La logique et l’attaque contre le Venezuela

Logique vient de l’adjectif grec logikos (dérivé du nom logos = le discours, la parole) qui signifie ce qui convient à un discours, en particulier au raisonnement. Il indique une cohérence.

L’attaque contre le Venezuela est logique en ce sens qu’elle est cohérente avec le « discours » majoritaire états-unien qui a conduit à l’élection de D. Trump, et dont la double évacuation des critères du droit (cf. l’attaque du Capitole, les condamnations) et du réel sont les composantes majeures :  les justifications de D. Trump sont analogues celles de G.W. Bush pour l’attaque de l’Irak, avec la différence majeure de la parole : après l’avoir entendu brièvement, j’ai lu l’intégrité du discours qu’il a prononcé après l’attaque et l’enlèvement de N. Maduro. C’est à proprement parler sidérant : aucune structure, aucune analyse, mais le récit décousu que pourrait prononcer un homme embrumé ou un adolescent désinhibé en mal d’épopée de cour d’école.

Les arguments pour ou contre ce type d’intervention militaire, archiconnus et à chaque fois vainement ressassés, ne touchent pas le cœur du problème, à savoir ce qui fait émerger un D. Trump dont les actes ne peuvent être que dans la logique du discours qui l’a élu.

J’écoutais samedi (France Culture – 12 h 45) un débat sur le referendum.

Jamais ne fut posée la question de la nature du peuple, qui répond par oui ou non, ou qui élit D. Trump ou V. Poutine et dont se réclament tous les politiciens de tout bord pour justifier ce qu’ils disent ou font.

Dans sa déclaration très tardive, E. Macron invoque le bien-être du peuple vénézuélien. En ne condamnant pas l’attaque au nom du droit dont il est pourtant le garant en tant que président d’une République signataire de la Charte des Nations Unies, il la valide en même temps qu’il nourrit le discours qui a conduit à l’émergence de D. Trump et celui qui, en France, nourrit le RN.

Si l’on considère que le rapport du peuple à la population est équivalent à celui de l’esprit au corps, l’état de santé de l’humanité aujourd’hui est une pathologie neurodégénérative.

Ceux qui entouraient le président américain quand il délira son long discours de sa voix enfantine et monocorde n’étaient ni médecins ni infirmiers. Leurs attitudes et leurs regards confirmaient la gravité de la pathologie.

« Que veulent les Français en 2026 ? », ou l’art de l’esquive.

La question « Que veulent les Français en 2026 ?* »  était l’intitulé des Matins de France Culture, ce 1er janvier. Invités : Brice Teinturier (journaliste, directeur de l’institut de sondage IPSOS) et François Raynaert, journaliste à L’Obs, co-auteur d’un ouvrage sur le 21ème siècle.

*Je passe sur la question débile, « non-culture » … posée sur France-Culture

La première partie concerna les événements considérés comme majeurs de ce premier quart de siècle.

Les deux furent d’accord pour citer d’abord l’attaque du 11 septembre 2001. Je résume  : « c’est un ordre mondial qui vacille. 19 terroristes seulement pour 500 000 dollars seulement arrivent à ébranler le monde. Sentiment général de vulnérabilité. »

Ce type de discours explique la deuxième partie de l’intitulé de mon article : l’art de l’esquive.

B. Teinturier présente le 11 septembre comme une cause du vacillement/ébranlement du monde auquel l’énorme distorsion, fortement soulignée par lui, entre les moyens (19 terroristes, 500 000 dollars) et l’effet (vulnérabilité mondiale – il ajoutera : anxiété et demande de protection) confère une dimension d’invraisemblance –  analogue à la sidération produite par les images des avions percutant les deux tours.

Son discours est celui de la phénoménologie, c’est-à-dire de la description d’événements, en l’occurrence considérés en-dehors de tout processus, avec blocage de questionnement (cf. l’attaque du Hamas du 7 octobre considérée comme un commencement). Autrement dit, il ne se demande pas : est-ce que l’attaque du 11 septembre n’est pas le signe d’un monde qui a déjà vacillé – pour reprendre son expression ? En d’autres termes, si cette attaque a pu être conçue, organisée et réalisée, n’est-ce pas parce qu’avait disparu ce qui la rendait non-nécessaire ?

Il prononcera le nom « désespérance », mais dans la même inversion des rapports : la désespérance, dit-il, provient de « l’incapacité des politiques à répondre à la demande de sécurité . L’individu se sent totalement fragilisé. »

Le rapport avec le 11 septembre en tant que cause, est considéré comme une évidence, comme si, avant cette date, tout allait bien dans le monde – comme si, avant le 7 octobre 2023, tout allait bien entre Israéliens et Palestiniens.

Ce qui bloque le questionnement tient dans ce que représentent les USA dont le journaliste dit seulement qu’ils sont encore en 2021 « les gendarmes du monde », une manière de souligner la dimension de puissance (économique et militaire) et d’évacuer le fait qu’ils sont, depuis la fin des années 80, l’expression (dans toutes les démesures) d’un système qui apparaît désormais sans alternative imaginable.

Ils ne sont pas les « gendarmes du monde », mais l’expression, dans son plus haut degré, du définitif, et c’est ce définitif qui produit la désespérance.

Le terrorisme occulté

Sur France Culture, dans Les Matins d’un de ces derniers jours, un reportage sur la situation d’immigrés dans la ville américaine  (USA) d’Atlanta (Géorgie) où a été constitué un orchestre dont les musiciens sont précisément des enfants d’immigrés. Des mamans expliquaient qu’elles et leur mari étaient installés depuis une vingtaine d’années aux USA, que leurs enfant étaient nés aux USA, qu’ils travaillaient, payaient leurs impôts, mais qu’ils n’avaient pas les papiers administratifs adéquats. Ils étaient donc considérés comme des illégaux et pouvaient être à tout moment arrêtés et expulsés. La chef d’orchestre expliquait qu’elle envoyait des taxis pour aller chercher les enfants, parce que le risque d’arrestation par la police spéciale (ICE) de voitures conduites par des personnes dont la peau n’était pas blanche était élevé.

Ces mamans expliquaient qu’elles vivaient dans la peur permanente.

La journaliste qui avait fait le reportage ne parla pas de terrorisme. Celle qui était à l’antenne non plus.

Spécisme et antispécisme

Deux termes modernes formés à partir du latin species : vue, regard, ensemble des traits qui caractérisent et font reconnaître un objet.

Le spécisme établit une hiérarchie entre les espèces vivantes, l’antispécisme la refuse.

Si les deux noms sont récents, ce qu’ils recouvrent ne l’est pas, à savoir le rapport de l’homme avec les autres espèces, historiquement un rapport de domination de l’homme sur le vivant.

En tant qu’il concerne les critères de la hiérarchie, le problème est d’ordre métaphysique ou philosophique – je considère essentielle la distinction entre les deux, étant donné que l’une renvoie à croire, l’autre à savoir. Celui qui croit que Dieu à créé l’homme à son image (métaphysique), et quel que soit le degré de son empathie pour les créatures, ne peut être que spéciste, celui qui n’a pas besoin d’un Dieu ne peut être qu’antispéciste, sauf à construire des critères autres que métaphysique, donc idéologiques, pour justifier les discriminations dont il a besoin.

Actuellement, le spécisme et l’antispécisme s’affrontent sur le terrain de la nourriture, une impasse très commode qui permet de dévier la problématique du commun humain vers celui de la consommation de viande, donc de transformer une problème philosophique en un problème protéinique et moral.

Tous les êtres vivants ne mangent que du vivant – végétal ou animal – qu’ils tuent – à l’exception des animaux spécialisés dans le nettoyage des cadavres. C’est en quoi « tu ne tueras pas » est une aberration : nous – les êtres vivants – passons notre vie à tuer pour nous nourrir.  

La manière dont nous tuons, telle est la question que la focalisation sur la nourriture limite à l’abattoir animal,  ce qui permet d’évacuer l’abattoir humain – personnes dépendantes,  prison,  guerre.

Chili (3). Réponse au député de Paris (LFI) Rodrigo Arenas.

R. Arenas publie sur le site de Mediapart une tribune sur le Chili.

Extraits : « Cette défaite ne tombe pas du ciel. Elle est le produit d’un processus politique précis : celui des renoncements. (…) la gauche au pouvoir a fini par se présenter comme une prolongation aménagée plutôt que l’alternative qu’elle se rêvait d’être. (…) quand l’espoir fait place à la déception, ce ne sont pas les forces progressistes qui en profitent. C’est toujours l’extrême droite. (…)  La gauche ne perd pas seulement quand elle est attaquée, elle perd surtout quand elle renonce à être elle-même. »  

 Ma réponse :

« Le 11 septembre 1973 a été pour moi un traumatisme – je suis plus âgé que vous – et il l’est encore.  Nous sommes vous et moi du même côté. Et pourtant, nous n’avons pas la même conception de ce qu’est « la gauche ».  Vous dites  » La gauche ne perd pas seulement quand elle est attaquée, elle perd surtout quand elle renonce à être elle-même.« Que recouvre votre « elle-même » ? Dans le temps de l’union populaire du Chili, la gauche était unie en France. Le parti socialiste et le parti communiste avaient scellé une alliance politique en signant un programme commun de gouvernement (1972) Et nous étions très attentifs à ce qu’il se passait au Chili, conscients des difficultés que nous rencontrerions si nous parvenions au pouvoir. La PS et le PC étaient de gauche, l’un réformiste, l’autre révolutionnaire. Quand, après la rupture de l’alliance politique, F. Mitterrand a été élu, sa victoire a été unanimement décrite comme celle de la gauche et, très vite, dès 1982, les choix politiques n’ont plus été ceux qui avaient été annoncés. Pourtant, la gauche, en l’occurrence socialiste,  a remporté d’autres victoires électorales, jusqu’en 1995. Était-elle « elle-même » pour autant ?

Il manque dans votre analyse ce qui constitue non la gauche incarnée par les partis, mais ce qui en est l’essence, à savoir la construction de problématiques.

De ce point de vue, je dirai qu’utiliser comme vous le faites, l’expression « terrorisme islamique » – comme tout le monde, jusqu’à l’extrême-droite – n’est pas adéquat, parce qu’il s’agit d’une simple étiquette qui n’explique rien. Et coller une étiquette pour évacuer une analyse n’est pas, de mon point de vue, une démarche de gauche.

Ce qui me semble l’être, en revanche, c’est expliquer en quoi ce qu’on appelle « terrorisme islamiste » est né à la fin des années 80 / début des années 90, au moment de l’implosion de l’URSS, en même temps que le nouveau développement de l’idéologie d’extrême-droite.

Une problématique, donc de gauche, consiste à expliquer que ces crimes de masse, le plus souvent suicidaires, qui défient toute rationalité, sont des crimes de désespérance, autrement dit une expression – de même nature pathologique que l’idéologie d’extrême-droite – du désarroi planétaire qui s’est levé quand a disparu l’hypothèse même d’une alternative au système capitaliste.

Je vous ai adressé le même type de critique à propos de cette phrase de votre article sur la laïcité «  la spiritualité laïque n’était pas une religion de remplacement, mais une exigence morale » dont je dirai qu’elle est tout, sauf de gauche. »

Vassily Kandinsky (2)

Ce qui est rendu visible, ce n’est ni le cheval ni le cavalier, mais l’objet de la course dans sa dimension émotionnelle.

Allons ! Ça n’a rien d’un parc ! Un parc, c’est quand il y a des couleurs, des chemins, ça monte et ça descend, des arbres, parfois inclinés à cause du vent,  et aussi, ça et là, des petites constructions pour les jardiniers, un ciel avec du bleu et du noir de nuages. Vous voyez bien que ce n’est pas du tout un parc qui est représenté ici !

Il faut regarder de près quand les couleurs semblent dominer.

Comme tout semble courbe ! Et comme ce gros trait noir à angle droit ne ressemble pas à un arc ! Mais c’est quoi un arc qui n’est pas un arc ?

Vassily Kandinsky

France Culture. Ce jeudi 18 décembre, entre les titres du journal (12 h 00) et le journal lui-même (12 h 30), l’émission Les Midis de culture proposait un débat sur l’exposition, à la Philharmonie de Paris,  « Kandinsky et la musique. »

J’ai découvert ce peintre (et aussi Paul Klee et aussi Paul Cezanne) en préparant un certificat d’esthétique à la faculté de Lyon. Le cours était assuré par le philosophe Henri Maldiney (1912- 2013). Voici ce que j’écrivais dans Le scénario (2017) :

« Le dernier [de mes professeurs], et non le moindre, fut Henri Maldiney. Il assurait la préparation du certificat d’esthétique que j’avais choisi pour accompagner mon mémoire de maîtrise, sans doute parce que le rapport avec le beau était ce qui m’avait manqué le plus dans mon histoire familiale.

Le cours s’adressait à des étudiants titulaires d’une licence de philosophie dont le langage et le mode de pensée n’avaient rien de commun avec les lettres classiques, et je me suis demandé pendant les premières séances si je ne m’étais pas fourvoyé.

Seulement, il se dégageait de cet homme un affect comparable à celui que produit une œuvre dont vous sentez dès le premier contact qu’elle vous convient. Ce que je trouvais dans son cours, c’était une coïncidence, une harmonie avec ce à quoi j’aspirais, que je cherchais confusément. Même si je ne saisissais pas tous les éléments de son discours – loin de là ! –, je me sentais en phase avec ce qu’il disait de la complexité du monde vue à travers le prisme de la peinture. Je dirais que mon rapport à son discours devait être alors de l’ordre de la connaissance du troisième genre que j’ai découverte bien des années après dans l’Ethique de Spinoza.                                . 

Je lui dois en particulier les clefs de la compréhension de la peinture – la connaissance d’un objet qui s’impose en tant qu’essence – par son approche de Paul Cézanne, de Paul Klee, de Vassily Kandinsky ; et si j’avais déjà une certaine culture musicale, la découverte des œuvres de Monteverdi qu’il nous conseilla vivement, fut le premier acte d’un bouleversement insoupçonné. » (p. 113,114)

Ce qui se joue en effet – pas seulement dans la peinture – c’est ce rapport avec l’objet (ce qui n’est pas le sujet, moi) et qui est explicité dans le livre de référence écrit parWilhelm Worringuer (1881-1965) : Abstraktion und Einfühlung. Si la traduction d’abstraktion ne pose pas de problème (abstraction, du latin abstrahere = tirer loin de, autrement dit ce que produit l’éloignement intellectuel de l’objet matériel), celle de einfühlung est plus délicate : empathie, ne rend peut-être pas exactement compte de la différence du rapport à l’objet selon qu’il est celui de l’esprit (abstraction) ou du corps (empathie), la peinture s’efforçant de restituer leur unité  dans le tableau, En particulier Kandinsky dont le double choc initial fut les Meules de Monnet et Lohengrin de Wagner.

En dépit même des intentions des uns ou des autres, il n’existe pas de peinture figurative, tout tableau – chef d’œuvre ou croûte – est en même temps abstraction et empathie.

L’académisme a longtemps refusé cette dualité, en alléguant que les peintres « abstraits » faisaient de l’abstraction parce qu’ils ne savaient pas dessiner.

Même si l’argument est aujourd’hui ruiné, il perdure encore dans le questionnement « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? » ou « Je n’y comprends rien ! », signes de la difficulté à regarder qui nous sommes et notre rapport au monde.

L’évocation de Kandinsky entre ces deux moments d’informations sur le malheur du monde fut et est encore un objet de questionnement.

Chili 2

Ma contribution au Monde et à Mediapart.

Ce qui se passe au Chili est une des illustrations – à l’échelle d’un pays – du conflit permanent entre la strate du moi et celle du commun. La pente naturelle est celle du moi – aujourd’hui sur le mode pathologique du Moi d’abord ! politique, planétaire, qui se décline sur le mode « identité et préférence nationales ».  D’où la nécessité permanente, fatigante donc, usante, du discours de persuasion du commun, alors que celui du moi d’abord coule de source.  Tant que nous n’aurons pas décidé d’affronter ce qui constitue le commun réel, objectif et têtu de l’humanité – une révolution difficile, après le fiasco du commun de l’expérimentation communiste –, le Moi d’abord ! de l’idéologie d’extrême-droite et son corollaire socioéconomique sur lequel on colle l’étiquette commode « illibéral » (avec la résonance « libéral ») continueront de se développer jusqu’au seuil critique de l’affrontement généralisé contre lequel la mémoire ne sert à rien.
 

Chili

Le second tour de la présidentielle confirmera la prééminence de l’idéologie d’extrême-droite par l’élection de son représentant José Antonio Kast qui se réclame de Pinochet.

Ma contribution au Monde :

Pour ceux qui ont dans le cœur les noms de Salvador Allende, Pablo Neruda, Victor Jara, les Quilapayuns… Chili a toujours la résonance du 11 septembre 1973. En France, la gauche s’était unie autour du Programme commun de gouvernement et le coup d’État de Pinochet organisé avec la complicité des USA rappelait la violence que peut produire le déni du commun humain dont « communisme » sert de repoussoir-prétexte. À l’époque, l’expérimentation soviétique fournissait de solides arguments. Plus de trente ans après son implosion et la fin du communisme politique (en Chine, à part le nom du parti, rien n’est communiste), « communisme » est toujours utilisé comme repoussoir-prétexte alors que le risque politique a disparu, preuve s’il en est que le mot recouvre un autre chose dont le déni produit au Chili Kast comme il a produit Pinochet, aux USA Trump, en Argentine Milei, en Russie Poutine, en Europe Orban, Meloni et les partis d’extrême-droite.

Quelle révolution aujourd’hui ?

[Cet article publié dans le Club de Médiapart reprend la thèse que je propose dans le blog.]

Non seulement le sens politique du mot révolution – renversement – ne correspond pas à son sens étymologique – retour – mais il en est le contraire – le retour politique, c’est plutôt la réaction. Le mot adéquat serait « volution », mais il n’existe pas.

Le choix des mots n’étant jamais sans signification – ainsi, on utilise pédophilie, qui n’a rien à voir avec la sexualité, à la place de pédérastie qui, lui, a tout à voir –, il est intéressant de confronter révolution avec les deux exemples historique emblématiques :1789 et 1917 pour tenter de voir quelle révolution est encore possible aujourd’hui.

La différence entre la prise de la Bastille et celle du Palais d’hiver se trouve dans l’élaboration et la programmation.

Le 13 juillet 1789, les Français, même les plus avertis, auxquels vous auriez annoncé que le lendemain serait le premier acte spectaculaire d’un bouleversement radical (vous auriez bien précisé : renversement de la royauté,  abolition des privilèges, décapitation du roi,  déclaration des droits de l’homme et du citoyen…) vous auraient conseillé de vous calmer et d’aller consulter un médecin.

En revanche, le 24 octobre 1917,  les Russes, et pas seulement les plus avertis, vous auraient écouté avec l’air de l’évidence, ou peu s’en faut.

Aujourd’hui, personne ne parle de révolution, sinon ceux qui y sont le plus hostiles et qui accolent donc au mot l’adjectif nationale qui restitue au mot son sens étymologique réactionnaire.

La révolution de 1917 élaborée et programmée à partir d’une théorie a abouti au fiasco que l’on sait.

Celle de 1789 qui ne l’était pas,  a créé, entre autres, le triptyque Liberté Égalité Fraternité qui sera inscrit sur les frontons officiels en 1948 et qui demeure la devise de la République.

Le rapport entre les trois mots n’est pas évident, surtout si on les confronte à la réalité concrète de la société. Il y a mille motifs pour dire que ce ne sont que des mots, que la liberté n’est que formelle, l’égalité un mythe et la fraternité une gentille utopie.

Si les trois mots ont été accolés – dès 1790 – et s’ils ont la vie dure, c’est bien qu’ils recouvrent un réel.

La reconnaissance de ce réel pourrait bien être l’objet de la révolution aujourd’hui.

On connaît ce mot de J-P Sartre « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Sous la forme d’un paradoxe provocant, se cache une réalité qui dépasse même le sens existentiel que lui donnait le philosophe.

Il n’y a de liberté qu’avec la possibilité du choix qui implique un savoir.

Quel est l’objet humain qui confère au choix une dimension universelle et autorise la proclamation de la liberté non en tant que valeur, mais en tant que principe ?

La réponse est contenue dans la question suivante : qu’est-ce qui différencie radicalement l’homme des autres espèces vivantes ?

C’est très simple : ce qui nous singularise, pour le pire et le meilleur – souvent le pire – c’est la double conscience que nous avons de notre mort : la conscience biologique – commune à tout ce qui est vivant, de la cellule à l’étoile en passant par la grenouille et l’éléphant – et la conscience psychique qui émerge à l’âge de 3 ou 4 ans en même temps que l’angoisse et les peurs associées, et avec laquelle il nous faut vivre jusqu’au jour où nous mourrons.

C’est dans cette double conscience que se constitue l’essence de la liberté, celle du type de réponse que nous construirons et pendant toute notre vie,  en réponse au message permanent et têtu de cette conscience.

Cette conscience fait de nous des égaux et des frères, mais des frères irrémédiablement seuls pour affronter la seule expérience qui soit incommunicable. Des frères de solitude.

Le problème majeur est donc celui des conditions d’exercice de cette liberté, autrement dit celui de l’acquisition d’un savoir qui nous permette de construire notre réponse adéquate.

Or, si l’école de la République dispense un savoir pour la quasi totalité des objets, la mort telle qu’elle est est le seul qui soit absent des programmes d’enseignement de toutes les écoles et de tous les temps. De cette lacune vient le verbe croire avec toutes les stratégies de contournement, en particulier l’accumulation de l’objet qui sert pour le sujet de substitut au fantasme d’immortalité.

L’objet de la révolution – celle qui n’a pas encore été tentée –  est donc la prise en charge par la communauté de l’acquisition de ce savoir, au moment de l’émergence de la conscience, dès la première école (qu’elle soit appelée « maternelle » n’est pas un hasard) et tout au long de la scolarité par l’apprentissage de la démarche philosophique dont l’évacuation des programmes est le corollaire de celle de la mort. Ce savoir est celui que Spinoza définit dans L’Éthique : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. »

Ce n’est pas une baguette magique, mais la possibilité donnée de réfuter l’équation capitaliste (être = avoir +) qui persuade que « plus j’ai, moins je meurs », et dont on voit les effets dans les formes pathologiques de l’accumulation, en particulier celle des capitaux.