Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 2 – (Auschwitz – I – Narration et commémoration)

Le 27 janvier 2020,  jour du 75ème  anniversaire de la libération du camp par l’armée soviétique, le ministre de l’intérieur du gouvernement allemand interdisait le groupe néonazi « combat 18 » implanté dans plusieurs pays européens.

Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors…  ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ?

En février 2020, en Thuringe, Thomas Kemmerich, du parti libéral, fut élu président du Land grâce aux voix mêlées de l’extrême droite (AfD) et de la CDU, le parti de la chancelière Angela Merkel.

Quatre mois plus tôt, une semaine après les élections régionales du 27 octobre 2019, dix-sept responsables de la CDU en Thuringe avaient publié un appel réclamant des « discussions ouvertes » avec l’AfD, bien que leur parti, lors de son dernier congrès, eût clairement interdit toute coopération avec l’extrême droite. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », expliquèrent-ils.

Une forte protestation, dont celle de la chancelière, conduisit Thomas Kemmerich à démissionner.

La disparition des derniers rescapés des camps rendra-t-elle plus précaire et vacillante la mémoire collective comme, apparemment, celle de ces responsables politiques de la CDU de Thuringe qui oublient ou font semblant d’oublier ce qui constitue le dialogue et sa différence avec le marché de dupe et la compromission ?

Mais quel rapport existe-t-il entre les récits des rescapés, la mémoire, les commémorations, et le « plus jamais ça » censé les justifier ?

Ceux qui sont revenus des camps à la fin de la guerre ont dit et répété que ce qu’ils avaient vécu était de l’ordre de l’indicible parce qu’il était inconcevable.

Ils pensaient qu’ils ne seraient pas crus, qu’ils seraient taxés d’affabulation, et ils ont attendu des années avant de pouvoir raconter.

Aucun de ceux qui étaient déportés pour être tués ne l’imagina, disent-ils.

Aucun de ceux à qui parvinrent les premières informations sur l’entreprise d’extermination n’accorda du crédit aux témoignages.

Un tel réel n’était pas possible.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains puissent planifier, comme s’il s’agissait d’une entreprise industrielle ordinaire, l’extermination de millions d’autres êtres humains.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains assemblent des trains, organisent des lignes et programment des horaires, puis entassent dans des wagons à bestiaux des hommes, des femmes et des enfants pour les conduire dans des abattoirs spécialement étudiés et construits pour cela.

Parce qu’il est  a priori impossible que des êtres humains accueillent les survivants du voyage d’épouvante avec des fusils, des cravaches et des chiens, qu’ils les trient comme on trie les objets utiles et inutiles, qu’ils les obligent à se mettre nus et les fassent entrer dans des chambres à gaz dissimulées en salles de douche avant de les brûler dans des fours.

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains éventrent calmement, sans passion, des femmes enceintes, jouent avec le même calme  à fracasser des embryons, des fœtus et des bébés contre les murs, ou à les jeter en l’air pour les tirer comme des pigeons d’argile.  

Parce qu’il est a priori impossible que des êtres humains pensent à tondre des hommes et des femmes avant de les gazer afin d’utiliser leurs cheveux pour fabriquer du feutre industriel, qu’ils pensent à arracher à leurs cadavres les dents en or pour en faire des bijoux ou des lingots, à fabriquer des abat-jours avec leur peau. 

Parce qu’il est a priori impossible que vienne dans la tête d’êtres humains l’idée de coudre des jumeaux pour tenter d’en faire des siamois, et de voir ce qui se passe quand on injecte dans des corps vivants et conscients des substances chimiques dévastatrices.

A quelle torsion faut-il contraindre la pensée pour qu’elle renonce à cet a priori ?

Pour qu’elle se résolve à admettre qu’un être humain est capable d’accomplir cet impossible, non parce qu’il serait inhumain, mais parce qu’il est humain.

Et c’est parce qu’il est humain, qu’il est capable de décider que d’autres humains ne sont pas ou ne sont plus humains.

Les récits des survivants et les commémorations servent à rappeler les faits.

Mais pour éviter le « plus jamais ça », ils ne servent à rien, et ce qu’on appelle « devoir de mémoire » n’est qu’un artifice pathétique tout aussi vain.

Soixante-quinze ans après, il y a encore et toujours des gens pour dire que ça n’a pas existé.

Ceux qui l’affirment savent évidemment que ça a existé. Ils connaissent la théorie raciale des nazis, leur haine des juifs, ils ont vu les actualités cinématographiques de « la nuit de cristal » tournées par les nazis eux-mêmes, ils ont connaissance des lois de Nuremberg, ils savent quel fut l’objet de la conférence de Wannsee, ils ont les noms de ceux qui y ont participé, ils sont informés de ce qui y fut décidé, ils ont vu les photos des hommes des femmes et des enfants, discriminés et nus sur la rampe d’accès, les montagnes d’ossements, les fosses communes, les survivants faméliques, décharnés, squelettiques. Ils ont entendu Adolph Eichmann, qui participa à la réunion de Wannsee en qualité de secrétaire de Heydrich, tenter, lors de son procès, de se déresponsabiliser de l’entreprise d’extermination.

Ils savent, et ils disent que ça n’a pas existé.

Quant aux néonazis, ils ne nient pas l’existence des camps, de l’holocauste. Ils en jouissent.

Tous –  négationnistes, néonazis, antisémites, xénophobes… –, comme les nazis et ceux qui collaborèrent avec eux, sont l’expression de cette spécificité humaine capable de ce dont aucune autre espèce n’est capable : nier l’appartenance à l’espèce.

Ils ne sont pas d’une essence différente. Ils sont comme nous, nous tous, sans exception.  Et nous, nous tous, sans exception, sommes comme eux.

Eux et nous sommes composés des mêmes strates, des mêmes constituants, des mêmes pulsions, des mêmes fantasmes, des mêmes peurs et de la même angoisse. Soumis aux mêmes tentations d’exorcisme meurtrier.

La différence entre ceux qui, hier, furent nazis, ceux qui s’en réclament aujourd’hui explicitement ou de manière subliminale, et ceux qui, hier, combattirent le nazisme, ceux qui le combattent aujourd’hui, n’est ni essentielle, ni le produit d’un quelconque déterminisme historique, elle est de l’ordre de la décision, du choix : les Français qui votèrent les lois anti-juives en 1940, organisèrent la rafle du Vel’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942, qui collaborèrent avec les nazis jusqu’à s’engager militairement à leurs côtés, ces Français n’avaient pas connu la situation économique et sociale dramatique qui fut celle de l’Allemagne entre les deux guerres. Ils étaient du pays vainqueur de la guerre de 14-18, bénéficiaire du traité de Versailles de 1919.  

Ils avaient vécu dans le même contexte historique que ceux qui choisirent de refuser le nazisme et l’occupation,  des Résistants qu’ils traquèrent pour les tuer.

Autrement dit, ils choisirent et décidèrent de briser les verrous d’interdits, de renverser les garde-fous de désinhibition et de lâcher les chiens. Ils furent, ainsi, simultanément, les révélateurs et les déclencheurs d’un processus collectif qui aboutit au rejet les principes républicains hérités de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen et à la promulgation de lois analogues à celles des nazis allemands.

Soixante-quinze ans après, d’autres individus, d’autres partis, font le même choix.

Ils utilisent et entretiennent la confusion entre essence (ce qui constitue) et modes (ses manifestations), pour tenter de persuader que ce choix d’aujourd’hui, parce qu’il ne se manifeste pas par les mêmes signes matériels (chemises brunes, par exemple),  n’est pas de même essence que celui d’hier.

Certains alimentent de bonne foi cette confusion au prétexte que « l’Histoire ne se répète pas ». Une formule à l’apparence d’évidence aussi fictive que les proverbes construits pour des motifs d’intérêts particuliers.

La formule contient en elle-même une réduction de son objet : « répétition » présuppose le retour de mêmes événements, de mêmes processus liés à des moments datés, comme si l’être humain, à l’origine de ces événements et de ces processus en tant qu’individu et membre d’une collectivité, était réductible à la date.

Toutes choses égales, quelle différence essentielle entre l’homme du 6ème siècle avant notre ère et celui d’aujourd’hui ?

Quelle différence essentielle entre le massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), plus généralement les guerres de religion, et les attentats islamistes, en particulier celui contre Charlie Hebdo (7 janvier 2015) ?

Il existe un particularisme humain, un invariant essentiel qui produit en permanence le même type de violence dans les actes individuels et collectifs.

Seul change le mode d’expression.

Le mode le plus fascinant de l’histoire humaine, manifesté dans la première moitié du 20ème siècle, qui éclipse tous les autres, qui, plus que tous les autres, suscite le plus de publications sous toutes les formes,  est donc le nazisme.

Il est devenu le mode d’expression de référence parce qu’il est la représentation la plus adéquate de cet invariant,  ou, mieux ou pire encore, parce qu’il semble être cet invariant.

Dans les moments de crise existentielle récurrente, cet invariant cède au chant des sirènes qu’il invite à reprendre en chœur : le chant de mort – un des composants de la fascination – dont Ulysse se protège (dans l’Odyssée) en bouchant de cire les oreilles de ses compagnons, en se faisant attacher au mât du bateau et en demandant qu’on resserre les liens s’il demande à en être libéré.

 « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Brecht –  La résistible ascension d’Arturo Ui – 1941)

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 1 – (Problématique)

Quelques précisions chronologiques avant l’exposé de la problématique.

J’ai commencé cet essai en janvier 2020, dans les parenthèses de la relecture du manuscrit de Fanore dont j’avais alors en vue une publication imprimée.

Depuis quelques semaines, des cas inquiétants de pathologie pulmonaire avaient été repérés en Chine, dans la région de Wuhan.

La pandémie n’existait pas.

J’en ai repris l’écriture en avril alors qu’elle était établie et que le confinement était la règle générale dans de nombreux pays. En France, depuis le 16 mars.

Je l’ai interrompue pendant la publication de Fanore en épisodes.

Je la reprends.

                                                                 *

Je commence par Auschwitz.

C’est le point de référence à partir duquel je choisis d’organiser ce que je nomme  l’état des lieux de ce que nous sommes : nous, êtres humains,  sommes, ce qui constitue la spécificité de notre être, autrement dit la question ontologique*.

Auschwitz, synthèse emblématique du nazisme, fut et demeure l’entreprise la plus aboutie, décidée comme telle, de destruction d’êtres humains par d’autres êtres humains.

Ce qui sous-tend sa construction en fait un indépassable.

Il y eut des camps, en URSS, en Chine, au Cambodge… Des millions d’hommes et de femmes y furent tués et y moururent d’épuisement dans d’effroyables conditions de travail et de prétendue rééducation. Le discours de justification, si aberrant et inacceptable qu’il ait pu et puisse être, était d’ordre culturel, immanent**.

Le discours qui crée Auschwitz repose sur l’idéologie du naturel, d’ordre transcendant** : l’extermination fut justifiée par une théorie naturaliste fondée sur le concept de race pure et de hiérarchie. C’est en cela que réside l’indépassable.   

Il y eut des génocides en Amérique, en Australie, en Arménie/Turquie, au Rwanda, au Tibet, en Irak, au Soudan… Là encore, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent massacrés. S’ils ont pu être accompagnés par le discours idéologique du naturel, ces massacres furent circonscrits à un territoire.  

La visée nazie avait une visée mondiale, elle fut planifiée, administrative, elle était dans son principe extensive de d’une élimination programmée pour suivre une courbe de croissance, stricto sensu, exponentielle.

Ces génocides locaux furent ceux de la passion aveuglée et aveuglante de l’ethnocentrisme, du fanatisme religieux et politique, de la dictature.

Leur rapport avec Auschwitz est équivalent à celui d’un territoire avec la planète.

Relativement à l’analyse, le nombre des personnes assassinées, si effarant qu’il soit, est second.

Ce qui est premier, c’est la genèse du discours d’exorcisme  qui a permis Auschwitz, dont les seuls paramètres matériels, techniques, ont limité l’ampleur.

S’ils n’avaient pu permettre l’assassinat que d’une seule personne, la problématique serait la même. Auschwitz existe avant Auschwitz.

Par discours d’exorcisme, j’entends, (bien en-deçà des mots hurlés par les hérauts tonitruants de la guerre et de la mort « totales ») les signes par lesquels se manifeste la peur essentielle spécifiquement humaine lorsque les petites machines des angoisses individuelles s’emballent et se connectent pour créer une gigantesque machinerie dévastatrice de psychose collective.

Dans son principe et sa réalisation, Auschwitz représente le degré ultime de ce discours. Il enveloppe tous les possibles.

Ainsi.

Des hommes, des femmes et des enfants furent acheminés à Auschwitz de manière réfléchie, méthodique, à froid, pour y être mis à mort. Immédiatement, pour ceux qui furent jugés inutilisables, au bout de leurs forces de travail pour les autres.

Trouver et tirer le fil du processus qui aboutit à cette entreprise humaine de négation de l’être doit permettre de mieux saisir, dans sa totalité, ce que nous sommes.

Tel est l’objet de cet essai.

* Ontologie est formé sur le participe ôn (radical ont-) du verbe grec einaï (= être). Logie vient du grec logos (la parole) et il désigne, dans le sens large, tout ce qui est discours. Logue, utilisé comme suffixe, désigne la personne reconnue ou soi-disant compétente pour tenir un discours sur tel ou tel objet (psychologue, rhumatologue etc.). Ontologie, mot de formation savante, traite du questionnement multiple posé par le seul fait d’être.

 ** Est immanent (latin – littéralement : ce qui reste dans) ce qui est intrinsèque, constitutif, de l’être humain. Ex : la théorie de l’évolution.

Ce qui est transcendant (latin – littéralement : franchir pour aller au-delà) lui est extrinsèque, hors de sa nature. Ex : la théorie de la création.

Le coronavirus et l’idéologie d’extrême-droite

Il y deux jours, des manifestants allemands néonazis protestant contre l’obligation de porter le masque ont tenté d’envahir le Bundestag en brandissant des drapeaux du Reich.

La démesure de cette obligation quand elle concerne l’extérieur, permet une mise en cause de l’obligation elle-même, interprétée et dénoncée notamment par l’extrême-droite, mais pas seulement par elle et pas seulement en Allemagne, comme une atteinte à la liberté.

En réalité, le port du masque, au-delà de son obligation, est un prétexte.

Le discours d’extrême-droite se réfère à l’idée d’un « naturel » qui fut et demeure le socle de l’idéologie nazie.

Au regard de ce « naturel » qui autorise le discours raciste, la république, en particulier celle de Weimar, était une dégénérescence. Le parlement que les nazis incendièrent un mois après que Hitler eut été nommé chancelier en était l’emblème.

Il l’est toujours. Ce qui est nouveau*, c’est la possibilité du passage à l’acte, destiné à  rappeler, ou à reproduire symboliquement, l’événement qui justifia la dictature.

Le rapport au coronavirus permet à cette idéologie et plus généralement à l’extrême-droite de réactiver cette idée, plus, pour l’instant du moins, de manière subliminale qu’explicite (cf. les discours de Trump et de Bolsonaro, entre autres).

La tentation de croire à une loi naturelle critère de sélection raciale n’est sans doute pas le signe d’une démarche exclusivement extrémiste partisane.

Je pense qu’elle hante plus ou moins tous les esprits –  « raciale » étant plus ou moins occultée, « sociale » aussi.

En janvier dernier, j’ai commencé l’essai dont j’ai fait mention dans une réponse à un commentaire publié dans le dernier épisode de Fanore.

Il traite, entre autres, de cette problématique.

Le feuilleton du roman ayant rencontré un certain assentiment, je vais en commencer la publication sous la même forme.

*Ce qui l’est aussi, c’est l’exploitation d’une contrainte qui, parmi d’autres (ex : les limitations de vitesse) n’a pas à voir avec la liberté, mais avec la responsabilité – ce qui n’est pas la même chose –, pour protester contre une prétendue atteinte à cette liberté.

Tuer son conjoint

A la Une du Monde de ce jour (18 août) : pendant l’année 2019, 146 femmes ont été tuées par leur conjoint (25 de plus qu’en 2018), 27 hommes par leur conjointe.

La difficulté de vivre ensemble.

Dans mon adolescence lycéenne, j’ai fait quelques retraites chez les trappistes. Une petite semaine chaque fois. Avant les vacances de Pâques, l’aumônier du lycée (un lycée public) – il donnait ses « cours » dans une salle du lycée, la messe était célébrée dans une chapelle située à l’intérieur de l’établissement, la communion solennelle réunissait une bonne centaine d’élèves de 6ème  – emmenait ceux qui le souhaitaient à la trappe de N-D des Dombes, au nord de Lyon.

Une fois, il nous fut proposé de rencontrer l’abbé pour lui soumettre les questions que pouvait nous poser la vie monastique, telle que nous nous la représentions.

 Je m’étais imaginé que le plus pénible de cette vie était le silence, la solitude, la chasteté, l’obéissance…

J’avais donc posé la question qui était aussi celle de mes camarades.

L’abbé avait beaucoup surpris en répondant que cela n’était rien. Non, le plus difficile était les « détails »  de la vie quotidienne dans un espace confiné.

Par exemple, le bruit que faisait tel ou tel en mangeant. Un geste. Un tic. Une manie.

Et il avait-il ajouté en souriant que cela pouvait devenir insupportable au point de susciter des envies de meurtre.

15 août 2020

Ce matin, dans le journal de 8 h 00 de France Culture : progression du virus en Espagne et ailleurs, conflit entre Trump et la Chine (Tik-Tok), manifestations en Côte d’Ivoire à deux mois de l’élection présidentielle, suite de la catastrophe au Liban.

Mauvaises nouvelles, donc.

Pas un mot sur l’Assomption de la Vierge Marie.

Rien.

Pourtant, la bonne nouvelle (en grec : évangile) de cette fête, c’est que la Vierge Marie n’est pas morte comme tout un chacun. Dormition, dit-on ailleurs. Il est vrai qu’elle n’était déjà pas « tombée  enceinte »* comme toute une chacune.

Je me propose d’écrire à la direction de France Culture pour protester que, d’accord, on parle toujours des trains qui n’arrivent pas à l’heure parce qu’on a derrière la tête l’idée… non, plutôt le rêve d’un idéal qui les ferait arriver toujours à l’heure et pour toujours, comme le 15 août arrive toujours le lendemain du 14… mais… où en étais-je ? Ah oui, je demanderais dans ma protestation si c’est  une raison pour priver les vivants de ce 15 août 2020 du rêve, l’espace d’un jour, qu’ils pourraient, eux aussi (ou eux non plus, c’est selon), ne pas mourir comme tout un chacun, même s’ils ne sont pas vierges.

* Tomber enceinte ne veut pas dire qu’une femme enceinte tombe, non, là, on dirait une enceinte qui tombe (comme on le dirait à propos d’une place assiégée qui cède aux assauts et ouvre sa porte), mais qu’elle n’a pas fait exprès, qu’on ne lui a pas demandé son accord. Comme Marie. La différence, c’est que, dans la vie ordinaire, c’est la femme qui annonce au père. Là, c’est le père qui fait l’annonce. Affaire d’esprit.

Villequier

Chaque matin, France Culture diffuse le journal de voyage qu’entreprit  François Sureau le long de la Seine, depuis le plateau de Langres où se trouve la source, jusqu’au Havre.

Ce matin, 13 août,  étape à Villequier.

Le 3 septembre 1843, Léopoldine Hugo, son mari, Charles Vacquerie, un oncle et un neveu de son mari, revenaient en bateau de cette localité où Charles avait une maison de vacances pour se rendre au Havre où ils habitaient. Un coup de vent renversa le bateau et tous se noyèrent.

Victor Hugo revenait alors d’un voyage en Espagne et il apprit l’accident à Rochefort où il faisait étape, en lisant un journal, trois jours après l’inhumation de sa fille dans le cimetière de Villequier.

Il écrivit ce texte quatre ans plus tard.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847.

Ce poème, très connu, est souvent présenté comme l’expression de la douleur irrépressible du père dont la fille est morte.

Si Hugo fut profondément traumatisé par cette disparition, si la blessure ne se referma jamais, il vécut et écrivit l’essentiel de son œuvre après cette date.

Je choisis de lire ce texte sous l’angle des formes et des mouvements : linéaires dans le premier quatrain, circulaires dans le second, l’une et l’autre dans le troisième.

1 – Le rejet du verbe au futur (Je partirai fait partie du 1er vers pour le sens) souligne et la détermination et l’importance de la douleur : partir est utilisé de manière absolue, sans la dénomination traumatisante du lieu de destination. La juxtaposition (Vois-tu, je sais que tu m’attends est la cause du voyage) plutôt que l’articulation explicite (un « parce que », par exemple), est l’expression  du désarroi organique suggéré par la seule construction. Aucun pathos. Le dialogue et le tutoiement ne sont pas explicitement connotés de mort.

Même mode de construction entre les vers 3 et 4 qui ont le même rapport. L’anaphore du premier (j’irai par) pour souligner la force de la décision   (forêt et montagne sont plus intérieures que réelles), la coulée du second (pas de coupes) complétant Vois-tu

2 – Ce mouvement et ces formes linéaires, celles du plan du voyage, se courbent dans le deuxième quatrain jusqu’au cercle fermé. Fermetures intellectuelle (les yeux fixés sur mes pensées), sensorielle (sans rien voir, sans entendre), sociale et physique (Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées). Le rejet (Triste) est un point d’orgue, juste avant le noir de la fin du vers.

Le noir. Pas la mort. Si voir et entendre (et non regarder et écouter) disent bien un blocage de fonctions organiques, en revanche marcher signifie la permanence du mouvement, le futur rappelant la force de la détermination. Les fermetures sont un fardeau à porter, pas une impossibilité.

3 – Le troisième quatrain est celui de la force de la vie (couleurs, mouvement), malgré les négations (fermeture) qui ne sont que des interdits théoriques : l’or du soir qui tombe (métaphore) n’est pas une dénotation mais esthétique, comme le v.3 (voiles au loin). Le bouquet de houx vert implique le regard.

Il y a donc deux voyages.

Celui de la veille (le poème) dont l’écriture joue le rôle d’exorcisme, et celui du lendemain, celui  du père qui saura dans sa douleur que le poète peut insérer  ta tombe entre deux éclats de couleurs.

Trois faits-divers

1 –  Sevran,  Cité Rougemont, août 2020.

C’est un des lieux où se déroulent les rodéos urbains : une moto  pétaradante cabrée comme un cheval sur sa roue arrière et roulant à pleine vitesse.

Demba 20 ans : « La vitesse, les sauts d’adrénaline, c’est kif de ouf… Quand t’es sur la moto t’es entre le ciel et la terre. Tu kiffes la vie, t’as plus faim, c’est comme si t’étais riche. J’en fais tout le temps, je peux flinguer (rouler) de midi à minuit. » (…) «  Les courses-poursuites avec les flics, y a pas mieux. Tu te croirais dans un manège. Tu roules vite, tu lèves la roue en même temps, oh là là ! Parfois tu passes, à 70 km/h dans un trou de souris entre un bus et les voitures garées, les flics peuvent pas passer, t’as gagné. » ( Le Monde du 11 août)

En 1955, est sorti sur les écrans le film de Nicholas Ray dont le titre français est La fureur de vivre. James Dean y interprète un jeune homme en conflit avec sa famille, mal dans sa peau. La séquence la plus connue est celle de la course en voiture vers l’abîme. Le défi l’oppose à un jeune, lui aussi en mal d’existence : gagnera la course celui qui sautera de la voiture le dernier avant qu’elle ne bascule dans le vide.

Le titre original  du film : Rebel without a cause.

2 – Xavier Dupont de Ligonnès

Il y a bientôt 10 ans que cet homme est recherché. Il est accusé d’avoir tué sa femme et ses quatre enfants. Des restes humains ont été retrouvés enterrés dans le terrain de la villa de la famille et identifiés comme ceux des cinq victimes présumées. Certains contestent cette version.

L’homme a été prétendument  reconnu dans plusieurs endroits du monde. La dernière fois, en octobre 2019, à Glasgow. L’homme qui a été arrêté a été relâché. Ce n’était pas lui.

La revue française Society qui traite de ce genre de faits-divers et qui est en difficulté, a eu l’idée de publier un numéro spécial, en deux fascicules.

Habituellement la revue  est achetée par 47 000 lecteurs. Les deux fascicules ont été tirés à 280000 exemplaires. Ils se sont arrachés.  (idem)

3 – A Paris, il y a un an,  madame N. est témoin d’une agression contre une femme. Elle appelle la police. La BAC arrive. Madame N. est brutalisée par un des policiers. Etouffement, violents  coups sur le tibia. Elle proteste que c’est elle qui a appelé. Des gens qui ont assisté à la scène crient au policier qu’elle n’est pour rien dans l’agression. Elle essaie de se dégager et tord le pouce de la main qui l’étouffe. Une vidéo tournée par des témoins montre la scène. Madame N. dépose une plainte. Classée sans suite par le parquet. Le policier aussi porte plainte. Madame N. comparaît. Le tribunal correctionnel la relaxe et l’attendu indique clairement que le rapport du policier est mensonger. Elle dépose à nouveau une plainte pour fausse déclaration. De nouveau classée sans suite par le parquet au motif que les preuves ne sont pas suffisantes. Son avocat décide alors porter une nouvelle plainte, cette fois avec constitution de partie civile pour que l’affaire soit traitée par un juge d’instruction. (idem)

A suivre.

Madame N. se prénomme Leila.

Réécrire l’histoire ?

Dans les unes du Monde numérique du 9 août, un article : « La traite négrière, un passé occulté par les entreprises françaises ». Entre autres, Axa, Banque de France, Marie Brizard.

Les responsables actuels de ces entreprises se défendent d’être responsables du passé.

Ils ont évidemment raison.

Mais, personne ne les accusant,  pourquoi ont-ils besoin de le préciser ?

Et qu’est-ce qui justifie la pertinence d’un tel article, après plus de deux siècles ?

Comme dans l’affaire des statues (cf. l’article sur Colbert – 24/06/20), l’argument de ceux qui invoquent l’absurdité d’une réécriture de l’histoire est une échappatoire.

L’article comme la réaction qu’il suscite sont les signes d’autre chose.

Il ne s’agit certes pas (sauf dans le cas particulier d’une découverte de documents ignorés) de réécrire des événements, des faits, ni les relations entre eux. Ce dont il s’agit, c’est non seulement de rappeler un discours historique mais encore de l’expliquer.

Et pourquoi ?

Est-ce parce qu’il a permis, justifié, un comportement, des actes, à l’époque considérés comme « normaux », aujourd’hui inappropriés, injustes, inadmissibles ?

Mais à l’époque, il y avait des voix qui s’élevaient contre ces pratiques et ces discours.

Quelles voix ?

Celles, « totales », ultra-minoritaires, des opposants à l’esclavage (Victor Schoelcher, par exemple) et celles « partielles » de ceux qui ne l’étaient pas (pour des questions économiques) mais qui éprouvaient, disons des doutes philosophiques (Montesquieu, donc).

Ces contradictions – externes et internes – signifient un invariant, disons un discours permanent, plus ou moins exprimable, plus ou moins audible. Quelque chose comme le « daïmôn » (démon) de Socrate, cette voix intérieure qui, disait-il, se manifestait en lui quand ce qu’il allait faire ou dire ne convenait pas ?

En d’autres termes, qu’est-ce qui permet d’expliquer que  les voix « totales » ultra-minoritaires sont peu à peu devenues majoritaires ?

Je dirais que ce qui a évolué, c’est la perception et la préoccupation du commun spécifique de l’espèce humaine, qui est cet invariant.

Le développement commercial et industriel, à partir du 18ème siècle, a révélé de manière nouvelle la nature du rapport entre ce commun et l’objet, en d’autres termes ce dont était capable l’être humain pour accumuler les richesses et les biens, et tenter ainsi d’exorciser, de fuir, le discours auquel l’oblige la conscience qu’il a de sa fin.

C’est la naissance de cette démesure, via l’esclavage, qui peut expliquer les voix, totales et partielles, qui s’exprimeront dans d’autres tonalités quand le capitalisme exploitera les ouvriers.

La démesure atteint aujourd’hui des degrés qui mettent en cause les conditions de vie même de l’espèce.

C’est elle, la démesure, qui peut expliquer, à l’occasion d’événements ponctuels, surtout s’ils sont récurrents (violences racistes), le réveil des voix anciennes partielles qui ne sont pas adéquates et se trompent de cible… comme elles se trompaient au 18ème  siècle.

Les démesures ne sont que les épiphénomènes propres à susciter des discours inadéquats quand ils sont considérés comme des causes en soi.

Pascal

                                                                    

Sur France Culture, ce matin, 6 août, Chloé Cambreling recevait Antoine Compagnon (né en 1950), écrivain, professeur au  Collège de France. Il était question de Pascal (1623-1662).

« Comme tous les petits Français j’ai découvert Pascal au lycée ».  (A. Compagnon)

« Il y a toutes les phrases que nous connaissons tous »  (Chloé Cambreling)

Il faut mettre sur le compte de… disons leur passion littéraire, cette confusion du réel (tous ?) avec leur réalité.

Il y a quelques années, j’ai écrit un essai (La note fondamentale et les harmoniques – voir la liste des publications) dont un chapitre est consacré à Pascal.

Comme une petite minorité de Français de ma génération – celle d’A. Compagnon et aussi de celle de C. Cambreling – j’ai été initié à Pascal au lycée, en classe de 1ère. J’avais donc 16 ans. J’étais alors, comme bien d’autres camarades de ma classe, un croyant « engagé » et je me souviens combien ce qu’on appelle le « pari de Pascal » nous avait choqués.

Cet essai intéressera peut-être ceux qui ne connaissent pas « toutes les phrases ».

                     I – Le complexe de Pascal

« Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent. Qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers ; que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. » Pascal  (Pensées, Première partie, chapitre premier).

                          1-Savoir et contemplation

La contemplation – de la mer, du désert, du ciel – commence à la frange du savoir, et peut se définir comme l’émerveillement que développe dans notre imaginaire la conscience de notre finitude. Contempler un objet, c’est en fait se contempler dans des limites connues et acceptées.

La mer n’est pas infinie, mais l’absence d’horizon terrestre, l’incessant mouvement d’une force incontrôlable et la profondeur abyssale de l’eau peuplée de mondes réels et fantastiques contribuent à nourrir les désirs et les craintes d’infini et de mystère qu’accentue ce paradoxe d’un monde grouillant de vie où l’on meurt de faim et de soif si l’on ne meurt pas noyé. Au-delà de la fascination qu’exerce toute représentation forte de la vie en sursis, la contemplation de la mer s’explique peut-être à la fois par notre toute première expérience de vie vécue dans le liquide et par l’anéantissement final de notre conscience, comparable à un engloutissement.  

Comme la mer, le désert de sable présente une ambivalence : il attire par les formes courbes des dunes que dessine le vent et qui, par leurs dimensions gigantesques, semblent être celles de la Terre-Mère archaïque, et en même temps il effraie par cette immensité même qui n’est pas à échelle humaine et que renforce l’impassibilité d’une beauté stérile marquée d’abstraction dont l’écume de sable nous rappelle à chaque instant qu’elle n’est qu’illusion d’immobilité. Contempler ce monde atomisé, c’est aussi considérer sa propre désintégration.

L’apparente unité de matière – liquide ou minérale – qui  caractérise la mer et le désert ajoute à l’impression d’infini parce qu’elle nous renvoie l’image de ce que nous sommes : un éphémère agrégat d’innombrables éléments.

La délimitation des frontières du ciel est de l’ordre de l’hypothèse : univers infini ou fini, en expansion ou en contraction, telle est la question non encore résolue que se posent les hommes. Parce que nous naissons et mourons, parce que nous voyons naître et mourir les plantes et les animaux, parce que nous savons que naissent et meurent aussi les étoiles, nous sommes tentés de penser qu’il en va de même pour l’univers lui-même. Puisque nous avons un commencement, il faut bien que l’univers en ait un, et puisque nous mourrons, il faut bien qu’il meure aussi.

Certains cherchent donc le « point zéro », le moment exact où tout aurait commencé, point qui est peut-être aussi illusoire que l’horizon que je vois, vers lequel je veux me diriger et que je peux poursuivre ma vie entière sur la surface courbe de la terre. Les calculs des astrophysiciens pour trouver ce point zéro ou les hypothèses sur la fin de l’univers sont peut-être comparables à ma vaine tentative d’atteindre un point d’horizon qui – tel que je crois le voir – n’existe pas. Ainsi, imaginer que ce qui est propre à l’élément (en l’occurrence, l’individu qui a un commencement et une fin) est aussi propre au tout (l’univers) pourrait être une démarche intellectuelle analogue à mon illusion sensorielle.

Pourquoi l’univers devrait-il nécessairement avoir un commencement et une fin ?

La question de savoir si ces interrogations concernent un objet réel ou si elles ne sont que l’expression de notre anthropocentrisme n’est pas neuve. Nous avons besoin de tisser avec le monde des rapports de familiarité : avant la philosophie, puis concurremment avec elle, les mythologies, les religions s’efforcent de construire des « explications » dont la lecture varie avec les modifications des limites du savoir. Plus personne ne croit à ce que croyaient les Grecs d’Homère à propos des dieux, et, dans leur majorité, les chrétiens d’aujourd’hui savent que la création du monde telle que la raconte la Genèse n’est pas la description du réel. Ce n’est pas si ancien.

       2 – « Savoir » mystique et automutilation

Je n’ai pas oublié le désarroi de la vieille femme décontenancée par le discours « nouveau » du curé de ma paroisse lors d’une réunion de catéchèse dans la petite église de mon enfance, lorsqu’il lui répondit, avec une ironie fort peu charitable (sans doute parce que lui-même, conservateur et peu attiré par la symbolique, avait dû récemment modifier la lecture tranquillisante que sa hiérarchie était obligée de reconsidérer sous la pression des découvertes scientifiques), qu’il n’y avait jamais eu ni arbre, ni pomme, ni jardin d’Eden et que tout cela n’était pas « vrai », comme elle le croyait. Si elle le croyait c’est parce que ce même curé le lui avait enseigné comme une vérité dans cette même église.

Ce désarroi, pathétique, était le signe d’un effondrement de l’enfant qu’elle avait continué à être : elle perdait brusquement les repères qui lui avaient servi jusqu’ici d’explication du monde et de garde-fou contre ses peurs. Jusqu’à ce moment-là, ce qu’elle savait coïncidait avec ce qu’elle croyait : pour elle, il n’y avait aucun doute, Dieu avait créé l’homme et la femme tels qu’ils sont aujourd’hui et les avait installés au Paradis d’où il les avait chassés après qu’Adam eut croqué la pomme tendue par Eve séduite par le serpent. Si cela  n’était pas vrai, alors, qu’en était-il du reste et que devenait l’espace de contemplation qui avait été le sien quand les bases de son  « croire/savoir » s’écroulaient ? Jusqu’à ce jour, l’objet de son admiration était, dans l’œuvre divine avérée et reconnue sans le moindre doute, le mystère des intentions, de la stratégie, des « desseins impénétrables » d’un Dieu créateur. Mais si le Paradis, Adam et Eve, l’arbre et la pomme n’avaient pas réellement existé, il lui fallait reconstruire – mais avec quelles difficultés ! – un « savoir » qui permette à nouveau une contemplation pour échapper à l’angoisse de l’incertitude des origines et de la fin.

Ce « savoir » mystique, l’église n’a pas de difficulté à le moduler selon l’évolution du savoir scientifique puisque c’est dans un espace irrationnel qu’il s’inscrit, lié à la conscience de la mort qui est permanente, non contingente. Ses atermoiements et ses revirements n’ont donc, de ce point de vue, aucune incidence sur sa crédibilité et sur la foi.

Ce conflit entre les deux savoirs a été vécu de manière aiguë par Blaise Pascal (1623-1662) plus connu aujourd’hui comme écrivain (on lit Les Pensées et, dans une moindre mesure, Les Provinciales) que comme savant, alors qu’il fut principalement intéressé par la recherche scientifique (Essai pour les coniques, Traité du triangle arithmétique et traités connexes, La roulette et traités connexes, Dimensions des lignes courbes, La machine arithmétique, le vide, l’équilibre des liqueurs et la pesanteur de l’air).

La lecture de sa vie écrite par sa sœur aînée Gilberte (les extraits cités sont pris dans l’édition de 1954 de la collection La Pléiade) permet de comprendre comment cet homme, orphelin de mère à trois ans, vécut de manière aussi traumatisée sa quête de savoir.

«  Cependant ma mère étant morte dès l’année 1626, lorsque mon frère n’avait que trois ans, mon père se voyant seul s’appliqua plus fortement aux soins de sa famille ; et comme il n’avait point d’autre fils que celui-là, cette qualité de fils unique, et les autres qu’il reconnaissait en cet enfant, lui donnèrent une si grande affection pour lui, qu’il ne put se résoudre de commettre son éducation à un autre, et se résolut dès lors de l’instruire lui-même, comme il a fait, et mon frère n’ayant jamais été en un collège, et n’ayant jamais eu d’autre maître que mon père. »

La seule référence en matière de culture, de morale, de croyance, fut donc le père lui-même, préoccupé avant tout d’expliquer le pourquoi des choses à son fils qui fit siennes ses préoccupations : « Mon frère (…)  voulait savoir la raison de toutes choses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les lui disait pas, ou ne lui disait que celles qu’on alléguait d’ordinaire qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait pas (…) Ainsi, dès son enfance, il ne pouvait se résoudre qu’à ce qui lui paraissait évidemment vrai ; de sorte que, quand on ne lui donnait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même (…) Une fois, quelqu’un ayant, par hasard, frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendit un grand son, mais qu’aussitôt qu’on eut mis la main dessus, cela l’arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d’autres sur les sons ; il y remarqua tant de choses, qu’il en fit un traité à l’âge de onze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné. »

Etienne Pascal est passionné de mathématiques. Que décide-t-il alors pour son fils ? De lui en retarder l’accès pour ne pas nuire à son apprentissage du latin et du grec. Que fait alors le fils ? Il transgresse l’interdit, réinvente à sa façon les mathématiques et, sans en avoir jamais entendu parler, redémontre la trente-deuxième proposition d’Euclide (la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits).

Tout semblait réuni pour que le jeune Blaise devînt pour cette science l’équivalent de ce que sera Mozart pour la musique. Si, malgré ces prémices, il n’en fut rien, c’est qu’il dut mobiliser de plus en plus son énergie pour lutter contre le désir qui le portait vers la recherche et le savoir scientifiques pour se consacrer à la défense de la croyance en Dieu.

Comment cet homme, instruit par un père passionné par les sciences et émerveillé par les dispositions qu’il voyait s’épanouir chez son fils, en vint-il ainsi à combattre son propre génie ? Qu’est-ce qui, dans son histoire, permet de comprendre cette automutilation ?

       3 – Pathologie et misère de l’homme avec Dieu

Ce qui – après la mort de la mère – constitua sans doute un traumatisme important sinon décisif, ce fut la mission de son père en Normandie (en 1639, Etienne Pascal avait été nommé à Rouen commissaire délégué par le roi pour l’impôt et  la levée des tailles) lors de la répression sanglante des Va-nu-pieds. Pascal n’a rien dit de ce qui ne put pas ne pas être pour lui un drame – il avait alors dix-sept ans : comment concilier l’image du père (intelligent, cultivé, sensible, soucieux de religion et de morale) entièrement dévoué à son fils, et celle du commissaire royal dont la mission se déroula dans ce contexte de massacres épouvantables ?

Son silence sur ce sujet – en janvier 1643, il enverra de Rouen à sa soeur Gilberte une lettre dans laquelle il confie seulement : « Le département [le terme désignait le travail de répartition des impôts] s’achève, Dieu merci. » – comme le silence de Gilberte qui n’en dit pas un mot dans la biographie de son frère, pourrait bien signifier la profondeur d’une souffrance qu’il ne put exprimer directement, l’absence de la mère conférant au père une dimension sacrée, transférée sur la personne du roi, représentation de Dieu, comme le père : « Il disait que (…) dans un Etat où la puissance royale est établie, on ne pouvait violer le respect qu’on lui (le roi) devait sans une espèce de sacrilège, parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non seulement une image mais une participation de la puissance de Dieu, on ne pouvait s’y opposer sans s’opposer manifestement à l’ordre de Dieu. »

Dans la longue lettre qu’il envoya à cette même sœur en octobre 1651 à l’occasion de la mort de leur père, il n’est pratiquement jamais question directement du père lui-même – et ce silence sur l’homme en dit long, lui aussi – mais uniquement de la manière dont un chrétien doit envisager la mort. Autrement dit, la mort du père, sans trouble ni émotion exprimés, n’est qu’une opportunité de réflexion sur la mort ; la seule confidence est celle-ci : « Si je l’eusse perdu il y a six ans, je me serais perdu, et quoique je croie en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sais qu’il m’aurait été encore nécessaire dix ans, et utile toute ma vie. » Six ans auparavant, c’est-à-dire en 1645, avant l’accident dont fut victime Etienne Pascal (luxation d’une jambe) et qui fut l’occasion de la rencontre avec le jansénisme : est-ce un hasard, si, après l’épisode normand,  le fils fut si sensible à une doctrine qui se fonde essentiellement sur la noirceur de l’homme et le poids du péché originel ?

Intervient ensuite la maladie dont les premiers effets apparurent quand il avait dix-huit ans. Pour Gilberte, les causes en sont « ces grandes et continuelles applications d’esprit dans un âge si tendre (…) Cette fatigue, et la délicatesse où se trouvait alors sa santé depuis quelques années, le jetèrent  dans des incommodités qui ne l’ont plus quitté ; de sorte qu’il nous a dit quelquefois que depuis l’âge de dix-huit ans il n’avait pas passé un jour sans douleur ».   

De quelle maladie s’agit-il ? Il souffrait de complications digestives qui devinrent de plus en plus douloureuses – « (…) elles en vinrent jusqu’au point qu’il ne pouvait plus rien avaler de liquide, à moins qu’il ne fût chaud, et encore ne le pouvait-il que goutte à goutte (…) il avait outre cela une douleur de tête comme insupportable, une chaleur d’entrailles et beaucoup d’autres maux (…) » –  et il semble qu’il soit mort (à 39 ans) d’un cancer gastrique compliqué de métastases hépatiques et intestinales.

Les premiers symptômes de la maladie se manifestant un an après la Normandie, est-il hasardeux de supposer un lien entre les deux faits ?

Il l’est sans doute moins de chercher une relation entre cet épisode et les deux « conversions » qui marquèrent son existence. Il n’est pas inutile de préciser d’abord le sens que Pascal donnera plus tard à ce mot : « La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet Etre universel qu’on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu’on ne peut rien sans lui et qu’on n’a rien mérité de lui que sa disgrâce. » (Pensées – 699)

La première conversion eut lieu en 1646 à la suite de l’accident déjà évoqué de son père qui reçut la visite de deux jansénistes dont les idées séduisirent Pascal – ils lui laissèrent des ouvrages de Saint-Cyran, théologien ami de Jansénius et directeur spirituel du monastère de Port-Royal – qui fit partager ses convictions à sa jeune sœur Jacqueline puis à son père et à toute la famille. « Dieu l’éclaira de telle sorte par cette sainte lecture, qu’il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu, et à n’avoir point d’autre objet que lui. Et cette vérité lui parut si évidente, et si nécessaire et si utile, qu’elle termina toutes ses recherches : de sorte que dès ce temps-là il renonça à toutes les autres connaissances pour s’appliquer à l’unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire. »

Quoi qu’en dise sa sœur, cette première conversion n’aura pas d’incidence sur son travail scientifique puisque pendant les huit années qui vont suivre, il s’intéressera aux expériences de Torricelli sur le vide (la fameuse expérience du Puy de Dôme sera réalisée en septembre 1648), obtiendra un privilège pour la machine arithmétique qu’il a inventée et rédigera ses traités sur le vide, l’équilibre des liqueurs, la pesanteur de l’air et le triangle arithmétique.

Tout se passe comme si cette première conversion n’était pour lui que le moyen de régler des comptes avec son père qu’il va s’employer à « convertir » à son tour, comme s’il utilisait la sombre représentation que donne de l’homme le jansénisme à la façon d’un miroir qu’il plaçait ainsi devant les yeux du commissaire royal pour qu’il y contemple le visage de l’irrémédiable méchanceté humaine.

Cette hypothèse me semble être vérifiée par deux faits :

– d’abord, l’affaire de la dénonciation, ainsi racontée par sa sœur : « Il était pour lors à Rouen, où mon père était employé au service du Roi, et où il y avait en ce temps-là un homme (Jacques Forton, en religion Frère Saint-Ange) qui enseignait une nouvelle philosophie qui attirait tous les curieux. Mon frère ayant été pressé par deux jeunes hommes des ses amis, il fut avec eux ; mais ils furent bien surpris, dans l’entretien qu’ils eurent avec cet homme, de voir qu’en leur débitant les principes de sa philosophie il en tirait des conséquences sur des points de la foi, contraires aux décisions de l’Eglise. Il prouvait par des raisonnements que le corps de Jésus-Christ n’était pas formé du sang de la Vierge, et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le contredire, mais il demeura ferme dans ses sentiments. De sorte qu’ayant considéré entre eux le danger qu’il y avait de laisser la liberté d’instruire la jeunesse à un homme qui était dans des sentiments erronés, ils résolurent de l’avertir premièrement, et de le dénoncer s’il résistait à leur avis. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis : de sorte qu’ils crurent qu’il était de leur devoir de le dénoncer à Monseigneur de Belley. (…) Monseigneur de Belley envoya quérir cet homme, et, l’ayant interrogé, il en fut trompé par une confession de foi équivoque qu’il écrivit et signa de sa main, faisant d’ailleurs peu de cas d’un avis de cette importance qui lui était donné par trois jeunes hommes.

Cependant, aussitôt qu’ils virent cette confession de foi, ils en connurent tout le défaut ; ce qui les obligea d’aller trouver M. L’Archevêque de Rouen à Gaillon, qui, ayant examiné toutes choses, les trouva si importantes, qu’il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à Monseigneur de Belley pour faire rétracter cet homme sur tous les points dont il était accusé, et de ne rien recevoir de lui que par la communication de ceux qui l’avaient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi ; il comparut dans le conseil de Mgr l’Archevêque, et renonça à tous ses sentiments. (…)

Dans cet événement qui n’est pas à la gloire de Pascal, on remarquera que le fils se comporte de la même façon que le père : l’un et l’autre au secours de deux « ordres »  – religieux et politique – qui, on ne le sait que trop, ne s’embarrassaient pas de scrupules pour faire plier, et par la manière forte, les récalcitrants.

C’est après cette dénonciation que le fils convertit le père : « Mon frère, continuant de plus en plus de rechercher les moyens de plaire à Dieu, cet amour pour la perfection s’enflamma de telle sorte dès l’âge de vingt-quatre ans, qu’il se répandit sur toute la maison ; mon père, n’ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fils, embrassa dès lors une vie plus exacte, par une pratique plus continuelles des vertus jusqu’à sa mort, qui a été tout à fait chrétienne. »

 – la mort du père, survenue quatre ans plus tard (24 septembre 1651) constitue le deuxième événement : immédiatement après ce décès, Jacqueline, qu’il avait également convertie, décida d’entrer en religion ce qui créa un différend entre le frère et la sœur au sujet de la constitution de la dot – il est à noter que Gilberte n’en souffle mot dans sa biographie – et Pascal débuta alors ce qu’il est convenu d’appeler sa « vie mondaine », qui le conduisit pendant trois ans (de janvier 1652 à la fin de 1654) bien loin des principes religieux dont il avait convaincu son père et sa sœur.Même si la rédaction du Discours sur les passions de l’amour semble ne pas être de la main même de Pascal, nul doute que les réflexions qu’il contient sont l’écho de ses pensées pendant cette période, dont celle-ci, fort peu janséniste : « Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et finit par l’ambition ! ! Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-là », ou encore : « L’homme est né pour le plaisir : il le sent, il n’en faut point d’autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. »

Ce franchissement (limité) des interdits à la mort du père et le rejet des principes austères du jansénisme sont confirmés par le chevalier de Méré un des compagnons de Pascal, qui témoigne du changement intervenu : « Deux ou trois jours s’étant écoulés de la sorte (il vient de dire que Pascal « ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire ») il eut quelque défiance de ses sentiments (…) Cela fut bien remarquable, qu’avant que nous fussions arrivés à P… il ne disait presque rien qui ne fût bon, et que nous n’eussions voulu dire, et sans mentir, c’était être revenu de bien loin. Aussi, pour dire le vrai, la joie qu’il nous témoignait d’avoir pris tout un autre esprit était si visible, que je ne crois pas qu’on en puisse sentir une plus grande ; il nous la faisait connaître d’une manière enveloppée et mystérieuse. » (De l’esprit, discours de Monsieur le Chevalier de Méré à Madame de***. Paris, 1677)

Cette vie mondaine s’achèvera sous l’influence d’Angélique, la jeune sœur (substitut affectif de la mère disparue ?) religieuse au monastère de Port-Royal, et par la crise du 23 novembre 1654 dont il est difficile de savoir ce qui, du dégoût du monde ou des atteintes de la maladie, a pu être le catalyseur – sans doute les deux ont-ils joué, à la fois comme cause et comme effet.

Cette nuit verra sa seconde conversion, définitive cette fois, et dont on pourrait croire qu’elle marque l’arrêt définitif de son travail scientifique : on peut juger de son caractère sinon pathologique du moins fort perturbé par le contenu du « mémorial » qu’un domestique trouva quelques jours après la mort de Pascal cousu dans la doublure de son pourpoint.

Or, sa sœur Gilberte raconte qu’à la suite d’une violente rage de dents, et après qu’une « personne à qui il devait toute sorte de déférence » lui eut persuadé que le travail dont il avait envie entrait dans les desseins de Dieu, il rédigea, après cette crise, un traité sur la « roulette » (une courbe géométrique) : « Il est incroyable avec quelle précipitation il mit cela sur le papier. Car il ne faisait qu’écrire tant que sa main pouvait aller, et il eut fait en très peu de jours ; il n’en tirait point de copie, mais il donnait les feuilles à mesure qu’il les faisait. »

Ce fut le dernier travail scientifique de Pascal que sa sœur présente à la fois comme moyen d’échapper au mal et comme cause de mal.

Voici comment elle l’annonce : « Ce renouvellement des maux de mon frère commença par le mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. Mais quel moyen a un esprit comme le sien d’être éveillé et de ne penser à rien ? C’est pourquoi dans les insomnies mêmes, qui sont d’ailleurs si fréquentes et si fatigantes, il lui vint une  nuit dans l’esprit quelques pensées sur la roulette. La première fut suivie d’une seconde, et la seconde d’une troisième, et enfin d’une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres ; elles lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de la roulette dont il fut lui-même surpris. »

Et voici sa conclusion : « Ce n’était pas trop pour son esprit mais son corps n’y put résister, car ce fut ce dernier accablement qui acheva de miner entièrement sa santé et qui le réduisit dans cet état si affligeant que nous avons dit, de ne pouvoir avaler. »

Il est dans la logique de l’époque de ne pas chercher le sens possible d’une maladie, et jamais Gilberte ne tente donc de mettre en perspective la mort de la mère, le rôle et l’image perturbée du père, l’attrait pour le jansénisme et la forte relation affective entre le frère et sa jeune sœur Angélique – c’est elle qui, ayant sollicité une de ses connaissances afin qu’elle intervienne auprès de Richelieu pour sauver son père menacée d’emprisonnement, fut indirectement à l’origine de la mission royale de Normandie ; elle fut convertie par son frère après l’accident du père, prit le voile à Port-Royal et convertit à son tour son frère qui mourut un an après elle.

       4- Perversion du savoir et de la contemplation.

La contemplation  pascalienne illustrée par la citation qui introduit ce chapitre est éloignée de tout émerveillement, vide d’harmoniques : ce que contemple Pascal dans l’infiniment grand et l’infiniment petit, c’est l’image de l’interdit qui l’accompagnera toute sa vie et qui mutilera sa quête de connaissances scientifiques. S’il n’y a pas d’émotion, de sensibilité dans ce qu’il écrit sur l’objet qui est le plus propre à en susciter (l’immensité de l’univers, notamment), c’est parce qu’il n’a pas pu ou voulu ou su atteindre les bornes de son savoir scientifique. Et si sa contemplation est purement intellectuelle, si elle n’est qu’un moyen de convaincre, c’est parce qu’elle se situe très en deçà des limites de son savoir potentiel.

S’interdisant l’activité qu’il aime le plus et malheureux de cette interdiction, il se persuade de la misère de l’homme  (« L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Pensées 130 ») et s’acharne à démontrer la nécessité de l’existence d’un Dieu dont on peut apercevoir une facette dans sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies : « Vous n’êtes pas moins Dieu quand vous affligez et quand vous punissez que quand vous consolez et que vous usez d’indulgence. Vous m’avez donné la santé pour vous servir, et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger (…) Ô mon Dieu, je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire, sans me nuire et sans me déshonorer ; et néanmoins le monde est encore l’objet de mes délices. »

On comprend mieux, à la lecture de ce dernier aveu, que sa démarche ait été dans le domaine mystique ce qu’elle aurait pu être dans le domaine scientifique : ce qui a toujours intéressé Pascal, c’est comprendre, tenter de trouver la raison des choses et s’il ne le peut pour les mathématiques ou la physique, il le fera, malheureux et désespéré, pour la foi et avec une austérité qui confine à la sécheresse, car pour lui rien n’est plus important que le mépris de l’expression de la sensibilité. Ainsi, Gilberte raconte au détour de ce qu’elle croit être une sainteté de son frère : « Je n’oserais dire qu’il ne pouvait même souffrir les caresses que je recevais de mes enfants ; il prétendait que cela ne pouvait que leur nuire. » 

A propos de la mort de Jacqueline et de l’affliction ressentie par sa sœur aînée : « Il me disait que cela n’était pas bien et qu’il ne fallait pas avoir ces sentiments-là pour la mort des justes ; mais que nous devions au contraire louer Dieu de ce qu’il l’avait récompensée si tôt des petits services qu’elle lui avait rendus. »

D’une façon plus générale : « Non seulement il n’avait pas d’attache pour les autres, mais il ne voulait pas non plus que les autres en eussent pour lui (…) Je parle des amitiés les plus innocentes et dont l’amusement fait la douceur ordinaire de la société humaine. »

Je ne sais si Molière avait lu cette biographie quand il fait dire à Orgon, victime de Tartuffe (Tartuffe, acte 1, scène 4) :

       « Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;

       De toutes amitiés il détache mon âme ;

       Et je verrais mourir frère, enfants, mère, et femme,

       Que je m’en soucierais autant que de cela. »

Si Gilberte résiste – timidement –  aux injonctions de son frère (« Il eût bien voulu que je me fusse consacrée à leur (les pauvres) rendre un service ordinaire que je m’imposasse comme en punition de ma vie. Il m’y exhortait avec grand soin, et à y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me détournât du soin de ma famille, il me répondait que ce n’était que faute de bonne volonté …) elle n’a pas la réponse ironique de Cléante à son beau-frère ainsi détaché de toute affection pour les siens : 

       « Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! »

Son rapport à la pauvreté (« J’aime la pauvreté parce que Jésus-Christ l’a aimée. »), et aux pauvres (« Enfin il n’avait rien dans le cœur et l’esprit que les pauvres, et il me disait quelquefois : « D’où vient que je n’ai encore jamais rien fait pour les pauvres, quoique j’aie toujours eu un si grand amour pour eux ? ») peut susciter l’admiration en même temps qu’il peut surprendre par sa démesure : « Il fut quelque fois un peu moins mal ; il profita de ce temps pour faire son testament où les pauvres ne furent pas oubliés, et il se fit violence de ne leur pas donner davantage. Il me dit que si M.Périer (le mari de Gilberte) eût été à Paris, et qu’il y eût consenti, il aurait disposé de tout son bien en faveur des pauvres. Enfin il n’avait rien dans le cœur et l’esprit que les pauvres. »

Aussi bien dans l’affaire de la dénonciation que dans cet investissement passionné pour « les pauvres », on remarque les caractéristiques d’une foi marquée par l’intolérance, l’excès et pour la défense de laquelle tous les moyens intellectuels sont bons.

Ainsi en va-t-il du « pari » expliqué dans ce dialogue avec un contradicteur fictif :

« Dieu est, ou il n’est pas (…) Que gagez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien.

– Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix (…) Le juste est de ne point parier.

– Oui ; mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. (…) Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Croyez donc qu’il est, sans hésiter. (Pensées – 451)

Je me rappelle combien cette démarche nous choquait, mes camarades lycéens chrétiens et moi. Même si nous savions qu’elle s’inscrivait, pour Pascal, dans le contexte de sa lutte contre l’athéisme – c’était aussi la nôtre – elle nous semblait complètement étrangère à ce qu’était pour nous la foi.

Et que dire de la méthode qu’il préconise à son supposé interlocuteur quand celui-ci lui demande : « Que voulez-vous donc que je fasse ? »

« (…)  Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien. (…) Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira.

– Mais c’est ce que je crains.

– Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ?… » (id°)

Brassens, dans Le mécréant, après avoir rappelé à sa manière les conseils pascaliens :

       « Mon voisin du dessus un certain Blaise Pascal

       M’a gentiment donné ce conseil amical

       Mettez-vous à genoux priez et implorez

       Faites semblant de croire et bientôt vous croirez (…)

donne une réponse conforme à sa philosophie tranquille et souriante :

       Mais su’ l’ chemin du ciel je n’ ferai plus un pas

       La foi viendra d’elle-même ou elle ne viendra pas. »

La vision que Pascal a de l’homme et de Dieu est sinistre, froide, dépouillée de toute chaleur, de toute joie de vivre, ce qui se comprend si l’on prend en compte les souffrances qu’il dut endurer à cause de sa maladie et, en amont, les interdits qu’il ne parvint pas à éliminer pour se consacrer à ce qu’il aimait le plus, la science. Sa foi, sèche, dure, sans résonances, est celle d’un homme malheureux qui alla jusqu’à se mortifier cruellement en se ceignant d’une ceinture de fer garnie de pointes.

Il n’est donc pas étonnant qu’il n’ait aimé ni Montaigne («  absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l’impiété et aux vices » Entretien avec M. de Saci) ni Descartes (« Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n’a pu s’empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement, après cela, il n’a plus que faire de Dieu – Pensées –194).

Le premier dont le « Que sais-je ? », et, malgré les souffrances que lui infligeaient ses coliques néphrétiques, le plaisir de vivre et l’humanisme bienveillant ne pouvaient que heurter son besoin de certitude et son obsession du péché originel ; le second (le 10 novembre 1619 Descartes eut lui aussi sa « nuit », pendant laquelle, à l’opposé de Pascal, il  découvrit «  les fondements d’une science admirable ») parce qu’il faisait du doute le point de départ de toute démarche philosophique et qu’il pensait que l’homme est un être libre et responsable de sa destinée.

Ce qui « sauve » Pascal, c’est la reconnaissance de la grandeur de l’homme dans sa pensée : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que celui qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. 

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » (Pensées – 264,265)

Sa démarche, inachevée au moins dans sa rédaction, est remarquable par la force et l’énergie mises au service d’un objectif –  démontrer –  détourné de son objet –  la science – au profit d’un Dieu ambivalent qui fut pour lui à la fois celui qui aime et celui qui calcule, juge et punit. Quelle terrible représentation du père !

Gilberte rapporte un mot de curé de la paroisse de Saint-Etienne qui assista Pascal pendant sa maladie, mot qui, sans doute au-delà de la pensée de l’ecclésiastique, résume assez bien ce qui semble avoir été la constante de sa personnalité : « C’est un enfant, il est humble et soumis comme un enfant. »     

René, Simone et Mazarine

Depuis 1949, date de publication de Le deuxième sexe (Simone de Beauvoir), la question du rapport entre le sexe et… tout le reste, n’est plus facultative. C’est une question très gênante pour beaucoup de monde parce qu’elle oblige à s’en poser une autre, enfin ce n’en est pas vraiment une autre, disons une question plus vaste qui la contient, et qui est : « Alors, finalement, tout bien réfléchi, moi, globalement parlant, je suis ou je deviens ? L’un ou l’autre ? L’un et l’autre ?  ».

Dans un sens, il est beaucoup plus confortable de dire « je suis » parce qu’au moins on est sûr d’une chose… enfin à peu près, parce qu’une fois qu’on l’a dit, il faut encore préciser ce qu’est cet état bizarre qui consiste à être. Et, comme depuis 1637, date de publication de Le discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences (René Descartes) on sait que le fait d’être suppose la pensée, que la pensée qui vient en marchant est donc forcément en mouvement, eh oui, une idée en amène une autre qui etc.,  on risque fort d’aboutir à la conclusion qu’être, finalement, c’est devenir.

Autrement dit, on est bien avancé !

Ce préambule à la tonalité bizarre a bien sûr une idée derrière la tête, vous vous en doutez. Hum… Faut-il préciser qu’une idée derrière la tête n’est pas vraiment une idée – c’est en quoi ledit préambule ne saurait être  –  mais plutôt une intention cachée ?

Quelle intention ?

Eh bien, voici.

Le Monde a récemment publié dans une de ses innombrables formules, un article de Mazarine Pingeot (oui, la philosophe), à propos du féminisme, tel qu’il est « milité » (je n’aime pas trop, il y a du soldat dedans… mais bon) aujourd’hui.

Voici les trois premiers paragraphes.

« Ce mortel ennui qui me vient, devant la victoire d’extrémistes de la médiocrité au nom de « l’éthique », discréditant les combats féministes : ceux qui luttent pour l’égalité des droits, l’égalité des chances, avec à l’horizon une véritable révolution anthropologique. Combats politiques et non moraux !

Aujourd’hui, les femmes sont assez puissantes pour mener ce combat politique, pourquoi s’en tiendraient-elles à occuper la seule place du ressentiment et de la vengeance, de la délation et de la vindicte ? Est-ce cela, la place naturelle de la femme ?

Ce mortel ennui qui me vient, devant une certaine jeunesse sans désir mais pleine de colère, ces jeunes femmes mieux loties que leurs mères et leurs grands-mères, qui ont mené la lutte pour elles, déblayé le terrain pour leur laisser en héritage de continuer le combat : les unes se sentent insultées quand un homme, de sa violence ancestrale, ose un compliment – et c’est comme une gifle en plein visage, certaines appellent ça un viol, au mépris de celles qui en ont vraiment été victimes ; les autres se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable. » (…)

Chaque paragraphe de la suite commence par la même expression (Ce mortel ennui qui me vient), ce qu’on appelle en rhétorique (l’art du discours) une anaphore. Bref, Mazarine Pingeot est ennuyée. Mortellement. C’est pourquoi elle utilise l’anaphore, pour qu’on comprenne bien la nature de cet ennui : il n’est pas du genre  « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » (Pierrot le fou – J-L Godard), non, il est métaphysique : ce n’est pas elle qui s’ennuie, comme Marianne, le personnage joué par Anna Karina, qui, elle, est dans le « faire » (plutôt le « quoi faire ? »)… encore que ne pas savoir quoi faire soit peut-être bien le signe d’une crise de l’ être… mais elle est dans une phase d’envahissement que je formulerais ainsi : « Enfin, quoi, quand même, oh, et puis, merde, enfin ! » C’est nettement moins littéraire, d’accord, mais ça parle plus nettement.

La cause de cet ennui, ce sont les féministes d’aujourd’hui, plus préoccupées de morale que de politique. C’est ce qu’elle dit dans le premier paragraphe. Vous remarquerez que ma formulation (surtout les deux derniers mots) correspond bien à « Combats politiques et non moraux ! » Surtout au point d’exclamation.

Dans le second, la place naturelle de la femme, nous ramène au foyer, aux enfants, au gynécée.

Le troisième est encore plus novateur dans le sens où il procède à des comparaisons entre les générations. Ça, c’est très fort. Oui, parce que, imaginez, si quelqu’un avait tenu le même discours à ces mères et grands-mères, du genre «  Non, mais, regardez voir un peu du côté des cavernes ! »  hein !

Simone, bon, d’accord, mais René me direz-vous ?

Une question de méthode. Ou plutôt, de choix. Mais l’un ne va pas sans l’autre.

Mazarine Pingeot est plus du côté de Catherine Deneuve (« Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », janvier 2008) que de Simone de Beauvoir.

Plus sérieusement.

Les modes actuels d’expression du féminisme (que dénonce violemment M. Pingeot dans le troisième paragraphe, oublieuse apparemment de la manière dont étaient caricaturées celles qu’on appelait les suffragettes puis leurs descendantes qu’elle présente aujourd’hui comme des héroïnes) ne sont pas le simple produit d’individus  mais ils signifient un état de la société.

Autrement dit :

– pour la question de l’antagonisme entre la revendication de la « liberté d’importuner » et la multiplication des plaintes pour du harcèlement ou des agressions : nous – collectivement – ne sommes pas encore parvenus à un moment où le problème de… disons, pour essayer de trouver un consensus… la parade amoureuse (vous avez dit « la drague » ?) ne se posera que dans le cadre de la relation amoureuse. Il faudra encore du temps pour que soient apurés les comptes de la démesure de l’exploitation sexuelle.

– quant à la question politique : le problème du féminisme, tel qu’il est posé depuis quelques générations, est d’abord celui des rapports économiques et sociaux entre les hommes et les femmes, et il n’est qu’un des composants de la vie en société. Comment se posera-t-il le jour où les disparités salariales et professionnelles auront été effacées ? Comment se posera la question du rapport entre le biologique et le culturel ? Personne ne le sait. Si on commençait par là, juste pour voir ?

Autre chose : les différentes phases de la lutte pour l’émancipation de la femme s’inscrivaient dans le cadre d’une alternative au capitalisme. Aujourd’hui ?

Bref, René Descartes provoque une révolution quand il énonce le principe de la liberté d’examen des idées, des croyances… Simone de Beauvoir en provoque une autre quand elle place la femme au cœur de la problématique de l’être social (« On ne naît pas femme, on le devient »).

Les « démesures », que certains ont pu relever dans l’une et l’autre révolutions – il y en a, évidemment – sont des réponses à d’autres démesures qui, en l’occurrence, avaient pour noms totalitarisme religieux et phallocratie.

Quoi qu’il en soit, René et Simone proposent un discours philosophique qui sollicite notre pensée.

Les anaphores de Mazarine renvoient à son ego.