Journal de vacance (19,20,21,22 juillet)

Quatre jours, dont deux consacrés aux préparatifs et deux passés sur les routes. Remplir les valises et tenir le volant ou taper sur le clavier de l’ordi, il faut choisir.

Avant de partir, j’ai reçu du journal Monde une publicité pour un numéro spécial consacré à Gotlib. Il (le journal) ne pouvait pas savoir que j’ai connu, disons intimement, Marcel Gottlieb. Quand je l’ai rencontré – en 1998 – , il ne dessinait pratiquement plus et consacrait son énergie à la rédaction des éditoriaux du magazine Fluide Glacial qu’il avait fondé avec un ami, après l’Echo des Savanes créé avec Claire Bretécher et Mandryka.

Quand je dis intimement, c’est au point de partager sa passion pour les pois cassés (mais oui, les pois cassés, vous essaierez, c’est très bon, surtout quand on aime), les discussions grammaticales, le whisky dont je ne dirai pas que c’était un Aberlour de 10 ans, et les huîtres plates dont je ne dirai toujours pas qu’elles sont de Belon. Et Brassens dont il ne supportait pas la moindre critique. Et aussi le cinéma et les discussions interminables avec ceci (n’oubliez pas de lire avec l’accent parigot qu’il maîtrisait parfaitement) :

– J’ai vu (peu importe le titre). C’est génial. Le mec, il joue dans un autre film tout aussi génial… quel titre déjà…  ah, merde, je me rappelle plus…

– Quels autres acteurs ?

– Ben, il y a celle qui joue dans… ah, merde, je me rappelle plus…

Et ainsi de suite avec des rires à n’en plus finir à la poursuite de la mémoire infernale.

Il consacrait alors son énergie (oui, je l’ai déjà dit) aux éditoriaux de Fluide Glacial avec de plus en plus de difficultés pour trouver un sujet. C’était même devenu un sujet d’éditorial. Enfin, une fois, ça va, mais pas plus.

Avec Ma vie en vrac et J’existe, je me suis rencontré (il raconte notamment comment il a échappé à la rafle qui a conduit son père dans les camps nazis où il est mort), il m’avait offert les deux tomes, intitulés Jactances (chez Flammarion), recueils de ces éditoriaux.

Je vous invite à les lire. Notamment celui où il met en scène Claire Bretécher. Une conseil : faites pipi avant.

Je l’ai vu dessiner sur un de ses albums une dédicace pour un ami qui me l’avait demandé. Un spectacle inoubliable de grâce, de légèreté, de précision. Le complément d’un humour qui ne reculait devant aucun interdit, et qui n’aimait rien tant que pourfendre la bêtise – lui préférait dire la connerie.

Journal de vacance (16,17,18 juillet)

Rudes journées où l’on voit que le changement climatique n’est pas une théorie. La tentation est forte de dire qu’il fait chaud en été, qu’il y a déjà eu des incendies… bref, qu’on est dans le « normal », un cadre connu, maîtrisé, avec des repères cycliques, fixes, rassurants. Quoi ?… Pardon ?… Ah ! Coué ! Hum… Il y a peut-être bien un peu de ça. Après tout, si ça aide. A quoi ? Vous êtes bien curieux.

S’il vous plaît, un pas, et encore un pas, bien posés sur la terre. Et puis un fauteuil pour se reposer et penser au pas qu’on a faits et à ceux qu’on fera. Ou pas.

Ça, c’est pour les trois jours.

Autrement, il y a le président à Pithiviers et la rafle. J’en ai déjà amplement parlé les jours précédents.

Il y a quelque chose que je n’aime pas. Ou plutôt deux.

La première, elle revient toujours dans les commentaires, c’est ce qu’on appelle  « devoir de mémoire » qui me semble une aberration. Si la mémoire – je parle de la commémoration, mais pas seulement – est un devoir, du genre « il faut », cela revient à dire qu’on n’en a pas envie, que ça ne correspond à aucun désir. Je vais dénoncer des crimes parce qu’il le faut ? D’où la question corollaire : que deviendra le problème le jour où les survivants auront disparu ? Même aberration. Le témoignage est un plus, il n’est pas l’essentiel.

Ce n’est pas seulement affaire de sentiments, mais de vie.

La deuxième, est la formule présidentielle « éclipse de l’humanité » utilisée pour caractériser cette période et plus particulièrement la rafle du Vel d’Hiv.

Si ce n’est pas l’humanité qui a prémédité et accompli ce crime, qui est-ce ?

Journal de vacance (14 et15 juillet 2022)

Hier 14 juillet.

Je n’ai pas regardé à la télévision le défilé militaire du 14 juillet (est-ce qu’il n’y aurait pas d’autres moyens de célébrer la fête nationale que de montrer ses muscles au pas cadencé ?) je n’ai pas regardé non plus depuis ma fenêtre le feu d’artifices tiré à côté de chez moi (je n’aime pas la joie artificielle ; en résumé pas du tout tendancieux, les gens arrivent, boum ! boum ! oh ! ah ! et ils repartent).

En revanche, j’ai regardé le deuxième match de l’équipe de France féminine, contre la Belgique. Je ne dirai pas que les Belges avaient la frite, ce serait de l’humour à la petite bière et j’aime pas me faire mousser, non, je dirai plutôt que les Françaises ont manqué du coup de reins (oh !) qui leur avait si bien réussi contre les Italiennes. Il faut dire que la défense italienne avait été pleine de trous. Les Belges, elles, les ont bouchés (les trous) et les attaquantes françaises n’ont pas réussi leurs combinaisons (s’il vous plaît !). Et puis, quand les dieux du foot (mais oui !) ne sont pas avec vous, tout arrive, même un ratage de pénalty. La poisse, quoi ! Cela dit, elles ont quand même gagné et se sont ainsi qualifiées pour les quarts de finale.

Reste à savoir ce qui se passe dans les têtes et les chevilles des joueuses quand le dithyrambe est excessif.

Aujourd’hui, 15 juillet.

Après E. Macron et B. Johnson, Joe Biden va rencontrer Mohammed Ben Salman Al Saoud, le prince héritier saoudien dont les services secrets américains assurent qu’il a organisé l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le 4 octobre 2018, au consulat saoudien d’Istanbul. Alors candidat à l’élection, J. Biden avait dit, avec beaucoup de force et d’émotion, qu’il traiterait cet état en paria.

Seulement, il y a l’invasion de l’Ukraine par la Russie et des problèmes de pétrole, entre autres.

Ce n’est pas tant la question de la réalpolitique qui est en cause que les déclarations morales faites la main sur le cœur qui contribuent à dévaloriser la parole des hommes politiques. Oui, oui, cause toujours.

Journal de vacance (13 juillet 2022)

Vu, hier, dans le journal d’Arte, Joe Biden commentant les images envoyées par le télescope James Webb avec ces mots « « Ces images vont rappeler au monde que l’Amérique peut faire de grandes choses ». Je ne sais pas si les habitants des USA ont entendu qu’il y avait Canada dans Amérique, mais il est peu probable qu’ils aient entendu Europe, partie prenante, comme le Canada, dans les travaux de recherche et de technologie qui ont créé et mis ce télescope en orbite autour du soleil.

Le président démocrates des USA se comporte ici exactement comme D. Trump, il y a trois ans, avec sa « force spatiale », pour rappeler au monde les grandes choses dont sont capables les Américains.

J’ai re-regardé hier aussi La charge héroïque (John Ford). Le récit s’apparente à celui de l’épopée, les dieux ayant changé leurs noms pour prendre ceux des Nordistes vainqueurs et désormais détenteurs du pouvoir.  

 Compte tenu de la plongée dans l’espace-temps rendue possible par le télescope, le monde et les grandes choses prennent une tout autre dimension. Le leadership américain aussi par la même occasion.

Est-ce qu’il n’en aurait pas pris une d’un genre différent, plus intéressante en tout cas du point de vue de l’apaisement général, si le président avait mis l’accent sur l’importance de la coopération internationale ? En souhaitant même qu’elle s’élargisse… Mais là, je rêve.

Dans le film, J. Ford fait dire à l’un de ses personnages qu’il aurait été préférable d’associer le général Lee – sudiste vaincu – au pouvoir. Et le personnage principal, porte-parole du réalisateur, acquiesce.

Mais J. Biden n’est pas J. Ford. Là, je ne rêve plus.

Journal de vacance (12 juillet 2022)

Hier soir, sur FR3, les deux documentaires (cf. article Vacance du 7 et 8 juillet) sur les rafles de mai 1941 et celle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942.

Il m’est arrivé ici d’évoquer l’absence de construction de problématique pour l’esclavage, la colonisation, le racisme, entre autres. D’où les blocages, notamment avec l’Algérie, soixante ans après la fin de la guerre. Les exemples sont multiples : le Congo de Léopold II,  le racisme aux USA etc.

Hier, les deux émissions proposaient une problématique : celle de l’identité nationale.

Certains des juifs arrêtés par la police française les 16 et 17 juillet 1941, dont certains avaient combattu en 1914-18 et obtenu des décorations militaires, disaient qu’ils ne risquaient rien dans le « pays des droits de l’homme », des Lumières, de Voltaire, Diderot, Rousseau. Une dame raconte que l’enfant qu’elle était alors croyait qu’il s’agissait de voisins importants qu’il suffisait d’aller chercher pour être tiré d’affaire.

S’il faut dire quelle fut la pire des abominations toutes plus insupportables les unes que les autres, je dirai qu’elle se trouve dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, le jour où les mamans furent séparées de leurs petits enfants pour être déportées et gazées à Auschwitz juste avant qu’ils ne le soient eux-mêmes.

Ce jour-là, parmi tant d’autres, qu’était « le pays des droits de l’homme », qu’était le « le pays des Lumières » ?

Deux formules dont le réel de ces femmes et de ces enfants séparés pour être assassinés montre la vanité.

Il y a eu dans notre histoire ceux qu’on a appelés,  après coup, les Lumières, oui, il y a eu la proclamation des droits de l’homme, oui, mais l’affirmation que ces deux moments historiques constitueraient notre identité reçoit en pleine figure les wagons plombés des mères arrêtées par la police française sur ordre du gouvernement français de Vichy (P. Laval autorisa la déportation des enfants de plus de deux ans, contre l’avis – tactique – des occupants) suivis des wagons plombés de leurs enfants à destination des chambres à gaz d’Auschwitz.

Plusieurs fois, il est arrivé au président de la République de s’adresser à la télévision aux citoyens français pour leur faire part, avec beaucoup de gravité, de décisions d’ordre sanitaire.

Que ne lui est-il venu à l’esprit de les inciter avec la même solennité à regarder ces deux documentaires historiques en précisant qu’ils leur permettraient de comprendre et réaliser ce à quoi peut conduire le mythe de l’identité nationale, sans parler de la préférence nationale ?

Journal de vacance (10 et11 juillet 2022)

Hier soir, j’ai regardé les filles. Pas dans la rue, non, sur mon écran de télé,  les filles de l’équipe de France qui jouaient contre celles de l’équipe d’Italie. On dit les filles, comme on ne dit pas les garçons quand il s’agit des mecs, « les hommes de Didier Deschamps » comme les appellent les journalistes… Ça fait pas un peu guerre ?

Entre les deux – les filles et les garçons jouant au football – c’est à peu près comme le jour (les filles) et la nuit (les autres). Quand les garçons marquent un but – si, si,  ça arrive – ils ont des comportement d’hystériques (je dis ça pour être sûr d’être compris), se sautent dessus, se mettent en tas, n’en finissent pas de faire les intéressants, comme s’ils venaient d’accomplir un exploit.

Les filles, elles, sont tout en retenue, calmes, souriantes, comme si elles jouaient. Ah, oui, parce que le foot, il faut le rappeler, c’est un jeu. Quand on les voit, eux, on a tendance à l’oublier, ou plutôt à croire qu’il s’agit d’un jeu dans le jeu ; c’est à celui qui réussit la plus belle imitation de la douleur la plus grande. Pour ça, rien à dire, ils sont parfaits ! Les filles, elles, tombent et, sauf cas vraiment grave, se relèvent. Eux, se roulent par terre avec des mimiques qui vous donnent envie d’aller étranger celui qui a osé s’en prendre à la France, ou alors de jeter votre poste par la fenêtre, et quand ils ont fini de se rouler, de se relever en boitillant un peu parce que quand même, ils passent leur temps à essayer de tricher, à contester les décisions de l’arbitre quand elles sont prises contre eux.

Elles, jamais. Elles jouent.

Elles ont gagné 5 buts à 1. Le Monde de ce matin titre « La France écrase l’Italie ». J’ai aussitôt jeté un coup d’œil sur Google Map : l’Italie d’aujourd’hui est comme celle d’hier, ni plus grande ni plus petite, ni plus haute ni plus basse, pas du tout écrasée. Le journaliste précise plus loin que les Italiennes « ont eu le mérite de sauver l’honneur » en marquant un but. Il ne précise pas le lien entre honneur et jeu.

J’ai l’air de plaisanter, mais le fait est que je me suis surpris – enfin, pas vraiment – à ne pas être « neutre » mais à sentir vibrer une fibre (nationale ? patriotique ?… non, mais c’est pas vrai !) de manière jouissive « positive » alors qu’elle l’aurait été peut-être de manière « négative » (genre maso, si vous voyez ce que je veux dire) si c’est la France qui avait été écrasée comme une pomme de terre.

Non, mais, qu’est-ce que vous voulez que je dise après un tel constat déprimant de bêtise ?

Allez les bleues ? Mais il y en a qui sont toutes noires ! Alors que les Italiennes, elles, sont toutes blanches comme le blanc de leur maillot qui est blanc comme un macaroni !

Allez les noires, les blanches, les métisses et les pas métisses !

Allez, les filles, continuez à jouer comme ça !

Agrandissez même le plus possible les terrains de jeu. A vous  voir, on déteste un peu plus encore la guerre des mecs.

Journal de vacance (09.07.2022)

J’ai trouvé un départ de vacance ! De vide, oui. Je vous assure qu’il ne s’agit pas d’un gag, ni d’une plaisanterie. Non, c’est très sérieux. L’extrait ci-dessous est tiré d’une longue interview de Gérald Darmanin publiée dans Le Monde de ce samedi 9 juillet. Je vous assure que c’est vrai.

« J’ai toujours dit que l’on devait avoir, comme E. Macron nous l’a demandé, davantage de pâte humaine et de contact dans notre politique. On s’était, à l’époque, moqué de moi lorsque j’avais dit :  « Il faut plus de bistrots et moins de visio. » (…) N’être que dans l’émotion, c’est démagogique. Mais n’être que dans la rationalité, c’est parfois être éloigné de ce qui fait le principal de la politique, c’est-à-dire les gens. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen parlent aux tripes. Dans la majorité, nous devons aussi parler aux tripes des Fronçais, mais différemment.(…) Nous devons être dans l’émotion positive, l’empathie, l’écoute… C’est ça la politique. »

Le premier problème posé est donc celui du rapport entre le bistrot et la tripe. A Caen ou dans les bouchons lyonnais (ah, le tablier de sapeur !), oui, bon, d’accord, c’est évident, mais ailleurs ?

Et pourquoi cette opposition entre bistrot et visio ? Une question de rime ? G. Darmanin taquinerait-il la Muse de la poésie ? Entre nous, ce serait plutôt une rime pauvre, sinon misérable.

Ensuite, on entre dans le gras du sujet (encore que la bonne tripe ne soit pas grasse, mais c’est une autre question) : « ce qui fait le principal de la politique, c’est-à-dire les gens ». Et si j’ai bien suivi, le principal des gens étant leurs tripes, le principal de la politique, c’est donc la tripe. Plus précisément, la tripe française ! Oui, Mossieu, la tripe française ! Elle n’est pas tricolore, d’accord, mais elle est de par cheux nous, vingt dieux ! , rien à voir avec la panse de brebis farcie écossaise, autrement dit haggis, qu’on mange en kilt en serrant les genoux (en kilt, je vous demande un peu !) au son de la cornemuse, alors que la tripe française, Mossieu, se mange dans les bistrots sans visio, accompagnée d’un kil de rouge (à Lyon on dit un pot de Côtes ou de Beaujolais) et d’une baguette qu’on sauce dans la sauce, et hop !

Je vais quand même relire la République de Platon pour voir s’il parle des tripes des Athéniens et de l’émotion positive que c’est ça la politique.

Journal de vacance (7 et 8 juillet 2022) 

A la recherche estivale de la vacance, trois rencontres radiodiffusées sur France Culture.

Hier, celle de deux mathématiciens lauréats de la médaille Fields : Hugo Duminil-Copin qui vient de la recevoir, et Cédric Vilani, médaillé y a douze ans,  dont le dialogue donne envie d’aimer mathématiques. Oui, on peut aimer à tout âge, mais quand on vous a dit et répété que vous étiez nul en amour de maths, difficile de larguer les amarres.  Donc, un vrai bonheur d’écouter ces deux hommes révéler la capacité humaine de construire des ponts entre le réel et l’abstraction. Par exemple, entre l’eau qui passe sur le café (ça, c’est le réel) et les équations de la porosité (ça, c’est l’abstraction). Il me semble que je me représente assez bien la problématique, ce qui est déjà beaucoup pour un handicapé du cœur mathématique. Ne m’en demandez pas plus.

Les deux autres rencontres sont nettement moins réjouissantes.

D’abord, l’historique de QAnon (Mécanique du complotisme – 19 h 00). En novembre 2016, au cours de la campagne Donald Trump <> Hillary Clinton, furent publiés des courriels censés prouver l’existence d’un réseau de pédérastie impliquant H. Clinton et les démocrates (le comportement de Bill Clinton, proche de J. Epstein, facilita la diffusion de rumeur). A l’origine, un membre de l’équipe d’H. Clinton, chargé de récolter des fonds pour la campagne électorale et des messages qu’il envoya à la pizzeria  « Cheese pizza »,  interprétée par les complotistes comme « Child Pornography » : la pizzeria était censée être un lieu où étaient séquestrés des enfants avant d’être livrés à des réseaux de prostitution et de trafic, s’ils n’étaient pas sacrifiés dans des cérémonies sataniques.  Un homme, convaincu par la rumeur,  vint, armé, dans la pizzeria, pour libérer les enfants. Il ne trouva rien… et QAnon annonça que c’était bien la preuve de la puissance de l’organisation pédocriminelle !

Il fut rappelé au cours de l’émission qu’une rumeur semblable s’était répandue en Angleterre : William, un enfant de douze ans, avait été retrouvé mort, atrocement mutilé dans une forêt près de Norwich. Les parents accusèrent les Juifs. L’affaire fut close par le shérif, mais la rumeur persista, des pèlerinages furent organisés sur la tombe de l’enfant, des miracles annoncés. Il y eut un nouveau shérif, un nouvel évêque, et quarante-cinq ans plus tard, les juifs de Londres et de Norwich furent massacrés pour venger le meurtre de William. Ces événements eurent lieu en 1144, 1189 et 1190.

Autrement dit, presque mille ans sans vacance de complotisme. Au moins.

Aujourd’hui, enfin,  la rafle du Vel-d’Hiv des 16 et17 juillet 1942 (13000 personnes arrêtées par la seule police française – avec, en guise de raffinement, la séparation des enfants, de nationalité française, de leurs parents), racontée par les invités des matins d’été, Jérôme Prieur et Laurent Joly pour leur film  Les suppliques  qui sera diffusé le lundi 11 juillet prochain sur France 3 lors d’une soirée consacrée à cet événement.  Les suppliques sont des lettres envoyées par les proches des « raflés », ces deux jours, ou en mai 1941 (les juifs avaient été convoqués dans les commissariats sous le prétexte de régularisation) notamment leurs enfants,  pour obtenir leur libération. Là, il faut s’accrocher. Entre ce que n’imaginent pas ceux qui écrivent et le réel que nous connaissons, il y a le pathétique de ces malheureux, l’immense colère contre ceux qui osèrent tuer des hommes pour ce qu’ils sont. A la lecture de la lettre de ce petit garçon de onze ans qui plaide la cause de son père malade en s’excusant de ne pas très bien s’exprimer, il faut vraiment s’accrocher. Quand je rapproche ça de la problématique QAnon et de celle des verrous qui ont sauté pour rendre audible le discours du RN, je ne sais pas très bien à quoi… Si, peut-être à ces policiers des 16 et 17 juillet qui ne voulaient pas et qui ont fait ce qu’ils ont pu pour ne pas « réussir » l’opération orchestrée par Vichy ; le nombre d’arrestations prévues était de près de quarante mille ; les deux tiers ont pu échapper à la rafle ; les autres…

 La France – c’est quoi exactement l’identité française ? –  a occulté la rafle pendant vingt ans : après la guerre et jusqu’à sa destruction en 1959, il y eut dans le Vel d’Hiv les 6 jours cyclistes (jours et nuits), des fêtes, des meetings politiques…

Cabu (assassiné le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo) raconte dans une interview diffusée dans l’émission, qu’il avait gagné un vélo à un concours de dessin. Il était allé le chercher au Vel d’Hiv, et avait assisté aux 6 jours, sans savoir à quoi avait servi le vélodrome. La commémoration nationale ne commença qu’en 1966. Entre 1944 et 1966, c’était quoi, exactement, la France ?

Demain matin, tôt, je m’accroche au guidon de mon vélo.

Journal de vacance (6 juillet 2022)

Hier, avant le journal de 19 h00 de France Inter, un billet du directeur de la rédaction, Jean-Marc Four, sur le rapatriement de Françaises parties rejoindre Daesh en Syrie, et de leurs enfants. Une analyse qui réconcilie ceux qui ont besoin de l’être avec le discours radiodiffusé – je ne regarde plus la télévision depuis des années, excepté le journal de 19 h 45 sur Arte, parfois l’émission 28’ qui suit.

J’avais déjà écouté les billets de ce journaliste et souvent constaté la même finesse et la même pertinence, confirmées ici par la réaction imbécile d’un député RN selon lequel ces rapatriements sont un « crime contre la sécurité ». Quand la bêtise le dispute avec l’ignoble. Ou alors l’inverse.

Ce qui reste inacceptable, pour moi, est le comportement du président et du gouvernement français qui ont procédé jusqu’ici au cas par cas et en catimini, selon des critères mystérieux, et qui laissent encore environ deux cents femmes et enfants dans des conditions de vie inacceptables.

« Elles n’avaient qu’à pas… » résonne comme l’écho de « que messieurs les assassins commencent » lancé aux abolitionnistes de la peine de mort.

Et voilà la transition avec la situation carcérale, en particulier l’accès aux soins des détenus dénoncé par l’Observatoire International des Prisons (OIP). Quand on entre dans ce monde par le biais de l’information, on peut se demander, et avec effroi pour ce qui me concerne, quelles sont les fameuses valeurs dont se réclame le pouvoir politique. Jean-Marc Four évoquait avec raison Victor Hugo dans son billet. Hugo avait construit une cohérence entre ce qu’il disait et ce qu’il faisait, jusqu’à choisir l’exil. Je ne suis pas sûr que ceux qui détiennent le pouvoir soient mus par la même exigence.

Quels traumatismes affectent les enfants qui depuis des années vivent dans des camps, auxquels s’ajoute, pour ceux qui y demeurent encore, le questionnement sans réponse d’un tri incompréhensible ? En quoi les enfants sont-ils responsables des erreurs et des crimes de leurs parents ?

Ça, c’était la vacance d’hier. Ce matin, sur France Culture, un psychiatre expliquait, entre autres, le système des codes qui permet à l’administration de rentabiliser les soins, notamment en psychiatrie. Cette fois, ce n’est pas Hugo, mais Kafka, ou alors Ionesco.

Après, heureusement, il y a la bicyclette et les petites routes montagneuses des Cévennes avec les cigales et, au bout, l’épicerie-café du village qui propose un café pour 1€. Un café généreux tiré à la machine, excellent. Là, aucune vacance. D’accord, on ne voit pas les Champs-Élysées, ni l’Arc de Triomphe, seulement la montagne cévenole. C’est nettement moins plat, mais quand on redescend, je vous laisse imaginer l’air !

(à suivre)

Journal de vacance (4 et 5 juillet 2022)

Vacance au singulier, oui, dans le sens où, par exemple, un poste non occupé est dit vacant. On parle aussi de la vacance du pouvoir. Là, il s’agit d’une vacance autre que je ne parviens pas à identifier. Je sens un vide de quelque chose… mais quoi exactement ? Si vous avez une idée…

Hier (04.07.2022). j’avais commencé un article sur le mode désabusé – non, ce n’était pas l’objet de l’article, mais sa tonalité – sur ce que je venais d’entendre à la radio – voilà, ça, c’est l’objet – et puis, comme le désabusé devenait de plus en plus désabusé – après coup, je me demande si, en dépit de tout ce qui va très bien, ce désabusé n’aurait pas à voir avec la guerre en Ukraine, au Yémen, les massacres dans l’ouest africain, les fusillades de masse aux USA, la pandémie, l’effondrement d’un glacier dans les Dolomites, la sécheresse de la plaine du Pô, les inondations en Australie… mais peut-être bien que je vais chercher la petite bête  – , je me suis dit qu’il y avait peut-être une autre manière d’aborder cette époque de l’année où vacance s’emploie surtout au pluriel. C’est à cause du Front Populaire.

C’est ainsi que m’est venue l’idée d’écrire un journal. Le rapport ? Aucune idée. Si votre plume vous démange, manière de parler, le blog vous est ouvert.

Hier, donc, dans les Matins d’été de France Culture, des psychiatres dressaient, après les urgentistes, un état des lieux alarmant : manque de praticiens (départs vers le privé), fermeture de lits, longues listes d’attente… pour des patients de plus en plus nombreux et jeunes.    

Après eux, et pendant plus d’une demi-heure, l’auditeur a eu droit au constat mille fois répété depuis les élections, cette fois déroulé comme s’il s’agissait d’une nouveauté par Nicolas Baverez (éditorialiste au Figaro et au Point): tout, absolument tout sur les stratégies et tactiques possibles du gouvernement et des oppositions,  mais rien, pas un mot, sur les causes de cette situation politique atypique, dont l’abstention majoritaire n’est pas le moindre composant.  J’ai entendu le récit au premier degré d’un monde clos, étranger au monde de la vie quotidienne, peuplé d’êtres appelés « politiques », vivant entre eux, déconnectés, décrits par un éditorialiste lui-même déconnecté de la problématique des causes. De nombreux « politistes » – c’est un très beau néologisme – avaient parlé de campagne électorale faible, voire d’absence de campagne électorale, une façon de réduire l’électeur à un esquif sans gouvernail qui vogue au gré des vents, ce que certains ne manqueront pas de justifier par « Ah ! les gens, vous savez… ! »

Pourquoi N. Baverez à la radio, tout seul pendant une demi-heure ? Pourquoi pas un autre ? Et pourquoi ces questions complaisantes du journaliste sur l’écume des choses ? Tout cela fait beaucoup de déconnexions…

Même questions pour l’invitation, aujourd’hui (05.07.2022) de Martial Foucault (Professeur de sciences politiques et directeur du Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po). Une autre demi-heure de commentaires/récits du même ordre, sur les nouveaux rapports des forces dans l’Assemblée Nationale, pas le moindre discours/analyse des causes.

Deux matins de suite…

Beaucoup de commentateurs ont dit que les électeurs avaient élu, de fait,  l’assemblée dont aurait accouché une élection à la proportionnelle.

Bon. Mais est-ce que le mode de scrutin ne contribue pas à déterminer plus ou moins le vote ? Est-ce que le vote est le même s’il concerne des listes politiques ou bien des individus qui – les médias l’ont dit et répété – doivent réunir au premier tour au moins 12,5% des inscrits pour pouvoir accéder au second ? Du point de vue des intentions, le résultat d’une élection sur le mode proportionnel est-il comparable à celui d’une élection uninominale majoritaire à deux tours ? Et qu’est-ce que tout cela peut signifier ? D’autant que le résultat est une configuration inédite.

Ces problèmes sont traités dans les médias sans construction de problématiques, par énumération et constats, comme si la vie n’était que juxtaposition, et comme si la causalité se réduisait à l’immédiateté des situations : s’il est vrai que la politique comptable de l’hôpital publique aggrave la déréliction, encore faut-il se demander pourquoi elle existe. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Idem pour les résultats des élections, présidentielle et législatives.

Heureusement, il y avait, pour finir, Françoise Combes (Astrophysicienne à l’Observatoire de Paris, professeure au Collège de France et membre de l’Académie des sciences) qui nous a mis la tête dans les étoiles.

Madame Borne, première ministre, va prononcer un discours de politique générale sans demander un vote. Le porte-parole du gouvernement a justifié cela en disant avec beaucoup de conviction que la confiance ne se décrète pas. Non, ce n’est pas de la langue de bois.

(à suivre).