EDF et Hercule

« Dans un document que « Le Monde » a pu consulter, l’exécutif défend son projet [le nom « Hercule » a été abandonné] mais ne fait pas de concessions. Dans ce résumé de trois pages, que Le Monde a pu consulter, le gouvernement reprend les grandes lignes présentées par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, devant l’Assemblée et le Sénat, en février. L’exécutif fait le constat que « l’entreprise n’est plus en mesure de financer son développement », compte tenu du mécanisme de rémunération actuel du nucléaire. (…) Il détaille ainsi : « Ce projet consacrerait une détention par l’Etat à 100 % du parc nucléaire, thermique et hydraulique. » Le nouvel EDF, 100 % public, détiendrait plus de 80 % de la production d’électricité en France et ne serait pas coté en Bourse. Cette entité aurait une filiale, elle aussi 100 % publique, qui posséderait les barrages d’EDF. Enfin, une autre filiale, appelée, pour l’instant, « Energies nouvelles et réseau », rassemblerait la vente d’électricité, les énergies renouvelables, le réseau de distribution Enedis et les services. Le capital de cette deuxième filiale serait ouvert au privé dans une certaine mesure – c’est cette démarche qui inquiète les syndicats, qui y voient une première étape vers une privatisation de certaines activités du groupe. » (A la Une du Monde – 13.04.2021 – article réservé aux abonnés)

Trois contributions :

« On va nous refaire le coup des autoroutes, on va privatiser la partie distribution (Enedis) et ses 35 millions de consommateurs captifs.
À nous les augmentations de tarifs. »

« Nous ne sommes pas bons partout, mais en matière d’électricité nous sommes champions. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas mieux faire encore. Mais se mettre au diapason la Commission est un bon moyen pour détruire l’un de nos derniers domaines d’excellence. Il nous restera les parfums, le vin et le cognac. Junker appréciait les deux derniers, Ursula doit apprécier les premiers, c’est peut-être pour ça qu’ils ne sont pas encore venus nous escagasser avec ça. »

« C’est un bon projet quoiqu’en disent les conservateurs habituels. On peut juste regretter qu’il n’aille pas tout à fait assez loin, particulièrement sur le statut des agents d’EDF qui reste un privilège d’ancien régime. Rien ne justifie ces avantages ahurissants qui plombent l’entreprise et servent de pompe à finance de la CGT (plusieurs milliers de salariés rien qu’au comité d’entreprise). L’entreprise risque de rester lente et lourde face aux immenses enjeux des énergies renouvelables. »

La mienne :

Les critiques d’anciens dirigeants [l’article donne un lien qui permet d’en prendre connaissance] portent sur des risques de dysfonctionnement liés à l’introduction du privé dans la distribution et sur l’argument financier en évoquant de « coûteuses aventures internationales dans les années 1990/2000 ». En-deçà des questions d’architecture, de finances, de statuts, et du rapport privé/état, se trouve la question implicite du rapport individu/commun, un invariant de l’histoire humaine. Les décisions gouvernementales sont des conséquences de la réponse, elle aussi, implicite, à cette question, essentiellement posée dans le discours philosophique. La place très réduite, à dessein, de la philosophie dans l’enseignement contribue le rendre difficilement audible, ce qui a pour effet de le limiter à des cercles restreints, donc à favoriser son aspect hermétique et ainsi de suite. Le problème du rapport privé/état (énergie, transport, santé…) est donc ainsi réduit à des aspects techniques.

Manifestations à Minneapolis

« Des manifestations ont éclaté, dimanche 11 avril au soir, dans un quartier de Minneapolis (Minnesota), après la mort d’un jeune homme noir à la suite d’un contrôle de police.» (A la Une du Monde – 12.04.2021)

Quelques contributions :

Pseudo : « Lecteur du ghetto » : « Circulez, y a rien à voir. On vous a dit que célafotaTRUMP et à ce blanc nommé « Chauvin ». Le Monde devra dans son prochain papier mieux appliquer d’ailleurs sa ligne éditoriale voulant raciser tous les protagonistes, vous savez, cette ligne éditoriale qui est l’inverse de celle que Le Monde applique pour l’islamisme et tous les faits « divers » avec couteau et kalachnikov : ne jamais raciser quand les « racisés » tiennent le couteau ! »

Pseudo « Domnick » : « Ce serait bien de savoir ce qui s’est passé. Là on ne sait pas grand-chose. »

Pseudo « Francis Gary Powers » : « C’est la faute de Trump !! »

Pseudo « Lilou » : « Pouah…. Ils sont dégueulasses ces gens-là. Tuer quelqu’un pour une infraction au code de la route ! Même s’il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt ! Inimaginable ! Ils ne peuvent pas tirer dans les pneus ? »

La mienne :

Oui, les détails de l’événement ne sont pas connus. Alors pourquoi et pour quoi ces commentaires théoriquement inappropriés ? Les réactions – contradictoires, souvent virulentes – parlent en réalité du problème auquel renvoient cet événement et d’autres avant lui : le « racisme » (esclavage, colonialisme…) dont nous (pas tous) commençons juste à reconnaître qu’il repose sur un irréel (race) et qu’il est d’ordre idéologique. Ce que « disent » les contributions, ce sont nos rapports historiques (individuels et collectifs, conscients ou pas) avec l’objet de cette idéologie vieille comme l’humanité, enkystée dans un schéma d’idées reçues. Entre alors en jeu la mauvaise foi, l’arme ultime de l’esprit qui utilise comme prétexte, ici, les  inconnues de l’événement – quelles qu’elles soient et quelles que soient les responsabilités qu’elles fassent apparaître – pour ne pas avoir à parler de ce qui lui donne son importance. Comme si le racisme était un problème réglé, comme s’il n’existait plus.

Amazon-US : le syndicat refusé par les employés.

« Les syndicats avaient gagné la bataille médiatique. Ils ont perdu celle des urnes. Les salariés de l’entrepôt Amazon de Bessemer, bourgade pauvre située au sud de l’ancienne cité minière de Birmingham, en Alabama, ont voté contre la syndicalisation de leur site dans un rapport supérieur à deux contre un. Près de 5 900 employés étaient appelés à voter par correspondance. Le non à la syndicalisation l’a emporté avec 1 798 voix, contre 738 votes en faveur du RWDSU, le syndicat national de la distribution que des employés voulaient rejoindre. » (A la Une du Monde – 10.04.2021)

Quelques contributions :

« Le peuple a compris que le socialisme n’apportait que la misère et la ruine. On n’est plus en 1848. »

« Un patron qui interdit les syndicats, des employés qui votent majoritairement contre leurs propres intérêts… Pauvre pays. »

« Peut-être leur a-t-on cité comme exemple la CGT qui fait passer en priorité 1) l’obtention de privilèges toujours plus importants pour ses permanents et 2) son idéologie politique d’extrême gauche mortifère. On peut comprendre alors que les salariés des autres pays y réfléchissent à 2 fois. »

« Le personnel a voté, le pistolet sur la tempe (menace de fermeture). Les contempteurs de syndicats pensent-ils vraiment que ce sont les syndicats qui sont responsables de la disparition de Péchiney, Usinor etc. et de la suppression de centaines de milliers d’emplois ? Ou plutôt la possibilité d’augmenter les profits en délocalisant ? »
« Sans syndicats, pas de congés payés (deux semaines aux E.U.) , pas de sécurité sociale (comme aux E.U.), etc. »

« Le meilleur syndicat est une situation de quasi plein emploi.
ça oblige les salariés à être performants pour être embauchés par les meilleures entreprises.
ça oblige les entreprises à favoriser l’épanouissement des salariés afin d’attirer les meilleurs. »

Ma contribution :

L’événement illustre le rapport passionnel (cf. les contributions) et ambivalent individu/commun, exacerbé ici par l’enjeu du risque pour son emploi, in fine, sa vie. L’Histoire en offre des exemples innombrables dans tous les domaines. Le syndicat (« avocat »=loi/commun) n’est pas accepté par le patronat qui lui oppose le paternalisme (« père »=affectif/individu) appuyé plus ou moins explicitement sur le chantage. Ce rapport de force  est l’expression d’un débat à la fois personnel et social (cf. le maître et le serviteur > Hegel, Marx, Nietzsche) qui touche à la conscience spécifique que nous avons de notre fin. On croit parler de syndicat et/ou de politique (réformisme/révolution), on parle en réalité de l’équation capitaliste (être =avoir plus) qui nous constitue et du rapport que nous avons avec elle. Plus ou moins consciemment. D’où le dialogue de sourds et, le plus souvent, sa violence.  

La fin de vie : un débat nécessaire

« L’Assemblée nationale devrait, jeudi, examiner la proposition de loi du député Olivier Falorni pour une « fin de vie libre et choisie ». Or les quelque 3 000 amendements déposés risquent de compromettre l’examen du texte et les discussions parlementaires qu’imposent (sic) un tel enjeu. » (A la Une du Monde – 07.04.2021)

Déclaration de François-Xavier Bellamy sur son compte Facebook.  Il est agrégé de philosophie, fut tête de liste de Les Républicains aux régionales de 2019 – 8,48% des voix – et un des auteurs des amendements :

« Nous voici devant un point de bifurcation essentiel : saurons-nous tout faire pour que la vie soit vivable, même dans l’épreuve, et jusqu’à ses derniers instants ? Ou préférerons-nous donner aux souffrants le droit d’être tués ? »

« Le droit d’être tué »  comme expression de la demande d’aide à mourir.  C’est un philosophe qui parle. De quoi s’agit-il ? De l’emploi du verbe tuer. Dans la phrase, il est employé au passif, ce qui veut dire que celui qui commet l’action, l’agent, est un tueur, celui qui la subit est une victime. Est-il besoin d’aller plus loin dans l’analyse de l’approximation, sinon de la mauvaise foi ?

Une mauvaise foi et la lâcheté manifestées par le dépôt de trois mille amendements destinés à bloquer la discussion puisqu’elle est limitée à une journée. On sait que le président de la République qui a besoin des voix de droite ne veut pas que le débat se poursuive sur cette question, à un an de l’élection présidentielle.

Une contribution :

(Helga) « Vous pouvez en disposer  [de votre corps] mais pourquoi vous reposer sur d’autres pour y mettre fin ? Le suicide assisté devrait être possible pour les personnes incurables et qui ont besoin d’une assistance pour vivre comme pour mourir. Les autres peuvent mettre fin à leurs jours par eux-mêmes, sans y impliquer des tiers. Certes, c’est difficile et ça demande du courage mais si vous ne pouvez pas franchir ces obstacles, c’est que vous êtes ambivalent et que vous n’êtes pas prêt. Parce que pour aller au terme de la démarche du suicide assisté, il faut beaucoup de courage et de détermination. »

Ma réponse :

Etes-vous sûre qu’il s’agisse de courage pour un suicide assisté ? Les témoignages de ceux qui ont aidé ou assisté parlent plutôt d’un désir, d’un choix. Voyez ce que dit le mari de Paulette Guinchard, auparavant hostile à cette démarche et qui a dû se rendre en Suisse à cause de nos interdits. La solution qui consiste à se jeter sous un train ou à se pendre vous paraît vraiment un argument à opposer à la demande d’aide (qui n’est pas envisagée comme une obligation pour quiconque) pour un acte qui devrait ressortir à la liberté de chacun ? Je trouve cette réponse dure. Comme est dure votre explication (« vous n’êtes pas prêt ») de ce qui peut faire reculer devant la violence et la brutalité des modes de suicide sans aide. Je pense au contraire que l’extension de la liberté jusqu’au choix de sa mort crée des conditions susceptibles d’aider à prendre une décision qui n’appartient qu’à soi et qui échappe au jugement des autres.

Réponse de Marie-C.D :

« Et pourquoi diable, Helga, devrais-jeter ma voiture contre un arbre, ou me jeter d’un pont, quand je pourrais m’endormir pour ne jamais me réveiller? Pourquoi des souffrances inutiles? Celles qui me conduiraient à souhaiter la mort ne sont donc pas suffisantes pur une seule existence ? »

Ma contribution :

Est-ce que l’homme dispose de sa vie ? Telle est la question essentielle qui sous-tend le débat souvent polémique, parce qu’elle touche à la croyance en un Dieu créateur « propriétaire » de la vie, et qu’elle n’est pas explicitée, sans doute parce qu’il n’est plus possible de faire d’un dogme religieux un principe universel. Qu’en serait-il des controverses sur l’aide à mourir si était affirmé le principe  » tout homme dispose librement de sa vie » ? Pour le reste : que sont devenus les obstacles liés au « tu enfanteras dans la douleur » quand le droit de l’aide à accoucher sans douleur a été reconnu ? Nous résoudrons très bien ceux qui sont dressés pour l’aide à mourir quand nous serons d’accord sur le principe. Jusque-là, le débat sera faussé par l’idéologie religieuse qui se dissimule derrière des préoccupations prétendument humanistes. Tout le monde sait que l’euthanasie est pratiquée, en secret, dans les hôpitaux, comme l’avortement avant la loi. Affirmer le principe, c’est aussi autoriser à ne pas le reconnaître pour soi, c’est ouvrir le champ de la liberté.

Dîners de luxe clandestins à Paris

« La diffusion vendredi d’un reportage par M6 sur des dîners clandestins fastueux à Paris a déclenché une vive polémique le week-end dernier, un des organisateurs (…)  affirmant avoir « dîné dans la semaine dans deux, trois restaurants clandestins » où il aurait croisé « des ministres ». » (A la Une du Monde – 09.04.2021)

Ma contribution :

C’est très simple. Voilà. Vous étalez votre pouvoir. Pardon ? Oui, tout le monde dispose de pouvoir. Plus ou moins, oui, mais je parle du pouvoir « en soi »… Ah, bon… Oui, vous l’étalez finement avec votre rouleau à outrepasser. On en a tous un dans recoin, oui. Garnissez d’interdits finement hachés que vous avez fait revenir avec un peu de ce n’est pas vos oignons, ajoutez à voix basse quelques propos épicés, faites mijoter à l’insu d’étouffé, triez vos convives sur un volet à mailles très fines, fermez soigneusement les guichets pour éviter d’être caviardé et salez la note selon la quantité de liquide… Tout va bien ? … Oui, les invités sont là, le banquet va commencer, tout baigne dans son jus, quand on frappe à la porte… Ah ?… Oui. Il y a là un type carré d’épaules, barbu, vêtu d’un himation… C’est quoi ?…  Un manteau grec. Il a plein de bouquins dans un sac de supermarché. Il dit qu’il vient de très loin… C’est quoi son nom ?… Platon… C’est qui ?… Un communiste.   

L’objet particulier de la campagne électorale (2)

Face à ce que représentent le FN/RN et sa candidate, l’attitude électorale pertinente  consiste à  les maintenir en-dehors de l’univers politique dans lequel ils jouent avec les outils de la politique, et dont ils ne font pas plus partie qu’un enfant jouant à l’adulte fait partie de l’univers adulte.  

La décision de l’abstention au second tour (si la candidate FN/RN y parvient)  au motif du refus du vote négatif est donc inappropriée et, au sens littéral, irresponsable.

Il ne s’agit pas non plus de voter contre le RN/FN, mais de signifier, en votant pour l’autre candidat, quel qu’il ou elle soit, qu’on reste dans le champ du politique.

Cette analyse ne peut être entendue que si l’on substitue au voter pour ou contre quelqu’un ou au voter pour ou contre quelque chose,  un voter  pour ou contre ce qui produit l’équation capitaliste structurante (être = avoir plus) réalisée depuis maintenant deux siècles dans les formes économiques, sociales, financières et industrielles que l’on sait.

En d’autres termes : du point de vue de la philosophie politique, que le candidat soit de « gauche gestionnaire réformiste » ou de « droite gestionnaire conservatrice », le cadre reste le même : les seules différences tiennent aux ajustements économiques et sociaux internes en relation avec le rapport privé/commun. Le Front Populaire (1936) et le programme du Conseil National de la Résistance (1944) sont là pour nous rappeler que ces différences peuvent être considérables pour la vie quotidienne.

Pour autant, le système continue à fonctionner avec sa logique propre et le processus de dysfonctionnement global s’accentue, quelle que soit la couleur des élus, comme nous le constatons aujourd’hui : courses aux profits par tous les moyens, aggravation des inégalités nationales et internationales, immigrations et crimes de désespérance, détérioration de l’environnement, mutation climatique, dépression planétaire, populisme (dans le sens infantilisme), replis identitaires, en particulier ce que j’appellerais le « malaise de maturité » (un sondage indique que le FN/RN serait le vote majoritaire des trentenaires) lié sans doute à une absence de perspective de développement économique « classique », notamment d’emplois pérennes.

C’est ce que signifiait « bonnet blanc et blanc bonnet » (formule reprise par Jacques Duclos – candidat du parti communiste arrivé juste derrière Alain Poher – centre droit – et Georges Pompidou – droite –, les deux candidats du second tour de la présidentielle de 1969) dans un temps où la révolution socialiste/communiste (assurée « aux couleurs de la France ») apparaissait comme un possible.

Aujourd’hui, ce possible ayant disparu et l’idée de la révolution dont je parle étant non encore assez émergée (quelques voix commencent à se faire entendre), le seul choix possible concerne la nuance du bonnet.

S’il est indispensable de déposer un bulletin dans l’urne, c’est que nous sommes « embarqués », et croire qu’on peut rester sur la rive pour voir passer le bateau de la société participe de la même irresponsabilité littérale : la vitesse du bateau et le pilote ont leur importance, même si l’on préfèrerait l’océan plutôt que l’impassibilité du fleuve. S’abstenir revient à ouvrir la porte du champ politique au FN/RN avec la fascination pour le « jusqu’où peut aller le jeu de l’apprenti sorcier ? » dont est connue la réponse.

De même,  « on choisit au premier tour, on élimine au second » n’a pas plus de sens que les deux bonnets de 1969.

Faute de révolution proposée, il ne nous reste, pour le premier tour, que la gestion lucide, active, des affects, ne serait-ce que dans notre discours aux autres.

Pour le second, si la nuance du bonnet n’est plus l’enjeu du vote, la sauvegarde du politique.

« Racisé… »

Le numéro de Télérama (du 3 > 9.04.2021) propose une interview de l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco et de l’historien Pascal Blanchard.

Quelques extraits accompagnés de commentaires, avant une conclusion.

Question : « De quelles fractures les querelles sur l’islamo-gauchisme sont-elles le signe ? »

P.B. «  Depuis une trentaine d’années en France (une quarantaine aux Etats-Unis), nous observons une nouvelle manière de penser l’histoire du colonialisme, la question du genre et la domination masculine. »

Si l’observation est juste, P.B. ne pose pas la question de la date : pourquoi cette « nouvelle manière de penser » est-elle née à cette époque ? Ce non-questionné revient à dire que le contexte historique n’aurait pas d’incidence sur la pensée. La concomitance n’ont plus n’est pas objet de questionnement.

E.R. : «  Quand on impose le mot « racisé » alors que la race n’existe pas, quand on fige les combats dans une stratégie uniquement victimaire, c’est intenable. Or, il se passe la même chose du côté des études de genre : le queer – l’ensemble des minorités sexuelles ou de genre – est mouvement flamboyant et passionnant. Mais le stigmates d’hier se sont inversés, et le jeu consiste désormais à assigner « l’autre » à sa nature dite « hétéronormée », à sa « blanchité » ou à sa masculinité, pour lui dénier tout droit à la parole, dans une ronde sans fin d’anathèmes : les transgenres finissent par attaquer les homosexuels, les lesbiennes, les gays, les gros, les minces… A la longue, les mouvements d’émancipation vont tout simplement finir par s’autodétruire… »

La race n’existe pas, oui,  mais depuis combien de temps est-ce un savoir, et ce savoir est-il indiscuté ? Autrement dit, qui impose « racisé » ? Le terme est-il inventé, là, comme ça, sans raison autre qu’une lubie,  ou bien son invention doit-elle être considérée comme un signe qu’il faut décrypter ? Et puis, s’agit-il d’un « jeu » ?

Là encore, il  est curieux que soit évacuée la recherche de causalité possible, autrement dit que ne soit pas questionné le contexte historique, et que ce mouvement soit présenté comme s’il était voulu, pensé, organisé comme un projet de société.

Question : « Plus personne ne conteste, pour autant, que les descendants des colonisés n’avaient pas eu accès à l’histoire de la colonisation… »

P.B. «  C’est indéniable. Je me rappelle encore cet étudiant qui disait : » Quand on travaille sur des conquêtes coloniales, on connaît toujours le nombre de soldats français morts et jamais le nombre d’indigènes tués. » Il avait raison. Il faut d’autant plus entendre sa douleur que l’histoire coloniale n’a longtemps été racontée que du point de vue des empires. Mais quand enfin émergent des chercheures originaires des anciennes colonies, ces sujets deviennent brutalement des outils politiques dans les débats d’opinion, parce qu’ils apportent un regard neuf sur l’Histoire et sur l’Occident, et offrent de nouveaux espaces d’expression à celles et ceux qui n’avaient pas eu le droit de parler jusque-là : les minorités et les femmes. C’est ainsi qu’on peut penser une histoire globale, une histoire monde, sans pour autant faire disparaître la dimension nationale. »

« Raconter, espaces d’expression, droit de parler »… en quoi ces termes rendent-ils compte de la demande, non entendue, qui s’exprime par ce que dénoncent les deux historiens. Voir la conclusion.

E.R. : « Nous sommes malheureusement englués dans un débat insensé entre les « études de genre » anglo-saxonnes revisitées par des chercheurs hexagonaux qui se disent inspirés par Michel Foucault et des Français qui se référeraient à une philosophie des Lumières universaliste mal comprise. »

« Malheureusement englués, débat insensé » sont des jugements, non une analyse.

Q : « La tempête était donc inévitable… »

E.R. : « Le débat autour de l’islamo-gauchisme est devenu infernal (…) Beaucoup de petits-enfants d’immigrés souhaitent garder dans les prénoms qu’ils donnent à leurs enfants, ou dans leur culture, la trace de leurs origines, et je l’accepte. Mais cela ne devrait jamais les empêcher de devenir républicains, et en particulier des respecter les principes de la laïcité. (…)  On ne demande pas à ces élèves [issus de l’immigration] d’être gaulois ! On leur demande d’être français… Et si un effort doit être effectivement être fait  pour raconter leur histoire…(…) Et je ne vois pas  au nom de quoi les enfants français dont les grands-parents  sont issus des pays anciennement colonisés ne pourraient pas aussi s’identifier à Victor Hugo dans leurs revendications. Parce qu’il est blanc ? »

« Devrait… » Curieux sous la plume d’une historienne «… raconter [par d’autres] leur histoire», également curieux sous la plume d’une spécialiste de la psychanalyse. Je passe sur « infernal ». Quant au « ne pourraient pas » il est également curieux qu’il soit adressé à ceux qui sont critiqués pour le « racisé » et pas à ce qui y conduit.

Conclusion :

Je pense qu’il manque à ces analyses la dimension philosophique (dont sa composante éthique) qui peut permettre de comprendre la problématique que constituent ces événements, pour les sortir de la polémique stérile où ils sont bloqués.

L’Histoire « racontée » aux élèves est, dans le récit et le discours qui le sous-tend, celle du système capitaliste, selon l’équation être = avoir plus. Ce système, en tant qu’il détermine le rapport consommation/production et les rapports sociaux, contient une contradiction avec l’exigence du commun qui, dans le même temps, préoccupe l’humanité depuis son origine. La résolution de cette contradiction est projetée dans une alternative « communiste » (cf. Platon) qui balance entre le possible et l’utopie. La réalité industrielle moderne (depuis la fin du 18ème siècle) produit une théorie « scientifique » (Marx) qui fait résolument pencher la balance du côté du possible. Le fiasco de l’entreprise (URSS) et son implosion tue (ou donne l’impression de tuer) jusqu’à l’idée même de cette alternative.

Autrement dit : le « racisé » pouvait, jusqu’à la fin des années 80, entendre le discours historique enseigné en s’identifiant au commun, utopique ou réel, contradictoire du capitalisme.

Depuis la mort (réelle ou imaginaire) de l’idée de « communisme », cette identification est impossible et le « racisé » est obligé d’écouter l’histoire qu’on lui raconte – celle du colonialisme notamment – sans identification autre que le capitalisme générateur d’une conception de l’être fondé sur l’avoir et le pouvoir, qui se réalisent notamment dans l’esclavage, la colonisation, l’exploitation de la force de travail, le racisme, les rapports homme/femme, sexe/sexualité…

C’est à mon sens ce qui produit, après la création du concept de négritude créé en son temps pour répondre à un moment de la contradiction, celle de ces nouveaux concepts (racisé, intersectionnalité, woke…).  Ils sont les signes émis par des orphelins auxquels n’est offerte qu’un récit/discours d’identification à ce qui  a « tué » leurs parents, et qui cherchent, dans la confusion, et en se heurtant à des murs d’incompréhension générateurs de violence, à exister en-dehors de l’équation capitaliste.  

Les clivages passionnels que produisent ces concepts, entre autres, indiquent que ce problème, signifié par ce qui s’apparente à des cris, est planétaire.

IVG…

« Un nouveau manifeste des 343 réclame l’allongement des délais de recours à l’IVG.A la veille du cinquantième anniversaire du texte qui a marqué l’histoire du droit à l’avortement, les signataires « exigent » une extension des délais légaux au-delà de douze semaines. » (A la Une du Monde – 04.04.2021)

Ma contribution :

Personne ne dit que l’IVG est un moyen contraceptif. Elle est un pis-aller et  il n’est pas sans difficultés pour celles qui y ont recours.

Sauf motif thérapeutique ou viol, elle résulte d’une contraception manquée pour des raisons qui ne sont pas seulement matérielles mais idéologiques (cf. le discours religieux millénaire et encore actuel, dépréciatif, culpabilisant, sur le corps et la sexualité). Ce « ratage » est celui d’un couple.

L’embryon/fœtus supprimé est vivant, comme sont vivants, les millions de spermatozoïdes, dont un seul pénètre l’ovule, et qui meurent. Comme est vivant l’ovule qui n’est pas fécondé et qui meurt.

La définition du seuil à partir duquel l’embryon/fœtus, vivant, est un être humain social appartient à la société humaine et à elle seule.

Au contraire de l’exploitation des hommes, de l’esclavage, du racisme, de la colonisation, de la guerre, l’IVG n’est pas un mépris. Elle est une souffrance liée à notre longue histoire de transcendance aliénante où La Vie primait, et prime encore souvent, sur les vivants.

Mort de George Floyd : le témoignage accablant des secours à la barre

« Le premier ambulancier arrivé pour secourir l’Afro-Américain a dit à la barre l’avoir trouvé mort, avec plusieurs policiers « sur lui ». (A la Une du Monde – 03.04.2021)

La  page du débat contient quelques contributions qui m’ont conduit à publier celle-ci :

« Remarquable (sens premier) est le regard du policier, serein, impassible. Il est en train de tuer une personne, il le sait, il a entendu l’homme sur le cou duquel il pèse pendant plus de 9 minutes. C’est long,  9 minutes. Il se trouve qu’il est blanc, que l’homme à terre est noir. Il se trouve qu’il est policier et qu’il a appris des techniques d’immobilisation qu’il applique, ici, de manière mécanique et froide. Il se trouve que des collègues l’entourent et ne bougent pas. La supplication d’au moins un témoin est sans effet. Le policier continue à peser, en fixant calmement la caméra. On pourrait croire à un trophée de chasse. Ce qui est en cause, ici, c’est la « mauvaise foi » ; la sienne : il se persuade qu’il « est » un policier, alors qu’il est un homme qui exerce la profession de policier ; et  celle de ceux qui veulent le réduire à sa profession. La mauvaise foi est la négation de la responsabilité. Sartre les qualifie d’un nom très précis(*). (cf. son analyse du garçon de café). »

Je n’ai pas publié ce (*) pour ne pas être censuré : celui qui refuse d’exercer sa responsabilité d’être humain en se réfugiant dans une structure censée définir son «être », celui qui refuse de choisir, est, pour Sartre, le salaud. Ceux des contributeurs que je vise doivent le savoir. « Qui sent morveux qu’il se mouche ! » (Molière – L’Avare)

L’église et les abus sexuels… suite

« Agressions sexuelles : C’est bien toute l’Eglise qui porte une responsabilité collégiale. Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, appelle à une indispensable éthique de responsabilité de l’Eglise, dans une tribune au « Monde ». (A la Une du Monde – 01.04.2021)

Extrait :

« (…) De qui sommes-nous aujourd’hui responsables ? Sinon justement de toutes les victimes, connues ou non, de leurs proches, affectés ô combien ; du visage du Christ doux et humble, ami et défenseur des plus petits. Visage trahi, humilié par ceux-là mêmes ayant un jour publiquement signifié qu’ils lui vouaient leur vie. (…) Dans l’Eglise catholique, des femmes et des hommes – enfants, adultes – ont été meurtris jusqu’au tréfonds de la chair comme de l’esprit, de l’âme, de l’intime. LaParole de Dieu a été tordue pour servir les intentions les plus viles. La Tradition détournée par des théologies hallucinantes. Des manipulateurs ont usé de l’autorité que Dieu leur conférait – disaient-ils – pour fracasser des enfances, des consciences, des confiances. Cette responsabilité spirituelle est immense. Elle nous met devant Dieu qui nous convoque à être devant tous et reconnaître ce qui a été corrompu de la foi au Dieu fait chair, engagé en faveur des plus fragiles. »

Ma contribution :

L’analyse contient une contradiction majeure signifiée par l’antinomie entre l’image invoquée du Christ et le réel de l’église (institution), à tous les points de vue : l’argent, le pouvoir, l’intolérance, le décorum, le rejet de la sexualité hors procréation, le mépris du corps, le célibat des prêtres- hommes. Pour la résoudre, il faut mettre en perspective : le déni de la mort telle qu’elle est et la croyance (très minoritaire aujourd’hui) en la résurrection, la promesse du paradis (idem) et la vanité de la vie sur terre. Autrement dit, une entreprise de sublimation appuyée sur une structure susceptible d’accueillir des « vocations par frustration » jusqu’aux névroses. « Croire », aujourd’hui, est difficile parce que « savoir » gagne de plus en plus de terrain. Le sacré transcendantal évanoui (les « vocations » disparaissent), la couverture de crimes par l’autorité divine ne peut plus fonctionner. L’institution est désormais humaine, sans Dieu, nue.

Contribution de « Querdenker »

« Le poids de la culpabilité « collégiale » que Véronique Margron fait peser sur les épaules de l’Eglise est si écrasant qu’on finit par se demander si le souhait plus ou moins inconscient de l’éminente théologienne n’est pas de la faire disparaître. Vivre dans l’atmosphère morale qu’elle décrit doit être absolument irrespirable. Après une telle lecture, qui aura encore envie de rejoindre une institution décrite à comme à ce point compromise dans ce qu’il faut bien appeler le Mal ? »

Contribution de « C »

« Après une telle lecture, qui aura encore envie de rejoindre une institution décrite à comme à ce point compromise dans ce qu’il faut bien appeler le Mal ? » Si on fait une fixation sur les dits faits, il est certain qu’on peut douter. Maintenant, revenons à la réalité. L’Eglise, c’est bien autre chose. Ce que Mme Margron, les évêques et le Pape essaient de faire, c’est justement bien définir le mal pour, dans une deuxième phase, le circonscrire et l’exclure. Croire que, sur le sujet, la mortification restera permanente au point d’en faire disparaître l’institution, c’est vraiment mal la connaître. Il y aura des transformations et des évolutions, sans aucun doute mais il y a lieu de se poser la question : « Pourquoi et comment l’Eglise a-t-elle survécu à deux mille ans d’histoire ce qui est unique pour une institution humaine ? » Et cet article illustre bien la première phase de la méthode. »

Ma réponse à « C » :

Il y a, dans la tribune, une confusion entre la morale (le bien et le mal que vous évoquez) et l’éthique qui n’a pas à voir avec ce système binaire. La pédocriminalité, du point de vue de l’éthique, n’est pas un mal moral, elle est une réponse inadéquate à une question. L’aborder sous l’angle moral contient le risque d’évacuer le problème que pose la signification de la structure du pouvoir catholique, sans parler du rapport entre discours fondateur et acte. Supposez que le Jésus des Evangiles et des Actes des Apôtres soit introduit, les yeux bandés, dans St. Pierre de Rome lors d’un conclave, par exemple. Le bandeau ôté, dira-t-il spontanément, voyant les prélats en costume, dans ces ors et ce décorum, que c’est son église ? Conduisez-le dans les arcanes du pouvoir, de l’administration, de la banque vaticanes, montrez lui les films des guerres de religion, de l’intolérance inquisitrice… N’y-a-t-il pas là un problème majeur en rapport avec les dysfonctionnements en question ?

Réponse de « Querdenker »

« @Jean-Pierre Peyrard Finalement si je situe correctement (c’est-à-dire en les lisant entre les lignes) les conclusions à tirer des imprécations « savonaroliennes » de la théologienne à l’endroit de l’institution catholique « telle qu’en elle-même » et, de l’autre, la fiction dostoïevskienne que vous proposez, j’ai bien l’impression que vos deux perspectives tendent à se rejoindre. Or, tout permet de penser que Véronique Margron « croit au Ciel », alors que, de votre côté, vous êtes visiblement du côté de ceux qui n’y croient pas. La possibilité même d’une telle convergence entre vous deux a de quoi laisser songeur, vous ne trouvez pas? Que deviendrait alors le souvenir du Christ et des Evangiles si, d’aventure, l’Eglise, telle que vous deux en formez le voeu, venait à perdre tous les moyens de demeurer cette institution visible et réfractaire au sein de la société moderne? Quel serait la réponse de Régis Debray à une pareille question ? »

Ma réponse à « Querdenker » :

Non, je ne forme pas de vœu, j’essaie de comprendre pourquoi la question de la pédérastie dans l’église émerge maintenant et de cette manière ; d’autre part, ce que peut signifier l’analyse de V. Margron, apparemment très mal à l’aise (en tant que membre de l’église et, j’imagine, en tant que femme). Je fais l’hypothèse que la réponse religieuse (de mon point de vue, un contournement/déni de  la conscience spécifique que nous avons de notre finitude) ne fonctionne plus. Idem pour la réponse (socialiste/communiste, telle qu’elle a été expérimentée) du paradis sur terre, depuis l’implosion soviétique. Nous devons apporter une réponse autre  à l’équation capitaliste (être =avoir plus) dont les effets délétères (socioéconomiques, environnementaux) sont devenus insupportables. D’où la dépression planétaire.