Journal de vacance (10,11,12,13 août)

Il n’y a pas de moutons dans le Burren, mais des vaches dont certaines entièrement noires. Et donc aussi des taureaux, dont un, lui aussi entièrement noir, imposant, et qui nous a regardés passer d’un œil qui m’a paru nettement sarcastique. Je précise que nous étions en voiture, hors de portée. Peut-être l’ai-je manifesté par un signe qui ne lui a pas échappé ?

Le Burren est un massif calcaire (oui, karstique, si vous préférez), donc avec beaucoup de cailloux gris partout et des prairies entourées de murs forcément de pierres,  sèches, posées de manière nettement artisanales, et traversé en dehors de la nationale (N) et de quelques départementales (R = road) par de toutes petites routes (L = lane =  voie) parfois improbables.

Et en plein milieu de ce massif quasiment désert, se trouve… je vous le donne en mille… une parfumerie (perfumery) ! Un laboratoire qui fabrique des parfums avec le magasin qui les vend. Pour y parvenir, il faut emprunter une de ces L où l’on ne se croise qu’à certains endroits et encore et, pour finir, encore plus étroite, une petite route longue de trois ou quatre cents mètres, avec virages et où l’on ne peut pas se croiser. Au bout, un parking, la parfumerie, un jardin et un salon de thé (pas seulement du thé et des pâtisseries, mais aussi une home made soup, il y a de la soupe partout). Beaucoup de voitures, donc de monde, et… il y a là un mystère : jamais en trois visites, nous n’avons eu à croiser une voiture sur ce bout de route. Ni à l’aller, ni au retour. Etonnant, non ? J’en ai conclu à l’aide d’un raisonnement mécanique inspiré de Descartes, que la divinité des parfums (disons Aphrodite), dont les narines sont forcément très titillées par les effluves émises par le laboratoire, règle la circulation de manière à éviter les bouchons. Je parle des bouchons sur la route. Sinon ?

Etonnant aussi, cet autre L que j’ai pris par erreur. L’herbe poussait au milieu de la chaussée (c’est un signe qui aurait dû m’inquiéter) et la route suivait des pentes impressionnantes, avec ici et là un minuscule renfoncement qui permet un croisement pratiquement à l’arrêt. Au moins, on a tout le temps de se saluer, les rétroviseurs extérieurs aussi quand ils n’échangent pas une légère caresse. Quand vous arrivez au sommet d’une de ces côtes, vous apercevez la route qui court, tout là-bas et à perte de vue dans ce no man’s land. Vous êtes engagé, pas moyen d’opérer un demi-tour. Vous finissez quand même par en sortir et votre joie rythmée d’incoercibles sanglots quand vous découvrez le premier panneau routier indiquant une R doit ressembler à celle du marin perdu, en haillons et menacé par le scorbut qui aperçoit une terre à l’horizon.

C’était hier. Les deux jours précédents, rien d’aussi dramatique. Le train-train. Aujourd’hui non plus, sinon que ce doit être le dernier jour d’anticyclone et que le marché paysans s’est tenu sous un grand soleil. A partir de demain, l’Irlande redevient elle-même.

Nous, nous attendrons encore une semaine pour le redevenir et je fais semblant d’ignorer les Unes pourtant si joyeuses de mon journal qui continue de me persécuter.

Journal de vacance (9 août)

Je suis tombé sur une vacance qui me semble significative de la déliquescence de la prise en compte du commun : l’état de délabrement de l’hôpital public, plus particulièrement celui de la gériatrie.

La lecture pas du tout angoissante de la double page publiée dans le Monde daté du 10 août sur ce problème – il vaut mieux être en bonne santé pour la lire –  incite vivement à ne pas se laisser atteindre par une pathologie nécessitant une hospitalisation, ni à devenir dépendant, surtout si on est une personne âgée.

La question est de savoir à partir de quel âge on est une personne âgée. Avant – au siècle dernier, et encore avant – il y avait les gens normaux (ceux qui n’étaient pas vieux) et les vieux (ceux qui n’étaient pas normaux). Ensuite, les distinctions se sont affinées : les vieux sont devenus les personnes du troisième âge, les deux premiers étant celui des jeunes qui ont tout l’avenir devant eux (difficile de l’avoir derrière) et les adultes qui, eux, sont dans la force de l’âge. Aujourd’hui, la précision est encore plus fine puisqu’il y a les vieux d’un quatrième âge qui relativise donc beaucoup la vieillesse du troisième.

Les vieux, ceux d’avant, formaient un bloc indifférencié. Ils s’habillaient de noir et on les mettait dans des hospices construits exprès pour regrouper ceux qui n’étaient plus capables d’être vieux tout seuls. Ils n’étaient pas encore très nombreux parce qu’ils mouraient tôt et parce qu’ils étaient encore pris en charge par leurs enfants. Trois ou quatre générations sous le même toit. Les femmes ne travaillaient pas à l’extérieur, elles venaient juste d’acquérir le droit de vote et demandaient à leur mari pour qui voter, elles n’avaient pas le droit à un compte bancaire à leur nom et demandaient des sous à leur mari, et l’idée de conduire une voiture ne venait à l’esprit de personne. Personne de sérieux, s’entend. Surtout pas à leur mari. Quand ils en possédaient une.

La gestion de la vieillesse dans ces temps archaïques d’il y a un peu plus cinquante ans était considérée comme normale. La vieillesse était un naufrage, on jetait les bouées qu’on pouvait où on pouvait, on entassait et on refermait les portes.  

Les conditions de vie ayant allongé le temps de la vie, les vieux sont devenus plus nombreux, au point même qu’ils manifestent parfois, mais oui, dans les rues et avec des banderoles ! pour protester contre l’insuffisance de leurs pensions. Bref, on les voit et on les entend. Et en plus, ils sont habillés comme les jeunes, avec des jeans !

L’article explique qu’ils sont aussi capables de rester des heures sur un brancard dans un couloir d’hôpital et qu’ils résistent même à des températures insupportables dans des chambres non isolées, sous les toits !

D’accord, il y a des effets secondaires, comme des escarres ou des pathologies provoquées par ces conditions de confort très relatif, mais on ne s’en sort pas si on se perd dans les détails.

La preuve que cet état des hôpitaux publics et de la gériatrie n’est pas préoccupant, quoi qu’en disent certains esprits chagrins qui voient le mal partout et qui parlent d’une catastrophe nationale, c’est que le président n’en parle pas.

Donc.

Est-ce qu’on ne pourrait pas demander aux vieux juste un petit effort supplémentaire ? Enfin, quoi ! ils n’ont plus d’emploi à assurer, plus d’enfants à charge, ils ont tout l’avenir de la journée ou de la demi-journée devant eux, ils sont dans la force de l’affaiblissement de l’âge, alors, est-ce qu’ils ne pourraient pas mettre un peu de bonne volonté pour vieillir un peu moins vite ? Ou alors très vite, d’un coup. Et si, par hasard, ils sont malades, est-ce qu’un peu de discrétion ne siérait pas à la sagesse qui est l’apanage du grand âge ? Si les oiseaux se cachent pour mourir, et je ne parle pas des éléphants, les hommes qui valent nettement mieux, ne sont-ils pas capables de plus ? Déjà, voler… Je ne parle pas des éléphants. Encore que, Dumbo…

Tenez, hier, nous avons revu le dolmen de Poulnabrone. Un tombeau collectif impressionnant construit il y a environ 5000 ans. Est-ce qu’il existait des services de gériatrie à l’époque ? Et est-ce que les vieux n’étaient pas heureux ? On les enterrait même avec des poteries, des bijoux, tout le nécessaire pour l’au-delà. C’est vous dire.

Est-ce que les personnels soignants qui désertent l’hôpital public aux motifs somme toute mesquins du manque de moyens matériels et de surexploitation de leur travail, ne pourraient pas s’en inspirer et rappeler aux vieux auxquels ils doivent mettre des couches faute de temps pour les accompagner aux toilettes, que ces couches sont peut-être l’équivalent métaphorique des poteries du dolmen de Poulnabrone ? Ou d’ailleurs. Les dolmens, ce n’est pas ce qui manque. Il suffirait d’un tirage en couleurs format A3. Est-ce que le stimulus intellectuel n’est pas déterminant pour un vieux – ou une vieille – couché pendant de longues heures sur un brancard dans un couloir d’hôpital, au milieu du brouhaha quand même gênant des va-et-vient ?

En voilà une idée qu’elle est bonne, disait un humoriste. Il est vrai qu’en France, on n’a pas de pétrole.

Journal de vacance (7, 8 août)

Hier, donc, pèlerinage gastronomique chez Monks (donc, voir l’article d’hier, sinon, à quoi ça sert que je me décar… Ah ? La formule a déjà été utilisée ? Et pour des épices ? Eh ben…)  Même choix pour elle et moi : « open sandwich » de crabe avec salade composée. Autrement dit deux belles tranches de pain noir légèrement grillées et généreusement recouverte de crabe frais.  Petite sauce « marie rose » et jus de citron. Guinness pour elle (nobody’s perfect) et pour moi un verre de chenin  (cépage blanc des vins de Loire, par exemple) provenant d’Afrique du sud. Il y avait aussi sur la carte du picpoul de Pinet, que je connais, il est de par chez nous, mais si c’est pour faire comme à la maison, à quoi bon voyager, hum ? Je ne vous le fais pas dire. Et pour finir, un crumble de pommes tièdes avec crème et glace à la vanille.

C’était hier.

Aujourd’hui, dans le numéro du Monde daté du 9 août (il est publié la veille du jour de la date imprimée, c’est la caractéristique de ce qu’on appelle un journal du soir), l’annonce d’une série d’articles ( deux pages pour commencer) avec ce titre accrocheur « Jane Fonda portrait d’une jeune fille en feu ». Pas en fleur, en feu. On a compris.

En réalité, c’est plutôt du père, Henry, dont il est question dans ce premier article. Parmi tous les acteurs que j’aime, il est sur la plus haute marche.

Pourquoi lui ?

Parce qu’il ne joue pas. Plus exactement, s’exprime dans ses personnages l’homme qui ne parvenait pas à s’exprimer dans sa famille. Et l’homme m’est éminemment sympathique.

Ce qui n’est pas le cas des acteurs qui jouent ce qu’ils ne sont pas et qu’on reconnaît à des procédés, des trucs et dont on dit : « ils font du… » Des noms ? Gabin, Delon, pour n’en citer que deux des plus célèbres. Même dans Le Samouraï, on voit le jeu, parfaitement  maîtrisé, oui, mais c’est un jeu.

Dans les Raisins de la colère (John Ford), My darling Clémentine (encore John Ford) ou Douze hommes en colère [Sidney Lumet – voir article du 21/10/2021 Festival (2)], et tous les autres, H. Fonda ne joue pas.

Une seule exception : le personnage de Frank dans Il était une fois dans l’ouest (Sergio Leone). Le jeu en clin d’œil. Et l’œil, pour Leone, ce n’est pas rien.

Journal de vacance (5 et 6 août)

Ce matin encore nous étions dans le Connemara, avec, devant les yeux, des moutons, des lapins (jusqu’ici, je les avais posés, allez savoir pourquoi), des murs de pierre et l’océan. En cette fin d’après-midi, pas de lapins, pas de moutons au-delà de la fenêtre à petits carreaux d’une nouvelle maison, pas de murs de pierre, seulement (!) l’océan, à une vingtaine de mètres : une baie immense avec, en face, tout là-bas, Galway et le début du Connemara.

Nous sommes donc revenus dans le Burren (à Ballyvaughan) qu’on ne confondra pas avec Daniel Buren et ses colonnes de la cour d’honneur du Palais Royal, à Paris, dont j’ai déjà dit et répété que le prix du café sur les Champs-Elysées… Je n’insiste pas. Il y a quand même des traumatismes qui… Bon, je n’insiste pas.

En revanche j’insiste sur Cong (Conga) que nous traversâmes et où J. Ford tourna son film The Quiet Man (L’homme tranquille) avec John Wayne, Maureen O’Hara, Barry Fitzgerald (il joue un sympathique chief-inspector dans le film de Rudolph Maté Midi gare centrale) , Victor McLagen  (le sergent Quincannon dans La Charge héroïque de J. Ford)  et Ward Bond (un réac pur sucre), l’ami du shérif Chance – J. Wayne, qui lui-même… – dans Rio Bravo de H. Hawks.

Je laisse se tirer les tiroirs sans fin des références avec un petit pincement au cœur en pensant à Marcel Gottlieb et aux séances mémorables de A la recherche de la mémoire perdue (cf. article du 20,21,22,23 juillet).

A ceux qui veulent se faire une idée du machisme tel qu’il pouvait fonctionner dans les années 1950, je conseille de regarder The Quiet Man qui, à ma connaissance ne suscita pas de protestations féministes (c’est encore un peu tôt) et dont le tournage continue d’attirer les touristes à Cong, un mignon petit village au centre duquel se trouve une statue représentant le couple John Wayne /Maureen O’Hara.

Curieux, ce rapport avec le réel construit à partir des acteurs de cinéma. Il en va différemment avec ceux du théâtre. L’illusion de l’immortalité est plus forte avec le film (pellicule ou numérique) qui demeure. Au théâtre, quand le rideau tombe, c’est fini. C’est sans doute pour ça que le mot « fin » apparaît sur l’écran. Enfin… apparaissait, dans un temps où le besoin de cette illusion était plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. En tout cas dans le cadre de la croyance traditionnelle. Il y avait, dans le tambour de l’église désertée, comme les autres, de mon quartier d’enfance, une critique religieuse des films, à voir ou à ne pas voir.

Dans le coin reculé où nous étions jusqu’à ce matin, Yves Boisset tourna une partie de Taxi mauve avec Fred Astaire (son dernier film), Philippe Noiret, Charlotte Rampling et Peter Ustinov.

Les quatre hommes sont morts. Pour nous qui ne les connaissions pas, ils ont d’autant moins disparu que nous pouvons les retrouver sans la tristesse qui assombrit plus ou moins le souvenir intime de ceux que nous avons connus et aimés.

Journal de vacance (3 et 4 août)

Ce soir, ce sera la nuit du 4 août 2022. Outre le fait qu’elle est la seule à donner naissance au 5, et pas seulement en août, elle a, vu sous cet angle, une petite sœur et une cousine.

La petite sœur est celle du 4 août 1789 au cours de laquelle l’Assemblée Nationale Constituante vota l’abolition des droits féodaux et des privilèges de classe. Il y a parfois des voix qui s’élèvent pour réclamer un nouvelle nuit du 4 août. Les droits féodaux ayant disparu, on se demande bien pourquoi.

Hier, 3 août, nouvelle visite de l’abbaye de Kylemore, à quelques kilomètres du National Park du Connemara.

Non, mais, quel rapport ? demandez-vous, le front plissé de rides de perplexité.

A l’origine, l’abbaye était un château de style néogothique, construit au 19ème siècle par Mitchell Henry pour son épouse, Margaret, d’origine irlandaise. La famille Henry, et Mitchell en particulier, avaient acquis une fortune plus qu’immense, disons colossale, dans l’import/export aux Etats-Unis. On aime ou on n’aime pas. Je parle du style du château, pas de l’amour de Mitchell pour son épouse. Quant à ce qui a permis une telle fortune (Mitchell avait des maisons à Londres et ailleurs), l’explication est dans la formule très explicite « les affaires sont les affaires » ou, si vous préférez, « l’argent n’a pas d’odeur ». Et puis, quand on aime, on ne compte pas.

Le site, en revanche, ne souffre pas la moindre critique. Un lough (lac) magnifique, des arbres centenaires, de l’eau qui court partout, des petites cascades, et un jardin de style victorien impressionnant. Enfin, pour ceux qui sont impressionnables par les jardins de type victorien. Je ne parle pas de Victoria.

Or, Margaret mourut prématurément de la dysenterie au cours d’un voyage en Egypte. A peu près à la même époque que Flaubert (voir les articles le concernant, à partir du 11 décembre 2021). Je parle du voyage, pas de la mort. Mitchell fit construire à sa mémoire une petite église – dans le même style – et un tombeau où son corps fut déposé. Quand on aime…  Le château et l’ensemble de la propriété furent acquis au début du 20ème par l’église catholique et des religieuses belges d’Ypres vinrent s’y réfugier pendant la 1ère guerre mondiale. Elles sont maintenant installées dans un couvent moderne (elles y fabriquent du chocolat, surtout au lait, le noir n’ayant que 60% de cacao, ce qui est nettement insuffisant pour ceux qui ne l’aiment qu’à partir de 70%) construit à l’entrée du vaste domaine que l’on visite ainsi qu’une partie du château.

A propos du rapport qui vous intriguait : nous en parlions, mon épouse et moi, et nous tombâmes d’accord pour nous construire à nous aussi une petite église, mais de style roman auvergnat. Reste à trouver le terrain, le maître d’œuvre, les compagnons et… quoi déjà ? Ah oui, les fonds. Pour le château, nous l’aimerions dans le style de la tour de Montaigne, mais nous ne nous aimons pas assez pour ne pas compter. Et puis nous ne faisons pas dans l’import/export aux USA.

La cousine est celle de la nuit du 4 décembre 1851, deux nuits après celle du coup d’état du prince Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre. Victor Hugo en témoignera, un an plus tard, depuis l’île de Jersey où il s’est exilé, dans un poème célèbre, intitulé Souvenir de la nuit du 4 (on le trouve facilement sur Internet) et publié dans le recueil Les Châtiments.

Il commence par « L’enfant avait reçu / Deux balles dans la tête ». Une balle pourrait être une balle perdue, deux signifient qu’il a été visé. Tuer des enfants…

Ce qui me ramène à l’époque étrange que nous traversons. Pas seulement en Ukraine ou dans les nombreux pays où les enfants sont tués quand ils ne meurent pas de faim, mais à Taïwan et en Chine.

Un article du Monde rend compte de la visite de Nancy Pelosi, la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants des Etats-Unis, et des manœuvres militaires entreprises en représailles par Xi Jinping.

Voici ma contribution.

A la veille du congrès du PCC, N. Pelosi, mandatée par J. Biden, rend un bon service à Xi Jinping qui peut utiliser ainsi l’argument patriotique/nationaliste pour faire taire les critiques sur la politique intérieure. Il y a vraisemblablement derrière cette démarche des USA à visée interne (les élections de mi-mandat approchent et montrer sa « détermination » peut être électoralement payant) un accord voulu « gagnant-gagnant » qui concerne sans doute aussi le rapport Chine/Russie.

En regard des problèmes majeurs que pose le réchauffement climatique, cette agitation, de l’ordre du jeu de la cour de récréation, a quelque chose d’irresponsable, d’autant que personne ne connaît le seuil à partir duquel une simple étincelle peut, comme on dit, mettre le feu aux poudres et devenir incontrôlable (cf. ce qui a rendu possible l’agression russe contre l’Ukraine). Jouer à l’apprenti sorcier quand la peur de l’abîme peut inciter à s’y jeter participe de l’irresponsabilité politique en général (électeurs et élus), révélatrice du manque de conscience et d’intérêt pour le commun humain.

Aujourd’hui, le ciel du Connemara est bleu, le vent promène des nuages blancs, les moutons paissent, la nuit du 4 s’annonce paisible.

Journal de vacance (1 et 2 août)

Hier, lundi 1er août, pluie et vent. En lisant sur le site du Monde les informations nationales (françaises) et internationales, j’ai de plus en plus l’impression de vivre dans un monde à part. Pas de canicule, de problème de sécheresse, d’incendies. Au pub où nous avons déjeuné – difficile de trouver une place de parking à cause de funérailles célébrées dans la petite église voisine où devait être réunie une bonne partie de la population locale (la garda –  police – assurait la circulation) – des hommes, buveurs de bières (Guinness, surtout) qui parlent et qui rient, un couple qui finit un breakfast prolongé. Le sentiment que c’est le « comme avant » de chez nous. Avant quoi ? Avant les facteurs de stress qui semblent absents ici. Semblent, oui, parce que simplement passer, en touriste, et pendant l’été, ne permet pas de se défaire des projections qu’on emporte avec soi. L’Irlande est verte, c’est indéniable, ce qui ne veut pas dire que la vie y soit rose tous les jours.

Aujourd’hui, mardi 2 août. Beaucoup de vent à « déborner les queues » (je préfère nettement à décorner les bœufs, de même que je préfère encore plus nettement le bourre-couillon au court-bouillon, surtout quand il s’agit du poisson, parce que, entre nous, le poisson grillé, c’est quand même autre chose…), mais pas de pluie.

Nous refaisons donc le circuit qui conduit à l’hôtel d’Ursula, vers Screeb Cross, pour ceux qui connaissent. Juste en-dessous de Maam Cross. Je dis ça encore pour ceux qui connaissent.

Il y a quatre ans, nous franchîmes la grille d’entrée de cet hôtel de luxe dont un écriteau disait que les non-résidents étaient les bienvenus pour déjeuner. Nous n’étions pas résidents, donc nous étions les bienvenus. Nous sommes des gens simples. Nous allâmes garer la voiture juste à côté de l’héliport – je rappelle que c’est un hôtel haut de gamme – et nous allâmes toquer à la porte. Une fenêtre s’ouvrit et une dame à qui nous demandâmes s’il était possible d’avaler une home made soup nous répondit que yes et que welcome. Elle nous dit que la salle à manger était occupée par un groupe d’Allemands chasseurs (je vous demande un peu !). et nous fit préparer une petite table dans un salon particulier avec piano, tableaux, vue sur le jardin et l’océan. Nous lui dîmes que nous étions français et elle nous répondit dans notre langue : elle était d’origine allemande, avait épousé un cuisinier français – tout s’expliquait ! –  et pris la succession de ses parents qui avaient acheté l’hôtel-restaurant quelques décennies auparavant. Soupe de légumes, pain, beurre, scones, confiture et crème fraîche, thé et café, le tout pour un prix qui ne vaut même pas qu’on en parle. Juste un peu plus que deux cafés sur les Champs-Elysées. Mais aussi, quelle idée d’aller boire un café sur les Champs ! Mais je m’éloigne.

Nous revînmes l’année suivante. Il n’y avait pas de chasseurs allemands et nous nous installâmes dans la salle à manger.  Même menu. Je finissais la home made soup quand j’entendis une voix féminine fredonner dans le couloir l’Internationale. Vous me connaissez, je suis prêt et ouvert à tout (enfin presque) mais là, je ne sais pas si vous saisissez le bizarre de la situation : je suis en Irlande, dans le sud du Connemara, je mage une home made soup dans un hôtel de luxe, et j’entends une femme chantonner l’Internationale ! Mais oui, la vraie celle qui dit « Debout, les damnés de la terre ! ». On vous le raconterait, vous n’y croiriez pas. Je me rendis dans le couloir. Et là, que vis-je ? Une vieille dame qui déposait des fleurs dans les vases disposés ici et là. Je m’approchai et lui demandai – en anglais, of course – si c’était bien l’Internationale qu’elle fredonnait. Elle acquiesça avec un sourire et m’expliqua qu’elle venait d’Allemagne de l’ex-est, que son mari qui aimait la pêche en mer avait acheté cet hôtel bien des années auparavant et que sa fille Ursula avait pris la succession avec son mari. Elle s’interrompait toutes les dix secondes pour répéter avec de l’effroi dans les yeux : « Plus jamais la guerre, monsieur, plus jamais ! » Puis elle repartit déposer ses fleurs en chantonnant

Ursula à qui je racontai la scène, nous confia que sa maman souffrait d’un début de maladie d’Alzheimer.

Le maître d’hôtel qui nous reçut aujourd’hui et à qui nous demandâmes s’il était possible de voir Ursula, nous annonça qu’elle était en Allemagne pour quelques jours encore. L’état de santé de sa maman était stable.

Peut-être reviendrons-nous lors d’un prochain voyage en Irlande, si le monde réel nous le permet.

Journal de vacance (30, 31 juillet)

Samedi 30. Il y a en face de la maison un petit chemin qui court entre l’océan et les troupeaux de moutons. Sur le côté, une ferme avec cet écriteau « caution bull », avec le dessin d’une tête de taureau bien encornée. Un peu plus loin, une barrière fermée, d’ouverture libre, qui donne accès à un immense espace de prairies au relief légèrement tourmenté.  Nous décidons de ne pas provoquer les forces de la nature animale qui nous guettent peut-être derrière un repli de terrain, animalité que nous avions vue de très près en traversant à pied le massif de l’Aubrac bien des années auparavant. Le GR passe au milieu d’impressionnants troupeaux au centre desquels se tiennent, majestueux, de musculeux taureaux entourés de paisibles vaches broutantes (c’est du très mauvais J-M de Hérédia ou S. Prudhomme ou Leconte de Lisle, au choix) et qui nous ignorèrent superbement. Nous aussi, même si superbement n’est pas le mot adéquat. Ici, nous n’avons pas risqué le coup. Nous n’y étions pas obligés et nous courons nettement moins vite qu’alors. D’autant que nous venions d’avaler une home made fish chowder (chaudrée) – les mots ne sont peut-être pas dans le bon ordre – avec une salade et une demi-pinte de bière.

Dimanche 31. Les Anglaises ont donc gagné (2 – 1). Cela dit le but marqué par les Allemandes était nettement plus réussi (l’aboutissement d’un mouvement de jeu collectif) que les deux marqués par les Anglaises (une course solitaire, un lob – parabole – bien dosé, pour le premier, un petit coup de pied opportuniste dans un cafouillage pour le second). Je vous entends grommeler « Il n’est jamais content ! » Grommelez tant que vous voudrez. Si on laisse de côté le résultat, le jeu de foot est rarement satisfaisant, non ? Osez dire le contraire ! Non, mais quand même !

Pourquoi, à votre avis ? Hum ? Comparez avec le basket-ball ou le hand-ball. Là, vous êtes sûr qu’il y aura des buts marqués dans les deux camps, et en quantité, à regonfle, comme on dit à Lyon. Peut-être aussi à Saint-Etienne, où l’on parle aussi de cuchon, pour dire quand il y en a beaucoup, de n’importe quoi.

Mais au foot, vous imaginez qu’une équipe gagne 25 à 22 ? Impossible.

Pourquoi, à votre avis ? Hum ?

On est là au cœur de la problématique du foot. Vous avez remarqué le changement de tonalité ? C’est que…. Si le foot est le seul jeu collectif qui soit aussi populaire sur l’ensemble de la planète, ce n’est évidemment pas anodin.

Il s’agit seulement de trouver ce dont il est le signe. De quoi il est la métaphore, si vous préférez.

Je vous aide : un petit réceptacle dans lequel il faut envoyer un truc rond (dans certains ralentis explicatifs, on a l’impression qu’il y a une tête et une longue queue, c’est très bizarre) après des préliminaires plus ou moins longs. En quelque sorte une danse, façon bourrée auvergnate. On avance, on recule… Vous suivez ?  Des préliminaires qui ne sont pas toujours suivis d’un effet concluant. Vous suivez toujours ? Quand une équipe parvient à ses fins (le truc rond est au fond du réceptacle), entendez les cris d’extase des joueurs et du public… comment dire… voyons… quoi ? orgasmiques, dites-vous ? … Oh ! (ce Oh ! est pour de faux, un truc de faux-cul si vous préférez. Bref, je vois que vous suivez bien)

Alors, dans ces conditions, mêmes métaphoriques, comment imaginer 20 buts ? C’est peut-être pour ça qu’a été inventée la règle du hors-jeu. A partir de 4 ou 5 buts marqués, on est dans l’irréel.

Le pire, c’est  0-0. L’impuissance, en quelque sorte. Si vous préférez (vous noterez que je vous donne souvent le choix), l’absence d’hommes, même si les hommes sont des femmes. Vous suivez toujours ?

Oui, je sais, c’est un peu hard. Si vous avez une autre explication qui rende compte de cette spécificité du jeu de football, allez-y, lâchez-vous !

Journal de vacance (27,28,29 juillet)

Mercredi 27 : elles ont donc perdu contre les joueuses allemandes. Deux manières de jouer si différentes qu’elles posent la question de la nature du jeu. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en latin, jocus, d’où vient jeu, désigne la plaisanterie (cf. joke en anglais) et que ce que nous appelons jeu (sportif), les Romains l’appelaient ludus, dans le sens d’amusement (cf. ludique), mais aussi de plaisanterie et… d’école : le ludus magistri romain est notre maître d’école. S’amuser à l’école ! Il faut oser.

Jeu, c’est aussi, en mécanique, un espace entre deux pièces qui leur donne une certaine liberté de mouvement. J’aime bien ce sens appliqué au jeu de football.

La conception du jeu des Allemandes – elles ne plaisantent pas, elles – ne permettait aucun jeu dans le sens ci-dessus : d’abord, elles étaient toujours deux ou trois autour de la « porteuse du ballon » (est-ce qu’on ne devrait pas dire plutôt « pousseuse du ballon » ?) et elles « jouaient des mécaniques » pour l’empêcher de « jouer », et puis on entendait presque grincer leurs articulations tant elles manquaient de jeu, toujours dans le sens ci-dessus, sans parler des autres (sens). C’est efficace du point de vue du résultat, oui, mais du point de vue du plaisir, c’est autre chose.  

Je vous entends protester que je suis partisan, chauvin, tout ça. La preuve incontestable que je ne le suis pas, est que, pour moi, la meilleure équipe est celle des Anglaises et que j’eusse beaucoup aimé (notez : conditionnel passé deuxième forme – la première : j’aurais aimé – très peu usité, quand même très séduisant, dans le genre, « j’eusse aimé deux cents grammes de moins de choucroute », non ? enfin, si on achète de la choucroute, sinon on peut remplacer par les pois cassés), j’eusse aimé, disais-je donc, les voir jouer avec les Françaises. Je vous entends ! Eh bien non : je ne suis pas en Irlande du nord – là, vous pourriez à juste titre m’accuser d’opportunisme-putassier en quelque sorte – mais en République d’Irlande ! Et aussi j’aime bien les opéras allemands ! Et aussi les würste mit kartoffel und bier. Enfin, pas tous les jours. Alors, vous voyez bien !

Donc, samedi, je souhaite que le jeu des petites Anglaises l’emporte sur l’absence de jeu des grandes du continent. Ça n’a pas de rapport, mais j’aime bien les mélodies des hymnes anglais et allemands. Je ne parle pas des paroles. Ni de celles de La Marseillaise. Entendre les joueuses chanter « qu’un sang impur abreuve nos sillons » a quelque chose de surréaliste. Franchement, abreuver les sillons….

Jeudi 28 : après la parenthèse de deux années ouverte par le virus et qui n’est toujours pas refermée, nouvelle visite d’Inishmore (Inis Mor) une des trois îles d’Aran au large du Burren dans la baie de Galway. Une météo idéale, des vélos à n’en plus finir sur les minuscules routes de l’île, des murets de pierres sèches à n’en plus finir non plus, des églises ruinées entourées de tombes aux croix celtiques, une home made soup (je relis attentivement… made, oui, c’est bien ça) avant d’entreprendre la montée vers le Dun Aonghasa (un fort lui aussi de pierres sèches, noires, construit vers le 5ème siècle avant notre ère au bord de falaises impressionnantes).

Vendredi 29 : les nuages, le vent et la pluie alternant avec les rayons de soleil sont les bienvenus pour cette journée de repos physique.

A la Une du Monde, deux articles m’ont donné envie d’intervenir.

L’un sur la réception ostentatoire du prince saoudien Mohammed Ben Salman par E. Macron. Les protestations morales de certains politiciens et de lecteurs m’ont incité à poser cette question : « Quel rapport entre politique et morale ? »

L’autre sur la réorganisation du groupe Orpéa dont la gestion des Ehpad a provoqué le scandale qu’on sait, avec cette réflexion proposée : « Le problème : traiter la vieillesse dépendante par la rentabilité. »

Ah, la vacance… 

Journal de vacance (26 juillet)

Je suis, au sens strict, étymologique, persécuté (= suivi jusqu’au bout, en latin –   en l’occurrence au bout du Connemara, mais ça ce n’est pas dans le verbe latin) par Le Monde. J’y suis pour quelque chose puisque je suis abonné, mais il n’empêche que je me sens quand même persécuté !

Deux faits divers que je découvre dans la Une réservée aux persécutés comme moi.

Le premier : l’agression dont ont été victimes des policiers dans le quartier « sensible » de la Guillotière à Lyon. Si vous préférez, un quartier où les immigrés légaux et illégaux sont nombreux.

Je ne vous raconte pas les réactions majoritaires de ceux des lecteurs qui s’expriment… Pas loin de Valeurs Actuelles. J’ai souvent évoqué ici l’hypothèse de ce qui se passerait si les verrous des interdits étaient brisés.  Ce que je lis me donne envie de rester près des moutons que je vois depuis ma maison provisoire.

Ma contribution :

La question n’est pas de savoir s’il faut réprimer les agressions et appliquer la loi, mais la manière (politique) dont est traité l’événement et les réactions (violentes) qu’il suscite parmi nombre de lecteurs qui « se lâchent », comme on dit. Le Monde qui est plutôt un journal d’analyse oublie sa ligne éditoriale en se contentant d’un récit qui favorise les réactions épidermiques, s’il ne les recherche pas. Non, la France n’est pas « généreuse » (?) – le monde, dont la France, n’est ni bon ni gentil – elle a utilisé et utilise toujours à moindre coût toutes les mains-d’œuvre avec les effets collatéraux que l’on connaît. En intervenant de manière irresponsable (Sarkozy/Libye) elle a favorisé le chaos africain et l’immigration sauvage. Bref, j’aimerais bien une analyse du processus qui conduit in fine à la constitution des « quartiers » et aux dérives qu’ils génèrent.

Le deuxième : l’exécution au Japon, par pendaison, du meurtrier de sept personnes, en 2008. Un homme de 25 ans qui venait d’apprendre qu’il allait perdre son emploi et son logement, et qui craignait de se retrouver à la rue.

L’un des contributeurs du Monde demande un référendum pour rétablir la peine de mort pour les meurtriers d’enfants, de vieillards et de policiers.

Je lui ai posé la question suivante : « Les enfants, jusqu’à quel âge, et pour les vieillards, à partir de quel âge ? Vous pourriez préciser ? »

En fin de matinée, si la météo le permet, petite marche au National Park – c’est juste à côté – suivie d’une home maid (corrigé made – voir les commentaires)soup dans le bar/restaurant du site. En principe il n’y a pas de monde. Je ne parle pas du journal persécuteur mais de la foule touristique.

Pour le moment, il ne pleut pas.

Journal de vacance (23,24,25 juillet)

Samedi à 11 h 00, à Cork, le ferry boatte (comme on dit chez Pagnol) recrache lentement les véhicules qu’il a absorbés à Roscoff avec leurs passagers, leurs coffres bourrés et leurs vélos accrochés qu’on se demande comment ils tiennent. La différence la plus importante entre le port du nord de la Bretagne et celui du sud de l’Irlande est repérable sur les thermomètres, anémomètres et autres pluviomètres. Autrement dit, on remet ce vêtement à manches longues qu’on appelle gilet. Bref, on respire.

Et puis on roule à gauche, ce qui demande un peu d’attention, surtout aux ronds-points où les voitures déboulent de la droite.

Après Cork, la N20 qui file vers le nord, quelques autoroutes, le contournement de Galway et la N59 qui traverse le Connemara, ce pays où l’on sait le prix du silence, où la vie est une folie, oui, mais la folie, ça se danse. Enfin, bon.

Tout au bout du bout, après Clifden, Letterfrack et son National Park, tout au bout d’une toute petite route où l’on se serre pour se croiser en frôlant les haies d’hémérocalles, l’océan, les moutons, les murs de pierres et un petite maison qui nous accueille sous la pluie, c’est normal, nous sommes en Irlande.

Le soir, la BBC (ben… oui) retransmet le quart de finale qui oppose la France et la Hollande. Deux manières de jouer. Celle des Françaises dont j’ai déjà dit combien elle était agréable à voir (les joueuses aussi) même s’il leur manque ce coup de reins (j’ai aussi déjà dit oh !) dont j’ai déjà aussi et également parlé. Que d’occasions avort… pardon, inabouties ! Celle des Hollandaises, en revanche m’a souvent fait penser à celle des garçons. On devrait interdire aux hommes d’entraîner les équipes féminines.

Dimanche. Repos. Les moutons bêlent, les prairies sont vertes, il pleut, il vente, c’est normal, nous sommes en Irlande.

Lundi. Achat dans un market à Tully, avant un déjeuner léger à Tully Cross. C’est à quelques kilomètres. Au menu : home maid soup (soupe maison) pour mon épouse, soupe de poissons/crustacés pour moi, avec brown bread et beurre, et une pinte (pour nous deux, hé ! on commence seulement) de Smithwick’s (rousse).

Pour finir, visite chez un ostréiculteur au bout d’une route où l’on ne se croise pas même si on se serre le plus qu’on peut.

Tiens ! Il n’a pas plu aujourd’hui. Je vérifie. Nous sommes toujours en Irlande.