à violer les personnels féminins.
Le Monde n’en dit pas un mot.
Il ne s’agit pas de défendre les quelques inévitables brebis galeuses d’un corps comptant presque 150 000 fonctionnaires, mais j’apprécierais de mon journal un minimum d’équilibre dans les faits relatés…histoire de permettre une possible mise en perspective. »

Ma réponse :

Parler des agressions que vous évoquez revient à rechercher les causes de cette animosité à l’égard des forces de l’ordre, autrement dit à aborder la dimension systémique de la transgression que signifient certaines des violences policières. Rendre compte de l’agression d’un truand contre un policier – ce que fait régulièrement la presse – c’est souligner la difficulté du métier du policier. L’agression « civile », hors délinquance, signifie un problème autre et renvoie à la responsabilité du « discours général » des forces de l’ordre et de ceux qui le construisent.

« Il aurait fait la même chose en Egypte, on l’aurait retrouvé pendu dans sa cellule ou jeté dans le Nil. Il n’avait qu’à pas venir en France où la police est si méchante ! »

« Cette racaille de flics est toujours en activité, avec armes à feu et lois pour les protéger, ils vont pouvoir continuer à tabasser en toute impunité , des dangers publics. »

Ma contribution

Les forces de l’ordre sont par définition confrontées à celles qui ne le respectent pas et la violence qu’elles doivent affronter fait donc partie du « contrat ». Celle qu’elles subissent en-dehors de ce contrat – ex : un policier agressé en-dehors de son service – peut s’expliquer comme une réplique à une inversion des rôles : un policier qui pratique l’insulte n’est plus dans le respect de l’ordre mais dans sa transgression. En d’autres termes une négation de son statut. Et si cette transgression apparaît comme systémique la réplique prend alors la même dimension. Quant à l’ « argument » de la relativité (en Egypte il aurait été massacré), il n’est qu’une justification de la transgression.  

Festival (2) : 12 Angry Men (Douze hommes en colère) – suite et fin.

(cf.article du 20.10.2021)

Le vendredi suivant, Géraldine arrive à 7 h 40 pour que tout soit prêt dès qu’ils seront là. Rien n’est plus irritant que des appareils inertes, surtout quand le public dont une partie vient plus ou moins à reculons est constitué de techniciens mâles, et que la personne qui doit appuyer sur le bouton est une femme.

A 7 h 55, les branchements sont faits, le DVD est dans le tiroir, la langue et les sous-titres sélectionnés,  la première image à l’écran – le palais de justice en contre-plongée – sur « pause ».

Elle descend les stores et allume la rampe lumineuse du tableau.

Elle ne dira rien du film avant la projection. Le discours introductif est souvent  pour le présentateur une tentative de tirer à lui la couverture : je vous ai dit que c’est un film excellent, vous êtes donc priés de m’attribuer une partie du plaisir qu’il vous a procuré. Elle l’a encore vérifié, il y a quelques jours à propos de Johnny Guitar dans un ciné-club de son quartier où elle va quelquefois. Elle pense que la dimension sociale du cinéma est un paramètre de la conception et de la réalisation du film, même s’il n’a pas la même importance que pour le théâtre. On tourne un film pour des spectateurs qui feront la démarche d’aller dans une salle commune et celui qu’on y voit n’est pas tout à fait le même que celui qu’on regarde chez soi. Et puis, les commentaires de ciné-club – elle n’intervient jamais – réservent parfois de bonnes surprises. Ce soir-là, par exemple, après des interventions plutôt monocordes et répétitives, celle, inattendue, d’un spectateur contestant la thèse du féminisme que l’animateur avait présentée comme une évidence indiscutable et jusque-là indiscutée. L’intervention a produit l’effet de la boule bousculant les quilles, d’autant plus que l’intervenant n’avait pas le look « ciné-club » habituel.

A 8 h 00, les onze pénètrent lentement à la queue leu leu dans la pénombre de la salle. Ils ont immédiatement l’œil attiré par l’écran et les onze bonjours sont plus ou moins articulés. Elle y répond par un bonjour global en allant fermer la porte que le dernier a laissée ouverte. Elle éteint dès qu’ils sont installés et lance la projection après avoir seulement précisé qu’il s’agit de la version originale sous-titrée. Le film dure quatre-vingt dix minutes et elle a besoin de la demi-heure restante pour commencer la discussion. Elle s’est assise au fond de la salle pour pouvoir observer les réactions. A la densité du silence qui ne faiblit pas, elle sait qu’elle a gagné la première manche.

A la fin, elle appuie sur pause pour conserver la dernière image : le jour se lève sur la ville où la vie ordinaire continue comme elle aurait continué si les douze hommes avaient voté guilty.

Les stores repliés, elle prend sa place derrière le bureau professoral.

– Je vous propose un tour de table pour ce qui pourrait être un verdict de jurés- spectateurs. – Elle devine quelques sourires – Est-ce que l’un de vous s’y oppose ? – Répondent quelques rires – Non ? Il y a donc unanimité. Si vous êtes toujours d’accord, nous suivrons la liste alphabétique. Bien. Monsieur Aranda, vous avez l’avantage ou la malchance d’être le premier…

Elle s’y attend, mais la réaction gamine du groupe la surprend quand même. Curieux, ce besoin irrépressible de se rendre intéressant sur le dos d’un autre, en l’occurrence un ajusteur qui ne se manifeste apparemment pas beaucoup à l’usine. Seuls, André et deux autres se tiennent à l’écart de cet enfantillage

Tous reconnaissent que le film les a intéressés, avec des nuances plus ou moins marquées.

Par exemple,  Robert Fayol, le premier réticent à la proposition du film, lui aussi ajusteur, dit que l’histoire est quand même invraisemblable : comment est-il possible que des policiers et un avocat, donc des professionnels, n’aient pas découvert les failles que douze jurés trouvent en quelques heures ?  

A côté de lui, Hervé Lemoine, fraiseur, le second réticent qui attendait des recettes de grammaire et d’orthographe, dit qu’il est d’accord et ajoute « C’est quand même un peu gros ! ».

Paul Miallon, voisin de table d’André – lui est affecté à la maintenance mécanique –  dit son désaccord avec ses deux collègues : il demande si une erreur judiciaire n’est pas obligatoirement invraisemblable à partir du moment où elle est révélée. Ils ne réagissent pas.

André, que son nom, Vallet, fait intervenir le dernier, insiste sur les préjugés sociaux représentés par le juré 10 qui estime que le jeune, issu de ce milieu, le sous-prolétariat précise-t-il, ne peut être que coupable. Et aussi par le juré 3 qui a besoin de croire et d’affirmer que tous les adolescents sont des dégénérés qui n’ont plus de respect pour leur père.

Géraldine observe que si Robert et Hervé sont plutôt hostiles à Paul et à André, les sept autres semblent flottants. Le marais. Sans doute le reflet de la situation dans l’entreprise. Des antagonismes peut-être syndicaux. Le « sous-prolétariat » évoqué par André indique une dimension politique.

Elle leur demande s’ils ont repéré un thème qu’ils voudraient discuter après le débat sur le film. Ils se regardent.  

– La peine de mort, propose André.

Robert réagit aussitôt avec un haussement d’épaules.

– Elle est supprimée depuis quarante ans, je ne vois pas l’intérêt ! Surtout que dans le monde – il échange un regard amusé avec Hervé –  c’est la Chine qui exécute le plus !

Hervé opine gravement.

– Pourquoi tu ramènes la Chine ? demande Paul.

– C’est un pays communiste, non ? Et tous les pays communistes pratiquent la peine de mort.

– L’intérêt d’en parler, continue André, c’est que certains veulent la rétablir, ici, en France.

Nouveau mouvement d’épaules.

Géraldine lève la main.

– Je reviendrai sur l’échange que vous venez d’avoir dans le cadre du travail oral. Je parle du procédé, pas du fond. Pour le moment, si vous êtes d’accord, je mets la proposition de monsieur Vallet aux voix. – S’il n’y a aucun signe d’enthousiasme, personne ne proteste –  Bien. Qui est contre ?

Robert et Hervé sont les seuls à lever la main. Deux ou trois autres hésitent, regardent du côté d’André et Paul, et ne font rien.

– Nous n’avons pas besoin d’unanimité puisqu’il ne s’agit pas d’autoriser une exécution capitale, mais simplement d’un débat entre nous, conclut allègrement Géraldine qui remarque qu’André et Paul ne sont pas dupes de l’artifice de l’argument. Je vous demande donc pour la semaine prochaine de réfléchir à deux choses : d’abord, quel est selon vous l’argument décisif qui justifierait le rétablissement de la peine de mort ; ensuite, êtes-vous d’accord pour accepter de changer votre point de vue, si le point de vue adverse apporte la preuve irréfutable que le vôtre, pour ou contre, est erroné ? Ce débat nous occupera une partie de la deuxième heure après un échange sur le film. La première heure – elle adresse un regard appuyé à Robert et Hervé – sera réservée à l’orthographe et à la grammaire.

                                                            *

Trois mois plus tard, quelques jours avant les vacances de Noël, Géraldine Vidal intervient dans une réunion à laquelle participent Marcel Mestrier, un responsable académique de la formation continue, un membre du comité d’entreprise et un spécialiste de pédagogie intéressé par cette expérience de formation continue des adultes. L’objet de la réunion est le bilan de la session.

La dernière séance a eu lieu dix jours plus tôt.

Géraldine a expliqué comment les réticences du début se sont peu à peu estompées et comment le film a été le support d’un travail oral intéressant. La lecture de la pièce a aussi donné de bons résultats. Avec leur accord, elle les a enregistrés.

Elle termine son exposé par le débat sur la peine de mort.

– J’ai vérifié une fois de plus combien ce problème échappe à la rationalité. Cinq sur les onze étaient pour son rétablissement et, parmi eux, deux qui n’étaient pas d’accord pour en discuter. Leur position s’explique par des motivations qui n’ont rien à voir avec l’argument de dissuasion qu’ils mettent principalement en avant et qui a été facilement démonté. Ils l’ont plus ou moins reconnu,  mais ils n’ont pas changé d’avis, contrairement à l’engagement pris. Il n’y a donc pas eu de huitième juré et les positions à la fin étaient les mêmes qu’au début.

– Vous ne tourniez pas un film, fait remarquer celui que Géraldine appelle le pédagogiste, un quadragénaire en costume sombre à fines rayures claires et épaisses montures de lunettes. Et puis, vous le savez, n’est-ce pas, il n’est pas facile de reconnaître en public qu’on s’est trompé et qu’on change d’avis.

Géraldine décide d’ignorer.

– Ils ont bien compris pourquoi les jurés 3 et 10 tiennent à ce que le jeune homme passe sur la chaise électrique, mais…

– Je n’ai pas la même connaissance du film que vous, l’interrompt le responsable académique. Vous pourriez préciser ?

Les trois autres acquiescent.

– Le 3 transfère sur le gamin la colère qu’il a contre un fils dont il voulait, dit-il, faire un homme, quitte à se battre avec lui, et avec lequel il n’a plus de relations. Le 10, lui, répète que les gens de ce milieu sont des criminels-nés. Le réalisateur ne nous explique pas les raisons de cette animosité, sans doute parce que c’est un lieu commun. Je disais que si les stagiaires ont repéré le lien entre leur décision de voter guilty et leurs affects, ils l’oublient aussitôt quand il s’agit d’eux-mêmes et du rétablissement de la peine de mort.

– Qu’est-ce qui fait que ces deux jurés décident de changer leur vote ?

– Je ne dirais pas qu’ils décident mais qu’ils y sont contraints par le basculement progressif vers la rationalité de la majorité d’entre eux. C’est en tout cas le parti pris du réalisateur. Les autres, à deux exceptions près, ne sont pas concernés par des affects comparables, et ils émergent peu à peu du piège du miroir aux alouettes tendu par l’accusation pour qui le jeune homme doit être le coupable. Au bout de la nuit, le 3 et le 10 constatent qu’il n’y a plus que leur image dans le miroir. Ils cèdent parce qu’ils n’ont plus rien à opposer au doute légitime, autrement dit rien d’objectif à quoi raccrocher leurs névroses.

– Une thèse très optimiste, pour ne pas dire une utopie, intervient à nouveau et avec un petit rire le pédagogiste.

– Qu’en penses-tu ? lui demande Mestrier attentif aux signes d’énervement de sa collègue.

Elle le remercie d’un battement de cils.

– Hum… Je suppose que c’est par un fatalisme qui n’ose pas dire son nom que vous invoquez l’optimisme et l’utopie qui, entre parenthèses, n’ont pas grand-chose à voir. Plus sérieusement, le débat nous a conduits à chercher la cause du blocage des jurés 3 et 10 dont nous avons reconnu qu’ils pouvaient représenter les partisans de la peine de mort.

– Et, là je suis très sérieux, qu’avez-vous trouvé et comment ?

Plus de petit rire aigrelet mais un ton ironique.

– Oh, rien de très nouveau pour ce qui conditionne la gestion des affections. En revanche…

– Excusez-moi, mais, encore une fois, pourriez-vous préciser ?

Voilà, elle t’a amené là où elle voulait et tu vas en ramasser une, se dit Mestrier.

– Je ne pensais pas utile de développer ce qui est quand même assez bien connu de ceux qui se préoccupent de la philosophie du savoir. Je ne parle pas de pédagogie mais de discours d’enseignement. Il s’agit simplement de la conscience de ce que nous disent nos affections et de ce qu’on en fait. Quand vous m’avez coupée, je voulais ajouter que le débat a ensuite évolué jusqu’aux antagonismes que j’avais repérés entre les participants. En l’occurrence, ils utilisent les vecteurs syndicaux et politiques.  

– Là, on est plutôt dans la psychologie, non ?  

– Cette objection me fait penser à celles des deux participants que j’ai évoquées tout à l’heure et qui rangeaient le cours de français dans une catégorie. On tire les tiroirs orthographe, grammaire, oral et on trouve les réponses. Ça ne marche pas comme ça, en tout cas pour moi – Sans attendre, elle se tourne vers le délégué du comité d’entreprise – Est-ce que vous avez eu des retours ?

Mestrier sourit sous son masque. Il lui a donné la réponse la veille, dans son bureau, quand ils ont dressé le premier bilan.

Le délégué est un moustachu à la mâchoire qui paraît dessinée avec une équerre. Blouson de cuir, pull et jean bleu marine, carré d’épaules et de mains, regard malicieux sous des sourcils aussi épais que la moustache.

– Ce que disent les copains qui ont suivi la formation, commence-t-il, c’est qu’ils ont aimé ce qu’ils ont fait avec vous. Même les râleurs, si vous voyez à qui je fais allusion. Ils proposent au C.E. de renouveler l’opération. J’ajoute que le travail d’acteur leur a plu et il y en a même qui ont envie d’essayer de jouer la pièce. Ben oui, ajoute-t-il avec un haussement d’épaules en voyant l’échange des regards surpris. Pour le moment, c’est juste une idée en l’air, mais il est bien possible qu’elle aboutisse. – Il s’adresse à Géraldine –  Je crois savoir qu’ils vous demanderont de les aider. Si j’ai bien compris, vous avez décidé de boire un pot tous ensemble ?

Géraldine acquiesce.

– Ils m’ont proposé de nous retrouver dans un café.

– Le PMU de la place de la mairie, précise le moustachu.

                                                          ***

Le culot sidérant de F. Hollande

Hier, j’avais entendu que l’ancien président serait l’invité des Matins de France Culture animés par Guillaume Erner (7 h 00 > 9 h 00 – 26.10.2021).

Sachant que la nature a horreur du vide et que je suis un élément de cette nature, j’ai pris le temps de me préparer à ce que je pressentais comme une épreuve vertigineuse que j’ai décidé de ne pas esquiver. Un peu plus loin, j’essaierai d’expliquer pourquoi. Je prends mon petit-déjeuner à 7 h 00 en écoutant cette radio, mais ce n’est pas une raison.

 Affronter  est le titre du livre qu’il vient de publier et qui justifiait son invitation. Il y a dans affronter : front  (dans le sens avoir le front, l’audace) et  affront.

Le discours coche parfaitement les deux sens.

Le front, autrement dit le culot hollandais, est sidérant par le décalage abyssal entre le discours que tient aujourd’hui le citoyen F. Hollande et celui qu’il a tenu pendant des cinq années où il fut président (2012-2017) ; l’affront consiste à faire comme si nous, les auditeurs, étions frappés d’amnésie.

Exemples de culot :

>> « La mission majeure du président de la république c’est que l’unité du pays soit préservée et rien n’est pire que l’éclatement, la division, de ce point de vue je peux dire que le futur président devra réconcilier les Français. »

Rappel : l’unité du pays était telle à la fin de son mandant qu’elle le dissuada de se représenter.

Lorsque G. Erner lui demande : « Ils sont plus désunis aujourd’hui qu’ils ne l’étaient à la fin de votre quinquennat ? La loi travail a suscité beaucoup de colère il y avait beaucoup de débats, votre popularité était inférieure à celle d’E. Macron aujourd’hui… », il répond  (non sans bafouiller à deux reprises)  « qu’il y ait des contestations, des manifestations, cela fait partie de la démocratie ».

>> A propos de l’école, il fait cette proclamation originale, novatrice pour ceux qui penseraient que l’instruction des enfants n’a aucune importance et qu’il est inutile d’en parler : « Il faut avoir un projet éducatif et on ne sortira pas des contradictions qui sont les nôtres aujourd’hui, des difficultés, on le voit bien dans les tensions des sociétés et le creusement des inégalités, s’il n’y a pas un grand projet éducatif qui passe bien sûr par une présence beaucoup plus forte dans les zones et les quartiers sensibles et l’accompagnement des enfants et dans l’accès à l’enseignement supérieur parce que c’est l’élévation des qualifications qui fera que notre pays pourra être au rendez-vous. »

D’accord, il ne précise pas de quel rendez-vous il s’agit, ni où il aura lieu, mais comprenez qu’après un tel effort (une phrase de près de 7 lignes et sans reprendre sa respiration ou alors à peine) il ne puisse que chercher son souffle avant de livrer cette enthousiasmante et lyrique conclusion : « Il n’y a pas de projet politique sans espérance ! »

A cet instant, mon émotion est telle que… Il y a heureusement  le ravissement tout intellectuel de cette éblouissante analyse : « Je rappelle cette loi qui n’est pas écrite, c’est que F. Mitterrand a été élu en 1981 et il y avait cinq candidats de gauche, j’ai été élu en 2012, il y avait 5 candidats de gauche, donc ce qui compte, c’est qu’il y en a un qui soit plus fort que les autres. »

Je ne sais pas vous, mais moi, il m’arrive parfois de me demander pourquoi je me suis levé, quel est le sens de ma vie, pourquoi je suis né, etc. Après avoir entendu cela… comment dire… vous, je ne sais pas, mais moi, je pense à Pentecôte, quand l’esprit saint tombe en langues de feu sur la tête des apôtres. Tout devient clair, lumineux, on en devient muet.

Et pour finir, sa proposition de légaliser le commerce et l’usage du cannabis – je ne reprends pas à dessein son analyse, aussi originale que celle du plan éducatif, il faut être prudent, je pense au choc émotionnel que créent les grandes découvertes  –   à propos de laquelle le journaliste Stéphane Robert lui demande, mais très vite, et avec une grande perche tendue « C’est quelque chose que vous auriez pu défendre quand vous étiez en exercice où est-ce que la France n’était pas encore mûre ? » qu’il saisit au vol : « Voilà, je pense qu’il y a une évolution. »

Ouf…

Alors, oui, pourquoi ne pas esquiver une telle épreuve ?

D’abord, parce que j’ai voté pour lui en 2012 et que je ne me suis toujours pas réconcilié avec moi-même pour ce geste. Autrement dit, j’ai encore des comptes à régler.

Ensuite, parce que j’essaie de comprendre ce que peut signifier un tel culot.

Une des expressions de l’indécence politique du moment ?

E. Zemmour et la question de l’exutoire

Certains sondages placent E. Zemmour devant M. Le Pen dans les intentions de votes et le donnent qualifié pour le second tour.

Autrement dit, des enquêteurs ont demandé à des électeurs de dire quel sera leur vote dans 6 mois, et 15 à 16% d’entre eux répondent qu’ils voteront pour E. Zemmour.

Or, E. Zemmour n’est pas candidat.

Moi non plus.

Et je note – vous pouvez le vérifier vous-même très facilement –  qu’aucun enquêteur n’a proposé mon nom aux sondés.

Je pose donc la question : pourquoi les enquêteurs proposent-ils le nom d’E. Zemmour et pas le mien, alors que ni lui ni moi ne sommes candidats ?

Comme je vous devine sur le point d’empoigner votre téléphone pour protester auprès des instituts de sondage, je vous donne tout de suite la réponse : l’explication de cette scandaleuse discrimination qui, soit dit en passant, vous exclut pareillement, vous aussi,  des sondages – jetez un coup d’œil vers le titre de l’article après avoir vérifié ce que je vous dis –  c’est l’exutoire.

Mais, murmurez-vous en reposant lentement le combiné, un exutoire, c’est quoi, exactement ?

Eh bien, voici deux exemples tirés de Wikipédia :

1° « L’évacuation des eaux usées a été conçue dès l’origine selon un principe gravitaire assurant leur écoulement naturel vers leur exutoire au point le plus bas  (…) » Cet exemple concerne l’organisation des égouts.

Ça, c’est le sens propre… Si j’ose dire.

2° « Dans une époque pas très drôle, le rire est devenu un exutoire nécessaire. »

Et ça, c’est le sens figuré. L’exemple demande un peu d’imagination parce que « une époque pas très drôle » ne correspond évidemment en rien à la nôtre.

Le problème est donc clair comme de l’eau de roche : aujourd’hui, pour faire court, disons que « ça déborde ». Non, inutile de relire Freud, le ça, disons, pour retenir (toujours si j’ose dire) l’essentiel, que c’est tout ce qui pousse. On ne sait pas ce que c’est, on ne veut pas le savoir, tout ce qu’on sait c’est que ça pousse et que ça doit sortir. Là, ce serait plutôt clair comme (je ne sais pas si j’ose… oui ? Allons-y) du jus de chique.

Comme tout cela coule dans la durée (ben oui, je n’ai pas pu l’éviter), la question est de savoir si la poussée qui, aujourd’hui, rend nécessaire l’exutoire, sera toujours aussi forte dans 6 mois.

Peut-être faudrait-il alors tenter une médication, du genre régime doux ?

Comme j’ai tendance à penser que le corps social fonctionne comme le corps biologique, j’ai trouvé ça (non, là, c’est simplement un démonstratif) toujours dans Wikipédia :

« Le riz est un aliment sans résidus, c’est-à-dire qu’une fois digéré, il n’y a pas de déchet à évacuer, ce qui permet de reposer l’intestin. Mieux vaut le préférer blanc, car le riz complet contient plus fibres ce qui fait travailler davantage les intestins. »

Je compte bien trouver dans vos contributions l’ordonnance qui indiquera quel peut être pour le corps social le riz blanc du corps biologique.

En attendant, il faut souhaiter que ça déborde et que la nausée abonde (oui, bon…) au point que la pestilence conduise à reposer les plaques d’égout.  

Dialogue à propos de compagnies pétrolières

« Changement climatique : comment Total et Elf ont contribué à semer le doute depuis des décennies. Une étude révèle que les deux compagnies pétrolières, bien que conscientes des risques dès 1971, ont mis en doute les données scientifiques qui menaçaient leurs activités. » (A la Une du Monde – 20.10.2021)

Ma contribution :

Un procès ? A qui ? Aux compagnies qui ont tout fait pour maintenir leur rente le plus longtemps possible ? Ces compagnies (et pas seulement elles) ne sont que l’expression la plus visible du principe du capitalisme dont on retrouve les démesures massives depuis la fin du 18ème s. et dont l’équation (être =avoir plus) nous constitue en tant qu’espèce humaine. C’est cette équation qui est la cause et qui est délicate à considérer parce qu’elle touche à l’angoisse essentielle, spécifiquement humaine. S’attaquer aux excès est sans doute utile mais ce qu’un procès réduira ici surgira ailleurs avec à la clé le même risque de démesure. Le problème auquel nous sommes confrontés de manière urgente n’est pas l’écologie (elle n’est qu’une pratique) mais  la conscience spécifique que nous avons de notre fin et les stratégies de contournement que nous mettons en place. Même s’il est à certains égards criminel, le déni climatique à des fins intéressées n’en est qu’un exemple.

Une réponse :

« Tout à fait d’accord. Un procès ne transformera pas une doxa profondément ancrée, et n’en gommera qu’une aspérité. Et c’est un défi monumental de vivre une époque ou la conscience de notre finitude ne pourra plus se dérober, justement, parce qu’elle redeviendra tangible, comme elle l’a été pendant des siècles. Etre au pied du mur aura forcément des conséquences chaotiques. Mais c’est, paradoxalement, peut être au sein de ce chaos que réside notre unique espoir de dépasser la crise, voire d’imaginer une inéquation du genre « être > avoir plus » (moi j’ai besoin d’espoir, sinon je ne suis rien…) »

Ma réponse :

Je vous suis. Nous sommes peut-être en effet en train de vivre la contradiction dialectique de l’équation dont vous suggérez la résolution par une inéquation. Elle implique une reconsidération du rapport du sujet à l’objet qui pourrait aller jusqu’à la dissociation des deux. Etre sans besoin d’avoir, ce qui pose ce problème : nous disons « j’ai un corps » et « j’ai un esprit/âme » ce qui veut dire que « je » n’est ni corps ni esprit/âme : le corps qui devient le cadavre et l’esprit qui n’existe pas sans le corps qui devient cadavre expliquent sans doute ces expressions proprement absurdes et le rapport à l’objet en tant que transfert d’immortalité  = plus j’ai ( = accumulation de toute sorte, de la pierre précieuse aux capitaux en passant par la collections de bouchons) plus je suis, moins je meurs. 

Festival (2): 12 Angry Men (Douze hommes en colère)

(Rappel : Festival (1) le 27 septembre)

                                         – première partie –

                                                    ***

Le film a été réalisé par Sidney Lumet en 1957.

Les douze hommes sont les douze jurés qui doivent décider de la culpabilité (guilty) ou de la non-culpabilité (not guilty) d’un jeune homme accusé de parricide. Le juge les a informés que la culpabilité entraînera une condamnation à mort. La délibération aura lieu dans une salle où ils seront enfermés tant qu’ils ne seront pas parvenus à une décision qui doit être unanime.

Entre autres interprètes :

– Henry Fonda, architecte, juré n°8

– Lee J. Cobb,  patron d’une société de livraison, juré n°3

– Ed Begley, gérant de garages, juré n°10

– E.G. Marshall, courtier, juré n°4 

– Jack Warden, VRP, juré n°7 

– Joseph Sweeney, retraité, juré n°9 

                                                    ***

A 16 h 00, Géraldine Vidal termine sa sixième et dernière heure de cours.

La suite, vingt minutes de bus, cinq de marche, une douche, et un thermos de thé vert pour accompagner la correction des douze dernières copies qui attendent sur la table de travail avec le stylo rouge. Au rythme de quatre par heure, elle aura fini aux alentours de 20 h 30. Puis, une quiche lorraine prise au passage chez le traiteur du coin de la rue, un verre de Cahors, et 12 Angry men, un de ses films cultes, tourné par Sidney Lumet à partir de la pièce de Reginald Rose qui en est le scénariste ; l’un et l’autre figurent au programme du baccalauréat et elle se réjouit à l’idée du travail d’explication qu’elle va entreprendre avec sa terminale littéraire.

Au moment de quitter le lycée, elle trouve dans son casier de la salle des professeurs un mot de Marcel Mestrier, son collègue délégué depuis la rentrée à la formation continue des adultes. Il lui demande de passer dans son bureau le plus vite possible. Elle a une petite idée de ce qui motive cette demande.

Trois ans auparavant, au bout d’une soirée de fin d’année scolaire très arrosée, il lui a proposé une relation qu’elle a acceptée, et ils ont passé la nuit ensemble dans un état qu’elle préfère ne pas se rappeler. Elle n’a pas souhaité poursuivre, il n’a pas insisté, et ils sont restés en bons termes. S’il veut la voir, ce n’est pas pour parler d’amour, mais de travail.

Ils se saluent en heurtant leur poing fermé, un geste qu’elle situe entre le combat de boxe et la lutte révolutionnaire.

– Merci d’être venu, Géraldine. Ça va ?

– Si j’oublie le masque, tout va bien. Et toi ?

– J’ai un gros souci. Le collègue qui devait commencer une séquence de formation la semaine prochaine vient de choper le virus et il est en arrêt-maladie pour un temps indéterminé. Il enseigne dans un collège de banlieue où je ne connais personne. C’est mon prédécesseur qui l’avait recruté. J’ai eu l’info juste en début d’après-midi. Tu étais déjà en cours, d’où le mot dans ton casier. Bref, je suis en rade et j’ai pensé à toi.

C’est bien ce à quoi elle s’attendait. Elle va accepter mais il n’y a aucune raison de faire l’économie du dialogue. Le rituel a ses avantages.

– D’une part, tu sais que je n’ai jamais fait ce genre de travail, d’autre part que  j’ai une seconde, deux premières et une terminale en français. Tu dois donc te douter que je croule et que je vais crouler de plus en plus sous les copies.

La manière dont il hoche la tête signifie une empathie qu’il faut comprendre comme le prélude à la levée décisive des deux objections auxquelles il s’attend et qu’il a dû triturer dans tous les sens.

– L’absence d’expérience n’est pas un problème. – Il devine la moue sous le masque et secoue la tête – Non vraiment, je t’assure, Géraldine, il n’y a pas de formation spécifique. De toute façon, avec ton expérience… – Et il écarte les deux mains pour donner à l’argument une dimension transcendantale – Concrètement, il s’agit d’une vingtaine d’heures à raison de deux par semaines. En gros, le premier trimestre. Pour ce qui est de la charge de travail en dehors des heures d’enseignement, il n’y a que la préparation. Pas de copies. Le niveau, C.A.P. et bac pro. 

– Combien de participants ?

– Onze. Tous ouvriers professionnels dans une boîte qui fabrique des joints. Ne va pas t’imaginer des choses, ce sont de vrais joints d’étanchéité.

– Je n’imaginais rien. Et au bout, il y a quoi pour eux ? Une évaluation ?

– Non. C’est une session de mise à niveau de français décidée par le comité d’entreprise. Grammaire, orthographe et expression orale. Peut-être aussi l’étude d’un bouquin. Rien ne t’empêche de choisir un de ceux que tu étudies avec tes élèves. – Il écarte à nouveau les mains, cette fois pour présenter une conclusion irréfutable – Tu vois que les contraintes ne sont pas excessives.

– Si tu le dis. – Il plisse les yeux avec un léger haussement d’épaules censé souligner la modestie du triomphe – Tu veux une réponse quand ?

– J’aimerais bien régler le problème aujourd’hui.

– Autrement dit, maintenant – Nouveau léger haussement d’épaules – Ça doit être ce qu’on appelle mettre la pression. Sérieusement, tu n’as vraiment personne ?

Il se penche légèrement en avant comme s’il allait faire une confidence et le masque se gonfle un peu.

– Je ne veux pas jouer la corde militante, mais c’est la première convention de ce type conclu avec un comité d’entreprise, et j’aimerais que ça se passe bien. Pas une formation de type scolaire, si tu vois ce que je veux dire. J’ai vraiment envie que ce soit toi. Tu sais que ce n’est pas du baratin.

Elle sait. Pendant cinq ans, elle a été membre du bureau académique du syndicat majoritaire chez les professeurs du second degré et responsable syndicale dans l’établissement. Elle ne s’est pas fait que des amis parmi ses collègues et dans l’administration, il y a même eu des moments très chauds, et Mestrier l’a toujours soutenue. En seconde ligne, il en faut, mais soutenue. Ce qui n’est sans doute pas sans rapport avec la brève relation qu’elle préfère oublier. Elle a fini par se convaincre qu’il y a une vie sans militantisme syndical, elle a su résister à l’argument de l’homme irremplaçable, en l’occurrence une femme, et elle a eu la bonne idée de se mettre en retrait juste avant l’arrivée du virus.

– Tu ne veux pas la jouer, mais il me semble bien que tu la joues quand même. Et cet investissement militant est payé comment ?

– Un peu moins que l’heure sup.

Il cite le montant et elle hoche la tête.

– Tu as une conception assez large du « un peu moins ». La plage horaire ?

– On l’adapte à l’emploi du temps du prof.

– Le vendredi, je commence à 10 h 00. Je peux venir à 8 h 00. C’est ma seule possibilité.

– C’est parfait. Je te remercie. Tu m’enlèves une belle épine du pied.

– Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais poser les miens.

– Tu verras par toi-même, mais je suis certain que ça te plaira.

– Je verrai. Bon. Là, j’ai quelques copies qui m’attendent.

– Je prépare la paperasse et on finalise vendredi avec eux ?

– On finalise vendredi.

– Encore merci, Géraldine.

                                                      *

A cette heure, il n’y a peu de voyageurs dans le bus et elle peut s’asseoir près d’une vitre.

Les portes et les fenêtres des maisons, les devantures des magasins, les passants sur les trottoirs, les voitures, les bus, tout sert de support à un imaginaire qui rejoint celui des œuvres qu’elle fait découvrir à ses élèves. Fictions ou essais sont produits par la même insatisfaction permanente, pour le meilleur littéraire et philosophique ou le pire idéologique. La ville est une  juxtaposition de certitudes construites et de mouvements aléatoires, d’évidences fragiles, de rencontres et de croisements fugitifs. Ses compagnons éphémères sont embarqués pour un déplacement ordinaire dont les yeux disent la monotonie et la lassitude quand ils ne sont pas rivés sur un écran. Elle, monte à chaque fois moins pour se rendre au lycée ou en revenir que pour un voyage d’observation des lieux et des gens qui lui sont des énigmes d’humanité.   

Son rapport avec les élèves est tout autre. Elle est un professeur,  elle n’éprouve pas le besoin de dire une,  et un professeur a pour fonction de parler. Donc, elle parle. A la différence de Socrate, elle ne se considère pas comme une accoucheuse. Elle ne croit pas à l’existence d’un savoir enfoui qu’il faudrait faire émerger au moyen de techniques dont certains spécialistes de pédagogie viennent parfois entretenir l’équipe enseignante avec des discours abscons qui l’insupportent. Elle parle du savoir qu’elle a acquis et qu’elle continue à acquérir pour le transmettre et transmettre en même temps les outils de sa critique.   

Comme premier travail écrit de l’année, elle a proposé à ses élèves de seconde et de première de discuter ce point de vue de Jean Rostand,  publié à la fin de 1968 dans un livre intitulé Quelques discours :

 « Trois hommes, depuis trois jours, tournent autour de la lune. (…) Oui, devant ce chef-d’œuvre de la connaissance et de l’éthique que représente un tel achèvement matériel, nous ne pouvons qu’applaudir. Mais – au risque de scandaliser quelques-uns – je ne cacherai pas que, pour ma part, je me sens obligé de mettre une sourdine à mon applaudissement. (…) Tant que nous restons désarmés contre le cancer, tant que des maladies sont à vaincre qui pourraient être vaincues, tant qu’une majorité de terriens souffrent de la misère, de la faim, et restent plongés dans l’ignorance, tant que nous n’aurons pas résolu les problèmes de la surpopulation et du sous-développement, tant que des vieillards et des infirmes, partout, manqueront du nécessaire, tant que notre petit globe ne sera pas habitable pour tous, tant que règneront l’injustice sociale, la violence, le racisme et le fanatisme, dans un monde mesquinement divisé en patries, tant qu’un gouvernement mondial n’aura pas été institué qui prévienne les risques de guerre et nous garantisse contre le génocide atomique, je penserai que tourner autour de la lune est un luxe qui pouvait attendre, et que c’est là – pour parler comme Chamfort – avoir des dentelles avant d’avoir des chemises. »

Elle a volontairement omis une concession de l’auteur (« Je n’ignore pas que, dans le domaine de la science, on discerne mal l’utile de l’inutile, et qu’en se donnant les moyens d’atteindre la lune, l’homme se trouvera amené à des inventions et à des découvertes capables de servir à de tout autres fins. ») pour qu’ils puissent la trouver par eux-mêmes et l’exploiter dans l’analyse.

Il est 20 h 15 quand elle repose le stylo rouge.

A part deux exceptions, ils ne parviennent pas à construire une pensée. Ils émettent des opinions qu’ils tiennent pour des évidences, le plus souvent morales, dans le système binaire du bien et du mal, du vrai et du faux. Ils se sont rangés pour la quasi-totalité d’entre eux à l’avis de l’auteur qu’ils n’osent pas critiquer parce qu’ils ne se sentent pas autorisés à contester l’autorité d’une pensée validée par la publication, la célébrité et le choix du professeur. Il s’agit pour eux d’un exercice formel que le discours général d’enseignement leur enjoint de construire en trois parties (thèse, antithèse, synthèse), une caricature évidemment non innocente de la dialectique. Le résultat est d’un artifice affligeant. Elle a noté 20 et 16 les deux exceptions. Les notes des trente-et-une autres se répartissent entre 10 et 6. Comme à chaque nouvelle rentrée, elle va s’efforcer de démolir le discours académique qui encombre les têtes et contribue à affaiblir l’expression écrite aussi artificielle que le plan systématique en trois parties.

Avant la dernière copie, elle a placé la quiche dans le four. Elle la dépose sur une assiette, pose l’assiette sur un plateau avec des couverts, verse le Cahors dans un verre tulipe qu’elle agite lentement avant de goûter par le nez et la bouche les nuances subtiles du malbec, puis dispose le tout sur la table à côté du fauteuil, en face de l’écran déroulé depuis le plafond. Puis elle met en route le projecteur et s’installe dans le fauteuil.

                                                            *

L’accusé qu’on voit de longues secondes en surimpression pendant que les jurés quittent leur place pour se rendre dans la salle de délibération, donne un visage humain au drame. C’est ce jeune homme au regard perdu qui sera attaché sur la chaise électrique s’il est reconnu coupable.

On devine assez vite que le personnage central est le juré en complet clair dont l’allure et l’attitude tranchent sur celles des autres. Ses pensées le tiennent immobile et silencieux devant une fenêtre de la salle de délibération, alors que la plupart des autres manifestent une certaine agitation ou tiennent des propos vains et décalés par rapport à la gravité de la situation. L’un dit qu’il s’est ennuyé pendant le procès, un autre que le procureur a été remarquable, un troisième que la culpabilité ne fait aucun doute, un autre encore qu’il doit assister à un match de football et qu’il espère que la délibération sera une formalité vite expédiée

Le premier vote indicatif confirme l’impression initiale : onze des douze jurés se prononcent pour la culpabilité (guilty) et, seul, l’homme au complet clair, le huitième juré, vote not guilty. Il expliquera que ce n’est pas parce qu’il pense l’accusé innocent, il n’en sait rien, mais parce qu’il a un « doute légitime » – c’est la formule employée par le juge à la fin du procès – notamment à cause de l’avocat de la défense, nommé d’office, qu’il a trouvé incompétent. Il dit aussi qu’il ne se sent pas le droit d’envoyer sans discuter un homme sur la chaise électrique, en l’occurrence un jeune homme de seize ans. 

Ce vote contrarie une évidence unanime qu’on devine quand même fragile : quelques mains se sont levées pour la culpabilité avec une certaine hésitation, par effet de contagion. Le huitième juré met ainsi en route une machine d’antagonismes  dont la violence devient peu à peu d’une intensité analogue à  la chaleur étouffante de la salle de délibération, prélude à l’orage qui menace, une chaleur d’autant plus pénible que le ventilateur ne veut pas démarrer.

Dès lors, deux discours vont s’affronter : celui de l’évidence prétendue qui va peu à peu céder face à celui du « doute légitime », l’un et l’autre appuyés, dans un rapport d’importance qui va s’inverser, sur les faits dont l’indiscutable objectivité revendiquée par les partisans de la culpabilité va progressivement se déliter. L’accusé sera donc déclaré non coupable après que le doute légitime aura invalidé les résultats de l’enquête qui n’a donc pas fourni les preuves de la culpabilité.

Leur verdict rendu, les jurés descendent chacun de son côté le grand escalier extérieur du tribunal qui les ramène à la vie ordinaire. L’homme dont on a vu le visage au début du film va pouvoir continuer à vivre parce qu’un autre homme a mis en cause l’apparence d’une prétendue vérité validée par la passion.

                                                            *

Géraldine éteint le projecteur, enroule l’écran et débarrasse le plateau du repas avant de sélectionner sur son ordinateur une des versions d’A Vava Inouva, la berceuse du chanteur compositeur berbère Idir qu’elle écoute dans une semi-obscurité. La mélodie de la musique d’apparence simple (un jeu entre cinq notes) et de la langue berbère lui permettent de retrouver une des formes les plus immédiatement sensibles de l’harmonie dont le langage musical signifie pour elle la dimension universelle de la vie. Elle est son antidote à la colère que suscite en elle l’invocation incantatoire de l’évidence et le refus entêté de la pensée critique.

Le film en présente des exemples remarquables. La colère est d’abord celle de trois jurés contrariés par le not guilty du juré 8, le 3 pour des raisons idéologiques, le 10 familiales et le 7 dont le cynisme de la désinvolture est aussi odieux qu’ordinaire ; elle gagne ensuite peu à peu tous les jurés, y compris le huitième, et explose plus ou moins violemment au cours d’affrontements passionnels qui s’arrêtent de justesse au bord de l’agression physique.

Ce n’est pas le dénouement qui importe – on pressent dès le début le retournement de situation – mais le conflit entre les douze personnages, en réalité l’expression personnifiée des diverses strates de l’être humain : ainsi, se débarrasser d’une contrainte dont on occulte l’objet, ici, la vie d’un homme, pour, par exemple, aller assister à un match dont on a acheté les billets, pour s’occuper d’affaires personnelles jugées urgentes, ou, plus simplement, pour ne pas perdre son temps en compliquant ce qui est pourtant simple.

Jean Rostand propose une analyse qu’elle qualifie d’humaniste. Mais compte tenu du problème financier qu’elle soulève, il lui manque un paramètre essentiel, celui du capitalisme. Car des ressources financières si importantes ne sont pas mobilisées dans l’ignorance des malheurs évoqués. L’exploration du cosmos, comme n’importe quelle recherche ou construction, est largement conditionnée par des préoccupations déterminantes de profit et de suprématie politique nationale. Au regard des souffrances humaines, elle n’est pas plus un problème en soi que ne l’est la construction d’un musée ou du TGV.

Les deux copies qu’elle a notées 16 et  20 sont les seules à avoir examiné les rapports entre les composants qu’elles ont pris soin d’identifier, d’une part de l’exploration du cosmos, d’autre part des problèmes que J. Rostand  estime prioritaires. La conclusion de la première soutient le point de vue critique du biologiste, celle de l’autre, la meilleure – elle a trouvé la concession qu’elle inclut dans le raisonnement – nuance cette critique en précisant que le choix dépend des objectifs que l’on assigne à la science et que ce choix dépend du type de société qu’on veut construire. La note maximale n’indique pas une perfection qui n’existe pas, mais le sommet atteignable par des élèves de cet âge. En l’occurrence, une adolescente sensiblement du même âge que l’accusé du film, très attentive et concentrée, qui ne prend que quelques notes, alors que la plupart s’efforcent de copier mot à mot le cours dont Géraldine leur a pourtant expliqué qu’il n’était pas rédigé mais improvisé.

                                                            *

Onze hommes donc, onze ouvriers masqués entre trente et quarante-cinq ans, neuf professionnels spécialisés dans le processus de fabrication et deux techniciens affectés à la maintenance des machines, dont un électricien. Ils apprennent le changement de professeur en arrivant et Géraldine reçoit cinq sur cinq le message oculaire et frontal « ce n’est pas parce que vous êtes une femme que nous allons tout accepter sans réagir ». Elle le vérifie très vite. Après l’intervention liminaire de Marcel Mestrier et les présentations, elle leur propose pour travailler l’expression orale d’exploiter un ou deux thèmes du film de Sidney Lumet Douze hommes en colère qu’ils pourraient regarder ensemble le vendredi suivant.

Ils se consultent du regard, la plupart en mettant leurs sourcils en accent circonflexe, et quand elle demande si certains l’ont déjà vu, ils secouent lentement la tête. Elle en dit quelques mots sans noter de réactions favorables. Même chose quand elle suggère de faire de la pièce de Reginald Rose une lecture comme le font les acteurs de théâtre avant l’interprétation.

L’un d’eux – elle n’aime pas trop son ton sérieux et compassé ni son costume étriqué – rappelle sur le ton de l’objection que le comité d’entreprise a donné son accord pour – il insiste – des cours de français. Un autre – lui, c’est l’homme organisé, avec le cahier neuf ouvert bien à plat à la première page et le stylobille qui ne demande qu’à écrire – tient à parler de l’orthographe et de la grammaire.

Pendant qu’il explique ce qu’il attend du cours – quelque chose comme un livre de recettes – elle se demande par quel biais elle va pouvoir éviter la cacophonie générale des attentes particulières, quand le grand type mince aux cheveux noirs épais et bouclés dont le masque laisse apparaître une amorce de favoris, déclare posément d’une voix au timbre grave qu’il est prêt à tenter l’expérience qu’elle propose pour le film et la pièce. Il indique son prénom, André, et il est le seul à le faire.

Les deux réticents réagissent par des haussements d’épaules de résignation du genre fataliste et Géraldine se dit qu’André – elle jette un coup d’œil sur la liste et repère qu’il est l’électricien de maintenance – pourrait bien être son huitième juré. Il est vrai qu’ils ne sont que onze, et il est trop tôt pour savoir si elle pourra devenir le numéro 12. Elle verra. Pour le moment, elle est le prof, elle dit qu’elle constate que les avis différent et annonce que, pour mettre tout le monde d’accord – elle leur expliquera plus tard à quoi sert le piège de cette formule –  la prochaine séance sera donc consacrée à la projection du film et qu’ils décideront de la suite à donner à sa proposition après l’avoir vu.

Personne ne proteste et elle distingue un sourire sous le masque d’André.

La sonnerie de 10 h 00 annonce l’intercours de la matinée, ils rangent leurs affaires et elle leur donne rendez-vous le vendredi de la semaine suivante avant de se rendre dans le bureau de Mestrier. Elle lui fait part des réticences, de la perche tendue par l’électricien et de la décision qu’elle a prise. Mestrier approuve et propose de financer avec les fonds alloués à la formation l’achat des onze exemplaires de la pièce de théâtre.

(à suivre)

Le PS, Anne Hidalgo, l’élection présidentielle, l’irréalité, le rêve et la désolation

J’ai tenté une analyse de la candidature d’Anne Hidalgo et de l’aporie politique du PS dont les militants viennent de désigner la maire de Paris pour les représenter à l’élection présidentielle de 2022. (Vers une candidature d’Anne Hildago – 13 07 2021 – et La logique socialiste  – 27 08 2021).

Je n’ai rien à ajouter sur le fond. Seulement à faire part d’un sentiment qui hésite entre l’irréalité et la désolation.

Le parti et sa candidate font comme si leur victoire était envisageable, alors qu’ils savent qu’elle ne l’est pas : A. Hidalgo a laissé échapper qu’elle ira « jusqu’au bout », – un lapsus révélateur de ce qu’elle sait et qu’elle ne veut ou ne peut pas dire : la compétition électorale est perdue parce que le parti socialiste n’a plus de discours politique possible. La finance en tant qu’ « adversaire principal qui ne dit pas son nom » (F. Hollande) a été le dernier écho, le dernier faible écho de la rhétorique du changement de société.

Voilà pour l’irréalité.

La désolation, maintenant.

Je rêve d’une candidature qui, annonçant à l’avance son retrait avant le scrutin,  utiliserait la tribune offerte par l’élection présidentielle pour expliquer en quoi les fiascos des paradis d’ici-bas et de l’au-delà fournissent les paramètres de la seule révolution envisageable désormais.

Autrement dit, une candidature sans slogan, sans enjeu autre qu’une invitation à la pensée, en un temps où la survie de l’espèce produit des inquiétudes fortes et un  supplément d’angoisse, notamment chez les plus jeunes.

Oui, je rêve.

Désolation, disais-je.

Le cas Machin

Le récit vaut la peine d’être lu :

« Son nom est personne mais tout le monde le connaît, car Marc Machin a symbolisé l’une des plus retentissantes erreurs judiciaires de ces dernières années. L’homme de 39 ans, jugé à huis clos – de droit quand la victime le demande – du lundi 11 au jeudi 14 octobre par la cour d’assises de Paris pour viol commis sous la menace d’une arme, vol et violation de domicile, avait passé six ans et demi en prison pour un meurtre qu’il n’avait pas commis. Celui de Marie-Agnès Bedot, en 2001, sur le pont de Neuilly.

Une enquête sans preuves, un témoignage fragile, les certitudes d’un policier galonné et l’intime conviction de deux cours d’assises avaient conduit à ce « désastre » judiciaire, selon le mot de Me Nathalie Garnier-Raymond, l’avocate de la famille Bedot. Mais aussi, sans doute, l’attitude empreinte de violence de Marc Machin pendant le procès, adolescent puis jeune homme à la dérive, consommateur de drogues, au casier judiciaire déjà chargé de plusieurs agressions sexuelles et de délits. Il avait eu beau se rétracter, en vain.

Sa vie a été décortiquée à l’envi : un père alcoolique, gardien de la paix, sur lequel sa femme a fini par tirer, avec son arme de service. Trois enfants placés, dont lui, à 5 ans, dans une famille d’accueil. La mort de sa mère, du sida, quand il en a 10. Le viol qu’il subit en foyer de la part d’un autre pensionnaire. La seule parenthèse heureuse de sa vie, il la doit à sa grand-mère, avec laquelle il vit quelques années, à Marseille. A la mort de cette dernière, il retourne chez son père, à Paris.

Et puis ce miracle, en 2004. Pris de remords, le meurtrier de Marie-Agnès Bedot se dénonce. L’ADN de David Sagno, un SDF, est retrouvé dans les prélèvements effectués sous les ongles de la victime. Une empreinte génétique, qui l’accuse aujourd’hui, sauve Marc Machin.  Au procès de Sagno où il est entendu, le voilà qui sanglote : « Qu’est-ce que je serais allé tuer une mère de famille comme ça ? J’ai perdu ma mère. Mais ça va pas la tête ! » La justice a honte d’elle-même, alors.

Son innocence est reconnue le 20 décembre 2012 par la cour d’assises de Paris, au terme du long parcours de l’enquête en révision. 

En juin 2014, il obtient 663 320 euros de dommages et intérêts, l’une des plus fortes sommes jamais consenties pour une erreur judiciaire. » (A la Une du Monde – 11.10.2021)

Les commentaires se partagent entre

« Le mieux avec un violent de cette espèce c’est de le mettre quelque part et de perdre la clé. »

« Il y a des gens irrécupérables. On le voit dès l’enfance: ceux qui travaillent mal et se comportent mal à l’école ont un avenir incertains. Le Président Sarkozy avait lancé l’idée du repérage de la délinquance dès 4 ans, que les bien-pensants ont moqué ! (L’opinion est celle d’une inconditionnelle bien connue des contributeurs de N. Sarkozy, qui s’est vu répondre par un lecteur : « Si N. Sarkozy avait été dépisté à 4 ans, aurait- il pu être président ? »)

« Dans ce domaine, il y a des explications et des excuses: les explications on les a (son enfance douloureuse), mais il n’y a aucune excuse. On peut être infiniment triste de ce parcours pendant son enfance, mais cet individu est dangereux et n’a rien à faire en liberté. »

et, les plus nombreux

 « C’est ce qui s’appelle avoir tout faux. N’avoir rien fait en suivi financier, matériel et surtout psychologique… Notre société, Notre système n’a rien fait correctement. Et maintenant il ne reste plus qu’a le mettre en prison. Quel gâchis… »

« Il aurait dû être suivi. Avec une existence pareille il était traumatisé tout le monde n’a pas la force de se sortir d’une existence pareille. On pouvait mensualiser ce fric au lieu de tout filer d’un coup et un conseiller financier pour le placer. Le Justice est censée œuvrer pour réinsérer les gens, même les coupables et lui était innocent… 6 ans et demi pour un meurtre non commis c’est énorme. »

J’y vois pour ma part un exemple de la réticence à poser la question de la causalité, voire son refus. D’où le « il n’a pas d’excuse » qui résonne comme le contrepoint du déni de l’importance de l’environnement au motif qu’il induirait mécaniquement des comportements prévisibles démentis par le réel. C’est ce dont témoignent par exemple ces mots de l’avocat de la famille de la jeune femme assassinée, après qu’il fut relevé de sa condamnation : «  Il faut que vous tourniez cette page. Que le regard qui a été porté sur vous (…) vous donne la force de ne plus vous considérer comme une victime, mais comme un homme responsable, libre de faire ou de ne pas faire. A partir de maintenant, tout ce que vous ferez sera de votre responsabilité. »

Comme si l’acquisition de la responsabilité était liée à un événement, en l’occurrence un retournement de situation, qui jouerait le rôle de la grâce divine.

Que Marc Machin ait été reconnu innocent du meurtre qui lui avait valu deux fois une condamnation aux assises n’en faisait pas pour autant un homme équilibré dont les traumatismes initiaux auraient miraculeusement disparu avec les 663 320 euros* après six années de prison. La manière dont lui a été donnée cette somme considérable n’a pu être pour lui qu’une incitation à l’irresponsabilité (de fait, il l’a « dépensée en totalité  en voyages, hôtels, parfums, prostituées, stupéfiants… Le fisc n’a retrouvé aucune trace d’un investissement immobilier ou autre ») qu’il a vraisemblablement perçue, un peu comme l’enfant perçoit derrière l’absence de rigueur intelligente l’incitation à la permissivité.

*L’étonnante précision de la somme (par exemple, pourquoi 320 et pas 321 ?) indique un savant calcul dont les critères ne sont sans doute pas très éloignés de ceux qui constituent la volonté comme créatrice de liberté (cf. « Quand on veut on peut »).  

Coup de cœur

Pour ceux qui, comme moi, découvrent tardivement certaines Amériques : sur Youtube, la chanson berbère (A Vava Inouva) du chanteur compositeur Idir récemment disparu. Deux versions :

– l’originale > Idir A Vava Inouva version originale et aussi celle, toujours d’Idir, dont la pochette porte le titre Kabyle

– version plus orchestrée : Zahra A Vava Inouva.

Le thème : dans une chanson à sa fille, demande au papa (vava)  Inouva d’ouvrir les portes des souvenirs d’enfance. La famille, les activités traditionnelles, les histoires racontées…

La loi divine et la loi de la République

« Interrogé sur Franceinfo, le président de la Conférence des évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, a confié : « Le secret de la confession s’impose à nous et, en cela, il est plus fort que les lois de la République. Parce qu’il ouvre un espace de parole libre, qui se fait devant Dieu. » (A La Une du Monde – 07.10.2021)

Ma contribution

Qu’un responsable catholique puisse dire que la loi divine (= Dieu est grand, il est le juge suprême et son prêtre est sacré) l’emporte sur celle de la république (un islamiste jugé pour un crime disait la même chose) est significatif d’une confusion encore vivace dans la société (dont le pouvoir politique) entre le domaine privé et public. Autrement dit le non-respect du principe de laïcité qui assigne « croire » au domaine privé et fait du savoir le seul discours public possible et enseignable. Si nous n’en avons pas fini avec l’âge théocratique de la transcendance, c’est que nous refusons encore d’admettre que la mort est de l’ordre du savoir, donc matière d’enseignement à l’école, comme tout le reste. Tant que nous ne déciderons pas de reconnaître la mort telle qu’elle est (le cadavre et rien d’autre) nous entendrons des assertions comme celle de l’évêque, dont on peut se demander si, tout bien considéré, elle n’est pas de l’ordre du délit.