« Pure Salmon » et la Gironde

Pure Salmon est une entreprise d’Abou Dabi (Émirats Arabes Unis) qui envisage de construire près de Le Verdon-sur-Mer (non loin de la pointe de Grave où la Gironde rejoint l’océan)  une usine d’élevage de saumons. Objectif : produire 10 000 tonnes de saumons par an, soit 600 000 individus-poissons, soit 5% de la consommation française (4,2 kg consommés en moyenne), 1ère en Europe et 4ème au monde. [cf. le site Reporterre]

Les démesures de la consommation et de la production – le saumon n’en est qu’un exemple – se nourrissent (si j’ose dire) mutuellement.

Si, ici comme ailleurs,  les arguments de type socio-écolo-économique pour (emploi, pollution quotidienne moindre que celle de l’élevage en mer…) et contre (conditions d’élevage, consommation d’énergie, risques de grande pollution et de mortalité massive des poissons…) ne parviennent pas à produire un consensus, c’est qu’ils opposent des points de vue déterminés par le plus ou moins.

On peut en effet discuter à l’infini des avantages ou des inconvénients de l’élevage en mer ou en citernes, ne serait-ce que parce que le saumon n’a pas voix au chapitre. S’il l’avait, je ne prends pas de risques en affirmant qu’il préférerait la remontée des rivières, mais on ne lui demandera pas son avis, pas plus qu’on ne le demande aux poulets ou aux porcs élevés en batterie.

Concrètement, rien ne peut être opposé aux assurances de sécurité des concepteurs du projet sur le papier sinon les inconvénients théoriques – même s’ils sont appuyés sur d’autres réalisations analogues – que peut produire le projet réalisé : la solution « on essaie et on arrête si ça ne marche pas » n’est pas possible.

Reste la question, à mon sens essentielle, que pose la transformation du lieu. La photo virtuelle [sur le site Reporterre] créée par les concepteurs du projet est une photo idéale – comme celle que proposent les constructeurs d’immeubles – qui « oublie » le chantier en amont et les infrastructures d’alimentation et d’évacuation, entre autres.  

Essentielle, en ce sens qu’elle permet de construire la problématique, à savoir que signifie l’explosion de la consommation mondiale du saumon (triplement depuis une vingtaine d’années – même site de référence) ?

En d’autres termes, en quoi la démesure de la consommation de saumon justifie-t-elle la démesure du bouleversement, à tous les points de vue,  de ce site de la Gironde ?

Autrement dit encore, la focalisation argumentaire sur les avantages et les inconvénients revient à reconnaître que la surconsommation de saumon – un exemple de démesure parmi d’autres – ne constitue pas un problème.

La présenter en tant que problème – ce qui implique la possibilité de la remettre en cause, donc d’éliminer le projet – ne va pas de soi en ce sens que ce type de questionnement touche à la création de besoins artificiels – les accumulations redondantes des rayons des supermarchés en sont une illustration bien connue.

La question de la surconsommation de saumon inclut celle du rapport consommation/production, et pose, tout au bout, celle, révolutionnaire, de l’équation capitaliste, inaudible aujourd’hui pour les raisons maintes fois expliquées dans le blog.

Si D. Trump envisage d’acheter tout le Groenland dans l’intérêt vital, dit-il,  des États-Unis qu’il confond avec ses propres intérêts, les Émirats, qui ont eux aussi le sens de leurs intérêts, ne pourraient-ils pas acheter un tout petit bout de Gironde dans l’intérêt, disent-ils, des Français mangeurs de saumon ?

*L’enquête publique se termine demain – lundi 19/01/2026.

La revendication de masculinisme.

C’est l’objet d’un article publié sur le site de Mediapart par Stéphanie Lamy, chercheuse, spécialiste des guerres de l’information et militante féministe.

«  Lors d’un tractage aux municipales lyonnaises, un soutien politique s’est publiquement revendiqué « masculiniste » face à une femme candidate. Cette auto-désignation, rendue possible par la circulation médiatique récente du terme, marque un seuil : le masculinisme n’est plus seulement analysé ou dénoncé, il devient un outil électoral mobilisable sans coût politique immédiat. (…) Le fait qu’un acteur de campagne se revendique publiquement « masculiniste » marque un franchissement de seuil. (…) les masculinismes sont désormais perçus comme suffisamment intelligibles et socialement tolérables pour être assumés en tant que marqueur partisan. (…) Cette dynamique signale moins une radicalisation soudaine qu’un opportunisme stratégique : celui d’un champ politique prêt à tolérer, voire à instrumentaliser, des discours de haine afin de grappiller des voix, au prix d’une banalisation accrue des idéologies masculinistes de la propagande que les milieux radicaux produisent et des violences fondées sur le genre qu’elles légitiment. » (passages soulignés par moi)

La revendication « masculiniste » n’est en effet pas anodine. Reste à préciser la nature du « seuil franchi » et à déterminer dans quelle mesure cette revendication est, ou n’est pas,  un « marqueur partisan ».

Masculinisme, à la différence de virilisme, est une réaction à féminisme. Autrement dit, il n’y a pas plus de masculinisme sans féminisme qu’il n’y a de xénophobie sans étrangers.

Une réaction à quoi ?

Poser la question, c’est poser la question de ce qu’est la réaction, dans le sens de agir en retour contre.

Qu’est-ce qui suscite l’action-retour contre sinon la perception d’un danger immédiat, plus ou moins confusément perçu comme vital ?

Par exemple : Balzac, effrayé par ce qu’il avait expérimenté et compris du capitalisme naissant, réagit par la valorisation,  non sans beaucoup d’ambivalence – il était tout sauf naïf – des valeurs d’avant. D’une certaine manière, c’est aussi la position de Flaubert, la désillusion et l’amertume en plus. A l’inverse, Marx est la figure du rejet de la réaction qu’il combat.

En quoi le féminisme peut-il être perçu comme une menace vitale au point de susciter en réaction le masculinisme ?

D’abord en tant qu’il remet en cause une prétendue « normalité », un « naturel » gravant dans le marbre les rapports (de domination) homme/femme.

En tant aussi qu’il est un des signifiants du triptyque Liberté Égalité Fraternité dont il indique – là est le danger vital – qu’il n’est pas l’affirmation de valeurs (morales),  mais d’un triple principe qui renvoie à la spécificité humaine. (cf. articles « Le commun aujourd’hui »).  C’est le déni (à gauche comme à droite) de cette spécificité qui est au cœur des violences, dont le masculinisme est un des marqueurs.

C’est en quoi, sous les apparences politiciennes qu’il peut revêtir, il est, à mon sens, non pas « moins », mais « plus » le signe d’une « radicalisation » qu’un « opportunisme stratégique ».

Menton et l’accommodement

Renaissance – le parti d’ E. Macron – a décidé de rejoindre Les Républicains et Horizons pour soutenir la candidature de Louis Sarkozy à la mairie de Menton. L’argument – non seulement des militants locaux, mais aussi de G. Attal, ex-premier ministre et président du parti – est qu’il est le meilleur candidat contre le RN.

L’argument justificatif du ralliement est le dernier soubresaut du front républicain historiquement construit contre le FN/RN dont les partis de droite assuraient qu’il ne fait pas partie de l’arc républicain.

En l’occurrence, un argument factice : un article du Monde (16/01/2026) rappelle les positions populistes du fils de l’ex-président, son admiration pour D. Trump, sa proximité avec des mouvances identitaires et son intention déclarée de gouverner la commune avec le RN (avec lequel son père entretient des relations de moins en moins discrètes – M. Le Pen lui a adressé sa sympathie après son incarcération) et Reconquête ! (E. Zemmour). « Tout sauf LFI ! » est son mot d’ordre aussi artificiel et que l’argument de la droite pour justifier son soutien. Tout le monde sait que la probabilité d’un succès de LFI (J-L Mélenchon) aux présidentielles est nulle.

Le soutien apporté par l’ensemble de la droite politique annonce les futures alliances avec le RN s’il gagne l’élection majeure. 

Il est l’expression politique de notre strate d’accommodement dont l’émergence est de plus en plus manifeste, dans les médias notamment.

On sait, depuis la Collaboration, combien sont importantes ses capacités de compromission.

Humour et ironie… suite.

À propos de l’exemple d’ironie que j’ai imaginé (article précédent).

Confronté à ses strates les plus sombres (le racisme et ce qu’il enveloppe en est la pire), l’homme utilise tous les moyens pour s’y conformer, dont le langage pour créer les ruses les plus tordues.

Le racisme fonctionne sur la base du syllogisme qui n’est pas un type de raisonnement fiable.

Rappel :

– Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure), or Socrate est un homme (prémisse mineure), donc il est mortel (conclusion).

– Tout ce qui est rare est cher (majeure), or un trèfle à quatre feuilles est rare (mineure), donc il est cher)

La validité du syllogisme dépend de la validité de la majeure énoncée comme un postulat, vrai dans le premier exemple, faux dans le second (la rareté n’est pas réductible au champ commercial).

Appliqué à l’esclavage des Africains :  

Le blanc est le critère d’humanité.

Or ceux dont il s’agit sont noirs.

Donc ils ne sont pas des hommes.

L’objectif est de valider l’esclavage : s’ils ne sont pas des hommes, ils sont (comme) des animaux.

Quand les verrous fonctionnent, la majeure du racisme est implicite : personne ne se risque à proclamer ouvertement que le blanc est le critère de l’humanité – une affirmation que nuance le discours dominant actuel aux USA .

Dans le contexte de l’esclavage où les verrous ne sont pas construits, la majeure est explicite : les noirs n’ont pas d’âme (l’âme est blanche comme Dieu) donc ils ne sont pas humains donc on peut les réduire en esclavage.

Le discours simple de l’ironie  (l’idéal présenté comme le réel qui en est l’opposé) se développera autour de = Voyez comme ces nègres sont plus blancs que blancs !  

Ce discours simple n’existe qu’à partir du moment où se manifeste un questionnement qui révèle que le critère ne va plus de soi.

Compte tenu de la faiblesse du critère – les esclavagistes couchent avec les femmes noires esclaves – le discours simple court le risque d’être perçu comme le simplisme idéologique qu’il est.

La différence entre l’humour « plat » qui dénote le réel noir « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » et l’ironie « lyrique » imaginée (qui semble le dénoter) « C’est extraordinaire comme ces êtres noirs, absolument noirs,  mais oui ! sans la moindre petite partie blanche,  sont l’image exacte de Dieu, qui, comme tout le monde le sait, a la belle couleur de la suie de nos cheminées ! » est dans la majeure inversée : Dieu noir ( idéal perverti signalé par la petite touche de blanc) est un inacceptable qui valide l’inacceptable du réel noir.

Oui. C’est vraiment tordu.

Humour et ironie

« Faut-il prendre l’époque au sérieux ? ».

Tel était l’intitulé des débat des Matins (France Culture – 15/01/2026).  G. Erner avait invité Laelia Véron, enseignante-chercheuse en stylistique et langue française à l’université d’Orléans, et Raphaël Llorca, essayiste et communiquant.

Tous les trois ont réussi le tour de force de parler d’humour et d’ironie pendant quarante minutes sans jamais définir l’un et l’autre, comme si les deux mots qu’ils ont employés sans distinction étaient synonymes.

Cette confusion conduit ainsi l’enseignante-chercheuse – manifestement de gauche – à assurer que l’humour n’est pas, comme on le croit généralement, un marqueur de gauche mais peut être aussi pratiqué par l’extrême-droite.

Ce n’est pas anodin.

Dire que l’humour peut être un mode d’expression d’extrême-droite revient à lui ôter implicitement ce qui constitue son essence, à savoir l’obsession de l’identité.

L’exemple qu’elle a pris en fin d’émission permettra de comprendre.

Il s’agit du célèbre texte de Montesquieu (De l’Esprit des Lois – Livre 15 – ch.5) intitulé « De l’esclavage des nègres » présenté par elle comme ironique et dont elle dit qu’il a pu être compris au premier degré, c’est-à-dire comme une apologie de l’esclavage alors qu’il en est la critique : il y a là une contradiction, en ce sens que ce qui lui confère une ambiguïté possible est précisément l’humour.

Bergson explique très bien que l’humour consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal, alors que l’ironie est le procédé inverse qui consiste à décrire l’idéal comme s’il était le réel.

L’humour s’exprime donc de manière sobre (comme le simple constat du réel) alors que l’ironie a besoin de rhétorique (comme le discours de l’idéal).

Quand Montesquieu écrit « Ceux dont ils s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » il décrit le réel : les Africains sont noirs. Autrement dit, il s’agit d’une simple dénotation.

La problématique est celle du pourquoi ? et pour quoi ? de cette dénotation.

Le raciste la prononce comme une preuve (d’infériorité, voire de non-humanité) parce que le critère (de supériorité,  d’humanité) est, pour lui, le blanc.

L’antiraciste peut la prononcer pour en signifier l’absurdité… mais seulement devant des personnes pour qui la hiérarchie des couleurs et la notion de race sont des non-sens. D’où la possible ambiguïté.

Ce qui permet de savoir que la phrase de Montesquieu ressortit à l’humour – et non à l’ironie qui serait quelque chose comme : « C’est extraordinaire comme ces êtres noirs, absolument noirs,  mais oui ! sans la moindre petite partie blanche,  sont l’image exacte de Dieu, qui, comme tout le monde le sait, a la belle couleur de la suie de nos cheminées ! »  – c’est le contexte de son discours qui est l’antithèse du racisme.

L’extrême-droite ne pratique pas l’humour, mais l’ironie, comme l’illustra l’exemple de Trump se moquant d’E. Macron et qui fut qualifié d’humour.

Si l’extrême-droite ne pratique pas l’humour, c’est parce que le réel ne peut jamais être pour elle un idéal distancié de son obsession identitaire : en revanche elle utilise l’ironie pour marquer la distance (pour elle scandaleuse) entre cette obsession idéalisée et le réel qui, du fait de la présence de l’autreétranger, doit être purifié par son expulsion.

La méchanceté

Comment je m’en sors ? La question, volontairement brute, est celle que me pose l’état du monde dès que j’ouvre les yeux et les oreilles. L’Ukraine, l’Iran, les Palestiniens – pour m’en tenir au plus hurlant – mais aussi les conditions dans lesquelles sont extraites en Afrique les terres rares indispensables à nos smartphones (reportage sur Arte), mais encore, à la frontière de la Birmanie et de la Thaïlande, l’asservissement par des criminels chinois associés à des milices birmanes de centaines de personnes qu’ils attirent par des offres d’embauches et qu’ils obligent en les séquestrant à trouver sur l’Internet des proies pour des escroqueries financières (37 milliards de dollars par an, selon l’ONU).

Et je peux aligner pratiquement sans fin les exemples de la méchanceté humaine dans l’infiniment grand et l’infiniment petit du monde actuel.

Je viens de relire le chapitre 6 (livre II) des Essais que Montaigne a intitulé « Des coches » (l’équivalent de nos voitures).

Il faut l’imaginer dans sa tour-librairie (bibliothèque) – la seule construction d’origine à côté du château reconstruit, aux poutres gravées de citations grecques et latines, la plume à la main, lisant et écrivant, alors que le pays est ravagé par les guerres de religion, une épidémie de peste, et qu’il a appris le massacre des Amérindiens par les Européens.

Toutes choses égales, c’est le même monde de violence, de cruauté, de méchanceté, qu’il connaît bien pour avoir assisté lui-même à la mise à mort d’un hérétique brûlé vif, exercé deux mandats de maire de Bordeaux, avoir servi d’intermédiaire entre catholiques et protestants au péril de sa vie, avoir été attaqué par des bandits de grand-chemin, dépouillé et laissé en vie grâce à sa « bonne mine » et à sa capacité à conclure un pacte de rançon avec ses agresseurs.

Dans sa tour, libéré de tout souci financier, il s’en sort non par des concepts, des constructions théoriques, mais, à partir d’événements et de faits, par la pensée écrite sans cesse relue, corrigée, rectifiée, enrichie, et jusqu’à sa mort.

Un travail de pensée inductive.

Dans ce chapitre, il part des coches – il explique pourquoi il n’aime pas les utiliser – et aboutit…  aux massacres des peuples et des rois du Mexique et du Pérou : « Jamais l’ambition, jamais les inimités publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamité si misérables ».

Il est l’écrivain du passage de la pensée : le coche, c’est aussi le char royal, mais le char royal, c’est le roi, mais le roi, c’est ce qu’il devrait être « À le prendre exactement, un roi n’a rien proprement sien ; il se doit soi-même à autrui » et qu’il n’est pas, sauf, en l’occurrence le roi du Mexique et celui du Pérou dont il peint la dignité et le courage au moment où ils sont cruellement assassinés (en particulier le supplice du grill) par les chrétiens venus les convertir et prendre leur or.

L’écriture comme moyen d’évacuer un malaise sans utilité.

Zaïd

Zaïd (prénom masculin = abondance, croissance, persévérance) est le premier enfant né en 2026 – à la maternité d’Avignon. Le journal La Provence qui a publié l’information a reçu plusieurs centaines de protestations dont « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau », « un petit gnoul ! », « on aurait dû l’avorter ». (cf. Mediapart) Les parents ont porté plainte.

J’ai toujours en mémoire une des photos prises par les membres des Einsatzgruppen (les unités nazies chargées de l’extermination des juifs en URSS) : un homme en uniforme braque son pistolet sur la tête d’une femme qui porte dans ses bras son petit enfant, au bord de la fosse où elle va tomber avec lui.

On ne sait pas qui est cet homme, on ignore comment il a pu vivre après les avoir tués, combien de temps aura tenu la justification.

Malgré la censure du gouvernement, on sait que de nombreux soldats israéliens qui sont intervenus à Gaza sont atteints de troubles mentaux, que certains se suicident.

S’ils ne tuent pas, les propos cités plus haut valent les balles. Outre les actes possibles aujourd’hui, dans un contexte politique où les verrous d’interdit auront officiellement sauté, la chasse sera ouverte, comme elle l’est aux USA.

L’émission Avec philosophie de ce matin (12/01/2026 – France Culture) avait pour objet les Essais de Montaigne, notamment le chapitre 31 intitulé Des Cannibales (il concerne les peuples qui vivaient alors au Brésil) : « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Dans le même chapitre : « Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. »

Une problématique de l’IA

J’en commence la construction par ces deux questions, voulues à dessein limites  :

– dans sa réalité matérielle de machine construite par l’homme, est-ce que l’IA pourra décider d’appuyer sur le bouton marche/arrêt ?

– est-ce qu’elle pourra se construire elle-même ?

Dans la connaissance du corps à des fins médicales, l’IRM est un outil qui permet des explorations décisives auxquelles l’IA va apporter, s’il ne les apporte déjà, des compléments tout aussi décisifs.

La différence entre IRM et IA tient dans le « I » : Imagerie pour l’une, Intelligence pour l’autre, à savoir la capacité de combiner des données pour produire un discours. Si l’IRM produit une Image qui doit être lue et interprétée, l’IA est capable de lire et interpréter l’Image.

Est-ce que l’homme qui, aujourd’hui, lit l’Image pourra, demain, se contenter de la lecture qu’en aura faite l’IA ? Est-ce que l’homme qui écrit l’ordonnance pourra se contenter d’imprimer celle de l’IA ? Et est-ce que l’opération médicale pourra être réalisée par le robot dirigé par l’IA ?

En d’autres termes, l’espace qu’ouvre le I de l’IA ajoute au vertige qu’ouvre celui de la pensée humaine s’explorant elle-même la dimension jusqu’ici mythologique ou littéraire de la créature échappant à son créateur : Adam et Ève (Dieu), l’Apprenti sorcier (Goethe) et la créature de Frankenstein (Marie Shelley) acquiescent ostensiblement.

Je bascule dans l’essentiel, avec l’exemple de la confrontation – organisée par l’Obs – entre Hervé Le Tellier (écrivain, auteur notamment de L’Anomalie – prix Goncourt 2020) et l’IA. Objet : écrire une fiction policière de trois mille signes dont la première phrase serait : “Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain” et la dernière : “‘Tout est pardonné’, pensa-t-elle avant de disparaître”.

L’écrivain et la machine composèrent. L’écrivain lut le texte de la machine et eut ce commentaire spontané : Oh, la vache ! – Entre parenthèses, il y a là un sujet de réflexion sur l’utilisation métaphorique de cet animal, au singulier et au pluriel.

J’ai lu le texte de la machine dont rien n’indique qu’il n’est pas écrit par une intelligence humaine. Et c’est là, à mon sens, que se trouve le problème essentiel : quant au résultat obtenu, qu’est-ce qui différencie Le Tellier de la machine IA ?

Rien. Rien qui, pour ce texte d’imagination/création, permette de distinguer l’un de l’autre.

Il y a là quelque chose qui échappe, bien au-delà de mes deux questions-limites de technologie et de science-fiction.

Comme les autres, la machine IA a été conçue, créée et mise en route sans construction de problématique associée, avec la différence que sa spécificité – contenue dans ce qui échappe – nous pose avec plus de gravité tragique, la question de la spécificité humaine.

Elle la pose comme l’a posée et la pose toujours, et pour le même objet, l’implosion de l’expérimentation communiste (fin des années 1980) et dont nous refusons toujours de considérer que l’émergence concomitante du « terrorisme » (étiquette vide de sens) et le renouveau planétaire de l’idéologie d’extrême-droite en sont les corollaires de désespérance.

Est-ce que ce refus – un des signes du déni d’identification et de traitement de notre spécificité – est constitutif de qui nous sommes dont l’IA serait, non la métaphore, mais le dernier miroir ?

Euthanasie : la juge et les militants d’Ultime Liberté

Le jugement du procès qui s’est tenu en automne 2025 a été rendu le 9 janvier 2026 : tous les prévenus, douze personnes de 75 à 89 ans, ont été condamnés à des peines de prison (3 à 10 mois avec sursis) pour avoir aidé à l’acquisition (interdite par la loi) par des personnes qui avaient décidé de se suicider, du pentobarbital, un barbiturique qui permet une euthanasie douce.

Le jugement ne concerne pas seulement l’acquisition de ce produit mais il se réfère aussi à la loi française actuelle sur l’accompagnement de fin de vie.

La juge a notamment indiqué que les membres de l’association s’affranchissaient de tout avis médical – ils ne sont pas médecins – et qu’ils ne pouvaient donc pas informer ceux qui demandent cette aide des options thérapeutiques possibles. Elle a également relevé l’incapacité des prévenus à répondre à « ce qu’il fallait faire face à une adhérent souhaitant mourir en raison de ses difficultés psychologiques ».

En réalité, ces remarques ne concernent pas les accusés, mais ceux qui demandent une aide pour mourir. La juge leur demande en quelque sorte : Vous êtes bien sûrs de vouloir mourir ? Vous êtes vraiment sûrs ?  

Et pourquoi leur pose-t-elle cette question ? Pourquoi stigmatise-t-elle « la philosophie de liberté de mettre fin à ses jours sans condition, notamment d’âge ou de maladie [c’est la position d’un des membres de l’association], loin de ce que pratiquent la Suisse et la Belgique, et loin de ce qu’autoriserait la loi française si le texte en discussion était adopté et promulgué » ?

Ces considérations signifient que la question essentielle, celle du droit de disposer de sa vie n’a toujours pas été abordée, et que la problématique du choix (choisir implique et une renonciation et l’impossibilité du retour à la situation initiale) n’a toujours pas été construite.

Sous cet angle, ses commentaires – dictés par une idéologie ou fruits d’une pensée limitée – sont inappropriés.

La catastrophe et la guerre.

Catastrophe est un nom grec composé de deux mots : kata, qui indique un mouvement de haut en bas, et strophê, qui indique l’action de tourner. La katastrophê est donc un renversement, un dénouement (au théâtre).

Guerre ne vient ni du grec polemos (>polémique) ni du latin bellum (>belliciste, imbécile), mais du francique (germanique) werra. Allez savoir pourquoi le mot du nord a pris le pas sur les deux d’un sud qui savait pourtant ce que guerre veut dire !

Nous – les hommes d’aujourd’hui – sommes ou allons être dans l’une et l’autre, matériellement plus ou moins selon nos situations géographiques, psychologiquement plutôt plus que moins, comme d’autres en d’autres temps, pour ne pas dire les hommes et les sociétés humaines en permanence.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le signes qui en témoignent. Il suffit de citer les noms de V. Poutine et D. Trump pour que s’ouvre le champ des représentations, dont celui, tentant de l’absurde – mais absurde par rapport à quoi ?

Le Monde d’aujourd’hui daté de demain – non, ce n’est pas absurde – publie sur deux pages un article intitulé « Pourquoi la guerre ? » qui propose une synthèse des réponses apportées par les « penseurs » à cette « question déchirante ».

D’Aristote ( « Nous ne faisons la guerre que pour vivre en paix ») à V. Poutine («Votre fils lui, a vécu, Il a atteint son but. Cela signifie que sa mort a un sens »,  assure-t-il à une maman dont le fils a été tué en Ukraine) en passant par Hobbes (c’est dans la nature de l’homme), Rousseau (la cause est la société), Clausewitz (« La guerre c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens »),  Einstein (un petit nombre suffit à déclencher son processus) et Freud (conflit entre Eros – pulsion de vie – et Thanatos – pulsion de mort), la lecture permet cette réponse lumineuse à « Pourquoi la guerre ? » : on ne sait pas !

La catastrophe, ce n’est pas la guerre en tant que telle – elle en est une expression – mais ce qui conduit à son acceptation, repérable dans son commencement par un léger glissement du langage, comme ça, mine de rien, sur le terrain du discours, vieux comme l’humanité, du sacrifice, dans sons sens littéral de « faire sacré », dont l’objet est toujours le pays, la patrie. (cf. l’article « Perdre ses enfants » du 27/11/2025).

Depuis au moins 1914, on sait – selon le mot de Romain Rolland – qu’ « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », mais c’est un savoir qui ne sert à rien, pas plus que l’assertion de Marx « Les ouvriers n’ont pas de patrie » qui n’a empêché ni la guerre de 1870, ni celle de 1914, ni celle de 1940.

La seule chose qui puisse, à long terme, rendre la guerre sans objet, c’est savoir qu’elle est un des corollaires du refus – autre signe de la catastrophe – d’identifier et d’enseigner ce qui constitue le commun humain.