Quatre photos

Depuis Noël, les huîtres de l’étang de Thau étaient interdites pour cause de pollution (après les fortes pluies), et même celles qui sont élevées en pleine mer – celles que je préfère – parce qu’elles doivent séjourner dans l’eau de l’étang après leur cueillette (je ne suis pas sûr que ce soit le terme approprié).

Elles sont de nouveau autorisées. Elles sont belles, n’est-ce pas ?

Les trois autres sont une approche de la couleur.

L’IA et le miroir

Mazarine Pingeot (philosophe) et Delphine Le Vigan (romancière) étaient les invitées des Matins (France Culture – 25/02/2026 –   7 h 40 / 8 h 20). La première publie un essai (Inappropriable, ce que l’IA fait à l’être humain), la seconde un roman (Je suis Romane Monnier). L’un et l’autre ont pour objet l’Intelligence Artificielle (IA).

Je retiens surtout le discours de la philosophe, en particulier le rapport entre les algorithmes et le langage.

[Rappel (cf. article du 11/01/2026) :  une expérience, probante, a été réalisée par l’écrivain Hervé Le Tellier quand il a accepté de concourir avec l’IA dite « générative » pour la création d’un récit dont étaient données la première et la dernière phrases [« Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain » / « Tout est pardonné, pensa-t-elle avant de disparaître ».]

Elle explique que ce rapport concerne la démocratie ( menacée) en ce sens que le langage en constitue l’essence : que devient-elle si la machine qui fonctionne à partir de données statistiques peut créer un langage identique à celui de l’homme, mais sans qu’intervienne par exemple le doute à l’origine du questionnement humain ?

Je préfère construire la problématique en renversant la question pour demander non ce que « fait l’IA à l’homme » – une expression qui tend à faire de la machine un sujet autonome – mais ce que l’homme fait à lui-même, non en construisant cette machine – l’IA d’exploration est un outil extraordinaire, par exemple en médecine – mais en lui adjoignant cette fonction dite générative.

Je pars de l’hypothèse qu’elle pourrait être une forme du miroir (je l’évoquais dans l’article cité).

Pourquoi avons-nous besoin du miroir ?

« Miroir, joli miroir, qui est la plus belle au pays ? » interroge régulièrement la reine du conte de Grimm Blanche Neige et les sept nains.

Dans le livre 3 des Métamorphoses Ovide (1er siècle) raconte le mythe de Narcisse, jeune homme d’une grande beauté qui refuse l’amour – des garçons et des filles – et meurt de sa propre contemplation dans le miroir d’une eau que n’ont touchée ni les hommes ni les animaux. (Il ne meurt pas noyé, comme on le dit parfois, mais sur le bord de l’eau]

Le premier exemple – ici,  la quête de la beauté immuable – concerne l’arrêt du temps.  

Le second a pour objet le refus de l’altérité, figurée particulièrement par l’amour qu’éprouve pour Narcisse la nymphe Écho, condamnée par Héra (l’épouse de Zeus dont Écho a facilité les relations extra-conjugales) à n’être qu’une voix répétant les derniers mots qu’elle entend. Les répétitions qui intriguent le jeune homme induisent une sorte de quiproquo,  la nymphe retrouve une forme que Narcisse repousse (elle redevient alors simple voix) avant de mourir, immobilisé dans sa propre contemplation (= répétition de soi).

L’homme construit le miroir sans réaliser ce que signifie le besoin de se voir et se regarder : vérifier qu’il est bien toujours qui il est, et constater qu’il se satisfait lui-même. [Si certains animaux semblent se reconnaître dans le miroir, ils ne le recherchent pas]

Si demeurer [la plus belle = ne pas vieillir] – est un fantasme, et se satisfaire touche à la réalité objective de notre solitude essentielle, les deux contemplations de soi dans les deux histoires ont en commun l’immobilité imaginaire (conte) et physique (mythe), en réalité celle de la mort, dans les deux cas : la mort de la reine et de Narcisse.

La question est de savoir si l’IA générative (celle qui produit du langage de création) peut être l’équivalent de ce que nous cherchons dans le miroir.

Il ne s’agit pas d’intentionnalité, mais d’acte révélateur in fine de notre essence.

L’écran du smartphone – écran désigne ce qui a pour fonction de faire obstacle – est la forme moderne du miroir en ce sens qu’il est rupture sociale et, à l’exception de quelques doigts, immobilité. La rupture sociale – déniée par l’expression « réseaux sociaux » – se complique d’une dépréciation du langage dans son écriture et son contenu en ce sens que ce qui est dit dans les « réseaux » est le plus souvent de l’ordre de l’affect brut.

Si le langage de IA générative n’est pas distinct du langage humain, cela signifie une dépréciation du langage : en effet,  si je ne peux pas distinguer le langage humain du langage artificiel, alors, que vaut le langage ?

Et si le langage constitue l’essence de la démocratie, s’il n’est plus certain qu’il soit un critère d’authenticité, alors que vaut la démocratie ?

C’est ce qui est en train de se produire, notamment aux USA et en Russie : le vrai ou le faux n’ont plus d’importance – c’est ce qu’on appelle  « post-vérité »  – , ce qui vaut, c’est la parole en tant qu’elle est prononcée par celui qui incarne le miroir, et quoi qu’il dise (cf. le discours de D. Trump sur l’état de l’union : une scène de comédie/farce ou de tragédie).

Les discours et D. Trump et V. Poutine – parvenus au pouvoir via la parole électorale humaine – sont l’un et l’autre des expressions du type de l’IA générative.

Ce qui veut dire que le développement de l’IA générative n’est pas le produit de techniciens inconscients, mais qu’elle correspond à une réalité humaine qui lui préexiste.

Une des expressions du désarroi planétaire.

Une minute de silence.

Le 17 février, les présidents des groupes de l’Assemblée nationale ont accepté la demande d’Éric Ciotti (extrême-droite) d’observer une minute de silence (… )  Comment finir la phrase ? Tel est le problème.

« Personne ne devrait mourir à 23 ans. Personne ne devrait mourir pour ses idées. En notre nom à tous, j’adresse nos pensées à sa famille et à ses proches endeuillés » a déclaré Yaël Braun-Pivet, (parti Renaissance d’E. Macron), présidente de la Chambre des députés.

Trois phrases d’un discours au degré zéro et de la pensée et de la pensée en politique.

En regard de la vie réelle, la première est une absurdité (la mort ne connaît pas d’âge), et son idéalisme de café du commerce, et à ce niveau de l’État, est un indicateur et de la misère de l’enseignement de la philosophie et du vide actuel de la pensée en politique. Question : à partir de quel âge « devrait-on mourir ? »

La seconde est plus préoccupante, d’abord parce qu’il s’agit, en l’occurrence, non de « mourir pour ses idées », mais d’une agression au cours d’un affrontement au coin d’une rue dans un contexte de violence. Et puis, « personne ne devrait mourir pour ses idées » suppose une analyse de ce qu’est une idée en politique. Je ne suis pas sûr que ceux qui, engagés dans la Résistance, ont combattu le nazisme pour défendre une certaine idée de la liberté, auraient apprécié.

Là est bien le problème de cette minute de silence : le jeune homme (cf. les deux articles « la mort d’un homme ») avait choisi le militantisme identitaire, clivant, d’exclusion, violent*, représenté à l’Assemblée par les groupes d’extrême-droite, dont celui d’Éric Ciotti allié du RN.

Que l’Assemblée ait accepté ce rituel qui doit être l’expression d’un indicible partagé par une communauté unie, est une aberration : la revendication identitaire qui constitue l’essence du fascisme sous toutes ses formes n’est pas l’expression d’une idée, mais d’une pathologie collective aiguë aux effets délétères, signe du désarroi planétaire actuel.

*Xavier Crettiez (Science-Po) invité de Questions du soir (France Culture – 19 h 00 – 24/02/2026) révèle que sur les 64 agressions politiques létales commises entre 1986 et 2026 par l’ultra-droite et l’ultra-gauche,  58 l’ont été par l’ultra-droite, 6 par l’ultra-gauche (dont 4 en 1986, par le groupe Action directe, 1 en 2010 et 1 en 2026 – celle de Lyon).

Le rythme de Geoffroy de Lagasnerie

Le philosophe était l’invité des Matins (France Culture – 23/02/2026) pour présenter son dernier livre – un manifeste, dit-il – L’âme noire de la démocratie.

Ce qui caractérise son expression est le flux rapide de sa parole,  un débit plutôt monocorde de phrases qui paraissent sans fin, un ininterrompu qui parfois peut donner le tournis.

L’idée centrale est que la démocratie n’est pas, comme on le dit, mise en danger par la violence, les injustices – notamment les pouvoirs autoritaires dont celui de D. Trump est l’exemple le plus remarquable – etc., mais que c’est elle, la démocratie, qui les produit.

C’est une question que j’ai souvent abordée dans le blog (en particulier la série d’articles intitulée Le commun aujourd’hui (23/11/2025).

Il explique donc en quoi la règle de la majorité n’est pas acceptable en ce sens qu’elle est une violence. Il rappelle l’exemple intéressant de l’invalidation par un juge californien du résultat d’un referendum qui, par une majorité de 52%, interdisait le mariage homosexuel, au motif qu’il « blessait » une minorité.

Blesser est un terme qu’il utilise comme un critère de limite du pouvoir politique dont il pense qu’il doit être calé sur trois principes : le droit, la connaissance scientifique, et le respect de la vie, pour ce qu’il appelle une morale « vitaliste » : « le fait que nous sommes tous des corps souffrants exposés à la mort et à la maladie à la souffrance et que le rôle de la politique ce n’est pas d’exposer les gens à la souffrance mais de diminuer les forces de la prédation et de la mort. »

Ceux qui lisent le blog auront noté la référence à la mort. Elle n’est pas fréquente dans le discours philosophico-politique habituel.

Seulement, la mort qui est ensuite décrite est celle qui est infligée par la démocratie qui se prétend hostile à la violence mais qui vote des lois qui l’autorisent – il prend notamment l’exemple des lois contre l’immigration.

Autrement dit, la mort n’est pas abordée en tant que fait ontologique (ontologie = l’étude du fait d’exister), ce qui le conduit à proposer une solution de vie utopique, qu’il nomme sédition/décohabitation : « Si l’altérité menace votre existence, oui, il est plus intéressant des fonder des communautés politiques sur l’affiliation partagée à un projet politique commun plutôt que sur une forme de sadisme social et de cannibalisme moral.  Un « chacun chez soi » (il accepte la formulation de la journaliste qui l’interroge) dont il ne semble pas avoir conscience qu’il est un mode d’expression du « moi d’abord » qui fonde les pouvoirs autoritaires qu’il dénonce.

Le rythme de sa parole est à mon sens le signe d’une fuite de la question ontologique qui contient « la mort telle qu’elle » qu’il esquive dans la dissociation des impératifs : il n’y a pas la connaissance, puis la mort, mais « la connaissance de la mort. » Donc son intégration dans le savoir et l’enseignement.

Les vrais organisateurs du défilé de Lyon

14 h30. Les vrais organisateurs de la manifestation qui se déroulera dans une demi-heure à Lyon, ce samedi 21 février 2026, sont ceux qui ont tué Quentin Deranque. Une manifestation fasciste internationale autorisée par le gouvernement français et sous la protection de la police.

En tuant un militant de l’idéologie dont les diverses structurations ont produit en réaction leurs propres structurations, ceux qui se définissent comme antifascistes ont rendu possible sa sortie du cadre idéologique et son intégration dans le concept « être humain ». Ils ont ainsi substitué à une contingence bien identifiée dans l’éventail politique et reconnue comme objet de combat, l’idéalisme d’un absolu humain non-contestable justifié par « on ne tue pas quelqu’un pour ses idées », autre idéalisme tout aussi factice que « tu ne tueras pas ». Le candidat de la droite lyonnaise aux municipales– ex-patron du club de foot OL- a demandé au maire (qui a refusé) d’exposer le portrait du jeune homme sur la façade de la mairie, une manière d’en faire l’expression d’une humanité mythique en occultant ainsi la violence de son engagement « identitaire ».

La décision du RN de ne pas défiler participe du même marché de dupes : pourquoi ne pas participer puisque Q. Deranque est une victime de l’ultra-gauche qu’il dénonce ? Mais s’il participe, il s’affiche à côté d’une ultra-droite, dont faisait partie le jeune homme et qui est la cause de l’antifascisme.

Reste qu’en autorisant et en encadrant le défilé, le pouvoir politique donne au fascisme renaissant un corps physique, matériel qu’il valide par une carte d’identité.

La désinhibition et le déni

Au cours d’un débat télévisé entre quatre listes candidates à la mairie de Marseille, Martine Vassal, tête de la liste « divers droite » (soutenue par Renaissance, le parti d’E. Macron), a déclaré que ses valeurs personnelles étaient  « Le mérite, le travail, la famille, la patrie» et qu’elles n’avaient jamais changé. Face à la stupéfaction – le maire sortant lui demande si elle se rend compte qu’il s’agit du slogan de Pétain, elle répond : « Oui, bien sûr. Et c’est mon slogan et ce sont mes valeurs. » (Le Monde – 20/02/2026)

Après assuré qu’il connaît peu de gens qui seraient en désaccord avec ces trois valeurs mais qu’assembler les trois noms dans cet ordre c’est « convoquer l’ombre de Vichy que ce soit conscient ou non », un contributeur du Monde explique que « le problème n’est pas dans le soupçon de sympathie pétainiste, mais dans une inculture politique sidérante, une maladresse crasse, un manque de présence d’esprit minimal pour quelqu’un à ce niveau de responsabilité. » Pour lui, la question n’est pas celle de l’intention, mais de ce qu’il appelle la « compétence minimale ». 

Ce propos est aussi sidérant que la reprise du slogan pétainiste, en ce sens que, pour ce contributeur et ceux qui l’approuvent, le problème n’est pas la désinhibition ainsi révélée quant à ce qui fut l’expression, antisémite, xénophobe, raciste et meurtrière, d’une « identité nationale » gravée dans le marbre, et de son corollaire « préférence nationale », mais une inculture et une maladresse.

Que n’a-t-elle évoqué, avec culture et habileté, et en les mettant dans un autre ordre, le labeur, la maisonnée et sa terre natale !

Molière – Les Femmes savantes – (21 – conclusion)

J’ai souligné la différence de nature entre le dénouement de Tartuffe et celui de Les Femmes savantes : le roi intervient dans la première dont la problématique concerne la religion – transcendance – , Ariste dans la seconde qui traite du rapport entre hommes et femmes – immanence.

Ce qui confond Trissotin est l’argent dans sa dimension de puissance.

Le montant de l’amende (fictive) infligée à Philaminte indique un niveau élevé de richesse dont on ignore l’origine. Chrysale est un grand bourgeois, analogue au Monsieur Jourdain de Le Bourgeois gentilhomme dont Molière précise qu’il s’est enrichi dans le commerce des draps, une information destinée à rappeler, non sans malice (cf. le discours de Madame Joudain), que la noblesse méprise l’activité professionnelle.

La disparition de l’argent-puissance abolit les frontières discriminantes du monde bourgeois : ruinée, la famille Chrysale-Philaminte devient celle de Clitandre-Henriette…  mais seulement après que Trissotin a très vite, trop vite refusé la proposition ; trop vite en ce sens que son obsession de l’argent anesthésie sa pensée au point qu’il n’est pas effleuré par le soupçon que devrait susciter l’étonnante coïncidence des deux annones de catastrophe financière : en effet,  il ne s’agit pas de psychologie du personnage – aucun intérêt – mais d’un composant de la problématique de l’inadéquation des réponses qui constitue le discours de la pièce.

Le statut de l’homme dominant la femme (il participe de la transcendance religieuse et du pouvoir royal) peut produire par sa démesure une réponse féminine inadéquate tout aussi démesurée et participant elle aussi d’une philosophie de transcendance (dissociation de l’esprit/âme et du corps – cf. Descartes – primauté de celle-là sur celui-ci – cf. religion chrétienne) également inadéquate.

L’Église excommuniait les comédiens – Molière sera enterré de nuit en catimini sans service religieux parce qu’il n’avait pas abjuré son statut de comédien – c’est, entre autres « raisons », parce que ce qu’ils représentaient – sur la scène et dans la vie réelle – abolissait les frontières discriminantes entre les hommes et les femmes.

La modernité de la pièce réside dans la dialectique constituée par la contradiction entre la réponse « féministe » apportée à la violence du patriarcat et la violence à laquelle elle conduit, analogue à celle qu’elle rejette.

La contradiction trouve sa résolution dans le personnage d’Henriette que Molière dote de la capacité d’analyse, de lucidité (masculin) et de sensibilité.(féminin).

Quatre cents ans plus tard, nous n’avons pas encore trouvé notre Henriette.

PS : Armande – le personnage de dimension tragique – était le nom de l’épouse de Molière. On ne sait toujours pas si elle était la sœur ou la fille de Madeleine Béjart qui avait été la compagne de Molière. On sait en revanche que le couple ne s’entendait pas. Qu’Armande, l’épouse, n’ait pas joué le personnage de la sœur tragique, mais celui d’Henriette contribue à enrichir la problématique.

L’énigme ( ?)  Epstein et le post-capitalisme

G. Erner (France Culture) invite régulièrement à écouter un podcast pour comprendre ce qui est présenté comme une énigme : comment J. Epstein, un homme d’origine très modeste (père jardinier, mère aide scolaire et femme de ménage) a-t-il pu devenir multimillionnaire, organiser un réseau de pédocriminalité et créer des liens durables avec ce qu’on appelle l’« élite » ?

Ce jeudi 19/02/2026, il invitait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique (Paris I- Sorbonne – coauteur de Mondes postcapitalistes) et Romaric Godin, journaliste économique (Mediapart – auteur de l’essai Problèmes à trois corps) qui expliquent l’un et l’autre en quoi il est nécessaire de sortir du capitalisme, et comment.

Le rapport entre les deux problèmes ?

Le « capitalisme » en tant qu’acceptation d’une manière de vivre pour l’un, en tant que refus pour les deux autres, avec, dans l’un et l’autre cas, et dans des modes de fonctionnement opposés, un « je ne veux pas voir » conforté par l’assentiment du groupe.

J. Epstein est une des formes exacerbées – elle n’est pas exceptionnelle –   de l’acceptation du capitalisme. Sa dimension sexuelle (pédocriminalité, notamment) n’est considérée comme un crime que depuis peu : un type de discours sur la sexualité de l’enfant a servi de justification culturelle à une « élite » pour une pratique sexuelle dont elle n’a pas l’exclusivité – cf. l’inceste.

Quant à l’énigme de sa réussite ( Comment un homme d’origine modeste etc.?), elle n’est qu’un mot qui masque l’outil bien connu de la séduction dont l’homme a plus ou moins besoin en tant que sujet et objet pour être bien sûr qu’il existe.

Ce qui sert de passerelle avec le postcapitalisme.

Les deux invités et le journaliste tournent sans cesse autour de la question centrale qu’ils ne posent jamais. L. Jeanpierre et R. Godin reprennent l’analyse marxiste du fonctionnement du capitalisme, en particulier pour la création de besoins artificiels en tant qu’elle constitue la logique du système, ils évoquent l’insatisfaction, le journaliste demande « Qui sommes-nous pour dire les besoins essentiels des individus ? » et ils répondent par la réponse collective élaborée de manière démocratique, par les accords évidents sur la santé, l’éducation…

En quoi est-ce différent de l’utopie communiste dont ils ont constaté le fiasco ?

L’un d’eux expliquent qu’on se tape la tête contre les murs en cherchant des solutions internes au capitalisme.

C’est exactement ce qu’ils font en ne posant pas, via par exemple le questionnement de ce qui génère l’insatisfaction, la question de l’équation capitaliste [être = avoir toujours plus – problème de l’accumulation de l’objet comme stratégie de contournement et d’exorcisme], extérieure aux modes d’expression du capitalisme, anhistorique donc, et  propre au sujet humain confronté à la spécificité de sa conscience,  mais en limitant le fait capitaliste à la forme qu’il a prise depuis la fin du 18ème siècle.

Une impasse.

Molière – Les Femmes savantes (20)

Ariste déboule comme un chien dans un jeu de quilles, comme Trissotin (IV,3), mais dans un schéma théâtral différent  : Trissotin perturbait une situation dramatique (sort d’Henriette) par un factice intellectuel (son rapport avec la comète), alors qu’Ariste complique le même drame par un drame d’une nature apparemment autre  :  

                    J’ai regret de troubler un mystère [cérémonie] joyeux

                      Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.

                       Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles

                         Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :

                  L’une, pour vous, me vient de votre procureur [avocat] ;

                                L’autre, pour vous, me vient de Lyon.

La première lettre annonce à Philaminte la perte d’un procès et sa condamnation à payer une amende importante (40 000 écus, l’équivalent d’environ 700 000 euros).

La seconde annonce à Chrysale la faillite de la banque où il a placé son argent.

Autrement dit, une ruine matérielle réelle – en écho à celle, imaginaire, de Trissotin et sa comète – qui pose au spectateur la question de la focale : du mariage forcé ou de l’effondrement économique familial, lequel va passer au premier plan du récit ?

Molière fait réagir d’abord Chrysale à chacune des deux informations, puis Philaminte réagissant à ses deux réactions  :

                                                      Chrysale

                                              (après la première)

                                             Votre procès perdu !

                                                    Philaminte

                                     Vous vous troublez beaucoup !

               Mon cœur [courage] n’est point du tout ébranlé par ce coup.

                                                         (…)

                                                      Chrysale

                                               (après la seconde)

                       Ô Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !

                                                     Philaninte

                    Ah ! quel honteux transport !  Fi ! tout cela n’est rien.

                          Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste,

                          Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Donc, l’émotionnel chez l’homme et le rationnel chez la femme, un renversement déjà observé, mais qui prend ici une nouvelle signification en ce sens qu’on n’est plus dans le théorique ou le fantasme, mais dans le réel concret, dur, matériel, celui que représente l’argent : que valent les principes philosophiques quand il s’agit d’en faire l’application ?

La réaction de Chrysale est conforme à son discours : c’est son corps qui est concerné par les conséquences de la ruine – perte du confort de son « pot » – et sa réaction sensible vise à susciter la compassion.

Celle de Philaminte a quelque chose de surprenant non parce qu’elle serait contradictoire avec sa philosophie de la primauté de l’esprit sur le corps, mais parce qu’elle révèle l’authenticité d’un discours qui pouvait apparaître comme relevant d’une « hystérie » féminine qui ne résisterait pas à l’épreuve du réel.

En lui faisant balayer d’un revers de main le contingent matériel au profit de l’essentiel intellectuel, Molière sort le personnage de la gangue d’un féminisme inadéquat par – et c’est important – la proclamation, dans le cadre du récit théâtral, d’une abolition des frontières – donc celle qui est tracée entre les deux sexes :

               « Achevons notre affaire, et quittez votre ennui [inquiétude] ;

     Son bien [celui de Trissotin] nous peut suffire, et pour nous, et pour lui. »

Autrement dit, dans le cadre du récit théâtral, lui, moi, nous, il n’y a plus de différence, c’est pareil.

L’homme-Trissotin va lui opposer le réel tel qu’il est, et il est en ce sens l’expression d’un masculin contre lequel est construit le personnage de Philaminte :

                        « Non, Madame : cessez de presser cette affaire.

                      Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ;

                     Et mon dessein n’est point de contraindre les gens. »

C’est le discours du salaud : celui qui se réfugie derrière le masque – adopté ou fabriqué – d’un langage d’artifice (mots, uniforme, profession, peu importe la forme de l’apparence qu’il prend), chargé d’évacuer l’exercice de sa responsabilité.

Le masque ici, est celui de la liberté pour laquelle écrit et lutte Molière en s’opposant à son mépris – dans cette pièce, celui affiché par Trissotin  (cf. « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment »), plus généralement celui du pouvoir détenu par l’homme et les institutions qu’il a créées pour le maintenir. (cf. Dom Juan)

Trissotin exclu du champ de référence de Philaminte, entre Clitandre qui tient le même discours d’effacement des limites :

                              « Je m’attache, Madame, à votre destin.

Et j’ose vous offrir avecque  [licence poétique pour l’ajout d’une syllabe nécessaire] ma personne

                  Ce qu’on sait que de bien la fortune [le sort] me donne. »

La générosité émotionnelle et l’acceptation tout aussi spontanée de Philaminte « Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée… » se heurtent alors à un réel, manifesté une fois encore et de manière à créer la surprise théâtrale, par la lucidité du personnage d’Henriette.

                        « Non, ma mère ; je change à présent de pensée.

                               Souffrez que je résiste à votre volonté. 

                   (…) Je sais le peu de bien que vous avez Clitandre (…)

                              Je vous chéris assez dans cette extrémité,

                         Pour ne vous charger point de votre adversité

Elle oppose donc au lyrisme adolescent de Clitandre [«  Tout destin, avec vous, me peut être agréable / Tout destin me serait, sans vous, insupportable. »] la connaissance adulte de la vie telle qu’elle est :

                      « L’amour dans son transport parle toujours ainsi.

                    Des retours [revirements] importuns évitons le souci :

                        Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,

                          Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;

                          Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux

                     De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. »

Ariste vient alors révéler le subterfuge qu’il a mis au point  «  Je ne vous ai apporté que de fausses nouvelles / Et c’est un stratagème , un surprenant recours,  / Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours. »

Si Molière en charge ce personnage sérieux  (c’est habituellement le rôle des valets inspirés de la commedia dell’arte – Covielle dans Le Bourgeois gentilhomme, Scapin dans Les Fourberies de Scapin…), c’est pour rappeler la gravité du sujet de la comédie – dont celle de l’argent, j’y reviendrai dans la conclusion.

Encadrant l’idée fixe comique incarnée par Bélise

        « Qu’il [Clitandre] prenne garde au moins que je suis dans son cœur :

                          Par un prompt désespoir souvent on se marie,

                       Qu’on s’en repend après tout le temps de sa vie. »

deux expressions en modes différents rappellent la problématique :

–  pour le récit : la tragédie d’Armande

                        « Ainsi donc, à leurs vœux, vous me sacrifiez ! »

– pour le discours : la puissance structurelle masculine, même dans le ridicule théâtral de sa faiblesse [« Je savais bien, moi, que vous l’épouseriez ! » ], par laquelle Molière clôt la pièce :

                                                      Chrysale

                      « Allons, Monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,

                              Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit. »

Molière – Les Femmes savantes (19)

L’avant-dernière scène est à la fois comique par son côté burlesque,

                                                    Philaminte

                                          L’époux que je lui donne

                                                  Est Monsieur.

                                                      Chrysale

                                 Et celui, moi, qu’en propre personne

                             Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.

                                                    Le Notaire

                                                   Deux époux !

                                        C’est trop pour la coutume.

et dramatique par l’enjeu :  le mariage d’Henriette dépend d’un rapport de force qui tourne mal pour elle,

                                                    Philaminte

                         Et moi, pour trancher court toute cette dispute,

                             Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.

                          Henriette et Monsieur seront joints de ce pas :

                            Je l’ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ;

                             Et si votre parole à Clitandre est donnée,

                               Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.

                                                      Chrysale

                           Voilà dans cette affaire un accommodement.

                            Voyez, y donnez-vous votre consentement ?

L’écroulement du père a ceci de particulier, qu’il se produit juste après l’intervention de Martine à laquelle Molière donne une double fonction :  son langage fleuri s’oppose à la préciosité du langage des femmes savantes et, sous couvert du bon sens populaire, la caricature comique de sa louange du patriarcat permet de comprendre leur révolte :

                     « Ce n’est point à la femme à prescrire et je sommes

                       Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

          (…) Mon congé cent fois me fût-il hoc, [donné de manière certaine]

                           La poule ne doit point chanter devant le coq.

                                    (…) Si j’avais un mari, je le dis,

                             Je voudrais qu’il se fît le maître du logis ;

                    Je ne l’aimerais point, s’il faisait le jocrisse [stupide]

                              Et si je contestais contre lui par caprice,

                           Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon

                        Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

                  (…) L’esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage ;

                              Les livres cadrent mal avec le mariage ;

                                Et je veux, si jamais on engage ma foi,

                        Un mari qui n’ai point d’autre livre que moi… »

Molière rythme ce discours qui n’est pas le sien par les seules approbations fortes et répétées de Chrysale que le propos de sa servante ridiculise – il est la figure inverse du portait qu’elle peint – une manière de souligner l’inadéquation des discours des uns et des autres relativement au droit de la jeune fille de choisir qui elle veut épouser : à cet instant, Henriette, lâchée par son père, est perdue.

La nouvelle manifestation de l’idée fixe de Bélise qui clôt la scène rappelle que le récit est une comédie, et le dénouement, heureux, est, comme souvent chez Molière, apporté par le deus ex machina (la divinité venant défaire le nœud compliqué d’une intrigue dans le théâtre antique) incarné par le personnage d’Ariste – le meilleur.