Ripley, la série.

Je m’y suis lancé – « série » contient « durée » – avec circonspection. Après les deux adaptations cinématographiques réussies du roman (The talented Mr. Ripley) de Patricia Highsmith (Plein soleil, de René Clément – 1960 – Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt et The talented Mr. Ripley d’Antony Minghella – 1999 – Matt Damon, Jude Law, Gwineth Paltrow), que pouvais-je espérer d’une série, sinon l’étirement du récit ?

Elle propose tout autre chose.

Filmés en noir en blanc, les 8 épisodes réalisés par Steven Zaillian et diffusés sur Netflix explorent la problématique – hors références morales – de la confrontation entre le réel objectif et une réalité (un réel construit, subjectif),  principalement par le biais de l’esthétique et de l’art, en particulier l’ombre et la lumière, dont celles de l’œuvre de Le Caravage (Michelangelo Merisi da Cjaravaggio – peintre italien du 16ème siècle) – le noir et blanc du film vient souligner les contrastes caractéristiques de sa peinture… et de sa vie.

Le point de départ est aux USA : Tom Ripley, d’un milieu très modeste,  est envoyé en Italie par le riche armateur Greenleaf dans le but de convaincre son fils Dickie, qu’il connaît,  de rentrer pour s’occuper de l’entreprise.

Le point d’arrivée est l’Italie, antique (Via Appia) et ancienne, la modernité étant limitée à quelques trajets en voiture.

A la différence du roman et des deux adaptations, la série donne la priorité au discours et met au second plan le suspense policier : par son incapacité révélée peu à peu derrière ce qui apparaît d’abord comme une perspicacité à la Maigret, l’inspecteur qui mène l’enquête est l’expression de la vacuité de l’existence quand, à la différence de celle de Tom ( un artiste, du point de vue de la construction d’un réel autre), elle fonctionne de manière « académique ». L’intelligence de Tom – remarquablement interprété par le comédien Andrew Scott –, froide, exclusive de tout sentiment,  lui permet la réalisation parfaite de deux crimes et de la substitution d’identité – jusqu’à sa propre confusion– , en même temps qu’elle le plonge dans l’énigme de ce que sont l’esthétique et l’art dont Dickie – l’argent de son père le dispense de tout emploi – représente la conception superficielle, banale, « bourgeoise ».

Le réalisateur, par les cadrages, les plans, réussit à superposer l’architecture italienne (en particulier Venise, ses ruelles, ses ponts) sur celle, psychique, de Tom dont la figure hiératique fait écho au tableau de Picasso ; l’accrochage final témoigne de la prééminence de l’art sur le réel, plus exactement de la confusion entre le réel objectif et la réalité de celui qui le reconstruit. C’est ce que soulignent, à la fin, le nouveau passeport de Tom et l’incompréhension du policier dont on comprend que l’enquête (réel) n’aboutira jamais parce qu’elle est impuissante à empêcher de vivre sa réalité.

La morale, l’idéologie et la justice républicaine

Le lundi 10 octobre 2023, trois jours après l’attaque du Hamas, l’Union départementale de la CGT du Nord publia un tract qui situait l’événement dans le contexte de l’affrontement entre Israël et les Palestiniens. Il était notamment écrit : « Les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi, elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées ».

Le jeudi 18 avril, le tribunal correctionnel de Lille a condamné Jean-Paul Delescaut, le secrétaire de cette Union départementale, à un an de prison avec sursis pour « apologie du terrorisme » et à verser 5000 euros à l’Organisation juive européenne qui était une des parties civiles. Le tribunal a estimé que le tract incitait à « amoindrir la réprobation morale » contre les auteurs de l’attaque qui étaient présentés comme des victimes.

Dans son réquisitoire, la procureure avait que ce tract « constituait une légitimation d’un attentat de masse sous couvert d’une analyse historique ».

Ma contribution au Monde :

 La réponse apportée par le jugement au questionnement de l’attaque du 7 octobre est donc qu’il s’agit d’un acte en soi, non-inscrit dans un processus. En d’autres termes, les choix politiques du gouvernement israéliens (dont la colonisation en Cisjordanie et le blocus de Gaza) n’ont aucune incidence ni sur l’émergence du Hamas dans la vie politique palestinienne, ni sur le comportement des Palestiniens dans leur ensemble. L’explication de l’attaque du 7 octobre est donc simple : il s’agit de terroristes palestiniens qui ont procédé à cette attaque pour la raison que ce sont des Palestiniens et qu’ils sont des terroristes. Une génération spontanée, en quelque sorte. Ce verdict idéologique et moraliste est un déni de la justice républicaine.

Les 300 ans de Kant

Le Monde des livres (18/04/2024) consacre une page aux divers essais traitant de la pensée du philosophe allemand (1724-1804) dont les deux ouvrages les plus connus sont « Critique de la raison pure » (1781) et « Critique de la raison pratique » (1788).

Critique à prendre dans le sens premier du verbe grec, dont il est dérivé, krinein  = juger, discerner.

Le premier ouvrage explique ce que permet la connaissance par la raison « pure », le second définit une philosophie de la morale selon cette raison.

Kant parvient à ce qu’il appelle l’« impératif catégorique »(impératif : de l’ordre de la nécessité – du latin imperare = commander… composé à partir de parire =  enfanter) autrement dit, ce qui n’est pas déterminé par une condition particulière, contingente, propre à soi, comme peut l’être l’« impératif hypothétique » qui n’a pas de valeur morale (si tu veux aller vite prends l’autoroute / si tu veux être en bonne santé ne fume pas, ne bois pas, fais du sport – Churchill n’était pas d’accord), mais absolument vrai, qui puisse être universalisé.

Ainsi :  « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle », ou encore « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ».

Ce qui sous-tend cette conception est donc un « universel ».

Qu’est-ce que cet universel ?

Et c’est là que commencent, avec les difficultés, les débats.

L’exemple du dilemme vérité (en tant que constituant de l’impératif catégorique) /mensonge est bien connu : si l’assassin me demande où est la personne qu’il veut tuer, et si je le sais, est-ce que je dois le lui dire (parce que c’est la vérité) ou pas (ce qui sera un mensonge) ?

Selon Kant, il faut dire la vérité.

Et c’est là qu’avec l’accroissement des difficultés se poursuivent (avec passion) les débats.

Je répondrai d’abord par cette question posée à l’impératif catégorique : pourquoi tu ne fonctionnes pas ?

Je suppose que Kant se l’est posée et qu’il se la serait posée encore plus s’il avait vécu entre 1933 et 1945.

Même question pour : « Aimez-vous les uns les autres ! » du message christique, impératif catégorique, lui aussi.

Autrement dit, pourquoi le philosophe-en-général s’évertue-t-il à vouloir trouver la réponse décisive ?

Dans un premier temps, je pourrais répondre que, finalement, ce que vise la philosophie – malgré le philosophe ? –  ce n’est pas la vie commune, sociale, mais la vie individuelle : si tu veux t’en sortir, régis ta maxime en sachant qu’elle n’a aucune incidence sur la société, mais qu’elle peut seulement t’aider, toi. Un peu comme le moine qui s’enferme au monastère en se réclamant d’un message qui lui demande d’aller évangéliser le monde.

Dans un second temps, je dirai, au risque de me répéter (cf. La série d’articles intitulés La cause première, à partir du 21/10/2022), que la philosophie que l’on enseigne si peu et si mal à l’école (ce n’est pas un hasard) est ce que j’appelle un conte-discours qui tourne dans la sphère du déni de la mort telle qu’elle est, à la recherche de ce qui pourrait permettre à l’homme de vivre en harmonie avec lui-même et avec les autres, un conte-discours qui ne cesse de dire qu’il a enfin trouvé la réponse.

L’impératif catégorique kantien en est l’illustration, qui permet surtout des débats sans fin – depuis trois siècles – dont je ne dis pas qu’ils sont sans importance pour l’individu, mais qui se cogne contre un réel social têtu qu’il est impuissant à changer.

Je reviens au problème de la vérité : dois-je livrer au SS nazi le résistant ou le juif qui s’est réfugié chez moi parce que telle est la vérité objective ?

Je regarde l’impératif droit dans les yeux et je lui demande : en regard de l’universel qui me conduit à te choisir, en l’occurrence dire la vérité plutôt que le mensonge, que représente le nazi qui frappe à ma porte ?

Il est exactement le contraire de cet universel en tant qu’il est l’expression de la discrimination, du racisme, de l’antisémitisme. Ce qui revient à dire que les critères sont inversés et que si je dis la vérité de cette situation, la vérité objective, je me mets en contradiction avec cet universel que je renie ainsi. Relativement aux critères de l’universel, si je dis la vérité au nazi, je choisis le mensonge.

Mais qu’est-ce que cet universel ?

Il n’est pas d’abord celui de l’humain, mais celui du vivant quel qu’il soit et dont l’humain n’est qu’un mode, à savoir que la vie (individuelle) contient la mort – alors que le nazi inverse le rapport : d’où la tête de mort des SS, la glorification de la guerre surtout « totale », les camps d’extermination industrielle – et que la spécificité humaine est le type de conscience de ce réel d’autant plus difficile à accepter qu’il est dénié par le recours à la croyance, quelle qu’elle soit, antinomique du savoir et de la raison.

M’appuyant sur cet universel, je n’aboutis pas à une morale du bien et du mal, mais à une éthique, autrement dit un mode de vie déterminé par l’affection pour le vivant, donc pour les vivants.

Journal 40 – l’innocent et 36,5 millions – (17/04/02024)

Vous avez sans doute remarqué que depuis quelques jours,  je ne dis plus que je me lève tôt de bonne heure pour éviter de répéter toujours la même chose.

En revanche – c’est mieux que « par contre », même si on ne sait pas bien contre qui – je me suis couché tard après avoir regardé sur Arte un documentaire sur l’antisémitisme. J’ai notamment appris que le pape Innocent 3 était l’inventeur – si on peut dire – de cette forme d’amour évangélique haineux pour les Juifs. Quand on s’appelle Innocent, qu’on est pape, et qu’on connaît le latin, on doit se dire qu’on ne peut rien faire qui soit nuisible. Pour ceux qui ignoreraient le latin, je précise qu’innocent vient du verbe latin nocere (= nuire) précédé de in- qui a une valeur négative. Innocent signifie donc « qui ne nuit pas ». Il a aussi le sens de niais, crétin, idiot. C’est le Larousse qui le dit.

Les 36,5 millions n’ont rien à voir avec ça mais avec Carlos Tavares, le patron de Stellantis «   groupe automobile multinational franco-italo-américain fondé le 16 janvier 2021 résultant de la fusion des groupes Groupe PSA et Fiat Chrysler Automobiles. Le siège social est basé à Hoofddorp, une ville de la province de Hollande-Septentrionale, située entre Amsterdam et Leyde. » (Wikipédia)

Le Monde d’aujourd’hui annonce que le conseil d’administration de l’entreprise a validé sa rémunération, à savoir 36,5 millions bruts (hors impôts) pour l’année 2023. Les détenteurs d’actions sont d’accord eux aussi. Les dividendes (il faut y inclure les rachats d’actions) seront de 7,7 milliards.

Ma question, bête, mais bête !  c’est : « comment ça se peut ? ». Elle me rappelle l’anecdote que m’avait racontée un instituteur : « Je leur ai expliqué que 0 multiplié par 100 millions faisait 0. Il y en a un qui a levé le doigt et qui m’a dit « Monsieur, ça se peut pas ».

J’aime bien.

Je joins un peu de couleurs. Le rouge ne rend pas très bien sur la photo et le tableau s’est collé au milieu. Il fait ce qu’il veut.

Journal 39 – Israël/Iran (15/04/2024)

Ce 15avril 2024, une de mes petites-filles (oui, j’en ai deux autres) fête son 18ème anniversaire.  Je suis donc un peu plus âgée qu’elle. Eh bien, quand j’ai eu 18 ans, moi, je n’étais pas majeur ! Autant dire que j’étais mineur, alors qu’elle est majeure ! Et après, on s’étonne ! Je ne sais pas de quoi exactement, mais quand même, les jeunes d’aujourd’hui ! … Parce que moi, à cet âge, je n’avais pas le droit de voter aux élections européennes, alors qu’elle, si ! D’accord, il n’y avait pas d’élections européennes, mais ça n’empêche pas que quand même !

Bon. Je vais bien, je ne suis pas du tout jaloux, ni remonté genre pendule à ressors (vous avez remarqué « genre … » hé ! hé !)  contre les jeunes d’aujourd’hui, qui… que … dont… enfin, quoi, les jeunes ! (il manque pour que la liste soit complète mais je n’arrive pas à le caser).

Bon.

J’en viens à l’intitulé.

J’ai écrit cette confession, envoyée au Monde qui l’a publiée :

« Moi, B. Netanyahou, inculpé par la justice, contesté par beaucoup, je suis une incarnation d’Israël qui ne conçoit l’existence que dans le conflit permanent, notamment avec les Palestiniens dont l’incapacité à s’unir indique un problème équivalent. Je choisis donc la politique de la fuite en avant : je m’allie avec des extrémistes religieux dont le discours n’a rien à envier à celui du Hamas, je refuse un Etat palestinien, j’ignore les résolutions de l’ONU en développant la colonisation violente en Cisjordanie « occupée » soumise à des contrôles et des humiliations permanents, en continuant  le massacre de la population de Gaza, j’attaque le consulat d’Iran en Syrie pour provoquer une riposte iranienne (annoncée à l’avance et telle qu’elle soit sans grands dommages) qui fera d’Israël la victime et permettra ainsi de retrouver mes soutiens occidentaux qui condamnent d’autant plus fermement l’attaque iranienne qu’ils n’ont rien dit du bombardement de Syrie. Tout va bien. »

Je précise pour ceux qui seraient distraits, que  « Je » est un autre.

Journal 38 – Le retour du suicidé-assisté – (13/04/2024)

Comme ça, l’intitulé ressemble à un titre de roman fantastique. Parce que vous vous dites, avec vos mots à vous, « dans la vie réelle, ça se peut pas ». Seulement, il ne faudrait pas oublier que la vie réelle c’est aussi ce qui se passe dans la tête. Et ce qu’on se dit dans sa tête, ça se peut et ça ne se voit pas. Vous allez m’objecter  « Eh, ho, dites donc, vous, là ! Les psychiatres,  est-ce qu’ils ne voient pas ce que vous remuez dans votre tête ? Non mais, quand même ! »

Oui. Je ne suis pas psychiatre mais….

Ah, là, je discerne ce que vous êtes en train de vous dire dans la vôtre, de tête, et avec une esquisse de petit sourire gêné « Qu’est-ce qu’il est en train de nous raconter ? Est-ce qu’il serait pas en train de tourner grave ? » . « Tourner », dans le sens du lait devenu imbuvable, et « grave », dans celui d’aujourd’hui qui, entre parenthèses professorales, est très proche de celui du premier sens du mot latin gravis, pesant, lourd (et aussi dans le sens élargi de lourdingue, si vous voyez –   Oui, j’allais oublier, vous avez raison de me le rappeler, on devrait apprendre le latin).

Ben non. Non, je ne tourne pas grave. J’ai parfois des irritations, surtout quand des opinions sont présentées comme des idées par des gens qui se servent de leur titre pour faire croire qu’il s’agit d’un savoir. Prenez le temps de relire la phrase tranquillement.

Ce qui est le cas de ce matin, samedi. Je vous mets en situation : je me lève, vais dans la cuisine, appuie sur le bouton de la cafetière (eh oui, j’ai expliqué dans un journal précédent que je la préparais le soir !) avant de me diriger vers la salle de douche – comme ça, le café passe quand je la prends (la douche) , ce qui est très pratique si on a envie de boire du café juste après la douche, sinon ce n’est pas la peine –, et, passant à côté de mon smartphone qui a chargé pendant la nuit, j’entends le ding d’un message. Je regarde : tiens, me dis-je non sans une certaine jubilation, c’est le Monde des idées (pas des opinions, notez bien) qui m’envoie un courrier ! Je pose mon doigt pour ouvrir et que lis-je ?  Ce titre d’une tribune signée de deux psychiatres : « L’aide à mourir ne doit pas être laissée à la seule appréciation du patient. » Et voilà comment ça commence mal ! Vous vous levez, l’esprit en paix et… Cela dit, l’eau sur la tête, ça calme et, comme le dit je ne sais plus quel philosophe, le calme est à la pensée ce que le beurre est aux épinards. Pierre Dac, peut-être.

Surtout – je parle de l’irritation – quand je lis, juste un peu plus bas : « Le suicide, en effet, n’est pas une décision rationnelle et librement choisie : l’acte suicidaire est une réponse désespérée à une douleur psychologique insupportable. »

Tout en buvant mon café – il est passé, depuis le temps, pensez ! – en l’accompagnant de pain légèrement grillé et beurré (on dira ce qu’on voudra, le beurre sur le pain, et pas seulement dans les épinards, c’est quelque chose ! surtout avec du café), et tout en écoutant d’une oreille un dialogue intéressant sur France Culture à propos de la notion de transfuge de classe revendiquée par certains écrivains – peut-être que j’y reviendrai – je concocte dans ma tête la réponse que j’écoute avec l’autre oreille et que voici :

« Madame et Monsieur les psychiatres. En regard de l’infinie diversité des situations, affirmer « Le suicide, en effet, n’est pas une décision rationnelle et librement choisie » suffit à éliminer la dimension du savoir auquel renvoient vos titres professionnels. Pour m’en tenir à la notion de choix, vous semblez oublier le renoncement qui lui est inhérent avec ses affects associés. Si vous cherchez bien, vous trouverez quelqu’un qui a choisi de renoncer à sa vie parce qu’elle a cessé d’être « vivable » selon ses propres critères, décisifs parce qu’ils sont les siens (entre autres, Mireille Jospin-Dandieu). Faire de « la prévention du suicide une priorité » participe de la même idéologie d’une rationalité pure qui n’existe nulle part sinon dans les théories. Le choix du suicide n’est pas réductible à ce qui impliquerait une « lutte contre les idées suicidaires », un autre simplisme qui fait de votre tribune une simple opinion. »

Je l’ai envoyée au Monde des idées qui l’a publiée.

Vous voyez, je ne tourne pas grave, j’utilise les outils que je peux pour ne pas tourner en bourrique.

Et, au fait,  le retour du suicidé-assisté?

C’est que, dans le discours de ceux qui s’arcboutent pour résister au droit à l’euthanasie, il y a quelque chose comme la peur du retour du suicidé-assisté qui viendrait dire : ben non, tout compte-fait, j’aurais préféré pas.

« Voyager sans rien voir » ou Jean-Paul Sartre en URSS.

Géraldine Muhlmann avait intitulé Voyager sans rien voir son émission Avec philosophie du 11/04/2024.

Le thème en était le voyage des philosophes et intellectuels, notamment en URSS (post-Staline) et dans la Chine de Mao. Plus précisément Jean-Paul Sartre (URSS) et Philippe Sollers (Chine).

« Ils n’ont rien vu », dit-elle en préambule d’un dialogue qui n’aura de philosophique que le nom, ne serait-ce que parce que la réponse – de l’ordre du jugement moral – sera donnée a priori : « Ils n’ont rien vu, (…) Je ne m’en remets pas (…) Je suis sidérée (…) C’est la honte quoi ! (à propos de l’interview de Sartre revenant d’URSS en 1954) », s’exclame à plusieurs reprises l’animatrice, avec l’approbation des invités.

A aucun moment ne sera l’objet d’un questionnement le fiasco du soviétisme, du communisme en général, en tant que signe d’une faille majeure dans l’analyse marxiste génératrice de ces expérimentations désastreuses.

Non plus le fait qu’une grande partie des « intellectuels » en France et dans le monde – pour m’en tenir à la catégorie dont ils était question dans l’émission – a adopté cette analyse et soutenu, avec des réserves plus ou moins fortes, l’entreprise soviétique/communiste – ce qui évacue l’explication par l’inculture ou les affects.

Pour m’en tenir à la relation Sartre/URSS, je partirai de ce slogan paradoxal des années 60/70 : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » [Ils avaient été condisciples à Normale Sup dont ils étaient sortis l’un et l’autre agrégés de philosophie.]

Raymond Aron l’avait en quelque sorte validé en déclarant à propos de l’interview de Sartre évoquée plus haut : « Ce serait bête si ce n’était pas dit par Sartre. »

La question est donc de savoir en quoi ce que signifiait Sartre – quoi qu’il dise – prévalait sur ce que disait Aron.

On ne peut pas s’en sortir sans rappeler le retentissement planétaire du coup de tonnerre que fut le Manifeste du parti communiste (1874) de Marx et Engels, dont la signification dépassait la finalité révolutionnaire résumée dans le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » – il y a quelques années, ce texte était inscrit au programme philosophique de terminale.

Il annonçait avec la certitude du discours scientifique le début de l’Histoire de l’Humanité : jusqu’ici, l’homme et la société étaient agis par une lutte des classes déterminée par les rapports de production capitaliste ; le communisme allait mettre fin à cette lutte d’essence aliénante et permettre à l’homme libéré du rapport dominant/dominé, exploiteur/exploité d’être acteur de sa propre histoire.

Le diagnostic de l’être agi reposait sur le constat du réel des sociétés dominées par les pouvoirs successifs de l’aristocratie terrienne puis de la bourgeoisie capitaliste maîtresse de l’industrie, du commerce, de la banque, autrement dit deux minorités puissantes exploitant le travail de l’immense majorité, les serfs, puis les prolétaires (ceux dont la progéniture – latin proles – est la seule richesse).

C’était un fait. Qu’il soit diversement analysé et même validé par le discours du  « c’est comme ça » naturel ou divin ne lui ôtait pas ce caractère de fait.

Le Manifeste mettait donc en cause l’existence même d’une destinée humaine qui serait subie par une nécessité métaphysique dont il montrait qu’elle était en réalité une création idéologique des dominants étayée par la religion, « le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu, (…)  l’opium du peuple ».

Difficile aujourd’hui, après le fiasco de l’entreprise, de réaliser l’ampleur et la gravité de cette problématique révolutionnaire, d’abord pour la pensée : elle était le renversement d’un discours vieux comme le monde qui ne proposait pour tout horizon commun que des aménagements du c’est comme ça et la lutte individuelle pour arriver.

Par son essai (L’Etre et le Néant) ses romans et son théâtre, Sartre, après et avec d’autres, posait la question de la construction du sens de l’existence en-dehors des critères habituels de la morale et de la religion qui donnaient un sens a priori. Par sa conscience du fait d’exister, l’homme pouvait définir l’essence de sa vie, alors que l’idéologie traditionnelle lui enseignait que les « valeurs » – en particulier du bien et du mal – lui préexistaient.

Sa démarche était celle d’une pensée extérieure au sens du monde, alors que les antirévolutionnaires s’appuyaient, eux, sur une pensée intérieure au sens du monde.

Sartre « était raison » même s’il se trompait, parce que son erreur ne pouvait concerner que des « contingences » – même si elles avaient pour noms : censure, justice arbitraire, nomenklatura,  goulag, massacres… –  Aron « était tort » parce que la dénonciation de ces contingences en tant qu’intrinsèques du communisme, « oubliait » de les mettre en regard des « contingence »s analogues du vieux monde (génocide amérindien, esclavage, guerres de religions, colonisations, ségrégations, discriminations, guerres internationales, exploitation du travail, répressions sociales) supposées aller de soi, comme tout le reste.

Si l’homme était encore un loup pour l’homme dans la phase de construction du communisme,  l’instauration progressive du nouveau mode relationnel finirait par le libérer de la gangue de violence et de haine construite et épaissie pendant de longs siècles d’exploitation de l’homme par l’homme.

Sartre avait voyagé en URSS non sans rien voir de ce que dissimulaient les belles vitrines qu’on lui montrait, mais sans avoir regardé la faille de l’analyse marxiste dont le concept « matérialisme historique » compliquait la critique théorique.

Dénoncer le régime soviétique – comme Gide, par exemple, qui n’avait pas le statut de philosophe – à partir des contradictions manifestes, c’était nier la nécessité du temps long inhérent au processus de construction d’un monde radicalement autre. D’autant que les puissances européennes avaient tout fait pour tenter de contrecarrer le processus.

La problématique essentielle est celle du rapport avec l’objet dans la définition du commun. Mais pouvait-elle être construite sans qu’ait été expérimentée la théorie qui faisait de l’objet le fondement de la société communiste ?

Rien de tout cela ne fut discuté au cours de l’émission que l’animatrice conclut ainsi : « Je voudrais une petite réaction générale au problème du regard, quand même on est dans une émissions de philo : qu’est-ce qui se passe dans ces regards aveugles ou aveuglés. Moi il me semble que ce qui ressort, c’est un problème de stratégie. »

Il y eut encore « Le désir de croire et la suspension de l’incrédulité », « Ces intellectuels n’ont pas vu les millions de victimes » avant la conclusion définitive :  « Ce qui est remis en cause c’est une forme d’humanisme qui a été foulée aux pieds par de très nombreux intellectuels au 20ème. »

Les derniers mots philosophiques de G. Muhlmann furent : « C’est un peu affligeant, mais ça fait du bien ces éléments concrets et précis. »

« Un problème de stratégie », « Une forme d’humanisme foulée aux pieds… », « Ça fait du bien… » incitent à imaginer un nouvel intitulé qui pourrait être « la philosophie sans rien voir ».

Journal 37 – passeurs et trépassés – (11/04/23024)

Il y a des matins qui favorisent le jeu avec les mots – ce matin en est un – et quand je jette un œil sur les deux, là, juste au-dessus, dans l’intitulé, je me dis, juste après avoir effectué mes exercices d’assouplissement – je parle d’assouplissement du corps – que ce sont des jeux de mollets gonflés – et là, juste à côté, c’est un clin d’œil à Bobby Lapointe. Dans le jeu de mots, ce qui compte, c’est la finesse et la justesse, et c’est pourquoi j’ai finement répété juste. Juste pour aider. Ni lourdeur ni insistance, seulement finesse et justesse.

Les jeux de mots, c’est seulement pour essayer de se raccrocher au sourire qu’on peut.

Les passeurs, ceux qui embarquent les migrants – des révélateurs, entre autres, de l’inépuisable capacité humaine à exploiter le malheur – sont devenus une variable d’ajustement dans le discours des autres humanistes que sont les partisans d’un renforcement des contrôles aux frontières.

Juste avant ce matin, hier soir, je regardais le journal d’Arte dont le premier sujet concerna le vote au parlement européen par la majorité de droite (PPE) d’un durcissement de ces contrôles. Un de ses porte-parole déclara sur le ton de la conviction forte que l’Europe (politique) n’avait pas à se soumettre à la loi des passeurs.

Je n’ai pas eu besoin de l’escalier (voir le journal 36) et j’ai pas non plus jeté une chaussure contre l’écran, parce que je sais depuis déjà quelque temps que le monsieur que je vois n’est pas dans le poste mais loin. Entre parenthèses professorales, c’est pourquoi on dit télévision, du grec têlé (= loin) et du latin videre ( =voir) – on devrait apprendre le grec et le latin. (cf. aussi le journal 36)

Ce qu’en filigrane disait sans le dire ce monsieur qui s’identifiait si bien à sa fonction de protestation outrée de morale humaniste, c’est que le gens d’Afrique vivent chez eux, tout tranquillement, heureux et tout et tout, et que ce sont les méchants passeurs qui viennent pour les persuader d’embarquer pour une croisière en méditerranée.  Ils s’approchent des cases où les femmes en boubou pilent le manioc en chantant de douces mélopées à leurs enfants, des arbres de palabre où les hommes conversent, et choisissent qui aura le droit de monter dans le bateau.

Salauds de passeurs-causals !

 Les trépassés, c’est un autre sujet dont le jeu de mot ne permet pas l’identification juste et fine mais bon, on ne peut pas toujours être au top !  (Vous avez remarqué comment je me planque dans le « on » ? Ah, ben oui, la maîtrise du langage, c’est ça).

Il s’agit encore et toujours des contorsions gouvernementales à propos de l’aide à mourir, comme ils disent. J’ai lu attentivement la proposition de loi. Il faut vraiment être au bout du bout de toute souffrance imaginable pour obtenir officiellement et administrativement le droit de décider de ne plus souffrir.

A quoi certains contributeurs du Monde répondent qu’on peut toujours se suicider sans rien demander à personne.

J’ai donc envoyé cette contribution en cinq points( et mille signes pile-poil) – suivie de deux commentaires :

1 – la mort fait partie du vivant de l’individu, quelle que soit l’espèce.

2 – l’être humain se singularise par le genre de connaissance qu’il a de sa mort : le discours biologique (propre au vivant), et celui de sa conscience depuis l’âge de 3 ou 4 ans.

3 – l’angoisse le conduit à des stratégies de contournement et de déni par :

– le langage : « j’ai un corps » « j’ai un esprit/âme » (deux absurdités).

– la croyance en l’immortalité de l’âme et à la résurrection du corps

– le transfert du fantasme d’immortalité dans l’objet (accumulation, collection…) par l’équation capitaliste : être = avoir + (= plus j’ai moins je meurs).

4 – ces stratégies révèlent aujourd’hui leur obsolescence : fin des deux paradis (au-delà et lendemains qui chantent).

 5 – proposition : enseigner la mort « telle qu’elle est » (le cadavre) à partir de l’école maternelle et le principe : tout être dispose librement de sa vie, donc de sa mort, et de l’aide appropriée pour naître et mourir.

1er commentaire :

« Entièrement d’accord avec vous, les contributions de médecins sur ce site sont la parfaite illustration de vos propos : on ne leur enseigne pas que la mort fait partie de la vie et on les formate pour l’acharnement thérapeutique. D’où cette idée que les palliatifs – souvent utiles voire suffisants je ne le conteste pas – seraient la « solution » dans tous les cas (il suffit d’avoir un proche dont le départ a été douloureux malgré ces soins ou parfois à cause de leurs conséquences indirectes pour le comprendre). La clause de conscience est indispensable mais c’est au niveau de la formation des médecins qu’il faudra progressivement changer les choses. »

Second :

« Bien vu et intéressant, mais pour cette prise de conscience et ces démarches, y compris didactiques, il faut une société qui présente beaucoup de maturité, d’honnêteté, de capacité d’écoute et de recul. »

J’ajoute au journal un peu de couleurs.

Journal 36 – Le coup du lapin – (08/04/2024)

Comme tout le monde, il m’arrive d’avoir ce qu’on appelle « l’esprit de l’escalier », une expression inventée (apparemment par Diderot) pour dire non que l’escalier à un esprit, non, mais qu’on a manqué d’à-propos, qu’on n’a pas su répondre dans le temps où la réponse était pertinente, bref qu’on a trouvé ce qu’il fallait répondre à son interlocuteur seulement après qu’on a descendu l’escalier qui conduit chez lui (parce qu’il habite à l’étage). Voilà.

Avant de poursuivre, et m’appuyant sur le fait que l’expression est ontologiquement liée l’escalier (elle n’existe pas sans lui), j’émets hardiment l’hypothèse que voici : est-ce que ce manque de vivacité d’esprit ne serait pas le produit dérivé de cette invention scalaire (latin scala = escalier – on devrait apprendre le latin) ? Pour formuler l’idée de manière nettement plus terre-à-terre, je me demande si les hommes ne répondaient pas toujours du tac au tac quand leurs habitations étaient de plain-pied. Par exemple, la maison de Socrate n’avait pas d’escalier et ses dialogues ne se passent jamais en hauteur. Je n’insiste pas sur la hardiesse de l’hypothèse.

Quel rapport avec le lapin ?

Je m’explique.

Notre premier ministre dont certains mauvais esprits disent qu’il a un problème d’ego mal géré (allons donc !) vient de trouver la solution pour régler la question des rendez-vous médicaux non respectés : taxer de 5 euros ceux qui n’auront pas annulé le rendez-vous dans les 24 heures précédentes.

Le rapport entre l’escalier et le lapin qui donne son nom à cette taxe, c’est qu’il m’a fallu un peu de temps – j’ai calculé : en gros, celui qu’il faut pour descendre deux étages – pour trouver la répartie.

Oui, je confesse, et en plus à ma grande honte – j’ai eu une éducation judéo-chrétienne –, qu’en entendant l’information à la radio, ma première réaction fut celle de la pensée profonde qu’expriment les concepts  « ah ben tiens, oui, pourquoi pas, après tout, dans le fond, finalement, hé hé… etc. » qu’on échange le coude sur le zinc du Café du Commerce.

Ce matin, après avoir descendu mes deux étages, j’ai retrouvé mon esprit et me suis dit  : mais, qu’est-ce que suppose du comportement humain cette décision qui ne peut être que mûrement réfléchie puisqu’elle vient de la pensée primoministérielle (je ne suis pas sûr que le mot existe) ?

Elle suppose le paramètre rationnel : j’ai un rendez-vous chez le médecin, et je décide de ne pas y aller. Et toc ! Seulement, il y a un hic (mot latin = ici, pour signaler un point de difficulté – on devrait apprendre le latin) : si je le décide, là, comme ça, pourquoi je ne préviens pas ?

Est-ce que le discours que je me tiens est clairement : je décide de ne pas y aller,  ou bien est-ce qu’il est celui, si indistinctement formulé qu’il est à peine audible, de l’esquive ? Je mets ça dans un coin et j’oublie. La peur de ce que dira le médecin, oui, sans doute, mais aussi celle, plus profonde, enfouie du « j’annonce que je me dédis » qui conduit par exemple à ne pas annuler une réservation de restaurant. La couverture prétexte peut être « pas d’importance,  m’en fous, rien à br… (oh !) », mais le fond du fond, c’est bien l’esquive, l’esquive de ce qui est confusément perçu comme une déstabilisation de soi. Il n’est jamais simple d’entreprendre une démarche d’annulation.

Pour que fonctionne l’amende des 5 euros, il faut le calcul  : comment est-ce que je perds le moins ?

Dans le cas de l’esquive, le problème est et restera le mien : je vais devoir me débrouiller avec moi.

Dans le cas des 5 euros, c’est, (apparemment) simple : j’ai payé, c’est réglé.

Une expérience de cet ordre a été menée aux USA pour un problème analogue :  dans le but de réduire le nombre des parents en retard pour récupérer leur enfant à la crèche, les responsables d’un certain nombre d’entre elles ont décidé d’infliger une amende de 2 dollars par minute de retard. Résultat : le nombre des retardataires a doublé.

«  Frapper au porte-monnaie » n’est pas seulement un slogan qui donne l’illusion d’une solution, c’est aussi une vision sombre de l’humanité.

Le lapin, lui, n’a pas ce type de problème.

Sauf quand on le pose.

La religieuse de Pontcallec – épilogue judiciaire.

Les 23 et 24 juin 2021, j’ai publié deux articles concernant le renvoi brutal, sans explications, d’une religieuse de la communauté (intégriste) de Pontcallec où elle avait passé trente-quatre ans. Je soulignais combien il est encore difficile d’oublier la contradiction entre le discours de l’église institutionnelle et ses pratiques.

La religieuse en question avait porté plainte au civil et le tribunal lui a donné raison (Le Monde – 04/10/2024). Il a notamment condamné la communauté religieuse et le cardinal canadien Marc Ouellet qui devront lui verser plus de 200 000 euros de dédommagement.

Voici ma contribution (publiée) :

Problématique plus large : qu’y-a-t-il, dans l’espèce humaine qui conduise à la création d’une structure sociale dirigée exclusivement par des hommes célibataires qui doivent renoncer aux rapports sexuels, qui réduit le mariage à la procréation, la femme à la maternité, qui dénigre la sexualité, le corps et le plaisir, qui se réclame d’un texte fondateur qui promeut l’amour du prochain et élimine par la torture, le bûcher et l’excommunication  ceux qui ne croient pas ce qu’il faut comme il faut, qui fait l’éloge du dénuement en investissant dans l’apparat, le luxe, la banque et la spéculation, enfin qui a séduit des centaines de millions d’êtres humains par l’assurance que le corps ne meurt pas vraiment et que l’âme monte au ciel avant une résurrection générale.

* L’article du journal précise que le cardinal Ouellet avait été cité comme pape possible lors de l’élection pontificale de 2013. Il occupait le poste n°3 au Vatican avant de devoir démissionner en janvier 2023 pour une affaire sexuelle.