Conte de Noël (1)

C’est un roman dont l’intrigue se déroule au moment de Noël 1999. Un roman n’est pas un conte, mais comme celui-ci nous ramène à la fin du siècle dernier, au moment où l’on craignait que les ordinateurs ne parvinssent pas à faire tourner les aiguilles de leurs horloges internes jusqu’à 2000, et que nous vivons par contraste aujourd’hui une période lisse, calme et paisible où nous rions beaucoup de ces peurs infondées et puériles – ah ! ah !  ah ! –, cette histoire – ne vous laissez pas trop impressionner par le titre ni les événements… quoique… hum…  attendez la fin, si toutefois l’écran ne vous tombe pas des mains – … où en étais-je ? Ah… oui, il est donc tout à fait possible de soutenir la thèse qu’il s’agit bien d’un conte. Si vous avez bien suivi le raisonnement.

Un feuilleton donc où vous retrouverez Walkowski.

La mise en page est un peu particulière : j’avais conservé le document en mode PDF, l’ai transformé en mode Word, sans toutefois parvenir à modifier ladite mise en page qui a le grand avantage de ressembler à celle d’un conte. N’est-ce pas ?

                                             Le massacre des innocents

                                                         Prologues

Vendredi 31 décembre 1999 – 17heures –
Quai Sarrail – Lyon
Paul-Stefan et Arnaud-Jan Walkowski bouclaient
leurs sacs quand leur père téléphona pour annoncer
qu’il quittait le siège de la police judiciaire.
– Pas de crime en vue ? demanda Arnaud-Jan en
échangeant un regard avec son frère.
– Pas pour le moment.
– On est prêts, on t’attend en bas.
Il raccrocha.
– Tu le prends ? demanda Paul-Stefan en
désignant le paquet rectangulaire entouré d’un
papier-cadeau posé sur son lit.
– J’ai encore une place.
Arnaud-Jan installa le paquet bien à plat sur les
vêtements avant de tirer la fermeture Eclair.
Ils enfilèrent leur blouson, empoignèrent leurs
sacs, donnèrent un tour de clef et commencèrent à
descendre les trois étages.
Les réverbères s’allumaient sur le quai. Le froid était  vif, l’air sec, et les premiers nuages apparaissaient au-dessus de Fourvière.

 La météo annonçait d’importantes
chutes de neige pour la nuit et le lendemain.
        

Samedi 1er janvier 2000 – 1h10 – Maternité
de l’hôpital de la Croix-Rousse – Lyon
L’infirmière trouva la jeune maman de la chambre 2
assise sur son lit, l’air égaré, disant qu’on lui avait volé
son bébé. Une dépression assez courante après un
premier accouchement. Elle lui expliqua calmement une
nouvelle fois pourquoi on l’avait installé dans la
nursery pour la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et
resta auprès d’elle le temps qu’elle se rendorme.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure et
le numéro de la chambre pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter malgré l’avis
défavorable du médecin, avait éprouvé de vives
douleurs aux seins en début de soirée. Elle dormait
paisiblement, mais elle s’était découverte et
l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut étrangement pâle.

Elle souleva la couette, et plaqua sa main sur sa bouche pour ne pas hurler.

****

Huit jours plus tôt. Vendredi 24 décembre 1999 –
16h30 – Lyon – Siège de la PJ.

Depuis l’affaire Leriche-Vissoux jugée aux assises
de septembre, les médias avaient accordé une large
place au débat sur la légitime défense. Le verdict
avait suscité des réactions passionnelles dans
l’opinion et de violentes polémiques politiques.
La hiérarchie catholique mettait en garde contre le
laxisme moral ; si elle ne les approuvait pas, elle
disait comprendre, en toute charité chrétienne, les
intégristes qui appelaient à manifester devant le
ministère de la justice.

Certains éditorialistes
rappelaient que ces mêmes farouches Gardes Noirs du
caractère divin et sacré de La Vie avaient incendié
onze ans auparavant le cinéma Saint-Michel qui
projetait le film de Martin Scorsese La Dernière
Tentation du Christ
, infligeant ainsi des blessures plus
ou moins graves à treize personnes.
La droite parlementaire avait réclamé la démission
de la ministre de la justice au motif que le parquet
n’avait pas fait appel d’un jugement dont ils
estimaient qu’il violait la loi.
De son côté, l’extrême droite dénonçait ce qu’elle
appelait la déliquescence de l’institution judiciaire ;
elle présentait le juge de Lavour et le commissaire
Walkowski comme de dangereux idéologues,
signalant au passage que l’un était d’origine italienne,
l’autre polonaise.
Le chef de l’Etat, qui escomptait tirer un bénéfice
électoral de la cohabitation avec la gauche, se gardait
de prendre ouvertement parti tout en laissant dire en
sous-main qu’il déplorait l’incurie de la garde des
Sceaux. Le gouvernement faisait bloc avec elle et une
pétition avait été lancée par des intellectuels et des
juristes pour expliquer en quoi le verdict témoignait
d’une évolution positive du droit.
En décembre, le centre d’intérêt s’était
progressivement déplacé vers des préoccupations
d’une autre nature. Plus on approchait du troisième
millénaire, plus se multipliaient les annonces
catastrophistes. L’an deux mille suscitait les mêmes peurs que celles de l’an
mille dont les historiens rappelaient pourtant qu’elles
n’étaient qu’une légende. A ces peurs s’ajoutait
l’éventualité d’un gigantesque bogue informatique
dans la nuit de la saint-Sylvestre : à minuit,
affirmaient certains spécialistes ou prétendus tels, les
ordinateurs se bloqueraient sur le nombre 1999,
provoquant la paralysie générale des systèmes
d’information et de communication, et de tout ce qui
était géré par l’informatique.
                                           *

Walkowski attendait un appel de l’inspecteur Boustin.

Depuis l’appel de son fils, une femme avait été retrouvée morte par son mari, chez elle, à Francheville, dans la banlieue ouest de Lyon. Selon le  rapport de la gendarmerie locale, le décès était dû à
une overdose délibérée d’antidépresseur ; la femme
avait laissé une lettre pour expliquer son geste et le
suicide ne faisait aucun doute.
Dès que l’inspecteur aurait confirmé, il rentrerait chez lui, dans la Dombes après être passé prendre Arnaud-Jan et Paul-Stephan, quai Sarrail.

Pauline avait fermé son cabinet à midi et commencé les préparatifs.
Judith, la compagne de Paul-Stephan, étudiante en
seconde année de classe préparatoire au lycée
Lalande de Bourg-en-Bresse, viendrait l’aider après
son dernier cours.
La perspective du réveillon reléguait au second
plan le drame dont il venait de noter la référence dans
son agenda de bureau.
Il posa son stylo et s’appuya contre le dossier du
fauteuil.
Noël avait perdu son sens religieux depuis le jour
où son père avait décroché du mur de la salle à
manger le crucifix apporté de Pologne par sa famille
en 1940 dans les bagages de l’exil.
Il avait alors dix ans, et il revoyait la scène comme
si elle s’était déroulée la veille.

Le sermon d’une messe dominicale critiquant une grève avait agi comme un détonateur. Tadeusz Walkowski était revenu de l’église à grandes enjambées, le regard figé par une colère froide. Il avait tiré une chaise,
quitté ses chaussures noires impeccablement cirées,
était monté sur le siège pour décrocher le crucifix, et
après un regard de défiance adressé à sa femme et à
son fils, avait enfilé ses galoches pour se rendre au
jardin. Il y avait, tout au fond, derrière la cabane des
outils, un endroit où on brûlait les déchets.
Chaque fois qu’il se rappelait cet événement,
Pierre Walkowski retrouvait intact le malaise qu’il avait
éprouvé alors, comme un vertige au bord d’un
précipice. Sa mère qui ne l’avait pas quitté des yeux
s’était approchée et avait posé sa main sur son épaule.
Il avait levé vers elle une figure inquiète et elle lui
avait simplement dit de sa voix calme qu’elle
approuvait le geste.
Ils l’avaient laissé libre. Il était retourné au
catéchisme et à la messe, mais il s’était vite rendu
compte que, pour lui aussi, Dieu, la religion et les
prêtres, c’était fini. Il n’avait plus remis les pieds dans
une église et avait rayé le verbe croire de son vocabulaire.
                                           *

Ses parents avaient pourtant maintenu la tradition de la
Wigilia du vingt-quatre décembre avec ses plats
traditionnels : le potage en entrée, suivi des pierozki –
des raviolis farcis aux champignons –, puis la carpe
en gelée, et, pour finir, la kutia – un mélange de
pavot, de noix de miel et de raisins – accompagnée de
zoldkowa gorzka – des petits gâteaux secs à l’orange
parfumés de vodka. Si la crèche était restée au grenier
dans son carton, l’oplatek, le pain azyme signe de
réconciliation avec soi-même et les autres, était
toujours offert aux parents et amis. Le sapin occupait
un coin de la salle à manger, avec son étoile au
sommet, ses guirlandes, ses boules et ses bougies
instables aux flammes vacillantes à surveiller. Les
paquets enrubannés disposés sous les branches étaient
ouverts avant de passer à table. Depuis toujours,
Pierre savait que les deux cadeaux qu’il découvrait au
retour des trois messes de minuit avaient été achetés,
l’un par ses parents, l’autre par son parrain. Pas
question de faire intervenir le petit Jésus, encore
moins le Père Noël, sa hotte et son traîneau. Chaque
année le même rituel, jusqu’au coup de poussier du 3
mai 1968, à Roche-la Molière. Tadeusz avait été l’une
des six victimes. Maria était morte de chagrin
quelques mois plus tard.
Le vingt-quatre décembre 1967, six mois avant le
drame, Pauline Lanneau avait été conviée à ce qui
devait être la dernière Wigilia dans la maison du
coron. Elle venait de rencontrer Pierre Walkowski.
Chez elle, Noël était une fête profane liée au solstice
d’hiver. Adeptes de la philosophie matérialiste,
Florimond et Véra Lanneau avaient été membres du
parti communiste avant de le quitter discrètement en
1956, sans rien renier des valeurs pour lesquelles ils
s’y étaient engagés. Depuis que Florimond avait pris
sa retraite – il avait été médecin des mineurs pendant
près de quarante ans –, le couple vivait à Bonnieux,
un village accroché au pied du petit Luberon. Pierre et
Pauline s’étaient mariés dès qu’elle avait eu terminé
sa spécialisation en psychiatrie, et elle avait été
d’accord pour perpétuer la tradition du réveillon. Ils
l’avaient adapté à leurs goûts en conservant l’oplatek,
symboliquement disposé sur une table dans l’entrée
de leur maison.

La sonnerie du bloc téléphonique le ramena à la
réalité. Sa secrétaire lui annonçait Boustin.

– Je t’écoute, Damien.
– C’est bien un suicide, patron. La femme s’appelle Josiane Reblot. Elle a avalé deux boîtes d’anafranil, un antidépresseur prescrit par son
généraliste. J’ai les ordonnances sous les yeux. Elle explique dans sa lettre comment elle a stocké les comprimés et pourquoi elle a décidé de se suicider. J’ai comparé l’écriture avec d’autres lettres : il n’y a
aucun doute, c’est bien elle qui l’a écrite.
– Tu peux me résumer ce qu’elle dit ?
– En gros, personne ne croit plus en rien, Noël
n’est plus qu’une vaste foire commerciale, tout fout le
camp, le monde va à la catastrophe, la vie est devenue
impossible. Genre foi exaltée, si vous voyez ce que je
veux dire. Elle veut des funérailles à Saint-Georges
avec une messe en latin.
– Sa situation familiale ?
– Quarante-sept ans, mariée, cinq enfants, nés à un
an d’intervalle, le dernier a vingt-deux ans, il est
étudiant en pharmacie, les quatre autres sont mariés,
avec de bonnes situations. Six petits-enfants au total.
Aux dires du mari, tout le monde s’entend bien et ils
se voient régulièrement. Lui est sous-directeur d’une
petite banque privée à Lyon, ils sont propriétaires de
leur maison et n’ont pas de difficultés financières. Je
serais tenté de dire qu’elle avait tout pour être
heureuse, mais il faut croire que ça ne suffit pas.
– Tu connais mon avis sur la question.
– Oui, je sais, mais quand même ! Et puis cette
lettre où elle ne parle ni de son mari ni de ses enfants
ni de ses petits-enfants ! Le mari, je vous laisse
imaginer dans quel état il est ! D’habitude, il déjeune
sur son lieu de travail, mais il avait pris sa demi-journée pour Noël et il l’a trouvée en rentrant vers midi et demi. Il a tout de suite appelé le SAMU qui
n’a pu que constater le décès. La dépression de sa
femme l’inquiétait, mais de là à s’imaginer qu’elle
allait se tuer ! En plus, la veille de Noël ! Ses enfants
arrivent demain et ils ne sont pas encore au courant.
– Anselme est encore là ?
– Oui. Il a fini avec elle, il s’occupe du mari.
– Tu peux me le passer ?
– Je suis dehors. Le temps de rentrer.
Il entendit des bruits de pas, de porte, puis Boustin
qui s’adressait au légiste.
– Commissaire ?
– Bonjour, docteur. Boustin m’a dit l’essentiel. Votre diagnostic ?
– Un instant… – Il parlait à voix basse. Walkowski
l’entendit s’éloigner, fermer une porte – C’est un
suicide médicamenteux. Les symptômes sont nets. Le
décès a dû survenir vers dix heures.
– Rien de particulier ?
– Non. Je vous communiquerai les résultats de
l’autopsie lundi en fin de matinée.
– Je vous remercie. Vous pouvez me repasser Boustin ?
Encore des bruits de pas, un chuchotement et à nouveau la voix de l’inspecteur.
– Oui ?
– Envoie-moi une photocopie de la lettre. Après, tu
rentres chez toi. Ton rapport peut attendre jusqu’à
lundi. Bon Noël.
– A vous aussi, patron. Reblot a un fax, je vais lui
demander de l’utiliser.
                                         *
Quelques minutes plus tard, Lucie Marette
apportait la photocopie de la lettre. Elle s’était
organisée pour prendre une semaine de congés et,
depuis le matin, il la sentait, comme lui, ailleurs.
– Vous passez Noël en famille, Lucie ?
– Ce soir, j’ai mon neveu. – Elle eut un sourire –
Celui qui m’a appris à faire les cocottes en papier,
vous vous rappelez ?
Il se rappelait, en effet. Chaque matin, à huit
heures trente, il partageait avec elle un café en consultant
l’agenda, et il la revoyait, d’ordinaire plutôt réservée,
s’appliquant comme une petite fille à plier le papier
d’emballage doré du carré de chocolat. Elle avait
contemplé avec une tendresse amusée la cocotte
posée en équilibre sur le bureau. – Elle est mignonne,
vous ne trouvez pas ? avait-elle demandé d’une voix
qu’il ne lui connaissait pas.
– Il finit sa licence de management, ici, à Lyon.
Ses parents arrivent demain de Strasbourg et je repars
avec eux jusqu’au 1er. Ma belle-sœur est d’origine
alsacienne, elle aime faire la cuisine, c’est un vrai
cordon-bleu… et – ses yeux pétillaient – j’aime les
vins d’Alsace, surtout les vendanges tardives ! J’en
serai quitte pour un régime !
Lucie Marette était un peu forte et luttait en
permanence contre les kilos qu’elle dissimulait sous
de strictes robes noires.
Elle n’avait aucun travail urgent à finir et
Walkowski la libéra.
                                      *

Josiane Reblot annonçait dans la lettre sa décision
de mettre fin à ses jours le 24 décembre, la veille de
la naissance de Jésus, afin de ne pas « ajouter à la
souillure infligée au fils de Dieu » – souillure était
vigoureusement souligné de deux traits. Le reste était
une déploration de la perte des valeurs chrétiennes,
une dénonciation de la contraception, de la loi
autorisant l’avortement et l’annonce de châtiments
pires encore que le SIDA, la maladie de la vache
folle, l’Ebola ou la légionellose. Dieu, elle en était
certaine, comprendrait son geste. Elle voulait une
messe de funérailles chantée en latin à Saint-Georges,
une église fréquentée par des intégristes. Elle ne
mentionnait effectivement ni son mari, ni ses enfants,
ni ses petits-enfants. Au bas de la lettre, la date,
« vendredi 24 décembre 1999, 8 heures 30 » et sa
signature.
Un texte dur, glaçant.
Outre l’absence de référence à la famille, quelque
chose gênait Walkowski. Quelque chose qui sonnait
faux. Il resta un moment les yeux fixés sur la feuille
de papier qu’il finit par glisser dans son sous-main.
Puis, il recula son fauteuil, se leva et décrocha son
imperméable. Au moment de fermer la porte, il se
ravisa et alla prendre la photocopie qu’il glissa dans
une poche de sa veste.
Dans le bureau des inspecteurs, René Duroc et
Julien Decarme étaient installés côte-à-côte devant un
écran d’ordinateur.
– J’ai en commandé un au Père Noël, expliqua
Decarme avec une grimace, et j’essaie de me faire
expliquer par René, mais je commence à me
demander si c’est vraiment un cadeau ! – Il désigna
l’ordinateur – Il fait ce qu’il veut !

– C’est une machine qui fait ce qu’on lui
commande, comme toutes les machines, rectifia
calmement Duroc.
– Je dois dire que c’est très joli et plein d’images
colorées qui bougent toutes seules. Et il y a même de
la musique !
Walkowski qui avait résisté longtemps avant
d’accepter un téléphone portable n’avait pas encore
pris la décision de se mettre à l’informatique.
– Que penses-tu du blocage annoncé pour le 31 ?
Duroc faisait défiler sur l’écran des pages de
termes techniques. Il tourna la tête.
– Les disques durs continueront à tourner. La terre
aussi, répondit-il avec le même calme.
Walkowski leur communiqua l’information donnée
par Boustin avant de leur souhaiter un bon Noël. Il
emprunta l’escalier pour descendre dans le hall, salua
Pellet à l’accueil et se rendit sur le parking extérieur où
il avait garé la Safrane. Le ciel était gris, l’atmosphère
humide, la température relativement douce. Les
météorologues n’annonçaient ni froid ni neige pour les
trois jours à venir, mais un gros coup de vent, peut-être
même une tempête. Avant de démarrer, il appela ses fils
pour les prévenir de son départ.
                                                    *
Les jumeaux attendaient devant l’entrée de
l’immeuble du quai Sarrail.

« Jumeaux dizygotes »
avaient-ils dû préciser à chaque début d’année
scolaire aux professeurs surpris de la similitude de
leurs dates de naissance, leur seul point commun en
dehors du bleu clair de leurs yeux.

Paul-Stefan, blond, mince et longiligne, était en deuxième année de droit,
Arnaud-Jan, brun, plus athlétique, en deuxième année de médecine.
Une demi-heure plus tard, ils avaient quitté
l’agglomération et pris la route de la Dombes.

Installé à l’arrière, Le Monde déployé sur les genoux, Arnaud-Jan commentait l’actualité.
– La tempête et le bogue informatique… De
chouettes cadeaux de fin d’année… ou de fin du
monde ! Je propose donc – il adopta un ton
mélodramatique – de nous concentrer sur l’essentiel.
– Walkowski croisa dans le rétroviseur les yeux
malicieux de son fils – Les huîtres d’Isigny et le
canard des Landes !
– Les huîtres, je suis passé les prendre hier à midi,
chez Le Bihan – Yann et Gaëlle Le Bihan étaient
propriétaires du restaurant La Bretagne, derrière la
mairie du 3ème, où Walkowski déjeunait régulièrement
–, et le canard est arrivé avant-hier par la poste avec
un bocal de cèpes de pin.
– Je commence ma concentration, murmura
Arnaud-Jan avec gravité.
Sur le siège avant, Paul-Stephan lisait le
supplément littéraire.
– Il y a justement un article sur l’hédonisme, dit-il.
C’est d’actualité. Signe de crise, apparemment.

– Y est-il question d’huîtres et de canard ? Et
regarde si Ulysse et Maud Artemont sont cités comme
références, demanda Arnaud-Jan.
Paul-Stefan se contenta de sourire.
Ulysse Artemont, commissaire-divisionnaire à Bordeaux, était de la même promotion que  Walkowski. Maud, son épouse, landaise d’origine, réservait chaque année deux canards qu’engraissait pour elle une cousine restée au pays. Il y en avait un
pour la famille Walkowski. De son côté, le commissaire leur faisait livrer du champagne d’un viticulteur de Venteuil.
 

Toujours et encore la peine de mort

A l’approche de la fin de la présidence Trump, les exécutions fédérales s’accélèrent. Si la tradition veut que le gouvernement s’abstienne d’appliquer la peine de mort pendant le passage de flambeau entre le président sortant et son successeur, Donald Trump fait une nouvelle fois exception. Quatre exécutions sont prévues avant le 20 janvier par le ministère de la justice, une première depuis 1889. » (A la Une – Le Monde du 11/12/2020)

Si la majorité des contributions publiées à la suite de l’article est hostile à la peine de mort et aux exécutions, certaines sont partisanes de l’une et approuvent  les autres, comme celles-ci :

« C’est peut-être la moins stupide des décisions prises par Trump en 4 ans… Je ne connais pas les cas en détail, mais finalement sur le principe pourquoi rejeter la peine de mort quand la prison a vie est un châtiment tout aussi inhumain et certainement beaucoup plus coûteux pour l’Etat. »

« Oui, surtout que le cas n’est pas piqué des hannetons. Le jeune criminel a assassiné un couple de pasteurs, rien que ça, qu’il a fait flamber dans leur voiture. Mais comment donc. »

« Si Trump laisse faire les exécutions c’est que cela correspond aux aspirations de sa base. Tous les américains ne sont pas opposés à la peine de mort. Dans tous les cas qui défilent rapidement dans cet article on peut difficilement se faire une idée sur la justification des peines prononcées. Il y a certains cas où cela se justifie peut être. Quand on voit Fourniret chez nous ? Que voulez-vous faire d’un type pareil ? »

« Brandon Bernard a quand même exécuté sa victime en la brûlant vive dans une voiture: c’est un crime horrible. Cette femme est morte d’asphyxie comme toutes les personnes qui sont brûlées vives: le feu absorbe tout l’oxygène autour et la victime meurt d’abord d’asphyxie avant d’être brûlée vive. C’est une mort horrible, lente, moyenâgeuse. Qui plus est enfermée dans le coffre d’une voiture. »
« Je comprends que le journalisme n’aime pas Trump, mais cet assassin a commis un meurtre horrible de sang-froid. »

« Si c’était votre maman ou votre sœur brûlée vive, lentement, dans cette voiture, sans que l’assassin n’ait un quelconque remord et vienne la délivrer, que penseriez-vous des mots employés dans cet article qui minimise ce crime odieux ? » 

« Pourquoi un deuxième long article pour un non-événement ? Pourquoi l’exécution d’une peine devrait-elle être repoussée à l’accession d’un nouveau président ? La justice n’est-elle pas supposée être indépendante ? Vivement que la peine de mort soit rétablie en France ! »

«  « Arbitraire cynique » contre un homme ayant assassiné sa fillette de 2 ans?
Franchement, ces exécutions, ce n’est pas ce que je reprocherai à Trump. Ces gens condamnés n’ont eu aucune pitié, ils ne méritent pas la nôtre. »

« Quand on voit les crimes commis par ces condamnés, on se demande qui peut bien demander leur grâce et organiser leur comité de soutien… »

« Les victimes et leurs entourages ne regretteront pas ces décisions avant tout de  justice. Pardon Mr BADINTER : l’abolitionnisme relève de la seule conscience individuelle. La question ne se pose plus en France : est-ce mieux, est-ce pire ? Et si nous réservions la peine à ceux qui se sont volontairement retranchés de l’humanité ? »

« Franchement la vie de ces horribles personnes n’est pas importante, a part couter un max a la société…genre Fourniret… »

Par ailleurs :

Selon un sondage publié en septembre 2020 par le Parisien :

> 55% des interrogés sont favorables au rétablissement  de la peine de mort.

> 85% des partisans du RN, 71% du LR, forte progression (+31%) chez ceux de LFI et du PCF.

>  catégories : ouvriers 68%, employés 60%, retraités 55%

Dans le même sondage : 82% des français pensent qu’ « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » avec la même répartition politique que pour le rétablissement de la peine de mort.

Ce n’est pas sans rapport.

                                                                  *

Deux problèmes :

1 – celui de la loi : aux USA, hors crime fédéral, ce sont les Etats qui décident ; vingt-deux ont aboli la peine de mort, les autres exécutent (le Texas en tête) ou installent des moratoires. La Chine est le n°1 des pays exécuteurs, le n° 2 est l’Iran, où un opposant vient d’être pendu (dans l’accusation figure « crime contre Dieu »…).

2 – celui du principe normatif qui donne lieu à des débats sans fin (cf. les contributions et les sondages) parce que la peine de mort est la partie sensible, émotionnelle de la question de la spécificité humaine, question très rarement (jamais ?) abordée, d’où le recours inadéquat au concept d’inhumanité pour qualifier et « expliquer » les crimes.

Les deux problèmes sont liés : ce qui conduit à l’abrogation est généralement appuyé sur des sentiments, des  « valeurs » morales, humanistes ou religieuses, peu importe, auxquelles s’opposent inévitablement d’autres sentiments, d’autres valeurs, de même intensité, invoquées pour le rétablissement de la peine capitale…

Un assourdissant dialogue de sourds.

Si le législateur n’a pas résolu le problème n°2 en votant l’abrogation, c’est parce que son discours n’a été que celui d’un « moment ». Ce fut le cas en septembre 1981, en France.

Il serait tout fait possible de dire, comme certains intervenants : « Après tout, qu’importe qu’un homme ou une femme criminels soient mis à mort ? Pourquoi s’en préoccuper ? ».

Oui… Mais pourquoi cet « après-tout » ne suffit-il pas à régler le problème ?

Qu’est-ce qui ne permet pas de parvenir à un consensus, dans un sens ou dans l’autre ?

Si l’on préfère : qu’est-ce qui empêche que le problème ne se pose plus ? Ou encore, vu sous un autre angle, qu’est-ce qui permet de présenter la peine de mort comme un acte d’humanité en comparaison de la prison perpétuelle ?

Si on s’appuie sur la raison, qu’est-ce que ça peut donner ?

1° tout crime ne peut être qu’humain,

2° la « loi du talion » est celle de la société primitive, celle qui ne dispose pas des outils de compréhension du crime, ou, si l’on veut, qui n’est pas prête à les utiliser. Dans la mesure où elle établit que la mort instituée exorcise ou annule la mort accidentelle ou voulue par un de ses membres, elle établit que son auteur est une entité indissociable, à la fois responsable et coupable.

3 ° le tribunal moderne qui établit des échelles de responsabilités est la négation de la loi du talion.

4° la loi qui établit la peine de mort est donc contradictoire avec ce tribunal puisqu’en présupposant la responsabilité totale du criminel, elle appartient à la loi du talion. 

5° il est également contradictoire de proposer une peine de substitution à la mort, une « perpétuité » qui n’est qu’une métaphore de l’entité de la loi du talion.

6° il faut donc déterminer la peine non par rapport au rejet de la peine de mort (non expliquée mais refoulée), donc non par défaut mais par rapport à l’humanité du juge et du criminel.

Une manière toute personnelle de dire qu’il  n’est besoin ni de peine capitale, ni de chef.

Alaister Campbell, conseiller de T. Blair

Alaister Campbell qui fut conseiller en communication de Tony Blair entre 1994 et 2003, était invité ce 10/12/2020, des Matins de France Culture, une émission animée par le journaliste Guillaume Erner.

Ce Britannique, qui est aussi journaliste et écrivain, est très remonté contre Boris Johnson et Donald Trump dont il dénonce la pratique du mensonge.

Evoquant le Brexit « Il ne faut pas oublier les fausses promesses, il ne faut pas oublier les mensonges »  

Parlant de B. Johnson « Les faits, la vérité l’intéressent beaucoup moins que les jeux qu’il peut jouer avec »

Puis de Trump « Ça fait partie de sa stratégie de mentir ».

La discussion porta aussi sur ses problèmes personnels (« alcoolique, psychotique, dépressif, suicidaire », les propres termes d’A. Campbell) et de son travail auprès de Tony Blair.

L’entretien dura  une quarantaine de minutes et il y eut cependant un événement dont ni l’un ni l’autre ne parlèrent bien qu’il fût et soit toujours une excellente illustration du mensonge en politique.

Au début de l’année 2003, A. Campbell fut un de ceux qui constituèrent le « dossier irakien » qui avait pour but de justifier la guerre que déclencha George W. Bush avec l’appui et le soutien du gouvernement travailliste de Tony Blair. Ce dossier servit de base aux discours de Dick Cheney, de Colin Powell et du président des Etats-Unis.

A un journaliste qui, comme bien d’autres, mettait en doute la réalité des « armes de destruction massive » qu’était censé posséder et produire Saddam Hussein, A. Campbell avait répondu « Allons, vous ne pensez pas sérieusement que nous n’allons rien trouver ! »

On sait que ce dossier (Colin Powell le qualifia, dit-on, de « merde » – shit ? -, ce qui ne l’empêcha pourtant pas de le présenter comme une preuve) fut un mensonge d’Etat, britannique et états-unien.

Je laisse de côté l’indignation dont j’ai déjà dit tout le mal du bien qu’elle est censée produire pour poser ces trois questions :

1° comment celui qui a sciemment contribué à construire un tel faux dont on sait les conséquences, peut-il être audible quand il dénonce les mensonges en politique de B. Johnson et D. Trump ?

2° Comment peut-il s’autoriser lui-même à dénoncer ces mensonges sans dénoncer les siens en même temps ?

3° Enfin comment un journaliste à qui il arrive de se référer à la déontologie et à l’éthique journalistiques, peut-il décider de l’inviter (ou accepter son invitation) en excluant l’évocation d’un tel événement qu’il connaît forcément ?

Ces trois questions se réduisent peut-être à celle-ci : pourquoi G.W. Bush et T. Blair n’ont-ils pas été poursuivis devant un tribunal, national ou international, par exemple pour forfaiture ?

J’ignore ce qu’il en est aux USA – peut-être les lecteurs d’outre-Atlantique ont-ils des informations ?

En Grande-Bretagne,  un rapport de plus de 6000 pages a été publié en 2016 qui incrimine Tony Blair dont l’engagement a entraîné la mort de 179 soldats britanniques.

A la fin de son entretien, A. Campbell fit remarquer, sur le ton d’un discret étonnement, que le Labour (parti travailliste) répugnait désormais à se réclamer de Tony Blair, soulignant, avec une ironie tout aussi discrète, qu’il constituait la seule parenthèse travailliste dans la longue séquence des succès conservateurs, dont celui de Boris Johnson dont il n’aime ni l’allure, ni ses mensonges en politique.

D.Trump et la Cour Suprême

« L’une [des plaintes] portée par l’élu républicain de la Chambre des représentants Mike Kelly, contestait la légalité des votes par correspondance en Pennsylvanie. Après son rejet par la cour suprême de cet Etat-clé, les plaignants s’étaient tournés en urgence vers la Cour suprême des Etats-Unis pour lui demander de geler toutes les opérations électorales le temps qu’ils développent leur argumentaire.

En leur opposant une fin de non-recevoir, les neuf juges de la Cour suprême mettent un terme à cette procédure et signifient qu’ils n’ont pas l’intention de se mêler des litiges postélectoraux. M. Trump avait pourtant espéré que la haute cour, qu’il a profondément remaniée, interviendrait en sa faveur. Dès le lendemain du scrutin, il disait vouloir la saisir. »   (Le Monde du 9/12/2020)

Cette fin de non-recevoir – apparemment unanime – témoigne de la reconnaissance d’un principe de droit élémentaire : la justice a besoin de faits. En l’occurrence, il n’y en a pas qui pourraient permettre de prendre en considération l’hypothèse de la fraude électorale massive invoquée par D. Trump qui attendait une  autre réponse de la majorité des juges, en particulier des trois qu’il a nommés, dont, tout récemment,  Amy Coney Barret.

C’est de cette seule reconnaissance dont témoigne cette fin de non-recevoir.

Qu’en sera-t-il des décisions de la Cour  lorsque le problème ne concernera pas ce principe ou ceux qui sont gravés dans le marbre de la constitution, mais les  convictions ? Par exemple pour l’IVG ou la possession d’armes ?

Ces deux problèmes ressortissent à des choix déterminés par des critères appuyés sur des convictions personnelles, éthiques, morales, religieuses…

« Les juges ne peuvent pas dire : “J’ai un but dans ma vie, j’adore ou je déteste les armes à feu, j’aime ou je déteste l’avortement” et imposer leur volonté comme des monarques », a déclaré Amy Coney Barrett, lors de son audition, mi-octobre, devant le Sénat des Etats-Unis.

Lorsqu’elle a fait cette déclaration, il était de notoriété publique qu’elle était fervente catholique, proche de mouvements religieux charismatiques comme  People of Praise, favorable à la possession d’armes et hostile à l’avortement.

Elle en a évidemment le droit.

Ce type de déclaration, caricaturale dans la forme et qui nie la réalité de la subjectivité, est le signe de l’hypocrisie au sens premier de « jugement en-dessous », autrement dit de dissimulation.

La réponse qui serait en accord avec l’esprit prétendu d’objectivité qu’elle affirme aurait été : je suis pour la possession des armes et contre l’avortement, et je jugerai au cas par cas en confrontant mon point de vue à celui de mes collègues, notamment ceux qui en ont un opposé au mien.

Mais un tel discours est antinomique du dogmatisme, entre autres religieux… et c’est précisément l’absence de ce discours qui permet de le reconnaître.

D. Trump, A. Coney Barrett se rejoignent sur le rejet viscéral et primaire du commun qu’ils expriment sous les formes extrêmes du capitalisme pour l’un, de la croyance religieuse pour l’autre.

Reste à savoir si l’inconséquence d’une telle requête d’un Président à la Cour suprême témoigne d’une infantile erreur de siècle, ou si elle est une expression du danger signifié par l’ampleur de son électorat.

La catastrophe et la Une des médias

Le train qui arrive à l’heure n’est jamais à la Une des médias parce qu’un voyage « sans histoires » délivre le message de fin heureuse et qu’il est la métaphore du voyage personnel, celui de notre vie, dont nous connaissons la fin qui n’est pas perçue précisément comme heureuse.

Nous vivons depuis l’âge de trois ou quatre ans sur le volcan en activité de la tragédie individuelle et commune à notre espèce.

Le fait-divers dramatique, plus généralement le « ce qui ne va/marche pas » constituent l’essentiel des informations médiatiques qui nous sont données à lire et à entendre parce qu’ils sont, outre leur fréquence, la dimension tragique de notre existence.

Le degré d’ambivalence de leur intérêt est en rapport avec notre corps. Ils sont d’autant plus attirants qu’ils en sont plus proches sans le mettre en jeu.

Le corps engagé dans l’événement dramatique est celui de l’autre et le fait divers où il évolue nous sert d’exorcisme.

 C’est ainsi, qu’à l’opposé du fait-divers dramatique, le train heureux qui arrive à l’heure où ni nous ni nos proches ne sont montés ne suscite pas d’intérêt.

« Le malheur des uns fait le bonheur des autres » est, comme le sont en général les proverbes censés exprimer une sorte de sagesse populaire, un leurre idéologique, ici à visée réconfortante : non, je ne suis pas heureux du malheur de l’autre, mais éventuellement soulagé, seulement soulagé et provisoirement, de ma peur.

L’épicurisme, qui invite à limiter les risques, est la forme la plus élaborée de ce « bonheur ». La félicité épicurienne réside dans l’absence de mal : quand, du haut de la falaise où je suis à l’abri, je vois le navire pris dans la tempête, je ne me réjouis pas de la souffrance des marins, mais du bonheur de ne pas être sur le bateau, dit l’épicurien.

La jalousie est l’expression du même problème mais à l’envers : le bonheur de l’autre, s’il ne fait pas le malheur de l’un (le proverbe ne pousse pas le cynisme jusque-là), peut quand même être source de souffrance pour celui dont l’appétence pour le drame est proportionnelle à sa difficulté à accepter le tragique de sa condition.

Autrement dit, le drame que vit l’autre en tant qu’inconnu de la même espèce, est un ersatz de la tragédie humaine, en l’occurrence la mienne, et s’il occupe prioritairement la Une des médias, c’est peut-être parce qu’il joue un rôle comparable à la catharsis aristotélicienne de la tragédie jouée sur la scène du théâtre.

Ce qui implique que les médias « sérieux » existeraient pour cette catharsis.

Les autres, ceux qui privilégient le choc des photos, comme la presse-people et  celle dite à « sensations », exploitent la confusion assez répandue du réel tragique de l’existence avec la tristesse, en proposant, dans un univers dépourvu de mouvement, des instantanés de joie factice et figée sur papier glacé.

Ils jouent, à un degré différent et sur le mode de l’information, un rôle comparable à celui de l’histoire/ blague : comme le burlesque, mais à un tout autre niveau, elle présente un récit qui se rit du tragique dans ce qui pourrait  être une parodie de l’épopée où l’on ne rit jamais parce qu’elle est affaire de dieux et que le rire est le propre de l’homme.

Par-delà Maduro et Trump

« Ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela est une imposture et une mascarade, pas une élection.  Les résultats annoncés par le régime illégitime de Nicolas Maduro ne refléteront pas la volonté du peuple vénézuélien », a écrit dimanche le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, sur Twitter. (Le Monde du 7/12/2020)

L’élection vénézuélienne (près de 70% d’abstention) et la réaction des USA sont deux nouvelles et tristes expressions du déni de deux échecs : celui d’une conception communiste du rapport individu/commun et celui de son refus par le capitalisme, en particulier sous la forme actuelle du néolibéralisme.

Autrement dit, Maduro et Trump, entre autres, représentent sous les traits de la caricature, l’impasse dans laquelle se trouve l’humanité confrontée à une crise existentielle aiguë depuis que l’implosion de l’expérience soviétique, à la fin des années 80,  a révélé que ce communisme ne constituait pas une alternative possible.

Si elles pointent des obstacles concrets indiscutables (revendiqués par ceux qui les ont dressés), les explications de l’échec du Venezuela par l’embargo US ne sont pas pertinentes, pas plus que pour Cuba, dans le sens où elles laissent entendre que la réussite du rapport apaisé commun/individu dépendrait des seuls critères économiques, (= l’infrastructure de Marx), ce qui a conduit au fiasco soviétique.

En-deçà des intentions politiques affichées, l’embargo capitaliste signifie de manière objective, que le rapport communiste « classique » individu/commun est erroné.

L’échec de ces expériences (quelles que soient les intentions de ceux qui les ont initiées – Lénine, Castro, Chavez… qu’il serait absurde de réduire à des calculateurs égoïstes) tient dans le déni de ce qui constitue notre spécificité et son corollaire, à savoir l’établissement d’une transcendance de type religieux qui ne dit pas son nom, incarnée non par l’homme providentiel (il peut être démis, accusé, éliminé par ses camarades) mais par Le Parti infaillible en tant qu’expression objective d’une loi historique.

Autrement dit, la contradiction entre communisme et capitalisme (la confrontation Maduro / Trump n’en est que l’illustration dérisoire) est l‘expression, sous deux formes opposées, du même déni.

Celui du communisme, accompagné d’un discours social fortement émotionnel, repose sur la résolution prétendue du rapport individu/commun par la modification de l’infrastructure considérée comme essentielle, alors que celui du capitalisme, accompagné d’un discours appuyé sur une implicite loi de nature, repose sur la prééminence de l’individu opposé au commun réduit à la représentation qu’en donne le communisme.

Un cercle vicieux.

Le communisme transfère l’individu (dont est ignorée la solitude) dans la masse populaire en rejetant le concept de propriété capitaliste.

Le capitalisme donne la prééminence à l’individu dont il exorcise la solitude par le substitut de propriété/accumulation d’objets : cette propriété étant à la portée toute relative de chacun, il crée ainsi l’illusion qu’il est la meilleure sinon la seule forme d’existence individuelle et sociale possible

L’un et l’autre nourris de transcendance [implicite (le Parti) ou explicite (Dieu)], constituent le premier élément d’une dialectique non encore reconnue comme telle dont le second est la spécificité humaine (conscience de sa fin et discours de cette conscience).

Révélée et explicitée par la philosophie souvent réduite à un ésotérisme, cette spécificité suscite toujours et encore la peur qui nourrit les deux dénis.

On peut cependant percevoir aujourd’hui les signes de sa prise en compte dans l’importance croissante des publications d’initiation à la philosophie pour les enfants. (cf. les sites sur Internet)

Il faudra sans doute encore du temps pour que cette spécificité soit considérée et admise comme le second élément d’une dialectique.

Quand elle le sera, elle signifiera alors la négation des deux dénis, communiste et capitaliste.

S’il est impossible de savoir ce qui résultera de cette contradiction, il est difficile d’en imaginer une autre.

Le monopole du cœur

Le débat qui eut lieu entre Valéry Giscard d’Estaing qui vient de mourir à 94 ans et François Mitterrand (1916-1996) avant le second tour de l’élection présidentielle de 1974 reste marqué par cette réplique :

 « Je trouve blessant et choquant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. Non, vous ne l’avez pas. J’ai un cœur comme le vôtre et qui bat à sa cadence comme le vôtre (…) »

Giscard gagna l’élection de 424 599 voix (1,62% des 26 367 907 suffrages exprimés) et certains analystes dirent que le « vous n’avez pas le monopole du cœur » en fut sans doute la raison.

Au-delà de l’anecdote, cette réplique est une illustration d’une propriété du langage : celle de révélateur de cohérence.

On a aujourd’hui connaissance des fiches qui ont aidé Giscard à préparer ce débat. Brillant ministre de l’économie et des finances, il était perçu comme le candidat des riches, et un de ses  conseillers en communication mit l’accent sur le « cœur ». Il était important, suggérait-il et de manière explicite, qu’il tente de corriger l’impression de froideur qu’il créait en recourant au cœur.

Restait à en attendre l’occasion.

Mitterrand la lui fournit par un couplet généreux sur les pauvres pour qui il revendiquait le droit de vivre qu’interdisait, disait-il, la politique de droite, en particulier les avantages fiscaux consentis aux riches précisément par son adversaire.

L’habileté de l’un à saisir l’occasion pour lancer sa petite phrase – elle aurait pu se retourner contre lui –  fut le révélateur du défaut de cohérence de l’autre.  

L’habileté réside dans le vous (n’avez pas le monopole…) dont, le Monsieur Mitterrand qui suit, précise l’identité : le cœur dont il est question est celui de l’homme, le cœur « qui bat à sa cadence » dont la dimension biologique  est la métaphore de la générosité qu’une implicite pudeur associée à la modestie interdit de nommer. En clair : je suis altruiste et généreux, comme vous, mais par pudeur, je me contente d’évoquer l’organe où sont censés résider les sentiments. Tout le monde comprendra  que  j’ai moi aussi, autant que vous, le souci des autres.

Et l’on entend, en off, Mitterrand murmurer un bien sûr qui le trahit : c’est ce « bien sûr », en d’autres termes la réponse qu’il ne donne pas qui est révélatrice d’un défaut de cohérence et, peut-être, la cause de sa défaite.

Par sa formule,  Giscard se présentait comme une personne dont la valeur était mise en cause par un personnage prétentieux, vaniteux, « blessant ».  Voyez, dit-il en substance, la méchanceté de mon adversaire qui dénie son humanité à l’homme privé que je suis.

La seule réponse pertinente du candidat socialiste représentant la gauche à l’époque unie sur un Programme commun de gouvernement, aurait été d’affirmer hautement qu’il avait ce monopole du cœur, non évidemment en tant qu’individu, mais en tant que porte-parole de ces pauvres dont il venait d’évoquer les difficultés de vie et pour lesquels il proposait une autre politique. Bref, que son adversaire jouait avec le mot pour ne pas avoir à reconnaître le réel : la contradiction essentielle entre capitalisme dont lui, Giscard, et quel que fût son rythme cardiaque, était le serviteur, et altruisme dont lui, Mitterrand, était le garant, non parce que son cœur battait sur un rythme différent, mais parce qu’il était socialiste.

L’absence de cette réponse politique, la seule qui fût cohérente avec le problème du « cœur » signifia, en ce printemps 1974, un hiatus entre la conviction affichée et la conviction profonde du candidat socialiste de l’union de la gauche.

V. Giscard fut donc élu.

Ses invitations à dîner chez les simples particuliers, celle des éboueurs conviés à manger un croissant à l’Elysée, ses prestations d’accordéoniste, de skieur et de footballeur, ses causeries devant la cheminée, en compagnie de son épouse et de son chien, sa connivence ahurissante avec l’empereur Bokassa 1er… révélèrent soit que la pudeur affichée lors du débat n’était qu’un exercice de style, soit qu’elle devait être transgressée par un opportunisme démagogique, soit les deux.

Ces paradoxes non résolus entachèrent les réformes qu’il fit voter – le droit à l’IVG, le divorce par consentement mutuel, la majorité à 18 ans… – d’un soupçon inaltérable.

Peut-être avait-il besoin pour se croire aimé, de signes émis par le public dont Barbara chantait, dans et pour son malheur, qu’il était sa « plus belle histoire d’amour » ?

La réponse, dont il ne se remit pas et qu’il essaya vainement d’annuler, arriva en 1981.

L’ange et la bête

[Les voisins d’un appartement de Bruxelles qui, vendredi 27 novembre, appelaient la police pour se plaindre d’un tapage nocturne, ignoraient qu’ils allaient causer une déflagration au sein du Fidesz, le parti ultraconservateur du premier ministre hongrois, Viktor Orban. Les policiers, arrivés sur place pour constater une infraction aux mesures de confinement en vigueur dans la capitale belge, troublaient alors une partie de débauche sexuelle, avec alcool et stupéfiants à la clé. Parmi la vingtaine de personnes présentes, essentiellement des hommes, deux diplomates ont rapidement invoqué leur immunité.

Un troisième individu, qui avait tenté de s’échapper en dégringolant, à moitié dénudé, le long d’une gouttière, était retrouvé les mains ensanglantées. Démuni de tout papier d’identité, il invoquait, lui aussi, son statut diplomatique et dévoilait qu’il était Jozsef Szajer, eurodéputé et pilier du Fidesz, une formation pour laquelle il a siégé sans discontinuer depuis l’adhésion de son pays à l’Union européenne (UE), en 2004.

Interrogé mercredi 2 décembre par le quotidien Het Laatste Nieuws, le propriétaire de l’appartement et organisateur de la soirée affirmait « ne pas comprendre où est le problème ». « Nous étions tous très prudents, nous avions déjà tous eu le coronavirus », expliquait-il. « Ma salle de séjour s’est soudain remplie d’agents réclamant nos papiers d’identité. Mais comment pouvions-nous les produire? Nous ne portions même pas un slip ».] (Le Monde du 2/12/2020)

J. Szajer (qui déclare que la drogue trouvée dans son sac a été mise à son insu) a démissionné.

Le fait-divers qui oscille entre le burlesque et le pathétique ne mériterait qu’un vague sourire s’il n’était l’illustration d’une réalité humaine mise en évidence au moins depuis le 17ème siècle par Pascal  [« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »] et si elle ne concernait non un individu mais le pouvoir politique en Hongrie.

Le puritanisme est la valeur refuge des (soi-disant) anges. Certains disent qu’ils n’ont pas de sexe. Leur obsession à vouloir en limiter l’usage et les effets pourrait laisser penser que cette absence n’est qu’un leurre agité pour s’autoriser des licences qu’ils interdisent aux autres.

Tartuffe n’est pas loin.

Il y a dans la formule de Pascal le « malheur ».

Le jansénisme n’est pas loin.

(cf. article Pascal du 6 août)

Les procès de N. Sarkozy

 La mise sur écoute des téléphones portables de Nicolas Sarkozy / alias Paul Bismuth et de son avocat / ami Thierry Herzog a permis de révéler, entre autres, cet extrait d’une conversation entre les deux hommes. Elle concerne Gilbert Azibert, un magistrat (lui aussi mis en examen) avec lequel M. Herzog vient d’avoir un entretien et qui est sollicité pour obtenir des informations sur une autre affaire concernant N. Sarkozy :

« Je lui ai dit qu’après tu le recevrais…, commence Thierry Herzog
— Moi, je le fais monter…
— Il m’a parlé d’un truc sur Monaco…
— Ben t’inquiète pas, dis-lui. Je m’en occuperai parce que moi je vais à Monaco et je verrai le prince »
, répond l’ex-chef de l’Etat. (Le Monde du 1/12/2020)

Les avocats des prévenus ont tenté (en vain, jusqu’ici) de faire annuler ces écoutes au motif qu’elles n’étaient pas conformes à la procédure et l’avocate de N. Sarkozy tente actuellement la même chose devant le tribunal.

La focalisation sur la forme, détachée du fond, n’est pas nouvelle et elle est souvent un des ressorts de l’indignation utilisés au cinéma (cf : Les 7 de Chicago).

On verra ce que diront les juges confrontés, en même temps que l’opinion publique – ils le savent – ,  à ces indices dont l’importance est proportionnelle à l’acharnement des avocats à les faire annuler.

Le problème posé par les procès de N. Sarkozy et, à un autre niveau, par les affaires policières actuelles, est celui de la tolérance commune  de l’ « en-deçà / au-delà du droit » dont a bénéficié et bénéficie encore le monde  politique, le monde de l’ « entre soi » du pouvoir.   

Les téléphones/caméra et l’Internet des réseaux sociaux contribuent, par le réel qu’ils montrent, à révéler, comme malgré eux, le danger que fait courir le « tous pourris » idéologique du FN/RN : jusqu’à l’émergence de ces technologies, le « tous pourris » pouvait prendre des proportions fantasmatiques parce qu’il était alimenté par l’obscurité et le silence. La réalité crue qu’elles donnent à voir oblige le pouvoir à parler de ce qu’il niait jusqu’ici, ce qui conduit, par effet de dialectique, à l’émergence d’ un réel désormais autre que celui qui constituait le terreau idéologique d’extrême-droite.

La mise en examen d’un ancien chef d’état dit à la fois que la loi s’applique à tout le monde et que N. Sarkozy est un individu, pas une fonction.

Une relaxe n’annulera pas le processus en cours.

Se prévaloir de son statut d’ancien président pour rejeter une accusation est analogue à se prévaloir de  La République  pour s’opposer à une perquisition. L’inacceptable pour J-L Mélenchon vaut pour N. Sarkozy.

Proust à la Comédie Française

La Comédie Française  propose actuellement des lectures de A la recherche du temps perdu, de Proust. Le confinement lié à la pandémie est à l’origine de cette décision (un acteur ou une actrice lit pendant une heure), mais, quel que puisse être le talent des uns et des autres, je pense qu’il s’agit d’un « spectacle » inadapté, sinon un contresens de la démarche que propose l’auteur.

Le « perdu » dont s’il s’agit est celui de l’objet dont on découvre après l’avoir retrouvé qu’il était perdu.

L’événement déclencheur est connu : l’auteur/narrateur est chez sa mère. Elle lui offre une tasse de thé et une madeleine.

« Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Ce qui sort de la tasse de thé et de la madeleine (et dont l’identification n’est pas immédiate), est le signe que le temps que l’on pensait perdu ne l’est pas, qu’il est donc possible, non de le retrouver tel quel, ni même de le reconstruire, mais, par le moyen de  la littérature, de vivre ce que Proust appelle la vraie vie.

L’expérience de la tasse de thé est de l’ordre du banal. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’on peut en faire.

Ainsi.

Une sensation – peu importent sa nature et ce qui la provoque – fait surgir dans le moment où vous l’éprouvez un « autre chose » que ce que vous vivez dans le présent, ou, si vous ne parvenez pas à l’identifier dans l’instant, la certitude qu’a existé cet « autre chose ».

Par exemple : vous êtes dans votre salle de bains. Vous prenez machinalement comme tous les jours le tube de dentifrice et votre brosse à dents. Mais ce jour-là et à cet instant, ce geste vous transporte dans une autre salle de bains, celle d’une chambre d’hôtel ou d’une location ou d’une maison d’amis, peu importe.

Comment expliquer ce « déjà vécu » ? Ce geste, banal d’apparence, que vous avez accompli dans cette autre chambre, il y a huit jours, six mois ou trois ans, avait une importance, une signification dont vous n’aviez pas conscience : il était lui-même  en relation avec un investissement dans ce lieu, ce voyage, ces amis…

Ce qu’il fait surgir signifie, en même temps que l’investissement lui-même, l’existence en vous d’un matériau disponible, en attente, un matériau de mémoire, si ce que dit la mémoire est bien le signe imprimé d’un investissement apporté dans un lieu, un événement, une personne.

Autrement dit, ce que vous venez d’expérimenter, là, dans votre salle de bains peut se reproduire ailleurs, avec d’autres objets, d’autres gestes.

Vous avez alors le choix : ou bien vous vous contentez de noter ce signe dans ce qu’il a de narratif – tiens, ça me rappelle… – et vous « oubliez », ou bien vous vous arrêtez pour tenter de repérer quelle a pu être, plus que l’investissement lui-même, sa signification : s’il s’est imprimé dans votre mémoire, c’est qu’il n’est pas anodin.

En d’autres termes : ou bien vous continuez dans le mouvement horizontal qui est souvent perçu comme le plus important sinon le seul (allez ! allez ! on avance !) ou bien vous prenez le temps de trouver – plus que de retrouver – non le temps lui-même, mais ce que dit de la vie, de votre vie, cette coïncidence sensible.

Le narrateur raconte donc comment il est conduit à écrire ce qu’il est en train d’écrire et que l’auteur va nommer A la recherche du temps perdu

On sait que l’accueil des éditeurs auxquels Marcel Proust envoya la première partie (Du côté de chez Swann) ne fut pas ce qu’il en escomptait.

« Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. » (Ollendorf)

Gallimard refusa, lui aussi, notamment sur les conseils de Gide, qui faisait partie du comité de lecture et qui avait été rebuté, dit-on, par ce passage : « [Tante Léonie] tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire […]  » *

Grasset accepta le manuscrit sans le lire, parce que Proust lui proposa de l’éditer à compte d’auteur.

Le livre (2400 pages  – Edition Quarto chez Gallimard) est aujourd’hui une référence dont on sait qu’elle est souvent limitée à la tasse de thé et à la madeleine. Beaucoup ont commencé à lire et se sont arrêtés en cours de lecture.

Le problème n’est pas dans le nombre de pages mais dans la démarche qui est tout sauf celle de la narration, du récit linéaire de l’horizontalité.

Il s’agit non de prendre le temps de la lecture d’un objet extérieur qui raconte une histoire, mais celui de comprendre la nécessité de l’investissement (qui imprime la mémoire) dans les lieux, les personnes, et ce que signifie cette nécessité, pour nous ; autrement dit, l’arrêt est celui d’une verticalité de forme non philosophique, réflexive, mais celle d’une esthétique qui emprunte les traits du récit romanesque qui a pour support un monde en train de mourir (avant et début de la guerre de 14) qu’a fréquenté et bien connu l’auteur dont l’homosexualité, qui ne peut pas alors dire son nom, et la fragilité de santé qui lui fait côtoyer la mort depuis sa naissance, lui permettent la distanciation.

La vraie vie que vit Marcel Proust n’est donc pas celle des lieux, des événements et des personnes de son roman, mais celle qu’il vit, le stylo à la main ou dans la dictée, pendant quinze ans, dans une chambre tapissé de liège, écrivant la nuit, dormant le jour, souffrant d’asthme et rescapé deux fois de la mort, à sa naissance et à sept ans.

Autrement dit, la lecture de A la recherche du temps perdu est difficile en ce sens qu’elle présente l’aspect d’une horizontalité qu’elle n’est pas.

Lire l’œuvre comme un roman de récit équivaut à vouloir parcourir le musée du Louvre dans la même journée avec l’ambition de saisir et retenir le contenu de toutes les salles.

Il s’agit d’un discours intérieur dont la forme d’écriture est la plus signifiante : la phrase n’est pas l’équivalent de,  elle est une musique dont la tonalité et le mode sont ceux de l’investissement individuel apporté par le lecteur dans les gestes (apparemment) banals de sa vie quotidienne en tant qu’ils peuvent être les outils d’impression de mémoire.

Voilà pourquoi la lecture par des comédiens de l’œuvre est sans objet autre que le plaisir illusoire de donner à entendre à d’autres une musique qui n’est déchiffrable et audible que par celui qui lit et à son rythme.

*Les vertèbres seraient dues à une erreur de la dactylographe qui avait travaillé à partir d’une sténographie du texte dicté par Proust. En réalité, c’est  » véritables  » qu’il fallait lire, ce qui restitue un sens limpide à la phrase :  » Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, où les véritables transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines…« 

Il n’empêche que, erreur ou pas, (Proust resta sans réponse) vertèbres s’accorde très bien avec pâle et fade et que l’image est intéressante.