Le Monde du 6.01.202 publie une analyse de Musa-Al Gharbi, sociologue, chercheur à l’université Columbia de New-York.
« Trump ne s’est pas rallié les Blancs avec sa rhétorique et sa politique racistes, il se les mis à dos. Et si le style a repoussé bon nombre de sympathisants républicains blancs, il semble au contraire avoir séduit de nombreuses minorités. Cela ressort clairement des sondages de sortie des urnes et des résultats de votes des quatre dernières années. »
Il commente ainsi ce que J. Biden disait aux Africains-Américains hésitants [« Si vous avez un problème pour savoir si vous êtes pour moi ou pour Trump, alors vous n’êtes pas noir. »] : « Ainsi, il semblerait que pour une grande partie de l’élite, on n’est une personne de couleur que si l’on sait voter « convenablement ».
Et il conclut : « Au lieu d’essayer d’analyser ce qui ne va pas dans le message ou le programme du parti – et de les ajuster en conséquence -, on cherche par tous les moyens à expliquer ce qui ne va pas chez les gens – dont un nombre croissant ne votent pas comme ils « devraient ».
La double victoire sénatoriale en Géorgie donne aux démocrates la possibilité de gouverner sans obstruction majeure. Ce qui permettra de voir plus clairement ce qui dans le malaise de la société états-unienne ressortit au commun politique (message ou programme) comme le pense le sociologue, et/ou au commun humain dont la question de la « race » n’est qu’un des symptômes.
Ce qui domine dans le discours des républicains extrémistes – expression aiguë du parti – ce sont des revendications de l’individu, seul, incarné par Trump, en résumé « plus fort que la mort ».
Ce n’est pas, à mon sens, la défense d’un programme politique opposé à celui des démocrates qui a conduit une centaine de militants à envahir le Capitole, mais la peur d’un commun humain auquel D. Trump substitue le fantasme d’un commun communiste encore utilisé quelques jours plus tôt par la candidate républicaine de Géorgie.
Que les électeurs de Géorgie aient rejeté, par une courte majorité, cette aberration, ne signifie pas une conscience de l’enjeu existentiel dont je pense qu’il n’est pas d’abord d’ordre « programmatique » mais « messager ». C’est en quoi « message ou programme » me semble contestable.
Le 20 janvier 1961, dans son discours d’investiture, J.F. Kennedy posa la question restée fameuse : « Et donc vous, mes compatriotes américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Mes concitoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis feront pour vous, mais plutôt ce, qu’ensemble, nous pouvons faire pour la liberté de l’Homme. »
La suite a montré qu’elle ne s’inscrivait pas dans une problématique philosophique (ce qu’elle pouvait laisser supposer) mais qu’elle s’adressait plutôt à une conscience morale et religieuse.
Rien, dans les propos de J. Biden ou K. Harris, ne laisse penser que quelque chose ait changé dans la manière de poser les problèmes. Même si cela ne signifie pas que tout est cadenassé, il n’est pas inutile de rappeler que la séance au Capitole s’est conclue, dans la nuit, par une prière dite par l’aumônier des assemblées et que J. Biden qui, comme D. Trump, termine ses discours par « God bless America » prêtera serment la main sur la Bible…
L’objet réel de l’envahissement n’est pas le pouvoir, celui de l’individu/président et matérialisé par la Maison Blanche (D. Trump aurait pu l’ouvrir aux militants qu’il excitait implicitement à un « coup de force »), mais le lieu de la parole commune, incarnée par le Capitole.
L’agression contre le bâtiment, signe aussi désespéré qu’infantile de fuite du commun humain sous le prétexte de la menace réactivée du commun politique, me semble faire partie de la problématique du lynchage.