Le manifeste des militaires

« Ils avaient signé une tribune dans Valeurs actuelles, fustigeant le « délitement de leur patrie » face à « l’islamisme » et aux « hordes de banlieues », appelant entre les lignes à un coup d’Etat. (…) Selon les signataires, parmi lesquels vingt-cinq généraux à la retraite, « l’heure est grave, la France est en péril ». « Nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation », ajoutent-ils. « Si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre (…), provoquant au final (…) l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles (…) », menaçaient-ils dans ce texte mis en ligne, soixante ans jour pour jour après le putsch des généraux d’Alger. » (A la Une du Monde – 29.04.2021)

Ma contribution :

Il y a aussi cette question : qu’est-ce qui permet de comprendre, non pas tant qu’il y ait des militaires qui aient une telle idéologie (entrer dans l’armée, la gendarmerie ou la police suppose une certaine conception de ce que doit être l’ordre, la patrie, entre autres) mais qu’ils se sentent la possibilité de la publier sous cette forme. Quelque chose comme « on n’a plus rien à perdre » ? Si on retient cette hypothèse, cette forme de désespérance rejoint pour une part celle de ceux qu’on appelle « terroristes » (une étiquette qui n’explique rien), d’autant que le manifeste n’exclut pas un passage à l’acte de type putschiste. La différence est que les « terroristes » tiennent un discours irrationnel alors que les militaires ont la maîtrise de leur discours qui, lui, renvoie à des fantasmes et à des mythes exploités par le FN/RN. Une collusion – plus ou moins voulue et consciente chez les militaires – et une tentative de récupération qui feront des dégâts collatéraux.

Brigades rouges

Ma contribution ;

La question centrale me semble être celle des conditions dans lesquelles la justice a été rendue dans le contexte de ces années-là. Avec, pour corollaire, celle de savoir si les extradés qui ont été jugés – par contumace : ce n’est pas une excuse mais un fait dont leur responsabilité doit être appréciée dans le contexte – comparaîtront ou non devant un tribunal. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la justice ne consiste pas à « rendre justice », comme on le dit un peu vite, aux victimes ou à leurs proches, mais à tenter de comprendre pour adapter la peine à l’acte commis. Autrement dit, et même si c’est une démarche difficile, il faut laisser la vengeance à la porte du tribunal. Sans quoi on retourne dans le champ de la « loi » primitive dite du talion.

Id. pour l’affaire Halimi : décider de ne pas juger les « fous », c’est prendre en compte un contexte via les expertises (soumises à un débat contradictoire) de ceux qui sont habilités à diagnostiquer la folie. Sans quoi…

Science et croyance

Ce matin  (28.04.2021) sur France Culture, Guillaume Erner recevait Etienne Klein, physicien, historien des sciences et animateur d’émissions scientifiques sur la même chaîne, ainsi que Bernadette Bensaude-Vincent, philosophe, historienne des sciences.

Leur discours de scientifiques parlant de la science contient une ambiguïté :

E. Klein : « On n’est pas à l’abri d’un nouvel Einstein qui nous prouvera que la terre est plate mais je n’y crois pas une seconde. »

B. Bensaude-Vincent : « La science établit des vérités solides, robustes auxquelles il faut croire. Nous sommes tous dans un rapport de croyance avec les vérités scientifiques. »

La phrase  d’E. Klein implique (« On n’est pas à l’abri…) qu’il n’existe pas de vérité scientifique absolue. Ainsi : ou bien il est absolument certain que la terre est ronde, et dans ce cas la seule hypothèse qu’on puisse prouver le contraire est absurde, ou bien ce n’est pas absolument certain, il est alors possible qu’elle soit plate, même si l’on n’y « croit pas une seconde », et dans ce cas tout est par définition objet de remise en cause, par exemple le fait qu’une pierre jetée en l’air tombe nécessairement.

Quant aux deux phrases de B. Bensaude-Vincent, elles contiennent une contradiction entre « vérités solides, robustes » et « croire » puisque croire suppose un non-croire qui invalide et les deux qualificatifs des vérités et les vérités elles-mêmes. Le « il faut » qui l’accompagne est une injonction qui ressemble fort à un argument d’autorité.*

Ambiguïté d’autant plus grande qu’E. Klein qualifie d’absurde l’affirmation souvent entendue « la science est doute », affirmation qui, explique-t-il, naît d’une confusion entre science et recherche scientifique.

Le « rapport de croyance avec les vérités scientifiques » en tant que signe redoublé de cette contradiction est donc analogue avec l’acte de foi.

Si je comprends le désir de persuasion et si je ne mets évidemment pas en cause l’esprit scientifique des deux intervenants, reste que la porosité ainsi établie entre le champ du savoir de la connaissance scientifique et celui du croire antinomique du savoir est le signe du refus (sans doute inconscient, comme le lapsus ou ce qu’on appelle, à tort, le geste manqué) de ruiner la transcendance du croire par l’immanence du savoir.

Il y a dans la littérature un exemple intéressant qui renvoie à la même problématique : le mythe d’Antigone, dans la pièce éponyme de Sophocle.

Ce sera l’objet d’un prochain article.

*Comme exemple, cet échange (juin 2020) diffusé pendant l’émission, entre une journaliste de BFMTV et le professeur Didier Raoult :

Question : Sanofi a publié une note pour mettre en garde contre les utilisations de son  Plaquénil (hydroxychloroquine) contre le coronavirus.

Réponse : Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ?

« Stéphanie M., victime du tueur de Rambouillet, une « héroïne du quotidien »

Tel est le titre de l’article publié dans la Une du Monde (25.04.2021).

Extrait :

« L’agente administrative de 49 ans a été poignardée par Jamel G., vendredi 23 avril, dans le sas de l’hôtel de police de la ville, où elle travaillait depuis près de trente ans (…) Pour le premier ministre, Jean Castex, qui s’est rendu à Rambouillet vendredi, Stéphanie M. était une « héroïne du quotidien ».

Ma contribution :

Le héros de la mythologie est un demi-dieu (Héraclès, Dionysos). Pour nous, il est celui qui accomplit un acte hors du commun, altruiste. Rien à voir, donc avec la personne assassinée. « Héroïne du quotidien » contient une double contradiction : elle n’a rien accompli (elle a subi) et, par définition, l’acte héroïque échappe au quotidien.

L’expression est le signe de l’acte héroïque manquant, celui qui aurait arrêté le geste du criminel.

On reporte donc sur la victime une carence qu’on tente d’abolir par ce double oxymore (deux termes qui s’opposent).

Quelle carence ?

Celle de n’avoir ni prévu ni empêché. En l’occurrence, ce qui était ni prévisible ni évitable.

Autrement dit, « héroïne du quotidien » est le variant émotionnel inversé des « solutions » d’exclusions radicales, hors de portée, « héroïques » donc, préconisées par certains et qui nourrissent l’idéologie du « entre nous, chez nous ».

Une instrumentalisation, plus ou moins consciente, de l’assassinat.

L’assassinat de Rambouillet

Le titre du Monde « Au commissariat de Rambouillet, une brève « scène d’horreur » et la peur qui s’installe » et certains éléments de son compte-rendu (« Aux alentours de 14 h 20, vendredi 23 avril, Jamel G., un ressortissant tunisien de 36 ans, a poignardé à la gorge la mère de famille de 49 ans… ») indiquent une tendance du journal à flirter avec le langage de la presse dite à « sensations ». Une dérive soulignée et dénoncée par plusieurs abonnés.

Des réactions – sous pseudonymes – de cette tonalité (« Un migrant Tunisien aurait commis un attentat ? Mais c’est impossible, on nous dit depuis des décennies que l’immigration est une richesse pour la France » / « Les musulmans de France doivent nous faire la démonstration que leur religions est compatible avec nos lois » / « Qu’un petit malin balance sur le Darknet le nom des 20 000 fichés S pour radicalisation et la peur va vite changer de camp » / « Fatiguant tout ce blabla, le problème on le connaît. On fait semblant depuis 30 ans, gauche comme droite ») sont monnaie courante dans les commentaires.

Ma contribution :

Quelle différence entre la radicalisation qui « motive » ce crime et la radicalité de certains commentaires ?  On m’objectera l’absence de crime, précisément. L’article évoque des éditoriaux répétitifs*. Ici, certains assimilent l’islam et l’islamisme. J’ai même lu que leur meurtrier aurait tué pour des « idées ».

La radicalisation est antinomique de la pensée, elle en  est le degré zéro. Un slogan religieux n’est en rien l’expression d’une idée, pas plus que les slogans censés « expliquer » le crime. Dans le pays de Montaigne, de Descartes et des Lumières, il n’est évidemment nul besoin de chercher à comprendre comment un homme peut prend un couteau pour aller tuer une femme qu’il ne connaît pas en criant Allah Akbar. La réponse est simple, claire,  nette, une. Il suffit de crier en retour notre colère pour régler la question de la causalité.

Une femme a été assassinée. La radicalité ne fait qu’ajouter de la tristesse à la tristesse. De la haine aussi. Ça va mieux, n’est-ce pas ?

* « D’après l’Agence France-Presse, l’homme aurait relayé sur son compte Facebook des posts dénonçant les prises de position de l’éditorialiste du Figaro Eric Zemmour (…) »

Une réponse :

« Comment vous faites pour distinguer un musulman qui va se tenir tranquille d’un autre tout aussi tranquille mais qui dans quelques années va se radicaliser et s’efforcer de tuer le plus possible, quitte pour cela à se faire sauter avec une ceinture d’explosif ? Personnellement je serais pour le principe de précaution. »

Et ma réponse :

La chronique criminelle répond que le passage à l’acte est très rarement prévisible. D’où « péter un câble », « disjoncter ». Ici, la conjonction d’un problème personnel et celle d’une dépression planétaire dont l’islamisme est depuis 30 ans (Al Qaïda – Daesh…) le mode d’expression le plus violent. On lui a collé l’étiquette « terrorisme » pour faire croire à une explication. Quel « principe de précaution » envisageable, si ceux qui tuent au nom d’Allah ne sont qu’une partie infinitésimale des musulmans, pour autant qu’ils soient eux-mêmes croyants ? Et puis, la religion, quelle qu’elle soit, n’est pas une cause, mais l’expression d’une irrationalité. C’est là qu’il faut chercher : pourquoi l’irrationalité religieuse vieille comme l’humanité peut, à un moment donné, servir à assassiner ? Si vous préférez : qu’est-ce qui pousse un homme à prendre, la première fois, un couteau pour aller égorger quelqu’un à cause de ce qu’il a dit ou de ce qu’il représente, et en invoquant Dieu ?

Etre, se sentir français

« Le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, a pris, mercredi 21 avril, la défense de l’avocat général ayant requis lors du procès en appel de l’attaque de policiers à Viry-Châtillon, dans l’Essonne, en 2016. Celui-ci est mis en cause par certaines voix à droite et à l’extrême droite pour des propos qu’il aurait tenus à huis clos. Pour le garde des sceaux, la phrase commentée, qui a été « extraite » d’un « réquisitoire de sept heures », a été « dénaturée ».

Thibault de Montbrial, avocat d’une policière victime et partie civile au procès, avait assuré, dimanche, au journal Le Figaro : « L’un des deux avocats généraux a conclu ses réquisitions en déclarant à l’intention des accusés qu’ils avaient selon lui de l’empathie et qu’ils constituaient à ses yeux une richesse pour le pays”. »

M. Dupond-Moretti a répondu à la polémique en défendant le magistrat, dont il a rapporté les paroles, au micro de RTL. « Voilà ce qu’il [a] dit aux accusés : Assumer ses actes et devenir un homme. Pour ce faire, il s’agira de briser la loi du silence, (…) en dialoguant, en échangeant, en parlant non pas pour propager des rumeurs ou parler seulement entre vous, mais (…) avec tous les citoyens venus d’horizons différents qui font la richesse de notre pays, dont vous êtes, ne vous en déplaise, aussi les enfants », a-t-il lu. » (Le Monde du 22.04.2021)

J’ai publié une contribution * et deux commentaires **, *** pour répondre à ceux qui font un mauvais procès au procureur, et à deux contributeurs qui se réfèrent, l’un au « souhait d’être français », l’autre à « se sentir français »

*Ceux qui s’insurgent contre le procureur savent sans doute ce qu’ils ne supportent pas et que dit effectivement le magistrat : ces jeunes criminels sont  les enfants de notre pays.

Faire dire à la phrase « … tous les citoyens venus d’horizons différents et qui font la richesse de notre pays dont vous êtes, ne vous en déplaise, aussi les enfants. » ce qu’elle ne dit pas (dans le genre : votre crime est une richesse de la France) trahit la difficulté ou l’impossibilité à admettre l’idée qui sous-tend la déclaration : nul n’est réductible au crime qu’il a commis.

Autrement dit, la question  est celle de la confusion entre  » libre-arbitre » auquel les critiques se réfèrent, et qui n’est qu’un fantasme (la pierre ne roule pas parce qu’elle l’a décidé), et « exercice de la liberté ».

Si nos réponses inadéquates, criminelles, nous engagent et nous obligent à rendre des comptes, elles  ne nous excluent pas de la société humaine dont la richesse est la diversité.

C’est ce que dit le procureur.

** »Le souhait d’être français ». Je ne sache pas qu’il soit sollicité pour quelque enfant que ce soit né de parents français. Dans votre contribution, la formule ne vise pas une simple donnée administrative mais une adhésion … à quoi exactement ? Vous laissez penser que la réponse  va de soi. La dernière guerre montre que ce n’est pas si simple : il y eut alors deux France absolument opposées dont chacune était absolument persuadée d’être la vraie France. De Voltaire ou des juges d’Abbeville qui condamnèrent le chevalier de la Barre, ou ceux de Toulouse qui condamnèrent Calas, des antidreyfusards ou de Zola qu’ils appelaient « le métèque » lesquels sont la France ? Le regard que nous portons sur les conditions dans lesquelles ont été « accueillis » les immigrés des premières générations et sur celles des enfants des générations suivantes n’est pas univoque, il nous divise profondément : lequel est celui de la  France ? 

***« Se sentir français » A quoi renvoie exactement cette expression ? Vous vous sentez français par votre contribution dont certains, qui se sentent aussi français, ne partageront pas l’esprit. Ceux qui édictèrent les lois antijuives en 1940 se sentaient français, ils avaient fait des études, obtenu des diplômes français, et ils contribuèrent à envoyer dans les fours crématoires des Français qui s’étaient sentis français au point, notamment, de combattre pour la France en 1914. « Se sentir français » n’exprime qu’une subjectivité. C’est pourquoi je dirais qu’on devient français, entre autres, par le refus de considérer « se sentir français » comme critère d’appartenance à la communauté française contemporaine.

**** Les statistiques de ma page d’accueil m’indiquent qu’il s’agit du 300ème article. Est-ce que je le remarque parce que c’est un nombre « rond » ? Mais en quoi le fait qu’il soit pair lui confère-t-il cette… rotondité… rondeur ? Je trouve qu’à voir, comme ça, 299 n’est pas vraiment carré. Il est vrai qu’on peut l’arrondir à 300… Oui, mais c’est parce qu’on a déjà défini « rond »… Et puis, les deux zéros derrière le 3 sont-ils vraiment ronds ? Voyons… Il faudrait trouver des formes rondes qui vont par paire… Donc, une paire de… de… Hum… Si quelqu’un a une idée pour m’aider à résoudre ce problème mathématico-géométrico-physico-métaphysique…

Mort et meurtre de George Floyd

Certains lecteurs de l’article du Monde (21.04.2021) qui publie l’information du verdict, s’étonnent des précisions apportées aux origines ethniques, du policier, de son meurtrier et des membres du jury. D’autres sont choqués par les manifestations de joie, devant le tribunal.

Ma contribution :

« Pour qu’il n’y ait pas

De mentions des origines ethniques

Du policier et de l’homme qu’il a tué

Des membres du jury qui ont conclu à la culpabilité

Pour qu’il n’y ait pas de cris de joie

A l’énoncé du verdict de meurtre

Il faudrait

Que les origines ethniques et la couleur de peau

N’aient jamais été causes de  discrimination

Qu’il n’y ait eu ni esclavage ni colonisation

Que race soit un mot inconnu

Ou alors

Si le racisme a existé

S’il y eut sous son nom des humiliations

Individuelles et massives

Des morts sans nombres et sans noms

Il faudrait

Qu’il n’existe plus

Dans la vie quotidienne et ordinaire

Pour qu’il n’existe plus

Il faudrait

Au moins

Juste pour commencer

Que soit expliqué pour quoi et pourquoi

Les hommes eurent et ont encore besoin

Du mot

Il faut donc encore beaucoup

De temps

Pour que racisé n’ait pas lieu d’être »

« Superligue » de football… ou « du risque de l’humour »

« Douze grands clubs européens ont lancé, lundi 19 avril, leur Superligue, une compétition privée vouée à supplanter la Ligue des champions, déclaration de guerre à laquelle l’Union européenne de football (UEFA) a promis de répliquer en excluant les équipes dissidentes et leurs joueurs. » (Le Monde – 18.04.2021)

Extrait :

« A l’ouverture de la Bourse aux Etats-Unis, l’action de Manchester United, qui est cotée à New York, était en progression de presque 10 %. Pour les investisseurs, le calcul est simple : en faisant bande à part, ces grandes équipes pourraient se partager de plus importants revenus de droits de retransmission. « Si on regarde le football comme une façon de gagner de l’argent, cette proposition se comprend », analyse Kieran Maguire, de l’université de Liverpool, spécialiste de l’économie du football. Ces clubs attirent des téléspectateurs, particulièrement à l’étranger. »

La plupart des commentaires balance entre la condamnation, parfois morale, et le « c’est comme ça » fataliste visant l’univers du football professionnel, laissant ainsi entendre qu’il fonctionne selon un principe spécifique.

Je me suis amusé à écrire celui-ci :

« L’argent appelle l’argent », « plus on en a plus on en veut », disent les lieux communs du Café du Commerce. C’est vraiment n’importe quoi !  L’argent ne fait pas le bonheur, tout le monde sait ça. La preuve, c’est qu’il y a beaucoup plus de gens qui n’ont pas d’argent que de gens qui en ont,  et pourquoi ? Parce que c’est la recherche du bonheur qui est la principale préoccupation des hommes. L’autre preuve est que les millions de gens qui jouent au loto et  achètent des tickets à gratter le font par ascétisme spirituel puisqu’ils  savent qu’ils ne deviendront pas millionnaires.  Le bonheur à tout prix ! Un peu d’altruisme compassionnel pour les initiateurs inconscients de cette entreprise de malheur serait de mise. Dans le même temps, réjouissons-nous de constater que cette facette du comportement humain nous est étrangère, nous qui ne fréquentons pas le Café du Commerce, ni ne jouons ni ne grattons. « Nihil novi sub capitalistae aequationis sole. » (Vulgate mise à jour de manière artisanale).

J’ai eu l’étonnement de découvrir cette réponse :

« Il y a beaucoup plus de gens qui n’ont pas d’argent que de gens qui en ont beaucoup justement parce que la minorité qui en a beaucoup confisque cet argent et ne souhaite pas le partager de manière plus juste. Allez demander aux pauvres du monde entier qui vivent avec moins d’un dollar par jour si l’argent ne fait pas le bonheur. L’argent seul ne suffit pas pour se sentir heureux. Mais sans argent point de salut! Et aux capitalistes libéraux fanatiques de la croissance qui nous sortent l’argument que les gens n’ont qu’à se retrousser les manches pour créer de la valeur ajoutée, qui elle-même engendrera des revenus conséquents, je leur dit que si 8 milliards d’êtres humains arrivaient un jour à créer suffisamment de richesse pour pouvoir vivre comme les occidentaux européens ou américains, la planète ne le supportera pas. Alors on fait quoi ? On partage ? Où on crève ? »

A laquelle j’ai ainsi répondu :

Hum… comment dire… l’humour… Bon. Vous prenez un réel détestable, quel qu’il soit, (l’exploitation du travail, les inégalités criantes etc., et l’idéologie qui accompagne le système qui les produit), vous faites comme si ce réel était un idéal et vous le décrivez dans un discours qui donne l’impression que vous l’approuvez. C’est le procédé de l’humour. G. Bedos, par exemple, dans un de ses sketches avec S. Daumier :  » Marrakech, ça nous a déçus, c’est plein d’Arabes » (*). Si vous le prenez au premier degré, vous vous dites qu’il est raciste… Le rapport absurde de causalité que j’établis entre la pauvreté et le proverbe aurait pu vous mettre la puce à l’oreille.

(*) L' »idéal raciste », implicitement contenu dans « déçus », étant un pays arabe sans Arabes.

Récréation ou se coucher plus souvent

Oui, le titre peut sembler bizarre. Je précise tout de suite qu’il ne s’agit pas de se coucher pendant une récréation ni d’une récréation pendant le coucher… encore que… mais bon.

Non, sérieusement, voici de quoi il s’agit. J’ai un ami qui habite de l’autre côté de l’Atlantique, dans la Belle Province (ne pas hésiter à bien nasaliser le « in »…voilà… même encore un peu plus), autrement dit au Québec… Au fait, « belle » est-il à comprendre dans son sens réel de « belle » (genre « Oh la belle meunière ! » – dans le cas où on regarde une meunière, sinon ça n’a pas de sens), ou genre « belle-mère » ? Question d’autant plus délicate qu’il arrive qu’une belle-mère puisse être belle…  Oui, bon, d’accord.

Donc, cet ami qui a quelques problèmes de tuyauterie dans son intérieur – on a tous un jour où l’autre chez nous un truc genre qui se met à ne plus respecter le cahier des charges – et qu’il essaie de résoudre avec l’aide d’un plombier spécialisé. La réparation est en bonne voie mais elle traîne en longueur… Jusqu’au jour où…

C’était un soir d’hiver, le frimas éployait ses frissons sur l’hémisphère nord et la neige étendait son grand manteau blanc (c’est très beau, oui), il était 23 h 23, j’étais sur le point de me coucher, quand, mû par je ne sais quelle intuition, je décidai de consulter ma messagerie. Je découvris alors, ô surprise ! – quand je pense qu’il y en a qui rigolent genre quand ils entendent « intuition »… -, je découvris, dis-je, un message de cet ami m’informant qu’un pas décisif avait été franchi. Un pas dans le sens métaphorique du terme, bien sûr, étant donné la fluidité inhérente au contenu de la tuyauterie-plomberie qui évoque plutôt la brasse coulée que la marche.

Je répondis aussitôt que la nouvelle me réjouissait, puis me couchai incontinent. Pardon ? Non, incontinent dans le sens genre un peu vieilli de « aussitôt » que j’ai déjà employé dans la phrase et je ne supporte pas genre les répétitions. Donc, je me couchai. Incontinent.

Cette nuit-là, je fis des rêves étranges et pénétrants de torrents qui coulent, de lavabos qui se débouchent, de glouglous d’abord timides puis intempestifs.

Ma vie reprenait peu à peu son cours normal, quand, hier soir, le frimas ayant cédé à la force éruptive du printemps (c’est pas pour saboter la poésie genre bourgeonnante de la phrase, mais il faisait quand même genre pas très chaud, même plutôt frisquet, si vous suivez un peu la météo), il était 23 h 24, j’étais sur le point de m’aller coucher, quand je me sentis à nouveau mû par la même force à la fois irrépressible et intuitive… dont j’ai déjà dit tout ce qu’on pouvait en penser quelques lignes plus haut.! J’appuyai donc sur la gauche de ma souris pour ouvrir la messagerie et, ô surprise, et aussi un peu ô stupeur ! ( l’autre fois, c’était 23 h 23) je découvris à nouveau un nouveau message de ce même ami m’informant à nouveau d’un nouveau pas métaphorique encore plus décisif. Genre, ça coule presque au top.

C’est alors que jaillit la question : y aurait-il pas un rapport entre la bonne nouvelle et mon coucher ? Parce qu’une fois, bon, je veux bien, mais deux, et à une minute près !

Que faire ?

Je me suis alors rappelé un cours de philosophie sur la méthode scientifique d’Auguste Comte. Le positivisme, c’est lui. Genre on observe, on hypothèse, on vérifie. J’avais franchi les deux premières étapes. Restait la troisième.

Elle sera faite en deux temps.

1° Ce soir, je me coucherai à 23 h 25, demain à 23 h 26 et ainsi de suite, après avoir ouvert la messagerie, cela va sans dire. Pour que l’expérimentation soit probante, je la poursuivrai pendant 9 mois…  Pourquoi 9 mois ? Ah, ben, c’est que c’est un nombre qui me paraît convenir genre pour pondre une loi… Je mesurerai à chaque fois le degré de positivité des messages – s’il n’y en a pas je ne noterai rien – et je ferai, en fin d’expérimentation, le bilan appréciatif du taux de récurrence.

2° Je me coucherai plus souvent dans la journée (d’où l’énigme très surprenante du titre de l’article, notez-le) et de manière aléatoire en décalant d’une minute à chaque fois parce qu’il est nécessaire de vérifier le rapport avec le moment de la journée.

Ah… Si quelqu’un voit quelque chose qui pourrait améliorer cette démarche scientifique,  qu’il me prévienne. Un peu avant 23 h 25.

Nous nous retrouverons ici, le 17 janvier 2022, à 14 h 15  pour le résultat.

D’ici là, ne vous risquez pas dans des aventures de corrélations hasardeuses. Mon conseil : ne repoussez pas l’heure habituelle de votre mise au lit, et, si vous n’aimez pas perdre votre temps, couchez-vous de bonne heure.

Quant à moi, j’ouvre ma messagerie et j’y vais. Il est 14 h 16. En France.

Le retour des talibans

La question que pose le très probable retour au pouvoir des talibans après le départ des troupes étrangères, est celle de leur survie et de leur renforcement, au cœur de la population afghane, après l’expérimentation de la charia entre 1996 et 2001. Il faut relire les articles décrivant le fonctionnement de ce pouvoir totalitaire appuyé sur le fondamentalisme religieux pour mesurer l’importance de la question. Qu’est-ce qui, pendant ces vingt années, a permis soit l’occultation soit l’acceptation voire le souhait d’un retour d’un tel système régressant  vers la société  primitive (loi du talion, lapidation, entre autres) ? Son émergence progressive jusqu’à la prise du pouvoir en 1996 s’explique assez bien par les ingérences étrangères et la lutte interne des chefs de guerre afghans.

Mais après l’expérience ?

Le contraste entre la vie de la campagne et celle des plus grandes villes pourrait être un élément d’explication : d’un côté un archaïsme rural pas très éloigné des principes de la charia, de l’autre, un mode de vie citadin, « occidentalisé » comme le pouvoir central perçu comme celui de l’étranger et gangréné par la corruption.

Autrement dit, rien n’aurait changé en vingt ans et la situation serait comparable à ce qu’elle était avant 1996… ce qui ne supprime pas la question initiale : pourquoi l’expérimentation des cinq années n’a-t-elle pas rendu inaudible le discours fondamentaliste accompagné d’interdits et de violences tels qu’ils paraissent d’un « autre âge », non seulement à nos yeux occidentaux, mais encore à ceux d’une partie des Afghans ?

Les talibans sont désormais une force politique reconnue, partie prenante des négociations et les promesses de coopération pacifique sont de toute évidence un simple vernis diplomatique.

Dès que les troupes militaires américaines et européennes seront parties – nouveau signe de l’inanité des interventions étrangères dans les affaires internes d’un pays – les chefs de guerre referont entendre une voix seulement mise en sourdine et les talibans tenteront de (et réussiront vraisemblablement à) reprendre le pouvoir par la force matérielle et spirituelle que leurs cinq années de pouvoir n’ont pas détruite.

Tout le monde en est convaincu, en témoigne le discours emprunté de J. Biden qui annonce implicitement un épisode dramatique.

Si quelqu’un dispose d’une explication invalidant ce diagnostic qui pourrait sembler dicté par une désespérance qui cogne fort à une porte encore solide et hermétiquement fermée aux sirènes du fatalisme, il est le bienvenu.