LA CAUSE PREMIERE (1)

La pensée de la cause première – l’acte de l’esprit peut-être le plus contraignant – se heurte très vite à deux premières objections visant à nier la pertinence du concept. L’une, transcendante, est la croyance en un être créateur (cf. Genèse), l’autre, immanente, souligne l’enchaînement des causes de l’événement : si le sol est naturellement mouillé c’est parce qu’il a plu, s’il a plu c’est parce qu’il y a un nuage de pluie, s’il y a un nuage de pluie etc., jusqu’à l’infini.

Ensuite, le concept peut être regardé comme un simplisme ou, ce qui revient au même, une complication artificielle de la pensée qui ignorerait le complexe, au sens littéral d’entrelacement de facteurs multiples se combinant pour déclencher un processus – la maladie, par exemple – et qui ne sont pas forcément tous repérables par l’investigation scientifique.    

Ainsi, pourquoi les personnes soumises dans des conditions équivalentes à un agent agressif comme l’amiante ne développent-elles pas toutes un cancer ? Autrement dit, l’amiante étant une substance cancérigène, pourquoi ne l’est-elle pas systématiquement ? Même question pour le tabac.

L’énigme apparente renvoie à l’unicité de l’être vivant : tous les individus sont identiques – ce qui rend possible la science médicale – et tous sont différents – ce qui explique le résultat variable des thérapies.

Faire de l’unicité de l’individu la cause première revient donc à reconnaître un inconnaissable : l’équilibre du corps, de l’esprit, et de leurs rapports mutuels est déterminé en partie par une série d’activités chimiques et électriques généralement non contrôlées, en partie par une série d’activités physiques et psychiques conscientes et inconscientes dont les déclencheurs et les enchaînements sont propres à l’individu lui-même  : je fume et je suis ou ne suis pas affecté par un cancer du poumon sans qu’il soit possible de savoir exactement pourquoi, d’autant que je peux en être affecté sans jamais avoir fumé.

Si l’on conclut que ces objections invalident l’idée – hors événement – de la cause première, par conséquent sa pensée, reste à identifier ce qui la produit.

On sait qu’une personne dont la vie est mise en cause par la maladie peut être tentée de se demander pourquoi moi ? Et, inversement, celle qui n’a pas été tuée dans un attentat ou un accident de masse, pourquoi pas moi ?

Ce type de questionnement est une manifestation de la pensée qui présuppose une intentionnalité première dans l’existence (donc dotée de sens) du monde et de l’homme. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu ? en est une variante populaire.

(à suivre)

L’assassinat de Lola

L’assassinat à Paris, vendredi 7 octobre 2022, de la jeune fille âgée de 12 ans est devenu une affaire politique parce que la coupable présumée, Dahbia B., est une Algérienne en situation irrégulière sous le coup de l’Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF).

L’argument du RN et d’une partie de la droite parlementaire est que si Dahbia B. avait été expulsée comme elle aurait dû l’être, Lola serait vivante, et que si elle ne l’a pas été, c’est à cause du laxisme du gouvernement quant à l’immigration.

Seulement, Dahbia B., entrée légalement en France en 2016, n’était pas sous le coup de l’OQTF pour un motif de délinquance, mais pour défaut de titre de séjour constaté en août 2022.

Le problème est celui du rapport de causalité.

Si elle est reconnue coupable, Dahbia B. a-t-elle commis cet assassinat en tant qu’immigrée en situation irrégulière, ce qui est la thèse du RN, ou pour un motif autre ?

Dans le premier cas, reste à trouver le lien de causalité entre cette situation et l’assassinat marqué de grande cruauté de cette jeune fille de 12 ans. Dahbia B., pour ce que l’on en sait, n’était pas connue des services de police, sinon pour une agression conjugale dont elle aurait été victime.

Pour le second – il faudrait encore déterminer quelle incidence a pu avoir la situation d’irrégularité – le journal Libération évoque un conflit entre la sœur de Dahbia B. et la mère de Lola, gardienne de l’immeuble où habite cette sœur et dans l’appartement duquel la jeune fille aurait été tuée.

Quoi qu’il en soit, on se heurte, ici comme pour tout fait divers de ce type, à la question du dysfonctionnement de l’individu. On peut toujours dire qu’il n’y aurait pas eu de victime si l’individu qui a commis l’acte n’avait pas été à un moment donné l’assassin qu’il fut. L’utilisation du conditionnel passé n’a pas à voir avec l’émotion réelle ou prétendue de ceux qui l’utilisent à la tribune de l’Assemblée nationale ou dans les réseaux sociaux. Inversement, l’analyse n’abolit pas l’empathie.

Transformer un fait divers qui touche au plus ou moins d’irrationalité du sujet qui passe à l’acte, en un fait du politique caractérisé, lui, par la raison, est affaire de responsabilité et d’éthique.

5000 euros par mois

« Dans un communiqué de presse du 10 octobre, la direction de TotalEnergies affirme que « les niveaux de rémunération moyenne des opérateurs du raffinage de TotalEnergies en France » sont de « 5 000 euros ». Plusieurs commentateurs s’en sont émus, laissant entendre qu’un tel niveau de salaire entachait la légitimité des grévistes à se battre pour leurs salaires. » (A la Une du Monde – 13.10.2022)

Cette annonce patronale (vivement contestée par les syndicats) qui a suscité de nombreuses réactions pour ou contre l’action de grève est dictée par une intention manifestement morale.

Ma contribution :

La problématique implicite de la publication patronale de 5000€/mois est celle du partage, de la solidarité. Autrement dit : faire grève avec de tels salaires est indécent. C’est un exemple de la manière dont fonctionne l’idéologie du capitalisme industriel : la cause de la grève n’est jamais à rechercher chez celui qui détient le capital mais chez celui qui réclame une amélioration de ses conditions de travail et de vie. Ce qui rend possible, donc audible ce discours en contradiction avec le principe censé le justifier (partage des richesses/profits et dividendes démesurés), c’est qu’il est celui qui fonde l’équation capitaliste existentielle propre à l’homme : être = avoir +.  Celui qui a le capital (accumulation) est, quels que soient ses excès matériels, une figure « idéale » qui permet l’exploitation de « valeurs » censées être transcendantes, le plus souvent implicites et perverties, comme la fraternité et le sens du commun.

Le procès de Marseille

« A Marseille, des militants de Génération Identitaire [organisation dissoute en mars 2021] devant la justice. Vingt-deux membres du groupuscule d’extrême-droite ont attaqué, en 2018, les locaux de SOS Méditerranée, l’association de sauvetage en mer de migrants. » (A la Une du Monde du 10.10.2022)

Quelques contributions hostile à SOS Méditerranée :

« SOS MED est un aspirateur à migrants illégaux qui participe à des infractions sur le droit d’entrée sur le territoire national. Ces gens-là doivent être incarcérés et leurs activités dénoncées. »

« Quand on voit page 220 du rapport [Insécurité et délinquance 2021] du Ministère de l’Intérieur, que 40% des cambriolages sont commis par des allogènes, on est vraiment fiers que cette organisation existe… »

« Incriminer des activistes politiques non-violents, c’est inquiétant. »

Ma contribution

Il est vrai qu’il y a des délinquants immigrés. Qu’est-ce qu’on fait de ce problème ? On en évacue l’analyse ? On met dans un avion tous les immigrés clandestins et on les expulse ? On condamne les associations qui les aident à ne pas mourir dans leur périple terrestre ou maritime ? Ceux qui tiennent un tel discours se réclament de la France. Qu’ils disent, s’ils en trouvent, quels sont, dans la liste des livres que l’école de la France fait lire aux élèves/étudiants de France et de l’étranger, ceux qui promeuvent un discours comme le leur qui évacue les problématiques construites depuis au moins le 16ème siècle par ceux qu’on appelle « Humanistes », « Lumières » etc., et qui sont reconnus comme les fondements de notre culture. Il est toujours difficile, dérangeant, de dépasser les réactions épidermiques violentes et accepter de construire une problématique qui rende compte des diverses responsabilités (= réponses adéquates à un questionnement).  

Annie Ernaux et la littérature

Annie Ernaux explique dans La Place (prix Renaudot en 1984) qu’elle revendique une « écriture plate » parce qu’elle ne s’autorise pas le droit à l’art pour « rendre compte d’une vie soumise ». Et pour elle, l’art est « faire quelque chose de passionnant ou d’émouvant ». Une conception disons discutable de l’art, et, si la littérature est un art, de la littérature elle-même. Autrement dit, le risque d’un appauvrissement.

Le comité Nobel dit de son œuvre qu’elle est « sans concession et écrite dans un langage simple ».

La simplicité du langage conduit un contributeur du Monde à écrire, en réaction contre les critiques dépréciatives largement dominantes des contributeurs : « La critique est aisée… Au contraire de tous ces critiques aussi acerbes que leur production littéraire est égale à zéro,( « la littérature, c’est autre chose » est-il dit . C’est quoi, alors ?) je me suis toujours senti « chez moi » en lisant Annie Ernaux, qui a magnifiquement décrit notre civilisation, et son côté « personnel » m’a amené à, tout simplement, m’intéresser à cette femme , et à avoir envie de l’aimer. Quant aux critiques de son style… Maupassant aussi écrivait simplement et on le lit encore. »

L’écriture de Maupassant, fils littéraire de Flaubert, est évidemment tout sauf simple : un travail minutieux de la phrase auquel l’engageait Flaubert pour tendre vers ce qu’il appelait le « style » (voir les articles à partir du 11.12.2021) caractéristique de l’œuvre d’art.

L’appréciation (sans doute obligée) d’E. Macron « le roman de la mémoire collective et intime de notre pays… [elle] a magnifiquement décrit notre civilisation » » rejoint celle du lecteur.

La question posée par cette appréciation concerne la valeur littéraire et l’ampleur  du « je » qui dirige son œuvre.

:« J’écrirai pour venger ma race. », écrit-elle dans son journal (cf. l’article du Monde du 07.10.2022). Elle s’en explique dans L’Ecriture comme un couteau : « Je voulais dire la classe sociale dont je suis issue. J’avais écrit “race” sans doute à cause du cri de Rimbaud : “Je suis de race inférieure de toute éternité”, aussi parce que le terme de race marquait plus fortement que “classe” mon appartenance au monde dominé. »

Est-ce une question de classe ou de rapport affectif avec ses parents ? La honte qu’elle dit avoir éprouvée en devenant professeur me semble apporter la réponse.

Rimbaud, qui sert de référence, n’est pas dans cette démarche de règlements de comptes (avec sa mère notamment), mais dans son dépassement par la recherche d’une révolution par le langage. Une entreprise et une expérience douloureuses qu’il interrompt très tôt pour entreprendre tout autre chose.

Je dirais que la problématique est celle du rapport entre les prix littéraires, auréolés d’une transcendance de conjoncture (elle peut s’en émanciper), et l’art, qui est peut-être la transcendance, recherchée sans fin par l’artiste et toujours inaboutie pour lui, des névroses communes dont il vit une expérimentation aiguë.

Satisfaction, colère, contestation etc.

A la Une du Monde, ce mardi 04.10.2022 :

« La dixième vague de l’étude « Fractures françaises », réalisée par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), dresse un portrait contrasté d’une France massivement mécontente mais note, dans le même temps, les premiers signes d’une décrispation. »

Voici la première question posée (les réponses sont entre parenthèses) :

Si vous deviez vous positionner, de quelle France vous sentez-vous le plus proche ? : apaisée et satisfaite (6%) / en colère et contestataire (36%) / mécontente mais pas en colère (58%)

Libellé surprenant qui dissocie le citoyen interrogé de la France. Mais qu’est-ce que la France envisagée ici, sinon les citoyens ? Pourquoi pas « Etes-vous un Français apaisé, mécontent, en colère etc . et pourquoi ? » On invite le sondé à regarder un objet organisé pour y repérer la case/réponse qui lui convient.

« Apaisée et satisfaite » a une connotation de bonheur béat, l’association « colère et contestation » , évacue la colère « pure » ainsi que la contestation murement réfléchie, l’opposition « mécontentement / colère » donne au mécontentement un sens permanent déconnecté du présent de référence du sondage.

Autre question : « Trouvez-vous normal que certaines personnes usent de la violence pour défendre leurs intérêts ? » (74% « pas normal » contre 26 % « normal »).

De quelle violence et de quels intérêts s’agit-il ? Un licenciement économique n’est-il pas une violence ? Et une manifestation contre ce licenciement ? Des heures d’attente sur un brancard dans le couloir d’un service d’urgence qui a fermé des lits par manque de personnel ?  

Autre question : « Avez-vous le sentiment que l’on vit dans une société patriarcale ? » (oui : 68 % – non : 32 %). Combien, parmi les interrogés, savent définir précisément ce qu’est le patriarcat et les formes qu’il prend dans la société actuelle ?

Enfin, « 79 % des Français voudraient un « vrai chef pour remettre de l’ordre » (stable sur un an, mais en baisse de 8 points par rapport à il y a dix ans). » Encore faudrait-il leur demander ce qu’est l’ordre qu’il faudrait rétablir, et donc ce qu’est le désordre qui les fait réagir.

Le reste de l’enquête est analogue.

Bref, un sondage qui ne définit pas les concepts utilisés dans les questions, qui laisse entendre que leur sens est évident pour tous et qui produit une image sans autre contenu que des sentiments et des opinions.

Tout sauf des idées.

Confusion

La conclusion de l’article sur Ozu confond la fin de son Voyage à Tokyo avec celle du Grondement de la montagne de Mikio Naruse, contemporain du précédent.  

Après les films d’Ozu, j’avais commencé à revoir ceux de Naruse et j’ai écrit mon article après avoir regardé Grondement de la montagne. D’où la confusion, intéressante en ce sens qu’elle est significative d’une similitude de point de vue des deux auteurs. J’y reviendrai.

Le cinéma d’Yasujiro Ozu

On trouvera sur Internet tous les renseignements biographiques concernant ce cinéaste japonais (1903-1963).

Je viens de revoir les 7 films (coffret Lumière) dont je donne la traduction des titres :  Printemps tardif (1949), Eté précoce (1951), Voyage à Tokyo (1953), Fleurs d’équinoxe (1958), Bonjour (1959), (1960), Fin d’automne (1960), Le Goût du saké (1960).

Regarder ces films est source d’apaisement ne serait-ce parce qu’ils sont à mon sens un arrêt du temps : pas ou très peu de mouvement, sinon le train qu’on voit se déplacer comme si on était penché à une fenêtre de compartiment ou que les personnages voient passer de loin,  ou encore les petits pas des femmes, en kimono ou pas, la lente démarche des hommes, le glissement de la porte qui donne sur le couloir ou la rue où l’on entrevoit la marche de quelques personnes.

Pour la vie à l’intérieur des maisons, la caméra est placée à faible hauteur, celle de l’assise japonaise sur un coussin, jambes repliées, alors qu’elle remonte pour celle de l’univers du travail de bureau (le seul qui soit montré) où sont utilisées des chaises.

Deux mondes fortement contrastés par leurs architectures géométriques respectives, essentiellement des lignes horizontales et verticales, celles froides et dures du béton des grands immeubles de bureaux juste entraperçus où les hommes sont en costume-cravate, les femmes en robes, et celles fragiles et transparentes des intérieurs où les hommes laissent tomber sur le sol, comme des objets souillés, leur vêtement d’extérieur récupéré par l’épouse (ou la fille si l’épouse est morte) pour revêtir le vêtement traditionnel après le bain.

Les seules courbes sont celles des dos dans l’assise au sol, de la main qui verse le thé, verse et boit le saké jusqu’à, parfois, la démesure de la détresse humaine, surtout dans les bars où se retrouvent les hommes.

Peu de discours, des acquiescements de gorge, des sourires de compréhension, beaucoup de silence, pas d’agressivité physique, les seuls cris étant ceux des enfants dont les parents ou grands-parents constatent calmement la rébellion qu’ils laissent se manifester.

Le drame est celui de deux solitudes : la solitude « fatale » liée à la mort du conjoint (le plus souvent, c’est le père qui est veuf), la solitude « moderne » résultant de la rupture du couple qu’ignore la génération précédente.

Ozu contient le drame par ses plans géométriques (intérieur/extérieur), rapides et sans transition qui suscitent de brefs points de regard interne, de pensée contemplative. Pas le moindre mélodrame.

De ce point de vue, la fin du Voyage à Tokyo est remarquable en ce sens qu’elle fait se rencontrer ces deux solitudes dans un espace immense, qui n’est pas seulement une métaphore de la vie, mais la vie elle-même.

Bricolage des concepts

La dimension dramatique du changement climatique pourrait bien être le déclencheur majeur des dérives des comportements délétères individuels et collectifs. En particulier, l’absurdité sidérante de celui de V. Poutine dont on peut se demander s’il n’est pas suicidaire, comme peut le laisser aussi penser la résurgence de l’extrême-droite en Europe : si tout est perdu, reste la jouissance d’entraîner avec soi les autres, tous les autres, dans l’abîme. Quand les cadres des repères s’effondrent…  Lire et relire Le théâtre et son double d’Antonin Artaud.

Une certaine philosophie se démène comme elle peut pour tenter de trouver des réponses, sinon des solutions, avec des mots nouveaux dont elle veut faire croire qu’ils sont des concepts.

« Penser et agir dans un monde en feu », tel est le titre d’un article publié dans la Une du Monde (26 septembre 2022) par le journaliste Nicolas Truong. Après ce préambule « L’espace d’un été, le monde a basculé. Aucun coin de terre n’a échappé à sa saison en enfer. Chacun a pu ressentir le désastre au bord du balcon, percevoir l’apocalypse au bout du jardin, connaître la suffocation sur les routes en goudron » il fait l’inventaire des nouveaux concepts inspirés aux philosophes par l’état de la planète.

  la « solastalgie » (« forgée au début des années 2000 par le philosophe australien Glenn Albrecht – auteur des Emotions de la Terre (Les liens qui libèrent, 2020) – lui-même bouleversé par les saccages de l’exploitation minière de la Hunter Valley, une région au nord de Sydney dont il est originaire), désigne ce « sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire », mais aussi « le mal du pays que vous éprouvez alors que vous êtes toujours chez vous ».

– l’« écoanxiété », théorisée à la fin des années 1990 par la chercheuse en santé publique belgo-canadienne Véronique Lapaige, qui s’est largement popularisée. Si la solastalgie, cette douleur morale causée par la disparition de son propre milieu de vie, est une tristesse de rétrospection, l’écoanxiété, suscitée par la crainte d’un effondrement à venir, est une angoisse d’anticipation.

– pour Bruno Latour (Ah, les inventions de Bruno Latour !… Le Monde l’aime beaucoup), inventeur de géopathie ( !) (= être en empathie avec la Terre), « l’univers est un plurivers » (!!) (in Manifeste compositionniste) ( !!!).

Tout se passe comme si le comportement destructeur de l’homme était une découverte. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du champ de la destruction, mais certainement pas les capacités destructrices.

La différence n’est pas si grande entre les anciennes peurs millénaristes de fin du monde et la conscience actuelle du risque de la fin de vie humaine sur la planète. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’homme qui est responsable, par ses péchés dans le premier cas, par son aveuglement dans le second. La différence se trouve dans la disparition de la punition divine : nous n’avons plus besoin de Dieu, nous sommes tout à fait capables de nous détruire nous-mêmes.

Quant au rapport à la Nature… qu’y-a-t-il de nouveau au moins depuis Spinoza (17ème siècle) ?

Qu’est-ce qui a empêché l’homme de réaliser qu’il est un constituant de la Nature au même titre que tout ce qui existe, sinon lui-même, autrement dit sa peur et son angoisse qui l’ont conduit à croire ?

Ceux qui s’évertuent à trouver des mots nouveaux pour se donner l’illusion qu’ils trouvent des idées nouvelles ne font que tourner en rond dans la même sphère d’interprétation redondante et stérile.

Le journaliste conclut « Ainsi assistons-nous à un tournant géologique de la pensée contemporaine. (…) L’écosophie (Félix Guattari) est confrontée à un double dilemme tactique et sémantique. Face à l’urgence de penser et d’agir dans un monde en feu, la tentation est grande de vouloir rompre avec le vocable de l’ancien monde et d’accompagner l’avènement du nouveau par des concepts inédits et des narrations inouïes.»

La tentation est grande, dit-il, visant ce qui ressemble fort au jeu avec des mots.

Dérive des réseaux dans l’affaire J. Bayou ?

J. Bayou, accusé de violences psychologiques par une ex-compagne, vient de démissionner de son poste de secrétaire national du parti EELV.

Le Monde (26.09.2022) publie le message qu’il a envoyé aux militants de son parti, dont cet extrait :  « Vous le savez peut-être, je suis accusé de faits qui ne me sont pas présentés, dont mes accusateurs.ices disent qu’ils ne sont pas pénalement répréhensibles, et dont je ne peux pour autant pas me défendre puisqu’on refuse de m’entendre. C’est Kafka à l’heure des réseaux sociaux ».

Un article écrit par deux avocates dont le lien est indiqué dans la même page du journal, précise les termes de la loi concernant les violences sexuelles et souligne l’amalgame souvent fait par le public entre ces violences répréhensibles et les comportements sexistes.

Ce qui est apparemment le cas dans l’affaire J. Bayou.

Son invocation de Kafka est-elle pertinente et pourquoi a-t-il démissionné ?

L’univers de Kafka est celui d’un insaisissable, autrement dit d’une machine dont nul ne sait ce qui préside à son origine et à son fonctionnement. Elle fonctionne. Victimes et bourreaux dansent la même danse délétère dénuée de sens apparent. Dans Le Procès, ni Joseph K., ni ceux qui le jugent ni ceux qui le tuent ne connaissent le pourquoi.

J. Bayou, lui, sait.

Jusqu’à aujourd’hui, il était responsable d’une organisation engagée dans la défense des femmes victimes de violences.

Or, la problématique féministe est actuellement dans une phase dialectique aiguë non encore résolue : aux non-dits et aux surdités des millénaires passés, s’oppose dans les sociétés occidentales (notamment en France) et depuis peu de manière structurée (fin 19ème siècle) un discours contradictoire dont les démesures répondent aux démesures d’un déni qui perdure toujours plus ou moins.

En tant que principal responsable d’un parti qui a créé une cellule interne pour juger des actes et des comportements agressifs envers les femmes (signe du caractère aigu de la dialectique), il n’est plus un homme ordinaire ayant vécu une séparation difficile de couple, mais la personnification de la cause défendue par le parti.

Ce qui pourrait/devrait ( ?) n’être qu’un problème de couple apparaît donc comme un élément de la dialectique dans sa dimension démesurée amplifiée par les réseaux sociaux.

La faiblesse de J. Bayou n’est pas tant dans ce qui lui est reproché (si ce qui est dit est vrai) que dans son incapacité à expliquer la nature de la problématique dans laquelle sa fonction l’a impliqué.