Hamas = Nazis ? 7 octobre = Holocauste ?

Ianiv Ickzkovits est un écrivain israélien dont est publiée une tribune dans Le Monde daté du 01/11/2023. Le chapeau de l’article précise : « Il avait refusé de servir comme soldat dans les territoires occupés en 2002 et avait purgé une peine de prison militaire. Il explique que la nature des attentats du 7 octobre fait qu’il a aujourd’hui demandé à rejoindre les forces de combat. »

Quelques extraits :

« La journée du 7 octobre a changé Israël. Elle l’a changé en profondeur en lui infligeant une douleur que nous pensions ne plus jamais connaître. Une douleur dont nos grands-parents et leurs grands-parents parlaient. [Il évoque les souvenirs des pogroms et de l’Holocauste] (… ) Personne ne pensait que nous allions la revivre dans notre chair. Personne ne croyait qu’un jour notre post-traumatisme redeviendrait traumatisme. » [Il rappelle ensuite son refus de servir en 2002] (…) « Aujourd’hui, je suis toujours convaincu que l’occupation israélienne est immorale, et que les extrémistes israéliens veulent anéantir toute possibilité de réconciliation. » (…)  [Après avoir pointé les responsabilités politiques de la droite et de la gauche israéliennes,  il explique ce qui l’a décidé à rejoindre l’armée] « Eh bien, à mon avis, Ce qui s’est passé le 7 octobre,  c’est qu’une organisation terroriste qui contrôle la force de vie de millions d’habitants de la bande de Gaza, a envoyé des milliers de terroristes assassiner, massacrer, violer, brûler de civils innocents. »

Moi, qui ne peux voir les documentaires ou les films sur l’abomination nazie et ne peux penser aux pogroms ou à l’Holocauste sans l’envie de hurler, qui ne peux lire sans la plus grande émotion ce qu’il dit de la souffrance et de la douleur de ceux qui ont réchappé à l’indicible horreur,  je ne suis pas d’accord avec le point de vue qu’il propose.

Je ne suis pas d’accord avec « l’occupation israélienne est immorale » ni avec « ce qui s’est passé le 7 octobre est sans lien avec l’occupation ni même avec le conflit israélo-palestinien sur les territoires. »

Est immoral ce qui est contraire aux principes d’une morale qui définit ce qui est bien et ce qui est mal. Mais qui donne les définitions, sinon la nation et ceux qu’elle élit pour la diriger ? Et comment dire qu’une nation et ses dirigeants décident d’instaurer le mal en tant que principe de gouvernement ?

Ce qu’il dit du 7 octobre et l’analogie avec le nazisme ne résistent pas à ce simple constat : le Hamas n’est pas, par rapport à l’Etat d’Israël, dans la position de domination et de force matérielles et militaires qui était celle des nazis par rapport aux juifs arrêtés, déportés et assassinés, mais en position de faiblesse.

Les hommes envoyés pour tuer, aussi bien que ceux qui les ont envoyés, tous savaient que le massacre ne pouvait en aucune manière être une phase, une étape de la destruction d’Israël que revendique la charte du Hamas, mais qu’il aurait forcément pour conséquence, vu la dissymétrie des forces, une réponse plus dévastatrice que l’attaque elle-même.

Ce massacre sans bénéfice possible en regard des objectifs et la politique de colonisation et d’humiliation – chacun à son niveau de brutalité et de violence – sont des expressions de la problématique de l’existence que ne parviennent pas à construire de manière adéquate pour eux-mêmes et entre eux, les Israéliens et les Palestiniens.

Il n’est donc pas cohérent de dissocier ces massacres – des crimes de désespérance – du long processus d’in-cohabitation entre les uns et les autres.

La riposte israélienne, par son ampleur de destruction indifférenciée, est en train de pervertir l’empathie pour les personnes massacrées et de nourrir l’antisémitisme qui sert toujours et encore d’exutoire au désarroi planétaire,  désormais existentiel, lui aussi.

Une question pour finir : est-ce que la prise d’otages était un objectif planifié, ou bien a-t-elle été une opportunité favorisée par l’absence de défense des sites attaqués, les forces israéliennes étant positionnées en Cisjordanie pour protéger les colons ?

Dialogue

Les contributions autorisées par Le Monde offrent l’occasion du dialogue.  En voici un avec « Steinbeck » (non, pas John) à propos d’un article publié le 28/10/2023 avec ce chapeau  « Entre le consumérisme qui nous propose un monde « sur mesure » et le sentiment qu’il n’y a plus de destin politique commun, le repli sur soi est général. Est-ce « la fin de l’autre ? », s’interroge, dans un entretien au « Monde », Vincent Cocquebert . »

Ma contribution :

Pour intéressante qu’elle soit, l’analyse se limite aux symptômes et ignore la question corollaire du constat qu’il n’y a plus vraiment de « destin commun », auquel il faut ajouter la fin de la croyance au paradis de l’au-delà. Cette question, essentielle, concerne la nature du « commun » dont l’implosion soviétique (expérimentation à valeur historique du paradis d’ici-bas des lendemains qui chantent) a montré qu’elle ne se réduit pas au partage de l’objet : le capitalisme est déterminé par l’équation être = avoir + et il n’est pas réductible aux formes qu’il a prises depuis le 18ème siècle. Autrement dit, quelle est la spécificité de l’espèce humaine qui conduit à cet investissement dans l’objet et à construire ces deux paradis dont l’effondrement produit, avec le repli individuel et collectif, la désespérance exprimée par ce qu’on appelle « terrorisme », et le succès électoral du populisme et de l’idéologie d’extrême-droite ?

Réponse de « Steinbeck « :

J´aime bien votre texte. Puis-je le poursuivre? Dans les sociétés traditionnelles, l´avoir n´a pas de sens puisque l´histoire n´existe pas, et que le temps est perçu de façon cyclique. Rien ne sert d´amasser puisque la vie est un éternel recommencement. Les modernes sont orientés dans l´espace temps. Deux dimensions quantifiables susceptibles d´appropriation. La promesse religieuse de l’au delà tente de faire renoncer au contingent. « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume de Dieu ». Puis le communisme a pris le relais. Mais l´Occident a abjuré sa foi en l´un et l´autre. Il ne reste que le moi, la multitude des moi. Dès lors, comment faire « commun »? A suivre…

Ma réponse :

Merci. « Faire commun » ou identifier le « commun » ? « Faire » évoque une fabrication alors qu’ « identifier » invite à l’analyse. Qu’est-ce qui singularise l’espèce humaine sinon le type de conscience qu’elle a de la mort ? Un double discours : celui, permanent, de la biologie (propre au vivant) et celui de la pensée, propre à l’homme, qui se fait entendre dès l’âge de 3 ou 4 ans. La connaissance de ce double discours est la seule qui soit exclue de l’apprentissage scolaire. On enseigne tout, plus ou moins bien, à l’école, sauf la mort telle qu’elle est (le cadavre). De là, le transfert d’immortalité dans l’objet (plus j’ai, moins je meurs), la nature du rapport production/consommation, le développement de l’angoisse et des peurs associées, et sans doute le verbe croire. Que se passerait-il si on décidait de l’inscrire dans les programmes ?

 Le dialogue continue via la réponse de « Steinbeck » à cette contribution de « Benoittttt » (sic) : « Article intéressant mais certains exemples sont caricaturaux. « les boîtes de nuit se vident » certes, mais les festivals, les warehouse sont pleines. Aucune génération n’a autant dansé que les Millenials. »

La réponse de « Steinbeck »

« Votre remarque est intéressante mais pas contradictoire avec l´article. La boîte de nuit reste un lieu de rencontre et de drague, où l´autre a encore sa place. Dans la rave party, l´individu n´existe plus il est noyé dans la masse et les pulsations. Dans un festival, tout le monde regarde dans la même direction, et fait la même chose. Peu de place pour l´autre et sa différence. Il semblerait bien qu´aujourd’hui l´altérité intrinsèque du sujet soit totalement rejetée. Et totalement se décline en « totalitaire »: je veux-j´ordonne. La bipolarité de nos relations suit des lignes de clivage irréductibles. Le « en même temps » est la tentative avortée de réconcilier les parties de nous-mêmes. En témoigne les débats à l’Assemblée nationale. Quand l´autre est reconnu, soit c’est l´indifférence soit la détestation. Il n´est jamais reconnu comme une part de nous-mêmes. C´est le drame du conflit Israélo-palestinien. L´impossibilité de se reconnaître l´un l’autre. Juste des idées matinales… »

Ma réponse à « Steinbeck » :

« Il semblerait bien qu´aujourd’hui l´altérité intrinsèque du sujet soit totalement rejetée. », dites-vous.  Pourquoi « aujourd’hui » ? Est-ce que les guerres dites de religion, le racisme, la xénophobie ne sont pas intemporels ? Le « Comment peut-on être persan ? » de Montesquieu signifie la difficulté à reconnaître l’autre dans une différence (ici apparente) perçue telle, qu’elle met en danger sa propre existence. Et pourquoi la met-elle en danger sinon parce qu’elle rappelle la contingence de l’être et de la vie individuelle, autrement dit parce qu’elle révèle, comme un miroir, la vanité de tous les discours (ceux du « croire » notamment) chargés de convaincre le sujet de son immortalité ? Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus d’utopie politique ou métaphysique d’alternative au système et de son investissement dans l’objet, ce qui a pour effet de rendre plus insupportable encore ce que renvoie la figure de l’autre et de relancer la recherche du bouc-émissaire.

Et sa réponse :

« Puis je vous indiquer un texte qui ne cesse de me turlupiner ? « Le stade du miroir » de Jacques Lacan, et qui fait écho à ce que vous écrivez. Je serais bien incapable de vous le résumer tellement le texte est riche et complexe. Disons qu´il relève d’eux propriétés constitutives à la formation du moi: sa division et son aliénation originelles. Or ce que semble être le credo de notre époque, c’est la réduction de l´une et de l´autre. Le culte du moi s´accompagne d´une projection univoque sur les êtres et les choses. C’est le moi idéal. « Je me marie avec moi-même. » Voir l´article de Valérie. Ou encore le selfie. La deuxième idée que vous soulevez, est la perte du « commun » ou des utopies politiques. C´est l´Idéal du moi. Instance exaltante qui pousse vers l’autre et la réalisation du désir. Notre époque est en panne, c´est la débandade! Heureusement nous avons encore ici l´ambition de nous comprendre. Cordialement. »

Chacun ayant atteint le quota fixé par le journal, le dialogue s’arrête ici.

« Terrorisme »

L’attaque du 7 octobre menée par le Hamas contre Israël est systématiquement qualifiée de terroriste.

J’ai souvent expliqué ici en quoi terrorisme/terroriste était une étiquette qui exclut l’analyse : elle colle sur des actes et des personnes une signification qui n’est pas revendiquée comme telle par les acteurs, mais qui est celle projetée par les colleurs d’étiquette.

En d’autres termes, j’appelle terrorisme un acte qui me terrorise en ce sens que je serais terrorisé d’être celui qui l’accomplit. De là, le qualificatif « inhumain » appliqué à un acte criminel, bien que, de toutes les espèces vivantes, l’homme soit le seul capable de l’accomplir, et « crime contre l’humanité » pour désigner un acte qui est en réalité le crime le plus emblématique « de » l’humanité.

Répandre la terreur, tel est l’objectif prêté à celui qui commet un acte dit terroriste… et qu’il ne répand pas : s’il provoque, entre autres, la sidération, il ne conduit pas à vivre dans la terreur : le moment passé, la vie reprend et continue comme avant.

Il en va tout autrement de la terreur d’Etat institutionnalisée par un pouvoir dictatorial, totalitaire, qui a pour but et pour effet d’être terrorisante, donc de contraindre à vivre dans la peur quotidienne de l’arrestation, de l’incarcération, de la torture, de la mort. 

Et pourtant, un Etat qui institutionnaliste la terreur n’est pas appelé terroriste. Autrement dit, terrorisme est utilisé pour des actes de groupes ou d’individus qui ne répandent pas la terreur, et non utilisé pour la terreur d’Etat qui, elle, la répand. Ainsi, ceux qui luttaient contre le nazisme et l’occupant étaient appelés terroristes par les nazis et le gouvernement de Vichy, mais pas par la France Libre installée à Londres qui les reconnaissait comme résistants, s’employait à les organiser et leur envoyait des armes.

L’action du Hamas peut-elle être qualifiée de résistance comme le dit une députée de la France Insoumise qui refuse de qualifier de terroriste ce mouvement ?

Résistance suppose une situation d’occupation, d’oppression. Avant le 7 octobre, s’il y a un territoire palestinien occupé par Israël, c’est celui de la Cisjordanie dont l’administration palestinienne est assurée non par le Hamas mais par l’Autorité Palestinienne… en conflit avec le Hamas qui administre la bande de Gaza, non occupée mais soumise à un blocus.

Par-delà le conflit entre l’ Autorité Palestinienne et le Hamas, et par-delà les frontières locales et internationales, les Palestiniens – dont le Hezbollah implanté dans le sud Liban près de la frontière nord d’Israël – sont partagés entre l’une et l’autre.

A l’origine de cet imbroglio, les paramètres de violence qui ont été ceux de la création de l’Etat d’Israël et l’enchaînement consécutif des actions/réactions qui se suivent et se nourrissent depuis quatre-vingts ans.

Créé en 1987, le Hamas qui se définit comme un mouvement de résistance islamiste (c’est le sens du mot Hamas) est reconnu comme tel par les Palestiniens qui le soutiennent. Il se réclame d’une charte (publiée en 1988) islamiste radicale, théocratique, totalitaire, antisémite et qui a pour objectif la suppression d’Israël (même si les ajouts de 2017 apportent des nuances par ailleurs très discutées).

Est-ce que reconnaître le statut qu’il revendique (la résistance) revient à approuver sa charte ?

Autrement dit, est-ce que la résistance est définie par les objectifs de la lutte ou par la situation objective ?

Les objectifs des résistants français des années 40 n’étaient pas les mêmes selon qu’ils étaient de droite, d’extrême-droite, de gauche, d’extrême-gauche, anarchistes, athées, croyants, voire antisémites.

Ce qui les constituait en tant que résistants n’était donc pas les objectifs, mais la situation objective, à savoir l’occupation du territoire qu’ils étaient d’accord pour libérer.

Ceux qui leur refusaient ce qualificatif et les nommaient terroristes étaient les nazis et leurs soutiens, ceux qui le leur reconnaissaient était les ennemis des nazis et dont les objectifs pouvaient également être différents (USA/URSS).

Ce qui – outre la charte – complique la problématique « résistance » pour le Hamas est le contenu de l’attaque du 7 octobre, en particulier les crimes de tous ordres commis dans des conditions d’abomination contre des civils (dont des femmes, de enfants, des personnes âgées), et la prise d’otages – la question ne se poserait pas si les attaquants s’en étaient pris aux seuls militaires israéliens.

Ce qui ressort d’enregistrements audio-vidéo retrouvés sur les corps des Palestiniens équipés de caméras et tués pendant l’attaque, c’est la haine des juifs et le besoin compulsif d’en tuer le plus possible. Dans une tribune publiée dans Le Monde du 26/10/023, Raphaël Glucksmann (député européen – du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates – qui refuse au Hamas le statut de résistants et le qualifie de terroriste), rapporte les propos d’un attaquant du Hamas téléphonant à son père « Tu serais fier de moi, j’ai tué dix juifs ! Dix ! »

Et il introduit la citation par cette réflexion : « Le résistant peut être amené à tuer, mais il le fait à contre-cœur, alors que le terroriste jouit de son crime (…) »

Compte-tenu des conditions dans lesquelles peuvent et doivent être ouverts sinon brisés les verrous d’interdiction de tuer, je ne suis pas certain que la résistance ait été et soit toujours antinomique de cette jouissance. Dans un processus analogue à l’application de « terrorisme », Raphaël Glusksmann projette dans la psychologie du résistant type ses propres critères en s’imaginant dans une situation fictive de résistance.

Je préfère de loin la tribune de Sophie Bessis – politiste et historienne – publiée dans Le Monde du 25/10/2023, dans laquelle elle souligne l’importance de comprendre que l’extrémisme – en l’occurrence le Hamas – naît et se développe quand le colonisateur refuse de négocier avec les responsables des luttes de libération et qu’il favorise directement ou non ce qu’on appellera ensuite le terrorisme.

La polémique « résistance » ou « terrorisme » pour le Hamas est vaine en ce sens qu’elle occulte l’essentiel, à savoir la coresponsabilité objective des Israéliens, des Palestiniens et de leurs soutiens respectifs, dont le déni alimente les exactions et les crimes des uns et des autres qui servent ensuite à alimenter les passions de tous ordres et ainsi de suite.

Les bombardements alliés qui ont pratiquement détruit Dresde en février 1945 en tuant des dizaines de milliers de civils – les nazis s’en servirent comme argument de propagande – et la bombe lancée sur Hiroshima en août de la même année, sont perçus comme quel type d’actes – pour m’en tenir à la seule situation physique – selon que l’on est au sol ou dans les avions ?

La proposition d’E. Macron d’élargir au Hamas la lutte contre Daesh est irresponsable : elle ne peut qu’exacerber la rancœur et la haine des Palestiniens de Cisjordanie soumis à l’occupation d’Israël qui décide unilatéralement de leur droit à travailler et à se déplacer, et qui, en violation des résolutions de l’ONU, continue à chasser les habitants palestiniens pour implanter des colonies.

Cet Etat israélien gouverné par une alliance de droite, d’extrême-droite et d’extrémistes religieux, n’est jamais qualifié de terroriste, et le « droit de se défendre » contre le terrorisme, proclamé par les chefs d’Etat occidentaux qui viennent serrer la main de B. Netanyahou dont on connaît son respect du droit et de l’indépendance de la justice, lui confère le statut de résistant.

Cette perversion des dits et des non-dits est la mèche allumée d’une bombe à retardement.

L’invraisemblable et vrai V. Poutine à Pékin

Mercredi 18/10/20233, le journal d’Arte (19 h 45) diffusa une séquence où l’on voit V. Poutine – invité par Xi Jinping avec de nombreux chefs d’Etat pour le forum des « Nouvelles routes de la soie » – exprimer gravement et tristesse sa compassion pour les habitants de Gaza victimes des bombardements et souhaiter avec de l’émotion dans la voix la fin des hostilités entre Israël et les Palestiniens.

Comme si ce V. Poutine désolé et compatissant mis au premier plan par la Chine, était un V. Poutine autre que celui qui bombarde et désole l’Ukraine depuis plus d’un an et demi et qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, émis par une Cour Pénale dont l’internationalité s’arrête aux frontières de la Russie, de la Chine… et des Etats-Unis.

Cette image du double est significative de la double dichotomie du monde actuel où s’affrontent deux types de discours antagonistes sous-tendus désormais par des forces économiques et militaires analogues.

La première oppose l’union économique de l’est (Russie, Chine) et du sud (Afrique – soutenue par l’une et l’autre) d’une part, du centre-Europe et de l’ouest (USA) d’autre part, pour des raisons essentiellement liées à l’histoire coloniale (occupations territoriales et économie).

La seconde concerne les pays du centre-Europe et de l’ouest (USA) dans lesquels le capitalisme est désormais perçu sans une solution de rechange qui puisse jouer le rôle de faire-valoir, et où le désarroi, augmenté du problème climatique et de la crise migratoire, conduit au repli et au nationalisme : même si des coalitions plus ou moins sociales-démocrates peuvent faire illusion (notamment en Pologne), les partis de droite et d’extrême-droite deviennent peu à peu des expressions électorales   majoritaires, pour l’instant relativement, (Italie, Israël, Hongrie, pays nordiques, France… et Allemagne).

La gauche  qui ne comprend pas ou ne se résout pas à admettre que le capitalisme n’est pas réductible aux formes qu’il a prises depuis la fin du 18ème siècle n’a plus de discours audible du « commun ».

Ce qu’on appelle « terrorisme islamique » – en réalité, depuis le fiasco de l’expérience soviétique, des crimes de désespérance, signes du désarroi planétaire (sociétés et individus : cf. les derniers assassinats en France et en Belgique) lié à l’absence d’alternative au système incarné par les puissances occidentales – se manifeste sous des formes militaro-politiques (Hezbollah, Hamas) dans la situation explosive du Moyen-Orient (Liban, Syrie, Iran, Israël – Autorité palestinienne/Hamas) et contribue à creuser les dichotomies.

V. Poutine entouré de cent quarante chefs d’Etat ou de leurs représentants, apparaissant comme un chef d’Etat « normal », signifie la faiblesse et l’obsolescence du discours capitaliste normatif (D. Trump en est un exemple paradoxal) orphelin du discours contradictoire du « commun ».

L’hôpital de Gaza

Près de cinq cents personnes sont mortes dans l’explosion de l’hôpital Al-Ahli de Gaza.

Israël et le Hamas s’accusent mutuellement de ce massacre.

La polémique est à la hauteur de l’horreur que suscite l’événement.

Peu importe que ce soit l’un ou l’autre, sauf à dire que l’un ou l’autre ont volontairement visé l’hôpital.

Qui dira aux deux parties qu’elles sont coresponsables de cette explosion, comme elles le sont de toutes les autres ?

De ce point de vue, la déclaration de Joe Biden, reprenant celle d’Israël, est irresponsable.

Les cailloux que nous avons jetés dans l’eau…

Ce mardi 17 octobre 2023, dans le cours des Matins de France Culture, la journaliste Marguerite Catton, recevait Anne Abeillé, linguiste, professeur à l’université de Paris, cosignataire d’une tribune publiée dans Le Monde (16/10/2023), intitulée « Pourquoi il est urgent de mettre à jour notre orthographe », selon laquelle trop de temps est employé pour apprendre aux enfants des règles ou des exceptions de règles désormais obsolètes. Elle propose donc des simplifications, comme la suppression de l’accord du participe passé conjugué avec « avoir » ou encore la généralisation du -s pour le pluriel des noms en -ou.

L’argument est le suivant : « 20% des élèves maîtrisent cet accord du participe passé quand ils arrivent en 6ème.. L’enseigner est une perte de temps. »

Dans l’esprit des signataires, l’absence de maîtrise signifie que la règle est artificielle, ou trop compliquée, ou les deux, donc qu’il faut la supprimer.

Marguerite Catton propose alors à Anne Abeillé la phrase suivante ; « Le voisin de ma cousine que j’ai rencontré (e) » et souligne que l’accord apporte une information.  En effet, rencontré désigne le voisin, et rencontrée ma cousine.

Que répond A. Abeillé ? «  Oui, mais comment vous faites à l’oral ? »

Réponse sidérante dans la bouche d’un professeur, qui implique que la manière dont on parle doit servir de critère pour l’écriture.

M. Catton : On sait bien qu’il y a une différence entre l’écrit et l’oral, l’écrit est plus précis, l’oral est plus rapide »

A. Abeillé : « Oui, mais à l’oral on se comprend (…) et elle ajoute, à propos de l’exemple pris par M. Catton : « C’est vraiment un cas particulier qu’on rencontre jamais. »

La journaliste manque alors de répartie, ce qui peut se comprendre, vu le rythme et le degré passionnel de l’échange : quand A. Abeillé dit « C’est vraiment un cas particulier qu’on rencontre jamais », elle commet une incorrection (=> qu’on ne rencontre jamais). Une incorrection qui passe à l’oral mais qui ne passe pas à l’écrit.

Il faudrait donc lui demander si elle préconise la suppression de la négation à l’écrit pour la raison qui justifie la suppression de la règle d’accord du participe passé dont elle rappelle qu’elle a été introduite au 16ème siècle et dit qu’elle « ne fait pas appel à l’intelligence » en s’appuyant sur l’exemple : « Je les ai portés, j’en ai porté. »

Ce discours est sous-tendu par l’injonction « il faut évoluer ».

Le problème est que l’argument de l’intelligence est faux. La règle de l’accord du participe passé signifie une information :

J’ai mangé une part du gâteau : au moment où je lis « mangé », j’en ignore l’objet (le contenu)

La part du gâteau que j’ai mangée était minuscule : au moment où je lis « mangé », je le connais (part). => mangée

Cette partie du gâteau que j’ai mangé était trop sucrée : l’objet n’est pas la partie mais le gâteau (que j’ai mangé en entier) => mangé.

A l’oral, il faudra nécessairement que celui qui parle précise quel est l’objet.

Quant à « J’en ai porté » il suffit d’expliquer que « en » est un neutre, ni masculin, ni féminin, ni singulier, ni pluriel.

Prétendre, pour la supprimer, que cette règle ne fait pas appel à l’intelligence est significatif de l’esquive d’un problème.

L’objet réel visé par cette tribune est ce que j’appelle le « discours global d’enseignement » (en particulier celui de la grammaire – cf. articles « Orthographe et grammaire » 8 et 9/12/2022 – et « La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs 28/03 => 17/04/2023) dont je pense qu’il est obsolète et inaudible, un problème que les signataires abordent par la fuite en avant.

S’il est vrai que le -x du pluriel de quelques noms est à l’origine une erreur d’écriture, il n’en reste pas moins que « bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux, poux » fait partie de nos comptines d’enfance et qu’il n’est peut-être pas sans intérêt d’expliquer comment une erreur finit par ne plus être perçue comme telle, d’autant que la mémorisation des 7 noms ne demande pas un effort plus important que celle de « mais ou et donc or ni car ».

Enfin, à l’objection ironique d’A. Abeillé « S’il faut apprendre le latin pour écrire le français ! » répond la suggestion de M. Catton : « On pourrait militer pour l’enseignement du latin. ».

Enseigner les bases de la langue en rappelant qu’elle est une création de l’homme et qu’elle a, comme lui, des imperfections, des bizarreries, des exceptions à la règle générale,  est une hypothèse qui parie sur l’intelligence.

Terrorisme, radicalité.

Le Monde publie ce 14/10/2023 un article sur l’assassinat du professeur Dominique Bernard, poignardé devant son lycée, à Arras, par un jeune Tchétchène aux cris de « Allah Akbar ! »

Ma contribution :

« Terroriste » « Radicalisé » des mots-étiquettes pour dire quoi ? Pour nous, l’horreur, l’inacceptable, le fanatisme. Mais pour eux ? Si nous remontons l’enchainement des raisons-prétextes, qu’y-a-t-il tout au bout qui conduise à tuer des personnes-symboles en criant la puissance de Dieu ? Quoi, derrière la pathologie individuelle, sinon un plus ou moins confus « plus rien à gagner et/ou à perdre» ? Et quoi encore, derrière ce cri de la misère humaine qui a besoin du paradis de compensation devenu de moins en moins crédible ? L’impasse d’un monde devenu depuis la fin des années 80 sans alternative, sans espérance, sans l’utopie illusoire des lendemains qui chantent. Des individus et des entités sociales fragiles, sans perspective d’Histoire, sont incités à se jeter dans l’abîme en entraînant avec eux tous les autres possibles, au nom d’un djihad sans visée de conversion, avec pour seul message ce « rien » de désespérance. La conscience de l’impasse, telle est la question, pour nous.

Israël, Palestine… dialogue

A la suite de l’interview de François Ruffin (10/10/2023) – député de LFI – dont le contenu est de la même veine que celle de l’article de Karim Kattan (cf. article précédent) –,  j’ai envoyé au Monde la contribution suivante qui a donné lieu à un dialogue que je reproduis.

** Je vous invite à écouter (en replay) sur France Culture, dans l’émission d’Emmanuel Laurentin « le temps du débat » (après le journal de 18 h 00), les interventions de Rony Brauman.

Contribution :

Rappel : le Hamas a obtenu la majorité des voix des Palestiniens aux législatives de 2006 (le maintien du Fatah aux commandes de l’Autorité palestinienne est le résultat de combines politiciennes nationales et internationales), comme, en Israël, la coalition droite/extrême-droite. Autrement dit, les uns et les autres sont l’expression politique majoritaire des deux peuples. La protestation occidentale contre l’attaque du Hamas est aphone quand il s’agit de la politique de colonisation israélienne qui dépossède violemment les Palestiniens de leur territoire, violant ainsi les résolutions des Nations Unies et les principes démocratiques. Idem pour le blocus de Gaza depuis des années. Si les massacres perpétrés par le Hamas sont inacceptables, il importe de compléter la condamnation par l’analyse du processus qui conduit depuis des décennies à cet enchaînement de violences considérées, selon les points de vue, comme des causes ou des conséquences.

Dialogue :

Berel : C’est le réflexe de bon aloi à chaque conflit israelo-palestinien. Gagnez du temps, évoquez directement 1948 et la volonté de « rejeter les juifs à la mer ». Dans le cas présent, le Hamas se proposait de « libérer l’espace entre le fleuve (le Jourdain) et la mer de toute présence juve ». Voilà au moins de la constance dans les objectifs.

Serge Bénard : Je suis de gauche. j’ai même été militant communiste actif quand j’étais jeune durant une dizaine d’années. Pour autant le mot « terroriste » ne me convient pas et je l’emploierai pas. Il s’agit pour moi de résistance à l’occupant israëlien.

Dan 78 @jean pierre : c’est sûr qu’une élection tenue dans un territoire en conflit permanent et qui donne gagnant une organisation terroriste qui tue des civils par centaine, on peut appeler ça une bonne leçon de démocratie, et le Hamas le représentant légitime d’un peuple.

Renato Briones : La responsabilité de la politique israélienne est connue, analysée, commentée, condamnée de toutes part depuis des années. Mais le problème aujourd’hui, c’est de savoir si l’on peut être de Gauche et ne pas condamner clairement les massacres commis par ce groupe terroriste, et se servir de ce prétexte pour ne pas le faire, en renvoyant dos à dos l’assassin et la victime. Le Hamas. , élu en 2006…

Tubal : Le Hamas a obtenu une majorité relative en 2006 (élections supervisées par l’ONU), et a fait un coup d’état en 2008 pour continuer à régenter Gaza alors qu’il devenait impopulaire, a expulsé les membres du Fatah, interdit toute expression démocratique et laïque, et emprisonne, torture ou liquide tous ses opposants. Il n’y a jamais d’élections sous le régime Hamas, bien entendu. C’est ça sa légitimité ?

Ma réponse :

> Renato, Dan : le Hamas avait obtenu la majorité dans l’ensemble du territoire palestinien (Gaza et Cisjordanie). Ce rappel pour souligner l’accumulation des frustrations  qui ont conduit à donner une majorité à un groupe islamiste radical. Lisez l’article publié dans Le Monde  écrit par Karim Kattan.

> S. Bénard : Le problème que pose le mot résistance, ici, ce sont les actes de violence aveugle que je comprends comme des actes de désespérance, comme ceux de ce qu’on appelle « terrorisme », une étiquette qui n’explique rien.

> Berel  : Vous abordez le problème avec une forme d’ironie que je trouve mal placée en regard des souffrances des uns et des autres, en particulier de ceux qui ont été dépossédés de leur territoire et qui continuent à l’être dans les conditions que je rappelle. 

>Tubal : Je ne dis nulle part que le Hamas est un mouvement démocratique.  Ce qui m’importe c’est de comprendre pourquoi il a pu obtenir une majorité à un moment donné. La question vaut aussi pour les Israéliens et le choix de l’extrémisme qu’ils ont fait lors des dernières élections.

Israël – Palestine, le vent, la tempête et le non-sens

Une fois encore la dichotomie que crée la confrontation entre les affects des images et la pensée du processus.  D’un côté des personnes tuées, enlevées, de l’autre, sauf à se satisfaire de simplismes équivalents à ceux des extrémistes israéliens et palestiniens,  ce qui conduit d’autres personnes à commettre de tels actes.

Dichotomie personnifiée par les deux invités des Matins de France Culture du 09/10/2023 ( 7 h 40 / 8 h 20) avec, pour la dimension affects, Alain Dieckhoff, Directeur du CERI-Sciences Po, directeur de recherche au CNRS, et, pour la dimension pensée/analyse, Laetitia Bucaille, professeure de sociologie et vice-présidente l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA).

Je ne vois, en bout d’explication, que la situation de désespérance où le « plus rien à perdre » ne se satisfait plus des mots mais exige le passage à l’acte.

En témoigne, dans cette même émission, l’interview diffusée au cours du journal de 7 h 00 de la même émission, réalisée à Gaza par un journaliste de Radio France Internationale.

Ahmed, 32 ans, vit à Gaza où il est né : « Israël a colonisé notre terre, les Israéliens ont contraint une partie de notre peuple palestinien à l’exil, une autre partie vit marginalisée, l’autre partie vit ici, à Gaza, sous blocus. On vit comme des bêtes, certains d’entre nous sont devenus des monstres et lorsque ces monstres s’attaquent à leur créateur on se demande pourquoi. Ensuite ils nous qualifient de terroristes, tueurs d’enfants et de civils. L’Etat hébreu est responsable de toutes les victimes innocentes palestiniennes, israéliennes. C’est l’occupation et l’injustice qui génèrent toutes ces violences. Ils disent que la terre n’appartient pas aux Palestiniens, que c’est la terre sacrée des enfants d’Israël, que Dieu lui-même leur a ordonné d’y vivre. Et nous alors, on est bon à jeter ? On ne pourrait pas tous vivre ensemble en paix ? Même s’ils veulent être au pouvoir, on l’accepte, on veut seulement les mêmes droits pour tous. Cette tragédie que vient de vivre Israël, c’est notre quotidien à Gaza. »

La séparation du territoire de Gaza (365 kms2) de la Cisjordanie est sur le plan géopolitique une aberration significative de l’irresponsabilité collective qui a prévalu lors de la constitution d’Israël et dont les effets, quatre-vingts ans plus tard, sont un enchevêtrement d’actions et de réactions considérées, selon les points de vue comme des causes ou des conséquences.

Les commentateurs s’accordent pour dire que les soldats israéliens n’étaient pas à l’endroit où sont passés les assaillants du Hamas parce qu’ils étaient déployés en Cisjordanie (territoire théoriquement sous l’autorité palestinienne) pour protéger les nouvelles colonies installées en violation des droits des habitants palestiniens et dans une violence bien documentée qui ne donne pas lieu à de grandes protestations occidentales.

Autrement dit une politique dictée, et surtout aujourd’hui, par la loi du plus fort dont on sait qu’elle engendre nécessairement dans un processus long et souterrain des forces équivalentes de contradiction.

Les noms donnés à l’une et à l’autre forces ne sont pas anodins : Eli Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, intitule son article publié dans Le Monde (10/10/2023) : « L’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile »

Fanatisme d’un côté, imbécillité de l’autre… Est-ce que l’ « imbécillité » du gouvernement de B. Netanyahou allié avec les extrémistes religieux n’aurait pas à voir avec le fanatisme ?

Chaque entité, Israël, Palestine, est divisée, soumise à des conflits internes. Aujourd’hui, le gouvernement israéliens est dirigé par un homme mis en examen par la justice de son propre pays et qui tente de modifier la loi à son profit, allié avec un parti religieux extrémiste.

L’Autorité palestinienne du Fatah, discréditée, a perdu les élections législatives de 2006 gagnées par le Hamas et s’est maintenu au pouvoir par des manœuvres qui ont contribué à l’affaiblir et à renforcer l’extrémisme religieux et politique.

L’assassinat d’Yitshak Rabin, le 4 novembre 1995, par un extrémiste religieux israélien hostile aux accords d’Oslo (septembre 1993) – premier pas d’une voie de règlement politique – fut le signe de ce qui semble être désormais un impossible pérenne, comme si les hommes avaient besoin de conflits permanents pour se persuader de la vanité des croyances qui tentent de donner un sens à la vie.