Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (7)

                                                      Scène II

Entre avec lui la tragédie.

                                                     Henriette

                          Pour me tirer d’un doute où me jette ma sœur,

                        Entre elle moi, Clitandre, expliquez votre cœur ;

                       Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre

                       Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

Il y a dans l’acte 2 de Dom Juan une scène analogue. Dom Juan a successivement promis le mariage à deux paysannes, Mathurine et Charlotte, et elles lui demandent de déclarer, devant elles, laquelle il va réellement épouser : il s’agit là d’une situation à la fois burlesque et baroque en ce sens que rien du récit n’est « vrai », une manière de représenter comment l’absolutisme aristocratique pervertit la parole.

Ici, la scène est d’ordre tragique.

Ce qui est en jeu, Armande l’a signifié dans la scène précédente, c’est sa vie dont le sens est déterminé par une philosophie bancale à laquelle son rapport avec Clitandre a donné une apparence d’équilibre  : s’il la rejette tout s’effondre et d’autant plus douloureusement que l’image de sa ruine est renvoyée par sa sœur.

C’est pourquoi elle tente d’empêcher le discours du réel qu’elle a toujours fui :

                            Non, non ; je ne veux point à votre passion

                                Imposer la rigueur d’une explication ;

                         Je ménage les gens, et sais comme embarrasse

                                Le contraignant de ces aveux en face.

La réponse de Clitandre est d’ordre tragique en ce sens qu’elle révèle sans filtres le processus de destruction mis en route par Armande qui l’a conduit à se tourner vers Henriette :

                        (…) Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte :

                            Vous avez bien voulu les choses de la sorte.

                       Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs

                          Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs ;

                      Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle ;

                    Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle,

                       J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,

                     Ils régnaient sur mon âme en superbes (fiers] tyrans,

                          Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,

               Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes.(…)

Le langage que Molière met dans sa bouche est aussi celui de la préciosité, une manière de faire comprendre que s’il a été humilié, ce n’est pas à cause de ses actes ou ses paroles – il n’a rien du « machiste » – mais parce qu’il est un homme.

Autrement dit, le « féminisme » d’Armande est révélateur d’un problème qui n’a pas à voir, du moins directement, avec son statut de femme.

Autrement dit encore, Armande n’est pas une femme féministe du 17ème siècle.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (6)

Comment concilier le rejet de la sexualité et l’intérêt pour un homme ? Telle est la question posée à Armande. Elle diffère radicalement de celle qu’Elmire oppose à Tartuffe qui veut la contraindre à un rapport sexuel, à savoir comment le concilier avec la spiritualité qui rejette le corps, d’autant qu’il s’agirait d’un adultère ?

Ici, il ne s’agit pas d’hypocrisie mais de souffrance.

– Première tentative d’échappatoire par la construction philosophico-religieuse  :

                                                     Armande

                             Cet empire que tient la raison sur les sens

                          Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens,

                             Et l’on peut pour époux refuser un mérite

                            Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

Sont visés le cartésianisme discriminant (1ervers) et le discours religieux (encens, adorateur) qui l’ont conduite dans l’impasse de la préciosité, une perversion de l’amour dont Henriette rappelle la dimension corporelle ;

                              Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections

                                    Il n’ait continué ses adorations ;

                       Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,

                       Ce qu’est venu m’offrir l’hommage de sa flamme.

Au langage religieux-précieux de sa sœur dont elle reprend le vocabulaire (perfections, adorations, âme) elle oppose le mot qui suffit à renverser l’édifice : flamme (contre âme) est l’expression convenue de la force du désir – les amants brûlent au 17ème siècle.

Armande tente alors de sortir de l’impasse où elle s’est enfermée elle-même en essayant de faire entrer Clitandre dans le cadre tordu qu’elle s’est construit. Elle va lui prêter le discours correspondant à sa conception pervertie de l’amour.  D’où…

– Seconde tentative, d’abord par l’insinuation du doute,

                                    Mais à l’offre d’un amant dépité

                            Trouvez-vous, je vous prie, entière sureté ?

                        Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,

                    Et qu’en son cœur pour moi toute flamme soit morte ?

puis, après l’objection de la confiance toute simple – antinomique de la préciosité,

                                                     Henriette

                           Il me le dit, ma sœur, et, pour moi, je le crois

par l’interversion naïveté/lucidité, facteur d’auto-persuasion   :

                                                     Armande

                    Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi [crédulité],

                      Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,

                         Qu’il n’y songe pas bien et se trompe lui-même.

Molière conduit ainsi son personnage jusqu’au seuil du délire – Clitandre lui sert encore de garde-fou – qu’a déjà franchi (on le découvrira plus loin) Bélise.

Cette première scène dite d’exposition [elle doit fournir au spectateur les informations essentielles relatives au discours et au récit de la pièce] se termine par l’entrée de Clitandre.

                                                     Henriette

                         (…) Je l’aperçois qui vient, et sur cette matière

                             Il pourra nous donner une pleine lumière.

On va donc découvrir s’il est l’homme tordu d’Armande, ou l’homme droit d’Henriette.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (5)

Rappel : l’humour – selon Bergson – consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal(en tant que représentation rêvée du monde) et, à l’inverse, l’ironie à décrire l’idéal comme s’il était le réel. Expression plutôt neutre de la dénotation pour l’humour, calme, plutôt lyrique de la connotation pour l’ironie, agressive.

La question première concerne l’identification de cet idéal puisque c’est lui qui détermine tout le reste – il constitue la prémisse majeure, le plus souvent implicite, du syllogisme raciste.

Ainsi, « Ceux dont il s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » (Montesquieu) présuppose un idéal blanc. Selon qu’on le partage ou non, l’humour de la phrase sera ou ne sera pas perçu, et s’il l’est, il ne produira pas le rire, non seulement à cause des conséquences historiques mais encore de la prégnance du présupposé.

De même, le titre médiatique fréquent  « Le crime a été commis par un étranger, un immigré etc. » n’est ni formulé ni perçu comme de l’humour à cause de l’identification étranger/immigré à danger/menace de même nature que le présupposé du racisme.

L’un et l’autre exemples rappellent que l’humour et le tragique se tiennent par la main : la réplique « Et alors ? » aux deux énoncés, la seule pertinente, ne va pas de soi.

L’idéal d’Armande est un idéal négatif de mutilation – essentiellement le rejet de la sexualité – qui la conduit à construire un discours [discrimination de l’âme et du corps, mépris du corps] qui lui rende supportables les conséquences du déni du réel objectif [l’être humain est corps et esprit/âme].

Sa question/exclamation « Votre visée [cible] au moins n’est pas mise à Clitandre ? »,  contradictoire avec cet idéal négatif qui ne se préoccupe pas des hommes sinon pour les repousser, informe d’un rapport avec Clitandre.  Si le spectateur n’est pas encore informé de sa nature, il devine très bien ce qu’il peut être.

                                                     Henriette

                              Et par quelle raison n’y serait-elle pas ?

                    Manque-t-il de mérite ? Est-ce un choix qui soit bas ?

Comme celle à laquelle elles répondent, les trois questions sont oratoires – Armande et Henriette connaissent les réponses – signe qu’elles concernent un objet à la fois complexe et pénible.

Henriette fait comme si elle ne le connaissait pas. Elle joue donc à ignorer l’idéal négatif de sa sœur et propose un objet de contournement : les qualités de Clitandre.

L’ironie, fondée ici sur la connaissance qu’ont les deux sœurs du réel (une relation entre Armande et Clitandre), consiste à évoquer l’idéal, à la fois objectif et banal –  les critères qui déterminent une relation, en l’occurrence avec un homme –   et à faire comme s’il était aussi celui Armande ainsi poussée dans ses retranchements.  

                                                     Armande

                       Non ; mais c’est un dessein qui serait malhonnête,

                        Que de vouloir d’une autre enlever la conquête :

                           Et ce n’est pas un fait dans le monde ignoré

              Que Clitandre ait pour moi hautement [ouvertement] soupiré.

Voilà donc l’objet réel : Armande a été aimée par Clitandre, elle ne l’est plus (ait soupiré*) mais elle ne le reconnaît pas (vouloir d’une autre enlever la conquête). * Le verbe fait partie du langage amoureux qui met le corps à distance et donne une idée de la nature de la relation.

                                                     Henriette

                  Oui ; mais tous ces soupirs sont chez vous choses vaines,

                       Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;

                          Votre esprit à l’hymen renonce pour toujours,

                               Et la philosophie a toutes vos amours ;

                      Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,

                        Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?

Mode dominant* de l’ironie : l’idéal d’Armande est présenté (principalement sous la forme négative : vaines, vous ne tombez point, renonce, n’ayant nul dessein) comme le réel qu’il n’est donc pas.

*La reprise quasiment mot pour mot du discours d’Armande est aussi de l’ordre de l’humour fondé sur une description du réel qu’elle a expliqué à Henriette, mais le fait qu’elle sache que sa sœur sait, donc que l’une et l’autre connaissent le réel objectif (la relation) et que le spectateur le sache, donne la priorité à l’ironie d’autant plus acérée qu’elle touche au cœur de la souffrance.

Armande va tenter de s’en sortir par deux échappatoires : elle sera le sujet de la première, Clitandre celui de la seconde.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (4)

Traiter de « mépris les sens et la matière » est donc le signe d’une perturbation qui rappelle le discours religieux hostile à tout ce qui n’est pas l’âme et dont l’histoire nous a appris et nous apprend encore la nature des pathologies qu’il peut recouvrir du manteau de la pureté. On dirait aujourd’hui : Armande a un problème.

La question est de savoir lequel et en quoi il ne ressortit ni à la psychologie théâtrale ni à l’époque, autrement dit en quoi il nous concerne.

La référence qu’Armande veut imposer à Henriette est leur mère, référence à laquelle elle veut donner une dimension objective (« Que du nom de savante on honore en tous lieux ») et que l’injonction « Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie » évacue aussitôt par son antithèse ridicule qui peut évoquer les fiançailles des moniales à Jésus.

La prétention et le radicalisme qu’elle confère à la philosophie,

                     « Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain

                              Et donne à la raison l’empire souverain,

                               Soumettant à ses lois la partie animale,

                      Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale (…) »

confirme l’existence du problème.

Molière utilise alors, en le retournant par l’ironie contre la croyance dont il et un des fondements, l’argument de la prédestination,  une manière de signifier – et c’est une pique envoyée au cartésianisme qui dissocie l’âme et le corps – la vanité du dialogue « croyance contre croyance »  :

                  « Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout puissant,

                      Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;

                           Et tout esprit n’est pas composé d’une étoffe

                         Qui se trouve taillée à faire un philosophe (…)

                       Ainsi , dans nos desseins l’une à l’autre contraire,

                           Nous saurons toutes deux imiter notre mère,

                            Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs,

                         Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;

                           Vous, aux productions d’esprit et de lumière,

                      Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière »

L’ironie : Henriette fait semblant de faire de la discrimination essentielle de l’âme et du corps son propre idéal, mais en éliminant le jugement moral (= je me réjouis d’être ravalée au rang d’une bête), elle signifie qu’il est pour elle – et pour tous ceux qui refusent la discrimination – une absurdité.

Après qu’elle aura rappelé à sa sœur qu’elle doit son existence au fait que leur mère n’était pas seulement mariée à la philosophie – un argument de réalité qu’elle étire, toujours sur le mode ironique, jusqu’à la provocation,

                 Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde [imite]

                          Quelque petit savant qui veut venir au monde.

commence le récit, via une question/exclamation d’Armande qui renonce à convaincre :

                             Je vois que votre esprit ne peut être guéri

                              Du fol entêtement de vous faire un mari !

                  Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ;

                       Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre ?

Voilà le problème.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (3)

Tout est là : l’objet de la pièce n’est pas d’ordre sociologique (la conception du mariage selon les critères du système aristocratique que Molière critique par ailleurs et avec force) mais, par le biais du rapport au corps, philosophique, et le discours qu’il oppose à celui de la transcendance religieuse est celui de l’immanence matérialiste.

Armande oppose à la douceur de la virginité la vulgarité de la relation sexuelle à laquelle elle réduit le mariage (« Sur quelle sale vue il traîne la pensée ») et Henriette lui oppose une représentation paisible du couple et des enfants.

La sociologie rappellerait le mariage arrangé, le viol de la nuit de noces,  la psychologie expliquerait le dégoût d’Armande par cette réalité brutale, et le féminisme taxerait Henriette au moins de naïveté confondante, au pire de complicité d’un système de soumission de la femme réduite à un objet.

Ce qui contrarie cette lecture est le langage.

Le discours d’Armande (réduite à une exclamation permanente) est celui de la passion significative d’une aliénation, celui d’Henriette celui de la maîtrise significative du choix.

Le paradoxe est là : dans un contexte (aristocratie/bourgeoisie) où la jeune fille ne dispose pas de liberté, celle qui refuse le mariage (connotation de liberté) a le langage de la sujétion, celle qui revendique le mariage (connotation de sujétion) a celui de la liberté.

Paradoxe si le discours de Molière était une critique de contingence, ce qu’il n’est jamais, mais une analyse clinique de l’être humain.

Au début de la première scène, il nous indique donc quel sera le discours de sa pièce (les éléments du récit seront précisés un peu plus loin) : Armande est la représentation théâtrale d’une difficulté humaine majeure, celui d’Henriette en est l’antithèse.   

Il précise ainsi :

                                                     Henriette

                         Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire

                             Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,

                          Un homme qui vous aime et soit aimé de vous,

                                Et de cette union, de tendresse suivie,

                            Se faire les douceurs d’une innocente vie ?

            Ce nœud [union] bien assorti, n’a-t-il pas des appas [charmes] ?

                                                     Armande

                         Mon Dieu, que votre esprit est d’un étage bas !

                         Que vous jouez au monde un petit personnage,

                          De vous claquemurer aux choses du ménage,

                        Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants

                         Qu’un idole d’époux et des marmots d’enfants !

                   (…) Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,

                            Et traitant de mépris les sens et la matière,

                       À l’esprit comme nous donnez-vous tout entière. »

D’un côté, via le choix de l’amour, l’expression de la totalité de la vie (corps et esprit), de l’autre, via le déni du choix de l’amour,  la mutilation par le rejet du corps .

Le récit, qui commence juste après, va proposer une intrigue qui permettra de comprendre ce qui conduit à ce rejet mutilant,  comment se déclenche le processus du malheur – en l’occurrence celui, tragique, d’Armande.  

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (2)

La problématique de ce que l’on appelle aujourd’hui « féminisme » est directement abordée par Molière dans Les Précieuses ridicules, puis dans   L’École des maris, L’École des femmes, enfin dans Les Femmes savantes.

En réalité, le statut de la femme est un thème récurrent de la littérature, pour au moins une raison : jusqu’à une date relativement récente, elle est écrite quasi exclusivement par les hommes, ce sont eux qui édictent les lois, et comme ils vivent avec des femmes qui manifestent de diverses manières qu’elles ne sont pas réductibles au statut qui leur est imposé, ils en rendent compte en particulier dans les œuvres que nous appelons d’art.

Au 17ème siècle, le « féminisme » – j’emploie le mot malgré son anachronisme –   s’est exprimé dans le salon et sous la plume (entre autres, Artamène ou le grand Cyrus, Clélie)  de Madeleine de Scudéry, en particulier dans le registre du langage, autrement dit de la préciosité dont Molière se moque dans Les Précieuses ridicules.

Exemples :

Dans la scène 6, la servante Marotte annonce une visite à sa « précieuse » maîtresse Magdelon.

Marotte :  Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.

Magdelon : Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’être visibles. »

Dans la scène 9, la même Magdelon formule ainsi sa demande à son domestique d’apporter des sièges : « Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation. »

La pièce aurait été oubliée, comme les autres, si Molière avait réduit la préciosité à une simple question de langage formel, autrement dit s’il n’avait pas compris qu’elle était le signe d’une question plus sérieuse et grave.

C’est en quoi Les Femmes savantes ne sont pas – comme certains le disent – une critique du féminisme (pas plus que Tartuffe n’est une critique de la fausse dévotion et de l’hypocrisie), mais l’exposition, dans le mode qui n’est pas toujours comique, loin de là, de ce qui produit des formes de langage et d’attitude qui peuvent être d’apparence ridicule.

La pièce est écrite en alexandrins – vers de 12 syllabes – et elle comprend 4 actes.

La première scène du 1er acte met en scène deux sœurs, Armande et Henriette, surprises au milieu d’une conversation   :

                                                     Armande

                        Quoi ! le beau nom de fille est un titre, ma sœur,

                        Dont vous voulez quittez la charmante douceur,

                               Et de vous marier vous osez faire fête !

                          Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête !

                                                     Henriette

                                                  Oui, ma sœur.

                                                     Armande

                                  Ah ! ce « oui » se peut-il supporter,

                          Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter !

                                                     Henriette

                         Qu’a donc le mariage en soi qui vous oblige…

                                                     Armande

                    Ah, mon Dieu ! fi ! [interjection de mépris, de dégoût]

                                                     Henriette

                                                    Comment ?

                                                     Armande

                                               Ah, fi ! vous dis-je

                      Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,

                              Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant !

                         De quelle étrange image on est par lui blessée !

                               Sur quelle sale vue il traîne la pensée !

                     N’en frissonnez-vous point et pouvez-vous, ma sœur ;

                            Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?

                                                     Henriette

                            Les suites de ce mot, quand je les envisage,

                         Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;

                            Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,

                           Qui blesse la pensée et fasse frissonner. (…)

Tout est là.

Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (1)

Je lisais dans Le Monde (20/01/2026) un article sur ICE (la police fédérale de l’immigration – créée par D. Trump) écrit par Cynthia Miller-Idriss, une Américaine enseignant à l’université de Washington. Cette police – devenue la plus importante force fédérale, plus importante même que le FBI – qui fonctionne à la manière d’une milice armée et intervient sans restrictions en arrêtant, en tuant (Renee Good),  non seulement dans les rues, mais encore dans les écoles, les hôpitaux et les lieux de culte, rappelle les milices nazis SA et SS.

Et là, je parle des USA, éclairés à l’entrée maritime de Manhattan, par le flambeau de la statue de la Liberté.

Venir par le ferry de Staten Island, passer à côté de la statue avec la pointe de Manhattan devant soi, est un moment inoubliable à la fois par l’espace physique et la charge émotionnelle liée à l’immigration historique.

Même en tordant le cou à la mythologie, même en regardant ce que fut le réel, il y a, aujourd’hui et maintenant, quelque chose qui s’apparente au cauchemar éveillé.

Je connais nombre de grandes villes étrangères. Je ne me suis jamais senti autant membre de l’humanité qu’à New-York.

En feuilletant le journal – une accumulation de malheurs, de violences, de menaces – je me sentais à la fois gagné par l’accablement de l’impuissance et guetté, même si c’est à distance, par ce qui ressemble à du pessimisme, peut-être même à de la misanthropie.  Du noir.

Et puis, à midi, sur France Culture, un débat sur Les femmes savantes,  la comédie de Molière, mise en scène par Emma Dante et jouée par la Comédie française au Théâtre du Rond-Point (la salle Richelieu est en travaux).

Molière.

Il est de tous les auteurs dramatiques, sinon de la littérature, celui dont je me sens le plus proche. De toutes les œuvres que j’ai enseignées pendant des décennies à des classes de première, Dom Juan est celle qui m’a procuré le plus, non de plaisir, mais, dans le sens que lui donne Spinoza, de joie.  

J’avais onze ou douze ans, j’étais au lycée, et le professeur nous emmena un jour au cinéma voir la représentation filmée à la Comédie française du Bourgeois gentilhomme. Louis Seigner interprétait le personnage de Monsieur Jourdain. On vit parfois des moments d’éblouissement. Celui-là en fut un extraordinaire. Je m’entends encore me dire, comme si c’était hier, « pourvu que ça ne finisse pas ! ». C’est peut-être un début d’explication.

La seule idée d’écouter un débat – il fut très intéressant –  sur la représentation de Les femme savantes me fit l’effet que peint Rimbaud  dans Le bateau ivre  :

« Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava (…) »

Je vous propose d’embarquer, avec Les femmes savantes, pour un voyage dont, comme d’habitude, j’ignore la durée.

Le livre et la librairie

Deux événements :

1 – En décembre 2022, à l’occasion du déplacement à Nice de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, la librairie niçoise Les Parleuses avait exposé en vitrine Impunité, le livre d’Hélène Devynck (affaire Patrick Poivre d’Arvor), et affiché plusieurs messages, dont « Impunité » et « Qui sème l’impunité récolte la colère ». Des policiers étaient venus arrachés les affiches extérieures et recouvrir les vitrines d’un rideau noir. Le tribunal administratif de Nice a annulé, ce 14 janvier 2026, la décision qui avait été prise alors de procéder à l’occultation de la vitrine.

2 – Le parquet de Paris a confirmé la perquisition mercredi 14 janvier de la librairie féministe et lesbienne Violette and Co pour saisir « des objets interdits à la vente » « , précisément le coloriage antisioniste et pro-palestinien intitulé « From the river to the sea ».  La libraire qui ne le vendait déjà plus n’avait jamais été informée d’une quelconque interdiction.

Dans les deux cas, des policiers, en uniforme et en civil, sont intervenus en nombre et sans prévenir.

Rappel : le 10 mai 1933 – quatre mois après l’arrivée au pouvoir de Hitler et cinq ans avant la « nuit de cristal » – les nazis brûlèrent des milliers de livres estimés contraires à « l’esprit allemand ».

Relativement à la notion de peuple – objet souvent traité dans le blog –   la première des 12 propositions justifiant l’autodafé est intéressante :  « La langue et la littérature tirent leurs racines du peuple. Le peuple allemand a le devoir de s’assurer que la langue allemande et la littérature soient l’expression non corrompue de son identité nationale. »

« Pure Salmon » et la Gironde

Pure Salmon est une entreprise d’Abou Dabi (Émirats Arabes Unis) qui envisage de construire près de Le Verdon-sur-Mer (non loin de la pointe de Grave où la Gironde rejoint l’océan)  une usine d’élevage de saumons. Objectif : produire 10 000 tonnes de saumons par an, soit 600 000 individus-poissons, soit 5% de la consommation française (4,2 kg consommés en moyenne), 1ère en Europe et 4ème au monde. [cf. le site Reporterre]

Les démesures de la consommation et de la production – le saumon n’en est qu’un exemple – se nourrissent (si j’ose dire) mutuellement.

Si, ici comme ailleurs,  les arguments de type socio-écolo-économique pour (emploi, pollution quotidienne moindre que celle de l’élevage en mer…) et contre (conditions d’élevage, consommation d’énergie, risques de grande pollution et de mortalité massive des poissons…) ne parviennent pas à produire un consensus, c’est qu’ils opposent des points de vue déterminés par le plus ou moins.

On peut en effet discuter à l’infini des avantages ou des inconvénients de l’élevage en mer ou en citernes, ne serait-ce que parce que le saumon n’a pas voix au chapitre. S’il l’avait, je ne prends pas de risques en affirmant qu’il préférerait la remontée des rivières, mais on ne lui demandera pas son avis, pas plus qu’on ne le demande aux poulets ou aux porcs élevés en batterie.

Concrètement, rien ne peut être opposé aux assurances de sécurité des concepteurs du projet sur le papier sinon les inconvénients théoriques – même s’ils sont appuyés sur d’autres réalisations analogues – que peut produire le projet réalisé : la solution « on essaie et on arrête si ça ne marche pas » n’est pas possible.

Reste la question, à mon sens essentielle, que pose la transformation du lieu. La photo virtuelle [sur le site Reporterre] créée par les concepteurs du projet est une photo idéale – comme celle que proposent les constructeurs d’immeubles – qui « oublie » le chantier en amont et les infrastructures d’alimentation et d’évacuation, entre autres.  

Essentielle, en ce sens qu’elle permet de construire la problématique, à savoir que signifie l’explosion de la consommation mondiale du saumon (triplement depuis une vingtaine d’années – même site de référence) ?

En d’autres termes, en quoi la démesure de la consommation de saumon justifie-t-elle la démesure du bouleversement, à tous les points de vue,  de ce site de la Gironde ?

Autrement dit encore, la focalisation argumentaire sur les avantages et les inconvénients revient à reconnaître que la surconsommation de saumon – un exemple de démesure parmi d’autres – ne constitue pas un problème.

La présenter en tant que problème – ce qui implique la possibilité de la remettre en cause, donc d’éliminer le projet – ne va pas de soi en ce sens que ce type de questionnement touche à la création de besoins artificiels – les accumulations redondantes des rayons des supermarchés en sont une illustration bien connue.

La question de la surconsommation de saumon inclut celle du rapport consommation/production, et pose, tout au bout, celle, révolutionnaire, de l’équation capitaliste, inaudible aujourd’hui pour les raisons maintes fois expliquées dans le blog.

Si D. Trump envisage d’acheter tout le Groenland dans l’intérêt vital, dit-il,  des États-Unis qu’il confond avec ses propres intérêts, les Émirats, qui ont eux aussi le sens de leurs intérêts, ne pourraient-ils pas acheter un tout petit bout de Gironde dans l’intérêt, disent-ils, des Français mangeurs de saumon ?

*L’enquête publique se termine demain – lundi 19/01/2026.

La revendication de masculinisme.

C’est l’objet d’un article publié sur le site de Mediapart par Stéphanie Lamy, chercheuse, spécialiste des guerres de l’information et militante féministe.

«  Lors d’un tractage aux municipales lyonnaises, un soutien politique s’est publiquement revendiqué « masculiniste » face à une femme candidate. Cette auto-désignation, rendue possible par la circulation médiatique récente du terme, marque un seuil : le masculinisme n’est plus seulement analysé ou dénoncé, il devient un outil électoral mobilisable sans coût politique immédiat. (…) Le fait qu’un acteur de campagne se revendique publiquement « masculiniste » marque un franchissement de seuil. (…) les masculinismes sont désormais perçus comme suffisamment intelligibles et socialement tolérables pour être assumés en tant que marqueur partisan. (…) Cette dynamique signale moins une radicalisation soudaine qu’un opportunisme stratégique : celui d’un champ politique prêt à tolérer, voire à instrumentaliser, des discours de haine afin de grappiller des voix, au prix d’une banalisation accrue des idéologies masculinistes de la propagande que les milieux radicaux produisent et des violences fondées sur le genre qu’elles légitiment. » (passages soulignés par moi)

La revendication « masculiniste » n’est en effet pas anodine. Reste à préciser la nature du « seuil franchi » et à déterminer dans quelle mesure cette revendication est, ou n’est pas,  un « marqueur partisan ».

Masculinisme, à la différence de virilisme, est une réaction à féminisme. Autrement dit, il n’y a pas plus de masculinisme sans féminisme qu’il n’y a de xénophobie sans étrangers.

Une réaction à quoi ?

Poser la question, c’est poser la question de ce qu’est la réaction, dans le sens de agir en retour contre.

Qu’est-ce qui suscite l’action-retour contre sinon la perception d’un danger immédiat, plus ou moins confusément perçu comme vital ?

Par exemple : Balzac, effrayé par ce qu’il avait expérimenté et compris du capitalisme naissant, réagit par la valorisation,  non sans beaucoup d’ambivalence – il était tout sauf naïf – des valeurs d’avant. D’une certaine manière, c’est aussi la position de Flaubert, la désillusion et l’amertume en plus. A l’inverse, Marx est la figure du rejet de la réaction qu’il combat.

En quoi le féminisme peut-il être perçu comme une menace vitale au point de susciter en réaction le masculinisme ?

D’abord en tant qu’il remet en cause une prétendue « normalité », un « naturel » gravant dans le marbre les rapports (de domination) homme/femme.

En tant aussi qu’il est un des signifiants du triptyque Liberté Égalité Fraternité dont il indique – là est le danger vital – qu’il n’est pas l’affirmation de valeurs (morales),  mais d’un triple principe qui renvoie à la spécificité humaine. (cf. articles « Le commun aujourd’hui »).  C’est le déni (à gauche comme à droite) de cette spécificité qui est au cœur des violences, dont le masculinisme est un des marqueurs.

C’est en quoi, sous les apparences politiciennes qu’il peut revêtir, il est, à mon sens, non pas « moins », mais « plus » le signe d’une « radicalisation » qu’un « opportunisme stratégique ».