Journal -28 – Les deux insupportables – (11/03/2025)

Hier soir, donc lundi, deux insupportables illustrés par deux films.
D’abord, celui de R. Polanski, J’accuse, que j’avais vu à sa sortie (2019) et que j’eus envie de revoir.
Ensuite un documentaire consacré à Beaune-la Rolande (Loiret).
Le film de Polanski emprunte son titre à l’intitulé que choisit E. Zola pour son article (publié dans L’Aurore) où il dénonça la machinerie militaire et politique mise en route pour refuser de reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus qu’un jugement avait envoyé à l’Ile du Diable après sa condamnation pour haute trahison.
Il raconte comment le commandant Picard, d’abord persuadé de la culpabilité de Dreyfus (comme l’avait été Zola et beaucoup d’autres, tant la culpabilité semblait solidement établie) parvint peu à peu à découvrir qu’il était innocent et le courage dont il fit preuve en s’opposant à sa hiérarchie qui tenta de le faire taire en l’éloignant avant de l’envoyer en prison.
Ce premier insupportable, c’est la machine– en l’occurrence celle de l’institution militaire couplée à la machine politique – dont le fonctionnement permet de comprendre comment on peut devenir anarchiste et aller poser des bombes.
Le second, d’une autre nature, peut-être plus insupportable encore que le premier, concerne, par le biais d’un individu, une strate de l’humanité, qu’on peut appeler la saloperie… je ne trouve pas d’autre mot. Salop (d’où vient saloperie = qui est sale), s’écrit aujourd’hui salaud.
Beaune-la-Rolande fut, avec Pithiviers et Jargeau, une commune du Loiret choisie pour la construction, en 1939, d’un camp prévu pour les futurs prisonniers allemands et dont les premiers occupants, en 1940, furent donc des soldats français.
Le gouvernement de Vichy – c’était vraie la France, officielle, de l’époque, celle d’ « on est chez nous ! » et de « préférence nationale ! » – y enferma ensuite les juifs, dont ceux de la rafle du Vel d’hiv, avant leur envoi dans les camps d’extermination nazis.
J’ai vu et écouté les témoignages de cette dame âgée qui pleurait en évoquant ce que vit l’enfant qu’elle était alors depuis la fenêtre du grenier de la maison de ses parents qui offrait une vue dégagée sur l’intérieur du camp. Celui de ce vieil homme maintenant, encore solide, encore puissant, qui raconte comment il parvint à s’évader en se glissant sous le grillage du camp, et qui pleurait, là, devant les lycéens émus auxquels il décrivait cet impensable pour l’enfant qu’il était, impensable toujours pour l’adulte qu’il était matinenant, ce camp, antichambre de la mort programmée, et qui fut administré et surveillé par des gendarmes de la vraie France d’alors.
Ces gendarmes de la vraie France d’alors arrachèrent les petits enfants des bras de leurs mamans, des mamans qu’ils déshabillèrent devant leurs enfants parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Je répète et je répèterai toujours qu’ils arrachèrent les enfants des bras de leurs mamans qu’ils déshabillèrent devant eux parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Mais enfin, monsieur, c’étaient des juifs et c’étaient les ordres, et les ordres étaient ceux d’une logistique pourtant facile à comprendre : les mamans, c’étaient des juives, monsieur, devaient être embarquées seules et les premières dans les wagons à bestiaux qui les conduiraient à Auschwitz pour y être gazées. La machine, encore, pour abdiquer sa conscience et sa liberté.
Et puis, il y eut ce type, là, avec ses moustaches en crocs, sa barbichette et ses lunettes rondes, ce type présenté comme un historien local, ce type avachi dans son fauteuil en face de la caméra, qui se donnait des airs de savant, qui feuilleta devant nous les pages d’un livre qu’il avait publié, un livre illustré de photos anciennes de Beaune-la-Rolande, un livre dans lequel il ne dit rien du camp, rien, pas un mot, pas le moindre mot, et qu’il clôt avec la phrase « Il a toujours fait bon vivre à Beaune-la-Rolande ! », ce type, là, qui regarde sans sourciller l’œil de la caméra, et qui déclare « J’assume », avec le même langage de salaud qui fit écrire à Zola « J’accuse ! ».

Journal – 27 – La force d’âme et les dividendes – (06/03/2025)

Dans le compte-rendu (Le Monde) du discours du Président (hier soir – si je disposais d’une grande honte j’avouerais que ne l’ai pas écouté, mais, vérification faite, je n’en ai pas) j’ai relevé ce passage apparemment conclusif : « Sollicitant leur « engagement » pour la « patrie » et faisant appel à leur force d’âme » pour surmonter les difficultés à venir. « Notre génération ne touchera plus les dividendes de la paix, a-t-il conclu, lugubre. Il ne tient qu’à nous que nos enfants récoltent demain les dividendes de nos engagements. »
D’abord, la force d’âme. Comme ça, on pourrait croire que c’est du Hugo, celui de Les Misérables. A la fin du roman, on assiste à l’envolée de l’âme de Jean Valjean dont la force n’était seulement de soulever les charrettes mais aussi la capacité à se remettre en question sous l’effet de ce qui pourrait être la grâce divine. Cf. l’affaire de l’argenterie volée chez Monseigneur Myriel, prénommé Bienvenu, ça ne s’invente pas, ou plutôt si, ça s’invente. Je précise que j’aime le roman et toute l’œuvre de Victor Hugo. Que Jean Valjean ait une âme et qu’elle s’envole au moment de sa mort ne me pose aucun problème.
Ce qui m’en pose un, c’est que le président m’en donne une, puisque je suis français. Vérification faite dans tous les coins et recoins, comme pour la grande honte ou la honte tout court, je n’en ai pas trouvé. Donc, soit je ne suis pas un Français, soit j’en suis un faible, puisque cette âme est forte.
On me dira que c’est une métaphore, qu’il ne s’agit pas d’une âme pour de vrai. D’accord. Mais une métaphore de quoi ? J’ai beau regarder partout chez moi, je ne trouve pas non plus un engagement pour la patrie, parce que, la patrie, je ne sais pas bien ce que c’est, surtout quand j’entends le RN se définir comme patriote. Là, j’aurais plutôt envie de dire que la patrie, hein… Bon.
Reste la question des dividendes. Pour ceux qui l’ignoreraient parce qu’ils ne détiendraient pas d’actions – je n’en détiens pas mais je sais quand même ce qu’est un dividende parce que je suis cultivé et tout et tout – les dividendes, c’est l’argent, pris sur les bénéfices et versé par une entreprise à ses actionnaires.
On me dira encore que « dividendes de la paix » et « dividendes de nos engagements » ce sont toujours et encore des métaphore et que le cultivé et tout et tout que je prétends être l’est plutôt un ignorant et rien et rien. D’accord.
Je reposerai quand même la question : une métaphore de quoi ? La paix et l’engagement seraient comme des entreprises qui feraient des bénéfices ?
On voit bien que notre président ne connaît rien ni au capitalisme ni à la banque.

Journal- 26 – La voix absente – ( 03/03/2025)

Ce matin, les deux invités des Matins de France Culture – une journaliste du Figaro et un ex-secrétaire adjoint de l’Otan – décrivaient très bien, surtout la journaliste, ce qu’est l’alignement de D. Trump sur le discours de V. Poutine. Un deal dont elle disait qu’il était de type mafieux, et que certains journaux états-uniens (dont le New-York Times) présentent comme celui de gangsters. Tu prends ça, moi je prends ça. Les larrons en foire, c’est ça.
En réponse, le discours dominant de l’Union européenne est celui de l’augmentation des budgets militaires. Plus de chars, d’obus, d’avions, de drones, partage de l’arme nucléaire du Royaume-Uni et de la France.
Un processus d’escalade qui participe du processus d’escalade déjà mis en route et qui le nourrit.
Le discours politique, à gauche, à droite, dit le désarroi des analyses qui ont prévalu, balançant entre la compréhension ou la condamnation de l’agression russe, selon que l’éventualité d’une adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’Oran constitue ou pas une menace pour la Russie, entre la nécessité du parapluie américain et l’anti-américanisme.
L’alignement de Trump sur Poutine, c’est le « moi d’abord ! » américain en actes et son corollaire migratoire « on est chez nous ! ». Toujours et encore une affaire de gros sous. Je retire mes milliards parce qu’ils ne rapportent pas assez, je vais les investir autrement et ailleurs. The business must go on, oui, certes, mais, la main sur le cœur et sur l’air de YMCA, et, n’oubliez pas, pour l’amour de l’Amérique et des Américains.
La voix, politique et philosophique, qui manque – je ne parle pas de la voix de « la paix » qui fait partie du deal, tout le monde veut la paix, proclame son désir de paix, Mussolini, Hitler, Poutine, Trump… et toujours la main sur le cœur ou le stylo signataire d’accords à la main – non, celle qui manque est la voix explicative de notre commun, je parle du commun humain, la seule capable de révéler derrière les mots-valises « patrie » et « nationalisme », les slogans « moi d’abord ! » et « on est chez nous ! », l’exploitation politicienne, financière et industrielle du déni de ce commun humain, qui fait se résigner ou applaudir à l’escalade militaire, jusqu’au jour de l’appel aux manifestations « contre la guerre », l’appel qui indique qu’il est trop tard.
Aucun des deux intervenants de l’émission ni le journaliste ne posent la question de ce que, au-delà des conjonctures bien connues, signifient les phénomènes (= les formes visibles, apparentes) que sont l’élection de Trump, l’absence de renversement de Poutine, le succès de l’AfD en Allemagne, le développement planétaire de l’idéologie d’extrême-droite ponctué de saluts fascistes. Mon journal, non plus. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres chaines de radio et celles de la télévision autres qu’Arte, pour les journaux autres que Le Monde – je lis quand même sur Internet des articles de Libération, de l’Obs* – mais si cette chaine de culture et ce journal dit de référence (mais de quoi, au juste ?) ne posent jamais la seule question susceptible de solliciter la pensée contre les passions dévastatrices qui finissent par accepter la guerre, je doute que les autres la posent.

*Le magazine a publié un article que j’avais écrit en réponse à la conception navrante de l’enseignement de la littérature d’un professeur de français déboussolé, mais refusé un second article qui traitait du discours global d’enseignement de l’Education nationale.

Journal -25 – Les sanglots et le bureau Ovale – (01/03/2025)

Hier, 28 févier, Quentin Lafay recevait (France Culture – Questions du soir – 19 h 02) Estelle Ferrarese, professeure de philosophie morale et politique à l’Université de Picardie Jules Verne et qui publie Une philosophie des sanglots – Rivages.
Hier, ce fut aussi l’affrontement verbal filmé en direct dans le bureau Ovale de la Maison Blanche entre, d’un côté, le président ukrainien, pull et pantalon noirs, de l’autre, le président US, costume bleu et cravate rouge – il avait traité son homologue de dictateur quelques jours auparavant –, tous deux assis sur deux fauteuils identiques face à la caméra, et, dans le coin du canapé, à droite, J.D. Vance, le vice-président, costume bleu et cravate bordeaux.
Sur France Culture, un discours d’analyse qui construit une problématique à partir d’une fonction organique historiquement connotée comme l’on sait : la femme pleure parce que les pleurs sont un des attributs féminins, l’homme ne pleure pas, d’abord parce qu’il n’est pas une femme, ensuite parce qu’il ne manquerait plus que ça !
E. Ferrarese parlait posément de phénomènes organiques et de la nécessité d’une fonction, son interlocuteur posait des questions adéquates.
Dans le bureau Ovale, il y eut deux discours : le premier, celui du président ukrainien, qui présenta d’abord des faits concrets : l’invasion de la Crimée en 2014, puis de l’Ukraine, il y a trois ans.
Le président et le vice-président laissaient dire. Ils guettaient.
Ce qu’ils guettaient, c’était la faille dans le discours de l’essentiel ukrainien (agression russe indiscutable) qui leur permette de focaliser sur un accessoire et ne pas avoir à révéler l’essentiel américain actuel : l’accord avec V. Poutine.
La faiblesse de V. Zelensky fut de ne pas s’en tenir aux faits et de rendre ainsi possible ce discours de dérivation. Exemple : « Vous allez ressentir les effets d’une éventuelle victoire de la Russie », dit-il à ses interlocuteurs. D. Trump sauta sur l’occasion, aiguilla immédiatement vers « Vous n’êtes pas autorisé à dire ce que nous allons ressentir », et J.D. Vance enchaîna sur l’audace et l’ingratitude du président ukrainien à l’égard du peuple américain.
Voilà comment ils réussirent à déplacer l’objet de la discussion dans la sphère morale-patriotique et à affirmer, avec le plus grand sérieux, que D. Trump travaillait au bonheur du monde.
V. Zelensky, qui avait été comédien, ne jouait pas sa fonction présidentielle, alors que les deux autres jouaient avec la leur pour un objectif qu’ils savent très bien maintenir derrière les décors.
Sur France Culture, aucun des deux ne mentionna Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone. (Chanson d’automne – Verlaine)
Peut-être parce que, malgré l’harmonie imitative « glots longs », le sanglot se caractérise moins par la durée que par la violence d’une désorganisation, dont la scène du salon Ovale est une des séquences dramatiques.

Journal -24 – La face vulgaire du capitalisme – (27/02/2025)

Le nom latin vulgus désignait le commun des hommes, la foule, donc le contraire du peuple (populus) dans son sens politique de communauté citoyenne comprenant les aristocrates (patriciens) et ceux qui ne l’étaient pas (plébéiens).
Il a donné en français vulgariser (= rendre accessible à tous une connaissance spécifique, notamment scientifique) et vulgaire dont la signification est surtout dépréciative = est vulgaire ce qui ne respecte pas les codes, quels qu’ils soient et quoi qu’ils valent – c’est une autre question.
Depuis l’élection, le spectacle que donnent à voir D. Trump et E. Musk, par les mimiques, les gesticulations, la grossièreté et l’outrance du discours (tout récemment une vidéo provocante produite par l’Intelligence Artificielle représentant Gaza en Riviera de luxe sordide et diffusée par D Trump sur sa plateforme), est vulgaire en ce sens qu’il ne respecte pas les codes de tenue du pouvoir politique.
Que ces personnes elles-mêmes soient ou non vulgaires importe peu ; ce qui importe, c’est ce que signifie ce message de vulgarité et ce qu’il dit aux citoyens US, particulièrement ceux qui leur ont ouvert les portes de la Maison blanche. Comme pour tous les palais gouvernementaux, l’architecture extérieure et intérieure fait partie des codes de représentation de cette tenue du pouvoir que ne respecte pas D. Trump (la mise en scène des signatures de décrets ressemble à un numéro de prestidigitation ), notamment par le rôle que joue E. Musk (cf. sa prestation clownesque dans le bureau ovale, son fils sur les épaules, comme reléguant au second plan le président assis au bureau).
Pour ceux qui n’ont pas voté pour lui, la vulgarité du président est une redondance de celle du candidat. Il y a une cohérence.
Mais pour ses partisans ou ceux qui se sont ralliés juste avant ou après l’élection (en particulier les patrons milliardaires de la « tech ») ?
Même si les codes du pouvoir peuvent être perçus pour ce qu’ils sont – des trompe-l’œil – , ils sont, dans la représentation commune, constitutifs de ce pouvoir.
Quel est le seuil à partir duquel leur transgression par le président et son double ne sera plus supportable pour les uns et les autres ? [E. Musk, qui n’a pas de légitimité politique et dont la position économique peut changer, pourra jouer alors le rôle du fusible]
Les économistes expliquent que la chute des actions de Tesla est due en partie au comportement outrancier et brutal d’E. Musk ; autrement dit, posséder une Tesla n’est pas ou n’est plus forcément valorisant pour son propriétaire.
Les électeurs de D. Trump qui ne sont pas, dans leur immense majorité, les possibles acheteurs d’une Tesla, reçoivent sans ménagement, en pleine figure, une image caricaturale qui peut leur convenir aujourd’hui parce qu’ils croient qu’elle concerne « les autres » (élites, fonctionnaires…), mais qui leur fera dire un jour, sans doute trop tard : et c’est pour ça que j’ai voté !
Ce ça, l’équation capitaliste ((être = avoir + = plus j’ai, plus je collectionne et moins je meurs) capable de toutes les ruses pour ne pas émerger dans le conscient, n’en constitue pas moins le discours essentiel, enfoui, et dont le déni peut conduire à choisir l’abîme plutôt que la liberté

Complément au Journal 23

A la remarque d’un lecteur du Monde qui souligne l’insuffisance des services de psychiatrie, un autre lecteur répond : « Sauf que là il ne s’agit nullement de l’un de nos citoyens et qu’il n’avait rien à faire chez nous ! Nous ne sommes pas là pour soigner gratuitement tous les fêlés étrangers. »

Ma réponse à ce lecteur ;

Votre réaction est contradictoire avec le Principe qui constitue notre pays, la devise qui est affichée sur les bâtiments officiels de notre République. « Nous ne sommes pas là pour « implique un « être français » essentiel encore une fois contredit par le socle construit au cours des siècles. Nous ne sommes pas, nous sommes devenus. La référence à cet « être » fantasmé rappelle les heures sombres de notre histoire où le gouvernement de Vichy fit arrêter et déporter pour qu’ils soient mis à mort des hommes des femmes et des enfant au motif que ce qu’ils étaient – juifs – en faisait des étrangers « qui n’avaient rien à faire chez nous« . La France qu’on enseigne à l’école est celle de Liberté Egalité Fraternité. La Fraternité, si elle n’est pas un angélisme, n’est pas sécable, elle englobe tous ceux qui sont sur le territoire français, y compris les étrangers administratifs, y compris les malades.

Journal -23 – le couteau – (23/02/2025)

Nous – individus et société – sommes en permanence traversés et sollicités par des flux que nous contrôlons plus ou moins, qui peuvent nous surprendre ou nous inquiéter et que nous sommes tentés d’expliquer par des à-côtés dont nous nous nous persuadons ou nous laissons persuader qu’ils constituent l’essence, le centre de ce que nous cherchons.
Ma contribution au Monde à propos de l’événement de Mulhouse où un homme d’origine algérienne a tué un passant et blessé cinq policiers :

« Un Algérien, un Tchétchène, un Syrien n’agresse pas des inconnus pour les tuer parce qu’il est algérien ou tchétchène ou syrien, mais parce qu’il est un individu « schizo » (grec schizein : fendre, séparer – cf. l’utilisation de couteaux –potentiellement, nous le sommes tous plus ou moins, nous sommes tous composés des mêmes strates ) pour lequel l’état de l’Algérie (dont son rapport avec la France), de la Tchétchénie ou de la Syrie (dont leur rapport avec l’occident) est un déclencheur et/ou un catalyseur. Si ce n’était pas le cas, et compte tenu du nombre des immigrés, ces actes absurdes qui trouvent une pseudo-rationalité dans la religion islamique (comme d’autres l’ont trouvée dans la religion chrétienne) ne seraient pas des exceptions. Faire de ces événements une affaire d’immigration est un déni utilisé à des fins politiciennes et dont les effets ne peuvent que contribuer à la décérébration (cf. le discours de D. Trump et de ses acolytes). »

B. Retailleau, ministre de l’Intérieur, a évoqué la schizophrénie (apparemment diagnostiquée) de l’homme et accusé l’Algérie d’avoir empêché à plusieurs reprises son expulsion.
Et là, on est dans l’à-côté que j’évoquais en préambule.
Le Principe de la France (Liberté Egalité Fraternité) exclut cette accusation en tant qu’ élément de l’explication et sur laquelle va se focaliser le discours de xénophobie (cf. nombre de commentaires de lecteurs du journal) qu’il va alimenter. Dans ces conditions, l’homme tué étant d’origine portugaise, autant demander au Portugal de nous envoyer plus de Portugais.
On touche ici à la perversion de la remise en cause du droit du sol qui, si il était explicité en tant que droit à l’accès à la culture induite par ce Principe, conduirait à dire que le meurtrier atteint de schizophrénie relève de nos soins parce qu’il est sur le sol français, et que notre histoire avec l’Algérie, autrement dit la problématique de la colonisation (jamais construite au niveau du pouvoir politique), peut être un facteur d’aggravation.

Journal – 22 – L’apesanteur, l’engrenage et le maelström (21/02/2025)

Le Hamas a restitué quatre corps d’otages, dont l’un n’est pas celui de Shiri Bibas, la maman d’Ariel et Kfir, ses deux enfants morts pendant leur détention.
Au-delà de la souffrance vécue par les otages et leurs familles, on entre dans l’univers kafkaïen. Rien n’a de sens, ou, plutôt, les critères, les références qui permettent de tenir debout ont disparu, tout flotte comme dans un monde d’apesanteur.
B. Netanyahou dénonce les « sauvages » et le Hamas explique les morts et la confusion des corps par la violence d’un bombardement israélien.
Dans le même temps, des bombes artisanales placées dans des bus (vides) ont explosé à Bat-Yam, dans le sud de Tel-Aviv. Sur l’une était inscrit « Vengeance pour le camp de Tulkarem », un camp de réfugiés de Cisjordanie occupée par Israël . Les services secrets israéliens ont révélé qu’un de ceux qui ont servi au transport des explosifs est un juif israélien.
Tout et son contraire sont possibles. Le Hamas a pu tuer les otages, ils ont pu l’être par un bombardement israélien, les bombes, qui n’ont blessé personne, ont pu être posées par des Palestiniens aidés par un Israélien qui soutient leur cause, ou par des Israéliens extrémistes afin de durcir l’action militaire contre le camp : l’armée y a déjà détruit 50 maison, 280 magasins et, en Cisjordanie, 55 Palestiniens ont été tués depuis le début janvier, plus de 900 depuis octobre 2023.
Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? On : nous, les individus.
L’Union européenne continue à nourrir l’engrenage par des annonces d’armement mais sans le moindre discours qui aide à comprendre le processus mis en route il y a une trentaine d’années. E. Macron n’est pas en reste qui annonce des efforts de guerre et réunit les responsables politiques pour créer ce qu’on connaît bien, l’union que l’on baptisera « sacrée » pour, comme on l’entend ici et là, « préparer l’opinion publique ».
Personne ne sait où est le seuil de l’irréversible dans l’engrenage avant le maelström.
Ce que nous pouvons faire, c’est, au minimum, refuser d’émettre par nos paroles, notre comportement, nos gestes, notre manière d’être, les signes du désarroi existentiel qui incite à la fuite en avant. Nous sommes l’opinion publique et nous pouvons manifester par tous les signes possibles, que nous n’acceptons pas d’être « préparés ».
En complément, ma contribution, en réponse à un lecteur du Monde qui présente les tentatives de déstabilisation en Ukraine par les USA comme la cause de l’invasion. Il termine ainsi : « La Russie n’a donc fait que riposter (légitime défense) à une agression rampante (dont négation de l’identité russe dans les territoires que Staline avait inclus dans les frontières de l’Ukraine). Cette guerre était bien une guerre américaine et l’Ukraine l’idiote utile. »

« Une chose est la responsabilité occidentale dans le maintien de l’OTAN après la disparition du Pacte de Varsovie et le refus d’engager un dialogue avec la Russie pour établir un nouveau rapport de coexistence – c’est un des déclencheurs du processus qui aboutit à Poutine. Une autre est l’acte d’invasion militaire de l’Ukraine, autrement dit la guerre physique, en ce sens qu’il s’agit d’une violation de limites. Rien à voir avec les tentatives d’influence sur les populations – dont celles des USA en Ukraine – qui sont monnaie courante (la Russie n’est pas en reste) et qui n’ont pas de visées territoriales. Autrement dit, la Russie n’a pas été l’objet de plans d’invasion, ni par l’OTAN ni par l’Ukraine. Le seul risque, pour Poutine, est la mise en cause, par l’élection interne, politique, du mode de capitalisme qu’il a mis en place avec la forme de pouvoir chargé de le développer. La guerre physique qu’il a déclenchée est le corollaire de sa dictature, le signe de sa faiblesse politique . »

Journal 21 – Le mensonge en politique – (20/02/2025)

L’intitulé du billet politique de Stéphane Robert (8 h 15 – France Culture) était intitulé « Peut-on tolérer le mensonge en politique ? »
L’intitulé pose, entre autres, cette question : quelle est la spécificité de la politique qui en fait un domaine à part ?
La suite du billet y répond ainsi : « Est-ce qu’un mensonge en politique est systématiquement condamnable ? » Il cite alors Hannah Arendt* sans préciser où s’arrête la citation : « Le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié, parce que la vérité des faits est tyrannique, elle refuse toute discussion, il s’est passé ça et pas autre chose, ce n’est pas discutable. Or l’essence de la politique, c’est l’inverse, c’est la discussion et c’est la prise en compte des opinion, ça permet de construire une vérité à peu près acceptable par tout le monde. L’arrangement avec la vérité est donc au cœur de la politique. Ça ne doit pas pour autant rendre le mensonge acceptable en toutes circonstances, car le mensonge est aussi un instrument de tyrannie. »
Que signifie l’opposition entre la « vérité des faits » et la « prise en compte des opinions » et en quoi cette prise en compte serait-elle l’essence de la politique ?
On est en pleine confusion.
La discussion politique ne concerne pas la « vérité des faits » mais les choix entre diverses options.
Par exemple : discuter du « droit du sol » ne repose sur aucune « vérité des faits » mais sur tel ou tel principe qui ne repose pas, lui non plus, sur une « vérité des faits » mais sur une philosophie, une éthique… Discuter de l’âge de la retraite ne repose pas sur une « vérité des faits » (par exemple le rapport entre les actifs et les retraités) mais sur les choix possibles de taux d’imposition, de cotisations etc. que rend nécessaire cette vérité arithmétique.
Comme mensonge politique, il prend l’exemple de la déclaration de D. Trump qui affirme que V. Zelensky n’est soutenu que par 4% de la population ukrainienne alors qu’un sondage estimé fiable et que connaît D. Trump, indique 57%.
Question : pourquoi S. Robert « oublie » de rappeler que D. Trump affirme aussi que V. Zelensky est un dictateur puisqu’ il n’y a pas eu d’élections depuis quatre ans et qu’il est responsable de la guerre.
Il n’en parle pas parce que sa théorie du mensonge politique le coince dans l’impasse où le conduit son adhésion à la thèse d’H. Arendt.
L’absence d’élection présidentielle en Ukraine est une « vérité de fait ». Donc D. Trump ne ment pas. Il ment quand, pour ne pas reconnaître cette « vérité de fait » ( = la guerre, pour des raisons faciles à comprendre, ne permet pas l’élection), il porte les deux accusations contre V. Zelensky qui n’a évidemment pas déclenché la guerre d’agression de V. Poutine qui prétendait que l’Ukraine était un régime néonazi.
Son mensonge « politique » n’est donc pas justifié par une quelconque tyrannie de la vérité (reconnaître que l’état de guerre ne permet pas l’élection n’a rien du « tyrannique » invoqué) mais il est celui d’un principe qui n’a rien à voir avec la vérité d’un fait, à savoir « mes intérêts d’abord ! » (idem pour Gaza) et qui induit « la fin justifie les moyens ».
*Hannah Arendt (1906-1975), d’ascendance juive, est une philosophe allemande naturalisée américaine. Sa relation (amoureuse et intellectuelle) avec le philosophe allemand Martin Heidegger (membre du parti nazi jusqu’en 1944 – ses Cahiers noirs publiés en 2014 témoignent de son antisémitisme) peut rendre problématiques ses analyses. »

Journal -20 – Le vautour et l’Anti-Œdipe – (19/02/2025)

Le vautour est un rapace nécrophage – joli assemblage des deux mots grecs nekros (mort) et phagein (manger) – c’est aussi la figure que peut prendre le capitalisme.
D. Trump, par exemple.
Il demande au président ukrainien V. Zelensky un remboursement de 500 milliards de dollars en dédommagement des aides versées par les USA pour la résistance à l’invasion russe.
L’article explicatif du Monde (19/02/2025) précise que cette somme représente deux ans et demi du PIB (produit intérieur brut) du pays… et que le total des sommes allouées par le Congrès américain à l’Ukraine se monte à 175 milliards… dont 70 milliards pour des entreprises US d’armement. Les 325 milliards de différence doivent correspondre aux intérêts. Un peu plus de 180%. Quand on aime, on ne compte pas. Surtout si l’être aimé sont les affaires et si l’on se rappelle que « les affaires sont les affaires ».
Cela dit, D. Trump est un vautour patient, comme le rapace ailé qui n’a pas besoin de fondre sur sa proie, comme fondent les autres rapaces sur les proies qui nagent, courent ou volent, puisqu’elle est déjà morte. Tant qu’elle montre des signes de vie, il décrit des cercles pour la prévenir de ne pas s’inquiéter, qu’il descendra la dépecer.
D. Trump ne demande donc pas les 500 milliards maintenant comme il le ferait à quelqu’un de bien vivant, dans le genre tu me signes un chèque et on n’en parle plus, non, le vautour a sa sensibilité, il propose seulement un contrat dont les clauses ont été révélées par un journal britannique et confirmées par l’Ukraine.: des droits exclusifs et à perpétuité sur les ressources minérales pétrolières et gazières, les ports et les autres infrastructures.
A perpétuité, s’utilise généralement pour les concessions de cimetière. Le vautour, donc.
Quel rapport avec l’Anti-Œdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari ?
France-Culture diffuse cette semaine quatre émissions d’une heure (entre 10 h 00 et 11 h 00) consacrées à ce livre qui suscita de nombreuses et fortes réactions lors de sa parution en 1972, en tout cas un vrai séisme dans la pratique psychanalytique (F. Guattari était lui-même psychanalyste).
Le mythe d’Œdipe (cf. les deux articles des 16 et 18 /01/ 2023 : La littérature, le bien, le mal, Job, Œdipe, la responsabilité) prose le problème du désir en le situant dans le cadre du triangle père-mère-enfant (ici le garçon).
Les deux auteurs cassent la relation à papa-maman pour élargir le problème au capitalisme.
Là est le rapport.
Ce que j’entends dans la série des émissions de me donne envie de relire le livre dont j’avais apprécié la construction de la problématique – G. Deleuze est pour moi une référence majeure par sa capacité à saisir l’essence d’une question ou d’un problème et à faire apparaître les rouages de sa pensée que je vois fonctionner quand je l’écoute – même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ses conclusions.
Ce sera l’objet d’un article.