Molière – Les Femmes savantes (13)

L’objet de la scène 4 est le même que celui de la scène 3 de l’Acte I  ( – cf. « Le plus sûr est de gagner ma mère ») avec la différence que la faiblesse de Chrysale annoncée par sa fille est ici manifestée par le personnage lui-même dans l’expression forte d’un type de puissance dont nous comprenons qu’elle est aussi imaginaire que la puissance de séduction de Bélise.

Chrysale accepte d’emblée la demande de Clitandre (épouser Henriette) que lui présente son frère  : (…) Faut-il le demander ? J’y consens de bon cœur… Une expression d’autorité à la fois surprenante en regard de l’information d’Henriette et sympathique puisque, a précisé Ariste, le jeune homme n’est pas riche.  

                                                      Chrysale

                          (…) Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,

                   Et puis son père et moi n’étions qu’un en deux corps. »

Toutes les conditions sont donc réunies pour que se réalise l’amour idéal, étranger aux contingences matérielles et aux intérêts arrangeurs de mariages.

La faiblesse apparaît aussitôt en creux, par le déni d’une réalité délicatement évoquée par Ariste :

                                                        Ariste

                           Parlons à votre femme, et voyons à la rendre

                                                   Favorable…

                                                      Chrysale

                                   Il suffit ; je l’accepte pour gendre.

Molière indique ainsi que l’obstacle réel, majeur, est l’autoritarisme patriarcal* dont la « loi » dit que c’est l’homme/mari qui décide, seul, sans consulter la femme/épouse (ni ses enfants). Qu’elle s’applique ici par les mots et non dans les faits [Parlons… voyons – plus explicite que parlez, voyez – révèle la puissance de l’épouse ], signifie qu’elle est une violence susceptible de susciter une violence réactive plus forte et dont la faiblesse de Chrysale est l’effet théâtral.

*Il le dénonce à maintes reprises sur le mode comique (L’Ecole des femmes, Les Fourberies de Scapin, l’Avare, Le Bourgeois gentilhomme…) et tragique (Tartuffe, Dom Juan).

Le conseil tout diplomatique d’Ariste [Oui ; mais pour appuyer votre consentement / Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément (…)] et sa tentative d’objection [«  Je réponds de ma femme, et prends sur moi l’affaire » /« Mais… »], se heurtent à la même mécanique de déni que celle de Bélise [« Vous moquez-vous ! Il n’est pas nécessaire… /  « Laissez faire, dis-je… »].

Si le comique est absent, c’est qu’à la différence de l’idée fixe purement théâtrale de la sœur, la mécanique de Chrysale n’est ni d’essence théâtrale ni plaquée sur du vivant : elle est celle d’un pouvoir monarchique masculin appliqué à la vie réelle de ceux qui sont des sujets (soumis), surtout les femmes. 

La scène se termine donc sur l’annonce de l’incertitude de l’acte :

                                            C’est une affaire faite,

                            Et je vais à ma femme en parler sans délai.

En parler – et non « informer » (ex : « Je vais en informer ma femme sans délai ») – qui reprend le mot d’Ariste est contradictoire d’ « une affaire faite ».

Les mots d’autoritarisme formel sont l’expression de la faiblesse caractérisée par le rejet, bien connu et que produit la peur, des mots du réel : Chrysale empêche son frère de terminer les phrases qui ont sa femme pour objet et c’est précisément la problématique du langage que choisit Molière pour introduire (scène 6) le personnage de l’épouse (Philaminte), d’abord, par le biais, (scène 5) de la parole vraie en tant qu’elle est, dans sa forme spontanée, ici campagnarde, celle d’un réel social.

Martine, la servante de cuisine, vient déplorer son sort,

                     Ma voilà bien chanceuse ! Hélas ! l’an dit bien vrai :

                           Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage,

                              Et service d’autrui n’est pas un héritage.

avant d’en dévoiler la cause « Madame me chasse (…) On me menace, / Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups. »

La réponse de Chrysale

                          Non, vous demeurerez, je suis content de vous.

                          Ma femme bien souvent la tête un peu chaude,

                                          Et je ne veux pas, moi…

indique que sa préoccupation n’est pas la situation de Martine – il ne s’intéresse pas d’abord à la cause du renvoi – mais bien son rapport à sa femme, dont l’entrée retentissante s’oppose au « moi » interrompu dont la puissance proclamée se heurte à celle, violente, d’un acte effectué : la scène suivante (6) va expliciter le rapport entre le mari et sa femme.

Le tsunami de l’affaire Epstein

La question essentielle est celle du déclenchement.

Le fond de l’affaire (pédocriminalité) est connu depuis les années 2008/2009, quand J. Epstein fut condamné pour la première fois et inscrit sur la liste américaine des délinquants sexuels.

En gestation, le tsunami – l’étendue de ses relations révélées, et en partie seulement – n’a pas été perçu par ceux qui étaient concernés parce qu’il n’était pas possible, et c’est effectivement ce qu’il ne s’est pas passé jusqu’à aujourd’hui.

L’élément déclencheur est D. Trump en tant qu’expression publique désinhibée d’une désinhibition jusque-là contenue dans le cadre privé.

Cette désinhibition publique a été officialisée au moment où sa condamnation (affaire Stormy Daniels) n’a pas été assortie d’une interdiction de candidature politique.

Celui qui a été une nouvelle fois élu candidat du Grand Old Party – parti républicain – dont Abraham Lincoln est la figure iconique – puis une nouvelle fois élu président par une majorité populaire était donc un délinquant dont l’acte pour lequel il était condamné était lié à un problème de sexualité, et dont le discours général était à la fois vulgaire, obscène et misogyne.

Le tsunami n’est pas le fond de l’entreprise criminelle de J. Epstein, mais la manière dont ce qui ressortit à la loi, donc au droit, est ainsi divulgué en-dehors même de tout ce qui permet une information. Il s’agit d’un en-vrac connoté de chaos.

Ce qui se produit est, à un degré de déliquescence qui renvoie aux années d’avant-guerre, une illustration de ce qu’est le populisme, à savoir le mépris du peuple. La flatterie de l’opinion publique – en l’occurrence par l’État   – est un constituant de la fuite en avant, un cercle vicieux qui ne peut qu’aggraver le désarroi, la désespérance et les réponses suicidaires.

Je continue l’écoute des versions de La flûte enchantée et la lecture de Les Femmes savantes.

I

Molière – Les Femmes savantes (12)

Après la très courte première scène (4vers) de l’acte II – on comprend que Clitandre, depuis la coulisse, demande à l’oncle d’Henriette d’intervenir en sa faveur – la deuxième présente Ariste et Chrysale, les deux frères de Bélise,  dont le choix des deux noms est significatif des intentions de Molière.

Ariste – que Clitandre vient de solliciter – , vient du grec aristos, superlatif de l’adjectif agathos (bon). En tant que le meilleur, il est le porte-parole de l’auteur.

Chrysale – le père d’Henriette et Armande – est construit sur chrusos (l’or) dont la propriété de solidité, de stabilité est comme dissoute par le suffixe -ale.  On sait que ce n’est pas lui qui détient l’autorité. On est comme avec du plaqué or.

Avant de l’informer, Ariste entreprend de le questionner sur Clitandre. Chrysale répond qu’il l’apprécie, et d’autant plus que son père a été un de ses amis :

                   (…) Je connus feu son père en mon voyage à Rome (…)

                        C’était, mon frère, un fort bon gentilhomme (…)

                               Nous n’avions alors que vingt-huit ans,

                    Et nous étions, ma foi ! tous deux de verts galants (…)

                              Nous donnions chez les dames romaines,

                           Et tout le monde là parlait de nos fredaines :

                                      Nous faisions des jaloux. (…)

Tout se présente donc bien – aucun problème avec la sexualité –  et Ariste va pouvoir l’informer des intentions de Clitandre. Mais comme la problématique de la pièce est grave– on n’est pas au théâtre de boulevard –, Molière va dresser deux obstacles d’importance très différente chargés de contrarier le schéma habituel du roman à l’eau de rose, même si on sait qu’ils seront surmontés – il s’agit d’une comédie.

Le premier est le retour de Bélise dont Molière va décrire la névrose jusqu’au seuil du tragique qu’il ne franchit toujours pas. La comique fonctionne de la même façon : comme les dénégations de Clitandre, les faits qu’Ariste oppose à son délire (elle prétend être aimée de tous les hommes qu’elle connaît) sont réinterprétés de manière systématique et mécanique.

Le moyen théâtral imaginé par Molière pour interrompre un discours dont les mots sont vidés de sens,  est,  en écho, son ignorance d’un nom –  chimères –   qu’elle ressent comme un outrage qu’elle va utiliser comme porte de sortie – ici matérielle. [ Marcel Carné utilise le même procédé dans Hôtel du Nord pour une porte de sortie, elle, psychologique : « J’ai besoin de changer d’atmosphère, et mon atmosphère, c’est toi ! » déclare Edmond (Louis Jouvet) à Raymonde (Arletty) qui rétorque : « C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! (…) Atmosphère ! Atmosphère ! est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » ]

                                                        Ariste

                            Ma foi ! ma chère sœur, vision toute claire.

                                                      Chrysale

                            De ces chimères-là vous devez vous défaire.

                                                        Bélise

                           Ah, chimères ! ce sont des chimères, dit-on !

                        Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !

                             Je me réjouis fort de chimères, mes frères,

                           Et je ne savais pas que j’eusse des chimères.

Chrysale conclura au début de la scène suivante : Notre sœur est folle, oui.

Lui n’est pas fou, mais il a peur, et c’est ce qui va contribuer à la création du second obstacle, d’une tout autre nature.

Molière – Les Femmes savantes (11)

Dans son essai (Le Rire) Bergson explique que le rire est provoqué par du « mécanique plaqué sur du vivant ».

Ainsi, le rire que suscite en première réaction le piéton qui heurte un poteau ou glisse sur une peau de banane est un moyen de défense contre ce qu’il adviendrait de l’humanité si ces gestes non contrôlés devenaient la règle générale : la réaction par le rire – exclusivement humain – rejette une mécanique contraire à la souplesse, à la plasticité de l’esprit humain qui, pour survivre, doit éviter les deux obstacles.

Dans la scène IV qui clôt le premier acte, Molière présente une autre expression de l’égarement du féminisme dans le rejet de la sexualité. Après le mépris du corps  (Armande), une forme idéalisée d’une nymphomanie qui s’ignore,  incarnée par la tante d’Henriette qu’il a nommée Bélise – une synthèse possible de bêler et de bêtise – et qui la manifeste par la mécanique de l’idée fixe.

Henriette est sortie.

                                                     Clitandre

                       Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un amant

                            Prenne l’occasion de cet heureux moment,

                          Et se découvre à vous de la sincère flamme…

À cette exaltation – on a vu ce qu’elle signifie du manque de maturité masculine – répond l’expression tout aussi exaltée d’une monomanie déclenchée par les mots amant, heureux moment, flamme qui suffisent à constituer des preuves d’amour.

                                                        Bélise

                 Ah ! tout beau… gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme ;

                          Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,

              Contentez-vous des yeux pour seuls truchements [interprètes],

                       (…) Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,

                         Mais qu’il me soit permis de le savoir pas. (…)

Le personnage fut interprété par la sœur de Madeleine Béjart qui était alors âgée de 48 ans, et on peut facilement imaginer le ton que Molière lui demanda d’adopter.

Le comique vient de la confrontation de plus en plus forte entre ce qui apparaît comme une obsession – confirmée au début de l’acte II – et l’impuissance de la parole : tout ce que Clitandre s’évertue à lui expliquer pour lui prouver qu’elle se méprend est retourné comme « preuve », un déni mécanique, de fond tragique, exprimé sur le mode de la légèreté en ce sens qu’est exclue toute souffrance ressentie ou évoquée.

Bélise sortie, Molière fait reprendre par Clitandre le mot d’Henriette « Diantre soit de la folle avec ses visions ! » qui prend dans l’instant le ton de la comédie.

L’acte I a présenté deux personnages féminins exaltés dont la perturbation, traitée sur deux modes différents, est mise en rapport avec le personnage masculin lui aussi exalté, la lucidité et l’équilibre étant représentés par le troisième personnage féminin.

Remarque sur l’analyse de Johann Chapoutot

Johann Chapoutot, professeur d’histoire à Sorbonne Université (auteur de Les irresponsables  = qui a porté Hitler au pouvoir ?) était l’invité des Matins de France Culture ( 05/02/2026 – 7 h 40 / 8 h 20).

Il explique le plan élaboré par la droite allemande des années 1930 en Allemagne, à savoir se raccrocher au parti nazi dont il dit qu’il était en décrochage spectaculaire aux élections législatives de 1932, les dernières avant la nomination d’Hitler en janvier 1933. Il précise que l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir n’est jamais le résultat du suffrage universel, mais qu’il faut un calcul politicien.

Si je partage sa problématique politique/électorale, reste que l’expression du suffrage universel allemand auquel il se réfère (novembre 1932) me semble ne pas correspondre au décrochage spectaculaire dont il parle :  si le NSDAP (parti d’Hitler) avait perdu 2 millions de voix (4%) depuis les élections de 1932, il était néanmoins arrivé en tête 11 737 000 voix (33%), et l’autre parti d’extrême-droite (DNVP) en avait avait obtenu  près de 3 millions (plus de 8%) – ce qui explique en partie la perte nazie :  ce qui veut dire que l’extrême-droite totalisait plus de 41% des voix (14,696 000), alors que la gauche (parti social-démocrate, parti communiste) rassemblait 13 228 000 voix (37,29%).

S’il est vrai qu’Hitler n’a pas gagné – majorité absolue – les élections de 1932 , s’il est vrai que sa nomination est le résultat d’un calcul politicien, il n’en reste pas moins que l’opinion générale allemande, dans sa majorité électorale relative, oui, mais majoritaire – et où penchait exactement la diversité électorale des nombreuses autres formations politiques ?  – était acquise à l’idéologie d’extrême-droite, ce qui revient à dire qu’il faut prendre en compte le rapport entre cette réalité et la possibilité du calcul politicien dont le résultat n’a pas produit une réaction massive de protestation.

En d’autres termes : le suffrage universel n’est qu’une expression des diverses strates qui nous composent et dont les plus sombres peuvent émerger quand la pauvreté du peuple – dans le sens de la formation à la pensée politique, à la construction de problématiques, dont l’indigence est manifeste aujourd’hui comme elle l’était hier –  laisse la parole à la simple opinion publique.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (10)

Molière précise la problématique avec cette demande d’Henriette et la réponse de Clitandre :

Je voudrais bien vous voir pour elle [ma mère], et pour ma tante [Bélise, la sœur du père],

                         Une âme, je l’avoue, un peu plus complaisante,

                              Un esprit qui, flattant les visions du leur,

                             Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

[Elle en fournira un peu plus loin la justification par les codes du protocole amoureux :

     Un amant [celui qui aime et est aimé]  fait sa cour où s’attache son cœur,

                            Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;

                        Et, pour n’avoir personne à sa flamme contraire,

                         Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de plaire.]

Sa demande n’est pourtant pas de l’ordre de la stratégie banale qui répond à la banalité des codes, puisqu’il s’agit de flatter des visions.

Or, ces visions, signes de déséquilibre et qui sont aussi celles d’Armande, n’ont pas empêché le désir de Clitandre –  désir toujours là (cf.8).

La demande Henriette – sous le couvert de la mère et de la tante qui, elles, ne sont pas des objets de désir – concerne donc une contradiction et c’est précisément le moyen théâtral choisi par Molière pour préciser la problématique du féminisme.

                                                     Clitandre

                          Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,

                           Même dans votre sœur flatter leur caractère,

                       Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.

                        Je consens qu’une femme ait des clartés de tout ;

                         Mais je ne lui veux point la passion choquante       

                              De se rendre savante afin d’être savante.

La contradiction entre son désir pour Armande et « les femmes docteurs ne sont point de mon goût » est l’expression d’une dialectique qui touche à l’être féminin dans un cadre idéologique et social qui n’est pas seulement celui 17ème siècle (cf. la reconnaissance, au milieu du 20ème siècle, du droit de voter, d’ouvrir un compte bancaire…).

Le discours de Clitandre est un élément du processus dialectique dont l’élément premier est la position patriarcale et misogyne qu’incarnera Chrysale (le mari et le père), et contre laquelle s’est construit le discours féministe dans une démesure égale à celle qui l’a suscité.

Si « je consens / je ne lui veux point » témoigne de la prégnance de ce discours patriarcal, « qu’une femme ait des clartés de tout » indique une ouverture en même temps que « se rendre savante afin d’être savante » rappelle – cf. Rabelais et Montaigne – la nature du savoir.

Trissotin qu’introduit alors Molière est un autre élément de la dialectique en tant qu’il est un homme :

                   (…) Son Monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme,

Et j’enrage de voir qu’elle [l’épouse/mère]estime un tel homme (…)

C’est donc l’élément masculin qui vient s’intégrer dans la problématique, autrement dit, le féminisme n’est pas qu’une affaire de femmes.

La fin de la scène est une illustration du côté passionné (« J’enrage »), sensible, « féminin » de Clitandre (opposition avec andre = mâle) et celui, calme et rationnel, « masculin », gentiment moqueur, d’Henriette (opposition avec la légèreté du suffixe), avant l’entrée de la tante, Bélise, pour une scène d’anthologie.

Désarroi et dialectique, aujourd’hui

Je l’aborde cette fois en tirant le fil de la spontanéité.

J’ai déjà évoqué dans le blog l’exemple de Lachès, ce général athénien dont Platon a donné le nom à l’un de ses dialogues. C’est un homme plus âgé que Socrate, il dit qu’il apprécie chez lui la cohérence des paroles et des actes, et il veut bien répondre à ses questions, dont celle-ci : qu’est-ce que le courage ? Il pourrait prendre son temps, réfléchir, mais non, la réponse est immédiate – je traduis littéralement : « Par Zeus, Socrate, ce n’est pas difficile à dire : si quelqu’un prend la décision en restant à son poste de repousser les ennemis et ne pas fuir, sache qu’il est courageux. » (190-e)  

Qu’est-ce qui pousse Lachès à donner cette réponse spontanée dont Socrate va lui montrer qu’elle ne permet pas de savoir ce qu’est le courage ?

L’autre exemple que j’ai également exploité dans d’autres articles, est celui de Hegel, deux mille ans plus tard :  ce qui l’intéresse, lui, c’est, s’agissant de la connaissance, du savoir,  le rapport entre la conscience et l’objet. Vaste question dont ici et maintenant sont deux illustrations de la mise en route du processus. C’est quoi, ici ? et c’est quoi, maintenant ?

Je vois une maison, là, devant moi, et je réponds spontanément : ici, c’est la maison, et maintenant – je regarde ma montre – c’est 8 h 15.

Voilà, j’ai répondu, comme Lachès, sans bien réaliser que ce c’est n’est pas pertinent.

Est-ce qu’en voyant derrière moi un arbre à 8 h 16, je vais spontanément me dire que mes réponses ne sont pas adéquates ? Répondre à cette question c’est poser celle-ci  : pourquoi Socrate et Hegel posent-il la question du qu’est-ce que c’est ? non pas dans la perception qu’on peut en avoir, comme Lachès et moi l’avons cru, mais en soi ? Et pourquoi Lachès et moi ne nous la sommes-nous pas déjà posée ? Parce que, si c’était le cas, nous n’aurions pas fourni ces réponses immédiates. Alors, qu’est-ce qui pousse à ce type de réponse ? Et pas seulement Lachès et moi. Si vous préférez, qu’est-ce qui incite à donner la réponse avant la question ? La réponse toute prête.  Ou, ce qui paraît plus juste, pourquoi ne vivons-nous pas aussi avec le questionnement ?

Platon et Hegel nous présentent – chacun dans son style, dirait Flaubert – un outil redoutable qui porte l’étiquette dialectique. Et la dialectique, ça fait peur.

Vous allez comprendre, ce n’est pas difficile.

Si le courage n’est pas ce que dit Lachès – les Scythes, combattants courageux commençaient par fuir pour mieux attaquer – si ici et maintenant ne sont ni la maison, non plus que l’arbre, ni 8 h 15 non plus que 8 h 16, alors, le courage et ici et maintenant, c’est quoi ? Parce que dire : le courage n’est pas ce que dit Lachès,  ici et maintenant ne sont pas ce que je viens de dire, ne peut pas constituer une définition. Je ne peux pas m’en tirer en disant, le courage ce n’est pas…, ici et maintenant ce n’est pas… Une négation ne peut pas être la définition d’un être. Ce que Lachès et moi avons commencé par affirmer ne va pas, et le ne va pas ne va pas non plus… Vous la voyez la dialectique ? Vous voyez pourquoi elle fait peur ? Alors, où et comment trouver la réponse ?

Oui…bon… d’accord… Tant que ça concerne ce qui se passe dans la tête, on pourra objecter la bizarrerie de ce penchant à vouloir couper les cheveux en quatre. Est-ce qu’il est vraiment indispensable de se poser ce genre de questions ? Est-ce qu’on ne peut pas se contenter, pour vivre, d’un ici et d’un maintenant pratiques ? D’autant qu’il y a ces centaines de kilomètres de rayons de livres philosophiques dont chacun dit qu’il a trouvé une réponse, sinon la réponse qui invalide la réponse précédente. Et il y a aussi le constat que, malgré tous ces livres, l’homme d’aujourd’hui est le même que celui de l’époque de Platon. Même violence, même rapport à l’objet. Entre autres.

D’autant qu’il y a aussi Marx et la réponse, cette fois affirmée définitive, obtenue par la dialectique hégélienne appliquée au monde matériel. Là, on ne part pas de la tête et de ce qu’elle se raconte – du genre, le courage, ici et maintenant – , non, on part de l’homme réel, de sa vie concrète, du monde matériel où il vit, de la place qu’il y occupe, du type de travail qu’il accomplit. Dans la réponse définitive, ce que l’homme a dans la tête n’est pas premier : il est déterminé par l’ensemble de ces paramètres objectifs, en particulier la classe sociale considérée dans son rapport de lutte avec les autres classes.

Le résultat obtenu par l’application politique de la théorie n’est plus de l’ordre de la controverse passionnelle qu’elle a suscitée en son temps. On a le fiasco sous les yeux, avec, en guise de corollaire, l’émergence progressive d’un monde autre, en ce sens qu’à l’opposé des lendemains – ou surlendemains – qui chanteraient, c’est aujourd’hui le chaos. Pas le chaos créateur originel des Grecs, mais le chaos humain destructeur dont l’Ukraine, Gaza et le délitement états-unien ne sont que quelques exemples. Et aussi, et peut-être pas le moindre, une substitution de l’Intelligence artificielle à l’être humain, quand elle est envisagée comme autre chose qu’un outil d’exploration.

La tentation serait de dire que si le marxisme ne fonctionne pas, la dialectique est morte en tant que construction humaine appliquée à la politique, donc que c’est « la fin de l’histoire » puisqu’il n’y a plus d’alternative envisageable au capitalisme. La preuve ? L’état de chaos du monde actuel dont je viens de citer quelques exemples. La forme et le contenu des discours de Trump, de Vance, de Thiel, de Musk, de Poutine et de Netanyahou, pour m’en tenir aux plus spectaculaires, signifient que le chaos est matériel et intellectuel, global.

Soit c’est un moment, soit c’est l’apocalypse, telle est l’alternative… spontanée.

Que devient-elle, si je considère la définition historique de l’objet (ce qui n’est pas le sujet) ? Celle de objectif ?

La faille de l’analyse marxiste – j’ai expliqué par ailleurs en quoi Marx en avait l’intuition, sinon la certitude – est à mon sens dans l’extériorité de l’objet en tant qu’objet premier, exclusif, déterminant.

Parce qu’il existe un objet exclusivement humain, intérieur et extérieur en ce sens qu’il ne dépend pas d’une construction intellectuelle, d’une décision ou d’un choix, mais qu’il est un constituant en même temps biologique et psychique, à savoir la conscience dont Spinoza explique qu’elle est conscience d’elle-même, mais avec la limite – on ignore tout au 17ème siècle du fonctionnement microbiologique,  cellulaire – apportée par son affirmation que la cause de la mort est extérieure.  

La matérialité de cet objet se présente à l’enfant de 3 ou 4 ans au moment où il découvre qu’un jour il mourra. Découverte solitaire, angoissante, corrélée de la nécessité de vivre avec cet objet qu’il n’a pas choisi, qui lui est imposé,  en se débrouillant, seul,  comme il peut.

Que devient la dialectique avec cet objet particulier ?

Elle confronte deux « discours » contradictoires du corps et de l’esprit : l’un et l’autre disent, en même temps, chacun dans son mode particulier, oui et non.

Oui, je meurs, non je ne désire pas mourir. Je meurs, oui, et depuis le début, tel est le discours de la mort de la cellule – l’apoptose par exemple – qui précède la découverte de la mort par l’esprit. Non, je ne désire pas mourir, tel est le discours, des organes, du corps et de l’esprit dans le processus du vivant que Spinoza appelle conatus – la persévérance dans l’être – , ce que Schopenhauer, dans sa réfutation de Kant, appelle la volonté, dans le sens d’un quelque chose inhérent au vivant, qui veut.

Comment résoudre la contradiction ?

Jusqu’ici, la dialectique a été de contournement, en ce sens que cet objet intérieur/extérieur étant considéré comme faisant partie du sujet, il a bien fallu en trouver un autre. La lutte des classes par exemple. Non qu’elle n’existe pas – il faudrait en préciser la définition. Elle existe, oui, mais pas en tant qu’objet premier.

La résolution de la contradiction implique la reconnaissance de cette conscience spécifique (biologique et psychique) en tant qu’objet premier constituant le commun de l’espèce humaine, c’est-à-dire en tant qu’objet non de croire, mais de savoir, autrement dit d’apprentissage.

La fin de l’hypothèse de l’alternative marxiste/communiste a déclenché à partir de la fin des années 1980,  un processus de désespérance manifestée par ce qu’on appelle « terrorisme »  (je ne dirai jamais assez qu’il s’agit d’une étiquette vide de sens, l’expression non innocente d’un contresens) et par le redéveloppement planétaire de l’idéologie d’extrême-droite, autrement dit le grand remplacement du commun (un mot devenu imprononçable) par le « moi d’abord ! » de l’identité nationale gravée dans le marbre et de sa préférence nationale… pas encore socialiste, mais ce n’est pas exclu.

La résolution de la contradiction par l’enseignement, et dès la première années de l’école (qui ne sera donc plus maternelle), de la mort telle qu’elle est, suppose la redéfinition du commun humain, autrement dit la fin du transfert d’immortalité dans l’accumulation de l’objet matériel extérieur sous toutes ses formes, donc la reconnaissance de la vanité de l’équation capitaliste (être = avoir +) créée pour croire que « plus j’ai moins je meurs » et des illogismes « j’ai un corps, j’ai un esprit/une âme ».

La résolution a déjà été formulée au 17ème siècle par Spinoza,  dans ce savoir « Nous sentons et nous expérimentons que nous somme éternels » que nous pouvons retrouver en nous-même…  pour peu que nous prenions le temps.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (9)

Armande partie, reste la question posée : l’accord des parents.

Deux vers pour dire l’essentiel :

                                                     Clitandre

  (…) Mais puisqu’il m’est permis [de parler à vos parents], je vais à votre père,

                                                    Madame…

                                                     Henriette

                              Le plus sûr est de gagner ma mère ; (…)

L’information apportée par Henriette – c’est ma mère qui commande – et la manière dont elle est donnée – l’interruption du discours de Clitandre – intègrent dans la problématique du féminisme, telle que Molière la présente depuis le début, la question de l’épouse-femme-savante (« Notre mère… que du nom de savante on honore en tous lieux ») et du désir de la cadette qui n’est pas, comme celui de l’aînée, d’être savante comme la mère, mais «  «  d’attacher à soi… un homme qui vous aime et soit aimé de vous ».

Dans le schéma classique – il a la vie dure – , l’autorité familiale est l’apanage du mari, puisque, n’est-ce pas, la pensée et la raison sont masculines, la sensibilité et les émotions, n’est-ce pas, féminines.

Molière va utiliser le couple Henriette-Clitandre pour rejeter le schéma.

Dans le cadre de la relation amoureuse, la jeune fille interrompt (=masculin) le discours du jeune homme, un discours qui s’annonce lyrique et sensible (= féminin), de grand style (Il m’est permisMadame), par un simple énoncé pragmatique (= masculin) :  suggérant plus qu’elle ne dit et renvoyant ainsi à un concret domestique à la résonance plutôt comique, l’interruption crée ainsi un rapport de complicité entre elle et lui, pour ce qui suit :

                          Mon père est d’une humeur à consentir à tout,

                       Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout ;

                                Il a reçu du Ciel certaine bonté d’âme

            Qui le soumet d’abord [immédiatement] à ce que veut sa femme ;

                            C’est elle qui gouverne, et d’un ton absolu

                                Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.

Pour le père, deux vers (Mon père est d’une humeur… ) qui coulent comme un filet d’eau,  puis un euphémisme (bonté d’âme) pour adoucir la réalité crue (qui le soumet d’abord).

Pour la mère,  la mise en relief d’une personnalité forte (C’est elle qui) pour l’exercice d’une puissance (gouverne, absolu, dicte, loi, résolu) qui évoque la tyrannie.

Molière bouscule donc le schéma traditionnel – homme/mari dominant, femme/épouse dominée – en construisant deux couples : celui du père et de la mère qui en est l’inversion (la femme domine l’homme), et celui d’Henriette et Clitandre qui rejette et le schéma et son inversion par un équilibre « masculin/féminin » apaisé. Un discours dialectique.

Le féminisme incarné par Armande (cf. fin article 7) et sa mère n’est donc pas une réponse adéquate au schéma habituel qui n’est pas non plus adéquat aux rapports humains.

La suite de la scène installe un peu plus cet équilibre via la présentation du personnage-révélateur de la problématique du féminisme (comme Tartuffe l’est de la problématique de la religion) : Trissotin.

Il est ici à la mère ce que, dans l’autre pièce, Tartuffe est au père, à savoir un substitut de pouvoir,  l’expression d’une fragilité – non de personnages de théâtre, sans intérêt – mais de la société humaine dans ses représentations du masculin et du féminin.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (8)

Quelle solution possible pour cette femme dont l’attitude a conduit l’homme qui l’aimait à lui révéler sa misère affective, et devant celle qu’il aime désormais ?

Molière choisit de ne pas limiter le discours à la seule explication – il pourrait clore la scène par le départ d’une Armande vexée, en colère, peu importe – mais de le conclure par une demande très intéressante non seulement par son objet mais par sa tonalité :

                           Et j’ose maintenant vous conjurer, Madame,

                          De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,

                               De ne point essayer à rappeler un cœur

               Résolu de mourir dans cette douce ardeur. [pour Henriette].

Ce qu’il lui dit par cette supplication forte (conjurer), c’est que son désir pour elle est intact.

Elle n’entend pas.

                      Eh ! qui vous dit, Monsieur, que l’on ait cette envie,

                                  Et que de vous si fort on se soucie ?

                             Je vous trouve plaisant de vous le figurer,

                                Et bien impertinent de me le déclarer.

Elle n’entend pas parce qu’elle ne peut pas entendre – d’où la rupture.

En même temps que la souffrance perceptible derrière l’ironie qui sonne faux – comme le rire du pendu –, sa réaction de surdité, pathétique, dit que l’interdit du désir bloque l’intellect.

La mutilation du corps est aussi la mutilation de l’esprit, et elles se nourrissent l’une l’autre.

Elle tente de reprendre la main en déplaçant l’objet sur le terrain du « droit familial » :

                          Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,

                     Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix,

                           Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,

                          Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.

Par la dureté des mots qu’il lui met dans la bouche  (soumet, autorité suprême, criminel), Molière rappelle une réalité qu’il n’accepte pas et souligne la faillite d’Armande réduite à recourir au rapport de force. Ce faisant, elle s’exclut du champ affectif.  

La fin de la scène est tragique, à la fois par le même déni,

                                                     Armande

                           Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine

                               À vous imaginer que cela me chagrine.

la même triste ironie,

                              (…)  Votre petit esprit se mêle de railler,

                    Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière.

auxquels Henriette oppose le réel

                       Tout jeté qu’est ce cœur, il ne vous déplaît guère ;

                          Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,

                          Ils prendraient aisément le soin de se baisser.

qui provoque le départ d’Armande.

Armande est la première figure « savante » des femmes de la famille. Nous avons vu que la perturbation dont elle est affectée  (rejet de la sexualité) est justifiée par un discours philosophique  (rapport hiérarchisé entre l’esprit/âme et le corps) qui coïncide avec celui de la religion que Molière ne nomme pas – il a dû lutter pendant quatre ans pour faire jouer son Tartuffe que l’église avait réussi à faire interdire.

En n’expliquant pas le mépris d’Armande pour le mariage par les conditions d’arrangement qu’il a par ailleurs régulièrement dénoncées dans son théâtre,  il indique que son « féminisme », douloureux, est l’expression d’un problème d’une autre nature.

Les deux scènes suivantes, qui fournissent les dernières informations en terminant l’acte 1 permettent d’entrevoir un début d’explication.

Iran

Un exemple de la confrontation entre l’ émotion et la pensée : l’émotion souhaiterait la solution venue de l’extérieur, alors que la pensée rétorque qu’il s’agit d’un leurre en même temps qu’elle évoque, dans un coin, la possible exception que fut l’intervention du Vietnam contre les Khmers rouges. Mais Vietnamiens et Cambodgiens étaient voisins et les luttes révolutionnaires dans le contexte de la guerre du Vietnam avait créé des liens de famille.

Là ?

Comment concevoir une telle tuerie en réponse aux manifestations non armées ? Comment des Iraniens peuvent-ils ainsi massacrer des milliers d’Iraniens sans défense ? Les contraindre à des aveux artificiels pour les juger, les emprisonner, les pendre ?

L’Aveu – le récit d’Arthur London et le film de Costa-Gavras – rappelle que la transcendance du dogme excelle à substituer l’absurde à la pensée – pour les sociétés et pour les individus.

Si elle prend très vite la main, l’économie est derrière. L’Ayatollah Khoméini n’a pas été accueilli en sauveur pour des questions de pouvoir d’achat. Que les Gardiens de la Révolution massacreurs soient dirigés par des intérêts qui n’ont rien de spirituels ne tire pas un trait sur les croyances et les convictions de l’intérieur – population et individus. La hausse des prix et la grève des commerçants ne suffit pas.

De l’extérieur, ce sont la voix dérisoire du fils du shah et les menaces de D. Trump dont la puissance destructrice n’a rien de dérisoire. Rien de désintéressé non plus, disent le Venezuela, le Groenland. Rien de paisible, dit Minneapolis. Rien de démocratique, témoignent sa conception et son exercice du pouvoir.

Brutalité du pouvoir contre brutalité du pouvoir ?

Je continue ma lecture de Les femmes savantes et j’écoute, en boucle, les enregistrements de La Flûte enchantée (Mozart). La meilleure, pour l’instant : celle du Failoni Chamber Orchestra, avec le Hungarian Festival Chorus, sous la direction de Michael Halàsz.

Si l’intelligence de Molière pouvait franchir les portes du théâtre…. Si l’enchantement pouvait ne pas être que celui de la flûte de Tamino…