Racisme, esclavage… échange… et critique

« Après une agression raciste à Cergy, chasse à l’homme sur les réseaux sociaux. Un livreur noir a été roué de coups dimanche. La vidéo de son agresseur a fait le tour des réseaux, de Snapchat à Twitter, où une traque a été lancée pour le retrouver. Un suspect a été interpellé mardi. » (A la Une du Monde – 02.06.2021)

Dans son édition précédente, le Monde n’avait pas signalé que l’agresseur est d’origine maghrébine (occultation ou manque d’information ?)

Cette contribution de Catherine R.

« Petite lecture. Une tribune parue en 2017 dans Marianne. « Le tabou de la traite négrière arabe«, de Karim Akouche.

« La traite négrière est triple : l’occidentale (la plus dénoncée), l’intra-africaine (la plus tue) et l’orientale (la plus taboue). On y dénombre plus de 40 millions d’esclaves. La plus longue, la plus constante aussi, est l’orientale. A-t-on le droit de le dire ? A-t-on la liberté de l’écrire sans se faire taxer de néocolonialiste ? »

« Entre le Moyen Âge et le XXe siècle, les Arabes et les Ottomans ont vendu plus de 17 millions. C’est un fait. Ils approvisionnaient en zengis aussi bien les foyers des familles influentes arabes et turques, les palais, les souks, les fermes, les champs et les harems que les terres sous contrôle musulman à l’époque, comme la Péninsule Ibérique, l’Andalousie, la Sicile, les Balkans.« 

« En Mauritanie, l’esclavage officiellement aboli en 1981, est toujours pratiqué. 300.000 à 700.000 individus ont des maîtres. On n’en parle pas. »

Ma réponse

« Pourquoi, selon vous, y a-t-il une telle différence de traitement ? Présenter un fait comme s’il était en soi une explication du problème qu’il pose revient à laisser penser qu’il existe une réponse évidente. A laquelle pensez-vous ? »

Une réponse de G. Verne à C.R.

« Qu’il y ait eu des traites africaine et arabe ne rend pas la traite européenne plus légitime ni moins révoltante. La faute d’autrui n’excuse pas la vôtre – c’est un truc que, de mon temps, on apprenait au cours préparatoire, quand on montrait les autres du doigt en disant qu’ils le faisaient aussi. »

La réponse de MH à G. Verne

« L’inverse est vrai aussi. Qu’il y ait eu la traite européenne ne rend pas les traites africaines et arabes plus légitimes ni moins révoltantes. Ce que pointe Catherine R est le fait que ces deux traites ont longtemps été passées sous silence en France (la loi Taubira ne concerne que la traite occidentale dite atlantique). Ce que fait éclater au grand jour ce fait divers est que la mémoire des esclavagistes/trafiquants ne doit pas seulement être déconstruite ici mais ailleurs aussi. »

Ma réponse à MH

Que voulez-vous dire par « déconstruire la mémoire des esclavagistes  » ? La démarche de C.R. équivaut à annuler le problème qui, à mon sens, n’est pas de l’ordre d’une morale comparative mais anthropologique : quel est l’invariant humain qui, dans des modes différents selon les périodes de l’histoire et la géographie, conduit l’être humain à nier à un autre son statut d’humain ou à établir une hiérarchie ? Dire « les autres aussi » revient à renoncer à poser la question de cet invariant qui nous constitue, hier comme aujourd’hui. Je ne vois pas d’autre issue pour sortir de ce jeu de ping-pong pathétique en tant qu’il ne peut que créer de nouveaux traumatismes et susciter de nouvelles violences. (cf. les contributions)

Ma contribution

L’agressé ayant la peau noire et l’agresseur étant d’origine maghrébine, le débat change. Le binaire (blanc ou noir, si j’ose dire) ne marche pas, ce qui arrange ceux que dérange la mise en évidence du déséquilibre historique de la pratique raciste et son corollaire d’esclavagisme et de colonialisme. Si le racisme est partout, il n’y a plus de racisme, donc somme idéologique nulle, croient les dérangés, confondant le fait divers avec le problème qu’il rappelle, toujours pas abordé.

Ils oublient qu’une contradiction (exactions massives<>silence/justifications) cherche toujours sa résolution et que les démesures de la remise en cause sont égales à celles du déni initial. La résoudre positivement passe par l’examen de ce qui produit des passions dont un minimum de distanciation permet de saisir la dimension irrationnelle.

Une réponse critique :

« C’est sûrement intéressant ce que vous dites, néanmoins c’est incompréhensible. J’espère que vous n’êtes pas professeur. »

J’ai relu ma contribution… Le fait que je sois amené à répéter un type d’analyse produit, il est vrai, par suite d’une sorte d’autocensure pour ne pas lasser, un discours que les implicites peuvent rendre abstrait.

Sans doute le cas ici.

J’ai répondu ainsi :

Si tout le monde est raciste/esclavagiste, où est le problème ? Et s’il disparaît, disparaît du même coup avec lui sa pratique, dont celle des Européens et les mises en cause actuelles. D’où, par exemple, l’idéologie qui vante les bienfaits du colonialisme et qui s’exonère du questionnement au motif que « les autres aussi ».

Seulement, restent les traumatismes générationnels qui se manifestent donc aujourd’hui (woke, intersectionnalités, « racisé »…) en réponse au déni historique et qui provoquent les réactions passionnelles des contributions que je comprends comme le refus d’examiner l’idée-même du racisme.

Un des prétextes : le refus d’une supposée repentance qui n’est demandée par personne. »

Tulsa, Kamloops

« A Tulsa, Joe Biden veut « rompre le silence » sur le massacre d’Afro-Américains. Le président des Etats-Unis, Joe Biden, s’est rendu, mardi 1er juin, sur les lieux du massacre d’Afro-Américains à Tulsa, dans l’Oklahoma, afin d’« aider à rompre le silence » qui a longtemps pesé sur l’un des pires épisodes de violence raciste de l’histoire des Etats-Unis. « Car dans le silence, les blessures se creusent », a-t-il insisté. « Les événements dont nous parlons se sont déroulés il y a cent ans, et cependant je suis le premier président en cent ans à venir à Tulsa », a rappelé le démocrate, disant vouloir « faire éclater la vérité ».

« La découverte, le 28 mai, des ossements de 215 enfants enfouis dans une fosse commune d’un ancien pensionnat autochtone à Kamloops (Colombie-Britannique), le plus grand qu’ait connu le Canada, a provoqué une onde de choc dans tout le pays. Les corps des enfants ont été repérés par un expert à l’aide d’un géoradar, avait annoncé, vendredi, la Première Nation (peuple autochtone) Tk’emlúps te secwépemc dans un communiqué. Selon la chef Rosanne Casimir, on ignore la cause de leur mort et à quand remonte leur décès, mais « certaines victimes n’avaient pas plus de 3 ans », a-t-elle affirmé. Des fouilles vont commencer pour exhumer les corps et tenter de redonner une identité à chacune de ces victimes. »

(A la Une du Monde – 02.06.2021)

Ma contribution.

La « coïncidence » des reconnaissances de massacres (USA, Canada, Allemagne, Irlande…), n’est le fait ni d’un hasard, ni d’un calcul, mais le signe d’une nécessité dont la cause vient de l’épuisement des solutions d’esquive et de contournement dont étaient constitués les discours d’explication prétendue. Ce qui apparaît aujourd’hui est l’invariant humain qui a produit et produit encore le racisme, l’esclavage, le colonialisme, les sujétions de toutes sortes et le support religieux chargé de les justifier. Ce qui pousse désormais sur le côté les refus/prétextes de faute, de repentance, de pardon, d’excuse, c’est l’émergence de la conscience de l’impasse où nous a conduits la croyance aux paradis de l’au-delà et d’ici-bas comme alternative de l’équation capitaliste (être = avoir plus). Nous sommes désormais nus en face de qui nous sommes : des êtres vivant avec le double discours de leur mort et qui doivent construire une réponse nouvelle. D’où le corollaire de la tentation du repli nationaliste.  

Policière agressée

« Près de Nantes, une policière municipale poignardée par un homme oscillant entre schizophrénie et radicalisation. L’agresseur, qui a porté plusieurs coups de couteau, vendredi matin, à une policière municipale à La Chapelle-sur-Erdre, a été tué par les gendarmes. Il avait aussi séquestré une jeune femme et tiré sur des gendarmes. L’affaire a vite pris une dimension politique. » (A la Une du Monde – 29.05.2021)

Alors que les informations sont partielles, les réactions, publiées depuis le début de la journée, sont le plus souvent dictées par l’émotion et la passion. Elles ont pour objet principal la dénonciation du prétendu laxisme de la justice et l’insuffisance du suivi post-pénitencier. Elles s’appuient sur des réponses évidentes calées sur les implicites (pas toujours) « il n’y a qu’à, il faudrait… ».

J’ai choisi celle-ci  :

« En détention 45% des arrivants présentent au moins deux troubles psychiatriques et plus de 18% au moins quatre. Vu l’absence de vraie prise en charge médicale dans les prisons on peut penser qu’à la sortie leur état s’est aggravé. C’est une partie du problème, on attend des propositions du gouvernement. »

Une réponse…

« Le gouvernement, c’est pas l’assemblée des gens qui possèdent une solution pour tout et qui savent comment savoir, sinon ils sont remplacés aux prochaines élections par des gens tout aussi ignorants et incompétents ? Mais comment leur en vouloir ? La seule solution : ils s’excusent. Et on passe aux suivants, résignés à s’excuser de toutes façons dans l’avenir proche. C’est la mode du moment. Et tout le monde est vachement content, surtout les socialistes. »

… et la mienne, qui, au-delà du problème (réel) des moyens d’accompagnement, répond surtout à ce que laisse entendre la dernière phrase.

Vous rappelez avec juste raison que la délinquance, quel qu’en soit le degré, est le signe d’un dysfonctionnement. Il ne vous viendrait pas à l’esprit de prendre un couteau et d’aller agresser quelqu’un dans la rue. Moi non plus. Du moins pour le moment, parce que si, par hypothèse, des délinquants étaient interrogés un an ou six mois avant leur acte, est-il absolument certain qu’ils sauraient qu’ils vont le commettre ? Plus prosaïquement dit, il est difficile d’imaginer pouvoir disposer d’un outil qui permette à coup sûr de prévenir un tel dysfonctionnement. C’est là sans doute un des signes de la spécificité humaine. Les autres espèces vivantes n’ont pas ces problèmes. Ils ne commettent pas de crimes. Quant au cas particulier dont nous parlons, un peu de distanciation émotionnelle (cf. certaines contributions) – la policière n’en souffrira ni plus ni moins – permettrait de ne pas déclencher d’autres dysfonctionnements d’un autre ordre.

Procès Bygmalion

« Tout le monde était au courant à l’UMP, de Sarkozy en passant par la fille de l’accueil » : au procès Bygmalion, le témoignage accablant de Franck Attal Premier prévenu à être interrogé, mardi 25 et mercredi 26 mai, l’ancien responsable de la société Event, qui organisait les réunions publiques de Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2012, a raconté l’explosion des coûts et leur dissimulation. » (A La Une du Monde – 27.05.2021)

Ma contribution

Je pose la question du sens de la démocratie qui dépense autant de millions  pour des spectacles destinés à tout sauf à ce qui est essentiel, à savoir solliciter la pensée des citoyens. Les débordements de la campagne de N. Sarkozy ne sont que la démesure illégale d’une démesure légale que personne ne remet en cause (cf. les contributions). L’exploitation des affects substituée à la sollicitation de la pensée est un déni de la politique. Le RN qui n’est rien que l’expression de nos peurs et de nos angoisses parvient ainsi à créer l’illusion qu’il se situe dans le champ politique. Comme N. Sarkozy et ses meetings hors de prix organisés pour assurer que « tout est possible », bien sûr. Même s’ils sont restés dans les limites imposées, ses successeurs ont exploité les mêmes affects et tenu les mêmes discours infantilisants.

Combien coûteraient une ou deux ou trois interviews/débats des candidats à la radio/télévision ? Sans plus.

Rwanda

Quelques réactions à l’article du Monde (A la Une – 27.05.2021) annonçant la visite d’E. Macron au Rwanda. (Les dernières informations indiquent qu’il n’a pas utilisé le mot « excuse » mais qu’il a invoqué un « pardon »).

« Il s’agit de reconstruire l’unité du pays en occultant la responsabilité d’une partie de la population – les Hutus – et en se désignant un ennemi extérieur contre lequel on va faire l’unité nationale. La France est taillée pour le rôle : les Africains adore détester la France et les élites francaises sont tellement promptes à la repentance. Ca peut se comprendre de la part du gouvernement rwandais qui doit refaire l’unité après une guerre civile. Mais on n’a pas à se prêter aussi bien à la comédie. »

« Pourquoi, à longueur de journée à la radio, et à longueur d’articles, nous culpabilise-t-on, nous les Français, pour ces massacres ? (…)  Encore une séquence repentance. »

« Notre pays est constamment humilié par des histoires abracadabrantes de repentance et de cancel culture. Les anglais n’ont pas ces problèmes ».

Ma contribution :

Personne, à part ceux qui utilisent le mot comme outil de mauvaise foi, ne parle de repentance. Ce mot à connotation chrétienne bien commode sert à masquer un déni. Celui de la relation particulière entre la France et l’Afrique, présupposées être historiquement deux partenaires égaux. Si le Rwanda n’a pas été une colonie française, la relation politique de la France avec lui a participé du même esprit de colonisation (fins géostratégiques). Le problème, jamais abordé qui produit ces mots/discours/polémiques inadéquats (regrets, repentance, excuses, pardon…) est celui qui a conduit des gouvernements (français, européens…) à envoyer des armées pour coloniser des territoires, en Afrique notamment. Autrement dit, la question, essentielle, concerne non le colonialisme en tant que pratique, mais l’idée-même du colonialisme : ce qui détermine l’envoi des armées. C’est à mon sens le seul débat susceptible d’évacuer les fausses questions et les dénis qu’elles suscitent.

George Floyd, la désillusion

Un long article du Monde  (A la Une du 25.05.2021) explique que la vague de protestation et d’espoir (« Tu as changé le monde, George ! » déclarait le pasteur Al Sharpton le jour des funérailles) qui a suivi le meurtre de George Floyd est retombée.

Il se conclut ainsi :

« Presque deux fois moins d’Américains (36 %) qualifient aujourd’hui la mort de George Floyd de « meurtre » que voici un an, en dépit de la condamnation du policier Derek Chauvin. Le nombre de personnes affirmant que les relations interraciales se sont détériorées est près de quatre fois supérieur au nombre de celles qui pensent qu’elles se sont améliorées (40 % et 13 % respectivement). La société américaine cherche encore son chemin vers l’introuvable égalité raciale. »

Ces deux contributions, dont la seconde répond à la première…

« Cet article montre bien qu’il ne faut pas trop mélanger les races. Aux EU, au Brésil, comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, ce n’est pas une réussite et l’on retrouve les mêmes maux très graves. Se dessine déjà pour le XXIeme siècle, la suprématie des pays monoraciaux (Chine, notamment). Pour les noirs américains, le retour en Afrique, théorisé par Marcus Garvey, le prophète des rastas serait la seule issue à cette confrontation qui pour lui ne cessera jamais. »

« Ce que vous exprimez est très largement documenté et je partage ces constats. Les êtres humains, dans toutes les parties du monde, préfèrent, au quotidien, l’entre-soi, qu’il soit ethnique, comme en Afrique, par exemple, culturel, de catégories professionnelles ou sociales. Ce n’est pas nécessairement un enfermement mais une sécurité qui par ailleurs peut favoriser l’ouverture à « l’estranger ». Il n’y a là aucun sentiment de supériorité sur d’autres groupes, et donc pas vrai racisme, mais simplement la conscience que c’est à chacun d’inviter, en nombre et en qualité, avec qui nous voulons bien vivre. C’est un droit universel et sa négation, l’Histoire nous le montre, se paye à plus ou moins long terme par des affrontements entre groupes distincts. »

… témoignent de la tendance régressive au repli, représentée et alimentée par le populisme d’extrême-droite.

En réponse, cette contribution de deux lignes :

Ce qui importe, aux USA comme en France comme partout où des hommes vivent en société, ce n’est pas la lutte contre le racisme, mais contre l’idée du racisme.

>J’ajoute, ici : Même remarque pour l’esclavage, le colonialisme dont les séquelles me semblent témoigner de cette nécessité. Plutôt que « lutter contre l’idée », « expliquer l’idée » aurait été plus pertinent, mais comme il est question de lutte, j’ai laissé jouer la symétrie en me disant qu’elle susciterait peut-être des observations. Aucune pour le moment.

La police devant l’Assemblée Nationale

A l’appel de leurs syndicats, des milliers de policiers ont manifesté devant l’Assemblée Nationale, le mercredi 19 mai 2021.

« Les peines minimales pour les agresseurs, voilà le message fort et clair que nous attendons » (secrétaire national Unité SGP Police-FO).

 « Le problème de la police, c’est la justice.  Tant qu’il n’y a pas de justice, il n’y aura pas de paix » (secrétaire national du syndicat Alliance),

Le problème que pose, non la manifestation de policiers, mais le lieu choisi et autorisé, est sa possibilité.

Il n’y pas d’envahissement, mais une importante présence physique destinée à faire pression sur la représentation nationale pour une prétendue carence législative.  

Les critères justifiant cette accusation sont définis par un corps d’Etat statutairement impropre à intervenir en tant que tel dans le travail législatif qui est de la responsabilité d’élus.

Autrement dit, le signe qu’émet l’événement est celui de la possibilité d’un coup de force.

La présence du ministre de l’Intérieur y ajoute celle d’un coup d’Etat.

Celle des représentants des partis politiques (sauf LFI) – représentés à l’Assemblée – la corrobore par le message de démission que signifie le non-sens de la protestation contre soi (suicide politique).      

Quant à la revendication de la peine-plancher couplée avec le slogan qui met en cause la justice, elle est le signe d’une régression (le rejet de l’individualisation par un principe d’automatisme est une forme de la loi dite du talion de la société primitive) et du déni de démocratie (« la justice » considérée comme un absolu défini par une corporation).

Difficile de ne pas penser à l’épisode du Capitole, à Washington. Avec la différence que la force manifestante, ici, n’est pas une partie de la population dont la violence est plus ou moins incontrôlable, mais un corps d’Etat, organisé, armé, qui hue la justice et son ministre avant de chanter la Marseillaise.  

La grande confusion

Anne Applebaum est une journaliste américaine (USA), membre de la rédaction du magazine The Atlantic, lauréate du prix Pulitzer, historienne et auteur, entre autres, de La démocratie en déclin  était l’invitée des Matins de France Culture (24.05.2021).  Epouse de Radoslaw Sikorski, ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne, elle possède  également la nationalité polonaise.

Elle situe la cause du développement de l’extrême-droite dans la « déception » :

 « Je pense que la principale réponse, l’idée principale à comprendre, c’est cette idée de la déception. Il y a des personnes qui ont été déçues par leur pays, ou parfois par leurs propres carrières. Il y a des personnes qui observent l’évolution de la Pologne depuis 1989 et qui se disent : ce n’est pas ce que je voulais, ce n’est pas le monde que j’espérais créer. »

Elle évoque la trajectoire politique de Viktor Orbán, qu’elle côtoyait dans les années 80, et qui s’est progressivement détourné du centre droit [sa position politique personnelle] : 

« Progressivement, il s’est déplacé vers la droite. D’abord vers la démocratie chrétienne, et puis plus tard beaucoup plus loin à droite. Et je pense que dans son cas, c’était un moyen politique : il pensait qu’il y avait plus de votes à récolter. (…)  Je pense que ce qui se passe en Pologne, en Hongrie, pourrait arriver dans d’importe quel pays européen. Il s’est déjà passé quelque chose de tout à fait similaire aux Etats-Unis (…) alors que culturellement, historiquement, il n’y a pas plus différent de la Pologne que les Etats-Unis. »

Elle conclut ainsi :

« Les pays changent, la politique évolue, il y a toujours une nouvelle génération, de nouvelles idées qui viennent changer la politique. (…). Nous avons besoin de compter, de nous appuyer sur cette nouvelle génération pour nous aider à développer le changement, à réformer nos institutions démocratiques pour qu’elles survivent. »

A supposer que la déception (un hiatus entre le réel vécu et l’attente qu’on en a) puisse être le moteur déterminant d’une population, l’exemple de la grande dépression (1929…) dont il n’est pas difficile d’imaginer la somme et la profondeur des déceptions qu’elle engendra (cf. Les raisins de la colère – John Steinbeck), suffit pour constater que l’explication de causalité n’est pas pertinente. (Franklin R. Roosevelt aux USA<> Hitler en Allemagne<>Front Populaire en France).

L’explication (en fait un simple constat) de la dérive de V. Orban confond « moyen politique » et « moyen électoral », comme la critique, un peu plus loin dans l’entretien, de la prétention de l’extrême-droite à être le véritable représentant du peuple, oublie de distinguer peuple et population.

Après les lieux communs (les pays changent, la politique évolue… ) la conclusion fait de la « nouvelle génération » la solution… comme si elle était épargnée par la déception… parce qu’elle est la nouvelle génération.

L’appel de la gauche à manifester le 12 juin « pour les libertés et contre les idées d’extrême-droite » (A la Une du Monde – 22.05.2021) témoigne d’une confusion analogue.

Ma contribution :

Manifester contre les « idées » du FN/RN n’a pas de sens : il est l’expression non d’idées mais de nos peurs et de nos angoisses, aggravées depuis la fin des années 80 par une crise de nature existentielle. Une manifestation n’a de sens que si elle est « politique », donc si elle regroupe l’ensemble des partis pour signifier que le FN/RN se situe, non dans le champ du politique (projet de société), mais dans celui des passions tristes (repli identitaire).

Ma boulangère et les bitcoins… et une réponse

« Le cours du bitcoin plonge sous les 40 000 dollars après la mise au ban des cryptomonnaies par la Chine. Les autorités chinoises ont interdit aux institutions financières du pays de proposer à leurs clients des services liés aux cryptomonnaies. Le bitcoin a chuté mercredi, frôlant un temps les 30 000 dollars, son niveau de janvier. » (A la Une du Monde – 20.05.2021) 

Quelques extraits d’explications fournies par des contributeurs :

« Concernant la décentralisation, il me semble qu’en pratique il y a 4 ou 5 mining pools qui concentrent l’essentiel de l’activité des mineurs, non ? Alors certes, les mineurs peuvent quitter leur pool s’il menace d’atteindre les 51% (exemple de Grash io, il a quelques années), mais ça me fait quand même relativiser l’idéal de décentralisation du bitcoin… »

« La blockchain Bitcoin a atteint un taille critique rendant impossible une attaque à 51% Mais admettons que ce soit possible, quel serait l’intérêt des mineurs à réussir à falsifier la blockchain ? »

« Chaque bloc d’une blockchain contient un id calculé à partir du contenu du bloc précédent. Une modification d’un bloc entrainera donc la modification de tous les blocs précédents (pour que cela reste cohérent) sur 51% des serveurs. »

Ma contribution.

C’est un Candide qui ouvre de grands yeux – sans parler des oreilles –  en découvrant le vocabulaire des explications fournies (impressionnantes) par certains contributeurs. Dans un premier temps, je me dis que le langage financier n’est pas exactement celui de la vraie vie, dans un deuxième, que c’est également vrai pour le langage de la mécanique-auto (quoique aujourd’hui, la mécanique-auto…) ou de la médecine (surtout si on ignore le grec).  D’où cette question de pure métaphysique : c’est quoi, le langage de la vraie vie ? Ce qui équivaut à : c’est quoi la vraie vie ?  Proust, que je lis à mes moments perdus pour tenter de m’y retrouver, assure que c’est la littérature. Tenez, du côté de chez ma boulangère, oui, eh bien, je comprends ce qu’elle me dit sans recourir au dictionnaire, et le pain qu’elle vend – oui, sous toutes ses formes, non, inutile d’insister – fait quand même partie de la vraie vie, non ? Faut-il préciser qu’elle n’a pas de bitcoins, elle, mais des écus ?

Une réponse :

« Votre question/réflexion est essentielle. Le rêve des hommes et la promesse de certains depuis deux siècles, c’est la technologie au service de l’humain. La réalité de nos sociétés, c’est, au moins autant, l’humain au service de la technologie. Telle la fourmi et ses 250000 neurones, l’humain construit pièce par pièce son environnement numérique et industriel. Proust ne pèse rien face au monstre qu’on appelle sciences et technologie, agissant à l’asservissement de l’humain autant qu’à son service. Il restera quoi, après les réseaux sociaux et le commerce en ligne ? Un environnement minimaliste, piloté par les machines. Ce sera peut-être suffisant pour les générations futures, si elles survivent. »

José Bové et « Faire barrage au RN »

« En Occitanie, José Bové choisit la liste Delga [socialiste] pour  » faire barrage au RN ». Officiellement retraité depuis 2019, l’ancien syndicaliste et député européen soutient la présidente socialiste sortante, l’année des 50 ans des luttes sur son fief, le Larzac. » (A la Une du Monde – 20.05.2021)

Un échantillon des réactions :

« Long et renouvelé cri d’amour du Monde (et de bien des lecteurs, sauf, évidemment les « vieux réacs ») pour « José ». Il est sympa, c’est vrai, et ce ‘est pas un écolo borné, comme il en fournit ici la preuve. Juste un homme avide de renommée, avec un look et une voix qui plaisent dans les salons à la recherche d’exotisme rural madré, sans doute blessé par sa triste expérience électorale individuelle. Une figure, quoi, qui ne mérite ni la dévotion du Monde ni le rejet des « vieux réacs » dans sa posture de sage du Larzac, plus apte à lui valoir la considération que les urnes ne lui ont pas accordée… »

« Honte sur lui, se rallier à Delga qui fait du gringue à la REM, qui ramène sur sa liste des gens de droite, qui relaie les procès en islamo-gauchisme de la sphère ethno-laicarde, qui incarne le vieux PS de toutes les compromissions et de tous les renoncements, pro nucléaire et productiviste. Bové se trahit lui-même, incapable qu’il est de résister aux sirènes de la renommée. »

« Par ses refus de compromis, son incapacité à entendre des opinions différentes de la sienne, M. Bové tout au long de sa triste carrière a fait le lit des antidémocrates de tout bord. Il n’a pas sa place dans le débat démocratique. »

« J’ai toujours eu des doutes sur sa qualité d’agriculteur, je crois qu’il a toute sa vie fonctionné à l’esbroufe »

« Un « escroc » : ni paysan (c’est son épouse qui travaillait sur sa ferme), ni écolo (il a explosé son compteur de tours du monde en avion) – vrai gauchiste profiteur du système. »

« Un monsieur qui avec toute une bande va détruire le travail d’un autre, que ce soit dans un macdo ou dans le champ d’un vrai agriculteur n’est ni courageux ni estimable. Un type qui milite contre la mondialisation et qui, en théorie, vit de l’élevage de brebis dont le lait sert à faire du roquefort est impossible à prendre au sérieux. »

« José Bové est un homme de conviction comme il y en a trop peu … sincère et attachant. Il est une valeur sûre à mes yeux, depuis qu’avec Jean-Baptiste Libouban ils ont créé le mouvement non-violent des faucheurs volontaires… Gratitude et Grand merci à lui, courage et « chance »… »

Ma contribution – elle propose (présent de répétition qui fonctionne comme le marteau obstiné tapant sur le clou et dont je souhaite qu’il devienne rapidement un passé simple = expression d’un passé ponctuel) la thèse que le FN/RN est hors du champ du politique :

Il y a l’individu, ce dont il est l’emblème, et la tentation (la tendance aussi) de confondre les deux. Une idée (en l’occurrence celle d’une conception de l’écologie) n’est jamais réductible à celui qui l’incarne. Les réactions démesurées – dans la louange ou la critique – témoignent de cette confusion et contribuent à dénaturer le problème posé par « faire barrage au RN ». La formule, collée à l’image ambivalente de l’individu, en fait une question surtout émotionnelle alors qu’il s’agit d’autre chose : le RN n’est pas seulement une structure « objective » qui a l’apparence d’un parti politique, mais il est la représentation d’une de nos strates les plus dangereuses, celle – un produit de nos peurs – de l’attirance pour le repli, la régression. Le RN n’est pas du domaine du politique, il est l’expression de la partie la plus irrationnelle de « qui nous sommes ». Le vote, indispensable, n’a pas à être « contre » le RN, mais « pour le politique », quel que soit le parti choisi.