Journal – 17 (18/02/2024)

A la sortie de l’oasis m’attendent les deux événements annoncés dans le journal précédent.

–  Hind Rajab était une petite fille gazaouie. Elle est morte à 6 ans, le 29 janvier, près de Gaza et l’enregistrement téléphonique de ses derniers instants a été largement diffusé. Un crève-cœur difficile à écouter. La voiture dans laquelle elle se trouvait a été touchée par un tir israélien. Sa cousine – 15 ans – blessée, parvient à appeler le Croissant Rouge palestinien. Elle indique que des chars sont à proximité juste avant d’être tuée par de nouveaux tirs perceptibles derrière sa voix. Hind, blessée, coincée dans la voiture, parle pendant trois heures avec une interlocutrice du Croissant Rouge qui tente de la rassurer et lui annonce l’envoi d’une ambulance. Deux semaines plus tard, quand les chars auront quitté l’endroit, la petite fille sera retrouvée, morte, dans la carcasse de la voiture, avec ses proches, et, à quelques mètres, l’ambulance et les deux infirmiers, pulvérisés.

L’événement, c’est aussi la hiérarchie des empathies lues dans les contributions des lecteurs du Monde, en particulier la comparaison de ces victimes avec celles du 7 octobre, avec, parfois, un discours de justification.

Une obscénité sans nom.

Si le massacre du 7 octobre est de l’ordre de l’assassinat, d’autant plus violent et atroce qu’il a été commis dans un contexte passionnel, celui du 29 janvier, froid, calculé,  s’apparente à une exécution.

Dans les deux cas, des personnes tuées non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

– le second est la mort d’Alexeï Navalny. Un assassinat. Direct ou pas, peu importe.

Son retour en Russie après la tentative d’empoisonnement qui avait échoué de peu, fut de l’ordre d’un courage sans doute alimenté par une surestimation de l’influence de sa notoriété. Sauf à lui supposer la décision du martyre,  cette démarche dont il savait qu’elle le conduirait en prison, témoignait aussi d’un déni de la réalité politique russe qu’il connaissait pourtant, ou d’un aveuglement. Ce qui lui conféra la célébrité dans son pays – après une errance dans le champ nationaliste – ce fut sa dénonciation de la corruption – il publia nombre de vidéos, notamment sur le palais de V. Poutine.

Le sort qui lui fut réservé – procès et condamnation de pures formes – révèle la réalité, qui n’est pas seulement russe, de la mise entre parenthèses des principes – universalisme objectif – au profit des valeurs – contingence subjective.

D. Trump en est l’expression américaine, les organisations d’’extrême-droite l’expression européenne.

V. Poutine peut envahir un pays qui ne menace pas le sien et déclencher une guerre dévastatrice en disant qu’elle n’est pas une guerre, D. Trump peut affirmer que l’élection a été volée, alimenter une insurrection,  dire que les juges sont mus par l’animosité à son encontre, que la Russie peut envahir les mauvais payeurs de l’OTAN, parce qu’ils savent l’un et l’autre qu’un nombre suffisant de Russes ou d’Etats-Uniens ont besoin d’entendre un discours de « valeurs » qui satisfait un individualisme maladif exacerbé par la disparition de la problématique du « commun ».

Russie Unie, America First, sont entendus parce qu’ils sont attendus. Comme sont attendus et entendus de plus en plus,  en Europe, « on est chez nous » « les immigrés dehors ».

A. Navalny évoluait, comme V. Poutine, sur le terrain des valeurs.

Journal – 16 (17/02/2024)

Mercredi 14 février. La saint-valentin. La fête des amoureux. Je suis allé voir l’historique sur Internet. Le saint chrétien  est choisi à Rome au 4ème siècle pour concurrencer les Lupercales païennes (fête en l’honneur de Lupercus –  célébré mi-février –  qui favorise la fertilité féminine… je vous laisse imaginer les rituels) dont la dimension non-religieuse finit par l’emporter, de sorte que le pape Paul VI retire la fête du calendrier religieux en 1969. Hum…  69.

Autrement dit, la saint-valentin n’est plus une journée de prières sous l’auréole de saint Valentin. Si elle l’a jamais été. Sous l’enseigne du commerce, oui, les fleuristes et les restaurateurs en première ligne.

Alors, on en fait quoi ? On dédaigne ? Seulement, si on traite par le mépris la fête de l’amour, pourquoi pas aussi, Noël, la fête des mères… ? Ah oui, il y a aussi celle des pères. Et aussi celles des grands-mères. Les grands-pères, je ne sais pas. Toutes sous l’enseigne du commerce.

Question : comment fait-on pour signifier son amour à son amoureux ou son amoureuse sans passer par le commerce ? Les mots, les gestes. Oui, pour la tête et le cœur. Mais le corps ? Oui, bon, d’accord, mais il y a des âges, des situations… et puis je parle de tout le corps… Oui. Mais non,  je parle du plaisir de boire et de manger pour lequel l’âge et les situations « jouent » différemment.

Je vous suggère cette réponse  :  noix de saint-jacques et champagne. Les unes pour saint Valentin, l’autre pour Dom Pérignon.  Jacques Brel faisait bien de ses zéros des auréoles pour saint François !

Bon.

Je m’étais dit, en commençant, que j’allais passer vite pour parler d’événements plus graves. Un en particulier.

Finalement, aujourd’hui je choisis l’oasis.

« La survie des médiocres »

Tel est le titre français de l’essai Good enough  (= Assez bon) de Daniel Milo – philosophe et maître de conférence à l’EHESS de Paris – , avec pour sous-titre Critique du darwinisme et du capitalisme.

Il était invité des Matins de France Culture (15/02/2024) présentée par Guillaume Erner.

Titre et sous-titre n’ont pas été choisis par hasard : le titre joue sur la connotation dépréciative de « médiocre » que l’auteur utilise dans son sens premier, neutre, de « moyen ». Quant au sous-titre, il établit un lien entre deux notions qui recouvrent des champs si différents qu’il suscite la perplexité.

A la fin de l’émission, D. Milo révèlera que ce sous-titre est un choix de l’éditeur qui l’a préféré à celui de l’auteur  (critique du néo-darwinisme et du néo-capitalisme) parce qu’il était plus « vendeur » – ce qui produit quelques rires, comme si la modification était anodine.

Charles Darwin (1809-1882) est un naturaliste anglais dont l’essai L’origine des espèces (1859) marque un tournant dans le rapport au monde en tant qu’objet de connaissance, en ce sens qu’il est la négation du créationnisme (croyance selon laquelle le monde serait une création divine) et de la téléologie ( du grec tèlé = au loin  – > télévision : et logos = parole, discours – la création aurait un but, une finalité).

Darwin explique donc que l’évolution biologique (morphologique et génétique) est une constante du vivant et qu’elle est régie par des lois naturelles qui n’ont rien à voir avec une quelconque « intention ».

J’ai écouté Daniel Milo, un homme à la voix douce colorée d’un accent sympathique qui pratique l’humour et appuie son argumentation sur ce qui s’apparente à une démarche de démythification d’un dogme. Autrement dit, un discours de vulgarisation présenté comme celui de la compréhension « juste », sinon de bon sens.

Sa manière de parler m’a rappelé cette de Heinz Wismann expliquant sa lecture de l’Antigone de Sophocle dans Les Chemins de la philosophie (28/04/2021 – cf. les trois articles des 4, 6 et 8 / 06.2021).

Un discours très séduisant. Trop.

Trop est du reste un mot important pour D. Milo qui a créé le néologisme tropéité.

« Le thème de recherche de toute ma carrière, c’est l’excès, la tropéité il y en trop de tout chez les humains. » Et quand G. Erner lui demande des exemples, il cite les chiens, les fromages et les synonymes (cinquante-neuf pour l’adjectif « merveilleux » ).  Ce n’est pas anodin. J’y reviendrai.

Le plus intéressant est la girafe avec laquelle G. Erner lance l’entretien. Evoquant la mise bas des femelles qui ne peuvent se coucher –  le girafon tombe de 4 mètres de hauteur et sur la tête – D. Milo  commente : « Ce qui en termes d’ingénierie est complètement absurde. La mortalité est terrifiante. La girafe et l’emblème du darwinisme. On mesure le succès ou l’échec : combien de progéniture.  Donc, pour la girafe c’est lamentable. »

Si le ton est léger, bon-enfant, le propos ne l’est pas.  

La girafe dit-il, est « mal foutue » avec son cou de 6 mètres qui a limité de développement du cerveau.

Il ajoutera : « C’est un animal magnifique. Il est médiocre, pas esthétiquement, mais uniquement par rapport au paradigme darwinien. Il est en danger d’extinction. »

Questions que n’a pas posées G. Erner : si elle est si mal foutue, si elle contredit Darwin, comment expliquer qu’elle ait survécu depuis 20 millions d’années (indication donnée par D. Milo) ? Et le danger que court son espèce, comme celles de milliers d’autres êtres vivants, n’est-il pas lié à la vitesse du changement climatique dont l’homme est responsable ?

Le discours du philosophe est dans une contradiction majeure en ce sens que ses remarques visant la girafe, entre autres, sont anthropocentriques et n’ont rien à voir avec Darwin et la science : une girafe n’est ni belle ni laide et si elle survit depuis si longtemps, c’est que le « mal foutue » ne l’est pas tant que ça.

 Par ailleurs, si la loi de la sélection naturelle (Darwin) « élimine le superflu », comme le dit D. Milo, d’où vient que cet animal avec son « trop » long cou et ses petits qui tombent de 4 mètres sur la tête, n’ait pas été éliminé ?  

Le trop de D. Milo – inadéquat dans son application au capitalisme – évite un autre adverbe qu’il n’utilise pas : le plus qui, lui est adéquat.

Mettre sur le même plan le nombre des chiens de compagnie, les fromages et les synonymes participe de la même entreprise de confusion : si les chiens sont bien une expression du « trop », les fromages et les synonymes sont une richesse qui ressortit à la diversité et à la nuance.

Cette confusion s’apparente à la démagogie.

C’est ce qu’indiquent la modification du sous-titre et le discours de ce monsieur à la radio, ce matin.

Journal -15 (12/02/2024)

Deux événements, d’importance très différente.

J’ai un petit-fils qui aura 14 ans dans un mois. L’événement, ce sont ses poèmes qu’il m’a envoyés.

En voici un :

Tout va mieux

Aucun stress

Pas de feu

Ni une tristesse

Mais je mens

Tout va mieux

J’attends j’attends

L’ennui m’est insupportable

Mes sentiments sont larme et sang

Tout va mieux

Je me préoccupe et je pense trop

Sans souci je dérive

J’ai les yeux clos

Tout va mieux

J’insuffle un dragon macabre dans ma vie pleine de nuances

Ainsi ma vie

Me susurre à l’oreille

Tu es le créateur de cette absence

Tout va mieux

Je mens je mens

Mais je ne peux plus sortir de cette boucle infernale

Routine banale

Je la vois défiler telle une pellicule frivole

Ça me dit ça me va

Parce que ça serait pire si ce n’était pas comme ça

Je change constamment

Beaucoup et rien sont des compagnons

Comme la vis et le boulon

Le temps m’allonge et me raccourcit

Je me sens grand et tout petit

Inspiration je laisse éclore

Mais sans en laisser un brin briser.

Etienne.

L’autre, ce sont les propos de D. Trump – 78 ans dans quatre mois –  à propos de l’OTAN.  

Le message* – je traduis très grossièrement par respect de l’unité du fond et de la forme : Je m’en fous complètement, Poutine peut envahir qui il veut.

C’est un résumé sommaire de la lettre qui rend bien compte de l’esprit.

*Message auquel j’ai répondu dans Le Monde :   

Le discours de D. Trump est un effet du refus de l’occident d’inviter – après l’implosion soviétique et la disparition du Pacte de Varsovie <> OTAN – la Russie à discuter du « nouvel ordre » mondial. La politique d’invasion de V. Poutine en est un autre.*

Un contributeur a répondu :

Ce n’est pas vrai. La Russie avait des observateurs invités au sein même de l’OTAN après l’effondrement de l’URSS. Il lui a été proposé par l’UE un accord de coopération économique, refusé par poutine. Ce sont les Occidentaux qui ont soutenu le Rouble en perdition dans les années 90. et j’en passe du financement par les USA du déplacement des armes nucléaires d’Ukraine en Russie. Votre petite propagande ne dupe personne.*

Ma réponse :

S’il y a eu une coopération entre l’OTAN et la Russie dès le début des années 90 (cf. le Conseil de coopération nord-atlantique) il n’y a jamais eu de discours politique proposant la suppression de l’organisation en vue d’une nouvelle organisation. C’est de cette position d’hégémonie dont je parle et qui concerne également la relation entre l’Europe et le « Grand sud ».

Robert Badinter

Les tripes, dit une avocate ce matin sur France-Culture.

C’est bien ce qui caractérise l’homme dans sa plaidoirie pour Patrick Henry (1977) et son discours pour demander l’abolition de la peine de mort(1981).

Ce n’était pas gagné pour le procès. Une foule criait « à mort ! » à l’extérieur du tribunal et elle exprimait l’opinion dominante.

Ce l’était pour l’abolition. La gauche était nettement majoritaire à l’Assemblée, une partie de la droite était favorable et F. Mitterrand avait annoncé qu’il supprimerait la peine de mort s’il était élu.

Les tripes, autrement dit l’expression d’une aversion de type organique. On exécutait alors les condamnés avec une machine qui « coupait en deux un homme vivant » : telle fut l’expression qu’il utilisa au cours de sa plaidoirie – il avait dû assister à l’exécution de Roger Bontems (1972) que G. Pompidou laissa guillotiner – et qui  « sauva la tête » de l’assassin.

Il y a, dans le film Procès au Vatican réalisé par Jean Haguet en 1952 – l’objet est la béatification de Thérèse de Lisieux – une scène d’exécution.

J’ai encore dans ma mémoire sensible l’aversion forte que je ressentis dans la salle de cinéma. Elle fut la facette affects complétant la facette pensée qui vint après et qu’elle suscita.

Autant que la guillotine, ce fut l’idée de la décision de tuer, prise à froid, les discussions pour les détails d’exécution, autrement dit le montage d’une seconde machine faisant d’hommes les équivalents de l’autre. Deux machines d’aversion.  

Reste, pour l’abolition e 1981, une lacune.

L’absence d’un discours au Peuple sous la forme d’un débat,  complémentaire du vote de l’Assemblée et qu’une majorité hostile à l’abolition rendait nécessaire. Cette carence continue à nourrir de manière sournoise la pathologie collective exploitée par les porte-parole de l’extrême-droite, notamment dans leur jeu avec le fantasme du rétablissement de la peine de mort.

Il aurait été important de montrer qu’elle n’est qu’une composante de la problématique du rapport d’inclusion de la mort dans la vie, qu’elle invertit.

Journal – 14 (09/02/2024)

Vendredi 9 février – 13 h33 .

 Le problème du journal – quel qu’il soit – c’est l’espace de temps entre son écriture et sa publication. Au moment de la publication il peut arriver que soit annoncé un événement dont la gravité rend très délicate la lecture de ce qui a été écrit avant – surtout si cet avant est d’une tout autre gravité.

C’est le cas.

J’ai commencé à écrire cette page vers 10 h 30 et je reprends après trois heures d’une interruption pendant laquelle a été annoncée la mort de Robert Badinter que j’apprends maintenant.

Alors, je publie ce que j’ai écrit avant ou je ne publie pas?

Ne pas publier, revient à subordonner le vivant – en l’occurrence l’écrit précédant la connaissance de l’événement – à la mort qui se verrait donc attribuer le droit de le supprimer.

Mais de quel droit ?

J’aurais très bien pu terminer mon article et le publier quelques minutes avant la connaissance de l’événement.

Je ne connais pas l’homme Robert Badinter, seulement l’avocat et le ministre de la Justice qu’il fut.

Alors,  je publie, tel quel.

« A ceux qui posent la question : pourquoi moules et frites sont des mots qui vont si bien ensemble ? je répondrai : à cause des doigts. .

Je ne suis pas sûr que l’explication soit absolument sans faille – on n’associe que très exceptionnellement artichaut et chou à la crème, pour ne prendre que ces deux aliments mangés avec les doigts  – mais quand même : au restaurant, quand vous commandez une moule-frites – c’est la formule convenue – on vous donne une toute petite serviette synthétique citronnée pliée et fermée dans un emballage dont l’ouverture est aussi simple que celle d’une boîte de sardines dont l’anneau vient de se casser après vous avoir décollé l’ongle du pouce, alors qu’on ne vous en donne pas lorsque vous commandez un artichaut, pour la raison qu’on ne sert jamais d’artichauts dans les restaurants, sinon des « fonds » qu’on mange normalement avec des couverts, donc pas avec les doigts, alors pourquoi voudriez-vous qu’on vous donne une petite serviette citronnée ? Franchement !

C’était une introduction.

Il y a huit jours, nous étions invités chez nos amis belges pour « un moule-frite » – eux, disent « houit jours », parce qu’ils ne savent (dans le sens belge) pas dire huit. Nous avons tous nos limites.

Par exemple : les Belges, pas seulement nos amis qui vivent dans les Cévennes, mais ceux de Belgique, sont beaucoup plus robustes que nous, Français : ils sont capables de résister deux ans sans gouvernement, alors que nous avons vécu dans une angoisse sans nom l’attente insupportable d’une annonce d’un seul complément de gouvernement – qu’eût-ce été si c’eût été le gouvernement tout entier ! –  qui n’en finissait pas d’être annoncé pour aujourd’hui.

Aujourd’hui fut hier.

Dans l’aujourd’hui d’aujourd’hui, nous allons de ce pas fêter cette nouvelle avec ces amis belges au café où nous avons l’habitude de boire sur les coups de 11 h 00 un « petit blanc » – petit n’ayant rien à voir avec la taille mais avec la connotation affective qu’on trouve dans « petit noir » quand il s’agit du café bu quelques heures avant, ou « petit ami », blanc ou noir, peu importe et peu importe l’heure. »….

J’en étais là et je prévoyais de me lancer dans une longue dissertation sur cet événement considérable après ce rituel amical du petit blanc. Parfois des petits blancs.

Et puis, à peine rentré, j’apprends la mort de Robert Badinter.

Maintenant, c’est après.

Alors, j’interromps le journal inscrit dans le temps pour commencer un article sur celui qui vient d’en sortir.

Parmi les gisants – Robert Harvey

Le sous-titre/discours Penser le cimetière vient compléter le titre/récit Parmi les gisants.

Nous partons de « L’impasse de Lilac Street à East Oakland en Californie » -premiers mots de l’Introduction – pour y revenir à la fin du livre « La petite impasse paisible où j’ai passé les dix-sept premières années de ma vie… »

Une boucle, donc, un retour qui invite à repartir. Un voyage sans fin dans le monde physique des cimetières (des USA au Japon en passant par l’Europe,) et celui de la pensée qui inclut les « tombeaux poétiques » (poèmes écrits pour un mort).

L’objet du récit et du discours indissolublement liés et mêlés : la mort.

Le rapport d’importance entre le titre et le sous-titre signifie qu’il ne s’agit pas d’un texte philosophique à proprement parler, pas d’une théorie, pas d’un essai, mais d’une déambulation, d’une promenade écrite à la première personne qui implique le corps et l’esprit dans toute leur étendue d’activité.

L’essentiel du récit/discours, tel que je l’ai compris et ressenti, est le rapport, apaisé, construit dans et par ce voyage auquel nous invite l’auteur, avec sa mort.  

La mort des cimetières – celle de l’autre – est notamment, et c’est pour moi la dimension la plus émouvante du livre, celle des sans-noms, des massacrés jetés dans des fosses ou dans la mer, qui, peut-être plus, ou autrement, que ceux – célèbres ou non – dont les noms sont inscrits sur la pierre tombale, sont présentés comme nos frères de cœur, de protestation, de révolte et de colère, sans doute parce qu’ils témoignent de ce que peut produire de pire l’humanité quand elle oublie la fraternité.

La promenade à laquelle nous sommes invités est lente, elle s’arrête souvent pour regarder et admirer les arbres, les fleurs, pour prendre le temps d’écouter la poésie des hommes.

Le livre – je l’ai lu d’une traite avec quelques pauses de mémoire et d’émotion dans les cimetières où je suis allé avec mon épouse, particulièrement le vieux cimetière juif de Berlin – est donc le livre de la vie qui contient la mort.

Aucune tristesse dans le discours. Dans le récit, l’évocation discrète de la peine éprouvée lors de la mort de personnes proches.

La question implicitement posée au lecteur par ce récit/discours est celle de la problématique qu’il va construire pour lui-même.

Celle qui est proposée n’a rien de didactique, elle est celle d’une harmonie, à laquelle la fréquentation du « cimetière premier » de l’enfance est sans doute pour quelque chose, sinon pour beaucoup – ce que semblerait confirmer le retour final.

Reste cette autre question posée par le dernier mot du livre.

Ce dernier mot concerne le fossoyeur du cimetière près duquel jouait l’enfant, qui « se distinguait par son grand cœur et son placard bordélique bourré d’objets hétéroclites ».

Juste avant le rappel du discours de « ce simple fossoyeur » [ « Les mort, c’est comme nous, les vivants : on doit les traiter avec le même respect qu’on leur accordait vivants »] « grand cœur et placard bordélique » constituent un attelage, disons burlesque, que vient conforter le dernier mot, à première vue surprenant, inattendu pour conclure ce voyage dans l’univers du cimetière et de la mort ; ce dernier mot « foutraque », est attelé, lui, à « foutoir » : « Ce simple fossoyeur foutoir, et, surtout, foutraque ».

Ce serait une insulte à l’auteur que de ne pas voir dans ces attelages et ce jeu avec les mots une référence au discours du livre dont j’ai déjà précisé qu’il était indissociable du récit. N’est-ce pas, cher Robert qui me pardonnerez cette familiarité qu’autorise votre intervention, déjà ancienne, dans ce blog ?

Terminer sur ce mot n’est ni un hasard, ni une panne informatique d’écriture ni un manque de place éditoriale.

« Foutraque » ( = « fou, extravagant » avec une connotation gentille) et les attelages bizarres censés concerner le fossoyeur, pourraient bien être une adresse souriante de l’auteur à sa propre entreprise, une auto-douce-ironie qui lui rappellerait, au cas où il « s’y croirait », qu’il ne faut tout de même pas qu’il s’imagine…

Cette dernière phrase fait écho, dans sa tonalité, à celle qui clôt l’introduction : « Il est donc temps que je livre le résidu direct de ces pérégrinations parmi les gisants. Ces pages en présentent donc le précipité. Ceci aura été un recueil de mes recueillements – recueillements dépourvus de regrets »

Elle dit à sa façon qui est l’homme et quelle est son éthique.

Une bonne rencontre.

* Robert Harvey est professeur émérite de l’université de Stony Brook et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie. Spécialiste de Marguerite Duras, dont il a coédité les œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade » chez Gallimard, il est l’auteur de nombreux livres tant en français qu’en anglais.

[Quatrième de couverture du livre publié au PUF (Presses Universitaires de France)]

Les mots de l’historien D. Peschanski

Denis Peschanski – historien, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale – était invité des Matins de France Culture (07/02/2024) dans le cadre de la cérémonie commémorative (ce même jour) des quarante-deux victimes françaises de l’attaque du 7 octobre menée par le Hamas et de l’entrée au Panthéon (21/02/2024) de Missak Manouchian le chef du groupe de résistance FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans – Main-d’œuvre-Immigrée dont les noms sont désormais gravés sur une plaque) et de son épouse Mélinée.

Je commence par la seconde partie de l’émission, consacrée à Missak Manouchian dont l’historien – membre du comité constitué pour son entrée au Panthéon – a écrit une biographie.

Quand il souligne son statut d’immigré dans la Résistance, il décrit un fait.

Quand il évoque l’amour de la France du groupe FTP-MOI luttant contre le nazisme, il précise qu’il s’agit de la France des Lumières, des droits de l’homme – ce dont témoignent les poèmes de Manouchian – qu’il nomme alors des valeurs.

Valeurs qui ressortit à la morale, à l’idéologie (on pourra toujours trouver des valeurs opposées)n’est pas un terme adéquat dans la bouche d’un historien censé nommer le réel tel qu’il peut être identifié.

Relativement aux droits de l’homme, au triptyque républicain  « Liberté, égalité, fraternité », le terme adéquat est principes qui nomme un réel objectif : il n’y a rien qui puisse s’opposer à ces trois termes que des valeurs subjectives, une idéologie raciste ou un déni.

Un historien reprenant à son compte un terme inadéquat signifie ainsi une carence.

La première partie de l’émission la précise.

Outre le fait qu’il utilise « terrorisme » sans questionner le mot – il n’est pas le seul –   il dit, à propos du conflit : « Il y a une guerre qui est menée depuis le 7 octobre. »

Cette assertion est tout sauf la description du réel en ce sens qu’elle implique qu’avant cette date, il n’y avait pas de guerre entre Israël et les Palestiniens, représentés ou non par le Hamas.

Autrement dit, le système d’exclusion, de discrimination, d’humiliation, de colonisation violente (destructions, agressions, assassinats) mis en place par le gouvernement israélien, est un système de paix.

Ce propos, dans la bouche d’un historien, est inacceptable, en ce sens qu’elle dénote, outre un parti pris, un laisser-aller et un déni.

Et il ajoute, pour réfuter l’argument Hamas = résistance, que le groupe Manouchian n’a pas massacré des civils ni violé.

Ce qu’induit la confusion entre le territoire occupé et le territoire de l’ennemi a quelque chose d’obscène.

Un dernier mot, à propos du billet politique de Jean Leymarie, diffusé dans le cours de l’émission, à propos de « l’arc républicain » dont il précise qu’il a été invoqué par E. Borne et le très ancien premier ministre J-P Raffarin contre La France Insoumise et la Nupes  : « Le premier ministre refuse d’invoquer la défense de la République, il refuse d’utiliser cet argument, et c’est tant mieux. Nous ne sommes plus à la fin du 19ème siècle, le régime est bien en place. »

Si ce point de vue à courte vue qui confond politique et tactique politicienne, qui aboutit à faire du RN un « parti politique » et de son idéologie une « valeur » républicaine, n’est pas celui d’un historien, il dénote le même laisser-aller et le même déni du réel.

Phobie scolaire

Dans le cadre des Matins de France-Culture, Marguerite Catton recevait ( 06/02/2024 – 7 h 15) Marie-Rose Moro, pédopsychiatre, directrice de la maison de Solenn, et professeure à l’université Paris-Descartes.

Constats :

– en 2021, les pensées suicidaires des 18-24 ans ont été multipliées par deux et plus de 9% ont déclaré une tentative de suicide.

– le taux des phobies scolaires – de 4 à 10% des élèves – ne cesse d’augmenter : l’école est devenu un lieu de souffrance, de fragilisation.

Je mets régulièrement en cause ici ce que j’appelle le « discours global d’enseignement » (rapport au savoir, à son enseignement et à sa critique) dont j’ai expliqué – pour ce qui concerne l’enseignement du « français » : aussi bien grammaire/orthographe que littérature – en quoi il n’est pas audible/compréhensible par le public scolaire concerné, y compris celui qui dispose d’un environnement social et culturel « favorable ».

Pour la grammaire, ce rappel : la Grammaire du français officielle distingue le simple du complexe selon le nombre de verbes de la phrase : un seul verbe = phrase simple, deux ou plusieurs verbes = phrase complexe. Ce qui est ainsi instillé dans l’esprit des enfants c’est que simple et complexe ressortissent à des formes.

Pour illustrer ma critique d’un tel discours (cf. articles à partir du 28/03), je prends ces deux exemples : « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone » (Verlaine) sera une phrase simple (un seul verbe) alors que « Il pleut, il vente » sera une phrase complexe (deux verbes).

Modeler l’esprit des enfants avec l’importance donnée aux apparences n’est évidemment pas innocent : il invite à conclure que la forme, l’apparence constituent le sens… ce qui est dans le droit fil de ce que, souvent, on appelle « réussite » dont on sait qu’elle est de l’autre côté de la route qu’il suffit de traverser ou encore qu’elle est source de ruissellement.

Et, pour la littérature, l’épreuve, entre autres, du commentaire de texte du baccalauréat, une aberration du même ordre qui conduit à faire de la lecture un exercice artificiel dénué de sens qui ne peut que dégoûter de la littérature.

S’ajoute désormais à ce « discours de la forme », la décision prise sans concertation par un ministre de passage, devenu premier ministre porte-voix présidentiel, de remplacer les classes de 6ème et 5ème du collège par des groupes de niveaux, discriminants, en français et mathématiques – deux disciplines majeures.  

Cette décision autocratique et irresponsable n’est approuvée ni par les chefs d’établissement, ni par les professeurs, par personne. Fait rarissime, certains inspecteurs d’académie expriment même publiquement leur opposition.

Combien de temps encore ?

Classement thématique

Le classement thématique (—> « Thématique des articles » 06/02/2024) que je propose vise à faciliter les choix que ne permet pas l’historique chronologique de la page d’accueil – dans laquelle je vais tenter de l’intégrer. Comme l’indique l’intitulé du site « les problématiques du blog de Jean-Pierre », j’essaie de construire une pensée qui se veut fondée sur l’analyse objective d’une question, d’un problème, d’un événement, ce qui aboutit à montrer en quoi ils ne sont jamais des « corps simples » mais des composants d’un ensemble dont le périmètre, forcément relatif, constitue le « discutable » d’un dialogue. Le corollaire : autant que me le permet cette volonté, je me situe hors des champs de la morale et du « croire » pour me placer dans celui du « savoir », plus précisément du « savoir commun », souvent occulté, déformé, nié par l’idéologie, capable de toutes les ruses et de tous les subterfuges pour se donner des airs d’idée.

Ce classement est donc nécessairement bancal puisque le critère qui distingue les objets des articles pour les ranger dans des cases/tiroirs hésite entre « récit » qui concerne les faits, les événements, et « discours » dont le genre que j’ai choisi de tenir – construction de problématiques – enveloppe l’ensemble de ces objets.

Mais le bancal est un constituant de la vie.