Le discours du premier ministre

Enoncé des intentions et discours conclusif

Equité, justice, solidarité, universalité, références au Conseil National de la Résistance (dont faisaient partie le PCF et la CGT), à De Gaulle, Mendès-France, Rocard…  

Il faut y ajouter la belle image de la France « où les travailleurs payent fièrement la retraite de leurs parents… »  et l’affirmation forte d’une éthique « Nous ne voulons pas confier le soin de nos anciens à l’argent-roi. »

Si l’annonce des énoncés avait constitué un discours liminaire prononcé  pour introduire un débat dont l’objectif aurait été de mettre au point les mesures concrètes de ces intentions, il est probable qu’elle aurait fait l’unanimité : qui n’est pas d’accord pour l’universalité en matière d’équité,  de solidarité… ?

Il s’agit en réalité d’un discours non liminaire mais conclusif : il rappelle les décisions concrètes et annonce un calendrier politique précis : conseil des ministres du 22 janvier, débat parlementaire fin février.

Ce discours conclusif est celui du seul pouvoir exécutif auquel s’oppose la quasi-totalité des organisations professionnelles.

Sauf à lui prêter une grande naïveté, le premier ministre savait que ce discours allait faire basculer* la CFDT dans le camp de l’opposition radicale représentée principalement par la CGT et FO.

*Reste à savoir quelle en est la part tactique.

La pensée du premier ministre.

Deux exemples :

– « Aujourd’hui, les pensions des femmes sont inférieures nous le savons de presque moitié à celles des hommes. Qui peut l’accepter ? Personne. (…) Les femmes connaissent, plus souvent que les hommes, des interruptions de carrière, notamment pour s’occuper de leurs enfants. »

Le constat d’une injustice sert donc d’argument pour justifier une réforme à venir.  Seulement, cette injustice est l’aboutissement d’un processus qui contient une autre injustice : celle de l’inégalité des salaires « justifiée » par une argumentation (maternité, enfants…) appuyée sur une conception archaïque validée (consciemment ?) par le ministre : s’occuper des enfants est l’affaire des femmes.

– « Nous devons construire la protection sociale du 21ème siècle en prenant mieux en compte les nouveaux visages de la précarité.  Ces nouveaux visages, ce sont ceux de la caissière de supermarché à temps partiel, du livreur à vélo de la plateforme numérique, de l’agent de propreté qui a fini son travail quand tout le monde arrive le matin ; c’est l’étudiant qui fait des petits boulots pour financer ses études et rentre de plus en plus tard sur le marché du travail. »

Il s’agit d’un aval donné à une réalité antinomique des valeurs des énoncés.

Cette pensée qui considère implicitement comme allant de soi la précarité, qui ne pose même pas la question du bien-fondé par exemple de la nécessité des « petits boulots » pour nombre d’étudiants, contredit en effet l’esprit des énoncés : comment concilier cette normalité des iniquités du début de la vie active avec l’équité revendiquée pour la fin de vie ?

La philosophie politique du président.

E. Macron a conquis le pouvoir seul. Les corps intermédiaires, notamment les syndicats, mais aussi les maires (même s’il a dû composer avec eux) ne sont pas pour lui des composants du pouvoir tel qu’il l’entend. Il a notamment ignoré la proposition du secrétaire de la CFDT d’une table ronde au début du mouvement des gilets jaunes.

La main tendue une nouvelle fois par L. Berger partisan comme lui du système universel à points était facile à prendre. Pour la deuxième fois, et cette fois par la voix du premier ministre, le président a refusé.

Le choix qu’il fait est donc de « jouer » l’opinion contre les centrales syndicales, comme il le fait d’une manière plus générale contre les corps intermédiaires.

C’est aussi la philosophie du FN/RN.

Il joue donc sur le terrain marécageux du populisme* pour que M. Le Pen se qualifie au premier tour des présidentielles de manière à gagner contre elle au second.

* Un prochain article

Universel

                                                          

Universel est ce qui caractérise la réforme du système des retraites décidée par le gouvernement.

                                                           Résonance

Il y a d’une part le sens  objectif d’un mot, ce qu’il désigne, ce qu’on appelle sa dénotation : le crépuscule est le passage du jour à la nuit.

Il y a d’autre part sa résonance, ce qu’il évoque en relation avec les différents contextes de ses utilisations, son histoire, le rapport que nous établissons avec lui, bref, tout ce qui dépasse son sens purement conceptuel, ce qu’on appelle sa connotation : crépuscule peut avoir une connotation positive quand il évoque un beau coucher de soleil, négative quand il évoque l’obscurité de la fin du jour.

La connotation d’universel est plutôt positive parce que sa dénotation renvoie au commun, donnée essentielle de l’humanité : le suffrage universel reconnaît la même valeur politique à tous les individus, quels qu’ils soient.

                                                            La variable

Le point est l’élément clef de ce système dit universel et ce qui le caractérise c’est qu’il n’a pas de valeur connue. Personne n’est en mesure de dire ce que vaudront le jour de la retraite les points accumulés pendant une vie de travail, parce qu’interviendront des paramètres variables.

D’un côté, donc, un principe invariable d’universalité, d’un autre, des paramètres de calcul variables. En d’autres termes, l’incertitude individuelle enrobée dans un concept d’universalité  pour un moment de la vie qui, plus que d’autres, a besoin de sécurité.

Aujourd’hui, un salarié du privé ou de la fonction publique peut savoir à l’avance quel sera, grosso modo, le montant de sa retraite. La réforme ne le lui permettra plus.

                                                             Paradoxe

Aujourd’hui, la protestation conduite par les syndicats de la fonction publique est forte.

S’il y a régulièrement des critiques adressées aux fonctionnaires, il n’y eut jamais de manifestations des salariés du secteur privé – de loin les plus nombreux –  pour protester contre les divers régimes (en particulier ceux des fonctionnaires) dénoncés par le gouvernement comme injustes, contraire à l’universel proposé qui, lui, serait juste.

Les sondages indiquent qu’une majorité soutient le mouvement de protestation.

                                                       Le fond commun

Le paradoxe tombe si l’on considère ces deux éléments :

– le rapport ambivalent avec le fonctionnaire peut s’expliquer par ce qu’il représente de sécurité d’emploi, de pérennité de revenus (plutôt modestes),  et  par le refus du risque de l’aventure (réelle et mythique) du privé aux rêves de fortunes.

– le service public – qui nourrit une ambivalence analogue –  renvoie (comme l’universel) au commun. Quand disparaissent les bureaux de poste, les services hospitaliers, quand ferment les classes des écoles…, chacun sait que les causes sont budgétaires et que « la finance » est la forme d’expression la plus pathogène de nos contradictions.

La mémoire collective conserve encore les principes qui, depuis 1789, ont contribué à la spécificité de la République Française dont la dénotation et les connotations se confondent au point qu’elle devint Etat Français le jour où ils furent reniés.

Liberté, égalité, fraternité… de quoi rappeler que la retraite, comme la santé, l’école… ne doit pas être d’abord une affaire comptable.

 «  (…) pouvoir vivre plutôt que pouvoir d’achat ; mondialité plutôt que mondialisation ; justice sociale plutôt que loi du plus fort ; émancipation individuelle et collective plutôt que réussite individuelle (…) – extrait d’une tribune signée de 180 intellectuels publiée dans Le Monde daté du 5 décembre.

En d’autres termes, et viscéralement contre tous les Blacks Fridays, briser l’équation d’identité être = avoir.  

Retraites

                                                          

                                                          Apparence

Chacun achète des points pendant son activité professionnelle et chaque point donne le même revenu. Chaque euro cotisé donne les mêmes droits pour tous. Plus de régimes spéciaux mais le même régime pour tous.

A priori, rien ne paraît plus rationnel ni plus équitable.

                                                       Rationalité(s)

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de consensus enthousiaste ? En effet, nous savons au moins depuis Descartes (17ème siècle… Avant lui, Aristote 4ème siècle avant notre ère) que « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée… »  (Par bon sens, entendre « raison »)

Il n’y a pas si longtemps, on expliquait les différences de résultats scolaires par les « dons ». On était ou on n’était  pas doué. La bosse des maths n’a pas toujours été une métaphore.

C’était une rationalité. Et ceux qui rejetaient les dons et mettaient en évidence le rapport entre inégalités scolaires et inégalités sociales étaient qualifiés de dangereux idéologues.

C’est dire que la rationalité peut être utilisée pour une justification, donc a posteriori, et qu’elle est alors tout sauf l’expression de la raison philosophique.

                                                         La question

Le discours gouvernemental explique que les régimes spéciaux relèvent de l’inégalité et qu’ils ne sont plus justifiés : quelle comparaison entre le conducteur des locomotives à vapeur et celui des TGV ?

Il y a dans  ce discours, en implicite, quelque chose qui s’apparente à un idéal humaniste : ne sommes-nous pas tous frères et n’est-il pas injuste que certains aient plus d’avantages que d’autres ? C’est ce qui sous-tend le discours d’E. Macron qui sait ce que parler veut dire et qu’un euro n’a pas toujours la même valeur.

Comme tout ce qui est d’ordre social, les régimes spéciaux des retraites sont le résultat de luttes plus ou moins relayées par des forces politiques : il s’agissait pour ceux qui mettaient en jeu leur situation, sinon leur existence, de parvenir à un vivre mieux collectif.

La question est de savoir si la critique égalitariste et comptable des régimes spéciaux ne vise pas cette réalité de la lutte sociale, antinomique du nivellement par le bas.

Les publications de Jean-Pierre Peyrard

Dix-sept livres jusqu’ici.

Le premier fut un essai publié en 1999 chez L’Harmattan qui a accepté d’emblée le manuscrit. Cinq cents exemplaires ont été vendus.

J’ai envoyé les deux ou trois manuscrits suivants aux maisons d’édition qui ont pignon sur rue. Quand elles ont répondu, ce fut, à deux ou trois exceptions près, par un simple mot de refus passe-partout.

J’avais fait lire ces manuscrits à plusieurs personnes qui m’avaient dit les trouver intéressants.

Edilivre, né en 2000, m’a proposé de m’éditer.  Ce n’est pas vraiment un éditeur dans la mesure où il n’a pas de « ligne éditoriale », où il ne s’occupe pas de diffusion et n’a pas de stock. Il édite gratuitement pour autant qu’on n’ait pas recours à des services de correction et qu’on se contente d’une couverture en noir et blanc. Françoise, mon épouse, professeur de lettres elle aussi, est une lectrice précieuse pour détecter les fautes et les coquilles et je n’attache aucune importance à la couverture.

Les livres peuvent être commandés directement chez Edilivre ou chez n’importe quel libraire.

Chez L’Harmattan

L’enseignement en milieu hospitalier ou La leucémie et le complément d’objet direct : Après avoir enseigné les lettres pendant une vingtaine d’années dans des lycées traditionnels, l’auteur de cet ouvrage assure depuis 1988, une partie de son service de professeur dans des services de pédiatrie des hôpitaux de Lyon.

En dix ans, il a rencontré au pied du lit plus centaines d’élèves hospitalisés pour des pathologies diverses.

Il nous livre ici non seulement une analyse éclairante des systèmes scolaires (notamment la relation pédagogique) et hospitalier (entre autres, la relation de soins), mais une problématique constituée des nombreuses questions que soulève la collaboration entre l’Education Nationale et l’institution hospitalière.

Cet essai s’adresse à un public large, bien au-delà des professionnels de la médecine et de l’enseignement.

Il intéressera tous ceux qui sont préoccupés par la question du sens.

(quatrième de couverture)

Chez Edilivre

>> essais :

La grammaire en questions : il ne s’agit pas d’un manuel de grammaire, mais du regard critique que m’a conduit à porter sur son enseignement le constat alarmant que j’ai pu faire dans les services de pédiatrie.

Extrait : « Compte tenu de leur nombre et de la diversité de leurs origines, les élèves hospitalisés que j’ai rencontrés pendant ces douze années ne peuvent pas être considérés comme des exceptions ; ils donnent une image sans doute assez juste de la manière dont est reçu et perçu en général l’apprentissage de la grammaire.

Ils abordaient l’analyse armés d’une panoplie de questions (qui est-ce qui ? quoi ? à quoi ? comment ? pourquoi ? de qui ? de quoi ? etc.) qu’ils lançaient machinalement sans se préoccuper du sens de la phrase qu’ils avaient sous les yeux. Les réponses qu’elles leur fournissaient étaient parfois justes, parfois fausses, ce qui accentuait leur incompréhension. »

La note fondamentale et les harmoniques : Dans la table des matières : Croire (matérialisme, postulat chrétien, postulat communiste…), Savoir (le complexe de Pascal, savoir de la pollution et pollution du savoir, Dom Juan, athéisme…) Philosophie et révolution (theos et atheos, avoir et être, différence entre nazisme et communisme, Marx…)

Extrait : «  Les problématiques, qui seules reconnaissent et acceptent les angoisses, sont seules capables de faire résonner les harmoniques de notre pensée, de faire sentir les relations vibratoires des idées et de révéler les entrelacements qui constituent la complexité humaine dont cet essai n’est qu’une illustration. Elles sont analogues aux harmoniques produites par le musicien et sans lesquelles la musique, réduite à la simple émission de sons fondamentaux, serait considérablement appauvrie. »

Le scénario : tentative d’analyse d’une vie.

Quatrième de couverture : « Malgré nos différences d’apparence qui ne sont jamais que superficielles et insignifiantes, nous sommes tous pareillement fabriqués : nous sommes constitués du même type de variables et de paramètres, des mêmes strates, nous disposons des mêmes outils pour les appréhender et les organiser de manière originale. Si notre rapport avec la part de déterminisme qui nous constitue est lui aussi forcément singulier, la conscience obligée que nous avons de notre fin nous conduit nécessairement, après la brève période épique de notre petite enfance, à construire un discours de nature philosophique (il a pour objet le sens d’une vie que nous savons limitée), plus ou moins élaboré, riche ou misérable, qui détermine le champ de notre liberté et de notre responsabilité.

C’est un exemple de ce discours que je propose ici »

>> romans :

– Reconstruction : roman autobiographique.

 « Ce roman se présente sous la forme d’une autobiographie. Son titre souligne la caractéristique de ce genre d’œuvre : une reconstruction. Vouloir distinguer ce qui est vrai de ce qui est imaginaire, s’interroger sur les ressemblances et les différences entre l’auteur et le narrateur est sans intérêt. Le narrateur est né à la fin de la dernière guerre, comme l’auteur. Après la mort de son père, le narrateur refait vivre les personnes et recompose les événements d’une partie importante de sa vie. « A quoi bon ? » lui a demandé l’auteur. « Peut-être n’est-ce pas une bonne question » lui a répondu le narrateur. » (quatrième de couverture)

Fin de vacances : Dix jours avant la rentrée scolaire, trois enfants découvrent les aspects insoupçonnés, parfois redoutables, d’un monde très différent de celui de leurs jeux. La vérité et le mensonge, le courage et la peur, les relations de puissance et d’amitié, les contradictions de soi, les désirs et les interdits… Telles sont quelques unes des questions auxquelles ils sont confrontés et dont ils découvrent peu à peu la complexité. Pourront-ils être heureux ?

Triptyque en quatre parties : deux critiques de lecteurs :

« En trois mouvements littéraires, du pastiche de Proust à l’exploitation du genre policier, à travers leurres, mirages, enchâssements, le « Triptyque » de Jean-Pierre Peyrard se révèle être une œuvre romanesque étourdissante qui, par-delà la volonté de nous égarer dans un univers aux frontières constamment redéfinies, interroge ce qu’est l’essence de l’écriture. C’est-à-dire cet art de faire du vrai avec si peu, de construire du plausible avec des lettres, de bâtir des chimères avec de l’encre… Plus qu’une étonnante mise en abyme, une formidable approche biaisée du travail de création littéraire. »

   « Merci pour ce Triptyque, qui m’a plu. C’est fort bien ficelé. On croit d’abord, avec « Le Roman de la marquise », qu’on a affaire à un récit très savant et très drôle, en forme de pastiche (la marquise qui ne sort pas à cinq heures) et on regrette presque, au chapitre suivant, de découvrir qu’il s’agit d’un manuscrit, mais le plaisir se redouble, du fait de l’enquête, qui se duplique à son tour. On est impressionné par votre talent à nouer et dénouer ces intrigues successives (où l’on voit apparaître, fugitivement, Walkowski), bref, je trouve que c’est un régal et pourtant je suis, depuis quelques années, assez allergique aux complications littéraires, « roman dans le roman », intrigues gigognes, etc. »

La tectonique des plaques : Le personnage principal vient d’apprendre qu’il souffre d’un mélanome et qu’il ne lui reste que quelques mois. Il décide de ne rien changer à sa vie et demande de l’aide à un médecin pour choisir le moment de sa mort.

La cale de plomb : Un homme atteint d’un handicap tente de l’utiliser comme un atout…

 « Pendant le trajet vers ma cellule après la prise d’écrou, le surveillant, un grand Noir à la carrure imposante qui avait approximativement le même âge que moi, m’a annoncé que je devrais me rendre dans la cour pour la promenade dès que j’aurais déposé mes affaires.   

Je n’avais pas la moindre envie de me promener, mais une injonction pénitentiaire ne constitue pas un objet de discussion, surtout quand on bénéficie d’un privilège d’autant plus singulier qu’il est inattendu. » (quatrième de couverture)

1972 : Ce fut l’année de la signature du programme commun entre les partis de gauche.

«  En septembre 1970, Paul Charpier vient d’être élu secrétaire de section du parti communiste.

(…) Il a été un de ces gauchistes vilipendés par le Parti et il n’a pas le sentiment de mythifier mai 68 dans le bilan qu’il en dresse. Si le système continue à fonctionner comme avant, les manifestations, les débats et les grèves ont provoqué ou accéléré la remise en cause de normes périmées et donné un peu d’air à une société asphyxiée et sclérosée. Seulement, tout le monde sait que le Parti n’est pas à l’avant-garde pour les problèmes dits « de société », comme la contraception, l’avortement, l’union libre – sans parler de l’homosexualité –, pour ne pas dire qu’il est même plutôt à la traîne. Et puis, il y a les acquis des négociations de Grenelle. Bref, Paul est convaincu que, même si elles ne sont pas toutes perceptibles  deux ans après, les conséquences de ce mouvement social atypique seront importantes et durables. (…) 

>> romans policiers : Les intrigues mettent en scène une équipe d’enquêteurs de la police judiciaire de Lyon sous la direction d’un commissaire d’origine polonaise, Pierre Walkowski.

La première instruction : Lyon. Septembre 1977. Un jardinier du parc de la Tête d’Or découvre dans  un taillis le corps d’un joggeur tué par balle. Dans la poche de son flottant, les policiers trouvent une petite feuille de papier quadrillé avec l’inscription « 1é »… Le juge chargé d’instruire l’affaire se nomme Albert Peyrusse-Montlaur. Il est originaire du Gers et vient à Lyon occuper son premier poste. Vingt ans auparavant, il est intervenu à la Cour d’assises où comparaissaient les meurtriers de ses parents pour demander aux jurés de ne pas les condamner à mort. Pierre Walkowski, le commissaire chargé de l’enquête avec lequel il va travailler est d’origine polonaise. Ses parents ont dû fuit leur pays au moment de l’invasion nazie. Son épouse est psychiatre à Bourg-en-Bresse. Ils ont deux fils jumeaux qui entrent en classe terminale. Le lendemain de son arrivée à Lyon, le juge est l’objet d’une étrange provocation…

L’homme au stetson rouge* : Jusqu’où peut s’étendre le concept de légitime défense ? C’est une des questions que pose cette deuxième enquête du commissaire Walkowski. Au centre de l’histoire qui se déroule à Lyon, un homme coiffé d’un stetson rouge, une jeune fille, une libraire, le propriétaire d’une salle de cinéma d’art et d’essai, des proxénètes…

Les écorchés * : extrait « Les quatre enfants bagarreurs ne s’étaient jamais séparés. Ils étaient devenus quatre adolescents rebelles, puis quatre adultes révoltés ; ni camarades, ni compagnons, ni révolutionnaires : révoltés. S’ils savaient ce qu’ils ne voulaient pas, ils ne savaient pas très bien ce qu’ils voulaient. Ils s’étaient baptisés « Les Nazes » par dérision du nazisme et aussi parce qu’ils étaient fatigués de ce monde »

Le massacre des innocents : Samedi 1er janvier 2000 – 1 h 10 –  Maternité de l’hôpital de la Croix-Rousse – Lyon.

« L’infirmière trouva la jeune maman de la chambre 2 assise sur son lit, l’air égaré, disant qu’on lui avait volé son bébé. Une dépression assez courante après un premier accouchement. Elle lui expliqua calmement une nouvelle fois pourquoi on l’avait installé dans la nursery pour la nuit, lui fit avaler un demi-comprimé et resta auprès d’elle le temps qu’elle se rendorme.

Au passage, elle entrouvrit la porte de la chambre 3. La jeune femme qui avait choisi d’allaiter malgré l’avis défavorable du médecin, avait éprouvé de vives douleurs aux seins en début de soirée. Elle dormait paisiblement, mais elle s’était découverte et l’infirmière entra pour remonter le drap. En même temps, elle jeta un coup d’œil dans le berceau. Le nouveau-né, couché  sur le dos, lui parut étrangement pâle. Elle souleva la couette et plaqua sa main sur sa bouche pour ne pas hurler. »

Un crime à Ganges : Article du Midi-Libre.

« Un crime à Ganges, tel est le titre du nouveau roman écrit par Jean-Pierre Peyrard, récemment installé dans notre région, et dont l’intrigue se déroule principalement à Ganges.

Professeur de lettres classiques, J-P Peyrard est l’auteur de treize ouvrages publiés chez L’Harmattan et Edilivre.

Quels que soient les thèmes abordés – la politique, l’enseignement, le pouvoir, la croyance, la mort, la révolte, la violence, le racisme, l’intolérance…  –  et le genre choisi – essai, roman, théâtre – l’auteur construit des problématiques dans l’intention de susciter un questionnement sur les énigmes que posent souvent les comportements humains.

L’intrigue policière, explique-t-il, offre l’avantage de mettre en scène des situations extrêmes qui permettent de faire prendre conscience de la complexité de nos choix et de nos décisions.

La  cinquième enquête du commissaire Pierre Walkowski raconte une histoire qui se situe à la fin de l’année 2001 dans l’atmosphère particulière de la disparition des monnaies nationales et de l’arrivée de l’euro ; une période où s’accélère la cristallisation des peurs  individuelles et collectives, et où s’élèvent des chants de sirènes qui les exploitent et les amplifient.

L’auteur indique que les événements qui constituent cette intrigue policière sont purement imaginaires, comme le sont les personnages dont l’auteur tient à préciser que certains d’entre eux – ceux qui attirent la sympathie – ont pu être en partie inspirés par des personnes connues ou avec lesquelles il a noué des relations amicales. »

Les enfants de l’apocalypse : article du Midi-Libre.

«  Jean-Pierre Peyrard publie actuellement Les enfants de l’apocalypse, sixième enquête du commissaire Walkowski. Comme la précédente (Un crime à Ganges), l’intrigue se déroule principalement à Lyon et dans notre région.

Le récit et le discours de ce roman concernent ce qui est appelé «  terrorisme », un terme dont l’auteur pense qu’il ne rend pas bien compte de la complexité du problème.

– Si l’on considère le fait que des hommes et des femmes peuvent préparer avec le même soin et la même précision qu’un projet de vie, un projet de mort qui vise à massacrer des personnes sans défense et à se tuer eux-mêmes, « terrorisme » ressemble plus à une étiquette collée sur une énigme qu’à une explication du « plus rien à perdre » et du « no future » qui rendent possibles de tels actes

Le roman met aussi en scène des personnages affectivement proches du commissaire et qui sont confrontés à leur fin de vie. Eux, ne parlent  pas de « mort » mais de « départ ».

–  C’est pour souligner cette différence que j’ai mêlé deux histoires faussement parallèles puisqu’elles se rejoignent sur le fond : elles sont les illustrations des deux rapports opposés qu’on peut construire entre la vie et la mort. Celui des deux que nous choisissons détermine en grande partie nos discours et nos comportements. Nos contradictions aussi.

Le « terrorisme » est l’expression d’un de ces deux rapports ?

Dans sa dimension pathologique, oui. C’est ce que va découvrir Walkowski.

Dans cette enquête, comme dans les autres, le commissaire ne se contente pas de chercher des preuves et d’arrêter les coupables, il veut comprendre.

– Walkowski est préoccupé par ce qui provoque le basculement dans ce qu’il appelle « l’autre monde », celui de la délinquance et du crime. Pourquoi les interdits qui nous permettent de vivre en société, cessent-ils de  fonctionner pour les  criminels, et en particulier pour ceux qui, dans son enquête comme dans le monde réel, décident de se faire exploser après avoir massacré au fusil-mitrailleur le plus grand nombre possible de personnes ?

Il veut aussi faire comprendre ce qu’est la responsabilité.

– La responsabilité est une réponse à une question posée. Réponse adéquate ou pas, tel est le problème. Répondre aux dysfonctionnements dits « terroristes » par des sentences et des condamnations morales n’apporte rien, sinon l’illusion qu’on a résolu la difficulté. Dans le contexte de la dépression générale actuelle, ce roman examine le rapport entre les perturbations des individus et celles d’une société désorientée. Il pose donc la question de la pertinence des réponses données par les uns et les autres.

Alors, roman optimiste ou pessimiste ?

– Ni l’un (tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles) ni l’autre (tout est perdu). Il explore une voie autre que celles de l’enchantement béat et de la tristesse désespérante.

– Fanore    

Septième enquête du commissaire Walkowski. L’intrigue se déroule principalement en Irlande, en Bretagne et sur le ferry « Pont-Aven » de la compagnie bretonne Brittany Ferries qui relie  Cork à Roscoff. Pour la première fois, le commissaire est accompagné de sa femme. L’affaire qu’il devra élucider concerne le monde de l’Internet, de la politique et de la religion. L’essentiel de l’enquête se déroule dans la partie ouest de l’Irlande, en particulier le Connemara (Galway, Limerick, Gort…) et le Burren où se situe la petite ville côtière de Fanore.

* L’homme au stetson rouge et Les écorchés doivent être lus dans cet ordre.

>> théâtre

La Statue.

Elle est celle du Dom Juan de Molière.

                                                            Dom Juan

– Oui, Sganarelle, une statue peut aller, venir et parler (Sganarelle opine à son tour avec un grand sourire tout en continuant sa gesticulation)… au théâtre. (Tête médusée de Sganarelle qui se fige jusqu’à la fin de la réplique dans une position grotesque) Comme tout ce que l’on qualifie abusivement de surnaturel. Seulement au théâtre.

                                                            Sganarelle

– Au théâtre ? Vous voulez dire que… qu’une statue ne peut être mouvante et parlante que…sur la scène du théâtre ? Et aussi que les apparitions, les miracles et… tout le reste du surnaturel n’existent pas pour de vrai ? Qu’ils ne sont que des illusions tout juste bonnes, elles aussi, à être jouées par des acteurs, sur des planches de bois à peine rabotées et dans des décors de carton peint ? Mais, monsieur, mesurez-vous bien l’énormité de ce que vous dites ? Car enfin, la petite Bernadette Soubirous, les petits bergers de Fatima et tous les grands voyeurs de surnaturel, qu’est-ce que vous en faites ?

L’homme, la grenouille et la carotte

                             

La conclusion de l’essai* sur Les gilets jaunes a parfois suscité la critique suivante : il n’est pas possible d’enseigner la mort parce qu’on ignore ce qu’elle est.

*Rappel de la thèse : ce qu’on nomme « crise » des gilets jaunes est l’expression française d’une dépression collective profonde, planétaire, née de l’épuisement des esquives (religieuses et politiques) du problème que pose à l’homme l’obligation de penser la conscience qu’il a de sa fin.

                                              Expérimentation et savoir

Pour que l’expérimentation puisse déboucher sur un savoir, il faut la conscience : l’embryon/fœtus qui n’en dispose pas ne peut acquérir le moindre savoir ni des neuf mois de sa vie dans l’utérus, ni de sa naissance. Pour autant, la gestation et la naissance sont des objets d’enseignement, notamment  à la faculté de médecine.

Est-ce que mourir et mort sont des expérimentations comparables ? Si mourir est l’équivalent de naître, la mort est-elle l’équivalent de l’existence qui suit la naissance ?

                                                      Mourir et mort

Mourir est la fin du fonctionnement de l’outil (électroencéphalogramme plat) qui permet la conscience du sujet. Ni lui ni personne ne peut savoir ce qu’il perçoit dans ce moment dont il ne peut pas plus témoigner que de celui de sa naissance : le commencement et la fin de la vie individuelle ont en commun l’absence de conscience.

Comme  la sortie de l’utérus est de manière visible un passage,  le mot a été repris pour parler du moment où meurt l’individu : « Il vient de passer », dit-on. Vivre après mourir serait donc le symétrique de vivre après naître, et de la même façon que vivre après naître est réel, vivre après mourir devrait l’être aussi. Mais comme, à la différence du vivre après naître, nul ne peut expliquer ce que serait ce vivre après mourir,  on en conclut qu’il est inconnaissable. Enfin, de même que le passage de la naissance conduit d’une forme de vie à une forme de vie autre, il en irait de même pour le passage de la vie à la mort.

Tel est le discours plus ou moins implicite qui sous-tend les croyances de toutes sortes.

                                                           Décalque

On sait pourtant et sans le moindre doute que l’état de mort qui suit mourir est objectivement la désagrégation des éléments dont l’assemblage constituait l’individu qui a cessé d’exister en tant que sujet : les influx électriques, les combinaisons chimiques, la circulation sanguine ne fonctionnent plus dans le rapport de concordance qui permettait la vie consciente.

La difficulté d’admettre cette fin définitive du sujet (défini par sa conscience) produit à la fois l’assertion « on ne sait pas ce qu’est la mort » (réplique du « je ne sais pas ce qu’est la vie » que pourrait dire le fœtus) et la construction d’un espace (ciel) où il doit poursuivre son existence en tant qu’âme (anima = souffle de la vie) avant de retrouver un support matériel (résurrection).

On pose donc sur mourir et la mort le calque de naître et la vie.

                                                     La mort clinique

Soit, étendus sur des tables de dissection, trois morts : un homme, une grenouille et une carotte.

Attendons.

Le temps passant, nous observons le même processus de décomposition : la masse se délite en éléments qui se délitent eux-mêmes, jusqu’à n’être plus que des molécules.

Les différences entre les trois décompositions ne sont que relatives aux différences d’organisation initiale, mais le résultat est le même.

A la maison, la carotte peut être épluchée et découpée en morceaux.

A l’école les élèves apprennent à disséquer la grenouille.

A la faculté de médecine les étudiants dissèquent le corps humain. La dissection ne fut pas toujours autorisée : au 16ème siècle, Rabelais devait se cacher pour la pratiquer dans les caves de la faculté de médecine de Montpellier. Le motif de cet interdit était idéologique : le corps étant un temple divin promis à la résurrection, pas question d’y porter le scalpel. On ne touche pas au sacré.

Aujourd’hui, la dissection ne pose aucun problème et il est possible donner son corps à la science.

S’agissant de la grenouille et de la carotte, il ne viendrait à l’idée de personne de dire que leur état de mort est une inconnue.

Pourquoi celui de l’homme en serait-il une ?

                                               L’infini des consciences

Nous nous reconnaissons une conscience et nous n’en reconnaissons pas une analogue à la grenouilles, encore moins à la carotte.

Ce qui caractérise cette conscience, c’est qu’elle a la conscience d’elle-même : nous savons et nous savons que nous savons, et nous savons que nous savons que nous savons que etc., jusqu’à l’infini. Cet infini du savoir conscient de soi est l’expression d’un autre infini, l’infini des consciences du biologique.

Le savoir conscient de soi nous dit que nous mourrons un jour et rien n’indique que la grenouille ou la carotte en disposeraient : jusqu’à preuve du contraire, il est le discours du tragique propre à notre espèce. Les hommes écrivent des livres, composent de la musique, peignent des tableaux etc.,  dont le thème central récurrent est la mort,  mais pas la grenouille ou quelque autre animal, ni la carotte ou quelque autre légume ou plante.

Pourtant, il est établi que les animaux sur le point de mourir le « savent ». Alors, d’où leur vient ce savoir non seulement de leur mort imminente, mais encore du danger réel ou imaginaire qui les fait s’enfuir au moindre bruit ?

D’où, sinon du discours de la conscience du biologique ?

Tout élément biologique, le plus simple comme le plus complexe, dispose, selon le mode qui lui est propre, d’une « conscience » de sa vie et de sa mort.

Nous le vérifions nous-mêmes quand nous « écoutons » notre corps dans ses expressions de plaisir ou de souffrance, de bien-être ou d’angoisse.

Va pour les animaux.

Mais la carotte ?

Si nous disposions d’un capteur adéquat, peut-être serions-nous surpris d’entendre ce que disent ses cellules dans leur langage propre au moment où on lui ôte la vie en l’arrachant de la terre.  

Et sans doute le serions-nous aussi si nous pouvions entendre ce que disent les cellules de notre corps quand elles meurent – depuis le début de notre vie –  et à plus forte raison quand notre électroencéphalogramme est plat.

Alors, si nous savons ce qu’est la mort de la grenouille et de la carotte, pourquoi celle de l’homme ne serait-elle pas elle aussi dans le champ du savoir ?

En-dehors des « valeurs » que nous créons pour pouvoir vivre en société (mais à quel prix !) quelle différence entre elles et nous ?

Déconnecter la peur en apprenant la mort telle qu’elle est, c’est ouvrir un espace de paix.

Le dialogue et ses conditions (suite)

Rappel du point de départ : croire, savoir, relativité de la connaissance scientifique, géocentrisme de Ptolémée, héliocentrisme de Copernic et Galilée.

Lui : Je pense qu’un débat de sémantique sur le terme «croire» nous dévie du fond de la question. (…) Je fonde mon raisonnement sur l’état de la science à chaque époque. Donc, on devrait se rejoindre sur cet aspect. 

Moi : Il s’agit moins de sémantique (étude du sens des signes du langage) que d’épistémologie (examen critique de la connaissance).  Si je dis  « Ptolémée savait que la terre était au centre » j’indique un constat d’erreur scientifique. Si je dis « Ptolémée croyait que la terre était au centre » c’est moi qui suis dans l’erreur. Donc deux discours de nature différente.

En d’autres termes, et pour un objet d’une tout autre dimension : est-ce que le prêtre contemporain de Ptolémée et Ptolémée sont d’accord ? Si l’un et l’autre disent que la terre est au centre, c’est pour des raisons opposées, et le jour où Ptolémée devient Galilée, le prêtre sort les instruments de torture.

C’est dire que le chemin qu’on emprunte est au moins aussi important que le résultat auquel on parvient. Cf. le discours du prof. de maths (c’est moins le résultat qui compte que la démonstration), et la frustration de l’élève qui a le résultat juste mais qui obtient une mauvaise note parce que sa démonstration n’est pas pertinente.

Lui : En résumé, je dis que l’état actuel des connaissances et des sociétés occidentales, et les projections que l’on peut faire dans un avenir relativement prévisible seraient susceptibles de conduire l’Humanité à se libérer des religions (au moins déistes).

Moi : Si la religion est la dimension sociale de la foi (croire en Dieu) et si la foi ne peut exister sans la religion (ce qui semble bien être le cas) quel examen faut-il privilégier ? Celui du mode (religion) ou celui de l’essence (foi) ?

Les sociétés ne cessent de réglementer les religions (cf. la loi de 1905) avec les résultats que l’on sait.

C’est donc le besoin de croire, le terreau sur lequel il s’enracine qu’il faut continuer à analyser.*

A suivre…

*Article à venir : L’homme, la grenouille et la carotte.

Réponse au commentaire

                                                       

Merci pour votre appréciation.

Votre commentaire pose au moins la question de l’exercice de l’esprit critique, à l’égard de son propre discours et de celui de l’œuvre.

En face du  tableau, c’est d’abord la sensibilité qui est sollicitée avant la réflexion, même dans le cas de l’abstraction. Ce qui est vu en premier lieu, ce sont des formes, des couleurs,  un discours esthétique qui produit spontanément un « ça me plaît ou ça ne me plaît pas » selon qu’il renvoie ou non à des critères de compréhension. L’esprit critique, à l’égard de son propre discours, permet non seulement d’examiner la validité de ces critères,  mais aussi la pertinence du « qu’est-ce que ça veut dire ? », du moins quand il n’est posé que pour l’abstraction.  

Pour le livre, nous disposons des codes du langage qui permettent de « comprendre », relativement (cf. textes poétiques et philosophiques), donc de réduire sinon d’éviter le « qu’est-ce que ça veut dire ? ». L’esprit critique à l’égard du discours de l’écrit est donc conditionné par la disposition des moyens de savoir « ce que parler (dans le sens : utilisation du langage) veut dire ».

Ainsi : est-ce que l’antisémitisme des dernières œuvres de Céline se trouve déjà dans les premières ? Est-ce que l’idéologie nazie des carnets noirs de Heidegger se trouve dans son œuvre philosophique préalable ? Bref, existe-t-il un « subliminal » dans l’écriture ?

Le débat est ouvert…

Le dialogue et ses conditions

                             

                                              dia logos

Deux mots grecs : dia (à travers), logos (la parole). Leur assemblage qu’on peut traduire littéralement par « la parole à travers » ou « à travers la parole » ; deux traductions qui disent la même chose : nous communiquons par et dans la parole qui va et circule des uns aux autres, comme la balle qu’on se renvoie.

Nous savons par expérimentation qu’entendre la parole de l’autre et être entendu de lui ne va pas de soi – la métaphore du « dialogue de sourds » est là pour nous le rappeler.

Parole renvoie à un vrai. On ne prend pas la parole pour autre chose. Le mensonge lui-même est un vrai voulu, fantasmé, de volonté, de ruse.

Ce vrai explique peut-être pourquoi logos est utilisé comme suffixe désignant une spécialité (-logie) et son titulaire (-logue)  : archéo-, gastro entéro- , ophtlamo-, odonto-… logie/logue, des mots savants (créés de toute pièce) désignant les vieilles pierres et ce qu’elles disent d’une civilisation, le tube digestif, l’œil, la dent et ceux qui en ont acquis un savoir reconnu.

L’objet de ce savoir est contenu dans ce logos.

Quel est l’objet d’un blog (< « web log » < logos ?) comme celui-ci ?

                                               L’objet

Le dialogue est dit « de sourds » quand il y a une confusion d’objet : l’un parle d’une chose et c’est une chose autre qui est entendue par celui qui écoute.

Objet (du latin ob-jectus) est littéralement ce qui est placé (jectus) en face (ob).

Quel est-il ? Et en face de quoi est-il placé ?

En grammaire, le complément dit d’objet, est l’information qui renseigne sur le contenu de l’action indiquée par le verbe ; il est placé en face du sujet, autrement dit distinct de lui. Dans Pierre mange une pomme, pomme est le complément d’objet, comme frère, liberté… dans Pierre aime son frère, la liberté….

L’objet du dialogue est donc ce qu’ont placé en face d’eux ceux (les sujets) qui ont décidé de discuter de ce qui n’est pas eux.

                                     De l’opinion à l’idée

L’opinion (latin opinio : conjecture, croyance) est l’expression de ce que nous ressentons, éprouvons spontanément comme vrai : c’est mon opinion et je la partage, dit-on (avec plus ou moins d’humour) pour bien souligner le caractère indiscutable de ce que nous venons d’affirmer. Indiscutable parce que c’est nous-mêmes que nous exposons. Nous-mêmes, c’est-à-dire le bloc sensible de ce que nous sommes.

A ce niveau-là, le dialogue est impossible : le sujet occupe la place de l’objet et, sauf situations particulières, moi ne peut être un objet de discussion. Ne reste donc possible qu’une juxtaposition des opinions. Dans le meilleur des cas on est en accord avec le « c’est mon opinion et je la partage » (cf. Dupond et Dupont = deux clones comiques du même moi) dans le pire on s’affronte. Entre les deux, toutes les nuances du passe-temps plus ou moins supportable.

Le dialogue ne devient envisageable que lorsque le sujet décide de considérer son opinion d’un point de vue critique, autrement dit, et notamment par l’examen de son langage, de parvenir à l’idée : à savoir l’abstraction qui permet de se déconnecter de la sensibilité en tant qu’outil (illusoire) de connaissance.

Cette décision permet de définir un objet de dialogue.

                                             Exemples

Le dialogue qu’offre le blog est particulier en ce sens que les lecteurs n’étant pas identifiés, exposer son point de vue peut susciter des réticences.

Il se trouve qu’un des lecteurs – que je connais – préfère dialoguer à partir des articles par la voie du mail privé. Il est d’accord pour que j’utilise ses textes comme support de discussion.

Voici donc deux extraits de ce dialogue entre Lui et Moi. Diderot (Le Neveu de Rameau, Jacques le fataliste…) sourira de ce clin d’œil.

L’échange concerne la religion évoquée dans l’article sur le voile et la laïcité.

« Lui : (…) Les prédécesseurs de Copernic étaient certainement considérés comme des savants brillants. Ils n’en croyaient pas moins que la terre était le centre de l’Univers parce que cette idée était admise, et imposée, comme vérité absolue donc indiscutable. (…)

Moi : (…) Les savants antérieurs à Copernic, ne « croyaient » pas que la terre était au centre : les instruments dont ils disposaient ne permettaient pas une autre explication. Leur démarche, scientifique, était de l’ordre du savoir. Ce savoir géocentrique n’a disparu (et non sans difficultés – cf. Galilée) qu’à partir du moment où les outils de connaissance ont permis d’autres observations et l’émergence d’un autre savoir qui s’est alors heurté au « croire » dominant et institutionnel. La science fonctionne ainsi, encore aujourd’hui (cf. les explications de l’autisme), et elle est toujours en butte au même croire (cf. les déclarations du pape sur l’homosexualité).  Une dialectique, donc. »

(…)

« Lui : Le fait que l’Humanité ait cru bon d’en (croyances et religions) faire jusqu’ici le socle de son existence relève de l’intelligence qu’elle avait de son environnement, en fonction du lieu et du temps.

Moi : « (…) « Croire bon de », signifie qu’on se trompe en prenant telle ou telle décision qu’on imagine adéquate : je ne pense pas que l’Humanité ait jamais pris la décision de croire ni que croire soit lié à l’environnement, au lieu ou au temps. (…) Je ne pense pas qu’on décide de croire. »

Des idées différentes, parfois contradictoires, émises par Lui et Moi, pour la construction d’un savoir, relatif.

A suivre…

                                                    *

         Exemple d’un dialogue de sourds à Amiens le 22 novembre 2019.

Emmanuel Macron « Moi j’ai dit la vérité à Whirlpool. […] Est-ce que j’ai dit : on va tous vous sauver, on va garder l’entreprise ? Non. J’ai dit : ceux qui vous disent ça vous mentent »

François Ruffin « (…) Venir il y a deux ans dire à tous les salariés qu’ils seront repris alors que derrière il n’y a rien, c’est nous prendre pour des cons. Et venir dire qu’aujourd’hui Emmanuel Macron, comme s’il était un citoyen lambda (…) est déçu, c’est nous prendre pour des cons une deuxième fois ».

Le président parle en tant que gestionnaire d’un système qu’il ne remet pas en cause : l’objet de son discours est donc les limites de l’action de l’Etat visant une entreprise privée en liquidation.

Le député soutenant les salariés meurtris (leur vie est menacée par la fermeture de l’usine) dont il épouse émotionnellement la cause en la faisant sienne, parle d’autre chose, à savoir : ce que devrait être le rapport entre l’Etat et l’entreprise dans un système non capitaliste.

Evoluant l’un et l’autre dans la sphère close d’un objet dont ils sont convaincus qu’il est le seul juste et pertinent, ils n’ont aucune possibilité d’entendre le discours de l’autre.

E. Macron est partisan du système capitaliste, F. Ruffin résolument opposé.

Une des salariées a déclaré au président que s’il revenait l’an prochain, elle espérait « boire le champagne » avec lui.

Signe qu’elle avait été convaincue de la pertinence de l’objet du discours présidentiel ? Ou qu’elle l’était déjà ?

Polanski

                                                  L’affaire Polanski

                                                              ou

                       le rapport entre l’œuvre d’art et son auteur/créateur

Est-ce qu’on jouerait de la même façon les œuvres de Bach ou Mozart ou Beethoven si l’on découvrait qu’ils ont été des violeurs ? Est-ce qu’on les écouterait avec la même oreille ?

La question récurrente du rapport entre l’œuvre et son créateur concerne aujourd’hui le film J’accuse dont la sortie est contrariée par l’accusation de viol – elle n’est pas la première – lancée contre son réalisateur, Roman Polanski.

Elle peut se formuler ainsi : l’œuvre qu’on appelle « d’art » contient-elle en et par elle-même son sens et sa valeur ? Est-elle ou non dissociable de son créateur ? Son discours (ce qu’elle dit dans son langage propre) est-il réductible à celui de son créateur ? Ou encore : doit-on interdire l’œuvre dont l’auteur a commis un crime ?

A un premier degré :

1 – Je suis confronté à une œuvre, dont j’ignore tout de son auteur/créateur.

Je crée tel rapport avec elle.

2 – Je suis informé ensuite de son nom et de sa biographie.

En quoi ce rapport est-il modifié ?

                                                             Art

Le mot vient du latin ars qui désigne une habileté, un savoir-faire acquis. Il s’oppose à natura (état naturel) et ingenium (qualités innées) qui concernent donc  le non fabriqué.

Ainsi, une œuvre dite « d’art » n’est pas plus naturelle qu’un « ouvrage d’art » qui relève, lui, du génie civil et n’a pas pour finalité première une dimension « artistique », même s’il elle n’est pas contradictoire avec l’utilité qui justifie l’ouvrage en question.

Le sens du mot a en effet glissé dans le registre de l’esthétique et le premier adjectif qui vient spontanément (à tort ou à raison et souvent de manière inadéquate) pour qualifier une œuvre d’art est « beau, belle » ou son contraire.

                                                        Beau/laid

Ni le beau ni le laid n’existent en soi. Rien n’est ni beau ni laid. C’est l’homme qui décide.

Quand le météorologue annonce du beau temps il n’émet pas un propos scientifique mais un jugement. Jugement discutable puisque le beau temps du touriste peut être le mauvais temps de l’agriculteur, et inversement. Il le sait parce qu’il l’a appris au cours de ses études mais il continue à le dire.

Le ciel est dans la mémoire profonde une référence majeure parce qu’il est le lieu où se tiennent les dieux : le bleu et la lumière du soleil indiquent qu’ils sont bons et favorables, le tonnerre et les éclairs qu’ils sont en colère et hostiles. C’est peut-être parce qu’ils ne peuvent être laids que la météorologie vulgarisée n’use pas de ce qualificatif pour le temps qui n’est pas beau.

Dans la Grèce antique, kalos kai agathos (beau et bon dans le sens moral) définissait la perfection souhaitée de l’être humain. La conception académique « bourgeoise » de l’art s’en est peut-être inspirée  en associant beau et bon. En 1857, Baudelaire et son éditeur furent condamnés, l’un  pour avoir écrit, l’autre pour avoir publié Les Fleurs du mal. L’arrêt (« délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ») n’a été cassé qu’en 1949. Pour des motifs similaires, le film de Jacques Rivette La Religieuse  (adapté du roman de Diderot) a été censuré en 1966… Les exemples sont innombrables.

                                                   Auteur/créateur

En latin, l’auteur est celui qui « augmente », le créateur, celui qui « fait pousser ». Cérès (même origine) était la déesse des moissons, celle qui faisait croître.

Deux termes utilisés aujourd’hui pour désigner « l’artiste ».

Qu’augmente-t-il ? Que fait-il pousser ?

Lorsque Cézanne peint à plusieurs reprises la montagne Sainte-Victoire, ce n’est pas parce qu’elle est belle (ou laide) mais parce qu’elle lui permet d’exprimer en le déclinant un quelque chose.

Si ses tableaux nous intéressent, nous  « parlent », c’est parce qu’ils accrochent en nous ce même quelque chose énigmatique : comme lui, nous savons en effet que ce qui est sur la toile n’est pas la montagne elle-même (cf. Ceci n’est pas une pipe de Magritte) ni sa reproduction exacte, mais sa déconstruction et sa reconstruction… ou celle d’autre chose.

                                                  Le quelque chose

Quand je parcours au musée la galerie des tableaux et des sculptures, quand j’écoute dans l’auditorium la polyphonie des compositions musicales, quand j’ouvre les livres de la bibliothèque, quand je regarde les films de la cinémathèque, je ne découvre que du fabriqué : dans les couleurs, les structures, les formes, les sons, les mots et les images, il n’est rien qui soit « naturel » dans le sens courant du terme. Tout en effet estun artificiel qui suscite le paroxysme de la connivence enthousiaste ou de l’incompréhension.

Quel est ce quelque chose qui peut conduire à huer l’œuvre un jour et à l’applaudir le lendemain ?

Avant d’avoir la connotation positive que l’on sait,  impressionniste fut un terme de dérision inventé par un journaliste pour dénigrer le tableau de Monet Impression, soleil levant.

Certains invoquent l’effet de mode, entendant par là un comportement superficiel, fluctuant, passager. Au-delà du simplisme, c’est prendre l’effet pour la cause : la manière d’être, de juger, de penser d’une époque signifie un rapport. Entre quoi et quoi ?

Le déjeuner sur l’herbe de Manet a été objet de scandale parce qu’il représentait une femme nue près de deux hommes habillés et qu’elle ne correspondait pas aux canons esthétiques du nu féminin de cette époque ; époque  de Baudelaire et de Flaubert dont le roman Madame Bovary lui valut un procès pour les mêmes motifs que Les Fleurs du mal. Lui ne fut pas condamné, sans doute parce qu’il s’agissait d’une narration, estimée moins contagieuse, sans doute, que la poésie, plus évocatrice, insidieuse et sensuelle.

Ce que révèlent Baudelaire, Flaubert, Monet, Manet… c’est l’obsolescence d’un discours qui affirme que les fleurs de la poésie poussent sur le terreau du bien, que la femme doit être une épouse domestique sage, que le paysage marin d’un lever de soleil doit être dessiné, qu’une femme déjeunant sur l’herbe avec des messieurs en habits du temps, donc une femme réelle, ne peut pas être nue, d’autant qu’elle ne déjeune pas mais qu’elle semble penser et qu’elle regarde celui qui regarde le tableau…

En refusant cette mission de chien de garde assignée à l’art par la société bourgeoise bien établie qui entend que la roue du temps soit et demeure arrêtée, l’artiste, comme il le dit depuis toujours mais dans un langage que les révolutions du 19ème siècle ont libéré, rappelle que le rapport de l’homme avec l’homme et avec le monde est essentiellement un questionnement.

Monet dit que le soleil levant n’est intéressant que dans l’impression qu’il permet, autrement dit dans le rapport entre les effets qu’il produit et le quelque chose qui permet de le voir autrement que ce qu’en dit le discours descriptif ou mythique.

 Ce quelque chose n’est rien d’autre que le questionnement sans fin et sans réponse inhérent au tragique de notre condition. La déconstruction du réel ordinaire et la reconstruction qu’en propose l’art jusqu’à l’abstraction déconcertante, en sont les formes esthétiques.

L’œuvre d’art est donc non finie : l’énigme fascinante  des regards et des sourires de la Joconde (Léonard de Vinci) et de La jeune fille à la perle (Johannes Vermeer) – avec la dominante de spiritualité chez la première, de sensualité chez la seconde – est un exemple de ce questionnement.

Comme les autres arts, le cinéma possède son langage de questionnement. Ce sont les outils qui diffèrent.

                                               Les outils du cinéma

La réalisation du livre demande avec le crayon et le papier, la solitude.

Celle du tableau ou de la statue, une toile, de la couleur, des pinceaux, de la glaise, du marbre un maillet, des ciseaux, et la solitude aussi, modifiée parfois par la présence d’un modèle.

Pour celle du film, les  outils principaux sont des êtres humains.

Les comédiens choisissent l’abnégation en abandonnant dans la loge une partie de leur autonomie, à leurs risques et périls. Le cinéma projette sur l’écran les seules images des corps et distend ainsi le champ des possibles, de la licence.  Maria Schneider a payé le prix fort pour avoir tourné – informée à l’avance ou pas ? – la scène de sodomie du film Le dernier tango à Paris, le film de Bernardo Bertolucci. Une telle séquence est difficilement envisageable sur la scène du théâtre où évoluent des corps réels.

La toile, le marbre, permettent un rapport triangulaire entre le peintre et le modèle  pour lequel ils peuvent jouer, plus ou moins, le rôle intermédiaire d’une protection.

En revanche, le rapport du réalisateur et du comédien est sans intermédiaire, direct.

Anne Viazemsky (petite-fille de François Mauriac, épouse de Jean-Luc Godard) décrit dans Jeune fille la difficulté de sa relation avec Robert Bresson qui lui avait donné le rôle féminin principal (Marie) dans Au hasard Balthazar. Elle avait dix-huit ans, et, la majorité étant alors fixée à vingt-et-un ans, mineure. Elle raconte comment elle a pu opposer à plusieurs reprises un non à la fois ferme et douloureux à la relation amoureuse qu’il désirait et qu’elle ne désirait pas, comment elle a réussi à résister. Combien, comme elles, ont dit non et n’ont pas été entendues ?

                                                         L’image

L’image est d’abord dans la tête du réalisateur, puis « dans la boîte », avant d’être projetée. Elle n’est jusque-là que virtuelle. Tant que le montage n’est pas fait, le comédien est dans une sorte de no man’s land, entre la personne réelle qu’il est et l’image qu’il a contribué à créer par son talent, image qui n’existe qu’à partir du moment où elle est vue sur l’écran et qui valorise son existence, parfois jusqu’à l’outrance de ce qu’on appelle le vedettariat.

Entre le réalisateur et les comédiens se construit donc une relation de type créateur/ créature, compliquée, quand il s’agit d’une comédienne, de la relation archaïque et historique tenace entre l’homme dominant et la femme dominée. Les auteurs de l’Ancien Testament ont imaginé un Dieu qui crée la femme à partir de l’homme et non l’inverse. Nous n’avons pas fini de régler nos comptes avec cette idéologie.

Si les femmes remettent en cause leur statut de dépendance voire de soumission qui prévalait et prévaut encore dans les relations familiales et professionnelles, elles ne sont entendues que depuis très peu de temps. C’est sans doute pourquoi certaines des plaintes déposées concernent des agressions anciennes, commises et subies à une époque où leur voix ne pouvait pas être écoutée.

C’est ce qui est en train de se produire dans le monde du cinéma.

Dans l’entreprise industrielle, l’outil humain a longtemps dû se taire. Si les hommes ont conquis le droit à la parole, ce fut pour eux-mêmes, mais pas pour leurs épouses qui ne savaient pas encore qu’ « on ne naît pas femme mais qu’on le devient » (S. de Beauvoir). Ni eux, ni ceux qui proposaient alors des théories libératrices ne le savaient non plus.

Et si elles ont à leur tour conquis ce droit, certains territoires n’en ont pas fini avec la « loi » de domination du mâle.

Le cinéma, monde que l’image du corps situe comme en-dehors du réel et où les hommes tiennent les commandes, en est un. Le caractère humain de l’outil  peut expliquer la survivance tenace de cette « loi » que toutes les comédiennes ne dénoncent pas, pour des motifs idéologiques, peut-être aussi de contrats et de vedettariat, et au prix parfois de la confusion. (cf. Catherine Deneuve défendant une « liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle »).

                                             L’autonomie de l’œuvre

Interdire un film au motif que le réalisateur est accusé de viol revient à dire, en réponse à un des aspects de la question initialement posée, que l’œuvre est réductible à son auteur.

S’il faut la censurer au motif que son auteur est un homme « mauvais », faut-il la louer au motif qu’il est « bon » ?

Ce serait renouer avec la conception de l’art qui condamna jadis au nom de la morale les œuvres qui sont aujourd’hui inscrites dans les programmes scolaires ou que l’on va contempler dans les musées.

En réalité, ce que les visées moralisatrices assignées à l’art visent à limiter, c’est la liberté de questionnement sans fin et sans réponse évoquée plus haut.

La montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne,  le lever du soleil peint par Monet ne sont ni une montagne ni un lever de soleil, et c’est bien ce qui dérange ceux qui n’acceptent pas de ne pas les retrouver sur la toile tels qu’ils « devraient être » dans un joli monde coloré fermé au questionnement.

Si les accusations portées contre Roman Polanski sont fondées, si donc il est un violeur que le système de dépendance lié au fonctionnement du cinéma n’a pas permis de dénoncer en son temps, il doit en répondre devant la justice.

Interdire pour ce motif ses films reviendrait à dire qu’ils sont ses complices ou qu’ils doivent leur existence à ces viols – ce qui est absurde –  ou qu’ils en font l’apologie – ce qui n’est pas le cas.

Comme toute œuvre d’art, le film existe par lui-même et échappe à son créateur.

Personne n’est obligé d’aller le voir.

Reste une réponse à apporter à un autre aspect de la question initiale : en quoi mon rapport au film est-il déterminé par ma connaissance de l’accusation de viol ?

En tout si je réduis le film au réalisateur.

En rien, si j’accueille Les Fleurs du Mal.

La propriété et le corps

selon le début de la seconde partie du

      Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

                                           de Jean-Jacques Rousseau

         

                                       Première phrase

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. »

Il s’agit d’un récit sous-tendu par un discours repérable dans la construction.

L’idée dominante : « Le premier (…) fut le vrai fondateur de la société civile. » contient une double relative déterminative (indispensable au sens) « qui… s’avisa… et trouva… » qui contient elle-même une apposition incluse « ayant enclos un terrain ».  

L’emboîtement syntaxique est le signe d’un double processus complexe : le premier est présenté comme un constat (fut le fondateur), l’autre est une explication  (ayant enclos un terrain, s’avisa… et trouva…pour le croire).

Le rapport entre les deux processus (l’acte de construire et l’idée de possession) pose donc  la double question de la responsabilité (dans le sens de « réponse donnée », adéquate ou non) et de la liberté (dans le sens de « choix »).

Le premier qui institue une origine, un commencement : avant, donc, il en était autrement. Mais avant quoi, exactement ? Qu’est-ce qui était différent ? Et qu’est-ce qui a conduit à produire le premier ?

L’apposition (ayant enclos un terrain), incluse dans la relative et exprimée au mode participe n’est pas, elle, déterminative : si on la supprime, la relative garde son sens. Elle est donc une donnée présentée comme contingente.

Et pourtant…

La question que pose ayant enclos un terrain est double : d’une part, qu’est-ce qui est à l’origine de l’acte ? D’autre part quel est le rapport entre l’acte et l’idée ?

Dans son récit, Rousseau dit que l’idée de la propriété ne préexiste pas à l’acte de la clôture mais qu’elle en est la conséquence.

Si ce n’est pas l’idée de la propriété qui commande l’acte, alors, pourquoi la clôture ? Autrement dit, pourquoi un homme éprouve-t-il à un moment donné le besoin d’en construire une si ce n’est pas pour s’approprier un espace ?

De quoi peut-il s’agir alors, sinon de protection ? L’homme a besoin de construire une clôture parce qu’il est menacé. Par qui ? Pas par les hommes puisqu’ils ne sont pas encore mus par le besoin de posséder d’où viennent tous les maux. On peut alors imaginer que ce sont des bêtes féroces qui mettent sa vie en danger. Ou autre chose qui ne soit pas humain.

Autrement dit, l’idée de propriété (dans le sens : besoin d’être propriétaire de, de posséder quelque chose) vient d’un détournement de fonction : si l’homme n’est pas menacé dans son existence, s’il n’a pas besoin de construire une clôture pour se protéger, alors il n’acquiert pas l’idée de propriété.

S’avisa a un double sens : à la fois prendre conscience et, par évolution, oser. Si l’idée de possession est le produit de l’acte, le premier sens semble le plus adéquat, même s’il n’exclut pas le second. Une fois construite, la clôture établit un rapport non prémédité, nouveau, qui suscite l’idée chez celui qui s’est trouvé dans la nécessité de planter des pieux pour se protéger.

Ensuite, la condition nécessaire, non de l’idée elle-même de propriété, mais de sa socialisation (société civile) est : des gens assez simples pour le croire. Ce qui, si on continue à combler les trous du récit, suppose que le premier est, dans un temps donné, le seul qui doive se protéger. En d’autres termes, il est désormais dans un type de rapports avec le monde extérieur que les autres ne connaissent pas.

Croire pose cette question : quelle est cette simplicité (état de nature cher à Rousseau ?) qui incite les gens à croire ce qui est affirmé par l’un d’eux ? En quoi  ceci est à moi est-il efficient ?

Selon ce récit d’un moment historique fictif imaginé par Rousseau pour les besoins de sa théorie (la bonté de l’homme « naturel »), la naissance de l’idée de propriété est donc de l’ordre du hasard événementiel, elle n’est pas inhérente à l’homme.  

                                                  Deuxième phrase

« Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ».

Ecrite au conditionnel passé (mode du regret), elle raconte un ratage : le héros qui aurait pu sauver l’humanité ne s’est pas manifesté.

Le rapport de causalité est clairement explicité, toujours dans le mode du récit : de cet acte premier (la clôture) et des circonstances qui lui donnent une dimension socio-historique (la naïveté des gens et l’absence de héros) naissent tous les malheurs du genre humain.

Cet acte premier qui va engendrer la catastrophe est présenté comme un tour de passe-passe : le constructeur de clôture (imposteur) est un magicien diabolique qui frappe l’humanité d’amnésie (oubliez) quant à ce qui est l’essentiel : la communauté des biens et des productions (à tous… personne) dont la négation provoque la mort (perdus).

                            Troisième et quatrième phrases

Rousseau quitte le récit pour le discours. A la narration destinée à capter l’attention succède l’analyse « sérieuse ».

 « Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature.»

Ce qui revient à dire que la clôture n’est pour pas grand-chose, sinon pour rien, dans la naissance de  l’idée de propriété ; elle a tout au plus joué un rôle de catalyseur dans un processus très long (d’âge en âge) ; il y a eu en effet des idées antérieures, des progrès (sens de processus), de l’industrie (sens d’activité), des lumières (connaissances)…

Bref, le discours contredit le récit. Une manière pour Rousseau de nous dire : cela ne s’est pas passé comme je le raconte, certes, mais ce qui reste vrai, c’est que l’homme est déterminé par des forces souterraines qu’il ne maîtrise pas et qui doivent advenir (les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient).

Le Contrat social qu’il publiera quelques années après le Discours  proposera donc une « solution » (un contrat signé par les citoyens)  appuyée sur un problème non résolu parce que non posé : pourquoi l’homme a-t-il ce besoin de posséder ?

Corollaire : pourquoi est-il aussi réticent à l’idée du « commun » ?

Pourquoi a-t-il cette relation historique aussi ambivalente et conflictuelle avec l’idée du « communisme » ? Tiberius et Caius Gracchus furent assassinés à Rome au 2ème siècle avant notre ère parce qu’ils proposaient une réforme agraire visant à limiter la propriété individuelle et à répartir les terres.

Pourquoi, sans parler du fiasco soviétique, l’idée même de mise en commun  a-t-elle toujours rencontré et rencontre-t-elle encore toujours autant de réticences même chez ceux qui ne possèdent pas grand-chose, voire rien ? 

Corollaire : pourquoi ce retour au discours de l’enrichissement personnel comme valeur essentielle (après Guizot et Deng  Xiaoping, Trump et Macron) ?

Pourquoi l’idéologie qui sous-tend et justifie le capitalisme est-elle présentée et apparaît-elle comme la seule possible ?

Corollaire : pourquoi sommes-nous des simples pour le croire ?

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience » écrit Marx dans L’idéologie allemande. Il rejoint ainsi le récit de Rousseau : ce n’est pas l’idée qui est première mais la vie réelle, matérielle.

La faille se trouve peut-être dans le refus de prendre en compte un « matériel  primordial », une donnée commune propre à notre espèce, sans rapport avec les conditions sociales d’existence.

Si donc, pour reprendre la pensée de Rousseau, la propriété est la matrice de tous les maux, si donc elle est inéluctable, si les modèles proposés par les philosophes et les politiques se sont heurtés et se heurtent toujours à ce besoin qu’ont tous les hommes de posséder plus et encore plus, (la terre, l’argent, le pouvoir…) alors quel est l’objet réel de ce besoin d’avoir ?

 Peut-être est-il ce que nous imaginons être un objet que nous possédons alors qu’il n’est que la forme matérielle de notre être : notre corps, dont nous savons qu’il cessera d’exister un jour sous la forme que nous lui connaissons.

S’imaginer posséder notre corps est peut-être ce qui conduit à l’entourer d’objets dont le nombre peut créer l’illusion d’une protection contre une issue que nous savons inéluctable…

Le besoin de posséder ne serait peut-être que l’exorcisme de notre peur que la mise en commun des biens, des ressources, ne conduise à nous déposséder d’un objet qui n’en est pas un en le protégeant d’une clôture chimérique.