Journal – 48 – Deux tableaux – (20/05/2025)

Le blog ne permet pas la musique – sinon je ferais écouter l’interprétation enregistrée en public de Cosi fan tutte (Mozart) par Georg Solti. En revanche il permet la couleur. Contre la grisaille. Je parle de celle du monde. Le gris, c’est autre chose, c’est peut-être bien la couleur la plus délicate. Le bleu, le vert et le blanc ça marche pas mal. Peindre en écoutant Mozart. Je mesure le privilège de ma situation.

Journal – 47 – Le camp de la gauche (15/04/2025)

Invitée, de Les Matins de France Culture ( 7 h 40 / 8 h 20), la sociologue Nathalie Heinich qui publie Penser contre son camp [celui de la gauche]. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche (Gallimard).

Son discours est un bon outil pour comprendre le problème actuel de la gauche : l’orphelinat de la révolution et le désarroi de la pensée qu’il peut susciter.

Sa première référence fut le sociologue Pierre Bourdieu (il fut son directeur de thèse).

Ce sociologue (1930-2002) put donner l’impression d’une possibilité de changement révolutionnaire en quittant le seul domaine du conditionnement économique (Marx) et en proposant d’élargir le concept de « stratification sociale » ( en gros, tout ce que nous sommes, nous pensons est « construit » par le fait de vivre ensemble, en particulier dans le système capitaliste) à tous les domaines de la vie sociale, politique, intellectuelle etc.

C’était au moment de la fin de l’expérimentation communiste soviétique qui fut, depuis 1917,  l’expression historique de La révolution.

N. Heinich est donc « revenue » de Bourdieu, à mon sens moins pour ce qu’elle dit des limites de son système d’analyse que parce que la perspective révolutionnaire de substitution s’est révélée une illusion – ce qui n’enlève rien à la pertinence de Bourdieu qu’il faut seulement laisser dans le champ qui est le sien.

Là est son désarroi : l’absence de perspectives révolutionnaires et le fait qu’elle « oublie » cette dimension majeure dans l’histoire de la gauche, qu’elle se contente de parler de « valeurs » est sans doute le signe d’un refoulement.

Ce désarroi est celui d’une partie de la gauche (socialiste) ainsi confrontée à cette contradiction : comment désigner le wokisme comme un adversaire de la gauche ( ce qu’il est pour N. Heinich)  alors qu’il est présenté par D. Trump et V. Poutine comme l’ennemi à abattre, sans courir le risque de les rejoindre dans un discours fascisant, comme d’autres « intellectuels » ( les «» pour signifier que je n’aime pas ce mot) l’ont déjà fait ?

Une autre partie de la gauche(LFI notamment) s’en sort par la fuite en avant et le dogmatisme.

Ce qui me semble significatif du désarroi et du refoulement : dans le dialogue de 80 minutes, le mot commun n’a pas été prononcé.

Journal – 46 – La peur de la problématique – ( 13/05/2025)

L’émission « Questions du soir » (France Culture – 18 h 20) proposait hier (12/05/2025) un (énième) débat sur l’aide active à mourir qui est toujours et encore discutée à l’Assemblée nationale. Dans l’après-midi, j’ai envoyé au journaliste qui l’anime un message pour expliquer ce qui me paraît constituer l’essentiel de ce problème : l’établissement d’un principe.

« Bonjour, monsieur Lafay

Vous allez diriger ce soir un débat sur l’euthanasie, l’aide active à mourir. Ces quelques réflexions pourraient le nourrir.

Si ce débat n’en finit pas, c’est à mon sens parce que la problématique qui le contient n’a pas encore été vraiment construite.  Elle repose sur cette question essentielle : est-ce que notre vie nous appartient ? Autrement dit, est-ce que nous reconnaissons au sujet que nous sommes tous le droit d’en disposer librement ? Et lui reconnaissons-nous pour mourir, le droit d’assistance que nous lui reconnaissons pour naître ?

Cette question n’est pas débattue pare ce que subsiste la croyance, consciente ou non, explicite ou implicite, fondée sur une longue histoire, que la vie appartient à Dieu qui la donne et la reprend selon des desseins par définition impénétrables.

En résulte un débat infini, présenté comme essentiel par les adversaires de l’aide active à mourir, sur les modalités, elles-mêmes découlant d’un présupposé qui peut se résumer ainsi : ouvrir le droit à l’euthanasie assistée, c’est ouvrir la porte à tous les abus visant les personnes âgées, les handicapés, les personnes fragiles en général. Comme si les êtres humains attendaient cette reconnaissance pour se livrer aux assassinats empêchés par l’interdit.  Cet argument de type dissuasif était celui des adversaires de l’abolition de la peine de mort qui prédisaient une recrudescence de meurtres et d’assassinats.

La problématique dont je parle contient une autre question : celle du choix, donc de l’information et de la conscience. Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que tout choix a pour corollaire un renoncement et qu’aucun que ceux qui sont favorables à l’aide active à mourir ne dit qu’une volonté émise à un moment donné vaut engagement définitif. Je peux, en bonne santé, décider que je choisirai l’aide à mourir, et y renoncer le moment venu sans que cela n’invalide ce droit pour ceux qui feront un autre choix.

En d’autres termes, le droit à l’euthanasie n’oblige personne, il ouvre au contraire le champ de la liberté de l’individu ; en revanche, son refus le restreint au nom de valeurs alors que cette problématique se construit à partir d’un principe.

Cordialement. »

Il en a lu le début à ses deux invités, deux médecins, l’un néphrologue, l’autre réanimateur, l’un et l’autre membre de divers comités d’éthique, et qui ont préféré l’affrontement de valeurs. (le débat est disponible sur le site de la chaine).

Pour le remercier, je lui ai envoyé ce nouveau message : 

« A nouveau, bonjour, monsieur Lafay

Je vous remercie pour avoir proposé la problématique. L’échange qui a suivi témoigne que les confrontations de « valeurs » sont celles de subjectivités, certes respectables, mais qui ne permettent pas d’aboutir à autre chose qu’à un rapport de forces. Vous vous doutez que je ne partage pas celles de B. Dallaporta  [le néphrologue] qui ne peut concevoir qu’aider à mourir ne soit pas synonyme de donner la mort et encore moins du rétablissement de la peine de mort ! J’ai apprécié votre réaction à cette énormité significative de ce qui se cache derrière ses cinq distinctions. De ce point de vue, l’approche de F. Blot [le réanimateur ]est plus intéressante et pertinente (notamment son invocation de la fraternité), même si elle ne va pas jusqu’à poser la problématique du « principe » (antinomique de la « valeur »), critère essentiel de notre République laïque.

Le droit de disposer librement de sa vie et de l’aide à mourir est en effet un principe contenu dans le principe-triptyque Liberté Egalité Fraternité. Confrontés tous sans exception depuis l’âge de trois ou quatre ans à la double conscience (biologique et psychique) de notre mort (Egalité), nous disposons de la possibilité de choisir (Liberté) notre manière de vivre ce seul moment exclusif qui fait de nous des frères de solitude (Fraternité).

Le « vrai » débat est là.

Cordialement. »

Journal – 45 – Deuxième lettre à Guillaume Erner – (12/05/2025)

Monsieur Erner,

Vous avez invité ce matin – lundi 12 mai 2025 – Sami Cohen. Je l’ai écouté sans parvenir à trouver ce que son discours apportait de nouveau au regard des informations et des analyses que propose votre chaine depuis des mois, en particulier sur la guerre à Gaza.  

Ce n’est pas pour cela que je vous écris, mais pour souligner ce que j’appellerai un impensable : ni lui, ni Agnès Levallois qui vous a rejoints dans la deuxième partie de l’émission, ni vous-même n’avez seulement évoqué la politique de colonisation israélienne en Cisjordanie.

Comme si l’émergence de l’extrémisme palestinien, notamment le succès électoral initial –  à Gaza et en Cisjordanie – de son expression politico-religieuse qu’est le Hamas, n’avait aucun rapport avec la stratégie et  la politique israéliennes, comme si – et c’est ce que disait monsieur Cohen – la cause de l’affrontement actuel était la seconde intifada qui n’aurait, elle non plus, aucun lien avec la politique de contrôle, d’annexion et d’humiliation contre la population civile palestinienne qui lui est antérieure.  Vous n’ignorez pas les articles du Monde sur cette question non plus que les reportages diffusés sur votre chaine relatifs aux conditions de vie imposées par Israël aux Palestiniens de Cisjordanie bien avant l’intifada.

En « oubliant » la coresponsabilité israélienne, donc en présentant le Hamas comme la cause des malheurs actuels et le massacre du 7 octobre comme le début de la guerre, vous tenez un discours bancal, sinon partisan, un discours qui, au regard de la destruction systématique de Gaza et du massacre de sa population par les armes, la pénurie médicale et la famine, ne peut que susciter l’incompréhension, voire la colère, et contribuer à nourrir l’antisémitisme.

Vous avez soumis à votre invité une question intéressante : comment le pays où se trouve le mémorial de la Shoah peut-il gérer le rapport avec la politique de destruction de Gaza et de sa population – il y a des photos d’enfants gazaouis squelettiques qui évoquent d’autres photos analogues. Il l’a esquivée en invoquant le changement de génération.

Je vous la pose à vous-même qui avez dit à l’antenne que vous étiez juif et que vous aviez de la famille en Israël  :  comment, en tant que juif, gérez-vous le rapport entre qui vous êtes, le crime absolu qu’est la Shoah, et ce discours bancal qui ne peut que nourrir l’antisémitisme ?

Cordialement.

Jean-Pierre Peyrard

*Guillaume Erner est producteur et animateur des Matins (6 h 30 – 9 h 00) sur France-Culture. Ma première lettre a été publiée le 21/06/2024

Journal – 44 – Le défilé – (11/05/2025)

Que faut-il supposer pour qu’un orateur puisse déclarer aujourd’hui à Paris, dans le quartier Montparnasse, au cours de la manifestation annuelle (autorisée par un tribunal administratif, contre l’avis d’interdiction du préfet de police) de groupes de l’ultra-droite (drapeaux noirs à croix celtiques blanches,  t-shirts imprimés «« The White Race » ou « National Sozialistische Revolution »)  que ceux qui nient le « grand remplacement » sont des « excréments », dénoncer « les parasites (les immigrés) d’en bas qui massacrent les Français » et les « parasites d’en-haut » qui sont leurs « complices » avant de prévenir : « Ce combat contre nos ennemis doit se terminer par leur écrasement pour créer ce monde européen qui nous permettra de perpétuer notre héritage pour mille ans.* » ? (cf. article du Monde de ce jour) 

*« Mille ans » était la durée du 3ème Reich annoncée par Hitler.

L’article raconte comment les CRS protègent les manifestants et s’en prennent aux passants qui protestent contre ce défilé.

Que faut-il encore supposer pour que V. Poutine puisse déclarer lors du défilé militaire célébrant la victoire sur le nazisme que la Guerre patriotique continue contre l’Ukraine nazie – alors qu’elle est soutenue par les pays européens qui condamnent son agression ?

Que faut-il encore supposer, après la Shoah, pour que soient possibles la colonisation brutale et meurtrière de la Cisjordanie,  la destruction systématique de Gaza et les assassinats de dizaines de milliers de civils palestiniens par le gouvernement israélien ?

Autrement dit, que faut-il supposer pour comprendre ce besoin qu’a l’être humain de remettre en route la machinerie de mort dont l’expérience du nazisme lui a appris qu’il ne parviendra pas à l’arrêter avant la catastrophe après laquelle il s’écrira une fois encore « plus jamais ça »  ?

Journal – 43 – L’interdit du « commun » – (10/05/2025)

Ce matin Nicolas Herbeaux recevait (8 h 20 –  France Culture)  Hugo Palheta, sociologue, maître de conférences à l’université de Lille, détaché à l’INED (Institut National des Etudes Démographiqes) et Leone Alestra, chercheuse en études de genre et journaliste, rédactrice en cheffe du média Mécréantes.

Objet : idéologie d’extrême-droite et fascisme aujourd’hui.

Quant à l’analyse des nouveaux modes d’expression, rien à ajouter. Même si le ton et le débit de Leone Alestra dénotent la militante et peuvent nuire à l’écoute de son discours (je pense à ceux qui ne sont pas convaincus), la description que proposent les deux intervenants (disponible en rediffusion) est claire et pertinente.

La cause essentielle du développement de cette idéologie et de la faiblesse de la gauche n’est en revanche pas abordée, et l’absence du mot « commun » participe, malgré eux, de ce double mouvement en ce sens qu’il ne touche pas au cœur de la problématique qui n’est pas construire. Il l’entretient d’une certaine manière par la désespérance que ne peut que produire l’absence corrélative des « solutions ».

Si les déclinaisons du  « Moi d’abord ! » prennent autant d’importance dans les esprits et les votes,  c’est bien parce qu’il n’y a plus de perspectives du commun, que le commun n’est pas seulement la société nationale ou internationale, mais, aujourd’hui, la planète et les conditions de survie de l’espèce humaine.

Que V. Poutine puisse dire dans son discours de célébration de la victoire sur le nazisme que la même lutte continue contre Ukraine est un de signes de la perte des repères qui autorise le tout et n’importe quoi des mots, et la fuite en avant des actes.

Photo : elles proviennent de l’étang de Thau. Mèze, exactement.

Journal – 42 – Les petites sphères – (05/05/2025)

Le 1er mai, fête du Travail, j’écoutais sur France Culture (Questions du soir – 18 h 20) un débat sur… le travail. Autour du journaliste Quentin Lafay, Thomas Coutrot, statisticien et économiste du travail, chercheur associé à l’Institut de recherches économiques et sociales, co-animateur de l’association Ateliers Travail et Démocratie, et Bernard Martinot, économiste, expert associé à l’Institut Montaigne sur les sujets sociaux.
Puis, dans la foulée de la même émission, Céline Marty, chercheuse en philosophie et en écologie politique, expliqua la pensée de philosophe André Gorz (1923 -2007) sur … le travail.
Au-delà de l’intérêt des échanges et des explications (j’aime bien la pensée d’André Gorz), je me suis posé la question que je reproduis dans sa dimension toute béotienne – pour les Athéniens, cultivés, les Béotiens ne l’étaient pas : à quoi ça sert ? Pas le travail, mais la redite des mêmes analyses, des mêmes réflexions sur l’emploi, le travail proprement dit, l’exploitation, l’aliénation, la création, la quantité, la qualité, la production, la consommation etc.
Les deux débatteurs dirent avoir comme référence commune Marx dont ils rappelèrent la pertinence et l’évolution des analyses.
En oubliant ( ?) ce qui n’est tout de même pas un détail : la démarche de Marx n’était descriptive et analytique que dans le cadre de la perspective révolutionnaire.
Le ( ?) concerne B. Martinot qui fut conseiller social de N. Sarkozy et qui est membre de l’ Institut (indument nommé) Montaigne, dont la présidente est l’épouse du directeur financier du groupe Bolloré, et qui n’a pas comme objectif premier, ni second, la révolution.
Oui, à quoi servent les analyses répétitives et redondantes qui n’ont pas d’effet sur la structure dans laquelle est organisé et pratiqué le travail, notamment salarié ? Si les conditions de travail des travailleurs ont changé sous les coups de boutoir des luttes syndicales et politiques, sa conception et sa dimension sociale sont restées les mêmes.
Alors, en devenant un peu moins béotien, en plus de à quoi ? je demande à qui ? servent ces redites qui tournent en rond depuis des décennies ?
A quoi ? Nourrir et entretenir les petites sphères qui tournent bien sagement en heurtant mais sans jamais la franchir, la paroi de la grande sphère du capitalisme dont elles sont objectivement les garanties.
A qui ? Là, c’est plus délicat, parce qu’il convient de différencier ceux qui savent pertinemment à quoi ? et qui jouent à faire comme s’ils l’ignoraient, et ceux qui, par idéalisme, ne vont pas jusqu’à cette question du à quoi ?

Journal – 41 – Le repère de l’insidieux – (02/05/2025)

Une des caractéristiques du développement du mouvement planétaire populiste fasciste, est l’insidieux. Ce n’est pas de l’ordre de la rupture brutale, repérable par un événement ou un discours, mais un insensible, un non-repérable.
Enfin, presque.
Mercredi (30/04/2025), dans Questions du soir (France culture – 18 h 20), Quentin Lafay recevait Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, spécialiste du Maghreb, co-auteur de « Face à l’obscurantisme woke »(cf. .Journal du 25/03/2025) et Alin Policar sociologue, chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po.
Le journaliste et le sociologue ont nettement exprimé leur désaccord avec les affirmations de submersion idéologique de P. Vermeren (A. Policar a notamment contesté celui des prétendus choix « woke » de financements de programmes universitaires) et ont fait observer que la politique explicitement anti-woke de D. Trump était l’illustration, par l’arrêt des financements, la censure et l’intimidation dans le monde universitaire, des médias, entre autres, de ce qui est reproché au wokisme.
Peu importe : P ; Vermeren a rétorqué que c’était en réaction contre le wokisme que D. Trump avait été élu. En d’autres termes, avant son élection, il y avait une telle restriction des libertés ou une si force menace contre elles que la majorité des Américains a voté pour celui qui serait donc la sauvegarde de ces libertés fondamentales en danger.
P. Vermeren n’est pas un idéologue primaire. Il a acquis une formation universitaire reconnue, il enseigne l’histoire… il sait donc ce qu’est un processus historique. Mais là, non, il ne sait plus. Il ne veut pas savoir.
Il met en avant des démesures wokistes (interdiction de conférences, censures, « cancel-culture » etc.) que ses interlocuteurs ne contestent pas, qu’ils condamnent, mais qu’il refuse d’intégrer dans un discours historique, de sorte que ces excès, ces démesures (tous évidemment inacceptables) sont présentés comme s’ils constituaient un corpus théorique constitué, en quelque sorte un programme de submersion planétaire. Comme s’il existait une organisation, un parti, un leader politique « woke ».
Autrement dit, son discours est en amont de sa spécialité universitaire qui lui a pourtant donné les outils pour comprendre comment un moment de l’histoire humaine peut contester de manière violente la violence qui pendant des siècles a constitué un discours dominant, en particulier le discours de la société occidentale (patriarcat, racisme, esclavage, colonisation…) présenté voire imposé comme référence absolue.
Son discours anti-woke (il faut entendre ses circonlocutions, ses difficultés à retomber sur ses pattes, son recours à l’apitoiement pour ses étudiants défavorisés…) n’a pas à voir avec le réel « réel » – il n’y a pas de projet woke à quelque échelle que ce soit – mais avec l’angoisse que peut réactiver la peur de la déstabilisation que crée, non le wokisme, mais le capitalisme, désormais dans une phase de plus en plus mortifère à l’échelle de la planète.
Ce monsieur, avec d’autres, notamment des « intellectuels » – j’ai déjà expliqué en quoi ce terme est contestable – est l’expression de la strate humaine de l’angoisse liée à ce qui nous est commun.
Ce qui conduit aussi un autre intellectuel, l’historien Marc Lazar (spécialiste du fascisme italien), à ne pas être tout à fait convaincu que D. Trump soit fasciste au motif que la violence de ceux qui ont envahi le Capitole n’a rien de comparable avec celle des bandes fascistes mussoliniennes et qu’il n’y a pas d’encadrement de la société américaine comme a pu l’être la société italienne.
Ce type d’argument pose cette question : est-ce un seuil de violence ou d’encadrement qui définit le fascisme ? Ou bien est-ce une idéologie instrumentalisant un moment de désarroi collectif avec le slogan « Moi (Américain blanc, chrétien, machiste) d’abord ! », comme d’autres l’ont dit avec « Allemand » et « Italien » ?

Journal – 40 – Touvier et la milice – (29/04/2025)

Après celui de Klaus Barbie (cf. Journal 35) la chaine 5 diffusait dimanche soir (27/04/2025) l’enregistrement du procès Touvier (mars 1994).
Une nouvelle confrontation avec le regard. Le regard de celui qui fut le chef du service du service de renseignement de la milice de Lyon pendant la guerre.
Milice. Une organisation créée en 1943 par Pierre Laval sur ordre d’Hitler pour servir de force supplétive à la Gestapo dans la chasse aux Résistants, aux juifs. Les miliciens. Il faut les voir prêter serment, défiler en faisant le salut nazi pour défendre la patrie, la France.
Militaire, militant, les deux mots tiennent debout par la dentale -t.
Milice, lui, glisse. Il indique l’ en-dessous, il est l’en-dessous.
Le regard de Touvier est une dérobade permanente. Comme sa parole. Comme sa vie.
Le « renseignement » dans la milice, deux condamnations à mort après la Libération, quarante ans de fuite avec des aides ecclésiastiques, politiques jusqu’à une amnistie, et, là, au tribunal, le déni de son antisémitisme écrit de sa propre main, de ses actes, dont l’assassinat de 7 juifs qu’il fait arrêter chez eux et envoie fusiller contre un mur du cimetière de Rilleux, dans la banlieue de Lyon, parce qu’ils sont juifs et qu’il faut venger la mort de Philippe Henriot, propagandiste en chef de la Collaboration sur les antennes de Radio-Paris, abattu par la Résistance.
Ces sept crimes lui vaudront la seule condamnation d’un Français pour « crime contre l’humanité ». J’ai déjà expliqué pourquoi je n’étais pas d’accord avec cette expression qui laisse entendre que des hommes et des actes pourraient ne pas être « de l’humanité ». Et il y aurait à dire sur cette exception.
Assis sur sa chaise derrière la vitre de protection pendant le procès. Rien. Pas un mot de conviction militante. Rien. Le degré zéro, mais le degré zéro de quoi ? C’est là, en face de ce que peut être l’humanité, de ce qu’elle peut être et faire dans la glissade du regard qui se dérobe, après les tortures et les assassinats froids, que je comprends, même si elle n’est qu’illusoire et vaine, l’envie forte de secouer pour faire sortir et voir en face la « bête immonde du ventre toujours fécond », le « ça qui a rampé ».

Journal – 39 – la perte de sens et des repères – (26/04/2025)

Le ministre de l’intérieur – B. Retailleau –, commentant l’agression meurtrière commise à Nantes par un élève de seconde contre ses camarades, évoquait notamment « le laxisme, la perte d’autorité ». Une jeune fille est morte poignardée de dizaines de coups de couteau, un jeune homme grièvement blessé.
Le Monde daté du 27,28 /04/ 2025 publie des photos des obsèques du pape : des cardinaux en habits et D. Trump avançant dans l’allée centrale de la basilique, son épouse au bras.
Vu la gravité, je me retiens de dire : et on s’étonne !
Je pose seulement la question évoquée dans l’intitulé de l’article.
Le laxisme pour expliquer un tel geste est une absurdité sans nom, un non-sens. Il faudrait en effet supposer un lien entre cet acte et un interdit. Mais quel interdit ? Du genre de celui-ci : « Mon fils, sache qu’il est interdit de tuer tes camarades en leur donnant des dizaines de coups de couteau ! Et sache encore que je sévirai si tu n’obéis pas ! » ? J’entends bien que les interdits supposés seraient d’ordre plus général, mais quel champ général d’interdits ou de d’énoncé de principes pourrait contenir l’hypothèse d’un tel acte ?
Le discours du ministre, par son absurdité, est précisément ce qui concourt au désarroi général dont cet acte est une expression pathologique extrême.
Quant aux jolis costumes des cardinaux et à la présence de D. Trump dont tout indique que la foi chrétienne est la cadette, sinon la dernière de ses préoccupations, ils sont, entre autres, les expression d’une des nombreuses contradictions entre les principes revendiqués et la structure censée les appliquer et les faire respecter. Il s’agit, au plus haut niveau des représentations de la référence et du pouvoir, d’un spectacle de détournement et d’hypocrisie qui contribue à pervertir les notions mêmes de repère et de sens.
Les fragilités multiples de l’individu, sollicitées par l’état des sociétés et des précarités de la vie planétaire, sont invitées à utiliser ce non-sens de plus en plus global comme exutoire.