Deux sujets d’actualité

A la Une (Le Monde du 21.12.2020) propose entre autres un sujet sur la Grande-Bretagne et un sur l’influence du catholicisme dans le mouvement écologique.

J’ai publié ces deux contributions en réponse à un lecteur (1) et à un passage de l’article (2)

1 – Grande-Bretagne

« En GB, un homme politique a pris le pouvoir par surprise (…) En France un homme politique a pris le pouvoir par surprise« 

Vous remarquerez que les deux expressions répétées (= anaphore, en rhétorique) contiennent la même erreur. Aucun des deux hommes n’a pris le pouvoir. L’un et l’autre y ont accédé après une élection. Ce qui conduit à réorienter votre analyse et à tenter d’expliquer pourquoi les peuples britannique et français ont eu besoin de les élire disons à un instant T. Ce qui se produit ensuite est le passage de cet instant T à l’expérimentation, autrement dit le décalage entre le discours (demandé,  attendu, prononcé et applaudi) et le réel tel qu’il est vécu et perçu. Autrement dit encore, la confrontation entre deux passions : celle du désir et du rêve, exploitée dans l’instant T, et celle de la déception qui lui succède, exploitée par des analyses inadéquates. 

Manque sans doute, dans les deux moments, la sollicitation de la raison pour l’analyse des possibles.

2 – Catholicisme et écologie

« Pour François Mandil,  [passé par les organisations catholiques du Mouvement eucharistique des jeunes et des Scouts et guides de France, dont il a dirigé la communication, il a aussi été faucheur volontaire d’OGM, tête de liste écologiste aux municipales de Pontarlier (Doubs) en 2008 et membre du conseil fédéral d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui fixe les orientations du mouvement]  le lien s’est fait aussi avec la critique du matérialisme. « Dans ma famille, où certains étaient des catholiques plutôt traditionnels, il y a toujours eu cette idée que l’épanouissement ne passait pas par la consommation. »

Une précision : le matérialisme est une philosophie qui n’a rien à voir avec la société de consommation, encore moins avec l’appétence pour l’objet matériel. Elle est une immanence qui, comme son nom l’indique, n’a pas besoin de références « surnaturelles » pour comprendre le monde : la matière se suffit à elle-même. Il semble que la connaissance scientifique corrobore cette philosophie à laquelle tout individu est confronté et qui a souvent été combattue par la religion qu’elle invalide puisqu’elle nous confronte à la mort « telle qu’elle est ». C’est en quoi la confrontation peut être difficile.

>>> Une réponse :

« Le matérialisme qu’évoque F. Mandil n’est bien sûr pas le matérialisme philosophique auquel vous faites référence. Soyez de bonne foi, tout de même. »

>>> et ma réponse

Bien sûr », dites-vous. Bon. Mais sur quoi s’appuie cette certitude ? Est-ce que F. Mandil ignorerait ce que signifie « matérialisme » ? Le jeu de la confusion est un des outils des idéologies, religieuses ou pas. Et j’ai cru comprendre que M. Mandil fait partie d’une religion. « Matérialiste, matérialisme » ne sont jamais utilisés, tels quels, sans précision, de manière innocente par les croyants, je parle de ceux qui connaissent le sens des mots. Mais de bonne foi, bien sûr.

Conte de Noël (fin)

Le policier de garde l’informa que Champin
attendait dans la « marmite » n°1. Ils donnaient ce
nom aux salles destinées à faire « mijoter » ceux qui
allaient être interrogés. Un magnétophone dissimulé
dans le bureau était discrètement mis en
route quand un suspect y était introduit. Il arrivait que
certains se mettent à soliloquer.
Walkowski demanda au gardien de lui amener
l’aumônier dans une vingtaine de minutes.

Il laissa l’ascenseur et monta au quatrième par l’escalier.

Il poussa la porte du bureau des inspecteurs.
Duroc était installé devant son ordinateur. Il avait
défait sa cravate et ouvert le col de sa chemise. Un
gobelet de café était posé à côté du clavier.
– Champin est inconnu au fichier central, dit-il. Je
suis sur le site des faits-divers. – Les services de
police avaient commencé à constituer un fichier
informatique regroupant les fait-divers qui avaient
donné lieu à des poursuites – Je viens de regarder ce
qui s’est passé à Courrières pendant les deux
dernières années. Rien qui ait un rapport avec
lui. – Il prit à côté de l’ordinateur un dossier
qu’il tendit au commissaire – Ses délires.
– Je vais voir ça. Je te laisse continuer.
Il gagna son bureau. La bouteille d’eau minérale
laissée par le juge quelques heures plus tôt était là,
couchée sur la table, vide. Il la jeta dans la poubelle,
posa son manteau, sa veste et défit sa cravate en
passant dans le petit cabinet. Il avait en réserver dans son placard deux chemises blanches, une cravate noire en tricot – la seule qu’il mettait –,  un rasoir et de quoi faire une toilette sommaire.
Le café finissait de passer quand l’aumônier arriva,
précédé du gardien qui indiqua discrètement qu’il n’y
avait rien sur la bande magnétique.
Walkowski indiqua un siège en face de
lui, sans cesser d’examiner le dossier préparé par
Duroc. Délires n’était pas un terme excessif pour
qualifier les écrits de l’aumônier.

Champin, les traits tirés par le manque de sommeil, manifestement fatigué, eut le réflexe de remettre en place le crucifix avant de
croiser ses mains sur ses genoux.
– Si je vous comprends bien, monsieur Champin,
attaqua-t-il d’emblée en montrant la feuille du sermon
écrit pour la messe de minuit, le massacre ordonné
par Hérode fut une bonne chose ?
– Il y a toujours un prix à payer pour les fautes
commises, monsieur le commissaire.
– Quelles fautes avaient commises ces enfants ?
Champin esquissa un sourire ironique.
– Il s’agit de fautes collectives, celles de
l’humanité qui refuse d’écouter la parole de Dieu. De
toute façon…
Il haussait les épaules de manière convulsive.
– Oui ? – Toute naissance est sanglante !
– Toute naissance est sanglante… répéta
pensivement Walkowski sous le regard intrigué de
l’aumônier. – Il revit cette même phrase
manuscrite, soulignée et suivie d’un point
d’exclamation dans le journal de Jeanne Grand – Que
voulez-vous dire, exactement ? Qu’il y a du sang au
moment de la naissance ?
Champin déglutit difficilement.
– Il arrive aussi qu’un enfant tue sa mère en naissant… murmura-t-il en remettant en place une nouvelle fois le crucifix.
Walkowski enregistra ce qui pouvait être un début de confidence. Mais Champin, les mains à nouveau croisées sur les genoux, s’était refermé, comme s’il
se reprochait d’en avoir trop dit.
Walkowski jeta un coup d’œil derrière lui en direction de la cafetière.
– Voulez-vous un café ?
Champin eut un moment d’hésitation.
– Non, se reprit-il avec l’air de celui qui a triomphé de la tentation.
Walkowski alla se servir et revint avec une tasse qu’il posa à côté de lui.
– J’ai trouvé dans vos textes des expressions que j’ai déjà lues dans la lettre écrite par Josiane Reblot avant son suicide.
Champin avait baissé les paupières.
– J’ai aussi retrouvé les extraits du journal que vous envoyait Jeanne Grand. En particulier, ceux où elle se présente,  où elle écrit « je serai lui pour me punir de ma féminité », ainsi que la lettre qu’elle a envoyée au Progrès où elle annonce un « acte sanglant d’une extrême violence ».
Champin gardait les yeux fermés. Walkowski but un peu de café.
Duroc ouvrait la porte après deux coups frappés.

Il tenait à la main une feuille de papier et la tendit à Walkowski en hochant la tête.

–Vous avez trouvé ! dit Champin en le regardant avec un rire forcé.
Il était d’une pâleur inquiétante.
– Vous ne voulez vraiment pas de café ?
Il haussa les épaules. Walkowski se leva et
alla remplir deux tasses. Il les installa sur le plateau
avec la boîte de chocolats. En revenant, il fit un signe
à Duroc qui tira une chaise.
– Servez-vous, dit Walkowski en poussant le
plateau vers les deux hommes.
Champin sortit le chocolat de son emballage avec
une certaine fébrilité. Il le posa sur sa langue en
fermant les yeux avant de prendre une tasse.
Duroc l’observait pendant que Walkowski
prenait connaissance des renseignements.
– Voulez-vous nous raconter ce qui s’est passé le
25 mars 1996 à Courrières ?
Champin venait de reposer sa tasse et avait repris
sa position. Maintenant, il regardait fixement le
commissaire. Le moment clé de la décision. Soit il
continuait à jouer, soit il choisissait de dire la vérité, sa vérité, comme Grand. La première manifestation de ce choix était toujours d’ordre physique et c’est elle que guettait le commissaire dans l’attitude de l’aumônier, manifestement tiraillé par
des pulsions contradictoires.
– Vous êtes hostile à l’IVG… commença doucement Walkowski.
– La loi Veil de 1975 qui légalise l’avortement est un crime contre l’humanité ! riposta Champin, les yeux étincelants.
Walkowski et Duroc échangèrent un regard.
– Et qui décide de ce qui est crime contre l’humanité ?
Champin se pencha, les mains accrochées au rebord du bureau.
– La loi divine, commissaire ! Celle qui est au-dessus de toutes les lois humaines, la loi qui dit « Tu ne tueras point », la loi qui nous rappelle que la vie ne nous appartient pas, qu’elle est un don divin que nul n’a le droit de supprimer !
Walkowski attendit qu’il se soit calmé et appuyé à nouveau au dossier de la chaise.
– Vous avez la mémoire courte, monsieur Champin, mais je ne veux pas entrer avec vous dans un débat théologique. Je lis qu’il y a eu à
Courrières une intrusion dans une clinique qui pratiquait
l’IVG autorisée par la loi, qu’il y a eu des blessés, dont certains
gravement atteints, qu’une plainte a été déposée contre
l’association qui avait appelé à cette intrusion et dont
vous étiez ce qu’il est convenu d’appeler la tête
pensante. – Il leva la main pour arrêter une protestation
– J’ajoute que Josiane Reblot s’est tuée, persuadée
qu’elle était en état de souillure, pour reprendre votre
terme, et que Jeanne Grand se sent coupable d’être une
femme au point de s’identifier à vous… ou alors à
Jésus… comme elle l’écrit dans son journal.
Champin arborait un rictus et regardait Walkowski avec une arrogance non dissimulée. Il avait choisi la voie du déni.
– Ce n’est pas tout, continua Walkowski, mais sur
un autre ton. J’ai parlé à Jean-Marc Malhuc : il est
décidé à porter plainte pour le crime que vous avez commis contre lui et que votre hiérarchie a réussi à étouffer jusqu’ici. Quant au massacre des enfants, j’ai lu ce que vous racontez dans votre sermon de la messe de minuit, et j’imagine
aisément le contenu de ce que vous appelez vos
entretiens avec Joseph Legendre, un homme fragile, disiez-vous. L’aumônier haussa les épaules.
– Il appartiendra au juge d’instruction d’examiner
les chefs d’inculpation qu’il peut retenir contre vous.
Il existe une loi protégeant les personnes en état de
faiblesse psychique contre ceux qui tentent de les utiliser pour
satisfaire leurs fantasmes ou leurs perversions. C’est
une loi humaine, monsieur Champin, simplement
humaine, parce que c’est devant des hommes que
vous aurez à rendre compte de vos manipulations.
Pour l’instant, vous êtes en garde-à-vue en attendant
la comparution devant le juge d’instruction.
Champin avait refermé les yeux et serrait
fortement le crucifix qui pendait sur sa poitrine.
Walkowski décrocha le téléphone et appela le gardien.
                                             *
La neige tombait toujours. Les véhicules de
déneigement étaient à l’œuvre sur l’axe nord-sud
qu’il l’emprunta jusqu’à la montée de Caluire. Elle
venait d’être dégagée et il gagna le plateau sans trop
de difficulté. La route de la Dombes était à peine
visible, mais elle était pratiquement plane et il put se
concentrer à nouveau sur l’affaire.
Il se répéta la question de Legendre : « Dites,
monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison avec eux ? » Legendre ne
l’appelait jamais « monsieur le commissaire », mais
toujours « monsieur Walkowski »… En même temps,
il se rappela qu’il lui avait dit ignorer l’heure à
laquelle l’aumônier, croyait-il, avait ouvert la porte de
la chambre pendant la nuit. Il avait ajouté qu’il
n’avait pas regardé sa montre, mais qu’il devait être
près de minuit – ce que les indications fournies par
Champin avaient confirmé. Ce mensonge dérisoire
était celui d’un enfant, et s’il avait refoulé les
questions qu’il aurait dû lui poser à ce moment-là,
c’est parce qu’il n’avait pas eu le courage de regarder
la réalité que Legendre lui mettait naïvement sous les
yeux en lui demandant « Vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison ? ». Plus un étonnement qu’une
question. De toute façon, qu’est-ce que cela aurait
changé ? Et puis, il valait mieux qu’Anne-Marie
Legendre soit ramenée chez elle avec son fils par son
mari. Après…
Il se rendit compte trop tard qu’il abordait le virage
des Echets à une vitesse excessive. La voiture dérapa
et commença un tête-à-queue. Il eut beau contrebraquer, le volant s’emballa entre ses mains, la Safrane, folle, tourna deux fois sur elle-même et traversa la route avant de s’arrêter sèchement contre le talus, sur la gauche de la chaussée. Dans un premier temps, Walkowski réagit comme s’il se
trouvait dans une situation banale : il embraya sur la
seconde vitesse, remit doucement la voiture dans le
bon sens en opérant un demi-tour et reprit la direction
de la Dombes. Ce n’est qu’une centaine de mètres
plus loin, au moment où il croisa un énorme camion,
qu’il réalisa qu’à quelques secondes près… et il fut
pris d’un tremblement irrépressible.

Mionnay était à deux kilomètres.

Il parvint à se maîtriser et resta en
troisième sans dépasser les cinquante à l’heure. En
traversant le village, il aperçut une lueur dans le fond
de la boulangerie située en retrait de la route. Il y
avait acheté du pain quelquefois. Il actionna le
clignotant, vint s’arrêter devant la porte, coupa le
moteur, éteignit les phares, descendit et alla frapper à
la vitre. Une lumière s’alluma dans le magasin et un
homme qui portait un calot blanc, un tee-shirt et un
bermuda poudrés de farine vint ouvrir.
Walkowski se présenta et expliqua, sans pouvoir
contrôler les tremblements qui le secouaient. Le
boulanger le fit entrer, referma et le conduisit tout au
fond, dans le fournil. Les odeurs de farine, de pâte, la
chaleur du four à bois et les teintes mordorées du pain
cuit agirent sur lui comme un électrochoc.

Les tremblements cessèrent.
Il y avait dans un coin une petite table en bois
flanquée d’un banc et une desserte. Sur la table, un
bol blanc avec du café, une cafetière italienne, une
motte de beurre, une ficelle, un laguiole ouvert.
– J’allais prendre mon petit-déjeuner, vous allez
m’accompagner, dit le boulanger en tirant le banc.
Mettez-vous à l’aise, le porte-manteau est derrière vous.
Il sortit d’un placard encastré un second bol
pendant que Walkowski accrochait son manteau et sa
veste, dénouait sa cravate et ouvrait le col de sa
chemise. Ils s’assirent côte à côte. Le boulanger versa
du café et désigna le beurre.
– Il vient de la ferme, un peu plus haut, vous la
voyez de la route. – Il saisit la ficelle qui craqua sous
ses doigts – Elle sort du four.
Il la coupa en deux, ouvrit un des morceaux dans
le sens de la longueur et le tartina généreusement.
Walkowski regardait fixement les perles d’eau qui
brillaient sur la motte. Il revit sa mère, écrémant le
lait, battant elle-même la crème et sentit monter les larmes.
Le boulanger posa la tartine et prit sur la desserte
un linge blanc qu’il lui tendit.
– Le contrecoup, c’est normal, laissez venir, dit-il
en préparant l’autre moitié.
Il laissa venir. Le boulanger, la bouche pleine,
jetait des coups d’œil en coin. Walkowski finit par
mordre à son tour dans le pain beurré, tourna la tête et
opina lentement tout en mastiquant sa tartine. Le
boulanger répondit d’un simple battement des paupières.
Ils burent leur bol de café sans prononcer un mot.
A un moment, le boulanger s’interrompit pour sortir
une fournée. Ils écoutèrent le pain dans le même silence.
Walkowski songeait au poème de Rimbaud, Les Effarés. Il finit par se lever.
Pendant qu’il remettait sa veste et son pardessus, le
boulanger choisit une ficelle qu’il glissa dans un
sachet – pour le petit-déjeuner de votre femme, précisa-t-il.
Il le raccompagna. Ils se serrèrent longuement la main.
Les flocons de neige tourbillonnant dans la lumière
du lampadaire produisaient un spectacle féérique.
Walkowski eut dans les yeux des images de
bonhommes de neige au nez de carotte, de boules
glaçantes lancées dans des éclats de rire, de luges de
bois ferré dévalant les prés…
Avant de démarrer, il choisit parmi les CD de la boîte à gants, Les Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi, dans l’interprétation de John-Eliot Gardiner.
                                           *
Sur la ligne droite, après Villars-les-Dombes, il
aperçut à travers le rideau des flocons des lumières
clignotantes des deux côtés de la route. En approchant
il reconnut les gyrophares bleus de la gendarmerie et
fut saisi d’un pressentiment.
Il s’arrêta derrière un fourgon garé sur la droite.
Un homme en uniforme s’approcha. Il se présenta. Le gendarme salua.
– Une camionnette qui allait trop vite et qui a
dérapé. Le type a traversé la route et est allé percuter
l’arbre, là. C’est le seul du coin, – il secoua la tête – à se demander s’il ne l’a pas fait exprès !
– Combien de personnes ?
– Un homme, une femme et un bébé. Morts sur le coup, tous les trois. C’était un menuisier de Chalamont. L’enfant n’avait que quelques jours. Ils ont été
emmenés à la morgue de Bourg, il y a une demi-heure.
– Legendre, c’est ça ?
Le gendarme le dévisageait avec des yeux ronds.
– Il faisait des travaux chez moi, précisa Walkowski, et son épouse venait d’accoucher à Lyon. Ils rentraient de la maternité.
Un pompier s’était approché. Il passa sa main sur la visière pour chasser la neige.
– Ils n’étaient pas de Chalamont même, mais du côté des Vernes. Je le connaissais. Il venait de l’assistance. Il avait tout de même réussi à monter son affaire. Quand on a la poisse…
– Vous pourrez passer à la gendarmerie, commissaire ?
– Qui dirige l’enquête ?
– Le commandant Masse. Il est là-bas.
– Je le connais. Je vais le voir.
Il traversa la route. La neige s’épaississait encore.
Il reconnut, quelques dizaines de mètres plus loin, la
camionnette de Legendre encastrée dans un hêtre. Le
moteur était entré dans la cabine sous la violence du choc.
Le commandant Masse finissait de noter les
derniers relevés. Il répéta ce qu’avait expliqué le
gendarme en insistant sur l’aspect insolite de
l’accident. La camionnette allait bien trop vite, le
compteur était bloqué à près de 90, et
rien n’indiquait l’implication d’un autre véhicule.
– Peut-être un malaise. L’autopsie nous le dira.
– Je peux jeter un œil ?
– Allez-y. Je finis de noter les mesures. Je vais faire enlever l’épave.
Dans ce qui avait été la partie arrière de la
camionnette, il trouva le sac, intact, à côté de la valise
qui avait explosé sous le choc. Il enfila des gants
d’examen dont il avait toujours une paire sur lui et
tira la fermeture à glissière. La combinaison verte
avait été fourrée n’importe comment. Il la déplia. Le
devant était maculé de taches rouges et une paire de
gants de caoutchouc noir portait des taches
identiques. Il trouva encore au fond du sac un grattoir
équipé d’une large lame de rasoir. Lui aussi portait
des marques rouges mêlées à la peinture bleue que le
menuisier avait dû enlever sur la pergola. Il enverrait
un message à Anselme qui allait être surpris de
trouver des traces bleues sur les poignets des
enfants. Il y avait aussi deux flacons de kirsch vides
et une boîte de griottes-alcoolisées, vide, elle aussi.
Il remit tout dans le sac et fit glisser la fermeture.
Masse s’approchait.
– Je vous demande de veiller tout particulièrement
à ce sac. C’est une pièce à conviction qui ne concerne
pas directement l’accident, mais une affaire dont je
m’occupe. Je vous appellerai en fin de matinée. J’ai
conservé le numéro de votre portable.
Les deux hommes avaient collaboré dans la
dernière enquête de Walkowski.
Il regagna sa voiture et appela le directeur de l’hôpital.
En s’engageant dans l’allée qui conduisait à sa
maison, il constata que la lumière brillait dans le
salon. Pauline ne s’était pas couchée. La montre du
tableau de bord indiquait cinq heures cinquante-cinq. Le
troisième millénaire commençait à peine. Il était
encore temps de se souhaiter une bonne année.
                                          *
                               Epilogue
Samedi 1er janvier 2000 – 9 heures – La Dombes
Walkowski s’était levé à sept heures. Pauline
dormait. Après un passage dans la salle de bain, il
était descendu en robe de chambre dans la cuisine se
préparer du café. Au passage, il avait pris le paquet
sur la table du salon.
Ses deux fils le lui avaient donné en début de
soirée, avant de partir rejoindre leurs
amis pour fêter le passage au troisième millénaire, et
ils lui avaient fait promettre de ne l’ouvrir que
le lendemain, lorsqu’il serait seul et disposerait de deux heures sans le risque d’être dérangé.
Il avait posé le paquet sur la table du salon non sans remarquer l’œil amusé de Pauline. D’accord, il attendrait le lendemain matin.
Ils avaient légèrement réveillonné après avoir
regardé Les Enfants du Paradis. Un rite auquel ils
sacrifiaient le soir du 31 décembre. Ils s’étaient
couchés un peu après minuit.
Il avait d’abord tâté le paquet pour tenter d’en
deviner le contenu ; le format semblait indiquer un
document épais, peut-être un magazine, mais
l’absence de rigidité excluait un livre. En ôtant le
papier cadeau, il avait été ébahi de découvrir un
roman écrit par ses fils – leurs prénoms et leur
patronyme figuraient en haut de la première page –
plus exactement un roman policier intitulé
Le massacre des innocents. Soixante-dix-neuf pages
dactylographiées et reliées. Il avait posé sur la table le
pot à café, une tasse, et avait lu d’une traite.

Il était près de neuf heures quand il termina la lecture.

Il savait bien que ce qu’il venait de lire était une fiction, mais, pour être tout à fait sûr, il tourna le bouton du poste de radio réglé sur une chaîne musicale qui diffusa un bref journal : la nuit de la Saint-Sylvestre avait connu ses incidents habituels
avec son lot de voitures brûlées ; la neige était tombée
un peu partout en abondance, il faisait froid et il était
conseillé d’être prudent si on prenait le volant.

Pas de massacre d’enfants, ni à Lyon, ni ailleurs.

La musique reprit après les informations.
Il y eut un bruit de porte à l’étage.

Il prépara à nouveau la cafetière et coupa des
tranches de pain qu’il glissa dans le toasteur. Pauline
descendait en robe de chambre, un sourire sibyllin sur
les lèvres. Ils s’embrassèrent en se souhaitant une
nouvelle fois une bonne année.
– Tu as fini de lire ?
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre.
– Tu attendais, c’est ça ?
Elle répondit par le même sourire. Il éteignit le poste.
– On en parle pendant le petit-déjeuner ?
Ils disposèrent sur la table les bols, le pain, le
beurre et les confitures, et s’installèrent l’un en face
de l’autre, comme tous les matins.
– Au fond, ce qui m’étonne le plus, commença-t-il,
c’est la connaissance qu’ils ont de ceux avec lesquels
je travaille : les inspecteurs, le procureur, le juge, le légiste, le journaliste… Comme s’ils les côtoyaient quotidiennement !
– Tu en parles souvent.
– Je ne pensais pas à un tel investissement.
– C’est une réplique du tien. L’investissement, c’est surtout ça qui se transmet.   – La dent qu’ils ont contre la religion, c’est lié à ce que j’ai raconté de mon père ? – Oui, et à ce qui s’est passé quand ils étaient en terminale. – L’histoire du voile… – Et l’intrigue, tu en penses quoi ? – Je me doutais bien que la lettre était un leurre mais je n’ai soupçonné Legendre qu’à la fin. A propos de cette lettre, tu les as aidés pour la rédiger ? – Arnaud-Jan avait participé à un séminaire sur la psychopathie. J’ai seulement modifié quelques détails. – Pour les enfants, c’est son passage en obstétrique qui l’a beaucoup marqué. Et pour nos discussions ?
– Sur l’interprétation de la lettre ?
– Oui.
– Là, non, je ne suis pas intervenue. C’est eux, tout seuls.
– Ils nous connaissent bien… Qu’est-ce que tu en dis ?
– En général, les parents ignorent l’essentiel de ce que leurs enfants retiennent d’eux. C’est un sujet délicat à aborder. La fiction est un moyen.
Walkowski secouait la tête.
– Franchement, je ne les savais pas si observateurs, ni si inventifs.
– Avec toi, ils ne manquent pas de matière, c’est le moins que je puisse dire !
– Tous les enfants de flics n’ont pas une imagination aussi fertile, que je sache. Tu y es pour moitié. Cinquante, cinquante.
Il entreprit d’étaler du beurre sur une tranche de pain, avec une pensée amusée pour le boulanger fictif de Mionnay.
Elle le regardait, cherchant à deviner. Il leva les yeux.
– Je pensais à leur boulanger… Et Legendre… S’il lisait ça…
– Ils ne l’ont pas écrit pour le publier, tu t’en doutes.
– En tout cas, c’est un beau cadeau !
– Et je peux te dire qu’ils ont eu beaucoup de plaisir à l’écrire.
Le téléphone sonna. Ils jetèrent un coup d’œil à l’horloge. Trop tôt pour les parents de Pauline.
Il prit la communication.
– Oui ?
– Monsieur Walkowski ?
La voix, forte, était aisément reconnaissable. Il posa la main sur le combiné.
– Legendre ! Il ôta la main et activa le haut-parleur.   – Bonjour, monsieur Legendre. – Bonjour ! Je vous appelle pour vous annoncer que notre garçon est né ce matin, juste après minuit.  C’est un garçon, comme ils avaient dit !
Ils échangèrent un regard d’incrédulité, se retenant pour ne pas rire. – Allô ?
Walkowski se reprit.
– Oui, oui, je vous entends, monsieur Legendre… J’informais Pauline… Toutes nos félicitations… Comment va votre épouse ?
– Très bien !
– Où a-t-elle accouché ?
– A l’hôpital de Bourg.
– Et… tout s’est bien passé ?
– Parfait ! On est arrivé juste avant la neige.
– L’accouchement n’a pas été trop pénible ?
– Même pas, non. C’est rare que ça aille si vite la première fois, à ce qu’ils ont dit.
– Eh bien… vous saluerez votre épouse pour nous, et nous vous souhaitons une bonne année à tous les trois !
– Et nous de même !
– Au fait, quel prénom avez-vous choisi ?
Il regardait fixement Pauline.
– Jules ! Vous aimez ?
– Oui… C’est un beau prénom. Encore toutes nos félicitations ! Au revoir, monsieur Legendre !
– Je voulais vous dire aussi : pour la pergola, il faudra attendre, avec ce froid et cette neige. Et puis, il y a la couleur qu’il faudra choisir. Moi, je verrais bien du bleu. Hein, qu’est-ce que vous en dites ?
Ils se dévisageaient, les yeux ronds.
– Vous êtes toujours là ?
– Oui, oui, je suis là… Bleu… Euh…  Nous allons réfléchir… A bientôt, monsieur Legendre.
– C’est ça, à bientôt.
Walkowski reposa le combiné, songeur.
– Jules…  Est-ce qu’ils n’auraient pas dû choisir Pierre-Paul ?

                                           ***

Conte de Noël (6)

On frappa. Hortense Delamarre était accompagnée
d’une femme d’allure imposante au visage plein. Elle
entra d’un pas décidé et se planta au milieu de la
pièce. Elle était coiffée d’un bonnet d’astrakan,
portait un duffle-coat vert bronze sur un pull gris en
grosses mailles et un fuseau noir pris dans des bottes
fourrées. La présence des trois hommes dans le
bureau de la surveillante ne parut pas l’émouvoir.
– Laure Gagnin, sage-femme, se présenta-telle d’une voix énergique avant que Castelin ait pu
dire un mot. Le directeur m’a fait appeler d’urgence.
Que se passe-t-il ? Personne n’a rien voulu me dire !

Ses yeux noirs, vifs, exprimaient une vive
irritation. Castelin la pria de s’asseoir. Elle se posa
sur le bord de la chaise, ramenant sur elle le sac
qu’elle portait en bandoulière. L’infirmière resta à
debout à côté d’elle. Elle écouta Walkowski, les yeux
écarquillés, la main sur la bouche, dans un état de
sidération, puis elle leva la tête vers sa collègue,
comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une
très mauvaise plaisanterie.

Elle eut une réaction brusque, comme pour se débarrasser d’un fardeau, se leva d’un coup et pointa un doigt en direction du commissaire.
– Et vous dites que c’est quelqu’un du service qui
a tué ces pauvres enfants ! – Sa tête était agitée de
petites secousses – Comment pouvez-vous dire ça !  Non ! C’est impossible !
Elle répéta plusieurs fois « impossible ! ».
Walkowski avait repris son stylo.
– Pouvez-vous répondre à quelques questions, madame Gagnin ?
Tendue, au bord d’une nouvelle explosion, elle réussit à se calmer et hocha la tête en se rasseyant.

– A quelle heure avez-vous fini votre service hier soir ?
– Vers vingt-heures.
– Votre présence n’était pas nécessaire pour la césarienne ?
Elle eut une seconde d’hésitation.
– Non.
– Madame Gagnin, à l’exception de ce qui concerne l’enquête, rien ne sortira de cette pièce. Je vous repose ma question.
La sage-femme leva les yeux vers sa collègue qui eut un léger battement des paupières.
– Je pense que le docteur Grand a provoqué la césarienne.
– Provoqué ?
– Pour moi, il n’y avait pas d’urgence et… je ne suis même pas vraiment certaine qu’elle était nécessaire. Mais là, je peux me tromper.
Walkowski s’adressa à Hortense Delamarre.
– Cette décision du docteur Grand pourrait-elle
avoir un rapport avec ce dont vous m’avez parlé ?
– Laure est au courant de la liaison du docteur et de la surveillante, comme tout le monde.
– Oui, mais ça n’a aucun rapport ! Je vous répète que le docteur Grand n’a rien à voir avec la mort des enfants !
– Quand la surveillante reprend-elle son service ? Laure Gagnin interrogea du regard sa collègue.
– Nadège Canet est en vacances depuis hier soir, pour une semaine, répondit Hortense Delamarre. Chaque année, elle loue un chalet dans les Alpes. Pour Noël ou le premier janvier. Cette année elle était
de service pour Noël.
– Bien. – Il consulta brièvement du regard le juge
et le procureur – Je vous remercie. Vous pouvez
toutes les deux rejoindre le directeur. – Il prit son calepin et son stylo – Je vous accompagne.

                                                          *

– J’ai parlé au directeur. Nadège Canet a une cinquantaine d’années, elle est divorcée et mère de deux enfants qui la rejoignent
pour les vacances. Il m’a dit qu’il était au courant de la liaison. C’est bien un secret de polichinelle. Il m’a confirmé qu’Henri Grand n’a pas envie de prendre sa retraite et qu’il fait tout pour reculer l’échéance.
– Bon. Il n’a pas envie de prendre sa retraite, il a
précipité ou inventé la césarienne pour avoir une
bonne raison de sortir de chez lui le soir du 31, sans
doute pour retrouver la surveillante
dans son bureau, récapitula Castelin, mais rien de tout cela ne constitue un mobile pour…
La vibration du portable du commissaire l’interrompit.

Boustin. Walkowski prit l’appel en activant le haut-parleur.
– Nous t’écoutons, Damien.
– Je suis chez le docteur Grand. Il est à côté de moi. J’ai commencé par examiner le bureau. J’ai trouvé un journal intime dans un tiroir de son bureau. Ecoutez, patron, – la voix de l’inspecteur trahissait une grande nervosité – la dernière page écrite, c’est le texte de la lettre anonyme. Mot pour mot et c’est la même écriture. Il n’y a
pas le moindre doute. Le reste du journal aussi. Il manque trois pages au début. Elles ont été découpées. – Est-ce qu’il a protesté quand tu as voulu fouiller son bureau ? – Non. – Est-ce que le tiroir était fermé à clef ? – Non.
– Bien. Amène-le à la PJ avec le journal  et les autres documents écrits que tu peux trouver.
Ils entendirent Boustin donner l’information et Grand demander avec insistance à parler au commissaire.
– Je vous le passe, annonça Boustin.
– Commissaire, mon épouse est très fatiguée. Je lui
ai donné un calmant hier soir et une garde-malade est
restée auprès d’elle pendant que j’étais à l’hôpital.
Elle vient de partir. Jeanne va se réveiller d’un
moment à l’autre et elle n’est pas dans un état qui lui
permette de rester seule.
– Un instant.
Il se concerta brièvement avec Castelin et de Lavour.
– Monsieur Grand ? Passez-moi l’inspecteur… Damien ? Je viens. Tu restes avec lui et tu ne le perds pas des yeux. Même si sa femme le demande.
Grand avait entendu. Boustin lui demandait de se calmer.
– Je vous attends. Je vous donne l’adresse.
Walkowski nota le renseignement, coupa la communication et se leva.
– Quelque chose vous gêne, commissaire ?  demanda de Lavour en nouant son écharpe.
– Le journal dans un tiroir pas fermé à clef et l’absence de protestation quand Boustin l’a saisi.
– Le fait est qu’il n’a pas paru contrarié quand vous lui avez annoncé qu’il serait accompagné par un inspecteur pour une perquisition.
Castelin remontait la fermeture Eclair de son blouson. De Lavour nouait son écharpe. Ils se serrèrent la main. Le procureur et le juge se rendaient au palais de justice d’où ils prendraient contact avec
la mairie et la préfecture pendant que Walkowski poursuivrait l’enquête depuis la PJ.
Il prenait son pardessus quand le portable vibra de nouveau. Duroc.
– Je suis chez monsieur Champin, commença
l’inspecteur avec son calme habituel. Il est à côté de moi et j’ai mis le haut-parleur. Il occupe deux pièces au séminaire de Saint-Irénée. J’ai trouvé dans ses papiers la lettre anonyme ainsi que d’autres textes,
écrits à la main ou tapés à la machine. Il y a en a un,
en particulier, qui parle d’un massacre d’enfants. Il est écrit à la main mais l’écriture est très différente de celle de la lettre.
– La lettre est la seule qui soit de cette écriture ?
– Non. Il y a aussi trois textes. Je les ai parcourus, c’est le même délire.  Ils sont dans une chemise qui porte les initiales JG. Les autres, qui sont écrits à la main, dont celui du massacre d’enfants, sont du genre pattes de mouche. Apparemment, c’est l’écriture de monsieur Champin.
Walkowski entendait dans le combiné les protestations de l’aumônier.
– Il dit qu’il s’agit des saints innocents du Nouveau Testament et il voudrait vous parler.
– Passe-le-moi, René.
– Votre inspecteur parle de l’homélie que j’avais préparée pour la messe de minuit et…
– Celle de Noël ou celle de cette nuit ?
– Celle de cette nuit, évidemment ! Il s’agit d’un épisode de l’évangile de Saint-Mathieu et…
– Je connais. Repassez-moi l’inspecteur… René ? Amène monsieur Champin à la PJ et apporte les documents que tu as trouvés.
Il ignora les nouvelles protestations, coupa la communication et entreprit de mettre bout à bout les informations qu’on venait de lui communiquer : la lettre anonyme
envoyée au Progrès faisait partie du journal intime trouvé chez le médecin… Cette même lettre, écrite de la même main, se trouvait également chez l’aumônier avec un texte écrit de sa main relatant un massacre d’enfants, celui dit des saints innocents, à l’en croire.

Il s’apprêtait à sortir quand Lestable arriva. Le directeur avait dû passer sous la douche et s’était changé. Ce n’était plus le fêtard éméché de tout à l’heure mais l’administrateur qu’il devait être habituellement.
– J’ai mobilisé des médecins, des infirmières, des
psychologues, la sage-femme que vous venez de voir,
annonça-t-il. J’ai seulement dit que la situation était
exceptionnelle. Ils commencent à arriver. Je pense
qu’il faudrait les informer. De toute façon, les deux
infirmières et la sage-femme sont au courant.
– Je suis d’accord, mais demandez-leur de ne rien divulguer. Le procureur et le juge vont rencontrer le préfet et le maire.  C’est eux qui vont gérer la situation et qui prendront contact avec les médias.
– C’est noté. De notre côté, nous allons devoir informer les mamans,
les familles… Je ne sais pas encore comment… Les psy sont en train d’y réfléchir et les avis sont partagés. Moi, je serais partisan de réunir tout le monde et de dire ce qu’on sait.
– Je partage votre point de vue. Il s’agit d’un crime collectif.
Lestable la main sur la poignée, hésitait.
– Le moment  difficile à gérer, c’est lorsque les
mamans vont se réveiller… On ne pourra pas tenir
très longtemps… Est-ce que… est-ce que vous avez
une idée de celui qui a fait ça ?
Walkowski consulta sa montre. Quatre heures.
– Je pense que je le saurai dans une heure ou deux.
– Vous pourriez m’appeler ? Il me semble que si on sait de qui il s’agit, la réalité sera… comment dire… peut-être moins difficile à admettre ?
– Je vous appelle dès que je peux.
– Bien. Autre chose. La chambre 10.
– Legendre.
– Oui. Que sait-il exactement ?
– Je lui ai simplement parlé de mort d’enfant, sans
plus de précision. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire
de lui en dire plus pour le moment.
– Il veut ramener tout de suite sa femme et son fils
chez eux. Grand a signé la sortie. Vous êtes d’accord ?
Walkowski hésita brièvement avant d’acquiescer.
Il n’avait toujours pas identifié ce qui l’avait intrigué
quand il avait parlé au menuisier.
Il  demanda à Lestable où il pouvait trouver l’interne qu’il voulait voir avant de partir. Il précisa en voyant sa mine inquiète qu’il n’était plus suspect. Lestable le conduisit vers l’ascenseur réservé au personnel et
appuya sur le bouton du troisième étage en précisant que la salle de garde était à gauche dans le couloir, juste après l’entrée du service. Malhuc ne parut pas surpris de le voir quand il ouvrit la porte.

                                            *
En revenant dans le service, il rencontra la famille Legendre
dans le hall. Elle, serrait contre elle le bébé
emmitouflé, lui, portait à la main une valise et un
grand sac grisâtre suspendu à l’épaule. Les deux
étaient hirsutes, habillés à la va-vite, pressés de partir.
Legendre adressa au commissaire un signe de tête, elle,
un vague sourire. Dehors, le froid les saisit. Le sol était
gelé et le grésil qui commençait à tomber formait déjà
une pellicule glacée. Depuis la tempête, l’hiver s’était
brusquement installé avec une bise persistante et la
température était tombée au-dessous de zéro. La neige annoncée commençait à tomber. Il les accompagna
jusqu’à la camionnette. Legendre avait calé un couffin
à l’arrière entre la banquette et son outillage. Elle
voulut absolument l’installer sur la banquette, entre
elle et lui. Walkowski fut sur le point de dire
qu’il valait mieux le laisser derrière, pour des questions
de sécurité, mais il y avait ce matériel en équilibre plus
ou moins stable, et il laissa faire. Legendre déposa la
valise et le grand sac au milieu des outils. La fermeture
à glissière du sac était mal tirée et avant qu’il fasse
coulisser la porte, Walkowski distingua un bout de
combinaison de chantier de couleur verte.
Il le regarda manœuvrer. La camionnette venait de
franchir la barrière du parking quand lui revint la
question que lui avait posée Legendre : « Dites,
monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison avec eux ? ».
                                                *
La neige tombait maintenant à gros flocons. Le médecin habitait une villa cossue dans leshauteurs de Sainte-Foy et il sentit un manque
d’adhérence dans les derniers virages en épingle à
cheveux de la montée de Choulans. Il arrêta sa voiture
derrière celle de Boustin déjà couverte de neige
et parcourut une dizaine de mètres sur une allée
gravillonnée avant de parvenir à une porte de bois
sombre surmontée d’une verrière.
Il tourna la poignée. Le panneau pivota sans bruit.
Il entra et referma. Il se trouvait dans un hall d’où
partait un couloir discrètement éclairé par des
appliques murales ; sur le sol, au fond à gauche,
un étroit rectangle de lumière s’échappait d’une porte
entrouverte. Sur la droite, s’élevait un large escalier en bois massif à balustres ouvragés. Les marches étaient recouvertes d’un tapis flammé maintenu par des barres de cuivre.

Il s’avança, passa sa main sur le bois poli, pensant à l’escalier en béton de
la villa de Reblot et s’arrêta dans le carré de lumière.
Grand était assis dans un fauteuil-club de cuir
fauve. Il portait une veste d’intérieur écossaise sur un
pull fin à col roulé, un pantalon de laine épaisse, des
chaussons de cuir noir et faisait tourner lentement un
liquide ambré dans un verre ballon.

Il tourna la tête, aperçut Walkowski dans la pénombre du couloir et ne réagit pas.

A côté du fauteuil, un guéridon supportait un cendrier massif et
une carafe contenant le même liquide. Au centre, un
bureau à cylindre, ouvert, et un cahier noir bien en
évidence sur un sous-main de cuir jaune patiné.

Un décor de roman anglais.

Il avança sur le seuil. Boustin se leva d’un canapé Chesterfield et vint le rejoindre. Ils s’éloignèrent un peu dans le couloir.

– Comment est-il ?
– Depuis le coup de fil, très calme.
– Sa femme ?
– Elle dort à l’étage. Elle n’a pas bougé.
Walkowski le mit au courant des découvertes de Duroc et lui dit qu’il pouvait rentrer chez lui.
– On abandonne la perquisition ?
– Elle ne donnera rien. Chez l’aumônier non plus. – Ah… Vous savez ? – Oui. Je dois seulement me décider à regarder ce que je n’ai pas envie de voir. Je ferai le point avec l’équipe après-demain.  Fais attention, la route est glissante.  Ton épouse et tes enfants ont besoin que tu sois là pour leur souhaiter une bonne année quand ils se réveilleront.
Ils se serrèrent la main.

Quand Boustin eut franchi la porte, Walkowski réalisa qu’ils ne s’étaient pas présenté leurs vœux.
Il revint dans la pièce, se défit de son pardessus
qu’il posa sur le canapé et s’installa devant le bureau.
Il alluma la petite lampe à abat-jour vert.

Grand le regardait, impassible, un vague sourire aux lèvres.
Walkowski alla directement à la dernière page du
journal avant de revenir à la première et de le feuilleter.

– De quelle maladie souffre votre épouse, docteur ? demanda Walkowski en désignant le cahier.
Le médecin avala une gorgée. Ses yeux s’étaient chargés d’ironie.
– Qu’est-ce qui vous autorise à croire que c’est elle qui…
Walkowski l’arrêta d’un geste de la main.
– Je ne crois rien. Je vous demande seulement d’arrêter ce jeu.
Grand se contenta de porter une nouvelle fois le verre à sa bouche.
– Bien, reprit Walkowski en ouvrant à nouveau la dernière page et en posant le doigt dessus. Si l’écriture et l’envoi d’un tel texte à un journaliste ne constituent pas un crime, ils indiquent au moins un déséquilibre. Vous êtes mieux à même que moi d’en mesurer la gravité.
Grand se contentait de siroter le contenu de son verre avec le même regard provocant. Ce qu’il devinait de ses difficultés retint Walkowski de se lever pour aller le lui ôter des mains. Il décida de modifier son angle d’attaque.
– Hier, en début de soirée, on vous a appelé pour une césarienne.
Il observa un raidissement du médecin. Son regard
avait brusquement perdu son éclat.
– Compte tenu des circonstances, nous allons faire procéder à une
expertise. – Il n’y avait pas le moindre rapport, mais il
comptait sur la tension à laquelle était soumis le
médecin pour faire passer le raisonnement et les sous-entendus censés l’inquiéter. – Vous devrez peut-être
expliquer pourquoi il vous fallait une raison pour ne
pas être chez vous, le soir du 31 décembre. Sans
attendre le résultat de l’expertise, votre épouse pourra
sans doute m’aider à trouver un début de réponse
quand elle sera réveillée.
Grand qui avait vidé son verre le posa brutalement
sur le guéridon et se pencha en avant.
– Laissez Jeanne en dehors de ça ! lança-t-il avec
une violence contenue en levant un visage inquiet en
direction du plafond.
Le médecin faisait effort pour recouvrer son calme et
composer un personnage maître de lui, distancié. Il
déboucha la carafe et la pencha sur son verre sans
pouvoir empêcher le heurt cristallin répété de l’une
sur l’autre. Le commissaire jeta un coup d’œil dans
la pièce. Elle était meublée avec goût, chaude,
confortable… mais il manquait quelque chose.

Grand avait reposé la carafe et pris son verre.
– Ce journal, commissaire, commença-t-il à
expliquer en adoptant un ton de confidence amusée,
est pour moi une sorte de jeu… de défoulement, si
vous préférez. C’est nécessaire dans mon métier, vous
le savez… les canulars, les histoires de carabins… je
n’insiste pas ! – Il se pencha légèrement avec un air
de gravité – Cette fois, j’en conviens, je suis allé un
peu loin, trop loin… Mais comment aurais-je pu
imaginer une coïncidence aussi dramatique ? Parce
que vous ne croyez tout de même pas que c’est moi
qui ai tué ces malheureux enfants !
– Je vous demande une dernière fois de cesser ce
jeu, monsieur Grand ! répliqua Walkowski. Il n’y a
aucun canular, vous le savez
aussi bien que moi !
Grand avala une rasade.
– Reste à clarifier certaines choses. – Il ouvrit le
cahier – D’abord, les pages manquantes du début.
Grand balaya la remarque d’un geste.
– Des ratages, tout simplement.
– Et les fautes d’accord ? – Les fautes d’accord ? Quelles fautes d’accord ? – Vous êtes l’auteur de ce journal ? C’est bien ce
que vous affirmez ?
– Oui !
– J’ai trouvé plusieurs passages où les accords
indiquent clairement que l’auteur est une femme.
– Ah oui… de simples distractions.
– Des distractions… Et ceci – il tourna une ou
deux pages – « Je serai lui pour me punir de ma
féminité », c’est vous qui avez écrit ça ?
Grand répondit par une mimique et un geste de la
main qui signifiaient : pensez ce que vous voulez, ça
m’est égal.

– Monsieur Grand, ce n’est pas vous qui écrivez ce
journal, mais votre épouse. Après que je vous ai appelé,
vous avez découpé les premières pages sans doute
parce qu’elles le révèlent de manière évidente, mais
en faisant cela, vous avez commis une erreur… du
moins si je me place de votre point de vue.
A en juger par l’inquiétude qu’il vit apparaître sur
son visage, Walkowski sut qu’il avait marqué un
point important.
– Ce qui aurait été habile, c’était essayer de me
faire croire que vous écriviez un journal en adoptant
un point de vue féminin, comme si vous étiez une
femme, donc de le laisser tel quel. Là, vous auriez pu
soutenir la thèse du jeu, du défoulement avec une
certaine crédibilité. Je ne suis pas certain qu’elle
aurait résisté longtemps, mais elle était soutenable.
Grand s’appliquait maintenant à le regarder fixement.
– Seulement, continua Walkowski en posant les
coudes sur le bureau, il aurait fallu convaincre ensuite
de votre bonne santé mentale… sinon de votre
innocence. Un médecin capable d’écrire de pareilles
énormités et qui veut continuer à exercer en essayant
de différer sa mise à la retraite… Mais laissons de
côté la question mentale. Comment expliqueriez-vous
ce que vous appelez la coïncidence entre l’annonce
d’un… – il rechercha l’expression – « acte sanglant
d’une extrême violence » et le massacre de cette
nuit ? Qui pensez-vous pouvoir convaincre qu’il
s’agisse d’une coïncidence ? Et pourquoi voulez-vous
faire croire que c’est vous qui êtes l’auteur du journal
et de la lettre, au risque de vous faire accuser du
meurtre de ces nouveau-nés ?
Grand eut un haussement d’épaules.
– Je ne les ai pas tués, vous le savez parfaitement !
– Je repose ma question : pourquoi vous acharnez-vous à me faire croire que c’est vous qui écrivez ce journal ?

Grand leva une nouvelle fois la tête en direction de
l’étage avant de fixer silencieusement Walkowski,
puis se laissa aller contre le dossier du fauteuil et
ferma les yeux. Le commissaire connaissait bien ce
moment particulier où tout peut basculer. Au bout de
quelques secondes, Grand s’avança sur le bord du
siège et regarda le commissaire droit dans les yeux.
– Jeanne est malade. Gravement malade. Elle
développe depuis quelques mois une pathologie
neurologique complexe, lourde… Psychose
paranoïaque, Alzheimer, ou autre chose, je ne sais pas
exactement. Depuis plusieurs mois, elle écrit un journal
– il désigna le cahier noir – que je lis à son insu pour
comprendre et suivre l’évolution de la maladie.
Walkowski s’appuya contre le dossier de sa chaise.
Grand avait choisi de dire la vérité. Avant, il avait eu besoin d’aller au bout d’un jeu qui de toute évidence lui pesait. Il se doutait bien
qu’on perquisitionnerait chez lui, et s’il avait mis le
journal de son épouse dans le premier tiroir
qu’ouvrirait l’inspecteur, ce n’était évidemment pas par maladresse.
– A-t-elle consulté un spécialiste ?
Grand fit un signe de dénégation.
– Pas encore. J’essaie d’abord de me faire une idée par moi-même.
Là, le ton de sa réponse indiquait qu’il ne disait pas
toute la vérité. Le plus probable était qu’il voulait que la maladie reste secrète pour ne pas compromettre sa demande qui n’avait que fort peu de chances d’aboutir. Mais cela ne concernait pas
directement l’enquête.
– Pourquoi ne pas avoir détruit le journal, ou ne
pas l’avoir caché, tout simplement ?
– Parce que Jeanne en recopie des passages pour
son directeur de conscience ! En particulier, la lettre
de ce qu’elle appelle l’Evénement qu’elle a envoyée
au Progrès ! Vous l’auriez découvert tôt ou tard, si ce
n’est déjà fait ! Et puis, l’écriture de ce journal
contribue peut-être à ralentir le processus
pathologique… – Il eut un petit rire – Après votre
appel, j’ai eu la bêtise d’enlever les premières pages
où elle se présente. Elles sont dans le tiroir central du
bureau, devant vous. Vous aviez raison, j’ai paniqué
quand vous m’avez téléphoné. J’ignorais ce qui s’était
passé dans le service, mais je savais ce qu’elle avait
écrit et je m’attendais à quelque chose. C’était
d’autant plus irrationnel que Jeanne n’est évidemment
pour rien dans le massacre de ces enfants ! Pas plus que moi !
– Ce directeur de conscience, c’est Champin, n’est-ce pas ?
Grand ouvrit de grands yeux.
– Vous le saviez ?
Walkowski pensait à Josiane Reblot.
– Où le rencontre-t-elle ?
– Depuis un peu plus d’un an, elle fait partie d’un groupe de prière qui se réunit à Saint-Georges. Jeanne vient d’une famille bourgeoise du quartier d’Ainay. C’est la religieuse qui lui sert de dame de compagnie qui l’a convaincue d’y aller et qui l’accompagne là-
bas. D’après ce que je sais, Champin dirige plus ou
moins le groupe, et c’est lui qu’elle a choisi comme
confesseur. Je me suis bien rendu compte qu’il lui
mettait dans la tête des idées bizarres, j’ai essayé d’en
discuter avec elle, mais autant vouloir dialoguer avec
un mur ! Quand j’ai vu débarquer Champin à
l’hôpital, je me suis dit que j’allais parler au directeur,
et puis… je ne suis pas parvenu pas à me décider. – Il
leva une troisième fois la tête en direction de l’étage –
Je suis soulagé que ça s’arrête… Il est difficile de
savoir ce qui l’aide ou pas.
En l’écoutant, Walkowski examinait à nouveau la
pièce, essayant de trouver d’où venait cette
impression de manque. Brusquement, il réalisa qu’il
n’y avait aucun cadre photographique, pas la moindre
photo de couple, d’épouse, d’enfants. Un bureau de
célibataire.
– Quelles études a faites votre épouse ?
– Classiques, comme moi. Moi, j’ai choisi
médecine, elle, voulait entrer à Normale Sup.
– Elle voulait enseigner ?
Grand secoua la tête.
– Elle le croyait, oui, mais elle s’est rendu compte
en cours de route qu’elle s’était trompée, et elle n’est
pas allée au bout. Ce qu’elle voulait, c’était écrire…
Il s’interrompit, souleva la carafe.
– Vous en voulez ? C’est du whisky.
Walkowski n’avait pas envie d’alcool. Il demanda
du café. Grand prit le verre et la carafe, se leva et invita Walkowski à le suivre jusqu’à la cuisine.

Appuyé contre le plan de travail, il le regarda s’activer
maladroitement, renversant de la poudre de café, s’y
reprenant à deux fois pour verser l’eau dans le
réservoir. Quand il eut enfin appuyé sur le bouton de
la cafetière, il sortit deux tasses du buffet et les posa
sur la table. Ils s’installèrent l’un en face de l’autre.
– Vous disiez qu’elle voulait écrire…
Grand saisit son verre.
– Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça.
Il avala une gorgée de whisky.
– Elle écrit bien, vous avez pu vous en rendre compte.
Il contemplait l’alcool qu’il faisait tourner lentement.
– Elle voulait consacrer tout son temps à l’écriture… Donc, pas question d’enfants… Du moins, pas tout de suite… Mais, à l’époque, vous savez, la contraception, c’était Ogino ! Et puis, la pilule était interdite par l’église… Alors, quand, au
bout d’un an, elle s’est retrouvée enceinte… – Il eut
un rictus et avala une nouvelle gorgée – Vous devinez la suite ?
– Un avortement ?
– Oui, un avortement ! Elle refusait la pilule au
nom de sa foi et elle n’a pas hésité à se faire avorter !
Il était hors de question que ce soit moi qui le fasse et
hors de question que ce soit à Lyon ! J’ai trouvé une
clinique privée en Suisse. Il y a eu un pépin, elle y a
vu une punition divine… Après, elle a fait une tumeur
et on a tout enlevé ! Elle a traîné ce boulet toute sa
vie, et elle le traîne encore… – Il déglutit péniblement
– Un obstétricien condamné à ne pas avoir d’enfants à
lui ! Vous imaginez ça, commissaire ? J’ai passé ma
vie à mettre au monde des enfants pour les autres, des
milliers d’enfants et il faudrait que je me résigne à ne
plus…
Il pâlit brusquement en réalisant ce qu’on pouvait
induire de cette frustration.
– Vous ne croyez tout de même pas…
Walkowski pensait encore à Josiane Reblot, qui
s’était suicidée, à Jeanne Grand, qui avait écrit un
texte délirant pour annoncer un massacre, et aussi à…
– Dites, commissaire, vous ne croyez pas que j’ai
tué ces enfants ! répétait Grand.
Le café avait fini de passer. Walkowski se leva
pour prendre la cafetière.
– Je vous sers ?
Grand tendit machinalement sa tasse sans paraître
se rendre compte de l’étrangeté de la situation.
Walkowski versa le café, se servit et reposa la
cafetière sur son socle.
Il se rasseyait quand il perçut faiblement le vibreur
de son portable. Il tâta les poches de sa veste avant de
se rappeler qu’il l’avait laissé dans son pardessus. Il
dut retourner dans le bureau. Duroc.
– Je t’écoute, René.
– J’ai installé Champin dans une « marmite » et je
suis en train d’éplucher les papiers que j’ai trouvés
chez lui. Du délire. Gérard et Julien m’ont appelé. Ils
n’ont rien trouvé dans le bureau de Grand, rien non
plus dans la chapelle. Pas de vêtements tachés de
sang, pas de traces suspectes, rien.
– Bien. Dis-leur qu’ils peuvent rentrer chez eux.
Toi, je te demande encore de regarder dans le fichier
si on a quelque chose sur Champin et de chercher ce
qui a pu se passer à Courrières, dans le département
du Nord, ces dernières années. Il était curé dans cette
commune.
– Je m’y mets.
– J’arrive.
Il retourna à la cuisine. Grand l’interrogeait du
regard. Le café était maintenant d’une température
convenable. Il le but debout et reposa la tasse.
– Je vous laisse.
Grand se leva.
– Qui ? demanda-t-il seulement.
– Je ne peux pas vous le dire.
Il repassa dans le bureau prendre son pardessus.
Grand l’accompagna dans le couloir. Ils dépassaient
l’escalier quand un claquement de porte se fit
entendre à l’étage. « Henri ! », cria une voix dans un
aigu insupportable.
– Il faut que je monte, soupira Grand.
Il hésita, puis tourna le dos et commença à monter,
lourdement, les épaules voûtées. Walkowski se sentit brusquement submergé par une vague de tristesse.

Il enfila son pardessus et sortit.
Il y avait quatre ou cinq centimètres de neige sur la voiture. Il dégagea les vitres, mit le moteur en marche et actionna les
dégivreurs. Il appela Pauline pendant que fondaient les pellicules de glace du pare-brise et de la lunette arrière.
La montre du tableau de bord indiquait quatre
heures cinquante quand il s’engagea dans la descente. Il
n’avait pas fait monter les pneus d’hiver et il descendit
vers la Saône en seconde, trop absorbé par la conduite
pour pouvoir admirer les effets combinés des lumières
et de la neige. A la sortie du dernier virage, il aperçut
les phares d’une voiture qui arrivait vite en roulant au
milieu de la chaussée. Il serra à droite au maximum. Le
conducteur parvint à se rabattre au moment où, en désespoir de cause,
Walkowski allait se résigner à appuyer sur la pédale de
frein. Les deux véhicules se frôlèrent sans se toucher.

Il ne rencontra pas d’autre véhicule dans la longue ligne droite.

En bas, le pont sur la Saône avait été salé.

Les derniers fêtards étaient rentrés chez eux et les rues blanchies de neige étaient désertes. Il lui fallut un quart d’heure pour arriver au siège de la PJ, rue Berliet.

Il alla se garer au sous-sol.

L’affaire Fouad

« A quelques jours des vacances scolaires de Noël, les élèves et les enseignants du lycée Fénelon, à Lille, sont abasourdis. Mardi 15 décembre, Fouad, élève transgenre de terminale de 17 ans, s’est donné* la mort dans la chambre de son foyer, à Lambersart. L’adolescente était prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Le parquet de Lille a indiqué que des investigations médico-légales étaient en cours.

Depuis que ce décès est connu, l’émotion est allée crescendo, certains pointant rapidement la responsabilité de son lycée. Deux semaines auparavant, mercredi 2 décembre, Fouad avait eu un vif échange avec la direction de son établissement scolaire après être arrivée le matin habillée en jupe. Depuis jeudi, une vidéo, alors tournée par l’adolescente, circule sur les réseaux sociaux. On y entend, dans un bout de conversation, la conseillère principale d’éducation expliquer : « Je comprends ton envie d’être toi-même. Ça, je le comprends très bien. Et tout ça, justement, c’est fait pour t’accompagner au mieux. C’est ça que tu ne comprends pas ! Parce qu’encore une fois, il y a des sensibilités qui ne sont pas les mêmes. » « Mais c’est eux qu’il faut éduquer », répond Fouad. »

(Le Monde du 19/12/2020)

* en écrivant « donné » l’auteur de l’article indique un masculin, alors qu’il écrit « L’adolescente » au début de la phrase  suivante… Signe de complexité, à tout le  moins.

>> Ma contribution :

Il y a au moins deux problèmes :

1 – celui qui conduit  au suicide

2 – celui du genre

1 – sa propre mort comme solution des difficultés : personne n’est capable d’en rendre compte pour l’autre et la goutte de trop, pour autant qu’elle puisse être identifiée,  n’est pas la cause.

2 – nous commençons juste à admettre l’ « idée » que sexualité et sexe ne coïncident pas nécessairement. Sur cette question, comme sur celles du rapport parents /enfants (équation père biologique + mère biologique =  conditions sine qua non pour l’épanouissement de l’enfant) c’est encore l’ « opinion » qui domine : celle qui est absolument convaincue que le critère de « nature  » est un axiome d’autant plus évident que  « nature » répond à une définition idéologique et, donc, sommaire.

Sauf pour ceux qui croient à une évolution linéaire des sociétés, le retour d’une expression forte du conservatisme moral et politique, un peu partout dans le monde, est peut-être l’élément contradictoire d’un mouvement  dialectique intéressant.  

>> Une réponse :

« Disons qu’il y a des comportements majoritaires, des comportements minoritaires et des comportements très minoritaires et qu’un certain type d’idéologie attire notre attention prioritairement sur ces derniers qui sont décrits comme subissant la situation la plus victimaire du monde ( effectivement ce ne doit pas toujours être drôle ) tout en étant de fabuleuses personnes qui réclament toute notre attention et celle du Monde . Je peux tout à fait ressentir de la pitié dans le cas décrit tout en étant irrité par l’idéologie qui essaie de nous formater selon les deux dimensions décrites plus haut .Il y a des trans et puis il y a les visées de l’idéologie trans : ce n’est pas la même chose . »

>> Et ma réponse à la réponse :

L’idéologie trans est peut-être produite par le rejet idéologique que suscite le trans concret.  Un discours de réponse, en quelque sorte. Il ne semble pas que ce discours préexiste à l’existence du trans et à sa réception critique. Mais il faudrait voir ça de plus près. Peut-être dans les mythes,  la littérature ?

>> une deuxième réponse :

En Angleterre un type qui devait aller en prison a déclaré qu’il « se sentait femme » et qu’il fallait l’incarcérer dans une prison pour femmes. Comme on est dans un pays anglo-saxon, on a accédé à sa demande et il a fallu qu’il commette quatre viols sur ses codétenues pour qu’on se décide à le reverser dans une prison pour hommes. La vie est complexe.

>> et ma deuxième  réponse :

« La vie est complexe ». Oui, vous  avez raison, surtout si l’on y inclut l’être humain.

Conte de Noël (5)

                                              *
Dans la salle de soins, Martine Brunon était
toujours allongée, les yeux clos, les maxillaires agités
de contractions. Assise à ses côtés, Hortense
Delamarre lui tenait la main.
Walkowski s’approcha.
– Pourriez-vous venir dans le bureau de la
surveillante ? Nous avons besoin de votre aide.
– Viens, Martine, il faut trouver le monstre qui a
fait ça ! l’encouragea Hortense.
– Vous avez deux ou trois minutes. Je dois voir quelqu’un.

Les inspecteurs et les deux infirmiers le regardaient aller et venir. Il leur demanda de patienter encore un instant et se dirigea vers la chambre 10.
Il ouvrit doucement. Legendre se dressa aussitôt. Il
lui fit un signe et le menuisier le rejoignit dans le
couloir. Walkowski avait décidé de parler seulement
d’un drame, de morts d’enfants, sans préciser
davantage. En l’écoutant, Legendre se mit à trembler
et les larmes lui vinrent aux yeux. Ce colosse, dans sa
chemise à carreaux froissée et son pantalon à ceinture
et bretelles de velours noir qui lui arrivait sous les
bras avait quelque chose d’à la fois pathétique et
grotesque.
– Je vais demander au docteur Grand de vous
autoriser à emmener votre fils et votre femme le plus
tôt possible. Si elle vous pose des questions, vous
n’aurez qu’à dire qu’il faut libérer la chambre pour
une urgence. Maintenant, une question : avez-vous
remarqué quelque chose d’inhabituel hier soir, ou cette nuit.
– Non… Ah, oui, à un moment, on a ouvert la porte.
– Un homme ou une femme ?
– Un homme.
– Vous avez vu qui c’était ?
Legendre hésita.
– Pas bien. Je dirais le curé de l’hôpital, mais je suis pas sûr.
– Quelle heure était-il ?
– J’ai pas regardé. Peut-être vers minuit. Dites, monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai  rentrer à la maison avec eux ?
– Je m’en occupe.
– Merci bien. J’y retourne, au cas qu’elle se réveille  avec son mauvais rêve.
Walkowski le regarda ouvrir la porte et faire un pas dans la chambre. Legendre se retourna, leurs yeux se croisèrent et Walkowski allait le rappeler pour une question  quand son attention fut attirée par un léger brouhaha au bout du couloir.

Les deux infirmières venaient de rejoindre les infirmiers et les inspecteurs près du bureau de la  surveillante. Legendre avait refermé. Walkowski réalisa que ce bruit intempestif lui avait fait perdre ce qu’il voulait lui demander. Legendre avait dit
quelque chose qui l’avait intrigué… Mais quoi, exactement ? Il s’approcha du groupe à grandes enjambées en leur faisant signe de se taire et les fit entrer.
Il manquait des sièges. Les inspecteurs restèrent debout.

Walkowski reprit sa place aux côté du procureur et du juge.
Hortense Delamarre prit aussitôt la parole.
– Il faut qu’on organise la prise en charge des
mamans. Vous imaginez quand elles vont se réveiller ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
– C’est au patron de gérer ça, déclara l’un des deux infirmiers.
– Monsieur Grand est indisponible pour le moment, dit Walkowski.
L’infirmière réagit vivement au monsieur.
– Vous voulez dire… que vous le suspectez ?
Le commissaire leva une main apaisante.
– Les crimes ont été commis par quelqu’un qui
était présent dans le service. Et à part vous deux, qui
êtes hors de cause, restent le chef de service, l’interne et l’aumônier. Il y a aussi Joseph Legendre, mais il ne peut pas être l’auteur de la lettre envoyée par le meurtrier. Il la lui tendit. Hortense Delamarre la lut, les yeux écarquillés. Elle la proposa à sa collègue qui secoua la tête. Elle la rendit au commissaire.
– Il est impossible que le docteur Grand ait fait ça !
– Nous devons procéder par élimination, indiqua doucement de Lavour.
– Le directeur de l’hôpital va arriver et il prendra les dispositions qui conviennent, ajouta Castelin.
– Pour le moment, reprit Walkowski en s’adressant aux deux infirmiers, je vous demande de vous installer dans le bureau des infirmières pour répondre
aux appels. Vous ne dites rien à personne.
– Et si une maman veut savoir pourquoi son bébé
n’est plus dans la chambre ?
– Tu lui dis que je l’ai emmené dans la nursery
pour le changer et tu viens me chercher, répondit
Hortense Delamarre.
– Il faut espérer qu’il n’y en aura pas plusieurs en
même temps !
– Vos collègues vous rejoindront dans quelques
minutes, dès que nous aurons établi la chronologie de
la soirée, le rassura Walkowski.
Les deux infirmiers sortirent.
– A quelle heure avez-vous vu tous les enfants
vivants, pour la dernière fois ? demanda Walkowski
en dévissant le capuchon de son stylo.
– Tous les enfants ? Vingt-et-une heures trente, au
moment où on a donné les sédatifs, répondit Hortense Delamarre.
– Qui les a donnés ?
– Martine et moi.
– Et tout était normal ?
– Oui, tout était normal, assura-t-elle en sollicitant
l’approbation de sa collègue qui acquiesça d’un mouvement des paupières.
– Pourquoi cette prescription ?
– Tout le monde était inquiet à cause du bogue informatique. Surtout les mamans qui avaient leur bébé en couveuse.
– Ensuite ?
– Le patron a fait le tour des chambres vers vingt-deux heures. Les mamans commençaient à s’endormir. L’interne était là, lui aussi.
– Ils ont toujours été ensemble ?
– Je ne sais pas. Martine et moi, on allait et venait entre les chambres, la salle de soins et la pharmacie. En fait, j’ai surtout vu le patron.
– Vous confirmez, madame Brunon ?
L’infirmière eut le même mouvement des paupières.
– A-t-il l’habitude de venir le soir, comme ça, dans le service ?
Hortense Delamarre jeta un coup d’œil à sa collègue.
– Euh… oui… enfin, ça lui arrive… ça dépend… Et puis, ce soir, c’était particulier… et en plus, on l’avait appelé pour une césarienne.
– A quelle heure l’a-t-il pratiquée ?
– Il nous a dit que c’était l’interne qui avait opéré et que l’enfant avait été sorti juste avant minuit. Ce qui est sûr et certain, c’est qu’à vingt-deux-heures-trente au plus tard, tout le monde dormait.
– Vous-mêmes, où étiez-vous ?
– Dans notre bureau.
– Toujours toutes les deux ensemble ?
– Oui.
– Vous n’êtes jamais sortie, madame Delamarre ?
– Non. C’était très calme à cause des sédatifs. On a mis à jour le cahier pour la relève du matin.
– Et vous, madame Brunon, vous n’êtes jamais sortie non plus ?
L’infirmière secoua la tête.
– Son dernier appel a été celui de la 4, une cystite,
un peu avant vingt-deux heures, précisa Hortense
Delamarre en posant la main sur le bras de sa
collègue. Ensuite, elle n’a plus bougé, comme moi.

La porte s’ouvrit après deux coups brefs et
Anselme entra. Il tira la chaise sur le dossier de
laquelle était posé son pardessus et s’installa sans un
mot, sa sacoche sur les genoux. Tous les regards
étaient fixés sur lui et il y eut un moment de silence
pénible que Walkowski mit à profit pour parcourir
rapidement les notes qu’il venait de prendre. Il estima
qu’il n’avait plus rien à demander concernant la
chronologie et libéra les deux infirmières.
Martine Brunon se leva et se dirigea vers la porte
d’un pas mécanique. Hortense Delamarre qui l’avait
devancée ouvrit, prit sa collègue par l’épaule et
adressa un signe de tête avant de refermer.
– Nous vous écoutons, docteur, dit Walkowski.
Anselme ferma les yeux un instant.
– Les veines des bras ont été sectionnées et on leur
a appliqué un oreiller sur le visage pour les empêcher
de crier, déclara-t-il d’une voix sourde en se
contenant. J’ai relevé des meurtrissures buccales et
des symptômes d’asphyxie. Le processus a été rapide
– il laissa passer quelques secondes – mais pas indolore.
Ils enregistrèrent l’information, le temps de se
représenter les gestes et tenter d’imaginer celui qui
était entré dans les chambres pour tuer
méthodiquement vingt-huit bébés, les uns après les
autres, sans perdre son sang-froid.
– Vous avez une idée de l’instrument qui a été utilisé ? reprit Walkowski.
Anselme regarda le commissaire comme si la question était sans intérêt.
– D’après ce que j’ai pu voir, une lame très fine,
un scalpel, une lame de rasoir… il n’a pas eu besoin
de beaucoup forcer. Pour les prématurés, dans la
nursery, il a suffi de débrancher les incubateurs.
– Combien de temps a-t-il fallu pour chaque
enfant ? demanda doucement le juge.
Anselme lui adressa le même regard.
– Pas plus d’une ou deux minutes pour initier le
processus de manière irréversible.
– Je suppose qu’il est difficile de définir une heure
précise ? hasarda Walkowski.
– Il fait très chaud dans les chambres, et ils ne sont
pas morts tous au même moment. Il faudrait repérer la
première et la dernière victime pour pouvoir être
précis. Alors, je dirai entre vingt-deux heures trente et
minuit trente.
Il prononça cette dernière phrase avec une certaine
irritation, comme si l’indication était superflue.
Walkowski finit de noter l’information avant de
procéder à un récapitulatif :
– Les sédatifs ont été administrés à vingt-et-une
heures trente, et tout le monde dormait quarante-cinq
minutes plus tard… Il a fallu une à deux minutes pour
chacun des vingt-trois enfants dans les chambres,
quelques secondes pour débrancher les incubateurs
dans la nursery… Au total, moins d’une heure, et le
meurtrier a disposé du double.
– Il savait que les mamans ne risquaient pas de se
réveiller et il a pu agir à des moments différents,
ajouta Castelin.
– Estimez-vous nécessaire d’autopsier tous les
enfants ? demanda encore de Lavour.
Anselme secoua la tête.
– Seulement un des quatre en couveuse et celui qui
était avec eux dans la nursery. Je n’en attends rien,
simple question de protocole. Je vais les faire tous
transporter à l’institut pour examiner les incisions,
mais je ne vois pas ce que je pourrai trouver de plus.
J’ai demandé deux fourgons. Ils sont en route.
Comment fait-on pour la suite ?
– Je verrai le maire et le préfet, répondit Castelin.
– Si vous n’avez plus de questions, j’y vais, dit Anselme en se levant.
Le même silence accompagna son départ. Il resta un instant sur le seuil, son manteau sur le bras, hésita,
puis ferma la porte.

Les trois hommes s’efforcèrent ensuite d’établir la
chronologie de la soirée et de la nuit.
 Champin était passé dans le service avant d’aller
dire sa messe à minuit et il était revenu après.
Grand avait fait le tour des chambres à partir de
vingt-deux heures. Malhuc aussi, apparemment. Le
témoignage des infirmières manquait de précision.
Après la césarienne pratiquée avant minuit, ils étaient
venus boire du champagne dans le bureau des
infirmières. Grand à minuit quarante, Malhuc un
quart d’heure plus tard environ ; il disait avoir croisé
Champin dans le couloir. Quelqu’un – peut-être l’aumônier – avait ouvert la porte d’Anne-Marie Legendre, sans doute un peu avant minuit.
En notant cette précision, Walkowski revit
Legendre dans le couloir au moment où il rentrait dans la chambre et essaya de retrouver ce qui l’avait intrigué. En vain.
Martine Brunon avait découvert le premier
enfant assassiné à une heure dix.
La conclusion était simple : entre vingt-deux
heures trente et une heure, chacun des suspects avait
pu disposer du temps nécessaire.

On frappa. Lamberet annonça le directeur de
l’hôpital et laissa passer un personnage de taille
imposante, en habit de soirée, la cravate rouge
défaite, le visage congestionné. Echappé d’une scène
de théâtre de vaudeville, pensa Walkowski en
vérifiant machinalement son nœud de sa cravate de
tricot noir. La vue des trois hommes installés derrière
le bureau l’arrêta net.

Lamberet referma et resta adossé à la porte.
Castelin se présenta, présenta le juge et le commissaire.
– Jean-Roger Lestable, articula l’homme d’une
voix épaisse, après un moment d’hésitation. Qu’est-ce
que c’est que ces chariots dans le couloir ? Et les
fourgons devant l’entrée ? Qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ?
Castelin désigna une chaise.
– Asseyez-vous, je vous prie, monsieur le directeur.
Lestable s’installa lourdement, puis écouta, la
bouche grande ouverte, les yeux exorbités.
– Vous me dites que… les vingt-huit nouveau-nés… ont été assassinés, ici – son index montrait le sol avec insistance – dans ce service ? Mais comment est-ce que… ? – Il secoua la tête – C’est impossible !
– Ce que nous savons, enchaîna aussitôt Walkowski, c’est que les meurtres ont été commis entre vingt-deux-heures trente et une heure par quelqu’un qui se trouvait dans le service. En dehors des deux infirmières de garde qui sont hors de cause,
trois personnes se sont trouvées là pendant ce temps :
le chef de service, Henri Grand, l’interne, Jean-Marc
Malhuc et l’aumônier, Armand Champin. Je ne
compte pas Joseph Legendre qui passe les nuits dans la chambre de son épouse, ce qui a sauvé leur enfant. Seul, l’un des trois a pu écrire ceci.
Il tendit la lettre anonyme au directeur qui sortit
d’une poche de sa veste des demi-lunes. « C’est
impossible ! » ne cessa-t-il de répéter en secouant la
tête pendant qu’il la lisait. Il la rendit d’un geste brusque et posa ses lunettes sur la table.
– Ecoutez, je connais bien Henri Grand, il est
absolument exclu qu’il ait pu commettre une telle
monstruosité ! Absolument exclu, vous m’entendez !
Il met au monde des enfants depuis quarante ans et
vous le soupçonnez d’avoir assassiné ces
malheureux ! C’est complètement absurde ! Cette
lettre est celle d’un déséquilibré et Grand est tout sauf
un déséquilibré ! Champin, lui,  est arrivé la semaine
dernière, il est envoyé par l’archevêché, j’ai un peu
parlé avec lui, – il haussa les épaules – bon… il est un
peu… raide… mais vous l’imaginez en train
d’assassiner tranquillement vingt-huit nouveau-nés ?
Quant à l’interne, je ne le connais pas, mais il a un
dossier, des années de formations derrière lui, il veut
être chirurgien… Comment voulez-vous que… ?
Non… Je le répète, c’est impossible !
– Nous comprenons, dit fermement Castelin, mais
il y a actuellement vingt-huit cadavres d’enfants
qu’on est en train de transporter à l’institut médicolégal, et nous savons sans le moindre doute que celui
qui les a tués n’est pas venu de l’extérieur ! Il était
dans le service !
– Nous allons commencer les interrogatoires,
continua Walkowski. Je vous demanderai de nous
communiquer les dossiers des deux médecins et de
l’aumônier. Nous vous laissons le soin d’organiser
l’aide dont les mamans vont avoir besoin à leur réveil.
J’ai une précision à demander à une infirmière,
indiqua-t-il au procureur et au juge avant de
s’adresser à nouveau au directeur. Vous venez,
monsieur le directeur ?
Lestable se leva et le suivit dans le couloir comme
un automate. Les employés de l’Institut poussaient
des chariots chargés de petites housses opaques.
Lestable s’immobilisa. Walkowski le
prit par le bras et l’emmena jusqu’au bureau des infirmières.
– Il faut vous ressaisir, monsieur le directeur. On a
besoin de vous.
Lestable le regardait fixement. Il finit par acquiescer.
– Je vais chercher vos dossiers, dit-il en indiquant
l’étage supérieur.
Walkowski le regarda s’éloigner d’un pas incertain.

Il frappa, poussa la porte. Martine Brunon
écrivait dans le cahier de service. Assise à côté d’elle,
Hortense Delamarre l’aidait à rédiger son rapport. Il
lui fit un signe, elle vint le rejoindre, l’air inquiet, et il
l’entraîna à l’autre bout du couloir pour lui épargner
le spectacle macabre des chariots.
– Quand je vous ai demandé si le docteur Grand
venait habituellement dans le service, le soir, vous
n’avez pas répondu tout à fait franchement.
Elle fixait le sol, les mains enfoncées dans les
poches de sa blouse.
– Je vous pose la question autrement : est-ce que le
docteur Grand vient ici le soir uniquement pour des
raisons professionnelles ?
– C’est sa vie privée et ça n’a aucun rapport avec les enfants.
– Laissez-moi apprécier.
Elle jeta un coup d’œil en direction du bureau, comme pour s’assurer de ne pas être entendue.
– Il vient aussi pour la surveillante.
– Ils ont une liaison ?
– Tout le monde est au courant.
– Depuis longtemps ?
Elle eut un geste évasif.
– Elle était de service, ce soir ?
– Non.
– Est-ce qu’elle était là ?
– Je ne l’ai pas vue.
– Et la césarienne ?
– Je… je ne peux rien vous dire. Je ne suis ni médecin, ni sage-femme.
– Bien. Je vous remercie.
Il la raccompagna, puis demanda à Lamberet d’aller chercher le docteur Grand.
Comme le directeur, le chef de service marqua un
temps d’arrêt en découvrant les trois hommes. Le
procureur refit les présentations et le pria de s’asseoir.
Lamberet restait en retrait.
– Tout d’abord, docteur, commença Walkowski,
pourriez-vous autoriser Anne-Marie Legendre à
rentrer chez elle ce matin ?
Rétabli dans sa fonction, Grand reprit de l’assurance.
– C’est un peu juste, répondit-il après un instant de
réflexion, mais il n’y pas eu de complications et la
cicatrisation est bonne. Chez elle, il faudra qu’elle
voie une infirmière, deux ou trois fois. Je signerai une
autorisation de sortie.
– Bien. J’en viens maintenant à l’enquête
proprement dite. Vous étiez présent dans l’hôpital au
moment où ont été commis les meurtres – Grand se
raidit – et je vous demande de comprendre que nous
ne pouvons pas faire autrement que de procéder par
élimination. – Le médecin eut un rictus – Pouvez-vous nous préciser ce que vous avez fait hier soir et
cette nuit, jusqu’au moment où je vous ai téléphoné ?
Grand expliqua sèchement que l’hôpital avait
appelé chez lui, vers dix-neuf heures, pour une
césarienne réalisée à vingt-trois heures trente par
l’interne sous sa supervision. L’enfant avait été extrait
un peu avant minuit. Entre temps, il avait fait le tour
des chambres. Après l’opération, il était allé boire un
peu de champagne dans le bureau des infirmières,
puis il était rentré chez lui.
– Bien. Etes-vous entré dans toutes les chambres ?
– Oui.
– Entre quelle heure et quelle heure ?
– Entre vingt-deux heures environ, après l’administration des calmants, et… disons… vingt-deux heures trente.
– Et entre vingt-deux trente et l’opération ?
– J’ai… travaillé dans mon bureau.
L’hésitation n’avait échappé à personne.
– Est-ce que l’interne a toujours été avec vous
quand vous avez fait le tour des chambres ?
– Non, c’était de simples visites de routine, à cause
de l’excitation qui avait été constatée dans la journée.
Beaucoup avaient peur du bogue informatique,
surtout celles dont le bébé était en couveuse. On leur
avait assuré que le service fonctionnerait
normalement, mais elles n’étaient pas tranquilles. Je
suis resté un peu plus longtemps chez celle qui avait
frôlé la septicémie et qui était sous perfusion.
– Quelle chambre ?
– 17. J’ai même dû expliquer à l’aumônier qui voulait la voir qu’elle avait besoin de repos. Celui-là !…
Son regard avait retrouvé la même hostilité que dans la pharmacie.
– Celui-là ?
Grand se reprit.
– Je… je trouve qu’il s’accorde beaucoup trop d’importance ! – Il se pencha, les mains ouvertes devant lui – Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
Il s’appuya de nouveau contre le dossier de la chaise  et croisa les bras avec un air de défi.
Walkowski laissa encore passer quelques secondes.
– A quelle heure êtes-vous venu dans le bureau des infirmières ?
– Environ minuit et demi.
– L’interne était avec vous ?
– Non.
– Quand est-il arrivé ?
– Je n’ai pas regardé l’heure.
Walkowski continuait ses questions sur le même ton calme, comme s’il ne percevait pas l’irritation du médecin.
– Approximativement ?
Grand haussa les épaules.
– Un quart d’heure après moi.
Walkowski comparait les réponses avec celles des infirmières. – Qu’avez-vous fait immédiatement après l’opération ? – Je me suis changé et je suis passé dans mon bureau.
– Pour ?
– Pour compléter le dossier de l’intervention !
– Etes-vous entré à nouveau dans les chambres ?
– Non !
– Vous êtes resté jusqu’à une heure moins dix…
– Et je suis rentré directement chez moi, comme je
vous l’ai déjà dit ! Maintenant, est-ce que je pourrais
rejoindre mon épouse ?
– Encore une ou deux questions. Comment expliquez-vous votre anxiété quand je vous ai appelé chez vous tout à l’heure ?
Grand réagit vivement.
– Mon anxiété ? Quelle anxiété ? Je n’avais aucune
anxiété ! – Il se ressaisit – J’étais… surpris…
troublé… Enfin, mettez-vous à ma place ! Je viens de
rentrer chez moi, il est une heure du matin, et je
reçois l’appel d’un commissaire de la police judiciaire
qui me demande de revenir dans mon service, sans
me donner la moindre explication !
Son regard allait du juge au procureur qu’il prenait
comme témoins de sa bonne foi. Les deux hommes
demeuraient impénétrables.
– La femme opérée, l’aviez-vous examinée dans la journée ?
– Oui.
– Quand ?
– En fin de matinée.
– La césarienne s’imposait ?
– Evidemment !
– Vous aviez fixé le moment de l’intervention ?
– Non.
Walkowski écrivait lentement, prenait son temps.
– Utilisez-vous un ordinateur ?
Grand fronça les sourcils.
– Pourquoi ?
– Répondez, je vous prie.
– Non, je n’ai pas d’ordinateur !
Walkowski relut lentement ce qu’il venait d’écrire, puis posa son stylo et leva les yeux.
– Quel baccalauréat avez-vous passé, monsieur Grand ?
L’inattendu de la question provoqua un mouvement brusque du médecin.
– Pardon ?
– Un bac littéraire ou scientifique ? A l’époque où vous l’avez passé, il était possible de faire médecine après un bac littéraire.
Grand s’efforçait de déceler le piège.
– J’ai passé un bac littéraire… mais quel rapport ?
Il scrutait le visage du commissaire qui ne le quittait pas des yeux.
– On disait « philo » à l’époque. Platon, Aristote…
Un court instant, le regard de Grand vacilla.
– Je ne vois pas où vous voulez en venir ! reprit-il en forçant sa voix.
Walkowski se tourna successivement vers le procureur et le juge qui hochèrent la tête.
– Vous pouvez rentrer chez vous. Vous serez accompagné d’un inspecteur. Grand ne réagit pas.
– Une simple perquisition, monsieur Grand, la procédure habituelle, ajouta de Lavour. Rien ne sera divulgué qui soit étranger à l’affaire.
Grand acquiesça lentement, les yeux rivés sur lui.
– On examinera également votre bureau, ici, ajouta Walkowski surpris de son absence de réaction. Bien. Lamberet, voulez-vous dire à Boustin de venir ? Dans deux ou trois minutes, vous pourrez amener l’aumônier. Avant de partir, docteur, n’oubliez pas de signer la sortie de madame Legendre. L’inspecteur ira vous chercher dans la
pharmacie.
Grand se leva lentement, en proie à une hésitation manifeste. Finalement, il tourna les talons et sortit sans saluer. Lamberet lui emboîta le pas.
– Ce monsieur nous cache quelque chose, murmura Castelin.
– Ou alors il cherche à nous le dire, dit Walkowski.
– Il était au bord de la confidence, opina de Lavour.
Walkowski les informa de sa liaison avec la surveillante, ainsi que de la relation religieuse entre Champin et Josiane Reblot. Il leur montra la lettre qu’elle avait écrite avant de se suicider.
Ils la commentaient quand Boustin ouvrit la porte.
Walkowski le rejoignit dans le couloir toujours
encombré par les chariots et lui expliqua ce qu’il
attendait de la perquisition chez Grand.
– Vous savez, patron, je crois qu’il y a quelque
chose de pas clair entre l’interne et l’aumônier.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– La manière qu’ils ont de se regarder, ou plutôt
d’éviter de se regarder.
Walkowski revit la scène dans le couloir de la
maternité, le lendemain de Noël, au moment où il
allait entrer dans la chambre d’Anne-Marie Legendre.
Comme il reprenait sa place, le directeur apporta
les trois dossiers demandés et indiqua qu’il était en
train d’organiser l’aide pour les mamans.
Apparemment, il avait recouvré son sang-froid.

Walkowski laissa de côté celui de Grand, ouvrit
celui de Champin. Il finissait de lire à voix haute les
maigres renseignements qu’il contenait quand
Lamberet vint annoncer que l’aumônier était en train
de bénir les corps. Tous les corps, les uns après les
autres ! précisa-t-il avec une mimique fataliste.
Ils patientèrent.

Champin pénétra dans le bureau avec une étole
violette autour du cou. A la différence des autres, il ne
manifesta aucune surprise en découvrant ce qui
pouvait ressembler à un tribunal. Le procureur fit une
nouvelle fois les présentations avant de l’inviter à
s’asseoir et d’ôter son étole.
Le prêtre plia soigneusement la bande d’étoffe
qu’il posa sur ses genoux, équilibra le crucifix sur son
pull noir, ajusta ses lunettes et croisa les mains.
Walkowski attendit qu’il ait terminé, et laissa encore
passer une longue minute de silence avant de poser
les premières questions auxquelles l’aumônier
répondit sans se troubler : il avait circulé dans le service, avant et après la messe qu’il avait célébrée à minuit.
– Combien de participants ?
Champin cligna des yeux.
– Aucun.
– Vous avez dit la messe seul ?
– Nous sommes tenus de célébrer chaque jour le
sacrement de la sainte eucharistie. Qu’il y ait ou non des
fidèles ne change en rien cette obligation.
– Pourquoi êtes-vous resté dans le service, avant et
après minuit, alors qu’on avait donné des sédatifs à
tout le monde ?
– D’abord, répliqua l’aumônier, les calmants n’ont été donnés qu’à vingt-et-une heures trente. Ils n’ont pas un effet immédiat, et certaines mamans pouvaient avoir besoin de moi. Ensuite, la prière est un facteur d’apaisement. Hum… Mais c’est peut-être trop difficile à admettre pour des esprits comme les vôtres. – Et… comment seraient nos esprits ? demanda de Lavour. Champin haussa les épaules. – Ce que vous voulez, vous, c’est savoir ! Savoir ! Quelle illusion ! – D’où vous vient cette animosité contre le savoir ? continua le juge. – Il suffit de regarder l’état dans lequel se trouve la société. Tout ce matérialisme ! – Votre conception du matérialisme est peut-être un  peu réductrice. – Réductrice ou pas, je vois ce que je vois. – Votre manière de savoir, en quelque sorte, conclut de Lavour tandis que Castelin et Walkowski souriaient. L’aumônier le fusilla du regard. – Je peux m’en aller ? demanda-t-il en s’adressant à Walkowski qui prit le temps de relire ses notes.
– Vous êtes entré dans les chambres ?
Champin avait entrepris de déplier et de replier son étole qu’il lissa soigneusement avant de relever la tête.
– Dans certaines, avant qu’on donne les sédatifs. Pas après.
– Où étiez-vous, alors ?
– A la chapelle, dans le couloir.
– Votre présence dans le couloir rendait sans aucun doute la prière plus efficace ?
– J’en suis convaincu.   – Vous êtes sûr que vous n’êtes entré dans aucune chambre ? Champin fronça les sourcils. – J’ai entrouvert la porte de celle de madame Legendre. Ils dormaient.  Je ne suis pas entré. – Pourquoi avez-vous ouvert la porte ? – Je voulais parler à monsieur Legendre.
– A quel sujet ? – Est-ce que je suis obligé de dévoiler le contenu de mon travail apostolique ?
– Il s’agit d’une enquête criminelle, monsieur Champin.
L’aumônier tiqua en entendant le monsieur légèrement accentué.
– Je voulais parler avec lui du baptême de leur fils.  On devait le célébrer demain et je voulais m’assurer qu’ils étaient toujours d’accord.
– Quelle heure était-il ?
– C’était avant la messe, il devait être minuit moins le quart.
Walkowski ressentit la même contrariété que lorsqu’il s’était entretenu avec Legendre dans le couloir, quelques minutes plus tôt.
– Pourquoi  à cette heure si tardive ? Champin eut un geste d’agacement.
– Pour lui proposer d’assister à la messe. – Vous aviez déjà parlé avec lui ?
– Oui. Nous avons eu des entretiens.
– Des entretiens avec Legendre ? Combien ?
– Trois.
– Vous pouvez préciser les dates ?
– Le 25, le 27 et le dernier, hier, en début d’après-midi.
– De quoi vous êtes-vous entretenus ?
– Je suis lié par le secret !
– Les entretiens ne sont pas des confessions, objecta de Lavour.
Champin le fusilla une nouvelle fois du regard avant de répondre à Walkowski.
– Joseph Legendre a besoin d’aide, c’est un
homme fragile ! Je ne vous apprends rien, vous le
connaissez, il travaille chez vous ! Quand je pense
aux raisons qui ont motivé son désir de paternité !
Notre société est contaminée par l’esprit de lucre qui
souille les plus faibles, jusqu’à les faire procréer pour
de l’argent ! Il m’a dit qu’il vous a demandé, à votre
épouse et à vous, d’être parrain et marraine de son
fils, alors même qu’il sait que vous êtes athées ! C’est
incroyable ! Et il veut appeler son fils Bruce ! Bruce,
vous vous rendez compte !
Aucun des trois ne réagit.
– Continuez, l’invita Walkowski.
Champin haussa les épaules.
– Elle, j’avais réussi à la convaincre de choisir
Emmanuel. Lui, il y  tient à son Bruce !
– Entre onze heures et minuit, vous êtes resté dans
le couloir de la maternité ?
– Pas pendant l’heure entière, non. J’ai la charge
des autres services aussi. Et puis j’avais ma messe à
préparer.
– Donc, à minuit, vous étiez seul dans la chapelle.
Champin fronça les sourcils.
– Je n’ai pas de témoin, c’est ça ?
– Je répète simplement ce que vous avez dit.
Il se pencha et leva un index agité.
– Je ne vous autorise pas à douter ni de ma foi ni
de mon zèle apostolique ! J’ai célébré la sainte
eucharistie, à minuit, dans la chapelle ! Du reste, j’ai
un témoin, un témoin irrécusable !
Les trois hommes eurent le même mouvement de curiosité.
– Dieu ! Dieu m’est témoin que j’ai célébré ma messe !
Walkowski hocha imperceptiblement la tête.
Castelin grimaça un vague sourire. De Lavour
demeurait impassible.
– Après la messe, vous êtes revenu dans le service.
– Je vous ai expliqué pourquoi, dit sèchement le prêtre.
– L’efficacité de la prière, oui… Il était quelle heure ?
– Je n’ai pas regardé. Vers minuit quinze, ou vingt.
– Une messe d’un quart d’heure…
– Mais je n’ai pas eu à prononcer le sermon et il n’y a pas eu de communion !
Walkowski relisait ses notes, comme s’il cherchait quelque chose. Il leva brusquement les yeux.
– Connaissez-vous Josiane Reblot ?
Champin, surpris, se troubla.
– Josiane ? J’étais son directeur de conscience, mais je ne…
– Où la rencontriez-vous ?
– Je ne vois pas ce que…
– Répondez à la question du commissaire ! intervint le procureur.
– Je la rencontrais à Lyon, mais…
– Où exactement ?
– Suis-je obligé de fournir ces précisions d’un intérêt aussi capital ?
La question, posée d’un air provocant, s’adressait à de Lavour.
– C’est à vous de décider.
Le prêtre ferma les yeux un instant et soupira.
– Je recevais sa confession dans l’église Saint-Georges.
– Vous vous rencontriez seulement dans un confessionnal ?
Cette fois, Champin, leva les yeux au ciel en prenant l’air excédé.
– Je disposais aussi d’un bureau au presbytère pour nos entretiens ! Une table et deux chaises !
– Des entretiens… Quelle fréquence ?
Champin pointa un doigt en direction du couloir.
– En quoi cela concerne-t-il le massacre de ces enfants ?
Walkowski ne réagit pas et attendit la réponse qui vint après un nouveau soupir.
– Je la voyais une fois par semaine !
– Vous attendiez-vous à son suicide ?
Champin haussa les épaules.
– Je n’ai rien pu faire, répondit-il froidement.
– Si j’en juge par le contenu de la lettre qu’elle a laissée, il me semble au contraire que vous avez fait beaucoup.
L’aumônier eut un mouvement brusque qui fit tomber l’étole.
– Que voulez-vous dire ?
– Je pense à la souillure dont elle se croyait polluée,  comme le serait aussi Legendre, si j’ai bien entendu.
Champin secoua la tête avec agacement et ramassa l’étole.
– Libre à vous de vous voiler la face !
Walkowski laissa passer quelques secondes.
– Où résidez-vous, monsieur Champin ?
L’aumônier prit le temps de replier soigneusement l’ornement liturgique.
– A Sainte-Foy, au séminaire.
– Je vois dans votre dossier – il tapota du doigt la chemise cartonnée que Champin lorgnait depuis un moment – que vous êtes arrivé à Lyon il y a deux ans.
– C’est exact.
– Vous venez d’être nommé à l’hôpital. Et entre temps ?
– J’étais en convalescence.
– Votre dossier parle de transition.
Champin toussota.
– Oui, entre ma mission précédente et celle-ci.
– Et votre mission précédente ?
– J’avais la charge d’une paroisse. – Votre dossier ne précise toujours pas. Quelle paroisse ?
Visiblement mal à l’aise, l’aumônier changea de position et croisa les doigts.
– Dans le Nord.
– Où exactement ?
– La paroisse de Courrières, lâcha-t-il à mi-voix.
– Vous parliez de convalescence… Vous avez été malade ?
– Ecoutez ! Là, je trouve que vous dépassez les bornes ! Mon état de santé ne regarde que moi et mon médecin !
Walkowski lui laissa le temps de se calmer.
– J’essayais de comprendre à quoi fait allusion cette transition… Monsieur Champin connaissez-vous Aristote ?
Le prêtre ferma les yeux. Ses phalanges étaient devenues blanches.
– Aristote… Le philosophe grec ?
– Vous en connaissez un autre ?
Champin haussa les épaules.
– Il était au programme de philosophie, au séminaire. Pourquoi ?
Walkowski écarta la question d’un mouvement de la main.
– Vous utilisez un ordinateur ?
– Non ! Mais je peux savoir ce que…
Walkowski leva la main.
– Monsieur Champin, je vais vous faire raccompagner chez vous par un inspecteur. Il procèdera à une perquisition. On fouillera également la chapelle.
L’aumônier se leva brusquement. L’étole tomba une nouvelle fois à terre.
– Je tiens à vous prévenir que je vais alerter l’archevêché !
Castelin désigna le téléphone sur le bureau.
– Vous pouvez utiliser cet appareil, si vous le souhaitez. Nous en profiterons pour demander des précisions qui ne sont pas dans votre dossier.
Champin hésita puis fit un geste pour signifier qu’il n’insistait pas et ramassa l’étole.
– Suivez-moi, dit Walkowski en se levant.
Ils parcoururent le couloir maintenant désert et silencieux. Tous les corps avaient été évacués.
Walkowski confia Champin à Duroc puis chargea. Lamberet et Decarme de fouiller l’aumônerie et le bureau du médecin.

Enfin, il alla chercher l’interne pour l’amener dans le bureau de la surveillante.
Jean-Marc Malhuc, d’abord impressionné, retrouva
de l’assurance après que le procureur lui eut expliqué
ce qu’ils attendaient de lui. Il fournit sans hésitation
des réponses qui complétaient les informations
données par Hortense Delamarre. Il avait
été appelé assez longtemps dans le service de
médecine générale avant la césarienne et qu’il y était
retourné au moins une vingtaine de minutes, avant
d’aller rejoindre dans leur bureau les infirmières et
Henri Grand avec lesquels il n’était resté que
quelques minutes. L’infirmier du service joint au
téléphone par Walkowski confirma. Malhuc n’avait
donc matériellement pas eu le temps de tuer les vingt-huit enfants.
– Je peux retourner auprès de mes malades ? – Une question encore, monsieur Malhuc : je vois dans votre dossier que vous êtes né à Lens.
– C’est vrai.
– Vos parents y habitaient ?
– Non. Ma mère y était venue pour accoucher.
– Dans quelle commune habitaient-ils ?
L’interne hésitait.
– A Courrières… Pourquoi ?
– Vous y avez connu Armand Champin, n’est-ce pas ?
La physionomie de l’interne changea brusquement. La timidité et l’hésitation avaient laissé la place à une colère froide.
– Oui, je l’ai connu là-bas !
– Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
– Non.
Les trois hommes se consultèrent brièvement du regard.
– Bien. Vous pouvez retourner auprès de vos malades, dit Walkowski.
Les yeux de Malhuc se vidèrent d’un seul coup de leur irritation. Il se leva lentement. Il y eut un long moment de silence. Walkowski eut l’impression que l’interne était au bord d’une confidence. Mais il salua d’un mouvement de tête et sortit.
– Il faut chercher ce qui s’est passé à Courrières avant la transition, dit le procureur.
– Le dossier est pratiquement vide, remarqua Walkowski. Je demanderai à Duroc de consulter le fichier central.
– Et moi, à mon collègue de Lille de regarder dans les archives, ajouta Castelin.
– S’il s’agit de pédophilie, dit de Lavour, il n’y aura probablement rien.
Le procureur avait du mal à se contenir.
– Il faudra bien vider l’abcès un jour ou l’autre ! Aucune institution n’est au-dessus des lois ! Une transition !
Le juge regardait Walkowski.
– Si vous pouviez amener l’interne à parler, disons… officieusement.
– J’irai le voir tout à l’heure.
– En tête-à-tête, il sera plus en confiance, acquiesça Castelin qui s’était calmé. Alors, commissaire, Champin ou Grand ?
– L’un et l’autre peuvent avoir écrit la lettre et ils ont disposé du temps nécessaire : Grand, avant et après l’opération, compte tenu des absences de l’interne, Champin, avant et après sa messe. L’un et l’autre ont pu circuler librement sans attirer l’attention.
De Lavour considérait la photocopie de la lettre.
– Pensez-vous qu’un médecin puisse écrire aussi lisiblement ?
– Vous avez raison, approuva Castelin, c’est peu probable.
– Vous n’avez pas l’air convaincu, commissaire.
– Je dirais que pour un texte de ce genre, ce n’est pas impossible.
– Voulez-vous dire qu’il pourrait s’agir d’une écriture de dissimulation ?
– Je serais tenté de renverser la question, monsieur
le juge : est-ce que la dissimulation ne serait pas
plutôt dans l’écriture illisible des ordonnances ?
– Ah, oui… je pense comprendre ce que vous
voulez dire, opina de Lavour tandis que Castelin
affichait un air dubitatif. Mais Grand ne me paraît pas
être un personnage double ; je trouve même qu’il est
une illustration assez banale du chef de service jouant
de son pouvoir… si c’est bien la signification que
vous attribuez à l’illisibilité médicale ? – Walkowski
acquiesça – En revanche, l’aumônier
me semble fort exalté, tout à fait dans la tonalité de la
lettre.
– J’ai la même impression, renchérit le procureur,
et – il était penché sur ses notes – il a disposé de plus
de temps que Grand.

L’affaire Rambla (suite et fin)

« Jean-Baptiste Rambla a été condamné à la perpétuité pour le meurtre de Cintia Lunimbu » (Le Monde du 18/12/2020)

Quelques extraits des contributions publiées à la suite de l’article qui rend compte du procès :

« Pourquoi a-t-il tué deux femmes, et pas deux hommes ? S’il se sent victime, ça devrait être victime d’hommes : le romancier et le cinéaste qui se sont emparés du meurtre de sa sœur. Cocaïne ou pas, c’est plus facile de tuer une femme qu’un homme potentiellement plus costaud que lui. »

« C’est bien de douter mais là vous allez trop loin. Quand l’auteur d’un crime gratuit d’une violence extraordinaire dit qu’il a pris de la cocaïne, vous pouvez le croire. D’autant plus que comme vous le dites et ainsi que je le suggère à mon premier commentaire, cela n’exonère de rien et la peine est la même. »

« Son enfance l’a plongé dans le meurtre gratuit, la facilité à tuer une femme quand on sait s’y prendre. Un truc qui l’a sans doute hanté et explique son comportement. Mais la société ne peut pas laisser un meurtrier au bon soin des médecins. La justice n’est vêtue de blanc que dans les dictatures. »

La mienne :

« Un certain nombre de commentaires parlent de « crime gratuit », comme si cela allait de soi. Mais un crime est-il jamais gratuit ? Vu de l’extérieur il peut sembler l’être, oui, selon les critères habituels de pouvoir, de jalousie, d’argent… Mais du point de vue de celui qui le commet, n’y-a-t-il pas nécessairement un « intérêt » ? Cet homme (cf. contribution dans la discussion précédente) a été confronté à 6 ans à une double négation (et il a tué deux fois sans rien faire pour échapper à la police et à la justice… comme s’il savait ce qu’il faut pour obtenir la perpétuité) liée à l’enlèvement et à l’assassinat de sa sœur. Il ne s’agit en rien d’excuser, mais de tenter de comprendre un traumatisme aussi profond que celui que provoquèrent ces deux négations et regarder comment il a été diagnostiqué et pris en charge. »

Conte de Noël (4)

Jeudi 30 décembre – 10 heures – Bureau
du procureur de la République.
– Qu’en dites-vous, monsieur le juge ? demanda Castelin.
Henri-Thècle de Lavour frottait les verres de ses
fines lunettes rondes avec un petit chiffon bleu assorti
à sa lavallière. Il le plia et le glissa dans une poche de
son veston prince-de-galles. En ajustant les branches
sur ses oreilles, il tourna brièvement la tête vers
Walkowski.

– Comme le commissaire en a évoqué la
probabilité, monsieur le procureur, je serais enclin à
penser qu’il s’agit de la lettre d’une personne malade
et qu’elle ne sera suivie d’aucun effet. Cependant,
même s’il paraît peu probable, nous ne pouvons pas non plus ignorer l’hypothèse du passage à l’acte.

– Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête de
celui qui s’amuse à massacrer des enfants sur le
papier ? Et comment être certain que c’est bien
seulement sur le papier ? Concrètement, commissaire,
qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Au minimum, protéger les lieux qui accueillent
des petits enfants. J’ai fait le recensement des crèches,
des foyers d’accueil, des services de pédiatrie et des
maternités. Au total dix-sept établissements à Lyon et
dans la proche banlieue. La priorité, ce sont les
maternités, dans l’hypothèse où ce sont les nouveau-nés qui sont visés.
– Et le mode opératoire ? Vous voyez l’auteur de
cette lettre entrer dans une maternité avec une
kalachnikov ou un fusil-mitrailleur ?
– Si l’objectif est de reproduire le massacre raconté
dans la Bible, et s’il faut absolument l’imaginer, je ne
vois qu’une arme blanche.
La lame dans le soleil ! Le couteau de Salomon
levé dans la lumière !
déclama ironiquement Castelin
qui avait la lettre sous les yeux. C’est quand même un peu grandiloquent, non ?
– D’un côté, dit de Lavour, nous avons une
expression recherchée, de facture classique, et les
signes d’une culture certaine ; de l’autre, si nous
essayons de nous représenter ce massacre d’enfants,
c’est une répétition d’actes d’une inconcevable
barbarie… J’y vois une contradiction qui me fait penser qu’il ne s’agit pas d’une menace réelle. – Il y a des assassins qui écrivent de très belles
lettres à ceux qu’ils vont tuer ! objecta Castelin.
– C’est vrai, admit de Lavour, mais celle dont nous
parlons n’est pas adressée aux victimes supposées, et
elle ne fournit aucune précision.
– Mangeon a  décidé de répondre au
post-scriptum, indiqua Walkowski en montrant
l’exemplaire du journal qu’il s’était procuré. L’auteur
sait donc que sa lettre a été lue.
– Hum… oui, je comprends ce que vous voulez
dire, poursuivit Castelin avec un balancement de tête
qui indiquait son scepticisme. Il n’en reste pas moins
que nous sommes obligés d’envisager le pire, même
s’il est improbable. Supposons que le meurtrier s’est
introduit dans une maternité pendant la soirée ou la
nuit. Bien. Mais après, comment fait-il pour entrer
dans les chambres et tuer les enfants les uns après les
autres sans attirer l’attention ? Sauf à imaginer une
maman…
Il conclut sa phrase d’un haussement d’épaules éloquent.
– Une maman armée d’un couteau… insista de
Lavour pour mieux faire ressortir l’invraisemblance
d’un tel scénario.
– Une infirmière ? Un médecin ?
– Plus on essaie de se représenter la scène plus on
se dit que c’est impossible, convint Walkowski.
Castelin ouvrit les bras, comme il le faisait dans
ses réquisitoires.
– Alors, je repose ma question : que pouvons-nous
faire ?
– Je propose d’installer une surveillance discrète
dans les dix-sept établissements et de mettre en alerte
deux ou trois petites unités mobiles d’intervention rapide. Je
coordonnerai tout cela de mon bureau. S’il se passe
quelque chose, ce sera sans doute aux alentours de
minuit.
– Le moment du passage au troisième millénaire,
acquiesça de Lavour.
– Bon. D’accord, on fait ça. Je serai avec vous, commissaire, dit
Castelin.
– Pour vous, l’auteur de la lettre est un homme ou une femme ? leur demanda Walkowski.
– Un homme ! répondit Castelin sans la moindre hésitation.
De Lavour tournait pensivement sa bague d’améthyste autour de son annulaire.
– Je pencherais pour une femme, dit-il. Et vous, commissaire ?
– Je ne sais pas.
                                          
                              VI
Nuit du 31 décembre 1999
Hôpital de la Croix-Rousse.
Tu dors, Anne-Marie ? murmura Legendre.
Comme elle ne répondait pas, il se souleva du
fauteuil pour l’observer. Le calmant avait agi, mais
elle conservait les mêmes signes d’inquiétude sur le
front et sa respiration était irrégulière.
La nuit du 26, cinq jours plus tôt, elle avait été assaillie par un
cauchemar qui l’avait réveillée à trois heures du matin
et tenue angoissée jusqu’à l’aube : quelqu’un entrait
dans la chambre et égorgeait leur fils ! Quand son
mari était arrivé, dans la matinée, elle lui avait fait
promettre de ne plus la laisser seule pendant la nuit.
Le dossier du fauteuil pouvait s’incliner et il pourrait
dormir à côté d’elle et du bébé. La surveillante qui
connaissait la situation du couple avait donné son
accord. Les deux nuits suivantes avaient encore été
troublées par le même cauchemar et Anne-Marie
ne s’était apaisée que lorsqu’elle avait
constaté la présence de son mari.
A midi, ce 31 décembre, Joseph Legendre avait
poussé la porte de la Brasserie des Canuts sur le
Boulevard de la Croix-Rousse, comme il le faisait
régulièrement depuis le 26.
Ce jour-là, le lendemain de la naissance de son fils,
il était entré dans la cafétéria de l’hôpital, comme ça,
pour voir, et il avait vu, exposés dans des vitrines, des
sandwiches triangulaires, des salades enfermées dans
des boîtes et des gâteaux racornis qui lui avaient fait
hausser les épaules.
Il était sorti, avait remonté le col de sa canadienne,
enfoncé sa casquette sur sa tête et s’était dirigé vers la
petite place de la Croix-Rousse en se protégeant
comme il le pouvait contre les bourrasques de vent. Il
avait poussé la porte de la Brasserie des Canuts,
s’était installé dans un coin sur une banquette de
velours rouge, et avait choisi du gras-double, une
andouillette beaujolaise et une bouteille de
Chiroubles, parce que ces noms lui avaient plu. Pour
commencer, il avait voulu essayer le communard proposé dans liste des apéritifs.
On le lui avait apporté avec un ravier de gratons et de
larges rondelles de jésus, un saucisson ficelé et ventru
qu’il avait aperçu sur une desserte. Il s’était demandé
si c’était comme le Jésus de Noël, mais il n’avait pas
osé poser la question. Il avait aimé le mélange de vin
rouge et de liqueur de cassis, et en avait aussitôt
redemandé un autre avec double ration de liqueur.
Il y était retourné les jours suivants, et il était
encore là, ce dernier jour de l’année, assis dans le
même coin sur sa banquette rouge.

Cette fois, le communard avait été offert par la maison.
En le sirotant, il avait contemplé l’impressionnant
menu du Réveillon de la Saint-Sylvestre inscrit en lettres
dorées sur la glace du bar constellée d’étoiles fluo. Ce soir, lui, il serait à l’hôpital, mal couché dans son fauteuil, inquiet de sa femme.

Alors, il avait décidé de se faire plaisir.

Il avait ouvert la carte et montré au garçon dans la liste des entrées, la grande salade gourmande de magrets fumés et de foie gras,
dans les viandes, le châteaubriant sauce au poivre et le
gratin dauphinois auquel il avait fait ajouter l’assiettée
de frites coupées au couteau, dans les fromages, le saint-marcellin entier, dans les desserts, un éclair au café et un
mille-feuille à la vanille, dans les vins, une bouteille de
Saint-Joseph, un vin qui s’appelait comme lui.

Il avait terminé avec un double expresso accompagné d’un
vieux marc de Bourgogne.
Deux heures plus tard, il avait repris le chemin de l’hôpital avec une démarche hésitante, la tête embrumée, luttant plus
difficilement contre le vent pour tenir l’équilibre. Une
rafale avait failli lui emporter sa casquette qu’il avait
fourrée dans sa poche. Au passage, il était entré dans
une supérette et avait acheté une grosse boîte de
griottes-chocolat alcoolisées et deux flacons de
kirsch. Son réveillon à lui.
Avant d’aller frapper à la porte de l’aumônerie, il
était venu s’allonger sur la banquette de sa
camionnette, la casquette rabattue sur les yeux. Une
demi-heure de sieste difficile parce qu’il avait
beaucoup bu et mangé et parce qu’il appréhendait ce
dernier rendez-vous avec Champin.
Le premier avait eu lieu le jour de Noël. Une dure journée. Il était revenu à l’hôpital en début d’après-midi, après quelques heures passées tout habillé sur son lit. Un mauvais sommeil dans le froid de la maison sans électricité.

L’hôtesse d’accueil lui avait remis une enveloppe où était écrit son nom, Legendre Joseph. Elle contenait une carte de visite du
Père Armand Champin, père-aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse. Le prêtre le priait de passer à
l’aumônerie où il l’avait accueilli avec le sourire que
Legendre n’aimait pas.
D’emblée, Champin s’était excusé pour son
emportement de la veille, quand ils s’étaient rencontrés,
la nuit, dans le couloir de la maternité : c’était sa
première messe à l’hôpital, celle de la naissance du fils
de Dieu, un événement considérable, et le laxisme de
son confrère l’avait irrité. Laxisme avait fait plisser les
yeux du menuisier. Oui, – le prêtre avait pris le ton de la
confidence en posant sa main sur le bras de Legendre
qui s’était aussitôt dégagé – le père Fournery ne
partageait pas sa vision rigoureuse de la mission
apostolique qui venait de lui être confiée par
l’archevêque. Legendre avait accentué la contraction de
ses paupières. A la différence de son collègue, lui, était
exigeant, très exigeant, peut-être trop, il le reconnaissait,
mais l’exigence n’était-elle pas une qualité sans laquelle
tout va à vau-l’eau ? La menuiserie, un saint métier –
Jésus avait été nourri par un simple charpentier, un
charpentier nommé Joseph, tout comme lui –, ne
demandait-elle pas, elle aussi, de l’exigence ? Beaucoup
d’exigence ?
Legendre, les yeux maintenant presque fermés,
avait vaguement hoché la tête.
– Ecoutez, avait aussitôt enchaîné l’aumônier en le
saisissant cette fois fermement par le bras, nous
devons parler de votre fils ! – Il avait tiré une chaise –
Asseyez-vous !
Legendre avait une nouvelle fois dégagé son bras
et s’était assis.
Quand il était revenu dans la chambre, Anne-Marie
tricotait de la layette, le dos calé par les oreillers.
Dans le petit lit à côté, son fils dormait. Legendre
avait annoncé qu’il revenait de chez le curé de
l’hôpital. Elle avait levé des yeux surpris.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
– C’est pour le prénom et le baptême du petit.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
Legendre avait fait une grimace.
– Je comprends pas tout. Il veut que je retourne
après-demain.
Deux jours plus tard, le 27, Champin avait parlé
longtemps, sans s’arrêter, et à la fin, il avait annoncé à
Legendre qu’il voulait le voir une dernière fois, le 31, en
début d’après-midi. Legendre avait alors parlé des
Walkowski qui n’allaient pas à la messe comme parrain
et marraine. L’aumônier avait froncé les sourcils, dit
qu’il allait y réfléchir et qu’ils en reparleraient le 31.
Legendre écouta dans un état second le discours du
prêtre qui lui lut des extraits du sermon de la messe qu’il
célébrerait à minuit pour sanctifier le passage à la
nouvelle année, au moment où d’autres se livreraient à
des débauches et sacrifieraient au veau d’or. Une
nouvelle fois, il lui parla de la naissance de Jésus, de
l’état de grâce de son fils, né le même jour que le fils de
Dieu, et de la responsabilité qui lui incombait désormais
d’assurer son salut. Il l’assura de ses demandes
pressantes d’intercession auprès de la très sainte Marie-Mère-de-Dieu qui, comme son épouse, avait accouché dans la douleur et le sang, elle aussi.

Legendre, la tête lourde de vin et de sommeil, n’avait qu’une envie, se coucher. Il acquiesça à tout, dit oui à tout. Pour finir, Champin qui
s’était entouré le cou d’une étole le fit mettre à genoux
et marmonna une prière en traçant au-dessus de sa tête
d’amples signes de croix avant de le toucher au front.
Il était quinze heures quand il revint dans
la chambre. Sa femme et son fils dormaient. Il s’allongea dans le fauteuil, tira la couverture et s’assoupit.

Vers dix-sept heures, il se passa la tête sous l’eau, puis dit qu’il allait chercher des affaires dans la camionnette. Il revint une demi-heure plus tard avec
le sac de ses vêtements de chantier où il avait fourré
la boîte de griottes-chocolat et les deux flacons de
kirsch. A dix-huit heures trente, on servit le dîner. Il
regarda sa femme manger un potage, des nouilles à
l’eau, une tranche transparente de jambon maigre et
un minuscule flan tremblotant. Il lui proposa de ses
griottes, mais elle préférait les palets d’or offerts par
Walkowski. Lui, ne les trouvait pas assez sucrés.
A dix-neuf heures, il alluma le poste de télévision
et, après le journal télévisé de vingt heures, regarda
une émission de variétés en plongeant régulièrement
la main dans la boîte des chocolats alcoolisés. Les
hommes portaient des nœuds papillons noirs, les
femmes de longues robes décolletées et fendues qui
laissaient voir leur poitrine et leurs jambes. Dans un
coin de l’écran, une horloge numérique décomptait le
temps qui séparait du nouvel an. Quand l’infirmière
vint donner le calmant à Anne-Marie, il fallut arrêter
la télévision. Elle leur souhaita une bonne nuit,
éteignit la lumière et ferma la porte. Il fouilla dans
son sac pour attraper le premier flacon de kirsch.
Maintenant, les aiguilles phosphorescentes de sa
montre indiquaient vingt-deux heures quarante-cinq.
Dans une heure et quart, ce serait le premier jour du
troisième millénaire. Le jour où son fils aurait dû
naître. Il dévissa le bouchon et avala une nouvelle
gorgée d’alcool.
                                           *
Siège de la police judiciaire de Lyon.
Walkowski avait passé une partie de l’après-midi à
mettre au point le dispositif d’intervention. Il ne
comptait plus les tasses de café. A vingt-heures, il
s’était fait monter de la cafétéria un léger repas froid.
A vingt-deux heures, il avait été rejoint par le
procureur habillé comme pour une action de
commando : pull à col roulé noir, jean noir, blouson
aviateur noir, bottillons noirs. Il avait sorti de sa
serviette une pile de dossiers et une bouteille d’eau
minérale qu’il avait posée sur le bureau ovale du
commissaire avec un sourire qui ressemblait à une
grimace. En le privant du réveillon, avait-il expliqué,
l’auteur de la lettre lui évitait une probable crise de
la goutte dont il souffrait de manière chronique.
Ils avaient travaillé l’un en face de l’autre,
échangeant de temps en temps quelques réflexions.

Ils s’appréciaient dans leurs divergences et savaient
inutiles les discussions approfondies entre eux. Une
illustration de l’attirance bien connue des contraires,
avait répondu Walkowski à Arnaud-Jan qui lui
demandait comment il parvenait à s’entendre avec un
« type aussi réac ».
– Encore une demi-heure, dit Castelin en
consultant sa montre bracelet.
Walkowski posa sa tasse et se pencha une fois
encore sur le plan de l’agglomération où il avait
entouré de rouge les zones qu’il avait fait protéger.
A côté de chacun des cercles était fixé un Post-it
sur lequel figurait le nom de l’inspecteur chargé de
coordonner la surveillance. Walkowski avait envoyé
ses inspecteurs dans les quatre maternités des
hôpitaux de la ville : Boustin à la Croix-Rousse,
Duroc à l’Hôtel-Dieu, Decarme à Edouard Herriot et
Lamberet à Debrousse. Les autres sites de la ville et
de l’agglomération étaient sous la responsabilité des
commissariats d’arrondissement et de la gendarmerie.
Chaque inspecteur pouvait alerter l’ensemble des
policiers et gendarmes placés sous sa responsabilité et
tous étaient en relation directe avec Walkowski qui
avait mis en place ce dispositif en souhaitant qu’il ne serve à rien.
                                         *
Hôpital de la Croix-Rousse.
Legendre ne parvenait pas à dormir pas. Le léger grincement de
la poignée le fit se dresser brusquement dans le fauteuil.
La porte se referma aussitôt.
Il repoussa la couverture et se leva. Il alla ouvrir, regarda dans le couloir assombri, balisé par les veilleuses. Personne. Il referma et vint se pencher sur le lit. Il distingua dans la pénombre les mêmes signes
d’inquiétude sur le visage de sa femme.
Le cauchemar recommençait. Son fils, lui, dormait
paisiblement, la bouche entrouverte et la respiration courte.
                                     *
Hortense Delamarre et Martine Brunon avaient été
sollicitées à de nombreuses reprises après le repas du
soir. Le passage à l’an deux mille et la peur du bogue
informatique qui paralyserait l’hôpital provoquait une
excitation perceptible dans le service. Il en avait été
question lors de la relève et Henri Grand avait décidé
d’intervenir pour calmer tout le monde. C’était la nuit
de la Saint-Sylvestre, oui, mais on était dans un
hôpital, pas dans un club de vacances. Un léger
sédatif serait administré à vingt-et-une heures trente,
il fallait une demi-heure pour qu’il agisse, donc à
vingt-deux heures quinze au plus tard tout le monde
devrait dormir jusqu’au matin.
L’aumônier avait fait savoir qu’il dirait une messe
à minuit dans la chapelle et beaucoup insisté auprès
du personnel soignant sur l’apaisement qu’apportait
sa présence dans le service.
Grand avait été appelé chez lui en début de soirée
pour une césarienne urgente. Vers vingt-deux heures,
avant l’opération que Malhuc devait pratiquer sous sa
supervision, il avait fait le tour des chambres. La future
mère fut conduite au bloc à vingt-trois heures trente.
L’enfant, un garçon, fut extrait à minuit moins deux.
– Le dernier né de l’année ou, en trichant un peu,
le premier du troisième millénaire, dit l’anesthésiste
en commençant la procédure de réveil.
Grand fit remarquer qu’à moins d’improbables
contrôles d’huissiers, il était impossible de savoir quel
enfant serait vraiment le premier-né et rappela que
ceux qui avaient eu l’idée de ce concours avaient
prévu un tirage au sort pour désigner le gagnant. Avec une pointe de provocation, il demanda à l’interne s’il
avait un avis sur la question. Malhuc, occupé à se
nettoyer les mains, répondit sèchement que ce
concours était indécent et que ceux qui avaient fait un
enfant pour ça – d’un mouvement de la tête il désigna
l’ensemble du service de maternité – étaient
méprisables. Grand ouvrit des yeux ronds et croisa le
regard surpris de l’anesthésiste. Jamais Malhuc ne
s’était autant exprimé et jamais avec cette violence.
Dans leur bureau, les deux infirmières notaient leurs
interventions sur le cahier pour la relève du matin. Un
peu avant minuit, elles disposèrent sur la table quatre
verres et une boîte de petits fours, puis sortirent du
réfrigérateur la bouteille de champagne achetée la
veille au supermarché de la Croix-Rousse. Le patron
avait dit qu’il passerait. L’interne viendrait lui aussi.
– On fait signe au flic ? demanda Hortense.
Martine secoua la tête.
– Je lui ai proposé tout à l’heure. Il a gentiment refusé.

Dès vingt heures, Boustin s’était installé dans le
bureau de la surveillante, près de l’entrée de la
maternité. Il avait laissé la porte ouverte et noté les
allées et venues. On avait seulement dit au personnel
que des mesures de surveillance exceptionnelles
avaient été prises pour tous les services publics. Ce qui était partiellement vrai.

Hortense déboucha la bouteille et versa du
champagne dans deux verres pendant que Martine
disposait les petits fours sur une assiette.
Quand les deux aiguilles de la pendule de la pièce
indiquèrent minuit, elles s’embrassèrent, se souhaitèrent
une bonne année et trinquèrent en grignotant un gâteau.
– Au fait, comment va la déprime de la 2 ? demanda Hortense.
– Je suis passée à dix heures et quart. Elle
s’endormait. J’irai faire un tour tout à l’heure. Elle
n’était pas contente qu’on ait emmené son bébé à la
nursery. Et la 17, chez toi ?
Les chambres étaient desservies par un long
couloir en L. Celles numérotées de 1 à 12 étaient sous
la responsabilité de Martine Brunon, les douze autres
sous celle d’Hortense Delamarre. Au milieu du
couloir, la nursery, la salle de soins, la pharmacie et le
bureau des infirmières, au bout, près de l’entrée, le
bureau de la surveillante où se trouvait Boustin.
L’accouchée de la chambre 17 avait eu une
hémorragie compliquée d’une infection et on avait
craint une septicémie.
– On a évité le pire, répondit Hortense.
La porte s’ouvrit et le patron entra. Il était seul.
Machinalement, Hortense regarda l’horloge : 0h40.
Ils se souhaitèrent une bonne année et s’embrassèrent.
– Comment ça s’est passé ? demanda Martine.
– Très bien. Malhuc a très calmement sorti son
premier enfant à minuit moins deux. Et pourtant, il
était furieux !
– Furieux, Malhuc ? s’étonna Hortense.
– Ça vous surprend, vous aussi ! C’est à cause de
ce concours débile.
– C’est vrai que c’est débile, approuva Martine.
Rolande m’a dit que Legendre n’était pas content
parce que son fils était né une semaine trop tôt !
– Legendre ?
– La césarienne du 10. Un garçon. La nuit de Noël. – Ah, oui, le menuisier.
Hortense avait versé du champagne dans les deux autres verres
et elle en tendit un au médecin.
– J’espère que ce n’est pas la dernière fois ! dit-il en le prenant.
Les infirmières, gênées, hochèrent la tête silencieusement.
Personne n’ignorait que les démarches entreprises
par le médecin pour conserver son poste au-delà de la limite légale
n’avaient pas de  chance d’aboutir et qu’il devrait quitter son poste à fin du mois.
– Tout a une fin, mais le plus tard possible !
ajouta-t-il avec un rictus. Allez, à votre santé !
Elles répondirent en levant leur verre.
– Quelque chose à signaler ? demanda-t-il.
– Calme complet chez moi, répondit Martine.
– Chez moi aussi, dit Hortense.
Un coup frappé les fit se retourner. Malhuc ouvrait la porte, l’air gêné.
– Excusez-moi.
Martine prit le verre qu’elle avait rempli à son intention et le lui tendit.
– Bonne année ! dit-elle.
Elle l’embrassa.
– Bonne année, répondit-il en rougissant.
Il dut recommencer avec Hortense avant de présenter ses vœux à son patron. Les deux hommes se serrèrent la main. Les infirmières échangeaient des regards amusés.
L’interne but une petite gorgée.
– Je me demande ce qu’il fait encore là ! marmonna-t-il. – De qui parles-tu ? demanda Grand.
– De l’aumônier. Je viens de le croiser dans le couloir.
– Il a tenu à dire une messe à minuit. Je doute qu’il ait eu beaucoup de monde ! dit Grand d’une voix qui exprimait de la contrariété.
– Il est coincé, dit Martine. Je préférais l’autre.
– Moi aussi, acquiesça Hortense.
Grand ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose,
haussa les épaules, porta le verre à sa bouche et le vida d’un trait.
– Merci pour le champagne. – Il regarda sa montre – Je vais rentrer dormir quelques heures. Je reviendrai en fin de matinée.
Il embrassa à nouveau les infirmières salua l’interne et quitta la pièce. Malhuc posa le verre auquel il avait à peine touché.
– Je suis de garde, expliqua-t-il comme pour se justifier. Je remonte.
Il les salua gauchement et sortit.
Hortense soupira.
– Lui aussi, c’est un coincé de première !
– Il paraît qu’il est très bon avec un bistouri. C’est le principal. Le reste, c’est son problème.
– Et le patron, tu as vu, ça ne va pas très fort.
– Il sait que c’est cousu d’avance.
– Il n’y a pas que son boulot qui va lui manquer, tu le sais bien !
– C’est aussi son problème, non ? Allez, encore un peu de champagne, Hortense, et je vais aller voir la 2.
                                                          *
Martine Brunon trouva la jeune maman assise sur
son lit, l’air égaré, bredouillant qu’on lui avait volé
son bébé. Elle lui expliqua calmement une nouvelle
fois pourquoi on l’avait installé dans la nursery pour
la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et resta
auprès d’elle le temps qu’elle commence à se rendormir.
Dans le couloir, elle nota sur son carnet l’heure –
1h10 – et le numéro de la chambre, pour le cahier de service.
Au passage, elle entrouvrit la porte de la 3. La
jeune femme, qui avait choisi d’allaiter son bébé
malgré l’avis défavorable du médecin, avait éprouvé
de vives douleurs aux seins en début de soirée. Elle
dormait paisiblement sous l’effet des antalgiques,
mais elle s’était découverte et l’infirmière entra pour remonter le drap.
En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau.
Le nouveau-né, couché sur le dos, lui parut
étrangement pâle. Elle souleva la couette, et plaqua sa
main sur sa bouche pour ne pas hurler.
Les bras avaient été dénudés et les veines
sectionnées aux poignets. L’enfant était mort, vidé de
son sang qui avait trempé le lit. Une flaque s’étalait sur le sol.
L’infirmière se rua dans le couloir et entra en trombe dans le bureau. Hortense qui essuyait les verres se retourna brusquement.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Martine, les yeux exorbités, ne parvenait pas à articuler le moindre son. Hortense posa le torchon et vint la prendre aux épaules.
– Qu’est-ce qu’il y a, Martine ! Dis-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ? Parle !
– La 3… balbutia-t-elle en tendant le bras en direction du couloir.
Hortense se précipita. Elle pénétra dans la chambre
et s’immobilisa devant le berceau, pétrifiée. Martine qui l’avait suivie ne parvenait pas à franchir le seuil,
le poing enfoncé dans la bouche. Ce furent ses hoquets qui firent réagir Hortense. Elle prit fermement sa collègue par le bras, l’emmena dans le
bureau, la fit asseoir, imbiba un sucre d’alcool de menthe et le lui mit dans la bouche.
– Reste-là. Je reviens tout de suite. Je vais chercher le flic.
Elle courut vers le bureau de la surveillante.
                                          *
Boustin prit aussitôt contact avec le car de
gendarmerie stationné sur le parking pour déclencher
le bouclage de l’hôpital, puis appela Walkowski.
L’inspecteur était formel : aucune personne
étrangère à la maternité n’était entrée depuis qu’il
avait pris son poste à vingt-heures. L’assassin était
donc quelqu’un qui se trouvait dans le service. Walkowski lui demanda de joindre Duroc, Lamberet et Decarme, puis de se procurer les numéros de téléphone du chef de service
et du directeur de l’hôpital.

Il téléphona ensuite à l’Identité et composa pour finir le numéro personnel du légiste qu’il informa du meurtre de l’enfant. Puis il se rendit au parking, accompagné du procureur.
Quelques voitures klaxonnaient encore sur les quais
et des fêtards braillards leur répondaient en brandissant
des bouteilles. Ils approchaient du pont Winston Churchill quand Boustin rappela. L’inspecteur avait une voix que Walkowski eut du mal à reconnaître. Ce qu’il venait de découvrir depuis son coup de fil dépassait en horreur tout ce qu’ils avaient pu imaginer.
Ils franchirent le barrage de gendarmerie installé à l’entrée du parking et Walkowski arrêta la voiture près de la porte principale où Boustin les attendait.

Le commissaire ne l’avait jamais vu dans cet état de fébrilité.
Il raconta, dans un débit haché par l’émotion, ce
qu’il avait découvert en faisant le tour des chambres :
à l’exception du fils Legendre, les vingt-huit enfants
de la maternité avaient été tués, y compris les quatre
prématurés placés dans les couveuses de la nursery où
se trouvait aussi le bébé de la 2. Les veines des bras
avaient été cisaillées et ils étaient morts vidés de leur sang.
Walkowski et Castelin écoutaient, tétanisés.
Ils se ressaisirent en l’entendant répéter avec force
que l’assassin était forcément quelqu’un présent dans la
maternité ; en dehors des accouchées, seuls, le chef de
service et l’interne, l’aumônier, les deux infirmières
de garde et Joseph Legendre s’y étaient trouvés à un
moment ou à un autre ou s’y trouvaient encore.
Quand ils arrivèrent devant la double porte de la
maternité, Walkowski leva machinalement les yeux
vers le numéro 10 du tableau des entrées, le numéro
de la chambre d’Anne-Marie Legendre. Boustin
poussait les battants. La densité du silence les arrêta
sur le seuil et ils entrèrent en retenant leur souffle.
L’inspecteur montra sur la droite le bureau de la
surveillante où il s’était installé, puis, à voix basse,
expliqua la disposition des chambres, de part et
d’autre du bureau des infirmières, de la salle de soins
et de la pharmacie. Ils pénétrèrent dans le bureau et
Castelin ferma la porte. Boustin, toujours très agité,
indiqua qu’il était sorti dans le couloir plusieurs
fois… Il avait vu les médecins, les infirmières,
l’aumônier… Legendre ? Non, il ne l’avait pas vu…
Il s’en voulait de n’avoir pas pensé à jeter un coup
d’œil dans les chambres…
– Tu ne pouvais pas faire plus et tu n’as rien à te
reprocher, le rassura Walkowski. Rien ne permettait
de penser que l’auteur de la lettre était quelqu’un de cette maternité.
L’inspecteur ferma les yeux un instant avant de
prendre sur le bureau une feuille de papier où il avait
noté les numéros demandés par le commissaire. Il les
avait trouvés dans le cahier de service de la surveillante. Walkowski le chargea d’aller chercher l’aumônier et de l’installer dans la pharmacie sans rien lui dire.
Il décrocha ensuite le téléphone.
Henri Grand venait d’arriver chez lui. Walkowski lui demanda de revenir immédiatement. Il coupa court à ses questions en mentionnant un événement d’une
extrême gravité qui exigeait sa présence. En
raccrochant, il se dit que la réaction du médecin
ressemblait à celle de quelqu’un qui s’attend à une
mauvaise nouvelle et qui a peur.
Il eut quelque difficulté à trouver le directeur de
l’hôpital qui passait la soirée dans un château à une
trentaine de kilomètres de Lyon. A la manière dont il
l’entendit vociférer de loin contre celui qui avait le
culot de le déranger un soir de 31 décembre,
Walkowski comprit qu’il avait passablement bu. Il se
présenta et profita de l’effet de surprise pour annoncer
qu’un très grave incident s’était produit dans la
maternité, qu’il ne pouvait en dire davantage au
téléphone et que sa présence, comme celle du chef de
service, était indispensable. Avant de raccrocher, il lui
conseilla fermement de trouver un chauffeur qui soit à jeun.
Castelin avait joint de Lavour sur son portable. Le
magistrat se trouvait dans la presqu’île, chez des
amis, et il se faisait amener en taxi.
Deux infirmiers des services de gériatrie et de
médecine générale avaient été appelés en renfort.
Sans leur donner d’explications, comme le lui avait
demandé le commissaire, Hortense Delamarre les
conduisit dans le bureau de la surveillante. Elle se
rendit ensuite dans la salle de soins où Martine
Brunon s’était allongée.

Lamberet, Decarme et Duroc venaient d’arriver. Au téléphone, Boustin leur avait annoncé qu’un enfant avait été assassiné et ils ignoraient l’ampleur du drame. L’interne, qu’on était allé chercher dans la salle de garde à l’étage
supérieur, était là, lui aussi, manifestement étonné de
ce remue-ménage. Walkowski demanda à Boustin de
le conduire dans la pharmacie où attendait déjà
l’aumônier, de rester avec eux, sans rien leur dire.
L’inspecteur avait trouvé Champin agenouillé sur le
sol de la chapelle, dans l’obscurité.
Walkowski fit entrer les trois inspecteurs dans le
bureau de la surveillante où attendaient les infirmiers
en compagnie du procureur. Il dut insister sur la
réalité du drame pour les persuader qu’il ne s’agissait
pas d’un cauchemar : à quelques mètres d’eux, là,
tout près, dans les chambres et la nursery du service
de la maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse de
Lyon où ils se trouvaient en cette nuit de la Saint-Sylvestre, vingt-huit nouveau-nés avaient été assassinés !
Il donna ses consignes d’une voix volontairement
durcie pour les faire sortir de leur stupeur.
– Lamberet, Duroc, Decarme, vous allez dans les
chambres pour les premiers constats, toutes les
chambres, sauf la 2, l’enfant est dans la nursery, et la
10, la chambre des Legendre. Vous, les infirmiers,
vous les accompagnez et vous rassemblez les corps
dans la nursery. Vous devez agir vite et sans bruit
pour ne pas réveiller les mamans. Allez !
Ils sortaient quand arriva de Lavour.
Les trois hommes échangèrent silencieusement une
poignée de main. Le juge dénoua son écharpe d’un
bleu céruléen et quitta son pardessus noir à martingale
qui ressemblait à une redingote. Il portait un smoking
sur une chemise blanche empesée fermée d’une lavallière pourpre.
– Je n’ai pas voulu rentrer chez moi pour me changer.
– Ils sont en train de les rassembler dans la nursery, indiqua Walkowski avec un geste en direction du couloir.
De Lavour réagit par un simplement battement de paupières. Castelin tirait sans cesse sur le col roulé de son pull.
Ils poussèrent le bureau au centre de la pièce et s’installèrent côte à côte. Walkowski avait le juge à sa gauche et le procureur à sa droite. Il résuma la
situation en terminant par la liste de ceux qui s’étaient
trouvés dans le service à partir de vingt-heures.
Castelin notait.
– Les deux infirmières, nous pouvons les éliminer, vous ne croyez pas ?
Walkowski et de Lavour acquiescèrent.
– Sans parler de l’état de choc de Martine Brunon,
celle qui a découvert le premier corps, précisa le
commissaire à l’intention du juge, ni l’une ni l’autre
n’aurait pu agir à l’insu de sa collègue. En plus de
leur complicité, il faudrait également supposer
qu’elles ont rédigé la lettre ensemble.
– Votre menuisier, Legendre, on l’élimine aussi, je suppose ?
– Il est pratiquement analphabète. C’est à peine s’il
sait écrire son nom.
– Restent donc Grand, Malhuc et Champin, dit Castelin en soulignant les trois noms.
– Avant de les interroger, monsieur le procureur, je
voudrais savoir à partir de quelle heure le meurtrier a
pu agir et combien de temps il lui a fallu. Anselme ne devrait plus tarder.
– Tout de même, il est impensable que vingt-huit enfants aient pu être tués sans que personne ne remarque quelque chose !
– Et le mobile… murmura de Lavour comme s’il se parlait à lui-même.
– A part la folie, monsieur le juge, je ne vois pas, dit le procureur.
On frappa. Lamberet ouvrit et annonça Anselme.
Le légiste n’était pas rasé et sa blouse dépassait sous
son manteau mal fermé. Avant de repartir,
l’inspecteur indiqua d’une voix sourde que « c’était
terminé ». Walkowski lui demanda de retenir le chef
de service dans le couloir quand il arriverait.
Anselme, qui n’était informé que du meurtre d’un
nouveau-né, les regardait alternativement, essayant de
comprendre. Walkowski l’invita à s’asseoir, reprit sa
place et lui révéla le massacre des enfants. Anselme
fixa silencieusement les trois hommes, le temps de réaliser.
– Ils ont fini de rassembler les corps dans la
nursery. Si vous voulez bien… proposa Walkowski en se levant.
Anselme quitta son manteau qu’il laissa en
équilibre sur le dossier de la chaise, vérifia
machinalement le boutonnage de sa blouse et
empoigna sa sacoche avant de suivre Walkowski. Il n’avait pas prononcé un seul mot.
Le légiste avait été confronté à toutes les formes
imaginables de mort violente, mais il n’avait pas
encore vu, rassemblés dans un même lieu, vingt-huit
cadavres de bébés assassinés. Walkowski le vit
blêmir, faire crisser sous sa main les poils de sa barbe
naissante, avant de s’avancer d’une démarche
hésitante vers les petits corps exsangues, déposés par
les infirmiers et les inspecteurs sur des couvertures
étendues à même le sol. Chacun portait autour du
poignet, au-dessus de l’incision rouge nettement
visible, un petit bracelet de papier sur lequel étaient
inscrits un nom, une date et un numéro de chambre.
Castelin restait sur le seuil, un doigt passé dans le
col de son pull. De Lavour, les mains glissées dans les
poches de son veston, se tenait immobile. Walkowski
s’efforçait de se concentrer sur les impératifs de
l’enquête. La surprenante juxtaposition du juge en
smoking et des cadavres d’enfants substitua
brusquement à ce réel d’un tragique insupportable un
tableau surréaliste qu’aucun peintre n’aurait osé imaginer.
Un technicien de l’Identité le fit sursauter en lui
murmurant à l’oreille qu’ils avaient examiné les lits et
procédé aux relevés d’empreintes comme ils avaient
pu. Il le remercia d’un mouvement de tête tout en se
disant que ces renseignements n’apporteraient rien de
décisif. On retrouverait forcément les empreintes
digitales des trois suspects. De toute façon, celui qui
avait commis les meurtres avait dû enfiler des gants
de chirurgie et prendre des précautions pour ne pas
être en contact avec le sang des enfants.
Anselme, figé au centre de la pièce, demanda
qu’on le laisse seul. Il retint Walkowski par le bras.
– Je sais quelles sont vos idées, dit-il d’une voix
que le commissaire ne lui connaissait pas. Mais là – il
montra les corps –, je ne veux pas essayer de
comprendre ! Vous m’entendez bien ? Je ne veux
pas ! Et je vous le dis franchement, Walkowski –
jamais il ne s’était adressé au commissaire avec une
telle brutalité en l’appelant ainsi par son patronyme –,
si j’avais sous la main le… le…
Il bredouilla quelque chose d’inintelligible et se
passa à nouveau la main sur les joues. Walkowski
voyait des gouttes de sueur accrochées aux poils de
barbe du même gris que les cheveux.
– Bon Dieu ! Je ne dis pas que j’ai raison, reprit-il
en essuyant sa main sur sa blouse, mais là… – il
secoua la tête sans pouvoir terminer sa phrase – Laissez-moi, maintenant.
En fermant la porte de la nursery, Walkowski
aperçut le chef de service en discussion animée avec
Lamberet. Il s’approcha. Grand n’admettait pas
qu’on l’oblige à rester dans le couloir et tentait de
forcer le passage que lui interdisait l’inspecteur.
Walkowski se présenta. Grand commença à le
considérer avec hauteur et exigea des explications.
Derrière la nervosité, le commissaire décela dans le
regard du médecin la même ambiguïté que celle de sa
voix, au téléphone. Il lui demanda de le suivre dans la pharmacie.
Grand y découvrit avec surprise l’interne et
l’aumônier. Ils le regardèrent avec le même
étonnement. Walkowski présenta Boustin au médecin
et raconta pour la troisième fois. Malhuc, livide,
dévisageait alternativement le commissaire et son
patron avec les mêmes yeux d’incrédulité que les
infirmiers et les inspecteurs, quelques minutes plus
tôt. Dans la physionomie de Grand dont le visage
pâlissait à vue d’œil, apparut peu à peu en filigrane la
maigre figure du vieillard qu’il serait dans quelques
années. Walkowski remarqua le regard hostile qu’il
adressa à l’aumônier, raide sur sa chaise, pâle, les
paupières baissées et les mains jointes agitées d’un
léger tremblement. Sa bouche articulait des mots qu’il
était le seul à entendre. Walkowski se demanda quel
genre de prière il pouvait marmonner.
Il leur précisa qu’il leur était interdit de
communiquer entre eux, qu’il les interrogerait un peu
plus tard et les laissa sous la surveillance de Boustin.
Duroc, Decarme, Lamberet et les deux infirmiers
patientaient dans le couloir en chuchotant. Il franchit
la double porte du service pour gagner le hall et activa
son portable. Un message avait été enregistré. Il le
consulta avant de composer le numéro de sa maison.
Arnaud-Jan et Paul-Stefan avaient été invités chez
des amis où ils passaient la nuit. Pauline avait
décidé de mettre à profit cette longue soirée de
solitude inattendue pour corriger les épreuves des
actes de la conférence de septembre dernier à Paris,
où avait été remarquée son intervention sur la carence
des utopies en ce début de troisième millénaire.
Il la mit au courant.
– Je pense aux mamans, quand elles vont se réveiller et qu’elles vont savoir, dit-elle après un long silence…. Comment vous gérez la situation ?
– Grand trouvait qu’il y avait un peu trop d’excitation et il a fait administrer un sédatif à tout le monde en début de soirée, ce qui laisse un peu de temps pour s’organiser. Pour le moment, c’est calme, tout le monde dort.
Il sentit une hésitation à l’autre bout du fil.
– Tu sais, Pierre, la contradiction dont je parlais à propos de la lettre ?
– Oui.
– Je n’ai pas changé d’avis.
– Pourtant…
– Je sais bien. Je l’ai lue et relue. Pour moi, il y a incompatibilité entre l’écriture et l’acte.
– Alors ?
– Il y a quelque chose qui nous échappe.
– Je peux te rappeler un peu plus tard ?
– Bien sûr. Je n’ai pas la moindre envie de me coucher.
– Je voulais te dire aussi que le mari de la femme
qui s’est suicidée à Francheville vient de me laisser
un message. Il a retrouvé le nom du directeur de
conscience de son épouse ; figure-toi qu’il s’agit
d’Armand Champin, le nouvel aumônier de l’hôpital
de la Croix-Rousse, un des trois suspects !
– Tu pourrais lui demander comment il définit le
mot souillure.

Conte de Noël (3)

                                            *
3 heures 30.
Le cahier noir était ouvert bien à plat, la page
vierge soigneusement lissée. La date – 25 décembre
1999 – inscrite en majuscules avait été soulignée. La
main eut un moment d’hésitation, puis la plume glissa
sur le papier.
« Genèse et Annonciation de l’Evénement »
Elle se releva, alla à la ligne, puis reprit sa course.
Le mouvement du poignet était agité.
« Troisième millénaire. La démesure de leur Absolu !
Démonstration. Clarté. L’Evénement !
Dieu dans l’autre moitié.
Lumière ! Lame du couteau levée dans le soleil !
Eux l’incohérence !  Moi la pensée !
Maintenir la vague submergeante.

Démontrer. Logique. Troisième millénaire.

Troisième suppose deuxième suppose premier.

Premier est Un. Avant Un est Zéro. Zéro est non-être !
Incas, Egyptiens pharaoniques, Chinois des
dynasties, Perses, Grecs et Romains antiques sont
donc Zéro !
Ils ne sont pas.

Donc, nous sommes l’Absolu.
L’Ab-so-lu !
L’Evénement. Dieu dans l’autre moitié.

Dieu sait ce qu’il fait. »
Il y eut un léger temps d’arrêt, puis la main reprit
sa course, un instant plus souple avant le retour des
mouvements saccadés.
« Registre le plus élevé. J’eusse préféré que
l’Evénement se déroulât aujourd’hui, jour de La
Naissance. Toute naissance est sanglante ! –
La
plume souligna la phrase de deux traits – La
symbolique eût été plus forte, les mémoires des mots
en eussent été plus profondément imprimées !
Seulement, il eût été considéré comme le simple
résidu d’une fin de millénaire, et Ma Geste n’eût pas
été comprise ! Ma Geste !
Mais le massacre ! Mais le sang de naissance
versé pour nous ! Mais les autres dans l’ignorance !
Pourquoi ? Pourquoi !!!
Repousser la vague submergeante. Dieu sait ce
qu’il fait. Dieu envoie son fils quand il veut. Laisser
Dieu dans l’autre moitié.
Moi. Ma geste. L’Evénement.
L’Evénement premier fut le septième jour après Sa Naissance.
L’Evénement second sera donc dans la nuit du 1er janvier 2000.
Démiurge, moi aussi !

 L’Evénement réunit les deux moitiés.
Toute naissance est sanglante ! – La plume
souligna à nouveau.
Rédiger l’Annonciation dans le registre le plus
élevé, l’envoyer : « A monsieur Norbert Mangeon,
rédacteur en chef du Progrès de Lyon qui écrit
chaque jour un billet d’humeur en première page ».
Ajouter : « Remettre en mains propres ».
L’encre noire fut séchée d’un tamponnement de
papier buvard rose, un bloc de papier à lettres prit la
place du cahier, deux comprimés furent avalés avec
un verre d’eau, puis la main reprit la plume et traça
sur la page blanche en lettres parfaitement régulières :
« Monsieur le Rédacteur en chef… »

                                IV
Lundi 27 décembre – 14 heures – Francheville.
– Il y a longtemps que je lui avais conseillé de voir
un psychiatre. Mais pour elle, c’étaient les autres qui
n’allaient pas bien.
– Les autres…
– Tous les autres, l’humanité en général, le monde
entier.
– Et en dehors des antidépresseurs ?
– Rien. Enfin… Depuis un peu plus d’un an, elle
voyait un prêtre qu’elle appelait son directeur de
conscience. Elle était croyante, tendance intégriste.
Vous avez vu qu’elle veut une messe en latin. Je lui
avais dit que c’était un médecin qu’il lui fallait, mais
elle ne voulait pas en entendre parler. La psychiatrie,
c’était pour les fous, et comme elle n’était pas folle,
elle n’en avait pas besoin !
– Ce prêtre, vous le connaissez ?
Il secoua la tête.
– On n’en parlait jamais. C’était tabou, comme
tout ce qui concernait la religion. Elle avait réponse à
tout et il n’y avait pas moyen de dialoguer. Moi, il y a
longtemps je ne crois plus à ces trucs-là… Ce que je
sais, c’est qu’elle le rencontrait régulièrement à Lyon.
Elle m’a peut-être dit son nom, mais je ne m’en
souviens pas.
– Vous pourriez retrouver ses coordonnées ?
Reblot soupira.
– Il faut que j’aille voir dans ses papiers… Je n’ai
pas trop envie de remuer tout ça pour le moment.
– Il n’y a pas d’urgence.
Une rafale de vent leur fit tourner la tête. La
tempête sévissait depuis deux jours du sud-ouest au
nord-est. La télévision diffusait les images de forêts
dévastées, de poteaux électriques couchés. Des
milliers de foyers étaient privés d’électricité. La
région lyonnaise, sur la périphérie de la trajectoire,
avait été relativement épargnée jusqu’à présent. Dans
la Dombes, des arbres avaient été déracinés, des
toitures avaient souffert, certaines avaient été
emportées. La maison de Walkowski avait bien
résisté. Seules, quelques tuiles avaient glissé sur
l’appentis qui servait de garage.
En arrivant, le commissaire avait trouvé Reblot en
blouse bleue, un béret noir sur la tête, en train de faire
des rangements dans le sous-sol de la villa, une
maison comme il s’en faisait un peu partout dans les
années 60, avec un sous-sol à moitié enterré et un
balcon inutile courant autour du mur à hauteur du
niveau d’habitation. Ils étaient montés par un escalier intérieur en béton jusqu’à un étroit couloir aux carreaux bicolores. Reblot l’avait fait entrer dans une salle à manger moquettée surchargée de meubles.

Ils s’étaient installés sur des chaises cannées de part et
d’autre d’une table rectangulaire de bois vernis et
Walkowski avait communiqué les conclusions de
l’autopsie transmises en fin de matinée par Anselme.
Elles corroboraient le suicide.

Reblot avait écouté, les mains posées à plat, sans manifester d’émotion particulière. Il avait confié au commissaire que ses enfants l’avaient aidé à trouver de l’apaisement.

Ils étaient arrivés le matin de Noël,
et reviendraient pour les obsèques. Et puis, le docteur
Anselme lui avait fait prendre des calmants.
Il parut soudain réaliser qu’il parlait à un policier.
– Mais… dites, monsieur le commissaire, je peux
savoir pourquoi vous me posez ces questions ? Vous
soupçonnez quelque chose ?
Walkowski balança légèrement la tête.
– Je suis intrigué par la lettre de votre épouse. J’essaie de comprendre.
Reblot avait croisé les bras et s’était appuyé contre
le dossier de la chaise.
– Qu’est-ce que vous voulez comprendre au juste ?
Cette fois, la voix s’était durcie, le ton était
presque agressif. Il se défendait, comme si le
commissaire l’accusait du suicide de sa femme.
– Essayer de comprendre fait partie de mon métier,
monsieur Reblot. J’ai eu l’impression en lisant sa
lettre, que votre épouse n’était déjà plus là quand elle
l’a écrite.
Il avait choisi cette formule passe-partout pour ne
pas ajouter à la perturbation de cet homme. Il ne
servait à rien de lui laisser entendre que quelqu’un
avait pu inspirer à sa femme, sinon son suicide, du
moins sa lettre, et que les formules, les expressions,
les mots qu’elle avait écrits pourraient bien être ceux
de quelqu’un d’autre. Si toutefois son hypothèse était juste.
Reblot se détendit et reposa ses mains sur la table.
– Il y a bien longtemps qu’elle n’était plus là…
Vous avez vu qu’elle ne dit rien de sa famille, de moi,
des enfants, des petits-enfants… Rien, pas un mot…
Comme si on n’existait pas… Mes enfants me disent
qu’elle était malade et que je n’ai pas à me
culpabiliser… Moi, je suis à Lyon toute la journée…
Elle, elle se retrouvait seule, alors, si j’avais été là
plus souvent… Oui, mais comment j’aurais pu, avec
mon travail ?
– Elle n’avait jamais occupé d’emploi ?
– Avant la naissance des enfants, elle avait été
secrétaire dans une petite entreprise de métallurgie.
Elle a arrêté pour s’occuper d’eux. Après, elle a voulu
retrouver quelque chose, mais il aurait fallu qu’elle se
mette à l’informatique.
Walkowski eut une pensée fugitive pour Decarme.
– Une dernière question : comment était-elle
vendredi, quand vous êtes parti travailler ?
Reblot eut un triste sourire.
– Je ne l’ai pas vue. Je ne la voyais jamais le
matin. Nous faisions chambre à part. Je déjeunais tout
seul. – Il ferma les yeux quelques instants – C’est
avec l’accident que ça a commencé… Il y a vingt-et-un ans… L’année qui a suivi la naissance de Romain, notre dernier… Elle était enceinte… Elle a fait une
chute dans l’escalier – il désigna l’escalier en béton –
… L’enfant est mort… C’était une fille… Elle disait qu’elle l’avait tuée.

Il faisait jouer ses doigts sur la table, les yeux mis
clos.
Walkowski fixait la têtière en dentelle du fauteuil Voltaire installé sans doute pour elle dans un coin près de la porte ouvrant sur le salon, imaginant le
visage que pouvait montrer à sa famille celle qui
s’accusait d’avoir tué son enfant.
– Non, ce n’était pas facile, ajouta Reblot qui avait suivi son regard.
Walkowski attendit. Mais l’homme semblait embarqué dans un monologue intérieur.
– Bien. Je vous laisse, monsieur Reblot. – Il lui tendit sa carte – Appelez-moi si vous retrouvez le nom du prêtre.
Il recula sa chaise et se leva.
Reblot prit la carte, l’esprit ailleurs. Il la posa sur
la table, se leva à son tour et se dirigea vers l’escalier.
Walkowski descendit lentement, marche après marche.
– Elle ne s’est pas fait aider après l’accident ?
Reblot, arrivé au sous-sol, haussa les épaules.
– Elle se confessait une fois par semaine.
Ils demeurèrent un instant, en face l’un de l’autre avant de se serrer la main.

Walkowski regagna sa voiture et manœuvra dans l’allée
gravillonnée.

Reblot qui avait remis son béret le regardait.
                                           *

                                          V
Mercredi 29 décembre – 17heures – Salle
de rédaction du journal Le Progrès.
– Tiens, lis ça, dit Mangeon en tendant la lettre à son adjoint.
Lefebvre tira une chaise et s’installa.
« Monsieur le Rédacteur en chef,
L’objet de ma lettre n’est pas l’Annonciation d’une
catastrophe fantasmatique comme l’écrasement de la
station spatiale MIR sur le département du Gers !
JE, créera l’Evénement du 1er janvier. Et
l’Evénement qu’il créera sera un acte sanglant d’une
extrême violence !
Décision prise en parfait accord avec moi. Suis en
parfaite intégralité.
L’extrême violence de cet acte sanglant sera la
réponse à la l’extrême violence de l’agression contre
moi ! Viol !
JE, s’insurge contre l’absurdement nommé
« troisième millénaire » qui me coupe en deux, moi ! Son
insurrection sera la lame dans le soleil ! Le couteau
de Salomon levé dans la lumière !

Ils veulent pervertir le relatif et l’absolu ! Ils
veulent détruire le sens de mon existence ! Ils veulent
faire de Jésus-Christ la seule référence comptable de
mon existence ! Ils insultent tous les hommes d’avant
Lui ! Ils excluent Dieu le Père ! Voyez comme ils
L’excluent de l’histoire de l’Homme et du Monde !
Jésus est en Dieu. Dieu sait ce qu’Il fait.
Mais voici que la perversion du relatif se retourne
contre l’absolu même ! La valeur absolue donnée à
ce jour-là nie le Père et le Fils ! Ils tuent mon
absolu ! Ils font de ma vie une absurde relativité !
La souffrance qu’ils m’infligent est intolérable !
Des coups de lances ! Ils ne savent pas ce qu’ils font,
mais ils ne seront pas pardonnés ! JE, retournera leur
logique contre eux-mêmes ! JE, dénoncera le premier
janvier 2000 !
L’Evénement me réconciliera ! Il sera Ma Geste !
Sa démesure égalera la leur !
Ils ont voulu que la naissance de Jésus-Christ fût
la référence absolue ? Elle le sera donc !
Ma Geste sera catharsis. Acte tragique d’Unification.
Je vous prie de croire, monsieur le Rédacteur en
chef, que JE, ne plaisante pas.
L’Evénement est et sera ma signature.
PS : Vous m’obligeriez beaucoup en intégrant
dans votre billet du jour un « bien lu » qui aura
valeur d’accusé de réception. »
Lefebvre leva des yeux ronds.
– Alors ? interrogea Mangeon.
– Alors, alors… Je dirais… Une blague ou un malade… Plutôt un malade… Je ne comprends pas tout ce qu’il raconte, mais ce qu’il dit du millénaire et du premier janvier ne me paraît pas complètement
idiot… Et puis, le style, l’écriture… Franchement, je ne sais pas.
– Ce qu’il menace de faire, ce qu’il appelle l’Evénement, comment tu le comprends ?
Lefebvre chercha le passage.
L’extrême violence de cet acte sanglant… Ça peut être tout et n’importe quoi… Il parle aussi… c’est un peu plus loin… de sa geste. Une geste, si je
me rappelle bien ce que j’ai appris à l’école, c’est un genre d’exploit, non ?
– Oui. Un exploit sanglant, apparemment.
– Tu ne penses pas qu’il s’agit d’un canular ?
Mangeon afficha une moue sceptique.
– Il consisterait en quoi ?
– Il y en a qui annoncent l’explosion d’une bombe
imaginaire pour le plaisir d’emmerder le monde.
– Ils indiquent le lieu où elle est censée exploser
pour être sûrs qu’on va parler d’eux. Lui ne précise
rien. Pas le moindre détail.
– Pour le moment.
– Peut-être parce que sa bombe n’est pas
imaginaire. S’il s’agit d’une bombe ! Ce qui
m’inquiète, c’est cette brutalité du
discours… et puis les phrases aussi… Pour moi, c’est
un malade.
Lefebvre avait toujours la lettre sous les yeux.
– Il termine par JE, ne plaisante pas… C’est
bizarre, ce JE majuscule… Comme s’il s’agissait d’un
autre… On devrait peut-être se couvrir, non ?
Mangeon posa la main sur son téléphone.
– Je vais appeler Walkowski. Je te fais signe avant
le bouclage.
Le journaliste et le commissaire entretenaient de
bonnes relations professionnelles.

Mangeon appréciait ce que les détracteurs du policier appelaient
son « humanisme ringard », et Walkowski, la distance
que prenait le journaliste avec le sensationnel et les
effets d’annonce. L’affaire Leriche-Vissoux les avait
encore rapprochés.
Le commissaire était dans son bureau.

Mangeon résuma le contenu de la lettre.
– Elle est manuscrite et le style… disons qu’il n’est pas ordinaire. Je vous la faxe avec le libellé de l’enveloppe qui vaut la peine, lui aussi. On boucle à vingt heures, au cas où vous penseriez à un message du genre « l’auteur de l’Evénement annoncé pour le
1er janvier est prié d’appeler tel numéro ». J’ajoute
qu’il me demande en post-scriptum d’indiquer dans
mon billet que j’ai lu sa lettre. Je vous faxe tout ça.
– Merci, Mangeon, je vous rappelle.
                                        *
Vingt minutes plus tard, les quatre inspecteurs
étaient assis autour de la table ovale du commissaire,
chacun avec une photocopie de la lettre sous les yeux.
Walkowski observait la progression de la perplexité
sur leur visage au fur et à mesure de la lecture.
Decarme semblait le plus désorienté.
– C’est un fou, non ?
– Ou une folle, le reprit Duroc.
Decarme se pencha sur la feuille.
– Ah bon ?
– C’est juste, acquiesça Walkowski, rien ne permet de savoir.
Boustin affichait une mine grave.
– Fou ou pas fou, folle ou pas folle, moi je pense
que c’est à prendre au sérieux.
Decarme avait posé un doigt sur le papier.
– C’est quoi, la… catharsis ? C’est là, trois lignes
avant la fin.
– Un mot d’origine grecque, expliqua Walkowski.
Il signifie « purification ». C’est la fonction de la
tragédie, selon Aristote. D’après lui, la représentation
d’une tragédie sur la scène aurait pour effet de
purifier le spectateur de toutes les pulsions et passions
dangereuses pour les autres et pour lui. – Ils le
regardaient avec des yeux ébahis, et il eut un geste
des mains, comme pour s’excuser – J’avais un bon
prof de grec au lycée. C’est resté imprimé.
– Bon, c’est un type qui connaît Aristote. Mais
qu’est-ce qu’on peut en tirer ?
– On sait déjà où il ne faut pas chercher, répondit
Boustin. Dans les cages d’escalier, les caves, ce n’est
pas le nom d’Aristote qui est le plus fréquemment
tagué ! Et vu l’écriture, l’auteur n’est pas un type à la
recherche d’un CDI !
Decarme haussait les épaules.
– On n’est pas plus avancés… De toute façon, on
peut connaître Aristote, faire de belles phrases bien
écrites et avoir le cerveau dérangé, non ? Et
l’enveloppe ! « Monsieur Norbert
Mangeon, Rédacteur en chef du Progrès de Lyon qui
écrit chaque jour un billet d’humeur en première
page »
 Faut le faire !
– Une manière de dire « Ouvrez-moi, je suis très
importante », traduisit Duroc qui examinait le
tampon. La lettre a été déposée à la poste centrale – il
jeta un coup d’œil en coin à Decarme – ce qui ne nous
fait toujours pas beaucoup avancer…
– Ce qu’il ou elle dit, à propos du premier janvier
et du troisième millénaire, au fond, c’est juste, dit
Lamberet.
Decarme haussait encore les épaules.
– Troisième millénaire ou pas, quelle importance ?
– Peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase, suggéra Boustin.
– Le vase de quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Que le premier janvier n’est pas la vraie raison.
Il y a autre chose.
– Autre chose…  Moi je dis que c’est un dingue !
– Un dingue qui annonce qu’il va commettre un
acte sanglant d’une extrême violence le premier
janvier.
– Tout dépend de la lecture qu’on fait de la lettre,
dit Walkowski.

– Comment vous la comprenez ?  demanda Lamberet

– Comme vous. La remarque sur le troisième
millénaire est pertinente, la maîtrise du langage et
l’écriture sont remarquables, et en même temps le
discours révèle un grand déséquilibre. Réel ou simulé,
je n’en sais rien. Par exemple : les deux parties…
Dieu et lui… l’utilisation de JE comme une troisième
personne… l’insistance avec laquelle il souligne qu’il
est en accord avec lui-même… Salomon… le couteau
dans le soleil… Il s’agit de savoir si c’est
simplement de la littérature, si l’auteur joue à nous
faire peur, ou à se faire peur, mais jouer n’est peut-
être pas le terme qui convient… ou bien s’il a décidé
d’accomplir ce qu’il annonce.
Decarme relisait à mi-voix pour lui-même.
– Ce qu’il dit de Dieu, de Jésus, franchement, ça
intéresse qui, ce genre de truc ?
– Ce qui est préoccupant, reprit Walkowski, c’est
la dimension de l’acte qu’il dit vouloir commettre, ce
qu’il appelle sa geste… Imaginez… Je ne sais pas…
Mettons, une explosion le 31 décembre, à minuit, sur
la place Bellecour, ou…
La sonnerie du téléphone l’interrompit. Pellet, de
service au standard, filtrait les appels pendant
l’absence de Lucie Marette.
– Commissaire, c’est un menuisier qui dit
travailler chez vous et qui demande à vous parler. Un
dénommé Legendre. Il insiste beaucoup. Vous le prenez ?
– Oui.
Il y eut un déclic.
– Allô ? Allô ? Monsieur Walkowski ? Vous m’entendez ?
– Oui, je vous entends, monsieur Legendre.
– Allô ? C’est Joseph Legendre ! – Il parlait fort,
criait presque, et Walkowski dut éloigner le combiné
de son oreille – Je vous téléphone pour vous dire que
mon garçon est là, ça y est, il est né !
– Quand ?
– A Noël, juste à minuit et demi ! On l’avait
calculé pour le premier janvier pour les cadeaux,
même que le docteur avait dit que c’était bon, et puis non !
– Comment s’est passé l’accouchement ?
– Eh ben, pas comme c’était prévu ! Ils ont été obligés de
faire… j’ai oublié comment ils appellent ça… enfin,
ils lui ont ouvert le ventre. – Il avait baissé la voix
comme s’il venait de réaliser qu’il parlait au
téléphone – Maintenant ça va, elle est remise, mais
elle peut pas rester toute seule, et je pourrai pas finir
la pergola comme j’avais dit. Et puis, j’ai pas fini
de racler le bleu que j’avais déjà mis… C’est
qu’Anne-Marie, en plus, elle fait des mauvais rêves.
Ils disent que ça peut arriver quand on a fait un
enfant, même il paraît que certaines s’embrouillent la
tête. Elle, non, sauf les rêves, mais je dois rester à la
maison. Alors, ils vont la garder jusqu’au 4 ou au 5…
Moi, je vais m’arrêter… peut-être jusqu’au 9… Et
après, c’est sûr, je vais abonder à tout faire, enfin si ça
se peut, vu qu’ils annoncent la neige. Et puis, on a le
petit maintenant, et ça fait du souci à Anne-Marie.
– La pergola peut attendre. Prenez soin de votre
épouse. Où a-t-elle accouché ?
– Ici, à Lyon, à l’hôpital de la Croix-Rousse.
– Ah bon ? A la Croix-Rousse ? Eh bien, dites-lui
que je passerai la voir un de ces jours.
– Elle est là, juste à côté, avec mon garçon. Je vais
lui dire de votre part… Bon… Eh ben, au revoir,
monsieur Walkowski !
– Au revoir, monsieur Legendre.
Il reposa le combiné.
– C’est un menuisier qui fait des travaux chez
nous. Il a eu un fils, le jour de Noël, mais il aurait
préféré qu’il naisse le premier janvier… C’est un
début de réponse à ceux qui se posent des questions
sur l’influence de la publicité et des médias.
– Il faut dire qu’ils ont mis le paquet ! Il paraît que
les maternités sont pleines. Il y a quand même des
gens simples ! dit Decarme.
– Il en fait partie. Il a quarante ans, mais il est
comme un gamin. Il est vrai qu’il n’a pas eu
beaucoup de bonnes fées autour de son berceau, sa
femme non plus. C’est leur premier enfant, un
garçon…
Il s’interrompit brusquement, le regard fixe. Les
inspecteurs l’avaient souvent vu ainsi, sollicité par
une relation inattendue entre deux éléments qu’il
s’efforçait d’identifier.
–Leur  premier enfant… un garçon… répéta-t-il.  –  Il haussa les épaules – Bon. Autre chose  à propos de la lettre ?

Ils se regardèrent et secouèrent la tête.

Après le départ des inspecteurs, Walkowski
composa le numéro du cabinet de Pauline et obtint
le répondeur. Il laissa un message puis se prépara un
café, cherchant en vain à élucider ce qui s’était
produit pendant sa conversation avec le menuisier. Il
posait la tasse sur le bureau quand le téléphone sonna.
La ligne privée.
– Pierre ?
– Oui, Pauline. Tu as un moment ?
– Ma dernière consultation est dans un quart d’heure.
– Mangeon m’a fait passer une lettre anonyme,
manuscrite, qu’il a reçue au journal. Son auteur
promet d’accomplir, je cite « un acte sanglant d’une
extrême violence
» le premier janvier, parce qu’il, ou
elle, on ne sait pas, ne supporte pas l’idée même du
troisième millénaire. Je te la faxe. Tu peux m’appeler
pour me dire tes premières impressions ? On en
reparlera ce soir, mais j’aimerais ton avis avant de
rentrer. Je dois rappeler Mangeon avant le bouclage
du journal.
– D’accord.
– Autre chose. Legendre vient de m’appeler de la
maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse. Leur fils
est né le matin de Noël, à minuit et demi. Sa femme a
dû subir une césarienne. Il dit qu’elle se remet bien.
– Décidément, les complications attirent les
complications… Tu te rappelles ce titre de film : Il
pleut toujours où c’est mouillé
?
– Une autre manière de dire qu’on ne prête qu’aux
riches… Justement, Legendre est déçu parce qu’ils
l’avaient programmé pour le premier janvier ! Tu
devines pourquoi ?
– Cette histoire de concours idiot ?
– Et ils ne sont apparemment pas les seuls à avoir
fait ce calcul. Je lui ai dit que je passerais à la
maternité. Ce que je voulais te préciser, c’est que j’ai
reçu son coup de téléphone pendant qu’on discutait de
la lettre et qu’à ce moment-là s’est produit une sorte
de flash.
– Qui indiquerait un rapport entre les deux ?
– C’est ce que je me dis.
– Je vais la lire et je te rappelle.
– Je raccroche et je te l’envoie.
– Attends, Pierre…
– Oui ?
– Si tu n’as rien d’urgent, tu devrais aller à la maternité maintenant. Ça pourrait peut-être t’aider à trouver ce que tu cherches.
– Je n’ai rien d’urgent. J’y vais et je rentre. Je te
rappellerai quand je les aurai vus. Tu devrais avoir
terminé ta consultation.
                                                *

Il faxa la lettre puis descendit prendre sa voiture.
Le vent soufflait toujours en rafales épuisantes. Il
emprunta l’avenue Vivier Merle, traversa le quartier
des Brotteaux et s’arrêta à la chocolaterie de l’avenue Franklin Roosevelt, pour acheter une boîte de palets d’or marqués de l’initiale B.

Des feuilles, des papiers volaient dans tous les sens et des
nuages de poussière obligeaient à baisser la tête.

Il traversa le Rhône sur le pont Winston Churchill avant
d’atteindre la Croix-Rousse par la montée de la Boucle.
Il fit le tour de la place dont la croix récemment
restaurée avait donné son nom à ce quartier de Lyon
célèbre pour la révolte des Canuts et alla se garer sur
le parking de l’hôpital. Une rafale lui arracha la
porte des mains et la claqua violemment. Il remonta le
col de son imperméable et se protégea les yeux de la main.

La maternité était au second étage. Il y avait
une queue devant l’ascenseur. Il emprunta l’escalier.
Il repéra sur le tableau des entrées le nom d’Anne-Marie Legendre inscrit à côté du numéro 10. Il était à quelques mètres de la chambre quand un homme en sortit. Il était habillé en clergyman et portait un crucifix en sautoir. Il avait l’air préoccupé et s’éloigna dans la direction opposée.

Walkowski le suivit machinalement du regard en ajustant le nœud
de sa cravate. Arrivant de l’autre bout du couloir, un
homme en blouse blanche, assez jeune, venait à sa
rencontre. Les deux hommes étaient sur le point de se
croiser quand celui qui portait la blouse s’arrêta
brusquement. L’autre passa en accélérant le pas. Le
premier se retourna, parut vouloir le suivre, puis reprit
sa marche, plus lentement et en tournant la tête à
plusieurs reprises.
Walkowski frappa. Il y avait du bruit dans le
couloir où un employé arrivait en poussant une
machine à balayer et il n’entendit pas de réponse. Il
frappa à nouveau un peu plus fort. Comme il
n’entendait toujours rien, il entrouvrit la porte.
Anne-Marie Legendre qui se préparait à donner le
sein au bébé avait défait son soutien-gorge. Son mari
se tenait debout à côté du lit, tenant dans ses bras
l’enfant qui criait. L’un et l’autre avaient l’air
contrarié. Il hésita.
– Entrez, monsieur Walkowski, entrez donc ! dit Legendre.
– Je peux revenir.
– Non, non, entrez ! insista Anne-Marie, rose d’émotion en recouvrant sa poitrine avec le drap.
Walkowski entra et ferma la porte. La chaleur était suffocante.
– Comment allez-vous, madame Legendre ?demanda-t-il en posant le ballotin de chocolat sur la table de nuit.
– Très bien et je suis très heureuse… Oh ! Merci ! Il fallait pas ! Vous nous gâtez !
Legendre s’était levé. Il déposa l’enfant dans les bras de sa mère avant de serrer la main du commissaire.
– Quelque chose ne va pas ? lui demanda Walkowski à mi-voix.
Legendre eut un geste en direction de la porte.
– C’est avec le curé de l’hôpital.
Anne-Marie Legendre installait son enfant contre elle. Le bébé trouva le sein et se mit à téter bruyamment. Walkowski quitta son imperméable et le posa sur le dossier du fauteuil.
– Déjà, la nuit qu’il est né, quand j’attendais dans le couloir, il disait que les prénoms qu’on voulait, ils allaient pas.
– Ah bon ? Quels prénoms ?
– Ben, Anne-Marie, c’est Léonardo, et moi, c’est
Bruce… C’est des acteurs. Lui, il dit que c’est pas des
noms chrétiens, qu’ils vont pas pour le baptême,
surtout Bruce. Et puis, le baptême, il voudrait le faire
tout de suite, ici, dans l’hôpital. Il dit que c’est mieux
au cas que le petit vient à mourir. – Il se tourna vers
sa femme dont le teint avait brusquement pâli –
C’est ce qu’il a dit, et même qu’il ira pas au
ciel s’il est pas baptisé ! Moi, je sais pas, j’y connais
rien. Aussi, il a demandé qui on voudrait comme
parrain et marraine, et nous… ben… toi, dis-le, Anne-Marie !
– Vous le savez, monsieur Walkowski, commença-t-elle d’une voix intimidée, Joseph et moi, on n’a pas de famille, personne. Alors on s’est dit que si vous et votre dame vous acceptez… Comme ça, on lui donnera vos noms… Pierre et Pauline… enfin… Paul ! L’aumônier dit que Pierre-Paul, ça irait bien…
– Surtout, ajouta précipitamment Legendre, qu’Anne-Marie, elle a toujours peur, comme je vous ai dit, même qu’elle rêve qu’elle a perdu le petit ou qu’il est mort… C’est vrai, non ? Alors, si c’est vous qui serez le parrain, ça va la rassurer, c’est sûr !
Walkowski ressentit brusquement la même impression que dans son bureau, avec la même impossibilité de la fixer.
– Ça vous oppose ? demanda-t-elle, manifestement ennuyée par l’hésitation du commissaire.
Walkowski se reprit.
– Non, pas du tout, madame Legendre, je vous
assure ! Seulement, je suis sur une affaire délicate, et
quelque chose m’est venu à l’esprit pendant que vous
me parliez… Maintenant, je dois vous dire que
Pauline et moi n’allons pas à l’église. Nous ne
sommes pas croyants. Vous devriez en parler à
l’aumônier et…
La porte s’ouvrit brusquement. Un homme assez âgé en blouse blanche avec un stéthoscope autour du coup entra dans la chambre comme s’il entrait chez lui. Il
salua d’un vague signe de tête. Il était suivi du jeune
homme que Walkowski avait aperçu un peu plus tôt
dans le couloir. Derrière eux, la surveillante du
service qui portait un dossier médical et une
infirmière qui adressa un sourire à la maman.
Walkowski et Legendre se dirigèrent vers la porte.
– Deux minutes, dit Henri Grand sans les regarder
en prenant la feuille de température accrochée au lit.
Ils firent quelques pas dans le couloir.
– C’est eux qui ont opéré Anne-Marie, indiqua
Legendre. Le vieux, c’est le chef, l’autre, le jeune,
c’est un apprenti docteur. Le vieux, il doit prendre sa
retraite, mais il veut pas. C’est une infirmière qui l’a
dit à Anne-Marie.
Les deux médecins sortaient déjà, suivis de la
surveillante. Le patron s’adressa à Legendre.
– Pas de complications, tout va bien.
Son regard effleura Walkowski. Il tourna les talons
et le trio se dirigea vers la chambre voisine.
L’enfant avait fini de téter et l’infirmière le tenait
verticalement en lui tapotant le dos.
– C’est pour son rot, expliqua Anne-Marie avec un grand sourire.
Walkowski prit congé. Il attendit d’être dans sa voiture pour appeler Pauline.
– J’ai lu la lettre, dit-elle.
– Et ?
– L’auteur, je le prends au sérieux, mais sa
menace, non. Il est au bord d’un abîme dont il est
persuadé que c’est la société qui l’a creusé pour le
faire souffrir, lui, personnellement, en confondant
relatif et absolu. Il est confronté à quelque chose
comme l’effondrement du sens. Apparemment, la
rencontre de l’absurde, et une angoisse qu’il essaie
d’évacuer par l’écriture. L’acte qu’il dit vouloir
accomplir, l’Evénement avec une majuscule, ce qu’il
appelle sa geste, je le sens comme un simple fait
d’écriture.
– Tu penses que c’est seulement de la littérature ?
– Dans le sens où écrire constitue l’acte essentiel,
oui. Une sorte d’exutoire, si tu préfères. Je ne pense
pas que ce soit l’annonce d’un passage à l’acte. Je
vois une contradiction majeure entre cette écriture,
très élaborée, savante, civilisée et l’« acte sanglant
d’une extrême violence » qui s’apparente à la
barbarie.
– La lame du couteau dans le soleil ne pourrait pas
être l’instrument d’un sacrifice purificateur ?
– Oui, mais ça ne change pas la nature du
problème. On peut écrire des horreurs sans pour
autant les accomplir.
– Les deux sont également possibles, non ?
– Bien sûr. En l’occurrence, ça ne me paraît pas être le cas.
– Tu vois un homme ou une femme ?
– Une femme.
– Tu pourrais dire pourquoi ?
Il perçut un rire au bout de la ligne.
– Une intuition… féminine !
– Hum…
– Et puis, il est fait mention de viol.
– Hum…
– Une simple intuition… Quelqu’un de très dérangé, en tout cas.
– Oui… Au fait, je sors à l’instant de la maternité. Elle se remet bien de l’opération. Ils cherchent un prénom pour le baptême, et figure-toi qu’ils ont pensé à nous comme parrain et marraine ! Ils l’appelleraient Pierre-Paul… Je leur ai dit que nous n’étions pas croyants et qu’ils devaient en parler avec l’aumônier.
– On va attendre. Dis-moi, tu as quelque chose à propos de ton flash ?
– Non, rien.
– De quoi te parlait Legendre au téléphone quand il s’est produit ?
– Du jour de la naissance de son fils, de la césarienne… Pourquoi ?
– Je remarque seulement que tu es passé sans transition de la lettre à ta visite à la maternité.
– Et ?
– J’y vois le signe qu’il y a bien un rapport entre les deux.
– Pour revenir à la lettre ; qu’est-ce qu’elle te dit d’autre sur son auteur ?
– La référence à Salomon, l’emploi du JE comme
troisième personne, l’insistance à parler de son
intégralité, tout cela semble indiquer un clivage de
personnalité, deux « moi » en opposition… L’un est
apparemment habité par Dieu qui « sait ce qu’il fait »,
ce qui peut signifier que sa croyance n’est pas remise
en cause. L’autre, il cherche à le remplir par un acte
fondateur qu’il nomme l’Evénement. Tu as remarqué
que ce n’est pas loin d’avènement, le terme religieux
employé pour désigner la venue du Messie ? Cet acte
a sans doute pour fonction de recoller les morceaux et
retrouver une unité, au moins une unité de sens… En
résumé, il a décidé de pousser à ses limites extrêmes
la perversion de l’absolu que constitue à ses yeux la
référence exclusive à Jésus. Il y a également un fond
de parano. Pour moi, je me répète, c’est l’acte
d’écriture d’un… plutôt d’une malade !
– Bon, si je te suis bien : puisque Jésus est devenu
la référence unique et absolue, il faut que… Attends !
Je pense que j’ai peut-être l’explication du flash… La
relation entre la naissance du fils Legendre le jour de
Noël
et l’acte annoncé par l’auteur de la lettre…
L’Evénement… presque l’avènement, tu as raison…
Voilà, j’y suis : l’Evénement, c’est donc la
reproduction de ce qui s’est passé lors de la naissance
de Jésus… Oui… Je pense que c’est la conclusion à
laquelle il est parvenu… Donc, quand il aura
accompli ce qu’il appelle sa geste, le relatif sera
devenu l’absolu et il aura retrouvé le sens perdu de
son existence… C’est plausible ?
– Il pense qu’il sera redevenu le un qu’il n’est plus,
oui, c’est plausible. Sans quoi il n’insisterait pas
autant sur cette unité.
– Alors, si ce qu’il annonce est la réplique de ce
qui est raconté dans la Bible à propos de la naissance
de Jésus… Tu me suis ?
– Je connais moins la Bible que toi, mais il me semble que je vois.

–Alors, ou bien l’écriture constitue l’acte, et on a affaire à ta malade, disons inoffensive… ou bien l’acte annoncé doit être accompli et va l’être… et là… c’est terrifiant !
– Au point d’en être totalement irréel ! Je suis
convaincue que c’est un fantasme, Pierre !
– Mais pourquoi a-t-il… ou a-t-elle envoyé la lettre au journal ?
– Pour donner l’apparence de la réalité à l’acte. Le
lecteur qu’il ou elle a choisi est le rédacteur en chef
d’un journal qui diffuse à des dizaines de milliers
d’exemplaires et représente autant de lecteurs
possibles ! Il joue le rôle du témoin indispensable.
– Ce qui explique le libellé de l’enveloppe et le
post-scriptum… Tu penses que Mangeon devrait
accepter la demande de l’accusé de réception ?
– Si on prend en compte l’apaisement de l’auteur
de la lettre, oui, ce serait bien.
– Je souhaite que tu ne te trompes pas.
– De toute façon, qu’est-ce que tu peux faire ?
– Je ne sais pas encore. J’appelle Castelin et je rentre. Et toi ?
– J’ai quelques papiers à remplir. Je serai à la
maison dans une heure. A tout à l’heure.
– A tout à l’heure.
Il coupa la communication et garda l’appareil à la
main, le regardant comme s’il allait en sortir la
confirmation de ce qu’il venait de découvrir. Il finit
par le glisser dans sa poche.
Le flash, c’était la coïncidence entre la naissance
du fils Legendre et celle de Jésus. La logique de
l’auteur de la lettre était tout simplement
hallucinante : puisque Jésus devenait la référence
absolue avec le troisième millénaire, il fallait rejouer
le scénario imaginé dans la Bible : « L’acte sanglant
d’une extrême violence
» qu’il ou elle disait vouloir
commettre le premier janvier était donc la réplique du
« massacre des saints innocents » ordonné par Hérode
pour tenter de se débarrasser de Jésus qu’il
considérait comme un danger pour son pouvoir.
L’Evénement annoncé serait donc un massacre d’enfants…
Il appela Mangeon.

Il ne lui dit rien de la conclusion à laquelle il était parvenu, seulement qu’il estimait utile de signaler qu’il avait bien reçu la lettre.

Le journaliste indiqua que la conférence de rédaction
partageait ce point de vue.
Il appela enfin le bureau du procureur.

Castelin assistait à une réunion et sa secrétaire lui demanderait
de le rappeler chez lui, plus tard dans la soirée.

L’affaire Rambla

Jean-Baptiste Rambla est, pour la seconde fois, jugé pour meurtre d’une jeune femme. Il ne la connaissait pas. Il est entré chez elle et l’a égorgée. La première fois, c’était en 2008 pour l’assassinat, également d’une femme commis quatre ans plus tôt. Il avait été condamné à 18 ans de prison.

Il est le frère de Maria-Dolorès enlevée et tuée en 1974.

Il avait six ans.

Il a vu le ravisseur qui lui a parlé et il a vu sa voiture.

Devant les policiers, il n’a reconnu ni Christian Ranucci qui était suspecté, ni sa voiture.

C. Ranucci a pourtant été condamné à mort et exécuté en1976.

Ce que l’enfant a dit par cette négation (= cet homme n’est pas celui qui a enlevé et tué ma sœur) a été nié.

En d’autres termes, en condamnant et en exécutant C. Ranucci, on a dit à l’enfant : si on t’avait écouté, le meurtrier de ta sœur serait resté impuni. Ou encore : tu as menti.

La haine du père – dont la violence a trouvé un écho et un refuge au FN – et celle du fils manifestée contre ceux qui, après l’exécution, ont tenté de montrer que C. Ranucci n’était peut-être pas le coupable (Gilles Perrault et Le pull-over rouge, notamment), pourrait s’expliquer par cette double  négation.

Et si le père  n’avait pas été absolument certain que celui qui a été guillotiné était vraiment le coupable ?

Et le fils, qui sait, lui, que fait-il de ce double non, le sien et celui qui le nie   ? 

Et si l’un et l’autre n’avaient pas pu supporter que d’autres  le signifient à leur place ?

Est-ce que l’objet de leur haine n’a pas été (le père est mort) et n’est pas  confondu avec  « eux-mêmes » ? 

Mais comment vivre avec la haine de soi ?

Ou plutôt, comment ne pas vivre ?

Conte de Noël (2)

                                     II
Vendredi 24 décembre 1999 – 23 heures 20 –
Hôpital de la Croix-Rousse – Lyon.

Joseph Legendre allait et venait dans le couloir,
embarrassé de son mètre quatre-vingt-dix et de ses
quatre-vingt-dix-huit kilos. Il jeta un coup d’œil à
l’horloge du couloir. Il y avait bientôt une heure
qu’Anne-Marie était dans la salle d’opération.
Dès leur arrivée, trois heures plus tôt, un
brancardier l’avait fait asseoir dans un fauteuil roulant
et aussitôt emmenée dans une salle d’examen. Elle y
était entrée seule après un regard angoissé à son mari.
Legendre était resté à la porte.

Au début de la grossesse, lors des premières séances de préparation à
l’accouchement, il avait écouté les explications, suivi
les dessins au tableau, aidé sa femme à faire les
exercices de respiration, mais quand on leur avait
projeté le film d’une naissance, il avait tourné de l’œil
et on avait dû le sortir sur une civière, non sans peine.

Anne-Marie était dans la salle d’examen depuis une dizaine de minutes quand une femme en blanc, un peu forte, était sortie et s’était approchée. Il l’avait prise pour un médecin à cause du stéthoscope autour du cou, mais
elle avait dit qu’elle était sage-femme, que l’enfant se
présentait mal et que le chirurgien avait été appelé
pour pratiquer une césarienne. Devant son air
d’incompréhension, elle lui avait lentement expliqué en
choisissant ses mots. Elle avait ajouté que c’était une
opération courante, sans gravité. Il avait écouté sans
rien dire. Elle était repartie, et il était resté là, debout,
appuyé contre le mur près de la porte, la tête
bousculée par les images sanglantes du ventre ouvert
de sa femme.
Il était finalement allé s’asseoir dans la salle
d’attente et avait pris sur la table un magazine dont la
couverture avait disparu. En tournant les pages
froissées, il avait vu défiler des lits de bébés,des chauffe-biberons, des vêtements pour femmes enceintes.

Et puis, il était tombé sur la publicité.

Une page entière. La même que celle qu’il
avait découpée dans le journal et punaisée sur le mur
de la chambre à côté du lit.

Chaque soir avant de se coucher, il la lisait et la relisait.
Y étaient énumérés les cadeaux qu’offraient au
premier petit Français du troisième millénaire de
grandes marques commerciales associées pour
l’occasion : des meubles de la chambre, au voyage à
Disneyland pour les quatre ans, en passant par les
dragées du baptême, un reportage dans Paris-Match et
une année de couches-culottes et de talc peau-douce, la
liste était longue. Il pouvait la réciter par cœur.

Il avait reposé le magazine et s’était remis à
arpenter le couloir, s’arrêtant devant les baies vitrées
pour regarder la nuit, les mains dans les poches de
son pantalon de velours noir à grosses côtes,
s’asseyant sur une chaise qui traînait, se relevant
aussitôt pour reprendre sa déambulation.

Il avait déjà bu deux cafés noirs serrés. Il s’approcha une
troisième fois de la machine automatique et se décida
pour un cappuccino avec double dose de sucre.
Il s’adossa au mur, dans la pénombre, les yeux
fixés sur la porte qui donnait accès au bloc opératoire.
Anne-Marie était passée, allongée sur un chariot,
les deux mains posées sur son ventre énorme,
haletante, les cheveux collés par la transpiration et le
visage ruisselant. Méconnaissable, à faire peur.
Le service était désert. Quelques instants plus tôt,
une infirmière en sarrau vert était sortie du bloc. Elle
lui avait jeté en passant un coup d’œil par-dessus son
masque sans rien lui dire et s’était dirigée vers une
porte rouge. Une plaque portait l’inscription
« Réservé au personnel ». Elle avait composé un
code. Il avait entraperçu une armoire vitrée. Quand
elle était repassée, il n’avait pas osé lui parler.
Depuis, personne.
Il avala une gorgée.

La première contraction s’était produite à dix-neuf
heures, au moment où ils se mettaient à table. Elle lui
avait tout de suite demandé de l’emmener à l’hôpital :
ils étaient loin, il fallait presque une heure de route,
elle avait peur d’arriver trop tard. Il avait essayé de la
calmer en lui rappelant qu’ils avaient fait leur fils
exprès le premier avril, que le médecin avait assuré
que l’accouchement serait pour la fin de l’année. Lui,il était sûr qu’il naîtrait le premier janvier, qu’il serait le premier du millénaire et qu’il gagnerait tous les cadeaux.
Comme elle ne se décidait pas à servir, il avait
versé la soupe dans les bols, ajouté le fromage fort et
coupé le pain. Et il s’était mis à manger, comme tous les
soirs, à grandes cuillerées bruyantes. Elle avait goûté
le mélange du bout des lèvres, le regard fixe, ne
cessant de se tortiller sur sa chaise. Son bol fini,
il s’était appliqué à découper le saucisson en
faisant semblant de ne rien remarquer. La seconde
contraction, plus forte, avait mis Anne-Marie au bord
de la panique. Il avait voulu recommencer son
explication, mais elle s’était mise à pleurer. Alors, il
avait fermé son Opinel, vidé son verre et s’était dirigé
vers le téléphone posé sur un coin du buffet.

Il  n’aimait pas cet appareil. Il s’y était repris à deux fois
pour taper de son gros doigt les dix chiffres qu’elle
avait écrits sur le carnet. A l’autre bout, une voix de
femme lui avait posé des questions, il avait répondu
comme il avait pu en parlant fort à cause de la
distance, et elle lui avait conseillé de venir. Il avait
raccroché et dit à Anne-Marie de mettre son manteau.
Les mains sur le ventre, elle avait couru jusqu’à  la salle de bains récupérer sa trousse de toilette pour la mettre dans la valise qu’elle faisait et refaisait tous les jours depuis
trois semaines. Il avait enfilé sa canadienne et ils
étaient partis en laissant tout sur la table.
Sur la petite route cabossée, il s’était tu à cause du
bruit de l’outillage entreposé à l’arrière de la
camionnette, mais une fois sur la nationale, il s’était
mis à ruminer sa malchance à voix haute, les yeux rivés sur le
faisceau des phares, serrant le volant comme s’il
voulait le briser.  Assise sur le bord du siège, les mains plaquées sur les reins, elle l’avait supplié de se taire et d’aller plus vite.

Un reflet de lumière bleue attira son attention : en
contrebas, une ambulance venait de s’arrêter devant
l’entrée des urgences. Des infirmiers se précipitaient,
poussant un chariot surmonté d’une potence où se balançait un bocal.
Brusquement, il sentit une main sur son bras.
– Monsieur Legendre ?
Il se retourna d’un coup. Un peu de café s’échappa
du gobelet.
L’homme qui l’interpellait avait un visage
rougeaud éclairé d’un large sourire. Légèrement en
retrait, se tenait un autre homme à l’air sévère et
froid, vêtu d’un costume sombre. Legendre saisit
machinalement la main que tendait le premier et
l’engloutit dans la sienne ; elle était courte, épaisse, et
il eut l’impression de serrer un morceau de
caoutchouc mou. En même temps, son regard fut
accroché par le reflet d’une petite croix métallique
épinglée sur le revers de la veste. L’autre, plus grand,
maigre, portait autour du cou un crucifix accroché à
une chaîne comme un collier de femme. Un col blanc
rigide dépassait de son pull-over noir. Lui aussi
souriait, mais ce n’était pas le même sourire et son
regard était froid.
– C’est moi, oui,  répondit-il d’une voix inquiète.
– Jacques Fournery, se présenta le premier en
dégageant sa main. Je suis l’aumônier de l’hôpital. Et
voici le père Armand Champin qui va me remplacer.
Je prends ma retraite, c’est mon dernier jour ici.
Legendre les dévisageait.
– Ça s’est mal passé ? C’est pour ça que vous êtes là ?
L’aumônier accentua son sourire.
– Non, non, rassurez-vous ! L’infirmière que j’ai
eue au téléphone m’a seulement prévenu que vous
vous faisiez du souci pour votre femme. Une
césarienne, c’est bien ça ? On est venu parler un
moment avec vous.
Legendre respira un grand coup.
– Ah bon ! Vous m’avez fait peur ! – Il fronça
brusquement les sourcils – D’habitude, vous restez si tard
que ça ?
Les deux prêtres échangèrent un regard surpris.
– Mais c’est Noël ! s’exclama Champin.
– Nous allons célébrer la messe de minuit dans la chapelle.
– La messe… Ah, oui, j’avais oublié, bredouilla Legendre.
Fournery posa sa main sur son bras.
– Vous êtes perturbé, c’est normal.
Legendre hochait la tête.
– Ils disent qu’il est pas mis comme il faut. Et puis, il arrive trop tôt !
– C’est un prématuré ?
– Non, c’est qu’on l’avait fait pour le premier janvier ! Vous savez bien tout ce qu’il va gagner celui qui sera le premier Français du millénaire ! Ils en parlent tous les jours à la télé !

Et il énuméra une liste hétéroclite qu’il conclut par un haussement
d’épaules.

– Mais nous, on n’a pas de chance ! Surtout qu’on avait tout bien calculé !
– Bien sûr, je comprends, acquiesça Fournery  en
jetant un coup d’œil inquiet à son collègue. Mais
dites-moi, monsieur Legendre, j’espère que vous allez
quand même bien l’accueillir, cet enfant ?
– Ben, oui, c’est sûr !
– C’est votre premier, m’a dit l’infirmière.
Legendre se redressa.
– Quand ma femme elle a eu… vous savez, pour voir dans le ventre…
– Une échographie.
– Oui, eh ben, ils ont vu que c’est un garçon !
Champin fit un pas, levant un index doctoral.
– C’est un ange envoyé dans votre foyer, monsieur Legendre ! Songez qu’il va naître le même jour que Notre Seigneur Jésus ! Vous rendez-vous compte de la grâce accordée à votre famille ? Le même jour que le fils de Dieu ! A côté de ce présent divin, que valent ces misérables babioles, ces simulacres de vaine
richesse ? Ressaisissez-vous, Monsieur Legendre !
Offrez votre fils au Père qui s’incarne en prenant
notre misérable condition pour racheter nos péchés et
nous offrir la vie éternelle !

Legendre écoutait, le front plissé, le regard allant
du doigt agité de l’un aux signes apaisants de l’autre.
Il finit par avaler d’un coup le reste de café qui avait
refroidi, puis écrasa le gobelet dans sa main en
désignant d’un geste brusque l’entrée du bloc opératoire.
– Qu’est-ce qu’ils fabriquent là-dedans ? Elle y est
au moins depuis une heure !
– Vous savez, dit très vite Fournery d’une voix
douce et rassurante, il n’y a rien d’alarmant. Ils
attendent d’être sûrs avant d’opérer.
– Ah bon ?
– Mais oui ! Parfois ça peut être assez long et…
– Dites, monsieur Legendre, coupa Champin, quel
prénom avez-vous choisi ?
Legendre jeta le gobelet dans la poubelle et
enfonça les mains dans ses poches en se balançant d’un pied sur l’autre.
– On est pas d’accord, lâcha-t-il. Anne-Marie, c’est
Léonardo, moi c’est Bruce.
– Bruce ? Léonardo ? répéta Champin, le regard dur.
Avec un rire forcé, Fournery tapota le bras du menuisier tout en adressant un œil réprobateur à son collègue.
– Voyons, père, tout le monde ne peut pas s’appeler Pierre, Paul ou Jacques, n’est-ce pas ? Tenez, enchaîna-t-il aussitôt pour empêcher une nouvelle invective, nous allons prier pour vous pour que tout se passe bien. On vous verra peut-être à la
messe, demain matin ? Elle est à neuf heures trente.
Legendre hochait la tête.
– On y va pour les fêtes, Anne-Marie et moi. Mais
demain, avec tout ça, je sais pas.
– Bien sûr ! conclut Fournery en regardant sa
montre. Bon, il est temps de nous rendre à la chapelle.
A bientôt, monsieur Legendre, et n’ayez pas
d’inquiétude, vous verrez, tout ira bien ! Vous venez, père ?
Les deux hommes s’éloignèrent dans le couloir et
Legendre retourna vers la machine à café.
                                            *
Vendredi 24 décembre 1999 – 23 heures 30 –
La Dombes.
Ils s’étaient installés au salon. Paul-Stephan et
Judith avaient choisi le canapé pour se tenir la main,
les trois autres occupaient les fauteuils. Tout en
suivant la conversation, Walkowski remuait dans un
coin de sa tête les questions que lui posait la lettre
écrite par cette femme avant de se suicider.
La conversation portait sur les travaux
d’aménagement de la maison. La construction de la pergola sur laquelle devait courir une vigne était pratiquement achevée.
– Finalement, quelle couleur vous avez choisie ? demanda Paul-Stephan.
– Un ocre, assez doux, répondit Pauline. Legendre voulait du bleu.
– Legendre ?
– Le menuisier, indiqua Walkowski.
– Je préfère aussi l’ocre, dit Judith.
– Il a fallu discuter, ajouta Pauline. Il était absolument convaincu qu’il fallait du bleu, à cause de l’étang.
– Il avait même commencé à peindre et on a dû lui
expliquer qu’on n’était pas au bord de la mer. Cela
dit, il est compétent et sérieux. Il a déjà changé les
huisseries et il a fait du bon travail.
– Il a eu un itinéraire difficile. Sa mère a accouché
sous X, et il n’a jamais su qui étaient ses parents. Sa
femme n’a pas été très gâtée, elle non plus ; elle a été
enlevée à ses parents à deux ans et placée dans une
famille d’accueil.
– Ils ont acheté une vieille ferme avec une grande
remise où il a aménagé un atelier. Il a eu du mal au
début, à cause des histoires qu’on raconte sur leurs
parents. Des gens bien intentionnés ont même essayé
de nous dissuader de faire appel à lui pour les
travaux !
– Les mauvaises langues, soupira Arnaud-Jan,
c’est comme les herbes du jardin, il n’y a pas besoin
de les arroser, elles poussent toutes seules !
– Avec la différence qu’on peut arracher l’herbe,
dit Paul-Stefan.
– C’est vrai… Quand même, c’est curieux ce
besoin de raconter des histoires sur les gens ! Et puis,
pourquoi les enfants seraient-ils responsables des
bêtises de leurs parents ? Vous, par exemple… Oh,
mais j’oubliais, c’est Noël ! Paix aux hommes de
bonne volonté ! Aux femmes aussi !
Judith éclata de rire.
– A propos d’enfant, est-ce que sa femme ne doit
accoucher ces jours-ci ? demanda Walkowski à Pauline.
– Oui. C’est leur premier et il m’a dit que c’était
un garçon.
– Et lorsque l’enfant paraît, enchaîna Arnaud-Jan
sur un ton déclamatoire, non seulement le cercle de
famille applaudit, mais les angles s’arrondissent, les
esprits s’ouvrent et les pesanteurs s’allègent ! – Il prit
un air inspiré – Un jour, le charpentier appréciera
votre ocre !
– Appréciera votre ocre ! s’exclama Jan-Stefan. Il
me semble entendre Hugo se retourner dans sa tombe.
– La jalousie, sans doute.
– Pour la pesanteur, il est assez impressionnant, reprit
Walkowski. Plus d’un mètre quatre-vingts et près de
cent kilos ! Il manie les poutres comme des
allumettes, mais pour le reste, c’est un éléphant dans
un magasin de porcelaine.
– Malgré les apparences, c’est quelqu’un de fragile, ajouta Pauline.
Un violent coup de vent leur fit lever la tête.
– Ah ! On dirait que la tempête pointe le bout du nez, déclara Arnaud-Jan en se levant. Je propose de faire un sort au dessert pendant que le toit est encore
là. Tout le monde est d’accord ? – Il vint donner une
tape amicale sur l’épaule de son frère – Tu m’aides ?
– Je viens aussi, dit Judith.
Pauline rapprocha son fauteuil.
– Tu as l’air préoccupé, Pierre.
Il parla de la lettre.
– J’aurais peut-être mieux fait de la laisser au bureau.
Elle posa sa main sur la sienne.
– Tu l’as apportée.
Les jeunes gens revenaient de la cuisine avec les
assiettes et le dessert glacé accompagné de petits
gâteaux au miel et aux amandes confectionnés par la
mère de Judith.
Il était minuit quand ils se souhaitèrent une bonne
nuit.
                                               *
Dans leur chambre, il lui donna à lire la photocopie.
Les rafales se succédaient, de plus en plus fortes et
rapprochées.
Sous le toit, le bruit était éprouvant. Walkowski ne
pouvait s’empêcher de scruter le plafond, même s’il
savait qu’il n’avait aucune raison d’être inquiet. Les
tuiles faîtières étaient maçonnées, elles avaient été
suivies par Legendre au moment où il avait installé la
pergola et celles de la toiture étaient calées sur des
plaques de Fibrociment.
Pauline, assise sur le lit, tourna vers lui un visage
songeur.
– On peut déplorer le tour commercial qu’a pris
Noël, mais souillure qu’elle souligne fortement n’est
pas un terme adéquat. Il renvoie à autre chose.
– Un événement qu’elle a vécu comme une
souillure ?
– Ou dont on l’a convaincue qu’il en était une.

                                  III
Samedi 25 décembre 1999 – Minuit trente –
Hôpital de la Croix-Rousse.
Le professeur Henri Grand venait de pratiquer l’incision abdominale.
– Ecarteurs, demanda-t-il.
Il se débarrassa du scalpel, et sentit la dureté du
métal de l’instrument chirurgical qu’on lui plaquait
avec fermeté dans la paume de la main. Du sang avait
giclé, vite absorbé par les compresses. Le nouvel
interne, qu’il surveillait du coin de l’œil, était
efficace. Quand l’ouverture fut suffisante et
solidement maintenue par les écarteurs, il parvint
jusqu’à l’enfant dont il découvrit la tête, lui ouvrit la
bouche où il introduisit le pouce et, après avoir passé
son index sous le menton, le tira doucement vers lui,
par des mouvements oscillants successifs de flexion
et d’extension. En même temps, il fit un signe à
l’interne qui exerça une légère pression utérine, et
l’enfant vint sans difficulté, glissant entre les parois
du ventre ouvert de sa mère. Il avait le cordon autour
du cou et le visage légèrement violacé, mais il cria à
la première sollicitation. Une infirmière l’emporta
pour sa première toilette.
– Pinces en cœur, quatre !
On lui tendit successivement les quatre pinces.
– Injection !
L’infirmière qui était à ses côtés saisit une seringue
préparée et fit à la parturiente une intramusculaire de
méthylergométrine.
– Sutures en redingote, indiqua Grand à l’interne.
Il observa attentivement la réalisation de ce point
particulier, puis enleva les écarteurs.
– Tu mettras les agrafes, ajouta-t-il en se reculant
pour laisser la place.
Au chevet d’Anne-Marie Legendre, l’anesthésiste,
l’œil sur les cadrans de contrôle, commença la
procédure de réveil.
Quelques minutes plus tard, l’interne vint se
changer dans le vestiaire. Grand finissait de
s’habiller. Il attendit qu’il se soit défait de ses gants et
qu’il ait ôté son bonnet et son masque.
– Alors, Malhuc, cette première césarienne ?
Jean-Marc Malhuc s’enduisait les mains de
produit désinfectant.
– Ça va, se contenta-t-il de répondre.
Depuis son arrivée dans le service, quinze jours
plus tôt, Grand avait été frappé par son laconisme et
sa timidité, surtout à l’égard des infirmières. De quel
œil pouvait-il bien regarder les figures au réalisme cru
dessinées par les internes sur les murs de la salle de
garde ? Un introverti, se dit-il en prenant son
pardessus. Ou un homo.
– Tu es de garde aujourd’hui ?

– Oui.
– Tu as de la famille à Lyon ?
– Non.
Grand n’insista pas.
– Je vais dire un mot au papa et je rentre.
Malhuc, qui se rinçait, bredouilla quelque chose
d’inintelligible.
                                        *
Legendre s’était assoupi dans un fauteuil de la
salle d’attente. Il sursauta violemment quand il se
sentit secoué par le bras. Il vit, penchée sur lui, une
figure d’homme entourée de cheveux blancs.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il d’une voix
forte en dégageant son bras et en se redressant.
– Du calme, monsieur Legendre, du calme… Je
suis le docteur Grand. Je viens d’opérer votre épouse.
Tout s’est passé normalement. Elle va bien et votre
fils aussi. On va les garder quelques jours. La
surveillante vous expliquera tout ça. Vous pourrez les
voir dans un moment, quand elle sera réveillée.
– Ah bon ? balbutia-t-il, hébété.
Le médecin lui donna une tape sur l’épaule et s’éloigna.
Legendre le suivit machinalement du regard, et
comme il sentait des larmes lui venir aux yeux, tourna
son fauteuil face au mur pour ne pas être vu en train
de pleurer.
                                                   *
1 heure – Chapelle de l’hôpital
Fournery quittait son aube dans la petite sacristie.
– Sans vouloir polémiquer, père, je trouve que
votre homélie a été bien sévère, pour une veillée de Noël !
Champin, piqué au vif, réagit vivement.
– Sévère ? Mais vous avez vu l’inertie de l’assistance ? Et quelle assistance ! Une demi-douzaine d’apathiques !
– Je vous avais dit que je n’étais pas d’accord pour
célébrer la messe à minuit ! C’est beaucoup trop tard !
– Il eut un mouvement des épaules, comme pour se
libérer d’un poids – Après tout, c’est vous qui êtes
l’aumônier maintenant. Mais n’en demandez pas
trop !
– Je n’ai pas l’impression de trop en demander,
répondit Champin en baisant l’étole qu’il venait de
quitter et en faisant une longue génuflexion
accompagnée d’un ample signe de croix.
Non seulement tu en demandes trop, mais tu en
fais trop, se dit Fournery en suspendant son aube dans le
placard.
– Noël est la fête fondatrice, continuait Champin,
elle est au cœur de notre foi : Dieu fait homme, sorti
du ventre de sa mère, comme n’importe lequel d’entre
nous, le « fruit de ses entrailles » !
Fournery dont le père avait été charcutier détestait
cette expression.
– Vous avez beaucoup insisté là-dessus dans votre
homélie…
– Parce que vous pensez que l’Incarnation est un
simple détail ? Le monde oublie ce mystère divin
comme il oublie tout le reste ! Au contraire de vous,
je suis convaincu qu’il faut renouer avec les saintes
traditions, les faire revivre pour lutter contre le
matérialisme athée ! Si cela n’avait tenu qu’à moi,
j’aurais célébré les trois messes rituelles.
– En latin, peut-être ? laissa échapper Fournery.
Champin lui jeta un regard glacial.
– A force de reculer, par calcul ou par lâcheté,
nous renions nos valeurs, et il ne faut pas nous
étonner si les fidèles désertent nos églises ! Vous avez
vu cet homme, tout à l’heure, dans le couloir : sa
femme et lui n’assistent à la messe que pour les fêtes,
et il nous le dit benoîtement, comme ça, à nous, des
prêtres, des hommes de Dieu, sans la moindre gêne,
comme si c’était absolument normal ! Et, pour ce qui
est de son enfant, vous avez entendu : ils l’ont fait
pour gagner un voyage à Disneyland et avoir leur
photo dans Paris-Match ! Quant aux prénoms qu’ils
sont allés chercher… Je préfère ne rien dire !
Il continua de ranger les vêtements sacerdotaux
avec des gestes nerveux. Fournery avait fermé à clef
la petite armoire où étaient conservées les hosties. Il
se tourna vers son collègue.
– Eh bien, je ne suis pas d’accord avec vous !
L’autre le toisa.
– Non ? Et en quoi ? Vous pouvez me l’expliquer ?
Fournery dut prendre sur lui pour garder son calme.
– Qu’ils aient fait des calculs pour que leur enfant
naisse le premier janvier, c’est vrai, je vous l’accorde.
Mais ce qu’en toute charité chrétienne vous n’avez
pas le droit de faire, c’est de les réduire à ce simple
calcul. Et puis, cet homme, nous l’avons rencontré
dans des circonstances difficiles… Attendez que son
fils soit né, et vous verrez s’il tient le même discours !
Moi, je suis persuadé du contraire !
Champin ferma la porte de la penderie avec un
haussement d’épaules.
– Je reconnais bien là, excusez-moi de vous le dire,
votre naïveté ou votre optimisme béat.
– Je crains que nous n’ayons pas exactement la
même foi, soupira tristement Fournery. – Il consulta
sa montre – Vous venez avec moi ?
L’archevêché avait convié les prêtres à une collation.
– Non. Je rentre. J’ai mon homélie de demain à terminer.
Il va encore nous pondre un psychodrame, se dit
Fournery qui tenta de détendre l’atmosphère en changeant de sujet.
– Comment ça se passe à Saint-Irénée ? Vous
savez que je vais m’y installer ?
Champin  logeait dans ce séminaire depuis son arrivée dans le
diocèse de Lyon, deux ans auparavant. Il secoua la tête.
– Je l’ignorais. De toute façon, avec la crise des
vocations que nous traversons, ce ne sont pas les
places qui manquent !
Fournery ne pensait pas qu’il s’agissait d’une
simple crise, mais il jugea préférable d’ignorer.
– Bon, eh bien, à demain… ou plutôt à tout à
l’heure ! Vous vous rappelez que la messe est à neuf
heures et demie ?
Champin prit un ton pincé.
– Evidemment !
Fournery enfilait son pardessus.
– Avec ce vent, j’espère ne pas m’envoler… Soyez
prudent !
                                          *
1 heure 20. Hôpital de la Croix-Rousse.
Allons, monsieur Legendre, murmura
l’infirmière en se penchant par-dessus son épaule, il
faut rentrer maintenant. Vous voyez que tout va bien !
Legendre ne parvenait pas à quitter des yeux le
petit lit où dormait son fils, à côté de celui de sa
maman. Après être sortie de l’anesthésie, Anne-Marie
avait longuement serré son bébé dans ses bras avant
de se résigner à le laisser coucher. Elle s’était
endormie, apaisée, le visage détendu.
– Quand même, c’est mon garçon ! ne cessait-il de
répéter.
Les larmes lui vinrent à nouveau.
– Je suis trop bête, bougonna-t-il entre deux reniflements.
L’infirmière l’accompagna dans le couloir.
– Mais non, monsieur Legendre, lui dit-elle en lui
tapotant le bras, non, vous n’êtes pas bête du tout…
C’est votre premier, souvent ça remue, et pas
seulement les mamans, croyez-moi ! Bon,
maintenant, allez ouste, au dodo ! Vous avez grand
besoin de vous reposer. Où habitez-vous ?
– Dans la Dombes.
– Ça va aller ?
– Avec tout le café que j’ai bu, j’ai pas de sommeil.
– Bon. Je ne veux pas vous revoir avant quatorze
heures, au plus tôt ! C’est promis ? Faites attention, il
y a un vent à décorner les bœufs !
Il hocha la tête en marmonnant des paroles où il
était question du premier janvier et de Disneyland.
Elle le regarda partir en soupirant et retourna dans
le bureau des infirmières.
Il dut se courber pour rejoindre sa camionnette et
la portière faillit lui être arrachée des mains. Il
s’apprêtait à enclencher la marche arrière quand il
remarqua, deux places plus loin sur sa gauche, un
véhicule qui commençait à reculer. Il attendit la fin de
la manœuvre et reconnut, brièvement éclairé par un
lampadaire, le profil du nouvel aumônier.
Sur la nationale puis la départementale, désertes à
cette heure, il dut faire appel à toute son énergie pour
résister au sommeil. Dans une ligne droite, une rafale plus puissante que les autres lui fit faire une embardée qui l’amena près
du fossé.

La petite route de la forêt d’où partait le
chemin qui conduisait à sa maison était jonchée de
branchages qui l’obligèrent à slalomer. Il dut s’arrêter
pour enlever une grosse branche arrachée à un chêne.
Il était plus de trois heures quand il arriva chez lui.
Le courant était coupé. Il promena le faisceau de la
torche électrique sur la table encombrée et se versa un
verre de vin qu’il avala d’un coup. Lorsqu’il posa le
pied sur la première marche, la fatigue lui tomba
dessus comme une masse et il monta à l’étage avec la
sensation d’avoir une tonne sur le dos.

Il se jeta sur le lit sans se déshabiller.