Flux de l’extrême-droite

En mai 1945, qui aurait imaginé que quatre-vingts ans plus tard,  l’idéologie d’extrême-droite reviendrait en force en Europe ?

L’avocat du diable rétorquera que le RN en France, Fratelli d’Italia en Italie, le parti des Démocrates en Suède, Vox en Espagne etc. n’ont rien à voir avec le nazisme d’Hitler et les différents fascismes du siècle dernier, dont celui de Mussolini. Si certains Italiens disent que l’action politique de Mussolini n’a pas été que négative (n’a-t-il pas construit la ville de Littoria – aujourd’hui Latina – en asséchant des marais ?), c’est avec un implicite invoquant une honnêteté intellectuelle qui oblige à reconnaître aussi qu’Hitler a construit de belles autoroutes et fabriqué la première Volkswagen.

Bref, un simple problème de type rapport bénéfices/inconvénients. De ce point de vue, si un tremblement de terre détruit beaucoup, il garantit en même temps l’emploi des travailleurs des entreprises de reconstruction. La sagesse des nations ne dit-elle pas qu’ « A toute chose malheur est bon » ? Ou qu’ « On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs » ? Purger, assainir, purifier… les mots ne manquent pas pour le besoin de justifier.

Et puis, Mike Godwin n’a-t-il pas déclaré que plus la discussion est longue, plus elle se rapproche du point où l’on évoquera le nazisme et Hitler ? Une sorte de t.o.c. à en croire certains qui oublient peut-être de se demander quel était le point de référence équivalent avant 1933. Sauf à prétendre que le nazisme est de l’ordre de la génération spontanée, autrement dit qu’il s’explique par lui-même et qu’il est donc en soi une exception historique.

J’ai à plusieurs reprises défendu l’analyse selon laquelle l’idéologie d’extrême-droite est celle d’une régression mortifère dont les étapes sont imprévisibles :  si on sait sans le moindre doute de quelle ingéniosité sont capables les hommes pour se massacrer, nul (y compris les chefs qui jouent le rôle de l’apprenti sorcier) ne connait à l’avance le chemin précis que prendra l’établissement de la « préférence nationale », du « nous sommes chez nous » etc., ni les étapes par lesquelles il passera. L’Histoire nous en fournit maints exemples à des niveaux de dévastation différents.

De même, nul ne connaît à l’avance le seuil à partir duquel les petites machines des peurs/angoisses individuelles se constitueront en une machinerie générale d’angoisse nationale incontrôlable.

Il n’est pas atteint pour le moment, les verrous n’ont pas sauté, mais la pression de la convergence des extrêmes-droites européennes est de plus en plus forte.

Si l’immigration est un catalyseur – et d’autant plus que sa problématique n’a jamais été construite… et elle n’est pas la seule – elle n’est pas la cause de la crise existentielle planétaire qui affecte différemment les pays selon leur propres dysfonctionnements.

Je retarde au maximum la question du que faire ?

Il n’existe pas de miroir de conscience qu’on puisse opposer aux sourires, aux rires, aux cris de ceux qui applaudissent les slogans d’extrême-droite.

Il n’existe pas non plus de rationalité opposable.

Pour soi-même, la seule voix possible, à mon sens,  est celle du refus de la moindre concession aux discours relativistes des « côtés positifs » du fascisme, de l’immigration comme causalité,  de la prétendue distance essentielle des extrêmes-droites actuelles avec le nazisme et les fascismes, donc du bénéfice à attendre de leurs programmes.

Par qui cette voix est-elle audible ?

Je ne sais pas.

Fatigue informationnelle

Dans le cadre de l’émission Et maintenant ? (France Culture) Quentin Lafay recevait ce samedi 17 septembre 2022 Guénaëlle Gault, sociologue et directrice générale de l’Obsoco, (l’Observatoire société & consommation).

Résumé : « Selon une enquête, un Français sur deux souffre de fatigue informationnelle. En clair, il se sent débordé, épuisé ou oppressé, par un flux constant d’information dans lequel il n’arrive plus à faire le tri et qu’il n’arrive plus à transformer en connaissances. »

L’état des lieux est bien connu : d’une part, des chaines de télévision et de radio diffusent 24 heures sur 24 des informations dont la plupart sont reprises « en boucle », d’autre part, les réseaux sociaux en activité permanente publient des opinions sur tous les sujets, à quoi il faut ajouter l’étalement des problèmes personnels sur des sites dédiés, et la présence permanente des smartphones.  

La problématique, telle que je la comprends, est celle d’une esquive de la question existentielle dans ce qui peut apparaître comme la construction d’un rapport avec l’autre ( le monde et les autres dans leurs complexités) mais qui en est un évitement.

Les informations en continu et les réseaux sociaux via l’Internet répondent de manière nouvelle à un besoin archaïque qui peut s’exprimer par exemple par ce qu’on appelle ordinairement « sortir ». Avec la différence que celui qui « sort » finit par rentrer, plus ou moins satisfait ou désabusé par ses rencontres (objet souvent traité par la littérature et le cinéma) alors que l’information continue et les réseaux laissent la porte de la rencontre fermée en faisant croire qu’elle est ouverte.

Si les rencontres de celui qui « sort » n’ont pas pour premier objectif avéré la connaissance de l’autre, en revanche, l’information continue et les réseaux peuvent en créer l’illusion : la répétition médiatique est un écho de la répétition de l’apprentissage du savoir enseigné par le maitre à l’école et les échanges dans le réseau que je connais confondent souvent opinion et idée.

J’expérimente donc de manière critique cette problématique par mes interventions, irrégulières, dans l’espace de discussion du Monde et les articles, réguliers, que je publie dans ce blog.

Ainsi, ce questionnement : pourquoi intervenir dans le réseau du journal, et pourquoi ce blog, alors que le dialogue est l’exception dans l’un (je ne parle pas seulement de mes interventions mais de toutes les autres)  comme dans l’autre ?

Je fournis la même réponse qu’à la question que m’a posée mon travail d’enseignement :  je ne fais rien d’autre (consciemment du moins)  que tenter de proposer des problématiques (la constitution d’une imbrication de problèmes) en sachant qu’elles ne sont pas de l’ordre du dialogue, du moins immédiat, en tout cas avec l’autre, sinon avec soi. Je l’ai expérimenté avec les quelques rares professeurs – lycée et université – qui ont su créer des problématiques dont j’ai constaté qu’elles ont peu à peu diffusé au fil des années leur contenu et leurs questionnements.

Quelques réactions dans le réseau des lecteurs du Monde et dans le blog (relativement suivi malgré son caractère quand même austère) confirment que la création de problématiques (quel qu’en soit le vecteur) est la seule construction, même si, comme le corps, elle peut être bancale, qui permettre de comprendre le vivant.

La reine, le roi et la transcendance

Les réactions attristées de « sujets » britanniques interviewés dans la rue, la foule qui se déplace pour venir saluer la dépouille d’Elizabeth et se déplacera pour ses obsèques, la place accordée par les médias internationaux à la mort de la reine posent la question du sens de ces signes : la personne disparue et celle qui la remplace ne disposent d’aucun pouvoir de décision, elles font partie d’une famille très riche (plusieurs centaines de millions de livres sterling qui se transmettent familialement sans imposition) dont la vie luxueuse est financée en grande partie par l’impôt public.

Dans ce cadre de cette absence de pouvoir, que signifient les carrosses dorés, les uniformes de parade, les apparitions au balcon de Buckingham, les offices à Westminster, tout un décorum qui n’a rien de très différent de celui de Louis XIV ?

La question peut se poser autrement : que manquerait-il aux Britanniques s’il n’y avait ni roi ni reine, ni palais royaux, ni carrosses, ni couronne ?

De quelle nature serait le vide ?

Louis XIV disposait des pleins pouvoirs et il était d’une nature autre que celle de ses sujets : il était de sang bleu,  roi par la grâce de Dieu, mâle et sexué.

Au Royaume-Uni où l’on chante « God save the Queen – maintenant the King », Dieu fut et est toujours la référence essentielle qui, entre autres, justifie l’existence de la royauté.

Le roi Charles est encore censé être l’incarnation de cette transcendance. La différence majeure avec sa mère, est que sa personne ne coïncide plus vraiment, comme Elizabeth a pu l’être – hors-sol, en quelque sorte – avec le personnage qu’il est censé incarner (cf. sa relation avec Diana en a fait un être sexué ordinaire, comme elle le fut, avec la différence qu’elle sut acquérir peu à peu le statut de rebelle généreuse contre un ordre perçu comme hypocrite).

Le problème posé par cette distorsion est celui de la limite du « faire comme si » le roi n’était pas cet être, alors que sa mère sut être la femme pratiquement inconnue, jusqu’à la limite du tolérable lors de la mort de Diana. Les critiques visant son absence de réaction l’ont contrainte alors, pour un moment, à quitter son statut de reine pour exprimer les sentiments d’une femme dont la sincérité ne convainquit pas grand monde.

La popularité de Diana était et est encore sans doute le signe d’un changement de rapport avec le monde de la transcendance, en tout cas une figure sexuée contrastant avec la figure, elle asexuée, de sa belle-mère qui a ainsi permis d’absorber les débordements en tout genre des princes et princesses.  

Mais à quel prix et pour quel bénéfice pour les Britanniques ?

Les conditions de vie sur la planète sont telles, aujourd’hui, qu’elles peuvent faire apparaître le besoin de cette royauté transcendante et costumée comme obsolète, en complet déphasage avec le réel (l’Australie et le Canada envisagent de quitter le Commonwealth), ou au contraire, lui donner une valeur de refuge tranquillisant, comme peuvent l’être les magazines consacrés aux rois et reines qui vivent dans des châteaux.

Une sorte d’opium avec la conscience qu’il en est un.  

Jusqu’à quel seuil de déni ?

CNR

Ce sigle est historiquement celui du Conseil National de la Résistance créé en 1943 par Jean Moulin. Ce Conseil qui réunissait toutes les forces politiques de la Résistance avait un objectif clair : lutter contre l’occupant nazi et préparer la reconstruction du pays après la victoire.

Leur récupération par E. Macron pour ce qu’il appelle le Conseil National de la Refondation (l’éventail des dénominations possibles était pratiquement sans limites) est le signe de ce qui s’apparente à un calcul politicien révélateur soit de faiblesse, soit de duplicité, vraisemblablement des deux.

Personne n’est dupe du message lourdement subliminal dont le premier résultat est un fiasco puisque la totalité des forces politiques d’opposition et la majorité des syndicats refusent leur participation.

Ce qui constituait le ciment du CNR de 1943 était la clarté des deux objectifs rappelés plus haut. Il y avait, d’un côté, la France occupée et collaborationniste, de l’autre la France républicaine. L’ennemi était le nazisme et ses soutiens. C’était donc une question existentielle, de vie ou de mort.

Quel est aujourd’hui l’ennemi qui justifie cette récupération du CNR de 1943 et quelle serai aujourd’hui la question existentielle ?

Quel que soit le problème que l’on choisisse parmi ceux qui sont proposés (climat, école, santé, revenus…),  il est déterminé par les choix politiques, en l’occurrence ceux du parti présidentiel au pouvoir depuis cinq ans. Autrement dit, il n’y a pas d’ennemi extérieur qui mettrait la patrie en danger (la guerre déclenchée par V. Poutine avec ses effets sur les livraisons de gaz n’est qu’un élément de la problématique) mais un système dont les effets délétères devraient conduire à reconsidérer le principe de fonctionnement.

Il n’en est pas question. Il est question de refondation sans qu’en soit précisé l’objet. Et pour cause.

Comment faire croire qu’on refonde une maison sans toucher à ses fondations ?

La mort d’une amie

Elle s’appelait Huguette.

S’appelait… l’imparfait (= non fini), pour indiquer la fin d’une vie, a aussi valeur de durée.

Huguette, donc, pendant 86 ans, jusqu’à ce début d’après-midi du 3 septembre 2022.

Quelle que soit la puissance de la mémoire affective, le vide que crée la disparition physique ne peut pas être comblé. L’absence matérielle est et sera,  là, avec soi, jusqu’à son propre imparfait de durée.

Notre première rencontre eut lieu lors du constat d’un sinistre dû à une fuite d’eau. Notre appartement est situé au-dessus de celui qu’avait occupé sa sœur et qu’occupent de manière intermittente son neveu et ses nièces. Peu après notre installation, il y a huit ans, un nourrice d’eau explosa sur une conduite qui alimente le cumulus. Nous étions en ville, pas très loin, et la personne qui faisait le ménage se trouvait dans l’appartement. Elle m’appela.  En un quart d’heure j’étais là. Je n’ose imaginer les conséquences – la fuite était importante – si l’incident s’était produit lors d’une absence de plusieurs heures et sans personne pour donner l’alerte.

Comme la quantité d’eau épongée n’était pas importante, j’en conclus que la plus grande partie s’était infiltrée dans l’appartement du dessous. J’appelai une des nièces que j’avais rencontrée quelques semaines auparavant. Elle me donna le numéro de téléphone d’une tante qui habitait en ville et disposait de la clef. Je l’appelai et l’attendis devant la porte. Je vis monter une femme grande, mince, droite à la chevelure abondante. Elle ouvrit et nous allâmes constater les dégâts. L’eau qui avait taché le plafond, coulait encore le long d’un mur, sur un meuble et trempait un tapis.

C’est à ce moment-là que, pour moi du moins, la relation s’est nouée. La connaissance intuitive. C’est rien, dit-elle, en m’aidant à transporter le tapis dans la salle de bains.  Ce n’était pas tout à fait rien. Mais c’était beaucoup de l’entendre.

Ce qu’elle dit, la manière dont elle le dit, à propos de cet incident, c’était elle : droite, claire, sans calcul. Telle était Huguette qui, nous confia-t-elle plus tard,  traversait alors un moment très difficile : elle venait de perdre son mari peu après la mort de sa sœur.

Peu à peu, notre relation devint une amitié. Outre les affinités affectives avec notre couple – la marche, le cinéma, les livres, le vin, un voyage ensemble à Londres –   il y eut le fait qu’elle et moi avions eu, dans nos histoires respectives, le même engagement politique, dicté par le même refus du « c’est comme ça » pour le même « idéal » du commun. La post-vérité aujourd’hui très à la mode en particulier depuis Trump dont l’évocation lui mettait des étincelles dans le regard, ne nous intéressait pas. Faire usage de la critique n’est pas se déjuger. Surtout dans le désintéressement.

Sa décision, parfois, de ne pas venir au rendez-vous rituel du vendredi où nous rejoignions au café un couple d’amis, signifiait une tristesse de solitude qu’elle disait simplement, au téléphone, pour se décommander.

Lors d’un de ses derniers anniversaires que nous fêtions chez nous avec ce couple d’amis, elle déclara, avec une émotion à peine contenue, combien elle appréciait notre compagnie et elle me le répéta, me confiant combien nous l’avions aidée à surmonter la peine causées par la mort de sa sœur puis de son mari.

En heurtant nos verres de champagne, nous lui avions dit combien elle nous était précieuse.

Elle l’est encore. C’est en quoi sa disparition matérielle n’est pas une disparition totale. Le vide creusé par sa mort n’est pas un trou noir. Pour nous, pour ceux qui l’aiment et qu’elle a aimés, elle s’appelle toujours Huguette.

Vacances et vacance (suite et fin)

En ce temps-là (que… etc. – voir plus haut) j’étais militant syndicaliste (SNES) avec des responsabilités académiques. Dans la mouvance de mai 1968 (que… etc. – voir toujours plus haut) le débat était vif sur la nature des changements à apporter pour améliorer l’enseignement. Le syndicat insistait – à juste titre – sur les conditions objectives du travail (rémunérations, effectifs, formation pédagogique, entre autres).

J’étais intervenu dans une assemblée générale pour dire que même si tous ces paramètres étaient satisfaits, ils ne suffisaient pas.

J’invitai les camarades qui manifestaient, qui leur surprise, qui leur désaccord, quelques-uns leur intérêt, à se souvenir des conditions dans lesquelles ils avaient suivi leurs études secondaires de second cycle (2nde, 1ère, terminale). Les classes étaient généralement surchargées – quarante élèves en moyenne – ce qui n’empêchait pas certains cours d’être suivis avec la plus grande attention parce qu’ils étaient intéressants, alors que d’autres n’étaient qu’occasion de chahut. Qu’est-ce qui expliquait ces disparités ? Certainement pas une différence de niveau de connaissances, ou de formation pédagogique (quasiment nulle). C’était quoi ?

Je pensais à Jacques, devenu quelques années plus tard – après l’obtention de la licence puis d’une maîtrise (un mémoire + deux nouveaux certificats) professeur titulaire, sans avoir eu à passer un concours et sans avoir reçu la moindre formation pédagogique. Il ne s’agissait évidemment pas d’en faire un modèle, mais de tenter de comprendre pourquoi la réussite du métier d’enseignant (Jacques fut très vite nommé dans un lycée et les résultats qu’obtinrent ses élèves au baccalauréat furent comparables à ceux de ces collègues) ne pouvait s’expliquer par les seuls critères objectifs mis en avant par le syndicalisme en général.

J’expliquai, devant mes camarades syndiqués, que ce que j’appelle la note fondamentale (les connaissances dans une discipline donnée) ne suffisait pas à intéresser, pas plus que la note elle-même, même parfaitement juste, tirée sur la corde du violon. La musique commence avec les harmoniques, à savoir l’ensemble des vibrations produites par le musicien et qui, jusqu’à la limite de la dissonance, donnent à la note fondamentale, la vie, via l’émotion.

Pour l’enseignement, les harmoniques étaient les rapports construits entre la note fondamentale (les connaissances) et le vivant,  autrement dit, la capacité pour le professeur de montrer en quoi l’acquisition de telle ou telle connaissance concerne la vie de celui qui vient au lycée pour l’acquérir. Et cette capacité passe par une formation permanente, pendant l’ensemble de la carrière, qui ne vise pas la note fondamentale des connaissances – c’est au professeur lui-même de la parfaire sans cesse – , mais les connaissances périphériques susceptibles de faire résonner cette note. Jacques était un passionné de musique, et c’est par elle qu’il avait réussi à intéresser ses premiers élèves à Racine. En d’autres termes, il fallait proposer aux professeurs une formation continue et permanente dans d’autres disciplines que celle qu’ils enseignaient.

Ce qui voulait dire – et c’est ce que je dis devant un auditoire peu réceptif, du moins dans sa majorité – que je n’accordais pas beaucoup d’intérêt à la pédagogie, encore moins au pédagogisme – pour ne pas dire que je le détestais – dont nous saoulaient certains inspecteurs/inspectrices et les délégués des Instituts Universitaire de Formation des Maîtres, capables de tenir pendant des heures des discours creux qui me faisaient penser à ceux que dénonçait Rabelais.

Bref, le désir de transmettre un savoir et l’esprit critique sans lequel il n’existe pas, puis la recherche et l’exploitation d’harmoniques qui permettent de construire ce que je pense être l’essentiel, parce que c’est ainsi que fonctionne le vivant, à savoir des problématiques.

Vacances et vacance (suite)

Je ne rencontrai plus Jacques que le lundi après-midi, et brièvement, dans le cours de travaux pratiques de thème latin (traduction d’un texte français en latin), un exercice intéressant pour vérifier moins les connaissances grammaticales que la maîtrise de l’esprit de la langue. Il avait obtenu une dérogation pour les cours magistraux, travaillait seul les auteurs inscrits au programme pour l’épreuve orale et faisait chez lui les versions (traduction d’un texte latin en français) pour préparer l’ épreuve écrite en respectant les conditions de temps imposées.

Il faisait les voyages en train, arrivait juste au début du cours et repartait aussitôt après.

Un lundi où le professeur de latin était absent – il n’y avait aucun moyen de prévenir les étudiants qui découvraient l’information en arrivant à la fac – nous eûmes le temps d’aller boire une bière au Café de l’Université de l’autre côté du Rhône.

Et il me raconta.

Il avait fait acheter par la bibliothécaire vingt exemplaires d’Andromaque et réservé une fois par semaine le gros magnétophone à bandes.

– Je n’avais aucune envie de faire de l’explication de texte traditionnelle. Je voulais seulement qu’ils découvrent la musique de Racine, m’expliqua-t-il. Je ne voyais pas pourquoi ils n’y auraient pas droit. Je les ai fait lire en les enregistrant et en leur faisant écouter leur voix. Je faisais la même chose et nous discutions des différences entre eux, et entre eux et moi. Ça les intéressait.

Un matin, un IPR (inspecteur pédagogique régional) débarqua dans sa classe, et sans prévenir, comme il était d’usage à l’époque. Jacques me dit qu’il eut un moment de panique en voyant entrer cet homme en costume trois pièces accompagné du proviseur. Il n’aurait jamais imaginé qu’un auxiliaire comme lui, nommé pour une seule année, puisse être inspecté. Et puis, « inspecté » avait des connotations de procès, de mise en accusation.

L’inspecteur eut l’air surpris en voyant les élèves en cercle, les uns assis sur les tables autour du magnétophone et de leur professeur. Il s’installa dans un coin de la salle et demanda à Jacques de continuer son cours.

L’émotion passée, Jacques reprit son travail et, me dit-il, finit par se sentir animé d’une sorte d’excitation positive liée à la présence de cet homme qui l’observait en prenant des notes.

Et c’est là que tout, ou presque tout, en tout cas l’essentiel, se joua.

– A la fin du cours, avant l’entretien, me confia Jacques, j’étais heureux. Ce n’était pas de la vanité, mais, comme le jour où le proviseur me fit la proposition de prendre cette classe, le sentiment d’une adéquation. Ce que je faisais me convenait. En d’autres termes,  essentiellement, j’étais joyeux.

Nous buvions une blonde de Leffe – je précise pour ceux qui ne connaîtraient que Heineken – et tandis qu’il inclinait sa chope, je vis nettement ses yeux briller d’une petite flamme.

Quand je dis que tout se joua : l’inspecteur le reçut dans le bureau du proviseur et après lui avoir dit tout le bien qu’il pensait de son travail, lui proposa pour l’année suivante un poste complet de maître auxiliaire.

– Je n’ai qu’un certificat de licence, objecta Jacques .

– Que passez-vous, cette année ?

– Le latin.

– Je vous fais confiance.

En juin, Jacques obtint son certificat de latin. Il était maintenant titulaire d’une demi-licence et avait désormais le statut de maître-auxiliaire à temps complet (18 heures de cours).

Le dernier épisode la prochaine fois.

Vacances et vacance (suite)

Je rencontrai Jacques à l’université de Lyon où nous étions l’un et l’autre inscrits en lettres classiques. En ce temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, il fallait, pour devenir professeur, réussir, après l’obtention du baccalauréat, les épreuves dites de propédeutique qui se préparaient en une année, puis, quatre certificats qui constituaient la licence et qui demandaient deux voire trois années supplémentaires. L’obtention de la licence permettait ensuite de se présenter au bout d’une autre année à un concours (capes et/ou agrégation) dont j’ai dit dans l’article précédent tout le bien que j’en pensais.

Quand je l’ai rencontré, Jacques avait 22 ans, était marié, attendait un enfant pour le printemps et exerçait la fonction de surveillant d’externat (pion) dans un lycée de la région stéphanoise. Il était titulaire d’un certificat de littérature française. Autrement dit, un quart de licence.

Quelques jours après la rentrée, le proviseur de son lycée lui proposa d’assurer, en plus de ses heures de surveillance, les 6 heures de cours de français d’une classe de troisième dite d’accueil dont personne ne voulait en heures supplémentaires. Accueil était le joli qualificatif choisi pour cette classe où était réunie la vingtaine d’élèves de fin de premier cycle qui ne pourraient pas continuer des études secondaires : ils seraient orientés vers un apprentissage ou un CAP ou ce qu’on appelle la vie active, une façon de laisser croire que la vie d’étudiant serait passive. Ou alors, une manière d’enjoliver par l’action ce qui se présentait plutôt comme un grand risque d’inaction. Allez savoir ce qui se passe dans la tête de ceux qui sont chargés d’inventer des étiquettes. Vous vous en doutez quand même un peu, j’imagine.

Jacques n’hésita pas une seconde, il accepta. Les heures de surveillance, celles de cours à la fac et, maintenant, les 6 heures de cours en 3ème le protégeaient assurément du risque d’uniformité, donc d’ennui, puisqu’il est avéré que l’ennui naît de l’uniformité.

La raison raisonnante lui aurait commandé de refuser la proposition pour consacrer le maximum de temps aux études et aux cours de la fac.  Jacques s’était appuyé sur une raison autre, disons, intuitive, et déterminée par le désir. Il avait envie d’enseigner et s’il ne mesurait pas encore l’importance déterminante du désir dans l’acte d’enseignement de ce qu’il aimait, la littérature, il la pressentait.

Il ne calcula rien. Il sentit que le rapport entre ce qui lui était proposé et ce qu’il était, là, maintenant, lui convenait.

Et il décida de commencer son cours par Andromaque de Racine. Parce qu’il aimait Racine, et tout particulièrement cette tragédie. Une double raison amplement suffisante.

Il me confia qu’il n’avait entendu chez ceux qui étaient maintenant ses collègues et auxquels il avait fait part de sa décision, que des avis négatifs. Racine à des 3èmes d’accueil ! Il était jeune, naïf, idéaliste, il allait se planter, comme on dit aujourd’hui, pour évoquer la perte du mouvement.

Attendez un peu pour la suite.

Vacances et vacance

La fin des unes ne signifie pas la fin de l’autre. Ainsi, à quelques jours de la rentrée, il manque quatre mille enseignants, en primaire et secondaire – des postes non pourvus à la suite des concours – ce qui conduit le ministère à recruter des intérimaires par voie de petites annonces. En d’autres termes, quelqu’un peut se retrouver du jour au lendemain, sans les connaissances requises, et sans préparation devant une classe pour enseigner.

Nul ne nie qu’il y ait là un problème. Encore faut-il en préciser la nature.

Pour devenir professeur d’enseignement du second degré (collège/lycée), par exemple, il faut une licence et un master, soit cinq années d’études après le baccalauréat. Un concours (Capes ou agrégation) donne ensuite accès à un poste d’enseignant titulaire.

Là se situe, à mon sens, la question majeure : l’acquisition d’un master indique un niveau de connaissances suffisant pour enseigner puisque le concours qui suit n’élève à aucun degré supérieur de connaissances : la preuve en est qu’on peut être recalé au concours pour un point. Qui dira qu’un point de différence entre le dernier reçu et le premier recalé signifie une différence de niveau de connaissances ?

Le concours repose sur des critères non de connaissances, mais de budget. Tant de budget, tant de postes pour x candidats.

Ce qui veut dire qu’à connaissances égales, un candidat deviendra professeur parce que tel jour à telle heure, il aura été plus capable que son voisin de traiter tel sujet à l’écrit, d’exposer telle question à l’oral. Un autre sujet, un autre jour où il aurait été moins « en forme » auraient conduit à son élimination.

Il y a donc là une confusion qui explique, en partie, pourquoi des professeurs titularisés par concours se révèlent de piètres enseignants – nous avons tous connus des profs chahutés, ennuyeux comme la mort – alors que d’autres qui sont parvenus par des voies différentes étaient plus intéressants.

C’est le cas de mon ami Jacques. Je lui ai demandé si je pouvais raconter son histoire ici. Il vient de me répondre qu’il était d’accord.

Ce sera l’objet du prochain article.

Journal de vacance (22 août)

Après, était le dernier mot de l’article précédent, suivi de points de suspension qui n’étaient pas sans créer (intentionnellement !)un certain suspense pour ne pas dire un suspense certain. Après, c’est maintenant, autrement dit, après quelques jours plus ou moins confortables, sur terre et sur mer, à essayer de trouver un rapport entre la cuisson des lentilles (vertes et du Puy-en Velay) et l’imprévu qui te vous tombe dessus au moment précis où je me lève pour vérifier si elles sont à point. C’est souvent comme ça : on rencontre une difficulté particulière et on ne pense pas à établir des rapports de causalité événementiels. Bien sûr, on suppute, on cherche avec appareils sophistiqués qui sont capables de voir vos intérieurs organiques (comment faisait-on avant ? même type de question que pour le dictionnaire bilingue sur smartphone surtout quand vous êtes dans un petit village irlandais) mais la question du rapport événementiel n’est jamais posée ! Ainsi, mon médecin ne m’a pas demandé ce que je faisais au moment où… Je ne lui ai pas dit non plus, parce que je ne me voyais pas mettre un plat de lentilles sur le bureau médical.

Je me souviens que la lentille n’est pas une légumineuse anodine : elle a été utilisée par Jacob, le fils de Rebecca et Isaac, comme monnaie d’échange du droit d’ainesse dans un marché avec son frère Esaü.

Depuis, je creuse la question dont vous mesurerez la complexité quand je vous aurai dit que je n’ai pas de frère avec lequel je puisse avoir un conflit de droit d’aînesse.

Ah, mais je ne suis pas homme à reculer devant la difficulté ! D’autant, qu’à bien m’en souvenir, les lentilles avaient un goût inhabituel.