Le commun aujourd’hui (3)

                                         – le besoin du conte –

Se réunir pour écouter une histoire.

C’est ainsi que fonctionne la religion (du latin relegere = rassembler), dans la synagogue (deux mots grecs : sun = avec, ensemble, agein : mener, conduire), le temple (templum latin du grec temenos : portion d’espace… en l’occurrence sacrée), la mosquée (lieu où l’on se prosterne) ou l’église (du grec ekklêsia = assemblée), constructions dont les dimensions sont à la mesure de l’extraordinaire que racontent et commentent le rabbin, le pasteur, l’imam ou le prêtre.

Malgré toutes les expériences de la relation personnelle avec Dieu par la méditation et l’expérience mystique d’extase, l’acte de foi est d’abord social en ce sens que la croyance a besoin d’être confirmée par une communauté ;  ainsi,  les diversités narratives créent des communautés particulières qui se retrouvent régulièrement pour entendre raconter et expliquer l’histoire qui les constitue, une histoire sainte écrite dans les livres saints que sont pour les croyants la Bible (Ancien et nouveau Testaments, Actes des apôtres) et le Coran.

Jésus et Mahomet ont en commun le fait que le récit de leur vie a été écrit dans les décennies qui ont suivi leur mort et à partir d’une oralité variable.  De sorte que leur histoire réelle est très mal connue et que cela n’a aucune importance : les croyants ne recherchent pas un savoir dont ils n’ont pas besoin puisque l’écriture sainte ne sollicite leur pensée qu’à l’intérieur du cadre d’un récit vrai a priori.

De ce point de vue, la lecture des Évangiles est éclairante : le récit écrit par les supposés évangélistes (Luc, Marc, Matthieu et Jean – certains pensent en effet que les textes sont plutôt une œuvre collective) ne vise pas la vraisemblance, mais le « miraculeux », corollaire de la nature divine de Jésus, présenté comme celui qui vient accomplir la volonté de Dieu, son père, par des actes et dans des circonstances dont il est régulièrement précisé qu’ils ont été annoncés par les prophètes de l’Ancien Testament.

Lire les Évangiles, c’est lire un conte en ce sens que les paroles et les actes de Jésus ne font pas partie du réel qu’expérimentent les hommes ; il faut donc les interpréter, comme on le fait pour les contes dits pour enfants, avec la différence majeure que l’enfant sait que la citrouille devient un carrosse (Cendrillon)  dans le cadre du « pas pour de vrai » du conte, alors que le croyant est convaincu que transformer l’eau en vin  (les noces de Cana) est un réel  « pour de vrai »,   puisque l’acteur est fils de Dieu et que l’évangéliste ne fait que rapporter des faits, comme le ferait un journaliste, même si ces faits peuvent n’être que pure imagination – par exemple, le séjour solitaire de Jésus dans le désert où il est soumis à la séduction du Diable (Matthieu ch.4 – 1 à 11) ou sa prière solitaire dans le jardin de Gethsémani avant son arrestation  (id. ch.26 – 39 à 44).

Les textes sont soumis au seul discours interne dit d’exégèse (du grec exêgêsis : explication) qui exclut nécessairement le discours critique qui est en-dehors de la sphère de la croyance, donc qui peut conduire à la nier.

Les croyants se réunissent en communauté pour se regarder croire, autrement dit pour chercher dans le regard de l’autre la justification de l’abandon de la pensée critique.

Le commun de la synagogue, de la mosquée, du temple et de l’église est celui de la métaphysique [composé de deux mots grecs : meta (à la suite de), et phusis (la nature)] – et si l’idée du communisme-marxisme social et politique a disparu à partir de la fin des années 1980, c’est parce qu’elle s’est révélée être une métaphysique.

(à suivre)

« Perdre ses enfants », dit le chef d’état- major

« Si notre pays flanche, parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants – parce qu’il faut dire les choses –, de souffrir économiquement – parce que les priorités iront à de la production de défense, par exemple –, si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque », a récemment déclaré le chef d’état-major des armées.

 « Comment en est-on arrivé là ? » est la question posée par l’impensable. Après coup.

Au 19ème siècle, Marx était persuadé que la guerre ne serait plus possible parce qu’il était convaincu que l’internationalisme prolétarien l’emporterait sur les intérêts du capitalisme international instigateur des conflits armés. « Les ouvriers n’ont pas de patrie », assurait-il avant la guerre de 1870.

La guerre de 14-18 devait être la dernière. Celle de 39-45 celle du « plus jamais ça ».

Le discours de la guerre est à nouveau d’actualité, et s’il est prononcé, c’est qu’il est audible, sinon attendu plus ou moins confusément par une certaine opinion publique. Le « Il faut dire les choses » qui résonne comme le « on ne va pas se raconter d’histoire » du diagnostic médical, tend à présenter la guerre comme une maladie de cause externe.

L’acceptation de la guerre est le résultat ultime d’un abandon de la pensée – on cogne quand on est à court d’arguments ou qu’on ne veut pas voir – et il faut aller regarder du côté des contempteurs du « woke », l’étiquette commode qu’aiment bien D. Trump, V. Poutine, et qu’ils collent sur les contradictions qu’ils détestent parce qu’elles invalident l’idéologie de l’identité nationale gravée dans le marbre.

Un déni qui produit les diverses expressions des « Moi d’abord ! » qui ne peuvent que se terminer que par les « Moi plus fort ! » de la guerre.

Voir du côté de, ce n’est pas identifier une origine, mais constater un processus déjà engagé, qui n’est pas d’abord de l’ordre de l’argumentaire, mais du désarroi.

Ceux qui lisent le blog savent que l’implosion soviétique est à mon sens un tournant important de l’histoire, sinon le tournant majeur, en ce sens qu’elle est est le signe de la fin d’une dialectique (capitalisme < – > communisme-marxisme) dont le second terme désormais obsolète n’a pas été (encore) remplacé par le commun de l’espèce humaine. S’il l’est jamais.

Ce tsunami (mal perçu) de la fin des années 1980 a donné naissance à une vague de submersion constituée de ce qu’on nomme « terrorisme » et de l’idéologie identitaire qui produit le fascisme actuel, notamment aux USA.

La dialectique n’est pas une vision d’intellectuel, elle est un moteur du vivant sous toutes ses formes, autrement dit le dialogue permanent entre la vie et la mort dont le rapport entre moi et l’autre est une compsante.

Je suis depuis quelques jours chez des amis qui regardent la télévision, en particulier « C dans l’air ».

Hier et aujourd’hui, l’objet de l’émission était la guerre et les participants en parlaient sans le moindre questionnement sur ce qui, il y a peu de temps, était un impensable.

L’absence de discours politique responsable expliquant le désarroi planétaire et sa corrélation avec le développement du fascisme  construit peu à peu la sphère de l’acceptation d’un processus militaire et, via les prétendus bienfaits du service militaire brasseur social, du recours au patriotisme qui valide la perte des enfants.

 Le commun aujourd’hui (2)

                                       –  trois -ismes majeurs –

Communisme (marxisme), monothéisme (judaïsme, christianisme, islam), fascisme (nazisme).

Historiquement, le « communisme » précède le monothéisme : Platon propose pour sa cité idéale – et dans un contexte d’eugénisme – l’abolition de la famille et la mise en commun des femmes et des enfants.

L’idée communiste, plus ou moins claire ou confuse, traverse les siècles en nourrissant les utopies (Saint Simon, Fourier) – s’y rattachent toutes les revendications de justice sociale, d’égalité, notamment par la répartition des richesses (cf.  Les Gracques, à Rome au 2ème siècle avant notre ère et dont Babeuf, au 18ème, adoptera le nom) – avant d’aboutir au milieu du 19ème à l’élaboration d’une théorie (marxisme) fondée non sur un idéal humaniste, mais sur une supposée loi de l’Histoire relative au développement de la société humaine (matérialisme historique).

Dans le contexte du judaïsme (Dieu, en tant qu’entité « innommable », dans un rapport d’alliance avec les hommes par l’entremise d’Abraham et de Moïse), le christianisme propose un commun de nature ni sociale ni politique, mais biologique, spirituelle, morale et affective : tous les êtres humains sont frères puisqu’ils ont le même Père, Dieu, créateur, siégeant dans les Cieux qu’ils rejoindront après une mort qui n’est qu’apparence. La résurrection, telle est la « bonne nouvelle » (= évangile, mot grec composé de eu : bien, et angelia : message, nouvelle) annoncée par Jésus, né en -7 ou -5 avant J-C et mort en 30, qui se proclame fils de Dieu. Les dates de la personne qu’il fut ne sont pas exactement celles du personnage divin, né d’une vierge, Marie, enceinte de Dieu par l’« opération du Saint-Esprit » et envoyé par son père sur la terre pour racheter par sa mort les hommes marqués par le péché originel.

Sur les mêmes références que l’Ancien Testament (Bible), Mahomet fonde l’islam (=soumission à Dieu) un peu plus de six siècles plus tard.

Ces croyances qui ne diffèrent que par les modes d’expression, visent, via la pratique sociale qu’est la religion (latin religere : lier ensemble), à créer une communauté censée permettre une vie fraternelle, même si la première fraternité biblique est celle d’un meurtre (Caïn tue Abel… comme, dans le mythe de la fondation de Rome polythéiste Romulus tue Remus) et même si le calcul divin (entre autres, le scénario du Christ), les exclusives, les anathèmes, les discriminations religieuses meurtrières et les guerres de religion sont absolument     contradictoires avec le message d’amour proclamé : malgré la menace de la damnation et de l’enfer, l’horizon est celui d’un paradis de compensation des misères terrestres, autrement dit la réalisation d’une communauté d’êtres parfaitement égaux.

Le fascisme-nazisme (première moitié du 20ème siècle) est l’expression du rejet de ce commun social ou métaphysique auquel il substitue une hiérarchie discriminatoire de type racial : les hommes ne sont pas frères parce que l’universel humain n’existe pas. Le commun humain donc devient partial, racial, destructeur, et l’adéquation entre la théorie et l’application (extermination) nazies constitue la différence essentielle avec les autres –ismes en ce sens que les discriminations et les crimes  commis au nom de Dieu ou de la Révolution sont, eux, en contradiction radicale avec l’idéal dont ils se réclament.

En ce premier quart du 21ème siècle, si les monothéismes et le fascisme existent toujours, l’idée du communisme social et politique est morte.

Il s’agit de savoir si la relation entre les uns et l’autre sont dans un rapport de causalité, de corrélation, ou si le rapport n’existe pas.

(à suivre)

La convention citoyenne et « les temps de l’enfant »

133 citoyennes et citoyens tirés au sort se sont réunis en une convention souhaitée par E. Macron pour débattre de la question : « Comment mieux structurer les différents temps de la vie quotidienne des enfants afin qu’ils soient plus favorables à leurs apprentissages, à leur développement et à leur santé ? ».

Ceux qui ont commencé la lecture des articles « Le commun aujourd’hui » ont dû dresser l’oreille en lisant « citoyens tirés au sort » et se sont assurément demandé quelle compétence était attachée à ce statut. Surtout pour traiter d’un tel problème.

L’article du Monde qui rend compte du travail de la convention précise qu’elle a entendu pendant cinq mois des spécialistes et que les conclusions ont été approuvées par 119 des participants – entre autres :  apprentissage théorique le matin, travaux pratiques diversifiés et sport l’après-midi, moins de travaux à la maison, réduction des programmes, plus de temps libre pour l’enfant, effectifs de classes réduits, revalorisation des métiers de l’éducation…

Il n’y a là rien qui soit nouveau. Il s’agit d’un ensemble de propositions qui tournent dans la sphère étroite du discours habituel de la réforme – politique, syndical, associatif – en particulier pour l’école. [De mauvaises langues disent que le président avait voulu cette convention citoyenne pour obtenir une validation de la réduction qu’il souhaite des vacances d’été… et qui n’a pas été retenue.]

Rien, en revanche, sur les deux questions essentielles en corrélation :

– la nature du discours global d’enseignement : définition, transmission du savoir et leur critique, autrement dit apprentissage de la démarche philosophique depuis la première année de scolarisation,

– école publique, laïque et obligatoire pour tous les enfants, incompatible avec l’enseignement privé, confessionnel ou pas.

Mais ce n’est pas un discours de réforme.

Trump et l’Ukraine

Le traité de « paix » imposé par Trump et Poutine à l’Ukraine – avec ultimatum à la clé – est une autre expression de la mort du discours, en ce sens qu’il fait de l’Ukraine le coupable et renverse donc le rapport de causalité, comme si la pluie tombait parce que le sol est mouillé.

La mort du discours, c’est le remplacement du rapport entre la parole dite et le réel par l’identification du réel à l’orateur qui peut donc dire n’importe quoi sans crainte d’être contredit puisqu’il est par définition incontestable – comme Dieu : en particulier, selon le discours premier de Poutine, l’Ukraine est un régime fasciste qui menace la Russie. Depuis le début de son mandat Trump dit la même chose dans son propre langage (cf. la séance d’humiliation de V Zelensky dans le bureau ovale).

Depuis sa seconde élection, s’est installé le « je ne veux pas savoir que Trump = Poutine » de V. Zelensky et des dirigeants européens. Ou « je fais comme si je ne voulais pas savoir », ce qui revient au même en ce sens qu’il n’y a pas de discours politique, notamment européen, qui dit en quoi Trump et Poutine sont des expressions analogues de la mort du discours – certains psychologistes politiques « expliqueront » par la « naïveté » du président ukrainien et des dirigeants européens.

Cette décision de ne pas dire est grave parce qu’elle signifie la validation de cette mort du discours dont elle est elle-même une expression.

De ce point de vue, V. Zelensky et les pays européens sont coresponsables, et l’argument du « on ne pouvait pas, alors, se priver de l’aide des USA » révèle désormais sa vanité : la situation que l’Ukraine doit accepter aujourd’hui est pire que celle qu’elle connaissait quand Trump a été élu.

Il y a, dans ce déni, le mythe de l’Amérique réduite aux Etats-Unis (cf. Make America Great Again), eux-mêmes réduits à l’image de la statue de La Liberté, sans précision de contenu. Il y a, surtout, le problème que pose l’élection démocratique, autrement dit de la démocratie dont se réclament Trump, Poutine, Erdogan, Orban… aussi démocratiquement élus que les chefs d’Etat et de gouvernements européens.

(cf. articles « Le commun aujourd’hui)

Le commun aujourd’hui (1)

                                           – Le mot et son dérivé –

Le suffixe -isme (-ismos grec) sert à passer du concret à l’abstrait. Il ferme le catalogue des « individus » (athlètes, impressions, machines…), pour ouvrir le livre de l’idéologie, un composé de deux mots grecs dont le premier eidea (du verbe eidein : voir)désigne d’abord une forme, une apparence, ce qui se voit.

Dans son sens littéral, l’idéologie est donc un discours (logos) sur une image, une représentation mentale (athlétisme, impressionnisme, machinisme…).

« Se faire une idée d’un -isme », c’est tenter d’identifier ce qui peut être le commun d’individus/objets dont les différences ne parviennent pas à occulter la ressemblance identitaire perçue comme essentielle, c’est opérer une synthèse, par exemple celle des athlètes (aux Jeux Olympiques), des impressions (au soleil levant) ou des machines (dans la modernité des temps).  

De ce point de vue, l’idéologie du commun humain passe par l’étude des « objets/individus » que sont les êtres humains, avec cette particularité que ceux qui les étudient pour tenter une synthèse sont eux-mêmes humains.

Le sujet humain observant l’ objet humain comme il observe la fourmi, l’algue, la cellule ou la galaxie qui ne donnent pas l’impression de s’observer elles-mêmes, tel est le défi original que se lance cet être dont le double besoin de comprendre et se comprendre est analogue celui de respirer.

Communis latin s’alliant au grec -ismos produit communisme, un mot qui n’existe ni en latin ni en grec.

Pourtant, et contrairement à ce que pourrait laisser croire l’histoire des deux derniers siècles, la préoccupation du commun dans la perspective d’une société « communiste » n’est pas moderne : elle est une de celles qui, il y a 2500 ans, occupèrent l’esprit de Platon (428-348 avant notre ère) et qu’il précise dans le Livre V de son ouvrage Politeia [La République, dans son sens littéral latin de « chose (res) publique (publica) »].

Platon était très hostile au régime démocratique auquel il opposait notamment l’argument de la compétence : si n’importe qui ne peut être architecte ou médecin s’il n’a suivi des études d’architecture ou de médecine, comment n’importe qui serait-il compétent pour savoir comment diriger la cité au seul motif qu’il est un citoyen ?

Une position qui n’était pas seulement théorique : il avait assisté au procès intenté à Socrate (470-399) dont il fait le personnage central de ses dialogues, son « maître à penser », même si Socrate aurait rejeté l’expression.

Le verdict de ce procès permet d’examiner un aspect du commun humain, à savoir le peuple exerçant le pouvoir (démocratie), ici, dans le champ judiciaire.

                                              – l’affaire Socrate –

Les 502 jurés qui avaient été tirés au sort parmi les citoyens athéniens – ils constituaient le tribunal de l’Héliée –   écoutèrent les accusateurs, puis Socrate qui avait choisi de se défendre lui-même, et ils émirent deux votes, anonymes, l’un pour décider de son innocence ou de sa culpabilité – une majorité le déclara coupable – l’autre de la peine – en l’occurrence la mort.

L’accusation était ainsi formulée « Socrate est coupable de ne pas reconnaître comme dieux les dieux de la cité et d’en introduire de nouveaux ; il est coupable aussi de corrompre la jeunesse [par son discours]. La peine demandée est la mort. »

La question posée par le verdict de mort est celle de l’équivalence, du point de vue du peuple ainsi représenté par des citoyens ordinaires tirés au sort, entre, d’une part, l’acte criminel qui tue quelqu’un – passible de la peine de mort dans toutes les sociétés anciennes –, d’autre part la pensée, différente, hors normes, qui ne tue personne, qui , en l’occurrence, n’invite à tuer quiconque, et dont le rapport avec la condamnation à mort n’a pas la même évidence.

Le verdict rendu était pour Platon une expression adéquate de la démocratie, un régime politique qu’il fallait donc rejeter, alors qu’il en est la contradiction radicale en ce sens que la parole libre et contradictoire étant une condition de l’exercice du pouvoir par le peuple qui s’exprime essentiellement par le débat, ce type de condamnation à mort est le signe de la dictature.

L’aporie (impasse de la pensée) peut se formuler ainsi : le régime politique athénien, qui condamne à mort un homme au motif qu’il ne pense pas comme il faut, ne peut pas être une démocratie, mais ce régime affirme l’être, et l’Histoire non seulement le reconnaît comme tel mais déclare qu’il est le créateur de la démocratie.

La Démocratie, en tant qu’elle est le pouvoir du peuple, peut-elle s’accommoder de la condamnation à mort de Socrate ? Cette condamnation serait-elle l’exception qui s’expliquerait par le contexte ? Mais, si l’accusation elle-même (= mal penser) n’est pas contradictoire avec le principe même de la démocratie – l’acquittement de Socrate et la condamnation de ses accusateurs étaient possibles –, quel contexte pourrait valider un verdict qui en est le déni ?

D’abord, quelques précisions relatives au fonctionnement de la justice athénienne : elle distinguait la plainte visant une affaire privée (« dikè ») et celle visant une affaire publique, (« graphè »), comme celle qui fut déposée contre Socrate. L’accusateur associait à sa plainte la demande d’une peine précise – ici, la mort. S’il perdait, il était condamné à une amende, et, dans le cas de la « graphè », en plus de l’amende, il pouvait être privé de ses droits civiques s’il n’obtenait pas au moins 20% des votes. Déposer une graphè n’était donc pas sans risque, surtout quand elle visait un discours.

« Si je compte bien, il aurait suffi d’un déplacement de 30 voix pour que je sois acquitté » dit Socrate.  (Platon : Apologie – 36, a)

Diogène Laërce (début du 3ème siècle avant notre ère, auteur de Les vies des plus illustres philosophes de l’antiquité) précise dans le Livre II consacré à Socrate, qu’il y eut dans un premier temps 281 votes pour la reconnaissance de la culpabilité, 221 pour l’innocence – un déplacement de 30 voix relaxait effectivement Socrate – puis, dans un second, 361 pour voter la mort, soit 80 de plus que les 281 de culpabilité. Autrement dit, 80 citoyens qui avaient voté pour l’innocence votèrent démocratiquement pour la mort.

Maintenant, le contexte.

Cinq ans plus tôt, Athènes démocratique avait perdu la « guerre du Péloponnèse » (431-404), remportée par Sparte, et le régime démocratique fut renversé par l’oligarchie dite des « trente tyrans », précisément avec l’aide de Sparte. Ils firent régner la terreur pendant une année avant d’être renversés à leur tour par les démocrates. Certains des Trente, dont Critias, un des plus extrémistes, avaient plus ou moins été des « disciples » de Socrate – lui, récusait le mot. Ils avaient tenté de l’impliquer dans la dictature, mais – et Socrate le rappelle dans sa défense quand il explique pourquoi il ne s’est jamais investi dans la politique – il avait refusé de collaborer avec eux, ce qui n’était pas sans danger pour sa vie.

Rien dans l’acte d’accusation ni dans les débats au tribunal ne mentionne cette « proximité philosophique » qui aurait pu servir à accuser Socrate d’une responsabilité dans l’instauration de la dictature, mais, quatre ans après, le souvenir de cette parenthèse était évidemment vivace.

Seulement, ce contexte non seulement ne justifie en rien ce verdict, mais il ajoute une nouvelle complexité : condamner à mort un homme pour des motifs politiques implicites, dissimulés, est constitutif de la dictature qui sait trouver des prétextes.

Ces contradictions avec le principe de la démocratie, lui-même antinomique du totalitarisme dictatorial, contribuent à complexifier encore la problématique du commun incarné pour les Athéniens par un système d’égalité politique entre les citoyens : si les stratèges (détenteurs du pouvoir exécutif) étaient élus (Périclès le fut à plusieurs reprises), ils devaient obtenir l’accord des Bouleutes (500 citoyens tirés au sort constituant la Boulè – équivalents de nos députés et de l’Assemblée nationale) avant celui de l’Ecclésia (assemblée générale de tous les citoyens).

Donc, de deux choses, l’une :

– soit la démocratie est un régime politique à bannir parce qu’il est intrinsèquement pervers. C’est la thèse de Platon que semble confirmer la condamnation de Socrate.

– soit elle ne se définit pas seulement par l’ensemble des citoyens décrétés égaux et disposant du pouvoir par le vote politique et judiciaire. C’est ce que révèle la démocratie athénienne puisqu’elle condamne Socrate.

En d’autres termes, l’égalité citoyenne manifestée pas le droit de parole et de vote n’est pas l’expression de la démocratie en tant qu’elle prétend être l’expression du commun humain essentiel qui prend le nom de « peuple » dans le champ du politique.

La démocratie n’est pas le peuple défini par l’exercice de la liberté de parole et par le vote du seul fait d’être citoyen :  la démocratie athénienne fondée sur la citoyenneté excluait –  ce qui allait de soi –  les femmes, les métèques ( = les étrangers installés : meta = parmi, oikein= habiter) et les esclaves.

C’est là, dans cette conception de « l’évidence démocratique » – elle est encore la nôtre – qu’il faut chercher la cause de la contradiction.

(à suivre)

Un problème de lecture

Après beaucoup de tergiversations, D. Trump invite maintenant les Républicains à autoriser la publication du dossier G.Epstein, emprisonné pour des faits de délinquance sexuelle et qui s’est suicidé dans sa cellule avant son procès.

Ce dossier contient notamment les mails échangés avec D. Trump dont certains déjà publiés ont révélé la proximité des deux hommes.

Lui, dit que tout cela est un canular de démocrates impliqués et il a demandé l’ouverture d’une enquête.  Sont notamment visés Hillary Clinton (pendant sa campagne électorale, contre D. Trump, en 2016, elle fut accusée de faire partie d’un réseau de pédocriminalité) et son mari Bill dont les Américains n’ont évidemment pas oublié l’affaire de sa relation avec une stagiaire de la Maison Blanche – une affaire privée, non criminelle, et qui témoigne de l’hypocrisie cachée sous le masque du puritanisme.  

Sauf cas avérés de crimes sexuels commis sur mineur(e)s qui compliqueraient les rapports du président avec les églises évangéliques, le problème de lecture que pose cette information n’est pas le lien entre les deux hommes – quelqu’un en doute ? –  mais le seuil à partir duquel D. Trump cessera d’être le recours américain contre le désarroi général.

Celui qui a gagné l’élection de 2024, et avec la majorité des voix des votants, était un délinquant condamné par la justice de son pays, il avait refusé le résultat des élections de 2020 et incité ses partisans à marcher sur le Capitole.

Ce qui est vrai pour son discours – il a pu dire et a dit n’importe quoi – l’est peut-être aussi pour ses actes, puisque ce dont a eu besoin son électorat, c’était d’un adulte-adolescent sans interdits. Jusqu’à quand en aura-t-il encore besoin ? Telle est une question. L’autre, plus grave, est celle de son remplacement dans les esprits, avant le vote de 2028, par J.D. Vance qui n’a rien, lui, d’un adolescent irresponsable.

À qui la faute ?

Tel était l’intitulé de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, ce samedi 15/11/2025.

Je précise qu’il n’y a longtemps, même très longtemps que je ne l’écoute plus. La raison essentielle est ce que j’appellerai sa tendance, sinon son obsession, à toujours vouloir ramener l’objet de la discussion dans le cadre de ce qui n’est pas à proprement parler une analyse philosophique, mais une idéologie, celle, pour faire court, du « tout fout le camp  » qui fournit la réponse avant le questionnement (*voir un peu plus loin).

En cette fin de matinée, je consultais sur mon ordinateur les programmes de France Culture, et je suis tombé sur l’intitulé « À qui la faute ? ».

Parler de « faute » n’est pas anodin. Je préfère responsabilité. Faute est peut-être plus accrocheur… Pourquoi pas ?

Deux invités :

– Paul Gasnier, auteur de La collision (Gallimard), livre dont l’objet est l’accident provoqué par un jeune homme qui s’amusait à rouler sur la roue arrière de la moto qu’il conduisait sans permis et après avoir consommé du cannabis. Il s’appelle Saïd – né en France,  issu d’une immigration marocaine – et la victime, morte une semaine plus tard, était la mère de Paul Gasnier.

– Chantal Delsol, philosophe, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dont la biographie (Wikipédia) précise qu’elle est « libérale-conservatrice » et éditorialiste à Valeurs Actuelles – revue classée à l’extrême-droite.

Au début du débat, le problème de l’ »empêchement » lié à l’absence d’interdits chez le jeune Saïd, avec la référence à la formule de Camus (dans Le premier homme) à propos d’un assassinat épouvantable : « Un homme, ça s’empêche. »

Que dit Ch. Delsol ? Elle constate que les prisonniers les plus nombreux en France sont d’origine maghrébine, donc que c’est un problème de culture, que chez ces immigrés le garçon est « le roi de la piste » – elle reprendra cette formule qu’elle aime bien – alors que la fille est au contraire tenue dans des contraintes. Et, comme illustration de ce qu’elle présente comme une vérité d’évidence, elle cite le cas, pour elle exemplaire, de Rachida Dati dont les deux frères sont, dit-elle, des délinquants emprisonnés.

Là, je me dis que ces propos vont susciter une réaction du philosophe qui plus est très au fait de l’actualité. Mais non, rien.

Pourtant, il me semble qu’une première question aurait pu être posée quant à la valeur du constat de la surreprésentation carcérale présentée comme l’explication : relativement au nombre de Maghrébins vivant en France, quel est le pourcentage d’incarcérés originaires d’Algérie, du Marco et de Tunisie ?

Selon l’INSEE il y a en France 7,7millions d’immigrés, dont 950000 Algériens, 900 000 Marocains et 380 000Tunisiens, soit 2 230 000 millions de Maghrébins. Selon le ministère de la justice, il y avait en prison (décembre 2024) 97000 personnes, dont 44 600 maghrébins, soit 2% de la population maghrébine.

Question, donc, à Ch. Delsol :  si la cause de l’absence d’empêchement – dont Saïd est un exemple – est liée à la culture du « garçon roi de la piste » pourquoi n’y a-t-il pas plus d’emprisonnés ? Petites questions subsidiaires : dans quelles conditions culturelles ont été « accueillis » les immigrés de la première génération ? Et quel discours global d’enseignement est diffusé aujourd’hui dans l’école ?

Deuxième question : est-ce que R. Dati n’est pas sous le coup d’un procès pour trafic d’influence ?

Ensuite, le problème du châtiment. Saïd a été condamné à 4 ans de prison. P. Gasnier n’a pas fait appel.

A. Finkielkraut dit « moi j’aurais fait appel » au motif – et il invoque Simone Weil en estimant utile de préciser qu’elle n’est pas une « philosophe Bolloré » – qu’ « une peine insuffisamment sévère est insuffisamment éducative. »

* C’est là l’exemple que j’annonçais au début de l’article : A. Finkielkraut est philosophe, il connaît l’état du système pénitentiaire, la surpopulation carcérale et le constat mille fois établi, non seulement de l’inefficacité éducative de l’incarcération, mais encore de son impact délétère…  et malgré cela, qu’il connaît, sa réaction – elle n’est pas spontanée, il a lu le livre et préparé son émission, – est le renvoi quasiment viscéral à ce mythe d’une société où n’aurait pas existé pas le laxisme d’aujourd’hui qu’il invoquera un peu plus tard. La manière dont il en parle semble indiquer que c’est une autre de ses obsessions, qui est aussi celle de l’ex-ministre B. Retailleau, invoquant lui aussi le laxisme à propos de l’assassinat par un élève d’un lycée de Nantes d’une autre élève par plus de quarante coups de couteau.

Enfin, s’agissant de la problématique de la responsabilité, si « libre-arbitre » a été prononcé [ « Quand il n’y a plus que des déterminismes, ça ne va pas du tout. Il a son libre-arbitre » dit la philosophe Chantal Delsol à propos de Saïd, sans que le philosophe Alain Finkielkraut ne la reprenne], je ne suis pas sûr que « liberté » l’ai été.

Et pourtant, l’un et l’autre philosophes, ont lu Spinoza.

Mais lui n’a pas les réponses avant les questions.  

Génération Z

Génération Z – en abrégé Gen Z – est le nom donné à ceux qui, nés il y a une trentaine d’années, manifestent aujourd’hui au Maroc, au Bangladesh, en Afrique de l’Ouest, à Madagascar, au Pérou, au Népal…

Z est aussi l’abréviation de zoomer qui évoque entre autres la rapidité caractéristique des écrans de l’Internet.

Le discours de la Gen Z n’a pas de structure ni de colonne vertébrale politiques, il est aussi bien progressiste que nationaliste et conservateur. « Pragmatique » disent certains analystes. Ce qui est visé n’est pas l’instauration d’un autre système économique et social, mais, dans les cas les plus aigus, l’équivalent du « Dégage ! » relatif (les rois du Népal et du Maroc ne sont pas mis en cause) des printemps arabes.

Ce discours est intéressant pour ce qu’il révèle de l’état de la société mondiale.

Il y a presque 60 ans, la jeunesse européenne était en ébullition et c’est en mai, à Paris puis dans l’ensemble du pays que le mouvement fut le plus puissant.

Ceux qui commencèrent à manifester étaient des étudiants et plus jeunes que la Gen Z. Ce qui les conduisit à dépaver les rues du Quartier latin, ce n’était pas le désarroi que crée l’absence de perspectives, mais le besoin d’ouvrir les fenêtres d’une société étouffante où, par exemple, le gouvernement du général de Gaulle cédant à la pression de l’Église catholique, censurait le film de Jacques Rivette La Religieuse, une adaptation du roman de Diderot. L’équivalent des conditions qui conduisirent Louis XIV à interdire le Tartuffe de Molière.

Les mots d’ordre furent d’abord d’une révolution d’utopie : « Il est interdit d’interdire », « Faites l’amour pas la guerre », « Sous les pavés la plage » invitaient à réaliser l’irréalisable, comme peut le chanter la poésie de « l’imagination au pouvoir ». Rimbaud n’était pas loin.

Si les usines s’arrêtèrent, si de Gaulle se rendit subrepticement en Allemagne pour s’assurer du soutien de l’armée, c’est qu’au bout, tout au bout des problèmes économiques et sociaux, il y avait l’hypothèse d’une alternative au capitalisme, le socialisme, voire le communisme. La peur exorcisée aux élections de juin – la droite obtint une victoire écrasante – le parti communiste représenté par un ancien ouvrier-pâtissier frôla la sélection pour le second tour de la présidentielle de 1969.  Trois ans plus tard, la gauche s’unissait en proposant Le programme commun de gouvernement, avant que le parti socialiste ne prenne ses distances pour pouvoir remporter l’élection présidentielle de 1981. On sait la suite.

Le discours de la Génération Z est symptomatique du désarroi planétaire dont le langage n’utilise plus les mots du langage positif d’une utopie commune, mais ceux de la seule négation : « Dégage ! », qui renvoie au vide, est aussi le mot d’ordre de l’extrême-droite contre ceux qui n’entrent pas dans le cadre d’une prétendue identité nationale gravée dans le marbre.

Il ne s’agit pas de nostalgie. Au-delà de ses démesures du Quartier latin, Mai 68 fut un moment exaltant de notre histoire commune en ce sens qu’il permit une expression de ce que peut être le peuple.

L’inégalité : idée insaisissable ?

L’invité de l’émission Questions du soir (France Culture – 18 h 15 – 6/11/2025) état l’historien américain Darrin McMahon, professeur au Dartmouth collège (New Hampshire) et auteur de l’essai « L’égalité, histoire d’une idée insaisissable ».

La journaliste introduit ainsi la discussion : « Si nous sommes capables de penser les inégalités (…) qu’en est-il de l’égalité ? Cette notion que l’on croit comprendre est plus insaisissable qu’il n’y paraît, ses contours n’ayant cessé de se transformer au cours de l’histoire. (…) Aujourd’hui, alors que les inégalités ne cessent d’augmenter les inégalités partout dans le monde, comment la réimaginer et surtout est-elle atteignable ? »

Les explications qui suivent sont des constats : la longue liste des inégalités (physiques, sociales, économiques etc.) témoigne de l’ampleur du problème posé par l’égalité que D. McMahon explique ainsi : « Pour égaliser quelque chose, pour faire des comparaisons, il faut les imaginer avant, donc c’est plus complexe [que le repérage des inégalités, très visibles], c’est pas là, ça commence dans notre tête, puis par-delà ces idées-là, nous créons une image sociale et ça devient réel. »

Bref, « On peut parler de l’égalité universelle mais elle n’est jamais universelle. »

Dès lors, la question, essentielle, mais elle n’a pas été posée,  pourrait bien être : pourquoi l’idée d’égalité est-elle née dans la tête de l’humanité, et, précise l’historien,  depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs ? Corollaire : pourquoi pas dans la tête des animaux ?

Autrement dit, et si l’on pousse le questionnement jusqu’à la problématique : d’où vient l’insatisfaction humaine dont témoignent au niveau le plus caricatural les campagnes électorales ? Aucun candidat d’aucun parti ne dit jamais : je m’engage à ne rien changer, restons-en là, mais, au contraire : voici ce que j’améliorerai si vous votez pour moi, et en particulier pour corriger les inégalités.

Ou encore, pourquoi les sociétés animales sont-elles stables, qu’est-ce qui explique qu’elles, ont trouvé un équilibre – avec leurs inégalités – et pas les sociétés humaines ?

L’historien frôle la problématique en disant que Fraternité est la compagne d’Égalité, associée à Liberté dans le triptyque de la République française. Frôle, en ce sens qu’il ne pose pas la question de l’unité des trois mots.

Le champ de la philosophie n’est donc pas ouvert et c’est ce qui fait le plus souvent défaut à ce genre de discussion limitée à la description des phénomènes et à leur histoire.

J’ai expliqué ailleurs, dans le blog, comment ces trois mots sont l’expression de ce qui constitue la spécificité humaine objective  : relativement au type de conscience de l’homme  (à la fois biologique et psychique, de la mort) et à son discours (depuis l’âge de trois ou quatre ans), l’être humain sent et expérimente que sa liberté réside dans la construction d’un rapport avec cette double conscience, qu’à cet égard tous les êtres humains sans exception sont égaux, et que tous, sous ce rapport, sont des frères de solitude – mourir est une expérience incommunicable. Liberté Égalité et Fraternité ne sont donc pas des valeurs, mais des principes.

Ce réel conduit donc à la question de la gestion commune de cette spécificité que les sociétés n’ont toujours pas décidé de reconnaître.

Le discours récurrent sur l’insuffisance ou le mythe des « corrections des inégalités » (à l’école notamment) et l’interminable débat sur la fin de vie en sont des témoignages.

Ce déni a pour résultat la mise en œuvre de stratégies de contournement, le plus souvent délétères.