« Savoir de la pollution et pollution du savoir » (2)

La question de la liberté que doit affronter tout individu concerne l’espace situé entre le pôle de sa naissance et celui de sa mort ; plus il s’efforce d’ignorer cet espace, plus il se persuade qu’il peut effacer le second pôle, plus il réduit l’épaisseur de sa liberté.

Je peux examiner et discuter toutes les théories imaginables, je peux vouloir être libre autant qu’il est possible de le vouloir, et cependant, jamais je ne parviendrai à rencontrer la liberté si je ne réussis pas à éprouver, à expérimenter que je suis libre, et cette expérimentation se vérifie dans ce que j’appellerai la sensation d’existence augmentée que produit l’intuition de l’unité du vivant dans la diversité de ses formes ; de ce point de vue, il n’y a pas de hiérarchie entre les actes créateurs, et confectionner une tarte aux pommes revêt la même importance qu’interpréter une fugue de Bach.

Reconnaître l’identité d’essence et de constitutiondu vivant est le facteur décisif qui permet de considérer d’un point de vue autre que moralisateur et culpabilisant – en fait stérilisant –  certains des problèmes difficiles que nous avons à résoudre aujourd’hui, qu’ils concernent les différentes pollutions, le réchauffement de la planète, le renouvellement des énergies, les disparités de développement des sociétés etc., car dire, par exemple, et c’est le discours le plus commun, que l’homme détruit la nature, c’est dire en même temps que l’homme en est distinct, qu’il y a l’homme et la nature.

Au contraire, l’unité du vivant inclut l’homme dans la nature dont il est un composant ni plus ni moins important que n’importe lequel des autres. C’est là que les chemins divergent et qu’au-delà des malentendus peut se polluer la pensée.

Cette distinction d’essence et de valeur entre homme et nature est le présupposé du discours de l’astrophysicien Hubert Reeves dans Mal de Terre, ouvrage publié au Seuil en 2003, et qui se présente sous la forme d’une interview ; discours à la tonalité éminemment dramatique qui prévoit que, sauf à procéder rapidement à des changements radicaux et dans tous les domaines, la vie de l’homme sur la terre ne sera plus possible dans un délai relativement court.

Ce que je mets en question, ce ne sont ni les compétences scientifiques de l’auteur, ni l’exactitude de ses relevés appuyés sur des études scientifiques incontestables, ni son diagnostic, ni même son pronostic, mais l’implicite qui sous-tend son discours et qui attribue à l’homme une nature particulière ; à la question : « Vous croyez vraiment que l’homme puisse provoquer des dérèglements tels que la vie soit un jour éradiquée sur terre ? » (p.11) il répond : « Il importe ici de distinguer le sort de l’humanité de celui de la vie toute entière. »

Distinguer – en l’occurrence l’humanité de la « vie toute entière » – c’est reconnaître des spécificités irréductibles. Est-ce que parmi toutes les espèces animales et végétales, nous distinguerions telle ou telle espèce particulière qui vivrait plus ou moins longtemps, serait plus ou moins prédatrice, plus ou moins fragile, plus ou moins robuste ou qui serait dotée d’une constitution originale ? Dirions-nous qu’il y a d’un côté les diverses espèces, et, de l’autre, telle espèce radicalement différente ? Ce que nous constatons, c’est que chacune possède des particularismes et qu’il n’en est pas une qui apparaisse à ce point distincte à cause de tel ou tel caractère spécifique.

Quelle est donc cette spécificité de l’homme qui le distinguerait ainsi de « la vie toute entière » et lui conférerait un sort particulier ? H. Reeves la précise ainsi, dans le même passage : « La vie, nous le savons maintenant, est d’une robustesse extraordinaire. Elle continuera à s’adapter et à foisonner comme elle le fait depuis quatre milliards d’années sous des formes d’une variété toujours époustouflante. Mais nous les humains, sommes beaucoup, beaucoup plus fragiles (souligné par moi). »

La spécificité de l’humanité serait donc une grande fragilité. Bien, mais quelle est-elle, cette grande fragilité qui la distinguerait du reste du vivant ?  

« En réalité, nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres… » rectifie-t-il un peu plus loin (p.168) à propos de la biodiversité, avant de souligner une nouvelle particularité : « (…) Face aux disparitions dont nous sommes responsables, nous mériterions vraiment le qualificatif d’espèce nuisible à l’harmonie et à la préservation de la biodiversité. » Et, plus loin encore, examinant les causes de l’accroissement de l’extinction des espèces : « Elles sont nombreuses, mais nous ramènent toujours à la même cause ultime : l’action de l’homme sur la nature. »

L’espèce humaine ne serait donc que comme les autres espèces mais elle s’en distinguerait par une « fragilité » dont la force – si j’ose dire – serait telle qu’elle constituerait une menace considérable pour la nature en général et en particulier pour la survie d’un grand nombre de mammifères, (et non des moindres : rhinocéros, éléphants, grands félins, ours polaires, bouquetins, chimpanzés) et d’animaux aquatiques etc. (p.173).

Question : comment l’espèce humaine peut-elle être à la fois comme les autres et d’essence différente ? En effet, « l’action de l’homme sur la nature » implique qu’il n’est pas lui-même de la « nature », mais « nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres » implique qu’il l’est.

Ce n’est pas tout : « Préserver les plantes, les animaux et les hommes, est-il précisé à la page suivante, relève du même combat, de la même lutte pour la survie (…) L’éveil de la compassion (souligné par moi) passe d’abord par l’attitude envers les animaux. Il porte en lui l’espoir de voir diminuer les cruels instincts guerriers (id.) si présents tout au long de l’histoire de l’humanité. »

Aurions-nous rejoint la démarche scientifique avec cette nouvelle relation affirmée comme une évidence entre « compassion » et « diminution des cruels instincts guerriers » ? On pourrait s’attarder un instant sur l’affection que portait Hitler à son chien et sur son régime végétarien (sans doute ne supportait-il pas qu’on tue les animaux) ou rappeler l’immense compassion pour les bébés phoques d‘une actrice de cinéma qui soutint en même temps dans un ouvrage des idées dont on sait qu’elles n’aboutissent que très peu à la diminution des « cruels instincts guerriers »… On pourrait aussi s’interroger sur la valeur scientifique de ce dernier concept (qu’est-ce qu’un « instinct guerrier » ?) et se demander encore si tous les aficionados (je n’en suis pas) qui applaudissent à la mise à mort du taureau sont de cruels va-t-en-guerre ?

Plus sérieusement, s’il est incontestable que l’homme est dangereux pour les animaux, n’est-il pas également vrai que les animaux, de la termite au tigre en passant par le criquet, la sauterelle et la chenille processionnaire, peuvent aussi l’être pour l’homme ? Si j’élargis ma question : est-il sur notre planète une seule espèce qui soit en parfaite sécurité, qui ne soit pas une proie pour d’autres espèces, qui ne soit cause de violence voire de destruction pour une ou plusieurs autres ?

Je ne cherche pas à éluder la question de la violence humaine (voir le chapitre suivant), j’essaie de la comprendre autrement qu’en m’appuyant sur l’idéologie de la différence de nature.

La distinction d’essence qui établit une hiérarchie de valeursentre homme et nature n’est pas d’ordre scientifique ; elle ressortit à une métaphysique qui en soi est respectable, à la condition cependant d’être annoncée comme telle, et non dissimulée derrière l’autorité que confère une connaissance scientifique reconnue. Il y a, sous-tendant le propos d’H .Reeves, un implicite qui rejoint les diverses croyances religieuses selon lesquelles, la nature étant ce qui n’est pas l’homme, il n’est pas possible que l’homme soit de même essence qu’elle.

H. Reeves sait évidemment que la création de l’homme n’est qu’un mythe, que l’être humain est le résultat d’une évolution, et que la vie sur la terre telle que nous la connaissons a sa limite puisqu’elle sera immanquablement détruite par l’explosion du soleil dans cinq milliards d’années. Mais un tel espace de temps est à ce point hors de notre portée qu’il paraît de la science-fiction et permet à une autorité scientifique de donner sa caution à ce qui n’est que de l’idéologie.

La référence implicite à l’immortalité de l’homme est aisément repérable ; imaginant ce que pourrait être le « Scénario Geyser » (un des trois « scénarios catastrophes » décrits p.20) il écrit : « Nous retrouverions l’état de la vie terrestre telle qu’elle était vraisemblablement avant l’apparition des premiers organismes composés de plusieurs cellules (plantes et animaux). Chronologiquement, nous reculerions (souligné par moi) d’environ un milliard d’années dans l’histoire de la biologie. Dans cette hypothèse, l’agression humaine aura réussi ce qu’à notre connaissance aucune activité géologique ou astronomique n’est parvenue à réaliser : ramener (id.) la vie à sa forme bactérienne, unicellulaire. »

Quant au « Scénario Vénus », il correspondrait à un « recul (id.) de quatre milliards d’années dans le développement de la complexité cosmique sur notre planète. » (p.25)

« Reculer, ramener, recul », dénotent (même avec les précautions de la chronologie et du conditionnel) une conception idéologique de l’histoire du développement de l’homme,  et une morale cachée : ce qui est annoncé l’est en effet comme une régression connotée négativement ; l’hypothèse même d’un mouvement circulaire de la vie qui ruine la notion de recul est présentée (p.24) avec des points d’exclamation qui confortent cette appréciation négative plus explicite dans l’expression ironique « l’agression humaine aura réussi… » ; cette hypothèse (le mouvement circulaire) fragiliserait en effet la conception finaliste de la vie en général et de l’homme en particulier, conception qui n’est jamais revendiquée comme telle ; elle apparaît en filigrane dans les questions et les réponses, et toujours sous l’apparence du discours scientifique ; recul ressortit à l’idéologie, non à la science.

En revanche, si l’on abandonne la distinction essentielle entre l’homme et la nature, on abandonne en même temps la référence à l’immortalité (de l’individu et de l’espèce) pour ne plus considérer que l’éternité (infiniment probable) de la vie, quelles qu’en soient les formes, et quelle que puisse être la dureté de l’existence de chacune d’elles, toutes étant mortelles à plus ou moins long terme.

La disparition de l’humanité, comme celle des autres espèces, n’est donc pas de l’ordre d’une faute qui devrait être condamnée par la morale, mais s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler le principe ou la loi de la vie, et c’est de ce point de vue qu’il me paraît plus intéressant, plus pertinent et plus efficace de considérer le comportement de l’homme par rapport à son environnement.

La morale ne peut en effet que conduire à la culpabilisation et à un « mauvais désespoir » – j’y reviendrai – qui accentue les dysfonctionnements auxquels elle prétend s’intéresser pour les corriger.

Considérons par exemple la question obsédante que pose H. Reeves et avec lui bien d’autres : quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?

A première vue, la question semble moralement fondée, comme allant de soi et susceptible de provoquer le sursaut indispensable à la survie de l’espèce : n’est-il pas scandaleux de détruire le merveilleux univers dont nous avons hérité et de compromettre ainsi gravement la vie de nos enfants ?

Quittons un instant les vieilles lunettes idéologiques, morales et religieuses et demandons-nous si l’individu le moins susceptible d’être dangereux pour lui-même, les autres et son environnement, ne sera pas celui pour qui est indiscutable l’identité entre ce qu’il est et l’univers dans lequel il naît, vit et meurt ; car s’il reconnaît en lui les mêmes composants que ceux dont est constitué l’univers, s’il admet que les différences ne sont pas des critères suffisants pour établir une hiérarchie de valeurs existentielles, il est en même temps conduit à regarder en face – pour la rejeter – la grande peur fondamentale qui le pousse à croire qu’il est d’une essence supérieure, qu’il a été créé, et créé pour une destinée exceptionnelle, donc qu’il est immortel. Quelle société pourra, comme lui, se révéler la plus pacifique pour les autres et la plus respectueuse du milieu où elle vit, sinon celle qui sera constituée de tels êtres débarrassés de croyances d’immortalité ?

Si la solution des problèmes évoqués passait par la morale du bien et du mal, les difficultés soulevées aujourd’hui par la consommation d’alcool, de tabac, des différentes drogues, par les brutalités domestiques, les excès de vitesse sur les routes, les diverses pollutions – la liste n’est pas close – tout cela serait résolu depuis longtemps puisque personne ne prétend qu’il est bien d’être violent ou dépendant. Le seul fait qu’existent et que perdurent ces problèmes est significatif de la vanité de tous les discours moraux. Le n’est-ce pas une honte ? implicite le plus souvent, est en dernière analyse l’expression de la peur et de la résignation ou de la fuite qui en résulte.

La question première, indispensable dans le sens où elle sert de garde-fou salutaire, est celle de l’origine des dysfonctionnements humains : pourquoi sommes-nous conduits à être violents, dangereux pour nous-mêmes et les autres ? Maintenir cette question et se la poser à soi-même sans prétendre trouver la réponse qui la rendrait inutile permet d’avoir toujours présent à l’esprit que ce que nous sommes et ce que nous faisons n’est de l’ordre ni du mystère ni du hasard.

La pollution sous toutes ses formes, qui s’apparente à une destruction, s’expliquerait-elle par je ne sais quel égoïsme et s’accompagnerait-elle de je ne sais quel mépris pour les générations futures ? Les guerres, qui ont l’âge de l’humanité, les guerres si dévastatrices et meurtrières, qui font des enfants des orphelins quand elles ne les tuent pas, les guerres ont toujours été colorées de préoccupations prétendument généreuses et soucieuses des générations futures : si l’on tue vos parents, vos frères, rassurez-vous, c’est pour que votre avenir soit meilleur !

Expliquer et vouloir éradiquer les causes de la détérioration de notre environnement par un discours humaniste et moralisant ne peut que conduire dans une impasse ; il suffit pour nous en convaincre, de mettre en perspective les problèmes repérés par l’auteur et les réponses qu’il apporte pour y remédier.

L’importance de ces problèmes est considérable :

« Mentionnons simplement : le réchauffement de la planète, l’amincissement de la couche d’ozone, la pollution des sols, de l’air et de l’eau, l’épuisement des ressources naturelles, la disparition des forêts et des zones humides, l’extinction accélérée des espèces vivantes, l’accumulation démentielle de déchets chimiques et nucléaires. Notre planète est bien mal en point… » (p.9 et 10)

Tout cela, cumulé en une phrase, est d’autant plus impressionnant que s’y ajoute le paramètre du temps : il faut aller vite, tout se jouera dans les prochaines décennies.

Deux cents pages sont consacrées pour l’essentiel au constat exhaustif des pollutions de toute nature, secondairement aux corrections qui ont pu être apportées – notamment l’interdiction (en 1987) de la production des chlorofluorocarbures (CFC) qui furent largement utilisés dans les aérosols et les réfrigérateurs, et qui ont contribué à la diminution de la couche d’ozone, protectrice des rayons ultraviolets.

Le constat est impitoyable : nous sommes au bord de la catastrophe.

Que faire ?

L’auteur répond dans le dernier chapitre intitulé « Agir » ; un chapitre de sept pages ; sept pages opposées aux deux cents de l’apocalypse.

Le lecteur à qui a été annoncée pour après-demain la fin de la vie sur terre et dont on peut facilement imaginer l’angoisse, attend anxieusement les réponses susceptibles de contrarier l’épouvantable scénario catastrophe ; quand il aura tourné la dernière des sept pages de ce chapitre, il lui faudra beaucoup de force pour résister au « désespoir », et la probabilité la plus grande est qu’il se hâtera d’oublier ce qu’il a lu pour éviter de sombrer ; car, compte tenu de l’extrême gravité des détériorations dans tous les domaines de la vie et de l’extrême urgence des restaurations nécessaires, il comprend très vite que les propositions qu’il vient de découvrir sont dérisoires ou illusoires.

Voici un florilège de ce qu’il aura lu à partir de la page 203 :

«  Le principal élément d’espoir est l’intérêt croissant des êtres humains pour la défense de la planète (… )  Le sommet de la Terre, à Rio, est à la fois une grande déception et une date importante (…) Le résultat le plus positif est d’avoir introduit grâce à la télévision, dans le vocabulaire mondial, et ce, à tous les niveaux sociaux, le mot écologie (…)  La démocratie a le grave défaut d’être assignée à penser à court terme (…) La forêt est entièrement sous le contrôle des compagnies forestières qui achèvent le plus librement du monde de l’abattre (…) Les ministères de l’environnement devraient (…) L’écologie doit (…) Il faut encourager fortement tous ceux qui se sentent concernés par la sauvegarde de la planète à les (les ONG) rejoindre (…)  La réalisation la plus positive pour l’avenir est justement cette prise de conscience… Nous avons déjà évoqué l’interdiction des CFC (…) »

Vient ensuite une énumération de ce qui a été réalisé pour contrarier le scénario de fin du monde : construction de jardins sur les toits, résolution partielle des problèmes posés par les voitures dans trois villes du monde, restrictions d’exploitation des forêts dans certains pays, la création de sites Ramsar (zones humides) en Chine ainsi qu’un centre de protection de la nature pour secourir les oiseaux migrateurs qui souffrent de la pollution quand ils survolent les régions urbaines, sauvetage des bisons d’Europe ou des chevaux de Prejvalski ou du perroquet kakapo en Nouvelle-Zélande, écotourisme («  un des effets positifs du tourisme est la protection que les pays visités sont prêts à mettre en œuvre pour les que les sites conservent leur intérêt (…) Les excursions en pirogue sur le fleuve Niger parmi les oiseaux de toutes couleurs sont un enchantement. »), action pour un « projet anti-Manhattan (…) en espérant que des moyens monétaires aussi considérables et des esprits aussi puissants se mettront à l’œuvre le plus rapidement possible. Sinon... »…

Quant à l’énergie : « Il faut développer de toute urgence toutes les formes d’énergie renouvelables pour leur permettre de rencontrer les échéances de la fin du siècle. En parallèle, diminuer considérablement notre consommation d’énergie en mettant en place le ferroutage et des transports qui consomment moins d’énergie parce que les trois quarts de la production de gaz carbonique responsable du réchauffement de la planète sont produits par les voitures et les camions. Il faut cesse de déboiser inconsidérément (…) recréer des zones humides (…) obtenir une sécurité alimentaire pour les milliards d’affamés de la Terre (…) Mettre un terme aux monocultures (…) retrouver les modes ancestraux d’utilisation des sols et des nappes d’eau. Acheter « bio » et encourage le commerce équitable (…) Mais il est bien clair que toutes les mesures préconisées pour enrayer la détérioration de la planète seront sans effet sans une éradication de la misère et de la famine. » 

Confrontées à l’importance des dégradations répertoriées, et compte tenu de l’urgence,  les réponses données qui s’apparentent le plus souvent à de l’incantation apparaissent dérisoires et illusoires, de l’aveu même de l’auteur : « Même si l’on arrêtait l’émission de CO2 dans l’atmosphère, il faudrait plusieurs centaines d’années avant de retrouver l’équilibre. (…) Pour arrêter l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère, il faudrait les réduire de plus de la moitié et revenir au niveau de 1935. » (p.43-44)

D’autant que les modifications semblent pour certaines d’entre elles sinon définitives du moins durables : il y a, au centre du livre, des photos illustrant de manière saisissante quelques changements intervenus en l’espace d’un siècle (baisse du niveau de la mer de glace, trou d’ozone, fontes des neiges du Kilimandjaro etc.) auxquels on pourrait ajouter la rupture d’une partie de la banquise survenue après la publication du livre.

Les surprenantes dernières questions posées en conclusion du chapitre et qui restent sans réponse indiquent que l’interviewer a dû sans doute lui aussi être conscient du malaise que suscitait la démarche de l’auteur : « Sommes-nous prêts à renoncer à tous les avantages de la vie moderne ? Quel parti politique serait assez courageux pour construire son programme sur une réduction massive de la circulation automobile ou de la production énergétique ? (…) Peut-on arrêter notre élan vers toujours plus de consommation d’énergie ? (…) »

Questions dont la bizarrerie du contenu a valeur de réponse : nous ne sommes évidemment pas prêts à « renoncer à tous les avantages de la vie moderne » ! Que souligne une telle interrogation absurde sinon le caractère affligeant de l’idéologie qui sous-tend le propos et dont les approximations de la pensée sont confirmées dans le contenu des trois dernières pages intitulées Epilogue ; ainsi, à la page 217 : « Au XXème siècle les existentialistes avaient défendu que l’homme est un étranger dans l’univers. Qu’il est « de trop ». Une sorte de chancre. Depuis ce temps, les nouvelles connaissances scientifiques (…) ont réfuté cette vision du monde. »

Que dire d’un tel contresens ? N’importe quel élève moyen de classe terminale sait que la philosophie existentialiste ne pose pas la question du sens de l’existence biologique de l’humanité sur la terre, mais s’interroge sur le sens que l’individu peut donner à sa propre existence (qu’il peut estimer « de trop »), sur la conscience qu’il en a, et que l’angoisse ressentie par Roquentin devant la racine d’arbre (La Nausée – J.P.Sartre) ou le sentiment éprouvé par Meursault d’être un « étranger » (L’étranger – Camus) ne sont pas les conséquence d’une connaissance scientifique insuffisante. Une telle énormité publiée telle quelle laisse pantois.

L’ouvrage présente un mélange ahurissant de connaissances et d’opinions, plus exactement des relevés mis en perspective pour servir la cause d’une idéologie qui ne dit jamais son nom.

Si l’homme est incapable de résoudre les gaves problèmes auxquels il est confronté aujourd’hui, à quoi bon parler d’ « agir » surtout quand les conditions de réussite sont présentées comme irréalisables ? Comment, pour ne reprendre que cet exemple, imaginer qu’on pourrait, par la réduction des émissions de gaz carbonique, revenir rapidement au taux de 1935 ? A quoi bon, sinon pour satisfaire sa propre désespérance dissimulée derrière le sourire jaune d’un humanisme qui instrumentalise la science ?

S’il est difficile pour un individu de changer son mode de vie, que dire de la collectivité, notamment quand elle est confrontée à ces graves problèmes de pollutions diverses et massives ? Que dire et que faire ? Adopter le point de vue d’Hubert Reeves, c’est se condamner au pessimisme et au fatalisme : nous courons à la catastrophe, c’est déplorable, c’est scandaleux, il faudrait, il aurait fallu… Ah, nos enfants ! Ah, la Terre ! Mon Dieu que l’homme est faible, pusillanime, égoïste ! De là à dire que le moteur à explosion est une invention du diable et que l’homme est bien puni de son orgueil, il n’y a qu’un pas dont on sait ce qu’il coûte de le franchir.

Si l’humanité doit périr des conséquences d’une élévation de la température, ce qui n’est pas avéré, ce ne sera pas plus sa « faute » que celle des dinosaures disparus à la suite d’un cataclysme il y a soixante-cinq millions d’années. Les dinosaures n’ont pas décidé le cataclysme et les hommes n’ont pas décidé non plus de détruire la couche d’ozone ni d’augmenter le taux de gaz carbonique : ce ne sont que des effets dont il est facile de dire qu’il aurait fallu les éviter et dont nous ne savons pas si et comment nous serons ou non capables de les corriger.

Pour éviter le réchauffement de l’atmosphère, il aurait fallu que ne soit pas inventée l’automobile, que ne soit pas développée l’industrie, que ne soit pas utilisée la vapeur, que ne soit pas inventée la roue, que ne soient pas fabriqués les outils, que ne soit pas domestiqué le feu etc., bref, il aurait fallu que l’homme ne soit pas l’homme, puisque ce qu’il est se confond avec l’invention et la recherche. Il est indiscutable que, malgré les vaches et leurs ruminations, les animaux n’ont pas de responsabilité majeure dans la modification de l’atmosphère ; ils n’en ont pas davantage dans la découverte des antibiotiques, la mise au point des prothèses de hanches ou l’opération de la cataracte.

Ce qui est préoccupant, ce sont certains effets du progrès (progrès, du latin progredi : avancer) humain. Est-ce qu’ils provoqueront la disparition de l’humanité ? C’est une hypothèse possible qui n’a rien de scandaleux ni de révoltant ; nous ne sommes pas des démiurges réunis en assemblée pour décider quel pourrait être le meilleur homme possible, mais des êtres confrontés sans cesse aux problèmes que pose la vie – pas seulement la vie humaine – avec ses glaciations, ses réchauffements, ses inondations, ses sécheresses, ses séismes et ses tsunamis, ses pullulements d’animaux, ses pestes et ses choléras, ses sidas, vie qui n’est qu’une succession complexe de naissances et de morts, aussi bien pour les individus que pour les espèces, aussi bien pour les hommes que pour les dinosaures.

Je peux ne pas fumer, ne pas boire d’alcool, conduire prudemment ma voiture, me nourrir de manière équilibrée et me brosser les dents après chaque repas, je n’en mourrai pas moins ; de vieillesse paisible dans mon lit, sous les murs de ma maison renversée par un tremblement de terre ou sous les roues de la voiture d’un de mes semblables qui aura été moins prudent que moi. Je peux prendre toutes les précautions possibles et imaginables, elles ne m’empêcheront pas de mourir, simplement parce que je suis né.

Ce qui est vrai pour moi l’est pour l’humanité et sans doute aussi pour les autres constituants de l’univers. L’humanité disparaîtra au plus tard dans cinq milliards d’années, peut-être avant, entraînée dans un processus qu’elle aura été impuissante à enrayer. Elle mourra parce que, elle aussi, est née.

Si, comme H. Reeves, je trouve certains spectacles naturels merveilleux, je n’oublie pas non plus qu’ils ne le sont que parce que je les ressens comme tels et que la notion de merveille n’a pas de sens pour l’objet de ma contemplation ; si belles soient-elles à mes yeux, les étoiles ne sont que des sphères de gaz animées de réactions nucléaires.

Seule la conception de l’unité du vivant est capable de garantir l’homme d’une culpabilisation stérilisante et suicidaire : cette unité concerne ce qu’il est en tant qu’individu, ce qu’il est en tant que membre d’une communauté dont il ne peut être que solidaire, enfin ce qu’il est en tant qu’élément de l’univers dont il est un composant indissociable.

Le progrès accompli par l’homme depuis son origine est constitutif de son existence particulière ; il n’est en soi ni bon ni mauvais, pas plus que seraient bons ou mauvais un météorite, une éruption volcanique, une chute de neige ou un rayon de soleil.

Ce qui caractérise l’homme et le différencie essentiellement des autres espèces, autant que nous pouvons le savoir, c’est la conscience d’être mortel et son corollaire, la liberté, dont la pratique est le meilleur antidote à l’illusion d’être une créature merveilleuse promise à une destinée exceptionnelle ; confronté à ce qu’il est et à sa conscience du temps et de l’espace, il lui est possible de dire que si l’existence de l’espèce est limitée dans le temps, la vie dont elle participe est vraisemblablement éternelle ; c’est cette connaissance de l’unité du vivant dans l’infinie diversité de ses formes qui peut l’aider le mieux à inventer les moyens d’appréhender les problèmes pour tenter de les résoudre.

Le discours dominant est aujourd’hui celui de la morale (certains ne disent-ils pas qu’il faut moraliser le capitalisme ? Autant vouloir moraliser le tigre qui s’apprête à sauter sur sa proie) et de la catastrophe : l’homme qui est un être aveugle et égoïste ne parviendra pas à réduire de manière significative les diverses pollutions, son existence et celle de ses enfants en sera même compromise.

Il est aussi possible de dire que nous vivons une période de mutation et que nous trouverons les moyens de nous adapter aux nouvelles conditions d’existence créées notamment par l’élévation de la température globale, si c’est bien cela qui doit se produire.

Reste à dire lequel de ces deux discours est le plus apte à mobiliser les énergies pour trouver des solutions.

« Savoir de la pollution et pollution du savoir » (1)

Nous assistons à un basculement idéologique quasiment planétaire qui se traduit électoralement par les taux élevés obtenus par les partis d’extrême droite, politiquement par des alliances gouvernementales de la droite « classique » avec ces partis.

Ce réel se heurte à la conviction que le chaos initié par le fascisme et le nazisme rendait un tel retour impossible. Une conviction appuyée sur l’implicite que la mémoire suffit (d’où le « devoir de mémoire » = une illusion), elle-même appuyée sur l’hypothèse que fascisme et nazisme ont pu prospérer grâce à l’ignorance ; au « on ne savait pas, on ne s’imaginait pas », s’oppose le « maintenant on sait ». Autre illusion.

Le corollaire est l’effondrement du « commun » dont la problématique a été diversement déclinée par le communisme, le socialisme ou la social-démocratie dont les résultats sont soit une catastrophe soit le signe d’une impuissance.

Le réchauffement climatique met en évidence ce déni/refus du commun quand est franchi le seuil de tolérance repérable au fait que la contradiction entre les individus et les décisions prises ou envisagées pour tenter de le limiter devient un objet « hors discussion = dialogue de sourds », d’affrontement.  Ce fut également le cas lors de la pandémie du covid19 quand se sont développés les discours complotistes, notamment à propos des vaccins.

Si la multiplication des signes patents du réchauffement réduit le champ du complotisme, elle réduit en même temps celui du commun et agrandit celui de l’individu qui tenté par le discours pour le moment souterrain et indicible « nous n’avons plus rien à perdre », prémices du « chacun pour soi » ou du « sauve qui peut » de la panique.

A ce point de l’article, je me suis souvenu de ma critique du livre d’Hubert Reeves Mal de Terre (2003) dans l’essai écrit et publié en 2010 sous le titre La note fondamentale et les harmoniques. (Edilivre)

C’est cet article intitulé Savoir de la pollution et pollution du savoir que je vous soumets.

Un hiver en Bretagne – Roman (16)

Le Tout homard particulier se déclinait en quatre préparations. C’est ce que précisait par le menu un Menu qui avait fini par désigner le Tout de la carte gastronomique.

Le tout indiqué par la partie, la partie par le tout ou encore le contenu par le contenant, étaient les exemples d’une figure de style appelée métonymie qui aurait très bien pu être une fille de Polymnie, la Muse de l’éloquence. Les Grecs avait préféré la conserver vierge, sans doute parce qu’ils se méfiaient de leur attirance pour la rhétorique.

Ce nom savant créé pour définir une économie de mots par glissement de sens n’en disait pas les raisons. Le grammairien était toujours de genre neutre.

Certaines métonymies, assez simples, devaient s’expliquer par l’urgence. Par exemple  « boire un verre » était indéniablement plus rapide que « boire le contenu du verre », surtout quand on a très soif et qu’il fait chaud, même si le contenu de cette métonymie est rarement de l’eau . En revanche, on n’avalait pas une assiette ou un bol tout seuls, mais toujours de soupe, sans doute parce qu’il fallait la laisser refroidir.

D’autres étaient plus complexes, en particulier avec blanc et noir. Ainsi,  pour le vin et le café, le blanc et le noir étaient le plus souvent petits, surtout le matin, et en minuscules. Il en allait tout autrement pour « les Blancs » et « les Noirs » en majuscules à toute heure du jour ou de la nuit. Ils rappelaient non seulement le fondement hautement scientifique de la notion de race, mais encore la coïncidence morale et religieuse entre ces deux couleurs de peau et le bien et le mal, le bien étant divinement blanc comme Dieu et son fils, le mal sataniquement noir comme le Diable qui savait aussi très bien se déguiser en peau-rouge ou en péril-jaune.

La première déclinaison était un cappuccino de bisque sans café, autrement dit la métaphore crémeuse d’une double cuisson.    

Je la contemplai en me disant qu’elle était nettement plus sympathique que la première déclinaison rencontrée dans ma vie. J’avais dix ans. Rosa, servait de modèle à la première déclinaison latine, sans doute parce que le choix de la rose, qui n’avait pas été le nom le plus employé par les Romains, proposait une représentation idéalisée de la vie, comme le verbe aimer qui servait de modèle à la première conjugaison.

Avec ses pétales, sa couleur, son parfum, ses épines et ses bouquets impairs, elle était sans conteste la fleur la plus emblématique de l’amour qui n’était pourtant pas toujours rose. Le vieux Ronsard qui avait choisi de l’érotiser pour convaincre la jeune Hélène de coucher avec lui en avait fait l’amère expérience.

La mousse de la strate supérieure de la préparation, blanche comme l’écume – elle expliquait cappuccino – me rappelait une autre image.  

La pluie avait cessé quand j’étais sorti de l’hôtel. Au-delà de la route une masse compacte de brume laiteuse s’était formée sur la mer. Suivant le plan-guide, j’avais longé le bord, passé le quai d’embarquement pour l’île de Batz alors invisible et pris le chemin montant vers la chapelle Sainte-Barbe d’où l’on dominait l’embarcadère du Bloscon et, plus bas, le port de plaisance et la criée.

A mi-chemin, j’avais senti venir le vent. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les rafales d’ouest avaient balayé le ciel et j’avais atteint la chapelle dans la lumière. En contrebas, le ferry étincelait sous le soleil et je m’étais entendu murmurer « tu brilles comme un sou neuf ».

L’expression m’avait laissé interdit. Elle était sortie d’elle-même, comme échappée de la case où elle était enfermée depuis le jour de mon cinquième anniversaire . « Tu brilles comme un sou neuf ! » m’avait dit ma grand-mère en finissant de me sécher après le barbotage dans la baignoire. Elle me contemplait, les yeux brillants, comme si elle venait de me fabriquer. J’avais mis une culotte et un tee-shirt propres pour souffler près d’elle les cinq bougies plantées dans un gâteau au chocolat. Six mois après l’accident.   

J’étais revenu en passant par le centre-ville. De nombreux magasins étaient fermés parce qu’il était trop tôt ou parce qu’ils étaient saisonniers.

J’étais entré dans l’église Notre-Dame de Croaz-Batz moins pour les arcs en ogive – je préférais nettement les arcs en plein cintre des églises romanes – que pour le plafond à coque renversée qui témoignait de l’omniprésence de la mer.

J’avais regagné ma chambre et travaillé toute la journée, m’interrompant à midi le temps d’un œuf dur, trop dur, trop cuit, comme il l’est le plus souvent sur les zincs, et d’un café au bar de l’hôtel qui n’avait pas de restaurant. J’avais réservé une table à L’Armor.

La cuisine, le service, tout avait été de grande qualité.  

A la fin du dîner, le chef en toque avait fait son tour de salle. La femme et l’homme installés à la table voisine de la mienne avaient exprimé leur satisfaction.  Au cours de leur échange, la femme avait dit qu’ils allaient prendre leur retraite et qu’ils étaient attirés par la Bretagne où ils avaient souvent passé des vacances.

« Je vous le déconseille.  Il faut être paysan pour vivre ici » avait assuré le chef avec une gravité souriante.

« Pourquoi, paysan ? » avait demandé l’homme. Le chef qui avait sans doute utilisé le mot dans son sens premier avait alors énuméré le vent, la brume, l’humidité, la pluie, les tempêtes, l’absence de soleil. « En général, ceux qui achètent une maison pour y vivre leur retraite la revendent très vite. Croyez-moi, il faut être né ici » avait-il insisté avant de se diriger vers une autre table.

Plus tard, je m’étais dit que le processus qui m’amenait en Bretagne pour y passer l’hiver avait démarré là, à cet instant, après s’être mis en place en Irlande. Pour un problème de dos, j’avais pris un rendez-vous dans un cabinet de kinésithérapie à Ennis, la capitale du comté de Clare. La thérapeute qui m’avait reçu était française. Elle pratiquait une méthode douce qui prenait du temps et nous avions parlé de l’automne et de l’hiver en Irlande. Elle avait eu la même réponse que le chef cuisinier pour la Bretagne et constaté elle aussi que la plupart des couples français qu’elle connaissait étaient repartis. Elle était venue en Irlande parce qu’elle avait épousé un Irlandais kinésithérapeute et elle tenait le coup parce que son mari était « du pays ».

Cet impossible tenait de la conquête de l’ouest américain qui ne se réduisait pas à la seule conquête de territoires. Le steak du « That’s my steak, Valance ! » était ramassé par Ransom Stoddard qui était L’homme qui tua Liberty Valance même s’il ne l’avait pas tué. Dans ces deux régions de l’extrême ouest européen, la bière, le whisky, le cidre, le chouchen et le lambic faisaient office de colts, le vent, la pluie et la tempête d’attaquants de diligence. La question était de savoir si je pouvais être Ransom Stoddard sans le secours de Tom Doniphon.

(à suivre)

Un hiver en Bretagne – Roman (15)

Quand j’avais quitté l’hôtel, une heure plus tôt, le personnel commençait à mettre en place le buffet pour le lendemain. Je m’étais arrêté sur le seuil du salon où était installé un immense écran de télévision et j’avais regardé un instant les informations diffusées par une des chaines dont la spécialité était de faire répéter par des hommes et des femmes à intervalles réguliers dans un ordre différent les mêmes événements illustrés par les mêmes images tandis que d’autres informations défilaient sans interruption au bas de l’écran.   

La mécanique répétitive était interrompue tout aussi régulièrement par de tout petits films qui montraient un jeune homme ouvrant une bouche démesurée pour tenter de mordre dans un gros sandwich rond à trois étages débordant de minces plaques de fromage superposées, une famille rayonnant de bonheur après avoir réussi à ranger tous ses bagages dans le coffre de sa nouvelle voiture, un homme habillé en ingénieur de laboratoire certifiant que son dentifrice tuait tous les microbes, toutes les bactéries, raffermissait les gencives, préservait l’émail et, en plus, blanchissait les dents comme les prothèses des acteurs de cinéma.  

Cette industrie à multiples écrans publics et privés avait pour mission de contribuer de manière moderne à l’abrutissement par répétition analogue à celui que dénonçaient au 16ème siècle Rabelais et Montaigne dans l’instruction de l’infime minorité des enfants éduqués par des maîtres formés pour pratiquer méthodiquement le bourrage de crâne par ce procédé. Ce qu’il y avait de très différent, ici, c’est que la répétition était démocratique puisque tout le monde y avait droit, gratuitement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et à domicile. Cette manifestation de la liberté d’expression héritée des Lumières fonctionnant le jour et la nuit sans discontinuer, personne, sauf à être de mauvaise foi, ne pouvait se plaindre d’être maintenu dans l’ignorance. La population devenait donc un peuple de plus en plus savant et cultivé comme en témoignait la baisse régulière de la participation électorale et la hausse inverse tout aussi régulière de l’audience des thèses populistes antinomiques de l’universalisme des Lumières.

La dernière image était celle de réfugiés logés depuis des années dans un camp de toile très provisoire et à qui on venait de livrer des sacs de riz pour leur éviter de mourir complètement de faim.

J’avais devant moi un verre de champagne, un hors-d’œuvre de fruits de mer, j’attendais un homard et une demi-bouteille de Corton.

Le contraste pouvait paraître saisissant et il n’était pas impossible que la Morale fronçât les sourcils et arborât une moue dédaigneusement culpabilisante : quelle indécence que ces buffets ! Et ce champagne ! Et ce homard ! Et ce Corton !

L’exhortation à la privation pour l’amour du prochain qui n’a rien ou si peu, n’avait jamais servi que les scrupules de ceux qui avaient tout intérêt à en avoir de temps en temps.  Bonne et mauvaise pervertissaient la conscience en lui ôtant la pensée. Et j’aimais la pensée comme j’aimais le Corton, le homard, les fruits de mer et le champagne que je finis après l’avoir entraîné dans un dernier léger tourbillon de molécules olfactives brisées.  

Pour qu’il soit efficient, le renoncement au buffet de l’hôtel L’Orme et à la gastronomie de L’Armor supposait le même renoncement à tous les buffets et à toutes les gastronomies qui supposait le renoncement aux paramètres qui les rendaient possibles qui supposait la reconsidération du rapport à l’objet qui supposait la reconsidération de l’équation capitaliste qui supposait l’affrontement lucide de la condition humaine qui supposait le renoncement à toutes les stratégies de déni et de contournement, dont la charité chrétienne.

J’avais, pour aider les plus démunis, choisi des moyens qui me permettaient d’utiliser ma conscience réfléchie.  

Le sommelier apportait la demi-bouteille dans une poche à glaçons transparente.

– Corton 2018, annonça-t-il sur le ton de la question oratoire en me montrant l’étiquette que je regardai en acquiesçant.

Il ôta la coiffe, enfonça la mèche de l’outil qui porte le nom de la profession, tira le bouchon en appliquant le principe d’Archimède, le mit sous son nez pour vérifier qu’il ne sentait pas bouchon – être sans l’odeur de ce que l’on est, telle était la question existentielle du bouchon  – , hocha une tête approbatrice puis versa une petite quantité de vin dans l’autre verre tulipe placé devant mon assiette, attendant que je renvoie le même signe d’approbation.  

J’agitai légèrement le verre. Le vin était à la bonne température et je retrouvai la complexité des fragrances que je ne parvenais jamais à identifier, alors que les spécialistes reconnaîtraient d’un infaillible coup de nez l’amande grillée, la cannelle, la frangipane, la pierre à fusil et la fleur d’acacia, pour m’en tenir au plus simple. Je ne décelai aucune émanation indésirable et je hochai donc la tête à mon tour. Comme il attendait toujours, la bouteille à la main, je compris que le nez ne suffisait pas, qu’il fallait encore l’assentiment de la langue, des gencives et du palais pour écarter définitivement le bouchonnage. Je sollicitai tous ces outils, ils donnèrent leur accord après s’être brièvement consultés et je confirmai d’un second hochement. Le sommelier emplit alors le verre au tiers et remit la bouteille dans sa poche avant de s’éloigner.

Le couple avait discrètement suivi du regard la cérémonie, s’était entretenu à voix basse et m’avait une nouvelle fois adressé de conserve un signe d’approbation qui agrandissait encore le champ des possibles déjà largement ouvert.

(à suivre)

Un hiver en Bretagne – Roman (14)

Sorti du ventre du bateau au volant de ma voiture, j’avais traversé Roscoff encore endormie.  

C’est alors que les planètes avaient commencé à s’aligner.   

D’abord, la place de stationnement libre juste en face de l’hôtel. Ensuite, le créneau réussi du premier coup. Enfin, de part et d’autre des trois lignes verticales lumineuses tracées sur la façade par les projecteurs, les fenêtres sombres signalant les chambres disponibles.

J’avais dit à l’hôtesse d’accueil que je désirais en réserver une qui donne sur la mer.

– Pour combien de nuits ? avait-elle demandé en acquiesçant tandis que ses doigts avaient commencé leur course sur le clavier de l’ordinateur.

Ils s’étaient immobilisés, elle avait levé les yeux et je m’étais entendu répondre « trois nuits ».

L’explication de cette spontanéité se trouvait non dans un quelconque sens de cet alignement de planètes métaphoriques, mais dans l’énergie positive qu’avait suscitée cette addition de tout petits événements sans importance en eux-mêmes. Comme celle qui fait s’écrier « C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé mon chapeau ! » parce que la perte est toujours un chaos.

Cela supposait une disposition d’esprit,  peut-être aussi de corps, allez savoir, prête à saisir les incidences pour en faire un moteur d’énergie positive. Une disposition rangée avec un ricanement jaune dans le tiroir « optimisme » par le pessimisme pour qui le bon est toujours annonciateur du mauvais et qui s’auto-justifie en qualifiant d’imbéciles heureux ceux qui se réjouissent de retrouver leur chapeau ou de trouver une place de stationnement juste devant la porte de l’hôtel un matin de pluie en Bretagne.

Quand j’avais précisé que je venais de débarquer et que je souhaitais prendre un petit-déjeuner, elle m’avait invité à entrer dans la salle à manger en précisant qu’il s’agissait d’un buffet.

Le buffet n’était pas un meuble mais un libre-service.

Les linguistes discutaient toujours de l’évolution du sens du mot d’origine italienne – buffa désignait ce qui produit du souffle, comme la bouche qui émet le rire sollicité par l’opéra du même nom créé à cet effet, ou encore celle d’aération du métro new-yorkais dont on sait, depuis Marilyne Monroe, et après quelques réflexions, que l’air chaud gonfle les robes qui en deviennent ainsi bouffantes.

Comment avait-il fini par désigner le meuble puis la nourriture proposée au client sans autre restriction que la sienne ? Telle était la question. Est-ce que le gonflement des bedaines et des joues, soufflées comme le verre par la bonne ou malbouffe, aurait été transféré par mimétisme sur le buffet ventru, gros de toute sa vaisselle vouée aux victuailles  ?

La langue humaine était capable de toutes les audaces.

Comme les hôteliers dont il n’était pas encore établi s’ils avaient conçu le buffet synecdochique pour permettre à leurs clients de vérifier que le choix implique le renoncement.  

Synecdochique – quel adjectif ! –  venait de synecdoque – quel nom ! et même pour ceux qui savent le grec ! Mais comment dire autrement, sinon dans une phrase compliquée qui alourdirait inutilement l’explication, comme celle que j’étais en train d’écrire pour expliquer ce que le terme savant me permettait de ne pas expliquer, que le « buffet » annoncé par l’hôtesse ne désignait pas un meuble, comme je l’avais indiqué, mais, et comme la voile désigne le navire ou la lame l’épée surtout quand elle est fine, les aliments proposés en libre-service ?

Exposer une telle quantité de nourriture avec le message « autant que vous voulez » renvoyait selon qu’on penchait pour la vulgarité ou la distinction, à la goinfrerie ou à la corne d’abondance, à Gargantua avant ou après son éducation humaniste, et à Pluton, le dieu de la richesse – la ploutocratie et les ploutocrates venaient de là – et du royaume des morts.

La construction du rapport entre la richesse et la mort occupait une place d’autant plus importante dans les théories que ceux qui possédaient beaucoup de tout ce qu’on peut posséder n’étaient jamais les plus nombreux.  L’évangile de la malédiction divine contre les riches qui n’auraient pas de billet d’entrée pour le paradis de l’au-delà ne suffisait pas toujours à convaincre les pauvres qu’ils avaient beaucoup de chance d’être pauvres dans l’ici-bas.  

Répondant aux stimuli envoyés par la profusion,  mes yeux s’étaient agrandis pour toucher aux rivages de l’infiniment grand, tandis que mon ventre se connectait aussitôt à la zone cérébrale spécifique chargée de répondre par la raison à l’appel puissant de l’hubris, la démesure et l’outrance que les Athéniens considéraient comme le mal redoutable par excellence, sans doute parce qu’ils y étaient fortement enclins.

Le buffet n’était qu’un miroir aux alouettes.

En optant pour le sucré, j’avais choisi en même temps de renoncer au salé – le lard, au lever du jour, même quand il est breton, n’était pas ma tasse de thé – et composé un plateau de petites crêpes fines et dentelées comme les coiffes bigoudènes, d’un triangle isocèle de far aux pruneaux, d’un yaourt nature en pot de verre sur lequel était inscrit le nom de la ferme bretonne qui le produisait et d’un mug de café pur arabica, lui brésilien.

Les deux tables les plus proches de la fenêtre étant occupées, chacune par un couple mixte, j’avais décidé de m’installer à l’écart et salué au passage les quatre voyageurs.

 L’un des couples avait répondu par un double « hello » dont la version anglaise du guide breton posé sur la table indiquait l’origine, l’autre par un vague grognement français de lui, elle se contentant d’un vague hochement de tête du même idiome. Je n’en tirai aucune conclusion définitive.

J’ignorais alors que je reviendrais l’année suivante et encore moins le même jour. Le processus enclenché par la spontanéité de la réservation n’avait pointé son nez que le soir, dans le restaurant où je me trouvais de nouveau.

J’ignorais aussi que les deux soirées se termineraient de manière très différente.

(à suivre)

Naufrage

« Un navire de pêche parti de Libye a coulé, dans la nuit de mardi à mercredi, alors qu’il faisait route vers l’Italie. Une centaine de personnes ont pu être secourues. Selon le témoignage de rescapés, le bateau transportait 750 personnes. »  (A la Une du Monde – 16/06/2023)

Quelques réactions :

« Donc. Du forcing habituel. Bateau pourri, qu’ils savaient surchargé et à risque (pas besoin d’être bien malin pour le voir) sur lequel ils sont montés volontairement en payant rubis sur ongle en connaissance de cause des passeurs criminels et ceci en toute illégalité. (il vient d’où l’argent d’ailleurs ?)
Refusent les secours initiaux en mer , ben forcément puisqu’ils savent que c’est illégal de forcer une frontière. Et veulent prendre le risque tous seuls de continuer. Et après ça se passe mal, on appelle finalement au secours et ça devient la faute des européens ? Ça va bien là
. »

« Bien évidemment comme à chaque fois dans pareil cas c’est les Européens responsables pas du tout les passeurs ni les Lybiens.(sic) »

« Le pire, depuis que cette terrible horreur de la migration ne cesse, et pour cause, aucune solution n’a pu être trouvée en Europe, c’est incroyablement affreux. Mais ces pauvres migrants, ils ont voulu éviter la Grèce, et pour cause, ils les accueillent très mal… alors leurs journée de deuil… des larmes de crocodiles…Mais quand va-t-on enfin trouver une solution humaine, créer des couloirs de migration, des accueils, sécurisés…Mon Dieu, quand ? »

« Que voulez-vous qu’il arriva (sic) ! En voyant la photo, on devine mes drames passés et à venir. Il faudrait maintenir une flotte permanente qui repousse les bateaux partant (on sait s’où ils viennent) »

« Retrouvez donc un peu d’humanité messieurs les commentateurs !Vous savez ? La compassion chrétienne, ce serait donc du pipeau ?Un habillage moral ? Parfois je me demande ce qui me pousse à errer dans ces espaces de commentaires… »

Ma contribution :

D’où parlons-nous ?

Depuis notre conscience morale ou religieuse ? Notre humanisme ? Notre déni ? Nos points de vue partisans ? Ce n’est pourtant pas très compliqué : il y a de plus en plus de personnes qui ne peuvent plus rester dans le coin du monde où elles sont nées parce qu’y vivre est devenu à ce point impossible qu’elles courent le risque de mourir en mer. Est-ce que nous sommes pour quelque chose dans le long processus de la détérioration de leurs conditions de vie, ou pas ? Telle est la question d’où découle l’ensemble des réponses adéquates pour ces pays et ces personnes… et pour nous. L’exploitation de la misère à des fins lucratives fait partie du même problème.

Une réponse de « Atchoum la houle » (pseudo, cela va sans dire).

« Joli post, qui commence bien, mais oublie deux points essentiels : 1/ des questions de natalités, 2/ des questions de corruptions des élites ici et là bas, surtout la bas, mais ici aussi… »

Ma réponse :

A vos souhaits : je ne suis pas certain que les deux points que vous dites « oubliés » ne fassent pas partie de la question, si vous la creusez un peu.

Un hiver en Bretagne – Roman (13)

Comme l’hôtesse d’accueil, la serveuse qui vint poser sur la table le verre de champagne et le hors-d’œuvre remplissait les conditions anatomiques de l’emploi, de face et de dos elle aussi, dans un rapport d’harmonie légèrement différent mais lui aussi agréable à l’œil. Le regard de l’homme assis à la table voisine qui l’accompagna à l’aller et au retour me signifia clairement une approbation dont je feignis de ne pas remarquer qu’elle sollicitait une réponse complice.  La femme assise en face de lui se pencha pour murmurer quelque chose en posant sa main sur la sienne et il répondit par un acquiescement souriant. Mince, de taille moyenne,  il devait avoir vingt-cinq ans, elle, plutôt petite et dodue, avait dépassé la quarantaine. Ils m’adressèrent l’un et l’autre un salut qui me parut signifier un peu plus qu’une pure courtoisie commensale. Le champ des possibles était largement ouvert.

Le champagne était servi dans un vrai verre à vin, un verre tulipe. La précision était justifiée par le contre-sens de la coupe et de la flûte, la première vraisemblablement imaginée pour un m’as-tu-vu d’étalement, la seconde pour un succédané de transcendance.

Le hors d’œuvre rosé-rouge était incrusté de petits linéaments verts.

– Une préparation de fruits de mer à la coriandre, avait-elle expliqué sans se douter du développement que suggérait la double résonance de l’énoncé.

L’arrivée du homard était prévue dans une petite demi-heure, le champagne était un peu trop froid et mon voyage à la recherche de la coïncidence pouvait attendre un peu.

A la différence du prosaïque seafood britannique, la métaphore française fruit de mer m’évoquait le foisonnement et la puissance de la vie sous-marine, l’exact contraire du fruit de vos entrailles qui avait produit dans mon imaginaire d’enfant l’image désagréable et sanguinolente de la charcuterie, même s’il était béni.

Les neuf mois passés dans le liquide amniotique expliquaient sans doute la complexité des rapports avec cette masse mouvante, puissante et nourricière. L’homophonie française de mère et mer ouvrait la porte à des saillies strictement hexagonales et ne permettait donc pas de parvenir à une conclusion de portée internationale, même si l’on pouvait observer un peu partout dans le monde humain la délicate relation entre la mère et l’enfant et l’attirance ambivalente pour la mer. Ulysse, Jonas, le capitaine Nemo levaient le doigt si l’on demandait des témoignages et Baudelaire dont les rapports avec sa mère furent particulièrement difficiles s’écria dans son poème L’homme et la mer : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! ». Rapporté à son histoire, chérir la mer offrait des perspectives d’analyse intéressantes.

Quant à coriandre, son genre féminin n’était pas celui auquel on pensait spontanément à cause de –andre qui évoquait le masculin entier quoiqu’un peu diminué quand même d’andropause ou à moitié d’androgyne, il pouvait s’expliquer par le féminin korè qui désignait la jeune fille, encore que le nom grec d’origine fût neutre. La question du genre était beaucoup plus complexe que ne le laissaient entendre certains discours.

Le hors-d’œuvre méritait bien son nom. Hors-d’œuvre était à la cuisine ce que prologue était au théâtre et ouverture à l’opéra : une déclaration d’intention faite en dehors du corps de l’œuvre pour être mise en bouche ou en oreille. De ce point de vue, il n’avait que peu de rapport avec amuse-bouche, encore moins avec amuse-gueule qui désignaient sans beaucoup de finesse la chose dite apéritive. D’autant que ce qui était présenté comme amusant ne l’était pas toujours, ni pour la bouche ni pour l’esprit. En particulier, le discours précédé du « Ce qui est amusant, voire marrant, c’est que… » le plus souvent sans rapport avec son objet et qui témoignait au moins d’un manque d’assurance, au pire de vacuité.

En attendant que le champagne gagne trois ou quatre degrés pour libérer ses arômes,  je remontai sur le ferry.

Le 20 septembre de l’an dernier. Il était 7 h 00.

Quinze heures plus tôt, en même temps qu’il avait libéré le bateau dans les eaux d’Irlande, le largage des amarres m’avait envoyé dans l’ « à Dieu vat » de l’espace marin, « sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilots »,  avais-je récité à mi-voix, appuyé au bastingage le temps de la lente traversée de l’immense baie de Ringaskiddy. La passe franchie, je savais que le danger principal venait de la densité du trafic dans le rail d’Ouessant qui n’avait de rail que le nom, ce qui n’était pas très rassurant, même si, malgré la grande sécurité que les parallèles d’acier étaient censées garantir au transport ferroviaire, il arrivait quand même que des trains… déraillassent. Oui. La sonorité particulière désormais inouïe de cet imparfait du subjonctif à la troisième personne du pluriel avait un air d’onomatopée.

Quoi qu’il en soit, mourir noyé ou écrasé n’était pas de l’ordre du choix, pas plus que la peste ou le choléra métaphoriques. On ne s’embarquait pas sur un bateau ou dans un train pour mourir et on pouvait toujours décider de refuser l’alternative pathologisante.

Le dilemme dit cornélien n’existait que pour celui qui se conformait aux règles établies à cet effet. Avant de se battre contre le comte offenseur et père de Chimène qu’il devait épouser, Rodrigue avait seulement tenté de se dire dans un grand monologue qu’il pouvait ne pas jouer le jeu auquel voulait l’obliger son offensé de père. « Stances » qui désignaient ce monologue venaient du verbe latin stare – se tenir immobile – et Rodrigue finissait par décider de ne pas bouger. Il était un peu tôt pour la révolution. Corneille avait sagement décidé de ne pas franchir la ligne de contestation qui séparait le théâtre de la vraie vie et au-delà de laquelle il se mettait en danger. Galilée, qui ne disposait pas de la fiction pour donner le change, l’avait franchie, lui, dans le même contexte théocratique, avant de faire un pas en arrière, un retrait salvateur qui n’allait pas contrarier la rotation de la terre. Ils avaient eu raison. On ne vit qu’une fois.

La préparation avait la complexité des saveurs marines et le champagne commençait à exprimer celle de l’ineffable.

(à suivre)

L’explication a priori de l’agression d’Annecy

Il semble maintenant établi que l’agresseur est Syrien, qu’il a quitté son pays au moment de la guerre civile, qu’il est arrivé en Suède via la Turquie où il s’est marié, que la citoyenneté suédoise lui a été refusée alors que son épouse – ils ont divorcé depuis – l’a obtenue, qu’il est chrétien, qu’il n’est pas membre d’une organisation dite terroriste, qu’il est inconnu des services de police, qu’il voyageait en France légalement et qu’il n’était sous l’emprise ni de l’alcool ni d’une drogue quelconque.

Il n’entre donc pas dans le cadre de l’immigré qui vient apporter chez nous la preuve criminelle manifeste que le grand remplacement est en cours de réalisation.

Quand même, on pourra toujours se dire que s’il était resté chez lui, ou s’il n’avait pas passé la frontière française, il n’aurait pas commis ces agressions qui dépassent l’entendement. On pourra se dire aussi que si tous ceux qui à des degrés divers ont causé des torts à leurs semblables n’étaient pas nés, ou avaient été étouffés dans leur berceau, le monde n’en irait que mieux. Ce type de discours invite à rappeler, même si c’est un rappel frappé au coin du non-sens, que Hitler n’était pas vraiment un immigré.

Ceux – un masculin grammatical incluant le féminin – qui se plaisent à alimenter les grandes peurs sans doute parce qu’ils les éprouvent eux-mêmes ou qu’ils sont prêts à tout pour obtenir le pouvoir – ce qui revient au même – ont commencé par lire avec des effets de manche l’acte d’accusation habituel de l’immigré-illégal-musulman-terroriste-grand-remplaçant-de-civilisation-occidentale-chrétienne.

L’identité de l’agresseur ne cochant que la case « immigré », il a bien fallu triturer l’acte d’accusation, jusqu’à l’affirmation qu’il était possible qu’il se proclame chrétien alors qu’il ne l’est pas – comprenez : il est musulman – comme d’autres immigrés se proclament homosexuels sans l’être – comprenez : ils sont mieux accueillis. (cf. Le Monde du 09.06.2023)

Que ce discours puisse être tenu implique qu’il peut être entendu, comme celui des manifestations dites « patriotiques » à Annecy et ailleurs avec chants de La Marseillaise contre l’immigration ainsi considérée comme la cause de l’agression, en tant que telle.

L’absurdité du lien de causalité entre immigration et déséquilibre psychique est désormais impuissante à empêcher ce discours, parce qu’il correspond à une attente de plus en plus répandue et prête à beaucoup, sinon à tout,  pour être satisfaite.

Le « processus de décivilisation » du discours présidentiel en fait partie.

L’agression des enfants à Annecy « La pire barbarie qui soit » ?

« Emmanuel Macron, en visite à Annecy sur les lieux du drame, n’a pas souhaité qualifier l’attaque avant que la justice n’ait éclairci l’affaire. Il s’est contenté d’affirmer : « S’attaquer à des enfants est la pire barbarie qui soit. C’est ce qui nous a, je crois, tous bouleversés. »« Il y a des choses qui ne sont pas digérables. La violence derrière ces actes n’est pas entendable. Il ne faut pas qu’on s’habitue », a-t-il insisté. » (Le Monde – 10.06.2023)

Ci-dessous, la contribution de « Raphaël », la réponse de « MOK » et la mienne, à MOK – je partage l’esprit général de la contribution de Raphaël..

Raphaël : Il y a fort à parier que cet acte relève de la psychiatrie même si cela reste à l’heure actuelle une donnée inconnue. Donc l’indécence dans la récupération est à son comble. La droite et l’extrême-droite bien sûr, s’il y a encore une différence. Mais aussi Macron qui en profite pour s’écouter parler. Notons que le terme d’acte de barbarie a aussi un contenu judiciaire. Cette qualification ne s’appliquerait pas si l’individu a agi dans le contexte d’un épisode psychotique. Donc quand Macron nous parle de la plus grande des barbaries, même sans rentrer dans l’approche purement judiciaire, il évacue avant enquête la possibilité d’une irresponsabilité pénale. En effet, le crime d’un fou peut être horrible mais il n’y pas barbarie sans conscience de l’acte. Enfin, le lien de causalité entre son statut de réfugié et le crime commis est tout sauf établi. Le fait même de suggérer que cet événement puisse être l’occasion d’un débat sur la politique migratoire est une absurdité.

MOK : C’est le fait de s’attaquer délibérément à des enfants, des bébés, (cette intention la était première, tuer des enfants) laisse penser qu’il s’agit d’un acte prémédité et conscient, pas l’acte d’un fou. Ensuite la folie a peut être pris le relais lorsqu’il a poignardé des gens âgés. Vous vous baladez avec un opinel ds la poche? Pour couper une pomme peut être, pas pour egorger des gens. Ben oui c’est de la barbarie, et elle a évidemment des causes. J’ai lu L’Arabe du futur de Riad Sattouf, son enfance en Syrie. Il y a des choses qu’il relate qui sont très choquantes, d’une violence pour nous complètement improbable, ça montre au minimum une éducation aux antipodes de ce qu’on essaie d’inculquer à nos enfants.

Ma réponse :

> MOK : vous établissez un rapport de contradiction entre préméditation et « folie », un concept généraliste qui n’est plus trop utilisé aujourd’hui. La préparation et la combinaison d’actes, en tant que tels, ne sont pas des critères suffisants pour déterminer la santé mentale de l’individu. Les membres des Einsatzgruppen nazis qui, dans le cadre d’une pathologie collective, tuaient de sang-froid des enfants au motif qu’ils étaient juifs, n’étaient pas individuellement « fous » – certains le sont devenus après – , pas plus que ceux qui avaient planifié les massacres. Si, dans le cas qui nous occupe, le fait qu’un individu, seul, prenne de sa propre initiative – si c’est bien le cas – un couteau pour attaquer des petits enfants inconnus rencontrés par hasard, n’est pas le signe d’une pathologie mais d’un esprit sain, qu’est-ce qui fait que ce type d’acte individuel est l’exception rarissime ?

Un hiver en Bretagne – Roman (12)

Devant moi, un beau couvert sur une nappe blanche, et là, à quelques mètres, des hommes et des femmes remuant des bras et des mains comme dans un film au ralenti, d’autres agitant leurs jambes en accéléré.

A l’intérieur de moi qui ne bougeais ni bras ni mains ni jambes, j’entendais, je ne sais pas très bien où,  le discours d’une envie de rire qui disait « tu as le cul entre deux chaises » et celui d’une envie de pleurer qui en remettait une couche en murmurant comme à la fin des comédies de Molière, « tu ne t’en sortiras pas comme ça ».  

La petite machine enfouie et toujours à l’affût qui s’était mise en route pour plaquer le patron-type de la profession sur la femme singulière qui l’exerçait, avait produit en même temps la satisfaction béate de la correspondance parfaite qui dit que tout va bien, que le monde est en ordre et pour toujours comme le chantent les bedaines bourgeoises de Daumier décorées de chaines de montre en or, et la nausée du soulagement que procure cette satisfaction.

Je modifiai mon assise, à la recherche d’une branche à laquelle me raccrocher.

Parce qu’ici et maintenant, il avait suffi de quelques légères variations chimiques et électriques dites de fatigue et de faim pour provoquer une dépression globale et ouvrir les vannes du laisser-aller. Mais oui, un laisser-aller qui n’était pas si grave que ça, comme on dit au tout début, juste quand ça commence, quand on n’est pas encore assez nombreux et qu’on se satisfait de peindre des étoiles sur les vitrines en attendant d’y jeter des pierres.

– Avez-vous choisi ?

Elle était là, une tablette informatique à la main, regardant avec perplexité les deux cartes, fermées,  à l’endroit où elles les avait posées.

J’ignorais quelle branche j’avais trouvée, mais j’y étais agrippé.

– Oui. Le menu Tout homard et une demi-bouteille de Corton 2018. – J’ajoutai en désignant les deux cartes : J’avais choisi en faisant la réservation.

– Très bien, dit-elle en tapotant sur la tablette. La préparation demande une petite demi-heure. Pour accompagner le hors d’œuvre qui vous est proposé, souhaitez-vous un autre vin servi au verre ou directement le Corton ?

– Je prendrai un verre de champagne, brut.

Elle hocha la tête.

– Et puis, si vous disposez d’un moment à la fin du dîner, et si cela vous convient, pourrions-nous parler de Térence ? L’auteur comique, bien sûr.

Elle eut un grand sourire.

– Ce sera avec plaisir.

Elle récupéra les cartes et se dirigea vers une des tables où on l’appelait.

Quand je m’entendis penser que choisir le même menu et le même vin ne concernaient que l’apparence, je sus que j’avais rétabli les bonnes connexions électriques et relancé la chaine des réactions chimiques positives.

J’adressai à mon ordinateur un clin d’œil invisible à l’œil nu et donnai un coup de rame qui me ramena dans le courant.

Comme l’eau du fleuve où se baignait le philosophe éphésien, tout était toujours nouveau, dont le philosophe lui-même, surtout quand il s’agissait de chardonnay bourguignon accompagnant un homard breton choisis dans le même restaurant et à la même table par le même voyageur qui arrive en Bretagne deux 20 septembre consécutifs.

Se produisit alors l’infime variation de tonalité qui signifie la mauvaise appréciation d’un indice ou son omission et qui s’estompe aussitôt. Il était inutile de tenter un passage en force.

Cette année j’étais arrivé en fin d’après-midi alors que l’an dernier j’avais débarqué en tout début de matinée.

A 7 h 00 le ferry était entré au port. La délicate manœuvre d’approche et l’accostage sans heurts du mastodonte avaient été effectués avec un doigté aussi précis que celui du plafond de la chapelle Sixtine.

Lors de ma première et unique expérience de pilote, en eau douce et sur un bateau de six mètres environ, je m’étais surpris à chercher le frein à main dans l’attente du franchissement de la première écluse sur le canal du Rhône au Rhin devant laquelle j’avais tourné en ronds plus qu’approximatifs, cognant avec une belle régularité la coque contre les pieux de la berge judicieusement arrondis. 

Sur le quai, la bruine faisait luire les cirés des hommes tirant les aussières jetées du bateau jusqu’aux bornes qui recevaient leur œil de corde cerclée de fer. C’est ce qu’aurait sans doute écrit Victor Hugo s’il s’était laissé aller, lui aussi,  à la contemplation lyrique de ces condensés d’épopée maritime. Les câbles tendus, le géant des mers se trouvait dans une posture qui évoquait maintenant celle de Gulliver immobilisé par les ficelles lilliputiennes.

Compte tenu de la largeur et de la profondeur du fossé qui séparait cette espèce minuscule de l’immense espèce humaine, le rapprochement pouvait être contestable. Non seulement les tout petits Lilliputiens étaient continuellement en guerre contre leurs voisins, ce qui témoignait assez de leur débilité, mais encore et surtout ils se tuaient à cause d’une divergence sur le côté de l’œuf qu’il convient de briser quand il est cuit à la coque, alors que les hommes,  eux, grands comme l’on sait,  ne se massacraient en nombre – quelques dizaines de milliers ou de millions de temps en temps – que pour des raisons correspondant à leur mesure et à côté desquelles cette histoire de coquille d’œuf brisée à la petite cuillère ou à la pointe du couteau était parfaitement ridicule. Quels bouffons que ces petits bonshommes mesquins avec leurs coques d’œuf ! Les seules coques fécondes méritant d’être prises en considération dévastatrice étaient celles des navires que les hommes grands et surtout les grands hommes se plaisaient à exploser à coups d’obus et de torpilles en poussant des cris de joie militaire.

(à suivre)