Dialogue sur le populisme

« Le populisme n’est que le symptôme de notre malaise démocratique »

Dans un entretien au « Monde », l’experte associée à la Fondation Jean-Jaurès analyse les causes et les symptômes du malaise démocratique français. (A la Une – Le Monde du 15.02.2021)

Extrait « De nombreux observateurs – notamment internationaux – sonnent l’alerte et nous feignons de ne pas entendre : la France n’est plus la démocratie exemplaire qu’elle prétend être. Pourtant, nous avons connu les « gilets jaunes ». Les études d’opinion placent Marine Le Pen aux portes du pouvoir… Que faut-il de plus pour se rendre compte que notre démocratie va mal ? Il faut ouvrir les yeux : nous sommes arrivés, je le crois, à un point de rupture. (…) Je dis simplement que le populisme n’est que le symptôme de notre malaise démocratique. Il résulte d’une recherche d’alternatives réelles, que le « système » ne semble plus être capable d’offrir. Si voter à gauche ou voter à droite aboutit au même résultat, alors il faut bien chercher ailleurs… »

Ma contribution :

Malaise de quoi ? Personne ne supporterait un éternel recommencement non choisi. La vie physique et intellectuelle témoigne de la nécessité de la dialectique. Si la contradiction est le moteur de l’existence, depuis 30 ans, il n’y a plus d’hypothèses de rechange du capitalisme. Droite et gauche ont été l’expression d’une dialectique construite sur la forte ambivalence du socialisme/communisme depuis Platon.

Aujourd’hui, nous sommes bloqués, tétanisés, devant une horizontalité infinie qui évoque celle de la mort. Si le discours politique et l’élection qui le prolonge perdent leur sens c’est qu’ils en sont le signe. Le populisme remplace le peuple.

De deux choses, l’une : soit la catastrophe capitaliste (économie, climat, pandémies) est inévitable et ce sera le sauve-qui-peut, soit il est possible de modifier l’équation du capitalisme « être = avoir plus ». Donc reconsidérer notre rapport à la mort et les stratégies exorcistes de contournement (accumulation<>production/consommation).

Une réponse : 

« Peut être faudrait considérer l’hypothèse inverse, à savoir que le capitalisme n’est pas la cause de cet recherche de « l’avoir plus » , mais sa conséquence. Autrement dit que l’hypothèse d’un « renversement » du capitalisme n’abolirait en rien cette recherche. Le capitalisme risque fort de trouver dans la crise climatique l’occasion de se renouveler- ce qu’il a toujours fait- , et de rencontrer la résistance de tous ceux qui ne voudront pas – à tort ou à raison- voir leur mode de vie changer : on en a vu les prémices dans les manifestations de Gilets jaunes et en général des populismes. »

Ma réponse :

Je veux dire que le capitalisme est l’expression (socioéconomique, depuis le 18ème siècle) de cette équation intrinsèque de l’être humain qui s’explique par le rapport inadéquat que nous (individus et sociétés) construisons avec la mort. La conscience spécifique (différente des autres espèces) que nous en avons (discours biologique + pensée obligée) nous conduit à investir dans l’objet, en tant que substitut : nous lui conférons une valeur d’immortalité (or, diamants + accumulation = collections de tous ordres). Modifier l’équation  suppose qu’on fasse de la mort un objet de savoir (donc d’enseignement) et non plus de croire (au paradis sur terre ou dans l’au-delà), ce qui, à terme, peut dissocier « être » de « avoir plus » (objet + pouvoir). Si je n’ai plus besoin d’avoir plus pour être, je peux modifier le rapport production/consommation, le rapport à l’environnement etc.  Sinon, quoi, à part colmater les brèches par des réformes analogues à l’emplâtre sur la jambe de bois ?

Une autre réponse (du même contributeur que dans les articles précédents) :

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement « , vous connaissez certainement. Ce qui concerne le savoir de la mort c’est comment rendre hommage au mort et oublier le moment qu’il a dû affronter seul .Devenir néant ne peut qu’être l’objet d’un recul au niveau individuel et, au niveau collectif, une civilisation qui envisage sa mort est déjà perdue. Les avertissements philosophiques quant au champ des désirs semblent bien plus prometteurs : ils n’aboliront pas bien sûr, intelligemment disposés dans des dispositifs sociaux ils limiteront mais la vraie limite pour garantir le monde c’est que nous soyons bien moins nombreux .Basique et triste je sais. »

Ma réponse :

Que se passe-t-il si vous décidez de considérer votre discours (Montaigne le contesterait) comme le produit du déni ? Vous avez raison : du point de vue du sujet sa mort est, relativement au savoir, un « rien ». De même en est-il pour sa conception, sa gestation et sa naissance qui, pourtant, sont considérées comme objets de savoir et enseignées. Pourquoi n’en est-il pas de même pour la mort « telle qu’elle est » (le cadavre) ? Si donc vous considérez votre discours comme je vous le suggère, vous niez le déni, ce qui vous conduit à rejoindre Montaigne (pour faire court) et à considérer que la civilisation se perd non pas en n’envisageant pas (que voulez-vous dire exactement par « envisager » ?) sa mort (cf. les crimes commis au nom du « croire » et la situation critique de l’humanité aujourd’hui) mais en en faisant un objet de savoir. Quant à la contradiction avec le désir (vie), que devient-elle si la vie contient la mort ?

Sa réponse :

« Comment peut-on considérer comme savoir un passage vers le rien, l’annulation du savoir en fait, une limite infranchissable et indéfinissable, une frontière au-delà de laquelle il n’y a nul territoire sauf pour les croyants .D’une certaine manière le savoir en ce domaine est purement de science : la décomposition progressive mise en marche dès l’arrêt mais la science justement ne dit rien d’autre que l’arrêt des fonctions. La gestation est bien au contraire informée par un corps qui la supporte, même si c’est une information inconsciente : ce n’est pas du tout la même chose. Et oui je suis du côté du deuxième Montaigne, pas le stoïcien, l’autre. Maintenant pour ce qui est d’une civilisation c’est différent car la vision de sa mort possible, difficile à envisager d’un point de vue émotif, est une stimulation pour sa survie : un collectif ne meurt que s’il est anéanti par une force extérieure à laquelle il consent ou par rapport à laquelle il est trop inférieur. »

Ma réponse :

Le savoir dont je parle est celui de l’enseignement de la mort, autrement dit celui relatif au discours du corps (depuis la conception) et la pensée de ce discours (depuis 3 ou  4 ans) : l’angoisse (corps) + la peur (esprit). Un « commun » essentiel, transversal, rejeté comme tel. Vous avez raison pour ce qui est de l’avant-naissance/naissance, mais ce n’est qu’un savoir incomplet du sujet (absence de conscience et de discours de la conscience). L’enseignement dès la maternelle de ce commun objectif  offre une possibilité d’évacuer le croire dévastateur qui n’existe que par la question apeurée du « sujet après-mourir ». Qu’avons-nous à perdre à enseigner « l’arrêt des fonctions », bref, à donner la réponse du seul cadavre aux enfants ? « Passage », dites-vous ? Voyez les connotations religieuses. Le Montaigne du 3ème livre n’existe que par celui des 2 premiers et il aboutit ainsi au concept de Nature qui est, à mon sens, une réponse de savoir, même si on sait qu’il ne l’a pas vécu tout à fait comme tel (il est l’homme contradictoire qu’il décrit si bien). Il y aurait à dire sur les causes extérieures de la mort (Spinoza), mais il faudrait plus de place.

L’acquittement de Trump

« Donald Trump acquitté sans gloire à l’issue de son second procès en destitution. Cinquante-sept élus se sont prononcés samedi en faveur de la culpabilité de l’ancien président, il en fallait soixante-sept pour le condamner.»

Les réactions se partagent entre la critique de l’énoncé du journal (accusation de parti pris), les soutiens (minoritaires, qui utilisent l’arme de la provocation)  et les adversaires de Trump, dont certains s’épuisent ou se complaisent dans la réfutation argumentée des « pro-trumpistes ».

Ma contribution 

Le rire et la provocation. La provocation – manifeste, ici, dans certaines contributions – est  l’expression de la jouissance particulière du déni et des protestations qu’il cherche à susciter. Cette jouissance est la plus forte  quand les protestations sont au premier degré et qu’elles s’efforcent d’opposer une argumentation. Elle est alors soulignée par le rire qu’on appelle le « rire du pendu », signe du déni majeur dont toutes les autres formes ne sont que les formes pathétiques. Le pendu ne sait pas qu’il rit ni que son rire n’est qu’une grimace. Si  sa contemplation est source du malaise d’ambivalence, c’est que le déni est séduisant comme peut l’être le cocon primordial ou le chant mortel des sirènes. Ce qui revient au même. Un peu comme Valentin. L’amour ou le désossé.

                                                            *

 Une autre contribution met en cause l’effet « poudre aux yeux » du procès pour insister sur le noyau dur du problème.

 « A côté de l’Amérique qui gonfle le show et se construit, des deux côtés, les insurrections avec selfies et décès, surtout cardiaques, lire sur les coulisses Ali Laïdi Le droit*, nouvelle arme de guerre économique / Comment les EU déstabilisent les entreprises européennes. Là on est dans le dur de ce que nous veulent les US, en dehors du spectacleréaffirmé comme essence de ce que nous devons voir.Et trumpe-l’oeil. »

* Le droit est le titre d’un essai sur le « droit » utilisé par les US  pour établir des embargos.

Ma 1ère réponse :

Les deux constituent la même problématique, à des niveaux différents et complémentaires. L’ « affaire Trump » (= le discours de Trump avant l’élection : je vais gagner et si je perds c’est que l’élection aura été truquée) est l’expression dictatoriale interne (l’acquittement la maintient possible) de la puissance dictatoriale externe. Ce qui est nouveau, du moins dans la partie émergée, c’est le rapport des forces économiques mondiales qui évolue vers un seuil conflictuel, atteint le jour où la dictature externe pourra être niée. Sa réélection aurait sans doute conduit à une accélération brutale. Le procès qui vient de se dérouler n’est pas anodin en tant qu’il est le signe juridique de ce processus. Autrement dit, du point de vue institutionnel, le message politique radical de « l’affaire Trump » est considéré comme « légal » et la négation éventuelle de la dictature externe (sanctions économiques et financières) pourra autoriser la dictature interne non condamnée.

> Sa réponse, telle quelle, au risque mineur d’une petite vanité :

« Fort bien dit. Ce que j’ai lu de plus subtil ici. De mon point revue cependant il faut voir la panoplie complète : 1 / forces armées 2 / juridisme d’abaissement économique des concurrents, lié aux infiltrations dans les surplombs internationaux 3 / diffusion du soft power, woke surtout actuellement. Reste à situer dans cela les procédures de surveillance/ guerres de l’information qui sont liées aux trois processus ci-dessus. La brutalité, dite chirurgicale, au plan externe visible dans la pratique/idéologie du drone, concernant aussi bien le camp démocrate d’ailleurs, trouve forcément ses répondants en interne mais plus ou moins décalés. Disons que pour reprendre votre schéma le camp démocrate est preneur de la brutalité externe tout en maniant alternativement le woke et le juridisme en interne tandis que le camp trumpiste relativement plus en retrait sur les espaces extérieurs (à l’exception du Moyen-Orient ) attise plus une mythologie du virilisme sur le plan interne. »

Ma réponse :

De mon point de « rerevue » », donc, et, comme il s’agit d’un processus, je dirais qu’il est difficile de situer la place du curseur d’accélération dans la confrontation, et de savoir ce qui, pour l’objet de ce débat, est de l’ordre du conscient intervenant dans la machinerie du capitalisme dont les U.S se revendiquent les hérauts. S’agissant de la stratégie signifiée par le procès, je parierais plutôt pour l’inconscient dominant, dans les doubles stratégies de l’accusation et de la défense, l’une et l’autre conscientes de l’inévitable acquittement. Objectivement d’accord, donc. Le contraire eût été le signe d’une révolution, à tout le moins bolchevique. Ce qui n’est pas forcément rassurant (je parle de l’inconscient, hum… peut-être pas que). J’aurais bien quelques réserves à propos du virilisme, sauf à le considérer comme l’expression d’autre chose qu’une simple question de pénis. Si j’ose dire. Mais bon.

Procès Trump : Le dilemme du parti républicain

Si D. Trump avait explicitement appelé à un coup d’état qui eût réussi, il en aurait forcément revendiqué la responsabilité sans que la question de sa culpabilité ne soit même envisagée. Ce qui revient à dire que s’il est acquitté, le parti républicain valide implicitement la possibilité d’un coup d’état, sauf à nier la responsabilité de D. Trump. Seulement, vu les documents qui en attestent, et ils semblent accablants, il n’est pas possible de la nier sans  reconnaître du même coup son irresponsabilité politique. Seulement, la reconnaître revient à reconnaître du même coup celle du parti qui continue à le soutenir. Un dilemme, donc, de type cornélien, mais qui, comme pour Rodrigue, n’a rien d’obligatoire, et n’est en réalité que le résultat, pour l’un, d’un choix personnel de type éthique,  pour les autres, d’une décision collective, de type politique.

The great Reaset… et un dialogue

« Le dernier livre du fondateur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, et de son ancien directeur suscite fantasmes et diabolisation. Son contenu diffère pourtant des thèses qu’on lui prête. (…)  « Ils ne s’en cachent même plus ! » Les plans machiavéliques de l’élite mondiale malfaisante seraient non seulement une réalité, mais en plus ils seraient publiés noir sur blanc, croient savoir des Français adhérant aux théories du complot. The Great Reset (La Grande Réinitialisation dans son édition française publiée chez Forum Publishing), un livre sorti dans un relatif anonymat à l’été 2020, devenu un sujet de discussion majeur dans la « complosphère » fin janvier, en serait la preuve.

A en croire la manière dont les théoriciens du complot en parlent, ce livre exposerait tous les projets néfastes qu’ils prêtent à l’élite dirigeante : mise à bas des démocraties, dictature sanitaire, nouvel ordre mondial ou encore société de technosurveillance. » (A la Une – Le Monde du 11.02.2021)

Ma contribution ;

Au fond, il s’agit de trouver un sens disons humain à la logique du système qui fonctionne avec ses propres lois. Quant aux autres interrogations de complot, d’intentionnalité… elles ressemblent à celle qui se demanderait si la guerre de 39-45 n’aurait pas été prévue et organisée par le New Deal décidé à l’avance. Le capitalisme a besoin de rentabilité, surtout à court terme, c’est dans son ADN, ce n’est pas un scoop. Reste à savoir dans quelle mesure il est possible d’avoir la main sur son logiciel et les plus habiles sont ceux qui réussissent à anticiper les effets pour en tirer profit par des plans d’adaptation. Ce qui est remarquable, c’est le besoin permanent d’en décrire, voire d’en dénoncer les démesures et les dysfonctionnements, et la difficulté à s’intéresser à ce qui le produit, non seulement dans son expression socioéconomique depuis le 18ème siècle, mais dans ce qui nous pousse,  nous, les êtres humains  à vouloir toujours avoir plus. Jusqu’à ce qui ressemble à l’absurde

1ère réaction de X :

« Parce qu’il y a dans le capitalisme sous ses formes anciennes et sous ses formes nouvelles deux variables anthropologiques fondamentales .On ne peut s’expliquer autrement l’accrochage à ce qui manifestement produit du mortifère. Il n’y a rien de mystérieux : au commencement le faire qui dérive de besoins fondamentaux puis vient ce qui permet d’arrimer le faire aux autres pour le maximiser: le pouvoir qui, à son tour, a besoin de colifichets symboliques de l’ordre de l’avoir .Ce qui produit l’attrait mimétique : c’est fort bien documenté. Lorsque cela reste confiné dans une tribu qui n’a que sa force physique et quelques leviers comme l’écobuage ou l’arc ça reste très limité mais à partir du moment où l’on pénètre en Carbon Democracy wouf !!! »

Ma 1ère réponse à X (pour les lecteurs du blog, c’est encore un coup de marteau donné sur le même clou, mais le contributeur du Monde, l’ignore, lui. Ce qui change, peut-être, pour vous, c’est la forme du marteau) :

Il y a un paramètre qui n’apparaît pas dans votre réponse : être. Faire s’inscrit très bien dans ce qui constitue l’être (ce que Spinoza nomme conatus : persévérer dans son être), une dynamique. Ce paramètre pourrait expliquer « maximiser et pouvoir » que vous présentez comme des corollaires du faire. Et s’ils l’étaient de l’être ? Vous dites, comme moi, comme tout le monde : j’ai un corps, ce qui induit que l’objet (corps) est différent du sujet (je). Même chose pour l’esprit/âme. Comment expliquer ce non-sens, sinon par le déni du cadavre ? Ce déni conduit à un transfert d’immortalité dans l’objet par ses qualités propres (or, diamants) ou sa quantité (collections). D’où les démesures de l’avoir pour soi (pouvoir n’en est que le prolongement), repérables depuis le début de l’histoire humaine et qui prennent des dimensions nouvelles à partir du 18ème siècle. Alors, si on s’occupait de cette question de transfert liée à l’angoisse de sa propre mort, qui sait ce qui pourrait en sortir ?

2ème  réaction de X

« Vous m’invitez à une réflexion intéressante, j’avancerais qu’ être est présent indirectement dans mon intervention : il est présent dans le faire qui engage une dynamique personnelle qu’inclut une dynamique sociale et dans l’avoir puisque l’avoir vaut pour l’être dès qu’il a une dimension de marquage symbolique : si je porte une couronne mon être est d’une certaine façon contenu et conformé par cela. Mais je considère que l’être est aussi de commencement quand je grandis sous le regard des projets/visions autres (projets/visions des parents qui me nomment et me situent ) et qu’il s’engage dans un faire aussitôt de conformation / refus de ces attentes . Cependant l’être est aussi marque de retrait lorsqu’on tente d’être le miroir de soi et de grouper ses incohérences en en faisant le tri , à ce moment apparaît l’être pour la mort effectivement ou plutôt il peut apparaître car se donner consistance suppose de se figer relativement et déjà on touche au bilan et au cadavre. »

Réaction de Y :

>  à moi : « Ne le prenez pas mal si je vous dis que vous êtes un optimiste de l’individu. »

>  à X : « C’est sympathique parce que bien que je suppose que vous n’ayez pas d’affinité avec le bord politique qui s’en réclame, vos analyses sont souvent presque marxistes. Encore un peu et vous pourriez aller vers le communisme libertaire. »

Ma 2ème réponse (dans le même message adressé aux deux)

> à Y :

Je ne  me situe pas dans l’optimisme, mais dans la prise en compte d’un réel simplement matériel : le  double discours de la mort, celui du biologique (celui du corps – vie et mort des cellules) et de la conscience de ce discours – elle commence vers 3 ou 4 ans –  avec la découverte de l’angoisse. C’est une donnée transversale propre à notre espèce. La question est de savoir ce que nous (individu et société) en faisons. En excluant (déni) la mort  (en tant que constituant  de la vie), telle qu’elle est, de l’enseignement (savoir), on fait de ce commun (sans doute le commun le plus important) un objet de croire et une question d’individu (chacun bricole comme il peut ses réponses à l’enfant qui pose la question de sa mort).  La fraternité de la République est à mon sens le signe de la « fraternité de solitude » spécifique de notre espèce.

> à X :

Faute de place [Les interventions sont limitées par un nombre de signes]: qu’est-ce qui peut vous conduire à mettre une couronne ? Si vous rembobinez le film, où arrivez-vous?

3ème réaction de X :

> [à Y] Ma vision de la vie est trop tragique pour que j’aille vers quoi que ce soit d’autre que le pragmatisme de conservation ou le pragmatisme de changement indispensable mais j’ai une assez solide formation marxiste, acquise au détriment de mon parcours social .

> [à moi]  mettons que ce soit la couronne de la galette des rois : elle m’oblige un instant (voyez les enfants autour de la fève). Mais pour rembobiner : le faire s’accomplit vers l’avoir, au milieu de l’avoir , l’être en découle ainsi que ses moments de retour sur soi , le moi qui s’est gonflé dans son expansion sociale et tend toujours à cela, dans ses limites biologiques propres ( le corps de l’individu ), va rencontrer, comme Bouddha, le cadavre et la maladie : tant qu’il le peut il contourne ou apprivoise ce qui est la négation de son inscription au monde.Ou, pour certains rares, tente le chemin des posthumes hommages .Une survie de l’être dans le faire d’où pour les présidents la tentation architecturale.

Ma dernière réponse à X (nous n’avons droit qu’à 1 contribution et 3 réponses) :

Beaucoup de choses en filigrane dans votre réponse. Je dirais que le problème avec Hegel, c’est que l’explication de la dialectique (ô combien séduisante) a parfois des allures de labyrinthe. Avec Marx, la dialectique marche sur ses pieds, comme il dit, mais il y a, un siècle plus tard, un fiasco politique. La faille marxiste est peut-être à chercher dans le rapport d’exclusion entre « frères » et « prolétaires ». Celle de Hegel dans une bulle intellectuelle. Une solution, si je me hasarde dans ce que je devine de votre chemin, pour que la tragédie commune ne devienne obsessionnelle ou cause de désabusement, pourrait être le rapport dialectique entre les deux.

>>>> Et, inattendu autant que sympathique (et utile aussi dans le doute…) ce message envoyé à X et à moi par une contributrice :

>  « Quel plaisir de lire vos échanges bien plus intelligents et cultivés que nombre d’articles du Monde. Merci. »

La démesure (2)

«  #sciencesporcs, une nouvelle vague de dénonciations de violences sexuelles, cette fois dans les IEP.

Les établissements Sciences Po font face à de multiples procédures : une enquête préliminaire a été ouverte pour viol à Toulouse, deux pour agressions sexuelles à Grenoble, et un signalement à la justice a été fait à Strasbourg. » ( A la Une du Monde – 10.02.2021)

«  Plusieurs responsables politiques, dont la ministre chargée de la citoyenneté, Marlène Schiappa (« Plein soutien aux étudiantes victimes de viols qui dénoncent les faits courageusement via #sciencesporcs », a-t-elle tweeté), ont apporté, mardi 9 février, leur soutien aux étudiantes qui prennent la parole. (…)

« A toutes les victimes. On vous lit. On vous écoute. On vous croit. Force et honneur à vous », a posté sur Twitter la députée La France insoumise de Paris Danièle Obono. « Courage à vous. On vous croit. On vous respecte. Et nous sommes là pour accompagner aussi si besoin », a tweeté Sandrine Rousseau, candidate écologiste déclarée à la présidentielle de 2022 et vice-présidente de l’université de Lille. »

 Quelques contributions :

« Mais qui donc veut à ce point la peau de Sciences Po ?
Si on poussait à la démission tous ceux qui savent et qui ne dénoncent pas, il ne resterait sans doute que des demeurés
… »

« Au suivant! » clament certains avec joie, heureux de voir accusées publiquement ces élites débauchées et hypocrites.
Le petit problème, à mon avis, c’est qu’inéluctablement, absolument tout le monde va y passer, et les prochains accusés, ce sera possiblement, inévitablement, vous-mêmes! C’est tant à la mode!
Feu Philippe Muray parlait il ya qualque années de « l’envie de pénal », faisant que, désormais, « Toutes les délations deviennent héroïques. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement
. »

« La SEULE solution, c’est de rétablir la séparation des sexes, et ce dès la maternelle : des écoles pour filles avec exclusivement des professeurEs. Ce fut le cas pendant plusieurs siècles, revenons y. Avec des barbelés autour, et un contrôle des chromosomes à l’entrée. Tout le monde sera content (sauf les pov ‘ trans : des écoles spéciales pour elleseux et d’autres pour euxlles, ça résoudra aussi le problème des chiottes) »

« Vous êtes le sel de la terre; mais si le sel s’affadit, avec quoi le salera-t-on? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors pour être foulé aux pieds par les hommes » (Matthieu 5.13). Ces gens qui ont des situations privilégiées devraient se comporter de façon exemplaire pour mériter leurs prérogatives »

Ma contribution :

Les « multiples procédures » annoncées et précisées en sous-titre sont au nombre de… 4. C’est un signe, parmi d’autres, d’une démesure qui vient répondre à une autre démesure. Elles sont le produit de discours qui proposent des réponses avant les questions. Il n’y pas si longtemps, ce qui est dénoncé aujourd’hui « allait de soi ». La remise en cause radicale a suscité des critiques (dont « la liberté d’importuner »), l’une et les autres excluant l’analyse du « jeu » de/dans la sexualité,  parce que ce jeu suppose des règles de partenariat d’égalité du droit de jouer, qu’il n’est pas possible de dissocier de celles du jeu social ou ce partenariat n’existe pas… assez.  Ces deux partenariats ne sont qu’un. Et ils contiennent la question de la part masculin/féminin de chaque individu qui n’est pas encore vraiment reconnue (cf. les discours sur la filiation, sur l’adoption par des couples homosexuels etc.).

La démesure (1)

 « Un prof de philo de Trappes se dit menacé, les autorités locales font part de leur incompréhension. (Il) dit vivre « sous escorte policière armée. Sur place, responsables éducatifs et politiques démentent avec force. » (A la Une – Le Monde du 10.02.2021)

Ce professeur explique les pressions, l’insécurité que crée l’islamisme, dans le contexte de l’assassinat de Samuel Paty. La municipalité (l’élection a été annulée) et les autorités académiques ont réagi par l’étonnement ; celles des contributeurs, sont tranchées : soit il décrit le réel, soit il raconte des histoires. Le fait qu’il soit sollicité par les médias n’arrange rien.  L’article du Monde, pas toujours très rigoureux ni objectif, non plus. (Ex : « Professionnellement, Didier Lemaire est bien noté par ses élèves, ses collègues et la direction de son établissement. Il est décrit comme un « professeur modèle qui fait un travail remarquable depuis vingt ans », déclare une source proche du dossier. ») « Noté par ses élèves et ses collègues » ? Et  quelle est cette source proche du dossier ?

Quelques contributions :

« Quelque peu aveuglés par la réputation de Louise Couvelaire qui passe pour une journaliste qui relativise les maux des « quartiers » de nombreux lecteurs refusent de voir que ce professeur de philo s’est probablement fourvoyé en se présentant comme une victime de l’islamisme qui gangrénerait la vie de nos banlieues. L’article de Louise Couvelaire est excellent et c’est quelqu’un d’assez critique sur ses papiers qui le dit. »

« Ce texte ne relève pas de l’information, mais du militantisme. Il devrait être présenté comme une « tribune », avec présentation de son auteur, ce qui permettrait au lecteur de comprendre qui il est. »

« Je préfère de loin l’article qui est consacré à ce grand professeur dans le Point. »

« Un professeur maladroit qui dessert la cause qu’il est censé défendre… de plus secrétaire national d’un petit parti politique (*). On attendait un discours plus éclairé de la part d’un professeur de philosophie. »

(*) Parti Républicain Solidariste. Je suis allé voir le site. Je n’aime pas trop le titre de l’appel  « Jeunesse Française avec nous ! » ni « (…) Quand la culture disparaît c’est une civilisation qui se meurt. Il est temps de réagir, de relever le niveau. »

Ma contribution :

Il faut choisir. Ou bien on considère le syndrome « Trappes » (réel + discours) comme  « le problème » ou bien comme le composant d’une problématique : ou bien se focaliser sur les symptômes ou bien analyser un processus (ce qui ne veut pas dire qu’il faille se désintéresser des symptômes). Dans un cas, on donne la priorité aux affects produits notamment par le désarroi lié au bouleversement des repères (« marxisme laïc* » en est un signe intéressant), dans l’autre on fait de cet ensemble un objet/problématique. Jusqu’à la fin des années 80, il y avait une dialectique (capitalisme/communisme) qui a disparu. Parallèlement, la croyance dans le paradis de l’au-delà s’est effondrée. Le vide angoissant résultant de l’absence planétaire de contradiction (elle est inhérente à la vie) est aujourd’hui comblé par une utopie nihiliste (elle suppose un tout idéal) qui a enfourché l’islam pour fournir aux « quartiers » (pas seulement en France) qui ne sont pas nés de rien, un discours pour ne pas mourir.

*cet étrange attelage est cité dans l’article

Le Luxembourg paradisiaque

« Multinationales, milliardaires, artistes, sportifs, criminels : l’enquête du « Monde » révèle pour la première fois de manière exhaustive ce que dissimule le centre financier du Grand-Duché. » (A la Une – Le Monde  du 8.02.2021)

Extrait : « L’enquête OpenLux, conduite par Le Monde avec seize médias partenaires pendant plus d’un an, apporte des réponses : 55 000 sociétés offshore gérant des actifs dont la valeur atteint au moins 6 500 milliards d’euros. Ces sociétés fantômes sans bureau ni salarié ont été créées par des milliardaires, des multinationales, des sportifs, des artistes, des responsables politiques de haut rang et même des familles royales. Le Luxembourg agit comme un aimant pour la richesse du monde : sur un territoire de 2 586 km2, Tiger Woods et la famille Hermès côtoient Shakira et le prince héritier d’Arabie saoudite. Des centaines de multinationales (LVMH, Kering, KFC, Amazon…) y ont ouvert des filiales financières. De riches familles y font fructifier leur patrimoine immobilier. »

L’article est repris dans l’édition du 9.02 avec ces précisions :

« Près de 15 000 Français possèdent des sociétés au Luxembourg, totalisant au moins 100 milliards d’euros d’actifs, soit 4 % du PIB français. Une pratique souvent à la frontière de la légalité. (…) On y trouve des grands patrons et leurs entreprises, des médecins et des collectionneurs d’art, des footballeurs et des producteurs de cinéma, des consultants et des pilotes de moto, des écrivains et de riches héritiers, des propriétaires fonciers et des figures de la « start-up nation », des dirigeants de PME et des arnaqueurs professionnels. Leurs points communs : de l’argent à faire fructifier et le goût de la discrétion.  (…) Un Français n’est pas taxé lorsqu’il revend une participation logée dans sa holding luxembourgeoise, alors qu’il le serait à hauteur de 4 % en France. Les profits issus de ses investissements ne sont pas non plus soumis à l’impôt, tant qu’ils restent au Luxembourg et ne sont pas reversés sur son compte en banque en France. Ils peuvent être réinvestis à coût zéro depuis le Grand-Duché. »

Ma contribution :

« Cette enquête – et d’autres avant elles – contribue à illustrer le processus de l’accumulation. Avoir plus conduit à vouloir avoir encore plus etc. Jusqu’à l’addiction pathologique. A quoi bon la possession de capitaux qui ont pour finalité (via des investissements) de se reproduire et qu’une vie ne suffit pas à dépenser ? L’exemple de R. Barre (cité dans l’article) : si les informations sont exactes, il a dissimulé 7 millions d’euros en Suisse. Pour en « faire » quoi, puisqu’il ne les a pas utilisés ?

On touche à la question ontologique à laquelle l’homme, depuis qu’il existe, est tenté de répondre par : être  = avoir plus. Tant il est difficile d’accepter qu’ »être » contient sa propre mort. Alors, on opère un transfert et l’objet devient un substitut d’immortalité : ce qu’il est (or, diamant..) ou son nombre. La collection.  Au bout de quelques siècles, l’équation se réalise dans ce qu’on appelle le capitalisme.  Avec ses dysfonctionnements et ses dénonciations… accumulées, elles aussi. 

Une réponse :

« Oui, vous avez bien décrit le phénomène… Et pour les pauvres et même les riches pour qui l’accumulation ne suffit pas face aux angoisses de la finitude de l’existence il y a les fariboles religieuses pour se rassurer. Bah tout n’est pas totalement négatif, la conjonction richesse religion nous donné quelques beaux monuments et œuvres d’art dans diverses domaine. Certains ont su sublimer ces angoisses même s’ils sont statistiquement en nombre ultra réduit comparé à ceux qui se réfugient dans la possession et l’accumulation et/ou les diverses croyances. Croire et avoir sont les 2 pathétiques défenses qu’ont trouvé les humains, enfin, une majorité, pour accepter ou se rassurer sur cette fameuse mort qui les fait tant flipper. Pathétique car quoi qu’ils possèdent, quoi qu’ils aient fait, quoi qu’ils croient, le résultat final reste le même : on y passe tous. Pourquoi, alors, se soucier autant d’une chose aussi normale, banale, naturelle, indispensable et inéluctable que la mort ? »

Et ma réponse à la réponse :

Oui. Je partage. Je pourrais compléter par le non-sens commun « j’ai un corps » qui oppose le sujet et l’objet. Id. pour « j’ai un esprit/âme » => je suis un corps et un esprit. C’est la mort telle qu’elle est (le cadavre) qui est source de traumatisme à cause du refus du savoir relatif à cette question sous le prétexte d’un inconnaissable. D’où croire. Autant dire que la naissance et les 9 mois qui précèdent en sont un. Confusion entre perception du sujet et objet de connaissance. Je conclus cette analyse par l’idée de l’enseignement de la mort telle qu’elle est, dès l’école maternelle, à l’âge où l’enfant quitte le monde épique (les réponses précèdent les questions) pour entrer dans le monde philosophique où il rencontre l’angoisse. Je pense en effet que savoir /raison sont le meilleur outil contre la peur. Ce n’est pas un hasard si l’initiation à la philosophie est réservée à une infime partie d’une classe d’âge. Ce qui peut en expliquer certains travers. Mais c’est un autre problème.

« Croyance fondée et infondée »

« Professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, membre du Laboratoire de psychologie cognitive et directeur du Centre de formation des psychologues de l’éducation nationale, Thierry Ripoll est notamment l’auteur de Pourquoi croit-on ?, publié en octobre 2020 (éditions Sciences humaines). »

Il répond à une interview dont l’objet est le rapport entre la pandémie et le complotisme.  (Une du Monde – 7.02.2021)

Entre autres :

Q : Vous distinguez croyance et croyance infondée. Quelle est la différence ?

R : « Le mot « croyance » est polysémique. Dans les phrases « Je crois qu’il va pleuvoir », ou « Je crois en l’immortalité de l’âme », le mot « croire » a un sens différent. Les croyances sont infondées quand elles font l’objet d’une adhésion extrême en dépit de l’absence de données empiriques ou d’arguments théoriques (…)  »

Ma contribution :

« Croire qu’il va pleuvoir « et « croire en Dieu » sont en rapport avec un savoir (considéré comme) incertain ou effrayant qu’il s’agit de contourner. C’est peut-être, sans doute (?) l’inconnaissable de la mort, un a priori d’ordre axiomatique, qui est à l’origine du verbe croire (d’abord croire « en », majeur, puis croire « que », mineur) parce qu’il est très difficile pour le sujet d’admettre la mort telle qu’elle est : le cadavre, autrement dit sa disparition. Tout le reste n’est que variations, plus ou moins mortifères, selon les crises qui accentuent les peurs individuelles et collectives produites par cette spécificité humaine.

Relativement au sujet, une croyance est toujours fondée dans la mesure où elle est son refus de s’en tenir au savoir. Relativement à la connaissance de l’objet, en tant qu’elle est le refus du savoir, elle est toujours infondée. (…)

R « (…) Pour autant, une croyance infondée peut apporter un bénéfice. C’est le cas des rituels. En situation de stress, beaucoup d’individus croient que leur rituel leur permet d’être plus efficaces. On le voit dans les stades : certains sportifs se signent, d’autres croisent les doigts, etc. Le rituel n’a aucun effet, mais la croyance en son pouvoir en a un, car elle contribue à modifier positivement l’état cérébral du croyant et à le rendre plus confiant et donc plus performant. C’est un véritable effet placebo. »

(…) Si « le rituel n’a aucun effet » et s’il peut « modifier positivement l’état cérébral » c’est qu’il a un effet. La contradiction découle de la notion de croyance infondée.

Par ailleurs, rapprocher croyance et rituel me paraît hasardeux. Si l’une est le refus du savoir, l’autre  n’est pas réductible à une pratique de la croyance ; il  peut aussi être l’expression de la règle/discipline personnelle fondée sur un savoir du rapport corps/esprit.

Le handicap de l’utérus

Arte diffusait le 5 février dans l’émission « 28’ » l’extrait d’un reportage réalisé dans les plantations de canne à sucre de l’ouest de l’Inde, 2ème producteur mondial de sucre avec 30 millions de tonnes par an.

Alors que le taux d’hystérectomie est de 2/1000 en Occident, il atteint 17/1000 en Inde, et surtout jusqu’à 350/1000 dans l’Etat du Maharashtra à l’Ouest du pays, la « Sugar Belt »

Des familles,  parmi les castes les plus basses de la société indienne, y sont transportées dans des remorques de tracteurs pour les 6 mois de récolte. Ils vivent dans des huttes de branchages, sans eau courante ni hygiène.

Extrait d’interviews de femmes :

« On nous appelle les coupeuses de canne. De 6 heures du matin à 8 heures le soir, on coupe des cannes à sucre. On en fait des fagots et on les charge dans des tracteurs. Je coupe et je charge 5 à 6 tonnes par jour. Sous un soleil de plomb ou par un froid glacial. Je fais ça tous les jours. J’ai l’impression d’être une machine. (…) On est comme des animaux et ensuite on va travailler comme du bétail. On est condamné à vivre cette vie, de toute façon, peu importe si c’est horrible. On n’a pas d’autre choix que de faire ce métier. Qui va nourrir nos enfants ? C’est la seule façon de gagner de l’argent. On a trois minutes pour lier le fagot et le charger. On doit payer une amende si on ne vient pas travailler. »

La stratégie de productivité est très efficace : le mukadam (contremaître) paie 1100 euros d’avance pour les 6 mois à venir. Chaque absence, quelle qu’en soit la raison, donne lieu à une amende. Ex : 5€ pour une visite (payante) à l’hôpital.

Les femmes sont victimes de douleurs abdominales et l’hystérectomie est donc souvent pratiquée sans autre motif que « productif ». 14 000 femmes ces dix dernières années. Coût, entre 250 et 500€ selon le temps d’hospitalisation dans des établissements privés où les envoient les médecins qui empochent les sommes versées par les femmes qui doivent emprunter et prématurément retourner travailler pour rembourser.

Le mukadam, habillé de blanc, surveillant et dictant la cadence, explique sans broncher « qu’on ne peut pas les blâmer de se faire opérer ;  que les médecins ne sont pas responsables, qu’ils doivent gagner leur vie, et que s’ils ne travaillent pas ils ne gagnent pas d’argent. »

Une assistante sociale a mené une campagne d’information et de sensibilisation auprès de ces femmes dont la ménopause arrive vers 25 ans, avec les problèmes hormonaux et psychologiques faciles à imaginer.

Un médecin est interviewé. Un dossier lui est présenté : « Les bilans sont normaux » constate-t-il. « La femme dit que vous lui avez conseillé l’hystérectomie », indique le journaliste. « Vous préférez croire cette femme que le médecin ? »répond-il hautement.

Au printemps 2019, un article de presse  a ému l’opinion. Relativement. Certains partis politiques sont impliqués dans l’industrie sucrière.

Un contrôle de décisions médicales par un organisme officiel a été décidé. Le nombre des hystérectomies a baissé de plus de 30%. Mais les conditions de travail et les douleurs qu’elles occasionnent incitent toujours les femmes à se faire opérer.

Voilà.

Maintenant, qu’est-ce que je fais de ma sidération et de ma colère ?

Vaccin privé, vaccin public

 « Les vaccins anti-Covid19  doivent devenir des biens publics mondiaux. Et leur production doit être libre. C’est l’appel que viennent de lancer Richard Benarous, ex-Directeur du département Maladies Infectieuses de l’Institut Cochin et le   Professeur Alfred Spira, membre de l’Académie de médecine. Les deux initiateurs commencent à recueillir de premières signatures par courriels. Parmi les premières, on note celles d’André Grimaldi, Isabelle Lorand, Etienne Decroly, Bruno Canard, Danielle Levy, Pierre Jouanet, Nicolette Farman, Olivier Coux, Anne Weber. » (La Une du Monde du 5.02.2021)

Une telle initiative concerne la propriété intellectuelle, en l’occurrence le brevet.

Autrement dit, quel argument faire valoir pour qu’un brevet ne soit plus une propriété privée mais publique ?

L’argument central de l’appel est le suivant : « L’élément essentiel de tous les vaccins, c’est la séquence du virus SARS-Cov-2. Or les chercheurs chinois et associés qui ont élucidé cette séquence en quelques jours après le début observé  de la pandémie, ont choisi, et c’est à leur honneur, de ne pas la breveter.  Cette séquence sans laquelle il n’y a pas de vaccin possible, est devenue un bien commun mondial. Rien ne justifie que les vaccins qui en sont issus ne le soient pas, d’autant plus que la recherche et les financements publics ont largement contribué à leur fabrication.

Bon. Mais à supposer que les difficultés juridiques aient été résolues, demeurent celles de la production démultipliée. De l’avis général des spécialistes, les complexités techniques la rendent impossible, du moins dans le laps de temps qui justifie la demande de levée des brevets.

Quand la chaine (conception, construction, production)  a été celle du privé, difficile de faire comme si le commun avait été la préoccupation première de l’entreprise. Dilemme constitutif de la problématique rurale de la priorité dans l’articulation de la charrue et des bœufs et, pour une part, de la philosophie des Lumières : «  Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! » (Rousseau – Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes – 1755)

Si je quitte le champ de l’agriculture  pour entrer dans celui de la métaphore, que faut-il supposer pour que la découverte du vaccin soit les fruits et les cerveaux qui l’ont créé soient la terre ?

Oh, c’est  très simple : que les critères ne soient plus ceux du capitalisme.

« Dès la fin du printemps 2020, alors qu’aucun sérum n’avait encore fait ses preuves, Emmanuel Macron plaidait lui aussi pour que les vaccins anti-Covid soient « un bien public mondial ». Lors du Sommet mondial de la vaccination, le chef de l’Etat s’engageait à ce que la France « augmente de 100 millions d’euros sa contribution lorsqu’un vaccin […] sera disponible, afin d’en assurer la diffusion à un prix abordable ». (cf. 20 minutes.fr > santé)

Mais non, le Président n’est pas le membre d’une internationale cryptocommuniste. Comme tous les individus, il est confronté à la problématique du commun dont ce blog traite parfois… Ah ?… Souvent ?… Très souvent ?… En permanence ?…  Ah bon…  Bref, il y a l’individu E. Macron et le Président E. Macron. Il peut arriver que le premier se substitue (ou joue à se substituer ?) au second qui  a très bien appris à gérer le système, au théâtre et dans la banque. C’est une affaire entre l’un et l’autre, une affaire privée.

Le vaccin est un objet produit selon les mêmes critères que tous les autres.  Compte tenu du contexte et de la cible visée, son marché vient heurter ce que certains appelleront des « valeurs », un mot de connotation morale que le capitalisme aime beaucoup et qu’il revendique hautement, dans un sens disons, différent.

Par exemple : Sanofi annonce la suppression de 600 postes. Le groupe qui commercialise le Doliprane (+320% cette année) et le vaccin anti-grippe (+20%) – le vaccin anti-covid ne semble pas avoir fait partie de ses priorité (erreur ou calcul ?) – « a été dans le trio de tête des plus gros payeurs de dividendes du CAC 40, avec 3,9 milliards d’euros versés aux actionnaires, malgré la crise. Le groupe, qui a enregistré 7,5 milliards d’euros de résultats nets en 2020, est aussi l’un des premiers bénéficiaires des aides de l’État sous forme de crédits d’impôts. » (cf. force-ouvrière.fr)

La manière opaque (oui, c’est un euphémisme), autrement dit cohérente, dont la Commission européenne a traité avec les groupes pharmaceutiques pour les vaccins (cf. Le Monde du 04.02. 2021) relativiserait beaucoup mon « Oh, c’est très simple » qui, tous comptes faits, si j’ose ce pluriel,  pourrait sembler assez hasardeux pour qui l’aurait compris au premier degré.

Atteler l’humour et la gravité à la même charrue peut aider à réduire le tragique du chant commun.