Je l’aborde cette fois en tirant le fil de la spontanéité.
J’ai déjà évoqué dans le blog l’exemple de Lachès, ce général athénien dont Platon a donné le nom à l’un de ses dialogues. C’est un homme plus âgé que Socrate, il dit qu’il apprécie chez lui la cohérence des paroles et des actes, et il veut bien répondre à ses questions, dont celle-ci : qu’est-ce que le courage ? Il pourrait prendre son temps, réfléchir, mais non, la réponse est immédiate – je traduis littéralement : « Par Zeus, Socrate, ce n’est pas difficile à dire : si quelqu’un prend la décision en restant à son poste de repousser les ennemis et ne pas fuir, sache qu’il est courageux. » (190-e)
Qu’est-ce qui pousse Lachès à donner cette réponse spontanée dont Socrate va lui montrer qu’elle ne permet pas de savoir ce qu’est le courage ?
L’autre exemple que j’ai également exploité dans d’autres articles, est celui de Hegel, deux mille ans plus tard : ce qui l’intéresse, lui, c’est, s’agissant de la connaissance, du savoir, le rapport entre la conscience et l’objet. Vaste question dont ici et maintenant sont deux illustrations de la mise en route du processus. C’est quoi, ici ? et c’est quoi, maintenant ?
Je vois une maison, là, devant moi, et je réponds spontanément : ici, c’est la maison, et maintenant – je regarde ma montre – c’est 8 h 15.
Voilà, j’ai répondu, comme Lachès, sans bien réaliser que ce c’est n’est pas pertinent.
Est-ce qu’en voyant derrière moi un arbre à 8 h 16, je vais spontanément me dire que mes réponses ne sont pas adéquates ? Répondre à cette question c’est poser celle-ci : pourquoi Socrate et Hegel posent-il la question du qu’est-ce que c’est ? non pas dans la perception qu’on peut en avoir, comme Lachès et moi l’avons cru, mais en soi ? Et pourquoi Lachès et moi ne nous la sommes-nous pas déjà posée ? Parce que, si c’était le cas, nous n’aurions pas fourni ces réponses immédiates. Alors, qu’est-ce qui pousse à ce type de réponse ? Et pas seulement Lachès et moi. Si vous préférez, qu’est-ce qui incite à donner la réponse avant la question ? La réponse toute prête. Ou, ce qui paraît plus juste, pourquoi ne vivons-nous pas aussi avec le questionnement ?
Platon et Hegel nous présentent – chacun dans son style, dirait Flaubert – un outil redoutable qui porte l’étiquette dialectique. Et la dialectique, ça fait peur.
Vous allez comprendre, ce n’est pas difficile.
Si le courage n’est pas ce que dit Lachès – les Scythes, combattants courageux commençaient par fuir pour mieux attaquer – si ici et maintenant ne sont ni la maison, non plus que l’arbre, ni 8 h 15 non plus que 8 h 16, alors, le courage et ici et maintenant, c’est quoi ? Parce que dire : le courage n’est pas ce que dit Lachès, ici et maintenant ne sont pas ce que je viens de dire, ne peut pas constituer une définition. Je ne peux pas m’en tirer en disant, le courage ce n’est pas…, ici et maintenant ce n’est pas… Une négation ne peut pas être la définition d’un être. Ce que Lachès et moi avons commencé par affirmer ne va pas, et le ne va pas ne va pas non plus… Vous la voyez la dialectique ? Vous voyez pourquoi elle fait peur ? Alors, où et comment trouver la réponse ?
Oui…bon… d’accord… Tant que ça concerne ce qui se passe dans la tête, on pourra objecter la bizarrerie de ce penchant à vouloir couper les cheveux en quatre. Est-ce qu’il est vraiment indispensable de se poser ce genre de questions ? Est-ce qu’on ne peut pas se contenter, pour vivre, d’un ici et d’un maintenant pratiques ? D’autant qu’il y a ces centaines de kilomètres de rayons de livres philosophiques dont chacun dit qu’il a trouvé une réponse, sinon la réponse qui invalide la réponse précédente. Et il y a aussi le constat que, malgré tous ces livres, l’homme d’aujourd’hui est le même que celui de l’époque de Platon. Même violence, même rapport à l’objet. Entre autres.
D’autant qu’il y a aussi Marx et la réponse, cette fois affirmée définitive, obtenue par la dialectique hégélienne appliquée au monde matériel. Là, on ne part pas de la tête et de ce qu’elle se raconte – du genre, le courage, ici et maintenant – , non, on part de l’homme réel, de sa vie concrète, du monde matériel où il vit, de la place qu’il y occupe, du type de travail qu’il accomplit. Dans la réponse définitive, ce que l’homme a dans la tête n’est pas premier : il est déterminé par l’ensemble de ces paramètres objectifs, en particulier la classe sociale considérée dans son rapport de lutte avec les autres classes.
Le résultat obtenu par l’application politique de la théorie n’est plus de l’ordre de la controverse passionnelle qu’elle a suscitée en son temps. On a le fiasco sous les yeux, avec, en guise de corollaire, l’émergence progressive d’un monde autre, en ce sens qu’à l’opposé des lendemains – ou surlendemains – qui chanteraient, c’est aujourd’hui le chaos. Pas le chaos créateur originel des Grecs, mais le chaos humain destructeur dont l’Ukraine, Gaza et le délitement états-unien ne sont que quelques exemples. Et aussi, et peut-être pas le moindre, une substitution de l’Intelligence artificielle à l’être humain, quand elle est envisagée comme autre chose qu’un outil d’exploration.
La tentation serait de dire que si le marxisme ne fonctionne pas, la dialectique est morte en tant que construction humaine appliquée à la politique, donc que c’est « la fin de l’histoire » puisqu’il n’y a plus d’alternative envisageable au capitalisme. La preuve ? L’état de chaos du monde actuel dont je viens de citer quelques exemples. La forme et le contenu des discours de Trump, de Vance, de Thiel, de Musk, de Poutine et de Netanyahou, pour m’en tenir aux plus spectaculaires, signifient que le chaos est matériel et intellectuel, global.
Soit c’est un moment, soit c’est l’apocalypse, telle est l’alternative… spontanée.
Que devient-elle, si je considère la définition historique de l’objet (ce qui n’est pas le sujet) ? Celle de objectif ?
La faille de l’analyse marxiste – j’ai expliqué par ailleurs en quoi Marx en avait l’intuition, sinon la certitude – est à mon sens dans l’extériorité de l’objet en tant qu’objet premier, exclusif, déterminant.
Parce qu’il existe un objet exclusivement humain, intérieur et extérieur en ce sens qu’il ne dépend pas d’une construction intellectuelle, d’une décision ou d’un choix, mais qu’il est un constituant en même temps biologique et psychique, à savoir la conscience dont Spinoza explique qu’elle est conscience d’elle-même, mais avec la limite – on ignore tout au 17ème siècle du fonctionnement microbiologique, cellulaire – apportée par son affirmation que la cause de la mort est extérieure.
La matérialité de cet objet se présente à l’enfant de 3 ou 4 ans au moment où il découvre qu’un jour il mourra. Découverte solitaire, angoissante, corrélée de la nécessité de vivre avec cet objet qu’il n’a pas choisi, qui lui est imposé, en se débrouillant, seul, comme il peut.
Que devient la dialectique avec cet objet particulier ?
Elle confronte deux « discours » contradictoires du corps et de l’esprit : l’un et l’autre disent, en même temps, chacun dans son mode particulier, oui et non.
Oui, je meurs, non je ne désire pas mourir. Je meurs, oui, et depuis le début, tel est le discours de la mort de la cellule – l’apoptose par exemple – qui précède la découverte de la mort par l’esprit. Non, je ne désire pas mourir, tel est le discours, des organes, du corps et de l’esprit dans le processus du vivant que Spinoza appelle conatus – la persévérance dans l’être – , ce que Schopenhauer, dans sa réfutation de Kant, appelle la volonté, dans le sens d’un quelque chose inhérent au vivant, qui veut.
Comment résoudre la contradiction ?
Jusqu’ici, la dialectique a été de contournement, en ce sens que cet objet intérieur/extérieur étant considéré comme faisant partie du sujet, il a bien fallu en trouver un autre. La lutte des classes par exemple. Non qu’elle n’existe pas – il faudrait en préciser la définition. Elle existe, oui, mais pas en tant qu’objet premier.
La résolution de la contradiction implique la reconnaissance de cette conscience spécifique (biologique et psychique) en tant qu’objet premier constituant le commun de l’espèce humaine, c’est-à-dire en tant qu’objet non de croire, mais de savoir, autrement dit d’apprentissage.
La fin de l’hypothèse de l’alternative marxiste/communiste a déclenché à partir de la fin des années 1980, un processus de désespérance manifestée par ce qu’on appelle « terrorisme » (je ne dirai jamais assez qu’il s’agit d’une étiquette vide de sens, l’expression non innocente d’un contresens) et par le redéveloppement planétaire de l’idéologie d’extrême-droite, autrement dit le grand remplacement du commun (un mot devenu imprononçable) par le « moi d’abord ! » de l’identité nationale gravée dans le marbre et de sa préférence nationale… pas encore socialiste, mais ce n’est pas exclu.
La résolution de la contradiction par l’enseignement, et dès la première années de l’école (qui ne sera donc plus maternelle), de la mort telle qu’elle est, suppose la redéfinition du commun humain, autrement dit la fin du transfert d’immortalité dans l’accumulation de l’objet matériel extérieur sous toutes ses formes, donc la reconnaissance de la vanité de l’équation capitaliste (être = avoir +) créée pour croire que « plus j’ai moins je meurs » et des illogismes « j’ai un corps, j’ai un esprit/une âme ».
La résolution a déjà été formulée au 17ème siècle par Spinoza, dans ce savoir « Nous sentons et nous expérimentons que nous somme éternels » que nous pouvons retrouver en nous-même… pour peu que nous prenions le temps.