Un hiver en Bretagne – Roman (11)

Le plus efficace était de tenter de revivre cette journée. Une entreprise délicate qui sollicitait toutes les mémoires, notamment celle des affects dont aucune machine ne pourrait jamais disposer, quels que soient les méga ou gigaoctets de ses RAM ou ROM ou Flash.

Si l’homme était capable de créer tous les artifices imaginables, jusqu’à rire de son propre rire en en plaquant la mécanique sur un animal-transfert pour se donner l’illusion de sa maîtrise  – outre le dessin de la vache fromagère hilare en abyme, il avait imaginé une petite boîte ronde percée de trous appelée « boîte à meuh » qui devait être retournée pour que le meuglement soit émis de manière à amuser, et moins les enfants que les adultes –,  s’il savait construire des machines capables de calculer à la vitesse de la lumière ou de produire des phrases d’apparence intelligente aux contenus aléatoires à partir des données qu’il avait lui-même fournies en vrac, il était impuissant à reproduire artificiellement la mémoire spécifiquement humaine, celle qui construit à l’aune de la singularité de l’individu le seul réel dont il a la conscience intime qu’il est le seul vrai.

Comme il me restait une centaine de mètres à parcourir, je réalisai brusquement que si la coïncidence que j’essayais d’élucider était celle de deux dates, il était possible que le 20 septembre ne soit qu’un simple indice. Je devais envisager que la cause se trouvât dans l’épisode du restaurant et examiner si l’envie de retrouver le Tout homard n’était pas qu’un prétexte.

Je ralentis pour me donner le temps d’amorcer le processus.

La traversée de nuit depuis Cork s’était faite par mer calme et le ferry était arrivé à Roscoff à l’heure prévue.  Un peu plus tôt, une douce musique du folklore breton s’était répandue dans les cabines et sur les ponts, puis une voix féminine, douce et apaisante comme celle des aéroports, des gares ferroviaires et des ascenseurs, avait annoncé qu’il fallait remettre les montres à l’heure française, et que le bar et le restaurant libre-service étaient ouverts. Elle avait ensuite donné les consignes pour le débarquement avant d’indiquer que la température extérieure était de treize degrés Celsius et qu’il pleuvait légèrement. Au bar, quelqu’un avait assuré sur le ton de la certitude scientifique que c’était un temps breton. Je m’étais contenté d’un simple expresso siroté debout en équilibre instable devant une des grandes baies vitrées de la salle du libre-service, alors que le ferry s’offrait un léger roulis au large de Batz. Plutôt que le petit-déjeuner à la va-vite qui sent le lever tôt des fins de voyage, j’avais choisi celui de l’hôtel L’Orme dont mon guide hôtelier soulignait la qualité et où j’avais prévu de séjourner un ou deux jours.

J’apercevais l’enseigne de L’Armor quand je me sentis soudain submergé par une immense vague de fatigue. L’image qui me vint fut celle de l’affaissement d’une voiture dont les quatre pneus seraient brusquement dégonflés en même temps. Je m’appuyai contre le mur d’une maison. De l’autre côté de la rue, un commerçant éteignait les lumières de son magasin d’alimentation et sortait pour verrouiller la porte. Il jeta un coup d’œil autour de lui,  découvrit ma présence et resta là, à m’observer, se demandant sans doute si j’attendais qu’il eût tourné les talons pour cambrioler son épicerie. Je pris mon téléphone portable, fit semblant de composer un numéro, puis de parler à quelqu’un, et il s’éloigna lentement en tournant régulièrement la tête pour voir si je n’allais pas sortir un pied de biche de ma poche.

Je m’étais réveillé à quatre heures sans pouvoir me rendormir, puis j’avais parcouru près de six cents kilomètres, parfois sous la pluie, et je n’avais avalé qu’un demi sandwich à midi. Mon corps réclamait des calories. La dépression physique bloqua ma lucidité et j’occultai le fait que si mon corps en manquait, mon esprit en manquait aussi.

Une femme vint m’accueillir dès que j’eus poussé la porte. Une femme jeune, souriante, que je trouvai attirante. Ce n’était pas ce constat qui aurait dû m’alerter – en soi, il était l’expression banale d’un érotisme subjectif – mais ce qui m’apparut comme l’évidence d’une adéquation censée aller de soi : elle était hôtesse donc elle devait être jeune, souriante et attirante.

– Bonsoir, monsieur.

–  Bonsoir. J’ai réservé un couvert, au nom de Térence.

Elle me précéda vers la réception, repéra le nom sur la page du grand agenda et le surligna d’un trait de marqueur jaune citron.

– Vous êtes un descendant de l’auteur comique latin ? me demanda-t-elle en m’adressant un sourire malicieux.

Et là, au lieu de répondre avec le même sourire ou un sourire approchant que, non, je ne l’étais pas,  ou, mieux encore et de manière à faire comprendre que j’entrais dans son jeu, que je l’étais, mais oui, bien sûr, et en ligne directe, j’entendis sortir de ma gorge un bruit obscène, un faux-rire d’une niaiserie confondante dont j’eus conscience une demi-seconde trop tard pour pouvoir le bloquer.

L’air gentiment désolé qu’elle arbora alors signifiait clairement : Vous êtes étonné qu’une hôtesse de restaurant connaisse la littérature latine, n’est-ce pas ?

Trop tard, en effet.

– Je vous prie de m’excuser de ne pas avoir su arrêter la bêtise à temps. Et le mot est faible.  

– Je vous excuse d’autant plus volontiers que – elle marqua un léger temps d’arrêt et retrouva son sourire – vous vous punissez vous-même.

Elle connaissait vraiment et, à mon hochement de tête, comprit que je connaissais aussi.

– Où souhaitez-vous vous installer, monsieur Térence ?

Trois tables étaient occupées, chacune par un couple. Celle de l’an dernier était libre et je la désignai. Elle m’y accompagna en prenant au passage les cartes des menus et des vins.

– Je vous laisse choisir et je reviens prendre la commande.

Elle s’éloigna. Le dos valait le devant, oui, mais ce nouveau constat qui ne suscita ni fantasme ni réaction organique était impuissant à évacuer le malaise provoqué par ma réaction incontrôlée. Pas plus, du reste, que ma demande d’excuse et son acceptation.

Le problème n’était pas la honte – je lui avais réglé son compte depuis longtemps – mais la fragilité.

(à suivre)

« Décivilisation » ?

« Semblant s’inspirer du processus de « civilisation des mœurs » décrit par le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), le président de la République utilise un terme en entretenant un flou qui ouvre la porte à de multiples interprétations. (…) Le spectre des phénomènes qu’Emmanuel Macron cherche à décrire par ce terme est large et installe une forme de confusion d’autant plus grande que la France d’aujourd’hui se trouve réduite à un néologisme. Malléable, mais pas inédit, le terme « décivilisation » se prête pour cette raison à toutes les récupérations. » (A la Une du Monde – 02.06.2023)

Ma contribution :

Un débat dont le sens est à chercher dans son existence même. « Décivilisation » est un néologisme qui ne recouvre aucun réel relatif à la civilisation et qui dénote les peurs qui ont contribué à son invention. La civilisation étant un mode d’existence qui contient tout ce qui constitue la vie sociale, le mot ne peut objectivement renvoyer qu’à la fin de ce mode, autant dire à la fin de l’humanité, ce qui n’est pas ce dont parlent ses utilisateurs. La seule idée pertinente à discuter est celle du changement des critères de civilisation. Pour le meilleur ou le pire, c’est une autre question qui touche notamment au rapport sujet/objet que permet de contourner ce débat idéologique. La prétendue « décivilisation » servit d’argument essentiel aux nazis et à ceux qui collaborèrent avec eux pour créer l’abîme que la « décivilisation » était censée avoir creusé et tenter d’y jeter l’humanité.

Ronsard – Baudelaire (4 – fin)

Le discours des 3 dernières strophes conclut le poème dont je disais en introduction (cf. article 1) qu’il était, comme celui de Ronsard, à la fois inadéquat et pervers.

Les deux premières strophes, dans une construction de contraste inversée, assimilent la jeune femme à la charogne :

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection,

Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Pourtant (I,v.1)est une réponse à l’objection/réprobation de la jeune femme dont on peut imager qu’elle s’exprime par son visage. En écho, Oui (II v.1) enfonce le clou.

Le futur (vous serez répété = pourtant, oui) rappelle celui de Ronsard mais l’assimilation (semblable à cette ordure /telle) est destructrice : elle va au-delà de bien vieille (décrépitude), au-delà de la mort en tant que terme,  au-delà même de la décomposition, jusqu’à la déshumanisation (ordure => oeil – horrible infection => œil et nez) de l’être qui est là, bien vivant : les qualificatifs étoile, soleil, ange, passion n’expriment pas seulement le contraste ;  les possessifs renvoient au ton réjoui  au regard brillant de celui dont le but n’est pas d’informer d’un inéluctable – le discours n’est pas de dénotation –  mais de jouir des images cruelles qu’il met sous les yeux de la jeune femme. Si le sens d’ étoiles de mes yeux est assez clair – un cliché – l’expression soleil de ma nature l’est moins…  sauf, peut-être si l’on pense que Baudelaire laisse au lecteur le soin de compléter le nom par l’adjectif  perverse, par exemple.

Ange et passion qui s’opposent rappellent sa conviction d’une dichotomie humaine (Dieu attire vers le haut<=> Satan-> tire vers le bas cf. Au lecteur – poème introducteur) et le mélange paganisme / catholicisme (reine des grâces / sacrement) sa « religion travestie » qui adoucit, relativement, la fin du récit :

« Faut-il vous dire à vous, qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que, dans ce livre atroce, j’ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute ma haine ? Il est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. » – Lettre à sa mère, 28 février 1866 – il ressent alors de plus en plus les effets de la syphilis dont il mourra 15 mois plus tard.

« Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore sainte et Divine. Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait pas besoin d’exister. » (Journaux intimesFusées– I)

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés !

Alors est surprenant : que peut-il arriver de plus ou de pire ? Le Ô ma beauté qui suggère le meilleur conduit en effet au pire : l’injonction (dites) au mode impératif est une manière de jouer/jouir à abolir le futur (mangera) par la sollicitation d’un imaginaire morbide au présent – un « direz » à la Ronsard était possible mais il évacuait le plaisir de la morsure des baisers dont on se doute que la voracité n’est pas seulement celle de la vermine future.

Ce qui, dans les deux derniers vers, pourrait être compris comme une ultime pique du récit – il survit, lui – est évacué par la problématique du discours sur l’éternité non du sentiment mais de l’être aimé : j’ai gardé est à comprendre comme un passé-composé de permanence, d’éternité (= divine) en regard de l’éphémère du vivant singulier (amours décomposés*) auquel renvoient forme (corps/support) et essence (ce qui constitue).

* le masculin au pluriel qui n’est évidemment pas une erreur (cf. Mais le vers paradis des amours enfantines… – Moesta et errabundaSpleen et Idéal )n’est pas celui de l’amour mais des êtres aimés.

                                                      —

L’inadéquation n’est pas de même nature pour Ronsard et Baudelaire.

Pour Ronsard elle concerne la séduction dont sait qu’elle n’a pas réussi.

Pour Baudelaire, c’est lui-même qu’elle concerne : voir le squelette pourrissant dans la femme aimée et regardée témoigne plus, dans l’instant, d’une perturbation que d’un esprit philosophique.

Le sadisme vaut pour les deux, à un niveau supérieur, si l’on peut dire, pour Baudelaire, ce qui peut expliquer l’importance dans son œuvre de la problématique de la mort notamment dans le rapport entre le contingent et le permanent. Il la développera théoriquement avec la notion de modernité dans Le Peintre de la vie Moderne et esthétiquement, entre autres (cf. les Salons –  Richard Wagner), dans Le Spleen de Paris (poèmes en prose).

Enfin, pour le joindre à celui de Ronsard, j’aurais pu choisir ce sonnet des Fleurs du mal intitulé Remords posthume :

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Si l’on excepte le second tercet – on devine l’expérience qu’elle n’a pas voulu tenter – le poème est quand même nettement moins jouissif qu’ Une charogne, non ?

Ronsard – Baudelaire (3)

1- Strophes 3 à 9

Elles poursuivent le récit qui prend une dimension épique et annonce le contenu du discours (strophes 10 à 12).

 – strophes 3 et 4 .

Le soleil rayonnait sur cette pourriture

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

v.1 à 6

Le soleilla grande Nature Et le ciel sont des touches à la fois spatiales et philosophiques annonciatrices du discours : la mort est présentée comme la continuation de la vie sous une autre forme.

L’action (rayonnait s’épanouir), la contemplation (regardait) et leur objet (pourriture / carcasse) créent un choc esthétique  (soleil rayonnait – on lève la tête – est coloré d’un jaune orangé uni, vif,  alors que cette pourriture – on la baisse – l’est d’un mélange de teintes sombres et criardes jurant avec celles de la fleur) et philosophique en ce sens que le soleil devient un agent de cuisine (cuire à point) et le ciel une entité vidée de transcendance. Les deux comparaisons (comme pour… comme une fleur) soulignent l’interprétation humaine, philosophique, ici de résonance matérialiste (la grande NatureTout– cf. Spinoza) d’un monde sans créateur (elle avait joint) ni dimension mystique : le contraste – dans le cadre des représentations habituelles – entre la réduction d’un soleil cuisinier (v.1-2) et l’agrandissement d’un univers infini (dans l’infiniment petit) autonome (v.3-4) propose une harmonie intellectuelle nouvelle…  inaccessible à la femme.

v.6 -8

La sensiblerie féminine (puanteur – évanouir) ramène au prosaïsme du terre à terre le plus bas (sur l’herbe) considéré avec l’ironie du vouvoiement au passé-simple : vous crûtes est le sourire condescendant de l’homme regardant depuis les hautes sphères de la pensée la femme réduite à ses sens.

Nous voici donc revenus à la charogne réelle que le poète va transformer en un monde épique  (strophe 5 à 8) avant un nouveau retour au réel (9).

– strophes 5, 6, 7, 8

Après le rappel de la réalité crue (v.1) commence une épopée, autrement dit la peinture d’un mode d’existence sans questionnement essentiel, en rupture radicale avec le discours habituel sur la mort.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,

Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique

Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,

Une ébauche lente à venir,

Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève

Seulement par le souvenir.

Une épopée repérable par ses codes  de la démesure guerrière (bataillons, descendait, montait comme une vague, s’élançait en pétillant, se multipliant)  mais dont l’objet est perverti : si l’épopée classique est celle d’entités humaines luttant pour se maintenir, il s’agit ici d’une épopée de la désagrégation de ce qui est reconnu comme le vivant : tout cela, souffle vague, ce monde non seulement perd la référence humaine mais ne correspond plus aux critères habituels de l’identité repérable : ce qui est vivant, c’est la matière présentée à la fois dans son essence (tout cela, souffle vague, ce monde  = totalité conceptuelle), dans son expression énigmatique (étrange musique  – les comparaisons signifient la difficulté d’identification) et dans sa première phase de développement : larves (teintes claires)en rejet (le sens voudrait qu’il soit dans le même vers que bataillons) insiste sur l’effet (mort de l’organisé : mouches, ventre putride) devenant cause d’une vie nouvelle dont bataillons et épais liquides soulignent la force, la couleur (noirs) la densité.  

La continuation de la vie post-mortem  (vivants , coulait, liquide, vivait, eau courante) désarme le peintre de la vie organisée dont les outils sont devenus inopérants (toile oubliée) pour reproduire le mouvement de ce qui est habituellement représenté par l’immobilité : la peinture de la mort (non incluse dans la vie) par le figuratif du dessin et du trait (les formes) sont obsolètes (s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve) et elles doivent être repensées (une ébauche lente à venir) dans un schéma nouveau (la mort fait partie de la vie) sous-tendu pour l’artiste par seulement le souvenir : le souvenir, pour Baudelaire n’est pas essentiellement celui de la mémoire ordinaire, mais une connexion avec un absolu intemporel  à la fois intellectuel, mystique –  on peut le rapprocher de ce qu’est l’Idée dans la pensée platonicienne –  angoissant aussi et qui est un composant de ce qu’il appelle spleen  (cf. La vie antérieureCorrespondancesHarmonie du soir  et, précisément dans la partie intitulée Spleen et Idéal, le poème sans titre : «  J’ai plus de souvenir que si j’avais mille ans » qui se termine sur cette image de désarroi :

Désormais, tu n’es plus, ô matière vivante !

Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,

Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche

Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

– strophe 9

Derrière les rochers une chienne inquiète

Nous regardait d’un œil fâché,

Epiant le moment de reprendre au squelette

Le morceau qu’elle avait lâché.

Le retour au réel reprend l’idée sous la forme anecdotique du cycle de la vie au niveau banal de l’animalité pure, le vivant (chienne – le double chuintement rocher –chienne pourrait être une onomatopée de la protestation animale et le signe peu musical de ce retour au réel) luttant pour sa survie (inquiète, œil fâché, lâché, reprendre) en se nourrissant du mort (squelette, morceau).

Cet épisode termine le récit avant la reprise du discours adressé à la jeune femme. Nous retrouverons Ronsard en conclusion.

(à suivre, pour le dernier article)

Ronsard-Baudelaire (2)

Le rapport « compliqué » de Baudelaire avec les femmes (prostituées, demi-mondaines, artistes) s’explique essentiellement par la relation avec sa mère, perturbée (la relation) par son remariage avec Jacques Aupick, un officier supérieur qu’il détestait.

Il est habituel de classer en « cycles » les poèmes dont elles ont été les inspiratrices selon la primauté supposée de l’érotisme (Jeanne Duval), de l’art (Marie Daubrun) ou de la spiritualité (Apollonie Sabatier), même si Baudelaire ne l’a pas explicitement indiqué.  

Une charogne fait partie du cycle Jeanne Duval.  

Il est composé de 12 strophes (= quatrains constitués d’une combinaison répétée d’un alexandrin et d’un octosyllabe).

Les 9 premières sont un récit, les trois dernières un discours à la fois inspiré par le récit et qui le détermine.

Je présente le poème dans un découpage censé faciliter l’explication et la lecture. Il se trouve très facilement sur Internet.

Charogne désigne le corps d’une bête en décomposition. Le mot (du latin caro,   radical – carn = chair) est un signe explicite dans le sens où la sonorité colle à la signification. Un mot absent, à ma connaissance, des intitulés de la poésie, jusqu’à Baudelaire.

1er et 2ème strophes

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons.

1ère strophe

Le début du récit (v.1-2) laisse attendre un objet (représentation d’un inanimé) en accord avec la distinction (vouvoiement, passé-simple, spiritualisation de la femme/compagne) et avec la tonalité suave du discours intime de la mémoire amoureuse et  du moment évoqué : ce beau matin d’été si doux : labiale sonore (beau) + 3 dentales : 2 sourdes (matin, été)  et 1 sonore (doux) + deux sifflantes (ce, si) atténuées par la labiale et la dentale + vocalisations  ô, a, in, é, é, i, ou = aucune distorsion entre le sens et les sons, une mélodie jouée à la flûte.

La précision (v.3-4) pervertit en même temps que la représentation, la fonction de la mémoire amoureuse : charogne est tout sauf un inanimé et, précisé par infâme (rimant avec âme), le mot suscite en même temps que le dégoût, l’éloignement du plaisir (v.1-2) dont la nature malsaine et maligne est accentuée par l’absence de ménagement : les deux vers sont construits sans effet de surprise, sans interruption marquée, comme si le rappel concernait un objet anodin. La distorsion entre la forme d’une simple dénotation (énoncé neutre) et la violence des deux mots – elle va devenir d’une autre nature en changeant d’objet – laisse deviner la problématique du récit :  après le v.3 qui pourrait être prosaïque, lit semé de cailloux fait entrer la poésie dans la chambre et la charogne devient la femme.

2ème strophe

Les jambes en l’air ne sont plus celles de l’animal (il a des pattes) et si la comparaison (comme) n’est pas identification, elle témoigne de l’érotisme morbide où se mêlent l’amour et la mort, qui obsède Baudelaire dans son rapport ambivalent, sinon pathologique, avec les femmes et la sexualité, en particulier les fluides : lubrique (du latin lubricare « rendre glissant » à lubrification) dont le sens moral moderne (luxure, débauche dans lesquelles on glisse) est rendu sensible par des évocations fortes à la mesure de l’ambivalence (brûlante, suant, exhalaisons). L’action du sujet (ouvrait … son ventre) connotée d’intentionnalité perverse (nonchalante et cynique) évacue la mort de l’objet qu’elle transfère dans le sexe de la femme (les poisons).  

Deux des Pièces condamnées (lors du procès de 1857) reprennent le thème du fluide/poison :

– la fin du Léthé :

Je sucerai, pour noyer ma rancœur,

Le népenthès et la bonne ciguë

Aux bouts charmants de cette gorge aiguë,

Qui n’a jamais emprisonné de cœur.

(le népenthès – ici au sens métonymique – est une famille de plantes carnivores qui produit un liquide pour paralyser ses proies).

– la fin de A celle qui est trop gaie :

Ainsi je voudrais, une nuit,

Quand l’heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne,

Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné,

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !

A travers ces lèvres nouvelles,

Plus éclatantes et plus belles,

T’infuser mon venin, ma sœur !

(ma sœur = famille humaine et inceste fantasmé)

Il est étonnant que le procureur qui a obtenu la condamnation de Baudelaire avec entre autres les arguments « manque de pudeur » et « peintures lascives » n’ait pas inclus Une charogne dans la liste des pièces dont il demandait l’exclusion. Preuve, s’il en besoin, de la bêtise qui préside à la censure. Il y a dans Les Fleurs du mal cinq poèmes consacrés au vin,  dont Le vin de l’assassin qui se termine ainsi : « Je m’en moque [de mourir] comme de Dieu / Du Diable ou de la Sainte Table ! » Le procureur n’avait pas dû comprendre. Il s’appelait Pinard, Ernest Pinard. Ça ne s’invente pas.   

( à suivre)

Ronsard – Baudelaire (1)

Deux discours où il est question d’amour, écrits par de deux hommes, adressés à deux femmes, à la fois inadéquats et pervers.

Le premier – celui de Ronsard (Quand vous serez bien vieille… – Sonnets pour Hélène –1578) – est présenté comme une tentative de convaincre une femme qui n’a pas envie d’accepter la relation amoureuse qui lui est proposée, le second – celui de Baudelaire (Une charogne – Fleurs du mal – Spleen et idéal – 1857) – s’adresse à une femme dont on ne sait rien sinon qu’elle est son « ange » et sa « passion ». [Les mêmes nombres composent les deux dates de publication… une simple curiosité]

1 – Le discours de Ronsard (1524-1585) est destiné à Hélène de Surgères, une jeune femme qui fait partie de l’entourage de Catherine de Médicis et dont le fiancé est mort à la guerre. La reine demande à Ronsard qui est un poète reconnu d’écrire des poèmes pour cette jeune femme. Il a vingt ans de plus qu’Hélène, il est amoureux d’elle, elle, ne l’est pas et refuse ses avances.

Voici ce poème, un sonnet (2 quatrains, 2 tercets) écrit en vers de 12 syllabes dits alexandrins (une version du Roman d’Alexandre fut écrite au 12ème siècle en vers de 12 syllabes et le nom fut donné à ce type de vers)

Un discours inadéquat en ce sens qu’il s’adresse explicitement à la raison pour convaincre – c’est du moins ce qu’il veut faire croire –  alors qu’il s’agit d’un problème d’affects, pervers puisque la jouissance est celle d’une esthétique de la cruauté.

Premier quatrain :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

 – pour elle, peinte dans le futur, l’écrasement (les 6 syllabes + bien puis, en deux touches appuyées ( 2 + 4 syllabes) le sombre (soir, chandelle), le rien ou presque (v. 2 – l’organisation rythmique 6 + 6 = régularité, répétition, monotonie).

– pour lui, hors du temps, l’élévation  (v.3 : rupture de rythme : 2 + 4 + 6, progression exaltante : direz, chantant, émerveillant) dans la permanence qui renvoie l’Hélène future dans son passé révolu (célébrait, j’étais), et nie son présent actuel par le discours syllogistique = ma célébrité me donne l’être, or vous ne voulez pas de moi, donc vous n’existez pas, comme vous le constaterez mais trop tard et avec des regrets : du temps que j’étais belle = la beauté,  critère de vie –  n’a pas été exploitée.  Ronsardpoète est hors du temps par la création de la beauté, et il est assimilé à Ronsard-homme qui devient donc sans âge. Aimer le poète, la beauté, c’est donc devoir aimer l’homme pour pouvoir exister. [L’identification l’homme à l’artiste est un problème qui traverse les siècles, ce que confirmeront les demandeurs d’autographes et les groupies]

Deuxième quatrain :

Lors, vous n’aurez servante oyant [entendant] telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Même démarche. Le recours à la servante sert à obscurcir un peu plus le tableau (à demi sommeillant) et à grandir davantage le poète-homme assimilé cette fois au Verbe/Christ (oyant, nom, réveillant, louange immortelle) ; Hélène, dédoublée par la servante, est la Vierge (cf. « Je suis la servante du Seigneur » et le Magnificat) (bénissant votre nom), mais une vierge ratée : elle n’a pas compris qu’elle a été élue.

Premier et second tercets :

Je serai sous la terre et fantôme sans os 
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

La mort physique de l’homme (v.1,2) son cadavre (sous la terre)sont escamotés  (fantôme sans os), par le poète dont le « je » est une âme bucolique (les ombres myrteux évoque plus Virgile que Dieu) en paix (repos) et en mouvement (par) = je ne vieillis pas, je ne meurs pas…moi.

L’absence de mot d’articulation avec le v.3 renforce le contraste entre « je » et « vous » encore plus écrasée (accroupie évacue l’activité que permettait assise) par l’âge et le remords ; (mon amour <> votre fier dédain = le sentiment contre  la posture ; en plus du sens, l’opposition des sonorités – mon amour <> votre fier dédain souligne la simplicité de l’homme (3 syllabes fondues) <> complication de la femme (4 syllabes heurtées).

Les v.5 et 6 sont la conclusion dynamique (v.5 : rythme identique au v.3 + deux impératifs) du syllogisme global : je vous propose mon amour, or vous le rejetez et le regretterez, donc aimez-moi ; c’est le sens de « vivez ». L’opposition demain / aujourd’hui est une référence savante au carpe diem (cueille le jour) épicurien du poète romain Horace (1er siècle avant notre ère) – la littérature latine est redécouverte au 16ème siècle qu’on appellera Renaissance.

La métaphore du v.6 rappelle le poème Mignonne allons voir si la rose (Ode XVII, à Cassandre Salviati – voir ci-dessous, en vieux françois). La rose ou les roses métaphoriques ne produisent pas les mêmes images.

Le discours fut inefficace, si l’on considère le but affiché : Hélène a persisté à refuser de déterminer ses sentiments et son désir par le raisonnement.

Il l’a sans doute été pour libérer l’aigreur de l’homme repoussé malgré sa notoriété et qui savait que le désir amoureux n’est jamais la conclusion d’un syllogisme. C’était donc perdu d’avance et le poème a sans doute été écrit avec cette certitude de l’échec, après. La création est donc mise au service du plaisir pervers de compensation qui tente de masquer le dépit sous un détachement simulé teinté de philosophie. Le poème est une réussite – ce qui laisse supposer qu’il a été composé à froid – et il est devenu un classique des programmes scolaires.

Son explication n’est pas toujours exactement celle que je propose.

Voici une conclusion d’un commentaire professoral trouvé sur Internet : « La stratégie amoureuse de Ronsard est, comme nous l’avons vu, paradoxale et relève de la gageure. Il s’agit pour le poète de séduire une jeune femme en lui montrant un tableau de sa future vieillesse. Le poème est pourtant l’un des plus connus de Ronsard. La délicatesse de l’écriture et la maîtrise technique nous donnent à voir un art fondamentalement juste, qui se distingue par son sens de l’harmonie. Chaque phrase du poème crée une atmosphère et une mélodie originales. L’œuvre est aussi une ode au pouvoir de la poésie, qui transcende le temps. »

Sans commentaire.

Ode XVII (à Cassandre Salviati – 1545)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
  
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las las ses beautez laissé cheoir !
O vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Le ministre de l’Education nationale et les « vieux démons »

« Le ministre de l’Education nationale a présenté jeudi le protocole pour la mixité sociale à l’école conclu avec le secrétariat général de l’enseignement catholique. Un plan largement édulcoré par rapport aux ambitions premières du ministère. Mais l’historien défend son bilan et assure : « Les caricatures que l’on fait de moi m’indiffèrent. » (Présentation de l’article à la Une du Monde – 8.05.2023)

Extrait : E. Macron : « « Le ministre a raison de vouloir rassembler tout le monde, mais il ne faut pas réveiller de vieux démons. » Pap Ndiaye : « Avec le chef de l’Etat, nous sommes alignés sur ce sujet. »

Ma contribution.

« Les vieux démons » disent-il en référence au projet avorté d’A. Savary d’une école unifiée, laïque et gratuite. Une étiquette de déni collée sur le rejet d’une problématique par ailleurs jamais explicitée – d’où l’échec du projet – qui permet à l’école privée de se présenter comme l’ « école libre ». Cette problématique est celle de la laïcité, de la distinction entre savoir, de l’ordre du commun, et croire, de l’ordre du privé. « Libre » dans le sens où l’apprentissage de la littérature, des maths, de l’histoire etc. sans la présence du crucifix ou de la kippa ou du tapis de prière serait une entrave à la liberté. L’existence même de l’école privée, confessionnelle, de surcroît subventionnée pas l’état, cautionne et accentue les carences de l’école publique. La demande de mixité – donc rejetée pour l’essentiel– faite par le ministre de l’Education nationale à l’école catholique revient à marcher sur la tête. Pourquoi pas (cf. N. Sarkozy au Latran) des prêtres pour enseigner la morale ?  

Art et innocence de l’enfance

L’abonnée du blog « francefougère » pose un double problème intéressant dans son commentaire sur mon article La croisade morale contre Miriam Cahn : ce qui permet de « nommer » un tableau et le respect de « l’innocence des enfants ».

Je développe un peu ce que j’ai déjà brièvement répondu.

– « nommer » un tableau, c’est-à-dire : « ceci est ou n’est pas un tableau » ou encore « ceci mérite ou ne mérite pas d’être accroché dans un musée ». On entre là dans le débat complexe qui suit le chemin que parcourt la toile depuis l’atelier où elle a été peinte jusqu’à la cimaise que vise son auteur.

Qui va décider et selon quels critères ?

En tant que spectateur, j’ai fait deux expériences récentes, l’une à Montpellier au musée Mo.Co. (Montpellier Contemporain) l’autre au musée Pompidou-Metz.

J’ai évoqué l’exposition consacrée à Suzanne Valadon dans un article publié il y a une semaine. Ce qui peut expliquer le fait que ses toiles ont été depuis le début et sont toujours reconnues comme « tableaux » dans le sens précisé plus haut, c’est qu’elles proposent une représentation « questionnante » du monde, notamment celles des femmes dont un académiste pourrait dire de certaines qu’elles sont mal dessinées, « inexactes ». Même type de problématique que Cézanne qui à mon sens réussit mieux à l’exprimer.  

Le Mo.Co. propose un grand nombre de tableaux d’artistes contemporains (ils ont entre 40 et 50 ans) – je ne connais aucun nom – dont le point commun est le choix du figuratif. Télérama en a fait l’éloge, une des radios que j’écoute aussi. Ce fut, pour moi, un spectacle désolant dans le sens où aucun d’eux ne m’a provoqué une émotion. Je suis resté devant certaines de celles qui dénotent une incontestable maîtrise de la peinture, du dessin, et dont la palette me plaisait : rien. En pensant l’histoire de l’art et de la peinture, je me suis posé sans ménagement la question que je reproduis telle quelle « est-ce que tu ne deviendrais pas un vieux con ? ». Nous étions quatre. Les trois autres ont eu la même appréciation désolée. Un, passe encore, mais quatre en même temps et qui n’hésitent pas à se dire des choses ! Bref, j’ai trouvé l’ensemble triste et je me suis dit qu’il est sans doute l’expression d’une société qui est dans l’impasse, sans utopie ni perspective et qui tourne en rond.  Certaines de ces toiles étaient pour moi des croûtes, mais elles ont été estimées dignes d’être accrochées par une équipe dont je n’ai aucune raison de mettre en cause les compétences et la responsabilité.

Miriam Cahn (74 ans) a choisi comme sujet de sa peinture la dénonciation de la guerre, de la violence sous toutes ses formes, notamment sexuelle, et la manière dont elle l’exprime est à la fois dérangeante par sa violence même et son esthétique : la dénonciation de la violence pose le problème de sa représentation (notamment au cinéma) dont le degré d’ambivalence est sans doute le critère le plus délicat à apprécier, et l’esthétique qu’elle choisit est, je dirais, celle du coup de poing à la fois par son côté « brut » et « enfantin » notamment par le dessin, les formes et les couleurs. De ce point de vue, elle ne laisse pas indifférent et elle n’est jamais dans la complaisance de l’exposé de la violence. Ce qu’elle fait voir, est en quelque sorte l’impact.

– dans quelle mesure l’enfant est-il « innocent » ? Le mot vient du latin nocere (nuire), –in étant la négation : est innocent celui qui ne nuit pas. Par extension, est innocent celui qui ignore le réel de ce qu’est la vie, en particulier sa dureté. L’enfant qui arrache les ailes d’une mouche peut être innocent dans le sens où il ne sait pas ce qu’il fait. Encore faudrait-il se mettre d’accord sur « savoir » et se demander si savoir passe nécessairement par la conscience réfléchie.

Question : en quoi Fuck Abstraction pourrait-il être un non-respect de l’innocence de l’enfant ? Il s’agit d’une hypothèse d’école puisque tout est fait dans l’exposition pour rendre impossible la présence d’un enfant, seul en tout cas, devant le tableau. En quoi le serait-il plus que les tableaux qui représentent les effets de la guerre, les sans-abris, l’explosion nucléaire ? Et en quoi diffère le spot d’Unicef diffusé à une heure de grande écoute à télévision et qui, pour des motifs d’appel à l’aide, montre des images d’enfants africains affamés, malades, couchés sur des lits d’hôpitaux sommaires, ou obligés de travailler dans des conditions insupportables ?

Le tableau concerne le tabou historique de la sexualité et du sexe, mais le tabou de l’adulte. Ce qui fait réagir les associations, ce n’est pas le risque pour l’enfant, mais ce que représente pour ses membres la représentation d’un acte qu’ils ne veulent pas voir : elles ne demandent pas qu’il soit d’accès protégé – ce qui ne pose un problème à personne – mais son décrochage.

Et puis, dans quelle mesure un enfant, accompagné, informé, pourrait-il ne pas voir le réel, notamment dans une expression esthétique ? Quand un parent dit à son enfant de ne pas suivre un inconnu,  sans plus de précision que cette du danger, il ouvre la porte à tous les fantasmes. En quoi sont-ils plus adaptés que l’information précise ? Et est-ce que l’enfant « n’apprend» pas souvent dans la cour de l’école une déformation préjudiciable du réel ?

Est-ce qu’un enfant est innocent, dans les deux sens définis plus haut ?

En-deçà de l’analyse théorique, une plongée dans les souvenirs de notre enfance aidera peut-être à faire la différence entre l’innocence que nous prêtons aux enfants et la réalité du savoir qu’ils ont, selon leur propre mode.

Le problème qui en découle, délicat, est celui du rapport entre le savoir et l’imaginaire créateur.

La croisade morale contre Miriam Cahn

Une des toiles de cette artiste suisse exposées au Palais de Tokyo a suscité des protestations violentes et des demandes de décrochage venant d’associations intégristes et d’extrême-droite,  mais aussi « apolitiques » (Face à l’inceste, notamment) et de la députée socialiste Isabelle Santiago investie dans la défense de l’enfance. Cette toile (on peut la voir sur Internet) intitulée Fuck Abstraction représente deux personnages aux visages flous, dont l’un, puissant, impose une fellation à l’autre, agenouillé, chétif et aux mains entravées. Le tableau a été vandalisé par un ancien élu du FN.

Miriam Cahn explique que ses toiles dénoncent les violences de la guerre dont les violences sexuelles.

Marc Weiztmann avait choisi de traiter de cette question dans son émission Signes des temps (France Culture) du 14/05/2023.

En préambule, une déclaration d’Isabelle Aubry, violée par son père à 6 ans et fondatrice de l’association Face à l’inceste, qui se dit proche d’Arlette Laguiller (Lutte ouvrière). Elle n’a pas vu l’exposition, seulement la vidéo de la députée RN Carole Parmentier qui demande la censure de l’œuvre. Elle explique que cette toile a ravivé ses souffrances et elle demande elle aussi la censure pour, dit-elle, protéger les enfants.

Les autres invités ont tous défendu le droit à l’exposition du tableau et de l’ensemble de l’œuvre dont le musée – est-il précisé – explique aux visiteurs le sens de la violence – les toiles les plus expressives sont exposées dans un espace à l’écart, protégé.

Les tableaux étant exposés dans un lieu où nul n’est obligé de se rendre, ce qui interroge est le fait qu’il soit nécessaire de débattre de cette question.

Autrement dit, cette question est le signe d’une autre question, plus vaste, globale, qui, via la liberté de création, concerne un ordre dont la morale n’est que le masque, celui d’un monde, d’une société et de l’individu dont il faudrait évacuer la problématique humaine, en particulier la violence guerrière et sexuelle dont les œuvres de Miriam Cahn sont une illustration. Cette évacuation est le corollaire du monde fantasmé lisse, homogène et pur dont le RN est aujourd’hui l’expression politicienne la plus remarquable.

Pour le moment, nous ne sommes plus au 19ème siècle, Flaubert et Baudelaire peuvent encore reposer en paix, la justice a rejeté chaque demande de censure et l’œuvre est restée accrochée.

Le jeu de dupes

« Interrogée par « Le Monde », la cheffe de file du RN prend ses distances avec Frédéric Chatillon et Axel Loustau, anciennes figures du GUD (groupe étudiant d’extrême droite violent), qui l’ont accompagnée dans son ascension politique. Et menace de couper définitivement les liens. » (A la Une du Monde – 13/05/2023)

Ma contribution :

Certains commentaires jouent à faire semblant de ne pas comprendre la stratégie et la tactique de la candidate à la présidentielle qui doit gommer ou estomper tout ce qui apparaît comme « extrême »* à des fins électoralistes. Eliminer ses anciens amis devenus gênants n’est pas nouveau. D’autres font remarquer avec l’étonnement de la bonne foi que les manifestants néonazis n’ont rien cassé, eux,  alors que les black blocs ! Comme s’il était pertinent de mettre sur le même plan une forme de nihilisme (je ne parle pas de la récupération ou de l’instrumentalisation) et la référence à un projet politique dont la stratégie et la tactique pour parvenir au pouvoir sont bien connus, ainsi que le degré de « casse légale » auquel il conduit. Plus de deux mille ans après la dénonciation par Socrate du jeu de dupes des tribuns politiques, nous n’avons pas beaucoup avancé.  

* extrait de son interview «  Les gens qui sont des prestataires ou l’ont été [cités plus haut] et qui s’exposent dans des manifestations qui portent des idées radicalement différentes de celles du Rassemblement national, doivent s’attendre à en tirer les conséquences, du moins à ce que le RN en tire. »