Censure, démolition et déconstruction

Deux contributions : la première concerne la censure du livre intitulé Bien trop petit (Manu Causse) publié dans une édition pour les jeunes et interdit de vente aux mineurs par le ministre de l’Intérieur pour son « caractère pornographique ». (cf. Le Monde du 02/08/2023) ; la seconde à propos d’un article sur l’expérience ministérielle de Pap N’Diaye à l’Education nationale, en particulier les attaques de la droite et de l’extrême-droite contre une prétendue entreprise de « wokisme » dont la déconstruction (cf. J. Derrida, G. Deleuze) est un des constituants. (cf. Le Monde du 04/08/2023)

1° La censure, un interdit imposé qui concerne le rapport avec soi, est une fuite en avant, l’expression d’un déni de ce qu’est la liberté, à savoir la possibilité de choisir : elle implique, en amont de l’information, l’enseignement de la démarche philosophique – pratiquement absent de l’école – et dès l’âge (3 ou 4 ans) où se manifeste la première question liée à l’exercice de cette liberté : est-ce que je vais mourir ? Autrement dit, substituer aux critères aléatoires de la morale du bien et du mal – le plus souvent le manteau de l’hypocrisie – ceux de l’éthique du bon et du mauvais pour soi et qui ressortit à la responsabilité du sujet. Ce que l’adulte écrit dans un livre est déjà dans la pensée et le corps des enfants et des adolescents, comme il l’était dans les siens, plus ou moins explicite, informe et enfoui ou ignoré selon les interdits dont je parle.

2° Déconstruction et démolition. Si je démolis une maison*, je la déconstruis*. La question est de savoir pourquoi je la démolis. Le plus probable est qu’elle soit mal construite ou en mauvais état ou parce qu’elle ne convient plus à l’environnement. Que se passe-t-il quand l’objet n’est pas matériel ? Par exemple : la France coloniale a enseigné aux enfants des Antilles « Nos ancêtres les Gaulois », jusqu’au jour où il a été considéré qu’il n’était plus possible d’enseigner un tel mensonge. Là, commence la déconstruction* d’un discours faux, ou sa démolition*, comme on voudra, qui sera remplacé par celui du réel historique. Les petits Noirs des Antilles n’avaient pas les Gaulois pour ancêtres et c’est pourtant ce que des instituteurs ont accepté d’enseigner. Autres exemples de discours historiquement analogues : ceux qui concernent, les « dons », les inégalités, l’homme, la femme, la sexualité, la « race », l’étranger, l’immigration,…

* J’ajoute ici ce que les règles du journal (1000 caractères maximum par contribution) m’ont empêché de publier : dans le cadre de la comparaison avec la maison, « démolition » indique plutôt le bulldozer (cf. la démolition par les Israéliens des maisons des « terroristes » palestiniens ou de celles qui doivent laisser la place aux nouveaux colons) alors que « déconstruction » évoque plutôt l’archéologue qui cherche à comprendre un procédé de construction, son histoire.

Olga Kharlan

« La sabreuse est devenue, jeudi aux Mondiaux d’escrime, la première sportive ukrainienne à affronter une Russe, hors tennis, depuis le début du conflit. Mais elle a été disqualifiée pour avoir refusé de serrer la main de son adversaire après l’avoir battue. » (Le Monde – 28/07/2023)

Quelques contributions :

« Cette disqualification est une honte, mais le plus honorable aurait été de refuser la participation des russes. Les instances sportives sont corrompues ? »

« Dans le monde de la musique classique les artistes russes n’ont retrouvé ou conservé leur place sur les scènes occidentales que s’ils avaient explicitement désavoué l’invasion de l’Ukraine (d’où la disparition du pourtant génial chef Valéry Gherghiev). Le tweet où l’escrimeuse [russe] fait le V de la victoire [avec un soldat russe] ne semble pas démontrer cette volonté. Elle n’aurait simplement pas dû être autorisée à participer à cette compétition. Ce sont les règles appliquées par les instances sportives qu’il faut changer et faire appliquer. »

« Apparemment tout le monde approuve l’attitude de cette sportive envers les sportifs russes mais il y a nettement moins de monde pour approuver le même comportement envers les sportifs israéliens. C’est incohérent. La situation est encore plus tordue dans le cas israélien puisque la présence des équipes israéliennes est imposée dans les compétitions européennes alors même que le territoire israélien n’est pas en Europe (imposer leur présence est donc un cas flagrant d’importation du conflit israélien en Europe). »

« J’aime bien vos suggestions à tous : Le règlement est mal fait puisque l’athlète Ukrainienne est sanctionnée…Alors on doit le changer. En gros quand la règle ne me convient plus, je décide de la changer. Cela me fait penser aux pratiques des pays dictatoriaux, sauf que nous contributeurs s’érigent en grands démocrates. »

La mienne :

Le 16/10/1968, aux J.O. de Mexico, Tommie Smith et John Carlos, deux athlètes noirs de l’équipe des USA, lèvent un poing ganté de noir sur le podium du 200m que le premier a remporté, pour protester contre le racisme dans leur pays. Ils seront exclus. Une problématique est celle du rapport de l’individu avec le règlement qu’il a accepté en participant à la compétition, autrement dit, le droit à la désobéissance et à la protestation. Une autre est celle du rapport du sport de compétition et de son organisation avec la vie politique, autrement dit la question de la pertinence du « hors sol » dont ils se réclament. Une troisième est celle de la compétition, notamment « patriotique », drapeaux en tête, autrement dit la question du sens de cette conception de la pratique sportive du point de vue des relations entre individus et peuples.     

Espagne

« Les résultats ont finalement fait mentir ces prévisions, et la mobilisation des Espagnols pour faire barrage à l’extrême droite a été accueillie avec soulagement à Bruxelles, à moins d’un an des élections européennes. Vox a perdu trois points (12 % des voix) et dix-neuf des cinquante-deux sièges qu’il avait obtenus au Parlement, en 2019. Le PP et Vox n’ont pas obtenu suffisamment de députés pour former une majorité et gouverner. Quant au chef du gouvernement, Pedro Sanchez, il a montré une nouvelle fois sa capacité de résistance. » ( Le Monde – 25/07/2023)

Ma contribution :

La résistance espagnole à la pathologie qui produit l’idéologie d’extrême-droite a sans doute à voir plus avec la guerre civile qu’avec la dictature franquiste elle-même, éteinte en 1975 : d’où la différence avec l’Italie. La guerre civile est une expérimentation à la fois réelle et symbolique de la mort « de soi » encore vivace dans la mémoire collective sollicitée par la campagne électorale de la gauche.  Le relatif recul de Vox et le rejet apparent de l’alliance avec le PPE sont un leurre de victoire. Ce qui est en jeu à l’issue de ces élections, est moins une paralysie politique que l’accroissement de l’incertitude de type existentiel – comme sur l’ensemble de la planète – à l’origine du développement des peurs, de l’angoisse et de l’idéologie d’extrême-droite qui en est l’expression passionnelle électorale.

Festival d’Avignon

« Nouveau triomphe à Avignon : (…) la metteuse en scène et performeuse Rébecca Chaillon (…) a mis toute la salle debout, jeudi 20 juillet au soir. Le public a semblé ne plus jamais vouloir s’arrêter d’applaudir, à l’issue de la première avignonnaise de Carte noire nommée désir. Cet accueil est venu saluer un spectacle impressionnant, et qui fera date, dans sa manière d’inscrire la pensée décoloniale dans une histoire du théâtre et de la performance, avec une intelligence magistrale, un humour dévastateur et un engagement du corps phénoménal. » (Le Monde du 22/07/2023)

Quelques contributions :

« Personnellement, j’ai assisté au spectacle et j’ai été assez choqué dès le début : une annonce propose à des femmes noires de s’asseoir sur des canapés de l’autre côté de la scène. Ces personnes ont ensuite le droit à une hôtesse qui passe leur servir des boissons pendant le spectacle. Alors qu’il fait une chaleur torride dans cette salle, je me suis demandé pourquoi cette différence de traitement. Est-ce seulement légal ?Je comprends le message général du spectacle, mais j’ai beaucoup plus de mal avec la culpabilisation des spectateurs (qui peuvent eux aussi d’ailleurs être issus d’autres minorités). »

« Le Monde dans sa splendeur actuelle, c’est-à-dire sa simpliste lecture du monde en dominants/dominés, inclus/exclus, bourreaux/victimes… C’est encore plus bête que le marxisme léninisme qui au moins avait une théorie explicative alors qu’aujourd’hui on a juste des dénonciations et la satisfaction grégaire de certains d’être du bon côté, celui des dénonciateurs. Le théâtre comme le cinéma saisis par le ressentiment, l’identitarisme et la victimisation ça donne une lecture stéréotypée du réel et un rabâchage à partir de ces stéréotypes. Quelle est la plus-value intellectuelle et esthétique ? »

« Pauvre Jean Vilar ! lui qui avait créé le festival d’Avignon pour donner le goût du théâtre aux classes populaires. Quand on voit ce qu’est devenu ce festival « in » : un « attrape bobos », je pense qu’il ne serait pas fier de ses successeurs. »

Ma contribution :

Ce qui est décrit de la réception du spectacle par le public ressemble fort à un exutoire et par certains contributeurs à un déni. On se soulage comme on peut.

et ma réponse à l’invocation de Jean Vilar :

Est-ce que la réception du message de J. Vilar par les classes populaires a correspondu à ce qu’il souhaitait ? Qui se rendait, et qui se rend au théâtre ? Molière, Racine, Shakespeare, même sous une toile (cf. Jean Dasté) ne sont pas d’un abord évident sans des références culturelles et une maitrise de la langue qui n’est pas spontanée. Son discours participait d’une utopie globale positive qui mobilisa beaucoup de monde et d’énergie. Le public d’alors – celui d’aujourd’hui vient des mêmes catégories sociales – avait le sentiment de participer aux prémices des lendemains qui chantent, utopie maintenant disparue. Les metteurs en scène contemporains à succès (théâtre, opéra) modifient les pièces et les livrets avec le concours des institutions (cf. Tartuffe, « revu », sinon trahi, par Ivo van Hove avec l’accord de la Comédie Française qui l’interprète). Le public traditionnel les applaudit en tant que signes désormais de désarroi.

Les « nouveaux » médicaments

Sous le titre « La moitié des nouveaux médicaments mis sur le marché n’ont pas de valeur thérapeutique ajoutée » Le Monde (21/07/202) publie un article sur cette question dont cet extrait : « Une étude publiée le 5 juillet dans le British Medical Journal révèle que moins de la moitié des médicaments approuvés par les autorités européenne et américaine entre 2011 et 2020 ont une valeur ajoutée substantielle pour leur première indication thérapeutique – maladie ou symptômes pour lesquels ils sont développés – par rapport aux produits déjà existants. » 

Quelques contributions :

« La valeur ajoutée est surtout au niveau des bénéfices financiers (il faut dorloter les actionnaires) ! »

« Médicaments n’ayant pas de valeurs ajoutées thérapeutiques mais ayant probablement de fortes valeurs ajoutées financières, ou alors big pharma n’est plus ce qu’il était ! »

« Puisque c’est le secteur privé qui fabrique les médicaments il faut bien qu’il vive et ces nouveaux médicaments permettent de satisfaire les actionnaires en attendant mieux.
Par ailleurs ces nouveaux anti-cancéreux sont un espoir pour les malades et l’espoir est essentiel dans ce type de maladie.On peut aussi se poser la question d’une industrie publique européenne du médicament… Ça permettrait d’éviter ces dérives mais est-ce que cela changerait les choses en ce qui concerne la recherche sur le cancer ? Je suppose que les avancées sont faites dans les instituts qui fournit ensuite les informations à l’industrie soit directement sur contrat soit via la littérature scientifique
. »

Ma contribution :

« La problématique n’est pas celle du profit des laboratoires qui est cohérent avec le système – comme toute entreprise – mais celle du système lui-même. Il est aussi absurde de supposer que les chercheurs – comme les médecins – ne sont intéressés que par le profit que de faire comme si le système n’avait pas d’incidence sur ce qui détermine leurs choix et leurs comportements. Ils ne sont pas différents de nous dans le rapport que nous construisons avec « l’objet » (ce qui n’est pas le sujet) dans le cadre de l’équation capitaliste de contournement : être = avoir + . Ce qui nous différencie les uns des autres est de l’ordre de l’éthique, à savoir la qualité du discours critique que nous construisons quant à ce rapport à l’objet. » 

Dungloe

C’est le nom d’une petite ville d’un millier d’habitants située dans le Donegal, un comté du nord-ouest de l’Irlande. Une des caractéristiques de la région, est que tout est indiqué en gaélique, une langue qui ne ressemble ni aux langues romanes ni à l’anglais, ni à quelque langue que ce soit sinon au gaélique. Sur le panneau d’entrée de la localité est inscrit An lochàn Liath (l’accent sur le a est aigu mais mon clavier qui ignore le gaélique ne veut rien savoir). D’après mes recherches, l’expression pourrait signifier « la pierre grise », ce que confirmerait le dun anglais de Dungloe qui indique une couleur gris-brun, gloe étant, peut-être, le nom d’un château dont je vous laisse deviner la couleur des pierres.

Si vous vous arrêtez dans un pub villageois où se trouvent des Irlandais, je veux dire des hommes irlandais, accoudés au bar, qui boivent une pinte de bière brune par personne en parlant fort, c’est très simple, vous ne comprenez rien, ce qui est bien dommage parce qu’ils rient aussi, et très fort. Comme ils vous ont salué quand vous êtes entré et avec des regards sympathiques, vous en déduisez que leur rire concerne autre chose que vous ne saurez jamais.

Vous vous arrêtez un instant sur le bas-côté d’une toute petite route pour consulter la carte et repérer son numéro, une voiture vient stopper à côté de la vôtre dont la plaque d’immatriculation indique que vous êtes français, vous voyez une dame qui vous fait signe, vous baissez la vitre et vous l’entendez vous dire – en anglais – qu’elle habite dans la région et vous demander si vous avez besoin d’aide.

Comme je ne suis pas coupé du monde d’où je viens, je lis dans mon journal numérique qu’il y fait chaud, même très chaud et qu’il y a des pénuries d’eau.

Ici, la température atteint péniblement les 17°, l’eau coule partout et en abondance, les gazons et les prairies sont verts.

Je sais bien que je ne suis pas au paradis. Je ne fais que passer et dans une toute petite partie d’un pays confronté à des problèmes spécifiques.  

Toutes choses égales, le dépaysement par le gaélique, l’exubérance de la pinte et des voix, la gentillesse des personnes, la fraîcheur et l’eau en sont peut-être un aperçu.

Les « valeurs humanistes » contre l’extrême droite ?

Dans une tribune au « Monde », un collectif de personnalités, parmi lesquelles l’académicien Erik Orsenna, les anciennes ministres Aurélie Filippetti, Elisabeth Moreno et Françoise Nyssen, l’ancien ministre Jack Lang, l’ancien ministre et ancien défenseur des droits Jacques Toubon, apportent leur soutien au ministre de l’éducation Pap N’Diaye, déplorant qu’il soit « si peu et si mal défendu » après ses déclarations au sujet de CNews. [« Face à la culture de haine que diffuse l’extrême droite, il faut défendre avec énergie les valeurs humanistes et démocratiques. »]

« (…)  L’enjeu dépasse la situation d’un ministre si peu et si mal défendu face à ce genre d’attaque. En premier lieu, il faut rappeler que l’existence d’une presse indépendante (en interdisant la concentration des pouvoirs entre les mains de quelques financiers et en garantissant l’indépendance des rédactions), est un des piliers nécessaires d’une société démocratique.

Au-delà, ce qui se joue, c’est la bataille culturelle conduite depuis quelque temps déjà par une extrême droite qui diffuse une culture de haine. C’est contre cela qu’il faut défendre avec énergie les valeurs humanistes et démocratiques, comme l’a fait Pap N’Diaye, auquel nous apportons tout notre soutien. » (Le Monde – 18/07/2023)

Ma contribution : (publiée après quatre tentatives, pour cause de censure sans doute algorithmique)

Un « faux débat » en ce sens que la lutte contre l’idéologie d’extrême-droite ne passe pas par la défense de « valeurs » mais vise ce qui lui permet de se développer, à savoir les peurs et l’angoisse existentielle. Ceux qui, il y a moins d’un siècle, assassinaient les juifs s’étaient laissé persuader, parce qu’ils en avaient besoin (cf. le chaos de l’époque), qu’ils « se » (eux, leur pays, leur civilisation) défendaient contre une menace mortelle. Aucun argument ne peut convaincre ceux qui sont convaincus d’une cause externe à ce qui est d’abord un problème interne (individuel et collectif) et ils trouveront toujours des faits et des personnes – réels – pour justifier ce qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas regarder en face. « Ils sont partout » est toujours d’actualité, « Ils » étant une variable d’ajustement.

« Dépoussiérer » Cosi Fan Tutte ?

Annonçant les sujets qui seront développés dans le journal (Arte – 06/06/2023 – 19 h 45) la journaliste termine par la représentation au festival d’Aix-en-Provence de l’opéra de Mozart Cosi fan tutte dont elle précise qu’il est « dépoussiéré » par le metteur en scène Dmitri Tcherniakov.

J’ai solidement empoigné les accoudoirs de mon fauteuil et pris le temps de contrôler ma respiration avant de me demander si le dépoussiérage dont la mise en scène rendait compte, concernait la partition et/ou le livret.

De quoi s’agit-il ?  

Le récit (le « livret » de Da Ponte) met en scène six personnages : deux jeunes couples fiancés  (Guglielmo – Fiordiligi / Ferrando –  Donabella), une soubrette (Despina) et un homme plus âgé, célibataire (Don Alfonso).

Le discours : chacun des deux jeunes hommes assure à Don Alfonso que sa fiancée est un modèle de vertu et de fidélité, et Don Alfonso rétorque qu’elles sont comme toutes les femmes, à savoir légères et inconstantes : « Cosi fan tutte » (ainsi font-elles toutes).

L’intrigue : pour les convaincre, Don Alfonso imagine, avec leur accord, un jeu qui prouvera qu’il a raison et qu’ils ont tort : ils vont faire croire à leurs fiancées qu’ils doivent partir pour la guerre, feront semblant de s’embarquer, reviendront travestis en « Albanais » et tenteront de les séduire. Sans lui révéler que les deux Albanais sont les deux jeunes fiancés déguisés, Don Alfonso obtient l’aide de Despina qui convainc les deux jeunes filles de les recevoir.

Résultat : les deux jeunes filles finissent par se laisser séduire par les deux « Albanais », chacune par le fiancé de l’autre, Fiordiligi par Ferrando et Dorabella par Gugielmo. La supercherie dévoilée, les hommes pardonneront et les couples se reformeront.

Je continue à me demander où est la poussière.

La conclusion de la journaliste qui réalise le reportage diffusé à la fin du journal ne m’aide pas : « Débarrassée de sa bouffonnerie et de ses clichés ce cosi fan tutte met ses personnages à égalité et dresse un constat cruel des relations humaines. »

Bouffonnerie ? Da Ponte a choisi le mode de la comédie et Mozart a composé une musique en accord avec cette tonalité.

Clichés ? La question de la fidélité ? Du désir ? De la séduction ?

Les personnages à égalité ? A égalité de quoi ? En quoi sont-ils inégaux ? J’essaie de trouver. Je ne trouve pas.

Quant au « constat cruel des relations humaines », c’est un cliché applicable à toutes les créations, y compris les plus bouffonnes.

L’interview du metteur en scène ne m’aide pas davantage :

« Le monde de l’opéra n’est pas perçu comme le monde de la réalité. Nous explorons trois couples dans toutes leurs problématiques et beaucoup de gens assis dans la salle pourront se reconnaître quelque part dans ces trois couples. J’ose espérer que cela pourra affecter certains spectateurs de manière radicale. » (Extrait de son interview à Arte)

Non seulement il ne m’aide pas, mais il accentue ma perplexité.

Quelles sont « toutes les problématiques » des trois couples ?

« Se reconnaître dans ces trois couples » ?

« Affecter de manière radicale » ?

La référence à la catharsis de la tragédie grecque est claire. Mais je ne vois toujours pas.

Sauf à changer le livret et la partition, comment faire d’une comédie un drame, à plus forte raison une tragédie ?

Même si l’objet du discours du livret peut produire des drames et des tragédies dans la vie réelle, il s’agit ici de l’équivalent d’une pièce de théâtre dont l’auteur a choisi de faire une comédie.

Quant à la partition… Mozart qui sait composer pour la tragédie (Don Giovanni) a choisi lui aussi la comédie.

Le résultat ?

Les jeunes gens sont devenus des adultes avancés (les chanteurs ont entre 52 et 58 ans avec les limites de la voix inhérentes à l’âge), les deux couples sont devenus des pratiquants de l’échangisme et la relation Don Alphonso – Despina est devenue érotique.  

Réactions contrastées des spectateurs. Applaudissement et huées.

Mêmes contrastes dans la presse :

Télérama : « La fusée lancée par Dmitri Tcherniakov se crasche avant l’alunissage. Fidèle au festival, le tube de Mozart est créé à Aix pour la douzième fois, et en célèbre les 75 ans. Las ! La mise en scène s’autodétruit à force d’audace mal contrôlée. Et la partie musicale ne tient pas ses promesses. »

Non, je ne ferai pas de remarque sur le «tube de Mozart ».

Libération : « Le russe Dmitri Tcherniakov parvient à adapter l’œuvre invraisemblable de Mozart dans un réalisme franc, malgré quelques passages marqués par un manque de rythme. »

Je ne parviens pas non plus à comprendre en quoi cette œuvre de Mozart serait « invraisemblable » ni en quoi la modifier aboutit à « un réalisme franc ». Et puis, c’est quoi, exactement la différence entre un « réalisme franc » et un réalisme « pas franc » ?

Il s’agit d’une œuvre d’art dont l’essentiel n’est pas dans le décor ni dans les effets, mais, pour le livret, dans le rapport entre l’amour, le désir et les conventions morales, pour la musique, dans une composition harmonique à vous « ravir » dans tous les sens du mots.

« Dépoussiérer » ainsi Cosi fan tutte revient à accrocher La jeune fille à la perle (Vermeer)  l’envers, ou à regarder M. Le Maudit (F. Lang) en commençant par la fin. Ou à transformer Phèdre (Racine) en comédie.

Colonialisme : esquisse d’un dialogue

« L’universitaire Philippe Colin détaille, dans un entretien au « Monde », le fonctionnement propre du colonialisme, notamment autour de l’idée de « colonialité ». (Le Monde – 30/06/2023)

Ma contribution :

Il y a deux problèmes :

1° la violence spécifique du pouvoir, propre à l’homme et qui est donc commune.

2° la conquête de l’autre et sa soumission au nom d’une vérité relative présentée comme absolue, autrement dit le colonialisme appuyé sur le racisme dont l’Europe puis les USA sont les acteurs majeurs.

Ceux qui n’ont pas envie d’examiner le 2 font semblant d’ignorer cette distinction et le confondent avec le 1 pour tenter d’évacuer le problème spécifique de la colonisation… quitte à s’étonner ensuite de l’émergence d’un discours de contestation sur lequel ils collent l’étiquette dépréciative « wokisme » pour détourner l’attention.

 Réponse du contributeur  « Mena House » :

« Mais pourquoi la « colonialité » affecterait-elle les seules sociétés occidentales, qui ont rompu avec l’héritage colonial et développé un universel concret dans le monde social qui attire des migrants du monde entier, au-delà de leurs anciennes colonies ? Qu’en est-il de la colonisation propre à l’Islam qui a également généré, par le biais d’un esclavage massif de longue durée et des représentations qui lui sont associées, une question de la « race » dans les sociétés concernées ? Certains intellectuels arabophones (K Daoud, B Sansal) ou des historiens comme Tidiane N’Diaye s’en sont fait l’écho mais ces voix sont bien isolées, y compris en Occident où cette question est devenue obsessionnelle dans le débat public. Il semble que la problématique « contestatrice » que vous évoquez obéisse à une autre logique que celle de la simple reconnaissance. ».

Ma réponse :

La différence entre les colonialismes islamique et chrétien ne concerne pas le principe d’absolutisme qui les caractérise l’un et l’autre mais la dimension économique, souvent masquée, qui lui donne une dimension plus hégémonique et durable, notamment après la décolonisation politique et les indépendances (cf. les soutiens aux régimes dictatoriaux).

2ème réponse de Mona House :  

« Je ne nie pas l’existence d’1 néo-colonialisme au-delà des indépendances mais ce n’est pas ce dont il s’agit avec la « colonialité » qui fait remonter à 1492 la superposition dans les sociétés occidentales d’une domination raciale et sociale. Cette « matrice coloniale » caractérise-t-elle nos sociétés depuis 6 siècles? Non. Le sociétés européennes ne connaissaient pas l’esclavage s/leur sol en-dehors de leurs colonies d’Outre-mer. La dynamique du capitalisme y renvoie à une structure de classe. La racialisation du social par les indigénistes et décoloniaux impose une lecture falsifiée de nos sociétés qui procède par forçage en assimilant l’immigration extra-européenne, facilitée par la mondialisation néo-libérale, à l’exploitation coloniale. A partir de l’expérience des sociétés d’outre-Atlan. le wokisme a défini l’identité des individus de façon systématique et unilatérale par leur appartenance à des « communautés » basées sur des propriétés figées dont les individus ne sont pas responsables. »

Ma 2ème réponse

 « Les sociétés européennes ne connaissaient pas l’esclavage s/leur sol en-dehors de leurs colonies d’Outre-mer ». Pensez-vous que ce soit déterminant quant au racisme et aux discriminations liées à la couleur de la peau, par exemple ? (cf. « Des cannibales » des Essais de Montaigne et le « Comment peut-on être persan ? » de Montesquieu). Connaissez-vous des sociétés « noires » qui aient organisé l’esclavage de populations blanches ? Depuis des siècles, l’Histoire a inscrit dans le conscient et l’inconscient individuel et collectif des critères de hiérarchie (hors problématique de classes dans les formes du capitalisme moderne) théorisés, qui sont toujours actifs notamment parce que nous n’avons toujours pas décidé de reconnaître leur vanité en même temps que celle des présupposés qui ont conduit à l’esclavage et à la colonisation. Tant que ce travail n’aura pas été fait, il y aura des démesures dans la protestation qu’autorisent la pérennité du racisme et les dénis de responsabilités.

                                                                                                                                                                        —-

Mona House n’a pas poursuivi, peut-être parce qu’il ou elle avait utilisé son quota de réponses possibles.

Les contributeurs critiques de la problématique construite par l’article  ressassent la même rengaine,  à savoir que la question du colonialisme est réglée et qu’elle est récupérée à la fois par ce qu’ils appellent le wokisme et par les marxistes orphelins depuis la chute de l’URSS – même si ceux-ci ne sont pas d’accord avec ceux-là.  

Mona House a finalement répondu :

Sa 3ème et dernière réponse possible :

Vous présentez comme « toujours actifs » des « critères de hiérarchie » théorisés à l’époque de l’expansion coloniale « parce que nous n’avons toujours pas décidé de reconnaître leur vanité ». Vous niez superbement tout le travail critique effectué dans la douleur (comme toute œuvre vraie) par les sociétés occidentales sur elles-mêmes et dont témoignent, par ex, les programmes scolaire de l’Education nationale depuis 40 ans…Par ailleurs, ces « critères » existent aussi dans les sociétés arabo-musulmanes de façon très prégnante dans les mots, les mœurs et l’imaginaire collectif (comme la Tunisie de M Saied nous l’a récemment rappelé). Or, la doxa antiraciste des décoloniaux ne vise que l’Occident qui a le plus travaillé à déconstruire ses préjugés sur l’altérité, leurs conséquences criminelles, et à bâtir un universel concret. Cette fixation polémique nourrit un identarisme assignant l’individu à sa « communauté » d’appartenance, voire à un statut de victime quels que soient ses actes!

Idem, pour moi.

 Le 1° de ma contribution répond à une partie de votre critique. Le travail dont je parle concerne la société occidentale pour les raisons historiques que j’ai exposées et il n’occulte pas ce qui est entrepris, notamment dans l’EN que je connais bien. Ce qui manque (cf. la persistance du racisme, hic et nunc) est la décision politique d’un travail commun, collectif, initié par le pouvoir exécutif, sur le racisme et son exploitation par le pouvoir politique depuis des siècles, pour la justification idéologique/religieuse du colonialisme. Il ne s’agit ni de culpabilisation ni de repentance mais d’un travail qui incite à comprendre pourquoi l’homme, principalement occidental, a été capable d’exterminer des peuples pour une appropriation recouverte entre autres par le manteau de la civilisation chrétienne : tel est le réel. Il y a 1° un problème intrinsèque de l’homme, où qu’il soit, quel qu’il soit 2° de l’homme occidental en particulier. On ne se sortira pas des démesures sans cela.

Le droit de tuer

Comme l’acte policier qui a entraîné la mort de George Floyd il y a trois ans à Minneapolis, celui qui a provoqué la mort du jeune Nahel à Nanterre a été filmé.  On voit clairement le policier à hauteur de la portière avant gauche de la voiture tenant à deux mains son arme pointée sur le conducteur. On le voit tirer et se reculer en même temps que la voiture démarre.

Si l’on s’en tient à ce film, il est possible d’imaginer ce qu’on veut puisqu’on ne sait pas ce que voit le policier, ni ce que fait le conducteur.

Ce qui met fin au jeu des hypothèses est la déclaration du policier dont la vidéo révèle qu’elle est mensongère. D’où sa mise en examen pour « faux en écriture publique par un agent dépositaire de l’autorité publique » et pour « homicide volontaire ».

Cela ne suffit pas pour infléchir les réactions – elles sont nombreuses – des abonnés au Monde qui, comme ce fut le cas pour G. Floyd, cherchent plus ou moins à justifier l’acte.

En sens inverse, la déclaration du président de la République est tout aussi surprenante : « Nous avons un adolescent qui a été tué. C’est inexplicable, inexcusable. Il faut le calme pour que la justice se fasse. Rien ne justifie la mort d’un jeune.»

Est-ce que ce serait « explicable », « excusable », « justifiable » si, dans des circonstances analogues, il s’agissait d’un adulte ?

Ce qui peut être invoqué à propos de l’âge (17 ans) de ce jeune homme est son refus d’obtempérer qui, selon les médias, n’était pas le premier : on sait que la contestation de l’autorité, la tentation de l’interdit sont un des composants de l’adolescence.

Mais la distorsion entre ce refus et, avant même l’acte, la menace de l’arme prête pour tirer ?

Le journal suisse Le Temps publie (28/06/2023) une interview de Sébastien Roché, professeur à Science-Po Grenoble après cette précision :

« En 2022, le nombre record de 13 décès a été enregistré après des refus d’obtempérer lors de contrôles routiers en France. En cause, une modification de la loi en 2017 assouplissant les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre peuvent utiliser leur arme. Elles sont désormais autorisées à tirer quand les occupants d’un véhicule «sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d’autrui ».

Extrait de l’interview :

« Nous avons observé 5 années avant et après la loi de 2017, et nous avons regardé comment avaient évolué les pratiques policières. Les résultats montrent qu’il y a eu une multiplication par 5 des tirs mortels entre avant et après la loi dans le cadre de véhicule en mouvement.

Question du journaliste : « L’augmentation n’est-elle pas simplement liée à l’augmentation des refus d’obtempérer ? »

Réponse : « Nous avons regardé le détail des tirs mortels. Le sujet, ce n’est pas les refus d’obtempérer, qui sont une situation, ce sont les tirs mortels, qui interviennent dans cette situation. Les syndicats de police font tout pour faire passer le message que le problème ce sont les refus d’obtempérer qui augmentent. Mais le problème ce sont les tirs mortels, dont les refus d’obtempérer peuvent être une cause parmi d’autres. Et les refus d’obtempérer graves ont augmenté mais pas autant que ce que dit le ministère. D’autant que l’augmentation des tirs mortels n’est notable que chez la Police nationale et non dans la Gendarmerie. Dans la Police nationale, en 2021, il y a eu 2675 refus d’obtempérer graves, pas 30 000 {ce qu’affirme le ministre de l’Intérieur}. Il y a une augmentation mais ce n’est pas du tout la submersion dont parlent certains. Ce n’est pas suffisant pour expliquer l’augmentation des tirs mortels. D’autant que la Police nationale est auteur de ces homicides et pas la Gendarmerie alors que les refus d’obtempérer sont également répartis entre les deux. Si le refus d’obtempérer était une cause déterminante, elle aurait les mêmes conséquences en police et en gendarmerie. »

Que devient l’« inexplicable » d’E. Macron dont le gouvernement a fait voter cette loi ?