Journal 35 – Moi, Israël, Moi, Attal (03/04/2024)

Oui, c’est un rapprochement qui peut paraître surprenant. Un pays, un homme… C’est quoi le point commun ?

C’est moi. Non pas moi, là, moi qui tape sur les touches, non le « moi » d’affirmation d’existence qui prend des allures inquiétantes quand il devient l’expression de la démesure, autrement dit l’hubris des Grecs anciens pour lesquels elle constituait la faute rédhibitoire en ce sens qu’elle signifiait une prétention à se hisser au niveau des dieux qui, comme on sait, ne supportent pas la concurrence des humains.  Celui qui faisait preuve d’hubris encourait un châtiment exemplaire. Prométhée, par exemple, qui avait eu le tort de duper Zeus en lui faisant croire que les os du bœuf malicieusement dissimulés sous graisse brillante étaient la meilleure part. Zeus avait donc laissé la viande, d’aspect terne, aux hommes. Une bévue qu’il avait fait payer en confisquant le feu que Prométhée avait rendu aux hommes en payant le prix fort d’un enchaînement sur le Caucase et d’une dévoration du foie par un vautour.

L’hubris, donc.

D’abord, la moins agressive, celle du premier ministre G. Attal qui a décidé qu’il serait désormais le seul à répondre aux Questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale. Jusqu’ici, les ministres répondaient aux députés qui les interpellaient . Une décision méritant le sourire qui répond à un ego très infantile, s’il ne se manifestait par d’autres décisions, graves, elles, et irresponsables, comme celle de créer, sans la moindre concertation, des groupes de niveaux dans les deux premières classes du collège.

Fais-je preuve d’hubris si je considère cette décision somme toute minuscule, comme une expression en l’occurrence caricaturale du « Moi d’abord » que fait émerger un peu partout et à des degrés divers, l’abandon de la préoccupation du « commun » ?

 Une des plus agressives dans le contexte des grandes violences internationales, est cette attaque par l’armée israélienne d’un convoi d’une ONG américaine (World Central Kitchen) transportant de la nourriture pour les Gazaouis. « Une grave erreur » dit le gouvernement israélien.

Voici ma contribution envoyée au Monde.

« Le gouvernement israélien, colonise où et quand il veut, « tape » où il veut, quand il veut, qui il veut (Gaza, Liban, Syrie) sans se préoccuper des réactions/injonctions internationales : attitude de celui qui se croit tout permis parce qu’il se croit le plus fort et intouchable – ce qu’il est pour le moment. Un comportement irresponsable qui aboutira au minimum à un nouveau 7 octobre, au pire à un élargissement du conflit. Nul ne connaît le seuil à partir duquel les petites machines mises en route par le désarroi général et l’à vau l’eau corrélatif (dont l’agression russe, le développement planétaire de l’idéologie identitaire d’extrême-droite – = moi d’abord –… entre autres) se contacteront en une machinerie générale qui deviendra hors-contrôle. Notre responsabilité est engagée dans le vote européen de juin. »

Journal 34 – Gaïa – (02/04/2024)

A propos de certains problèmes, je me dis  : ou bien c’est moi ou bien c’est eux.  Je vous laisse le soin de remplir la case « c’est ». Un indice : ça à voir avec la compréhension, les connexions neuronales, les synapses, toute la machinerie cérébrale… Je n’en dis pas plus.

Il s’agit de Gaïa, comme le précise la précision, là, juste au-dessus. Plus précisément de ce qui est appelé « Hypothèse Gaïa », HG, pour les fans.

Ce qui me fait m’interroger (cf. première ligne) c’est que cette HG est qualifiée par les fans en question de « révolution copernicienne », et là, j’ai beau attendre d’être tout à fait bien réveillé (je me lève tôt de bonne heure comme je n’ai pas besoin de le rappeler),  je ne vous raconte pas les tasses de café, je n’arrive pas à comprendre en quoi c’est une révolution et encore moins copernicienne.

Vous comprenez mieux maintenant mon dilemme.

Un mot pour rappeler que Copernic (15ème/16ème siècles) est l’astronome qui a découvert que ce n’est pas la terre qui est au centre, mais le soleil (ce qu’on appelle l’héliocentrisme). J’y reviens un peu plus loin.

Gaïa, c’est la Terre de la mythologie grecque. C’est elle qui émerge la première du Khaos grec, le début du commencement dont les Grecs ne savaient rien, mais qu’il fallait bien nommer parce que l’homme a une forte tendance à chercher un commencement. J’en ai déjà parlé dans un article intitulé Chaos (orthographe possible, un peu moins grecque que Khaos)) il y a quelques jours.

L’Hypothèse Gaïa est présentée ainsi par Bruno Latour (philosophe décédé récemment, dont j’ose quand même dire que j’avais beaucoup de mal à l’écouter calmement –  cf. article du 3 avril 2020), cité dans une émission que je précise juste après : « La question fondamentale dans la nouvelle cosmologie : l’habitabilité de la planète : comment on l’a rendue habitable comment on la maintient habitable et comment on lutte contre ceux qui la rendent inhabitable. Un mythe et un changement de cosmologie. Gaïa est un terme hybride,  mythologique, politique, scientifique, magnifique, c’est une idée géniale… L’environnement est fait par les vivants. Ls humains industrialisés.  Une histoire pleine de tensions et de contradictions. »

Le contenu de l’ « idée géniale » est développée par Sébastien Dutreuil, chargé de recherche au CNRS, dans son livre Gaïa Terre vivante, Histoire d’une nouvelle conception de la Terre (La découverte) dont il explicitait l’essentiel dans l’émission sur France Culture de Quentin Lafay, le samedi matin 30 mars dernier.

En gros : avant [ l’« Hypothèse Gaïa » proposée en 1974 par le Britannique James Lovelock et la biologiste américaine Lynn Margulis ] la Terre était considérée un lieu qui était par nature habitable par les vivants et les vivants ne faisaient que s’adapter aux éventuelles perturbations de cet environnement. Le renversement est total dès lors que vous considérez que ce sont les vivants qui produisent qui construisent et maintiennent l’habitabilité : un ensemble de problèmes scientifiques, politiques, d’attention accordée aux entités de la terre. La vie est dont déterminée par une cascade de réactions qui amènent à une échelle globale.

Sans entrer dans les détails, ce dont il est question, c’est du rapport entre l’action des vivants (particulièrement l’être humain) et la planète, son état, son évolution, et dans tous ses aspects.

Tous les scientifiques ne sont pas d’accord avec cette thèse, récupérée par le mouvement New Age (années 1970) pour en faire un ésotérisme plus ou moins religieux.

S. Dutreuil explique en outre que J. Lovelock était consultant de Shell (hydrocarbures), de DuPont de Nemours (chimie) de la Nasa et qu’il n’était pas partisan de supprimer les CFC, les chlorofluorocarbures responsables du trou de la couche d’ozone.  Quelques contradictions, donc.

Le problème, vous ne l’avez pas oublié, est celui de la révolution copernicienne que serait l’Hypothèse Gaïa.

Alors : si l’héliocentrisme, découverte de Copernic, invalide une théorie (la Terre ne peut être qu’au centre puisqu’elle est créée par Dieu pour l’homme) il ne touche pas à l’expérimentation humaine – nous continuons sans la moindre gêne de dire que le soleil se lève et se couche – mais concerne la conception que l’homme se fait du monde.

En revanche, l’Hypothèse Gaïa, rencontre cette expérimentation : ceux qui ont cultivé un jardin – potager notamment – connaissent le rapport interactif entre l’action de l’homme et celle de la « nature ».  

La thèse de Lovelock (à entendre S. Dubreuil et compte-tenu des contradictions de l’homme, je le soupçonne d’une bonne dose d’humour… anglais, ou de cynisme), discutée au point que le terme Gaïa n’est plus repris, hisse la théorie au niveau de la planète et propose donc une problématique intéressante, oui, mais en quoi est-ce une révolution, qui plus est copernicienne ?

Ce que j’entends dans le discours de l’ « idée géniale », c’est l’expression d’une nouvelle forme– élaborée, colorée de philosophie – du déni de la problématique essentielle de l’espèce humaine.

Journal 33 – la suffisance – (31/03/2024)

Ce matin, lever encore plus tôt de bonne heure que d’habitude à cause du changement d’horaire devenu un rituel apparemment vidé de sens. A 2 h 00 et il fut donc 3 h 00. Pourquoi cette heure choisie plutôt qu’une autre ? Je n’ai pas de réponse. Je ne sais pas vous, mais je n’ai pas programmé mon réveil à 2 h 00 pour opérer le changement que j’ai effectué avant de me coucher. Eh bien, vous le croirez ou pas, mais ça marche très bien. Cela dit, j’ai appris avec surprise que ce changement posait un problème aux vaches dont la traite décalée d’une heure faisait déborder les mamelles, expliquait un éleveur sur une chaine radio d’information. En l’écoutant, j’étais quand même enclin à penser que le problème était plutôt celui du traiteur que celui de la traitée, mais comme je n’ai pas de vache dans l’appartement je ne peux pas en apporter une preuve scientifique.

L’émission Le Bach du dimanche était bien à l’heure nouvelle et elle s’est déroulée sans perturbation apparente. Je ne sais pas si l’absence de vaches y est pour quelque chose. Au programme, l’Oratorio de Pâques. Rien à voir avec la Passion selon Saint-Matthieu dont il est question dans le journal précédent. En l’écoutant, je me demandais si cette différence qualitative – manifeste à mes oreilles – s’expliquait par la différence d’investissement entre la Résurrection et la mort.  Hypothèse que valide à mon sens la place dominante donnée à la mort dans la religion chrétienne : le signe de reconnaissance des croyants n’est pas un symbole de résurrection, mais la croix. J’en étais là quand l’animatrice précisa que cet Oratorio de Pâques était à l’origine une composition profane que Bach avait composée pour un mariage et qu’il avait reprise en changeant les textes. Comme si, au fond, il n’était pas très inspiré par la Résurrection.

A 12 h 45, Signe des temps, sur France-Culture que j’ai pris quelques minutes après le début. L’invité – je connaissais la voix, sans parvenir à l’identifier – était manifestement un spécialiste du problème Israël/Palestine.

Et j’ai senti peu à peu monter en moi une exaspération – le mot est un peu fort mais je n’en ai pas d’autres sous la main – en écoutant ce que j’appellerai l’incarnation de l’imbu de soi. Un homme qui s’écoutait parler, émaillant ici et là son discours de citations en arabe et en hébreu prononcées avec l’accent, les tonalités, on s’y serait cru, bref qui savait à peu près tout – de fait, il savait plein de choses savantes – sauf ce qu’est une problématique. Par exemple : le journaliste rappela que la création du Hamas avait été favorisée par Israël et les USA – l’invité approuva en évoquant les millions de dollars arrivés en avion. Le journaliste précisa que cet argent devait aider à améliorer le niveau des habitants de Gaza et aboutir à terme à un étiolement de l’islamisme radical qui devait seulement servir à les séduire. Et quand il fit observer que l’islamisme n’avait fait que croître – à Gaza et en Cisjordanie –, qu’il y avait donc là une contradiction, l’invité procéda à la dilution du problème en recourant au procédé bien connu de l’accumulation des détails narratifs (par exemple, il raconta qu’il avait lu un article du journal israélien Haaretz – vous l’avez sans doute lu, dit-il au journaliste ! – en précisant qu’il l’avait lu en anglais – j’en avais les larmes d’admiration aux yeux en me répétant : il l’a lu en anglais !) qui conduisent à éviter la construction d’un discours (en l’occurrence le sens et l’importance du fait religieux extrémiste).

Il s’agit de Gilles Kepel.

J’écris en écoutant sur France Musique une émission intitulée « Mazette ! Quelle musique ! » signe qu’elle ne se prend pas au sérieux, elle.

Au programme : Bach en sa quarantième année. Et, pour commencer, la cantate BWV 182. Si vous avez un coup de blues (certains disent de mou, mais là il est question de musique), branchez-vous sur le site de la chaine.

Journal 32 – La Passion – (29/03/2024)

En fin de matinée, sur France Culture, des spécialistes débattaient de l’OTAN et ils évoquaient l’hypothèse d’une guerre comme ils auraient parlé d’une partie de campagne. Pas militaire, champêtre – voyez le film de Renoir inspiré par le conte éponyme de Maupassant. Entre parenthèses, partie propose au singulier ou au pluriel un éventail de sens (champ sémantique, disent les savants) intéressant à bien des égards.

En les écoutant, je me demandais quand et comment se met insensiblement en route le flux d’un discours souterrain, insidieux, qui part d’un impossible/inconcevable et aboutit à une résignation/acceptation en passant par un éventuel et un potentiel.

Autrement dit : quand et comment se met en route l’anesthésie de la pensée ?

Je pense à la mienne.

Comme chaque année à cette époque, j’écoute en boucle « la Saint-Matthieu » comme disent les familiers de la musique de Bach – deux interprétations de cette Passion : celle de Philippe Herreweghe et Michel Corboz, la première parfaite, la seconde remarquable par les chœurs, moins par certain solistes, l’une et l’autre au sommet par leur lecture de la partition.

La Passion (latin patior : souffrir) du Christ qui meurt le vendredi avant Pâques.

Enfant et adolescent, je participais avec émotion et tristesse aux offices de la semaine sainte, en particulier à celles du vendredi.

A 15 heures, l’église était pleine pour la célébration du chemin de croix pendant laquelle était lue la passion que Bach a mise en musique.

Pour moi, une des composantes importantes de ce drame que je vivais intensément était ce qui aurait pu l’éviter et qui ne se produisait pas. Par exemple, l’épouse de Pilate lui faisait dire qu’elle avait eu un mauvais rêve et elle lui conseillait de libérer Jésus.  J’entendais une petite voix intérieure qui me disait, avant la suite que je connaissais pourtant par cœur : il va l’écouter parce que c’est sa femme !

Je ne me suis jamais posé la question : mais comment l’évangéliste a-t-il pu avoir l’information du rêve de l’épouse du gouverneur romain ?

Est-ce qu’un des assistants se la posait ?

Les Russes, dans une proportion qu’on ignore, mais suffisante, croient que le récit de Poutine selon lequel l’Ukraine est un pays nazi agresseur, raconte le réel.

Une partie importante des Français, des Européens, des Américains du nord et du sud, de la planète entière, croient avec la même conviction que le récit nationaliste de l’extrême-droite raconte le réel.

Autre réel : l’information du Monde qui suscite les réactions passionnelles des lecteurs : « La Cour Internationale de Justice vient d’ordonner à Israël d’empêcher la famine qui s’installe à Gaza ».

J’ai envoyé cette contribution :

« La durée du conflit Israël/Palestine sans apparence de solution conduit à se demander en quoi l’un et l’autre y trouvent un « bénéfice » et si leur existence n’est possible que dans sa mise en cause permanente. Un peu comme certaines personnes ont besoin de conflits, de procès permanents. Le comportement d’Israël en témoigne (humiliations, colonisation brutale…) qui ne respecte aucune résolution onusienne et qui est en train de préparer d’autres 7 octobre. Les Palestiniens, eux, ne parviennent pas à construire une unité qui leur permette de se doter d’un pouvoir politique. L’acte fondateur d’Israël, d’une grande violence (cf. les articles du Monde), n’a jamais été objet de discussion. Il faudrait peut-être commencer par là. »

La démission du proviseur

« Le responsable de l’établissement parisien a annoncé quitter ses fonctions « par sécurité » pour lui et pour le lycée, à quelques mois de son départ à la retraite. Il faisait l’objet de menaces depuis une altercation avec une élève, fin février. Gabriel Attal a annoncé que l’Etat déposait une plainte contre l’élève pour « dénonciation calomnieuse ». (Le Monde – 28/03/2024)

Ma contribution et le dialogue qu’elle a suscité :

Le respect, au plus haut niveau de l’Etat, du principe de laïcité (nié par le discours de N. Sarkozy au Latran, les obsèques de J. Chirac, la participation d’E. Macron à la messe du pape à Marseille, la cérémonie de Hanoukka à L’Elysée) et le rappel de ce qui le constitue (distinction entre « savoir commun » – école publique laïque –  et « croire »  – ordre privé), affaiblirait le terreau de tous les extrémismes religieux, notamment de l’islamisme (expression aiguë du désarroi planétaire émergeant à la fin des années 80) qui se nourrit de ces confusions entretenues de surcroît par les subventions publiques aux écoles privées confessionnelles principalement catholiques

 – Renato B*** : « Merci pour cette défense de l’islamisme, pauvre victime des excès de la laïcité !…. LFI va vous féliciter »

– Jean P*** « Ah mais que oui, mais bon sang bien sûr, les islamistes vont être influencés par une exemplarité de la laïcité ! »

– B*** : « Jean-Pierre, merci de votre contribution et quel tristesse de voir des contributeurs-répondeurs se moquer méchamment plutôt que d’argumenter. J’ajouterai qu’au-delà des extrémismes religieux ce sont les religions elles-mêmes qui devraient ne concerner que les croyants, et qu’entretenir des édifices religieux ou reconstruire Notre-Dame ne devrait pas être une charge pour l’Etat. Le chef de l’Etat n’a pas à fréquenter les autorités religieuses pour ce qu’elles sont, et le budget de l’Etat n’a pas à prendre en charge ce qui est lié à la pratique des religions. »

– Jacques 81 : « Curieusement vous oubliez « la nuit du ramadan » à la mairie de Paris, les subventions pour les bibliothèques de mosquées, etc. mais votre tract fera le meilleur effet dans un parti de Gauche ! Vous n’avez pas compris le cœur de la laïcité : la non-ingérence réciproque ; cela ne veut pas dire que les religions sont cantonnées à la sphère privée, car la loi les considère comme des associations et à ce titre elles bénéficient de toutes les garanties et possibilité d’expression publique. (le président peut assister à une messe solennelle, comme à un match de rugby ou à un comice agricole). Il y a des aumôniers (chrétiens, juifs, musulmans) avec un statut officiel dans les armées françaises, c’est la différence entre laïc et laïcard … »

Ma réponse à Jacques 81 : Je n’avais effectivement pas noté cette nuit du ramadan que je mets « dans le même sac » que les autres exemples. L’intrusion du « croire » (affaire privée) dans l’école où il n’a pas sa place est favorisée par un rapport bancal avec l’enseignement du « savoir » (affaire du commun de l’école) et c’est bien cette distinction essentielle (savoir<>croire) qui sous-tend le principe de laïcité qui ne se réduit pas aux phénomènes religieux. Je ne dis nulle part que le respect de ce principe règle tout mais qu’il peut ôter un argument à l’extrémisme religieux, signe d’une défiance voire d’un rejet du « savoir » d’autant plus objet de méfiance qu’il est enseigné dans l’ambiguïté (école confessionnelle) et qu’il ne dicte pas le comportement du chef de l’Etat (et donc de la mairie de Paris).

– deuxième réponse de Jacques 81 :

« Il n’y a pas d’ambiguïté dans les enseignements dispensés dans les écoles catholiques : ce sont les programmes officiels avec les livres homologués par le ministère. L’église catholique a abandonné la parabole de la Création en 6 jours et accepte les vérités scientifiques (ce furent des laïcards qui refusèrent la théorie du Big Bang jugée trop similaire au récit de la Genèse et qui portèrent la théorie de la génération spontanée susceptible de remplacer la création de la vie par un dieu). Mon ainé est médecin et ce n’est pas parce qu’il va participer à la messe qu’il va invoquer le diable devant chaque maladie … la médecine scientifique et la croyance religieuse étant parfaitement compatible. À partir du moment où une partie des citoyens sont croyants il est normal que le Président invite des représentants religieux pour les écouter sur divers sujets, comme il écoute les représentants associatifs, syndicaux et politiques : tous constituent la Nation. »

Ma réponse :   La croix (ou tout autre signe) de l’école chrétienne est, comme tout signe, un discours (celui du croire) qui interfère plus ou moins explicitement dans celui du savoir : il est celui de la réponse essentielle (Dieu d’où découle un système de « valeurs »), ce qui explique l’existence même de cette école. L’école laïque exclut tout signe d’une réponse essentielle et la diversité des enseignants est en soi l’expression d’une objectivité du savoir. Enfin, vous faites comme si ma critique portait sur un dialogue du président avec les représentants des religions, alors qu’elle concerne sa participation en tant que tel à des cérémonies religieuses, en l’occurrence catholique et juive. Est-ce que vous êtes de bonne foi ?

– à B*** : Merci.

PS : Jacques 81 n’a pas répondu…

Chaos

Le Monde (27/03/2021) propose un article intitulé « Le chaos ou la réhabilitation d’un concept aussi destructeur que libérateur » où il est expliqué que « des penseurs invitent à retrouver le sens premier et positif de ce concept qui trouve racine dans la mythologie grecque ».

L’un d’eux – Raphaël Liogier – oppose les potentialités du Chaos originel à la société moderne : « « Nos institutions ont perdu le sens de la transcendance. Elles ne se justifient plus que par elles-mêmes, et non plus en vertu d’un horizon qui les dépasse. Or, sans la transcendance, les moyens deviennent des fins, on cherche l’ordre pour l’ordre, l’argent pour l’argent… »

L’article précise : « Dans le langage courant, « chaos » est en effet synonyme de confusion, de désordre, voire de cataclysme (…) Dans la Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle avant notre ère), qui va irriguer toute la pensée grecque, Khaos désigne en effet l’état primordial de l’univers, une béance infinie et créatrice, un abîme préexistant aux dieux eux-mêmes. De ce Chaos neutre – ni bon ni mauvais – vont naître Gaïa, « Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants », puis Eros, le Désir, « le plus beau parmi les dieux immortels ». Et de ces premières divinités naîtront toutes les autres, jusqu’à ce qu’advienne, au bout d’un violent affrontement entre les divinités archaïques, le règne de Zeus : le cosmos, l’univers organisé, hiérarchisé, où chaque puissance cosmique doit tenir son rôle. »

Ma contribution :

Dans la Théogonie, Chaos est l’équivalent d’un « on ne sait pas », donc radicalement différent du « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » (Genèse), en ce sens que pour les Grecs, les dieux sont créés, alors que pour les adeptes de la Bible, Dieu est le créateur. Pour les sociétés qui construisent ces schémas, la distinction entre le sacré du profane n’existe pas et la « première » pensée matérialiste (Epicure, notamment – 4èmesiècle avant notre ère) s’en accommode en cloîtrant les dieux dans un espace coupé des humains. Les églises dénatureront la pensée du philosophe dont elles feront un jouisseur et réduiront la philosophie matérialiste à l’intérêt pour les seuls objets matériels.  Un discours qui a encore une certaine audience. Le chaos d’aujourd’hui pourrait bien être la persistance du déni de la mort telle qu’elle est et qu’exprime l’assertion « la mort, on ne sait pas », contradictoire avec le « on ne sait pas » du Chaos de la Théogonie.

Journal 31 – Nice – (26/03/2024)

Page 1 :

Le premier problème que peut poser Nice est son étymologie, puisque existe l’adjectif ancien nice  (= naïf, candide, pour ne pas dire : un peu benêt, du latin nescius = qui ne sait pas). Les deux mots n’ont en commun que leur homographie (= même écriture) et il est fortement conseillé d’éviter d’en faire des synonymes (= même sens). La ville fut en effet fondée il y a environ 2300 ans, non par les Romains, mais par des Grecs venus de Phocée (Marseille) après être venus de Grèce,  et qui lui donnèrent le nom de Nikê, celui de leur déesse de la victoire. Nice signifie donc La Victorieuse. Au passage, le nom de la ville d’Antibes, grecque, elle aussi, signifie : la ville qui est en face, et il est dérivé de Antipolis qui a été repris tel quel pour créer le nom de la technopole récente Sophia (= sagesse)-Antipolis.

Voilà pour la leçon d’aujourd’hui.

Le second est celui du rapport entre Baie des Anges et Promenade des Anglais (l’une contient l’autre). Question très débattue puisque le caractère angélique des Anglais n’est pas une évidence pour tout le monde. Certains mauvais esprits avancent l’explication que les anges en question auraient été des requins, d’autres répliquent que ces requins auraient été inoffensifs.

On en est là.

Page 2 :

Le troisième, nettement plus grave, demande quelques précisions.

Si le dernier numéro du Journal date de 7 jours, ce n’est pas que j’aie oublié de me lever tôt de bonne heure comme d’habitude,  mais, le mouvement étant inhérent au voyage, essayez donc de taper sur un clavier d’ordinateur en conduisant votre voiture ! D’accord, je n’ai pas eu les mains sur le volant pendant sept jours, mais vous n’êtes pas tenus de le savoir.

Cette absence démesurée explique le journal démesuré d’aujourd’hui. En attendant l’équilibre auquel vous êtes habitués.

Asseyez-vous, servez-vous quelque chose à boire, prenez votre temps.

J’étais donc à Nice (voir plus haut) en visite chez des amis et nous avons parcouru de conserve la Promenade des Anglais (voir également plus haut). Nous n’avons pas fait que parcourir, nous avons aussi conversé. De choses et d’autres, surtout d’autres.

Parmi ces autres, la fin de vie et l’aide à mourir, un problème dont j’ai souligné (là, juste plus haut) la gravité, ce qui n’exclut pas la légèreté de ton, comme vous l’avez sans doute remarqué.

L’essentiel, pour moi, est de comprendre d’où vient la divergence. Parce qu’il y en a une. Elle porte sur le principe même de l’autorisation de cette aide active.

Page 3 :

Je passe sur la contradiction invoquée entre le statut du médecin (la vie) et l’aide à mourir qui pourrait lui être demandée : cette contradiction n’est pas revendiquée par tous les médecins et elle repose sur une définition de la médecine « gravée dans le marbre » dont l’histoire nous montre qu’elle n’existe pas : jusqu’aux années 1950, l’accouchement prophylactique avec aide médicale était considérée comme contradictoire avec la déontologie. L’IVG l’est encore pour certains.

La définition repose en réalité sur celle que l’on donne du rapport entre vie et mort. Considérer que la mort fait partie de la vie individuelle – ce qu’elle est objectivement et depuis notre naissance, demandez à vos cellules – permet de reconsidérer la question de l’aide à mourir : « Meurs à temps », dit Nietzsche, reprenant à sa manière la pensée de Montaigne. L’un et l’autre, faut-il le préciser, aimaient la vie.

La divergence majeure était, apparemment, de type économique et l’argument avancé est intéressant : comme le soin palliatif coûte infiniment plus cher que la solution létale, on cherchera à persuader les personnes concernées de choisir de mourir plutôt que d’être soignées, tout en leur faisant croire qu’elles l’ont vraiment choisi.

Autrement dit, l’aide à mourir serait une variable d’ajustement économique.

Argument intéressant en ce sens qu’il renvoie à la logique du capitalisme qui régit le domaine de la santé – on sait quelle en est la dégradation actuelle – comme tous les autres.

Il s’appuie sur la lecture à mon sens inadéquate de ce qui fonde le capitalisme, à savoir l’équation être = avoir + : elle est un invariant humain, oui, mais un invariant jusqu’à la fin des années 80.

La disparition de la solution de rechange (socialisme/communisme) et la fin de la croyance à la Résurrection, autrement dit la disparition des deux paradis de compensation et de contournement – une rupture majeure dans l’histoire de l’humanité – font que, ce qui allait de soi et depuis si longtemps (les effets d’accumulation de l’équation), ne le va plus : d’où l’émergence, à la fin des années 80 (fiasco du communisme soviétique), de ce qu’on appelle le « terrorisme international », pour moi des crimes de désespérance qui témoignent, entre autres signes, du désarroi humain planétaire. Tuer le plus possible en mettant sa vie directement en jeu, dit, de manière à la fois confuse, pathétique et absurde, une perception de l’absurdité insupportable de la vie humaine.

En d’autres termes : l’aide à mourir soulève des objections fortes des religions (d’où l’esquive pusillanime du mot euthanasie qui signifie pourtant « bonne mort »)  parce que sa vie n’est pas toujours considérée comme relevant du choix du sujet, et que la mort n’est toujours pas admise en tant que constituant de la vie individuelle, mais perçue comme lui étant étrangère, sinon contradictoire.

Ces objections idéologiques (religieuses ou autres) sont des constituants de l’équation capitaliste nourrie du déni de la spécificité humaine (type de conscience de la mort) qui construit les deux paradis de compensation et de contournement (inversion des situations auprès de Dieu et dans les lendemains qui chantent).

L’émergence de ce problème dans le débat politique mondial – à des niveaux très différents – est le signe du début du vacillement de l’équation puisqu’il vise à sortir l’aide à mourir du schéma capitaliste où elle se trouve encore (cf. les associations privées qui aident au prix fort) pour en faire un « commun ».

L’aide à mourir en tant que variable d’ajustement économique (capitalisme) est donc contradictoire en regard du fait même de son émergence et du type de débat qui la dissocie du rapport avec l’argent.

Le risque d’un discours dominant et insidieux, incitant les personnes concernées à demander une solution létale plutôt que des soins suppose donc une adhésion au capitalisme et à ses idéologies-appuis, une adhésion qui s’effrite – elle eut longtemps pour corollaire le refus de traiter la souffrance que plus personne ne soutient.

La misère du service hospitalier, de l’accès à la médecine en général, n’est plus perçue comme une crise conjoncturelle (rendue « supportable » en son temps par le faire-valoir du repoussoir communiste), mais comme un problème intrinsèque du capitalisme ; les dérives actuelles qui peuvent conduire à des « choix » de soins selon l’âge – il y en eut, volontaires, y compris de la part des patients, au moment de la crise aiguë de la covid – n’ont pas fait l’objet d’un discours politique incitant au sacrifice, et s’il y eut des décisions de priorité prises dans les services hospitaliers, elles ont été présentées comme les effets détestables de la perversion du système.

En regard de la loi, quelle qu’elle soit, existent toujours des dérives : l’aide active à mourir, interdite, est pratiquée discrètement dans les hôpitaux, tout le monde le sait, et son autorisation conduira certainement à des discours et des gestes particuliers, problématiques au regard de la liberté de l’individu. Comme il en existe aujourd’hui, dans l’autre sens, quand la demande d’aide à mourir n’est pas entendue.

Au risque de me répéter : imaginer une systématisation (dans le futur de la reconnaissance du droit de choisir sa mort et l’aide appropriée) suppose donc que l’homme continuerait à se déterminer selon l’équation capitaliste et ferait de l’aide à mourir une affaire économique, alors que le débat actuel est un signe de la mise en cause de cette équation qui, via les idéologies, lui refuse encore ce droit et cette aide.

Bref, si  le débat sur l’aide à mourir existe, si la loi évolue dans ce sens, c’est que les idéologies-appuis qui l’interdisent sont mises en cause, et la mise en cause des idéologies-soutiens signifie la mise en cause, plus ou moins consciente et confuse, de l’équation capitaliste elle-même.

Si le droit de choisir ma mort et l’aide appropriée me sont reconnus, alors il est reconnu en même temps que ma vie (dont ma mort fait partie) m’appartient, et que le choix de sa mort par le sujet est une affaire privée dans le cadre de la conscience commune spécifique de l’humanité.

De ce point de vue, il n’y a plus de place pour un discours général insidieux et pervers de type capitaliste.

Ce qui est radicalement nouveau, c’est que le capitalisme n’est plus un problème posé dans sa confrontation à l’alternative communiste qui servait de repoussoir et de faire-valoir,  mais, depuis le fiasco soviétique, un objet d’une critique (plus ou moins claire et consciente) en tant que tel, et, dans le temps intermédiaire où nous sommes depuis une trentaine d’années et qui va durer encore, de contestation désespérée (« terrorisme ») qui va durer encore elle aussi.

Pour la première fois de son histoire, l’homme est nu face à la spécificité de son espèce en ce sens qu’il n’a plus l’échappatoire des paradis artificiels qu’il a construits et adaptés pendant plus de deux mille ans. Le religieux est en train d’exploser dans l’extrémisme et la régression comme une étoile avant le trou noir.

C’est dans ce contexte actuel dramatique du désarroi général qu’est posé – plus exactement que commence à se poser, dans un balbutiement – pour la première fois collectivement et pour une décision commune, le problème de l’aide à mourir pour l’individu, autrement dit celui du choix possible qu’il a de renoncer à sa vie.

Journal – 30 – théâtre (19/03/2024)

Bon. Je m’étais laissé emporter par l’enthousiasme, quand même relatif, mais enthousiasme quand même, des deux critiques (voir le journal d’hier).

J’essaie d’expliquer mon problème.

Suivez bien : rien qu’à entendre « d’après… Bérénice de Racine ou Hamlet de Shakespeare ou… tenez, Tartuffe de Molière », j’éprouve de fortes contrariétés, de celles qui font sortir d’un coup une urticaire géante (oui, urticaire est féminin) ou tomber les bras. Et quand on n’a que deux bras, comme c’est mon cas, il vaut mieux éviter.

C’est un élément de la dialectique.

L’autre c’est la voix qui me dit  : tu ne vas tout de même pas finir vieux con, dans le sens devenir gaga en marmonnant de fortes pensées du genre : de mon temps… y a plus de théâtre… y a plus rien… tout fout le camp… la jeunesse d’aujourd’hui… ah, les tartes de ma grand-mère…  et avec des haussements d’épaules convulsifs pour bien faire comprendre qu’on n’est pas content.

Je résous donc la contradiction en allant voir. Enfin, en disant que j’irais voir si j’étais à Paris. D’accord, je ne vais pas voir pour de vrai, mais reconnaissez quand même que c’est un discours d’intention qui n’est pas celui d’un… enfin comme je disais juste un peu plus haut en italiques.

La curiosité culturelle poussant fort,  j’ai décidé de relire sur Internet les critiques que j’avais déjà lues dans Le Monde, des deux spectacles : d’après Bérénice de Racine de Roméo Castellucci et d’après Hamlet de Shakespeare de Christiane Jatahy. Je me souvenais qu’elles n’avaient pas du tout la même tonalité que celle des deux critiques de France-Culture.

Je commence par Bérénice, et là, je tombe sur un compte-rendu – pas celui du Monde, non, attendez, je vais vous dire – que j’ai lu et relu en riant aux larmes – oui, non, les larmes n’indiquent pas toujours la tristesse, pas plus, du reste, que le rire n’indique toujours la joie, on le reconnaît à sa couleur jaune.

Alors : vous ouvrez Internet, vous tapez sur le serveur « Bérénice, Isabelle Huppert » et sous « A la une », trois entrées : Radio France (vous laissez), France Info (vous laissez) et Slate.fr « Bérénice avec Isabelle Huppert, un spectacle qui fait « hélas » déjà date ».

Cliquez, lisez, riez – je ne prends pas de risques – et demandez-vous ensuite si vous direz que vous irez à Paris pour voir le d’après Bérénice – l’auteur du compte-rendu, Jean-Marc Proust (je ne sais pas s’il a un lien de parenté ave Marcel, ce serait pas impossible) indique qu’à partir de 21 h 00 il y a beaucoup de fauteuils disponibles.

Les photos de lui sur Internet indiquent qu’il est nettement plus jeune que moi. Elles ne sont pas datées, mais elles sont en couleurs,  ce qui est quand même une indication. En tout cas c’est rassurant.

En tout cas (bis), ma lecture a transformé le potentiel « Si j’étais à Paris j’irais voir » (sous-entendu : ce serait possible) en irréel du présent : pas question d’y aller.

Journal – 29 – Poutine, Racine, Shakespeare (18/03/2024)

Poutine à 7 heures. Racine et Shakespeare à midi.

Le rapport de sens entre le premier et les deux autres est la tragédie dont les deux écrivains sont, pour moi, – avec Eschyle et Sophocle – les figures les plus emblématiques. La différence est que, sur les planches, la mort est jouée alors qu’elle ne l’est pas en Russie. On y meurt assassiné pour de vrai, dans de vraies prisons et dans une vraie guerre. Les morts ne se relèvent pas pour saluer.

Avec beaucoup de distanciation, Poutine triomphateur d’une élection dont il sait qu’elle n’en est pas une, que le monde entier le sait, que les Russes le savent, a quelque chose d’irréel, en ce sens que sa dictature a besoin d’une apparence de démocratie. Bref, un jeu grotesque. Ubu n’est pas loin.

De ce point de vue, la comparaison de ses 87% avec les scores soviétiques n’est pas pertinente : pour les communistes le vote « bourgeois » n’était qu’un jeu politicien entre des forces qui ne différaient que sur la gestion du capitalisme. Le Parti dont la Révolution prolétarienne était la feuille de route n’avait pas besoin de ce jeu. L’élection avait valeur d’applaudissement pour les camarades estimés les plus aptes à tracer la route révolutionnaire.

La dictature actuelle, où qu’elle sévisse, a besoin du simulacre électoral, signe que l’hypothèse révolutionnaire (fût-elle religieuse – cf. Iran) a disparu (la Corée du nord pratique la fuite en avant dans le jeu du matamore) et qu’il faut bien la remplacer par autre chose :   Poutine n’a pas de visée autre que l’établissement de la toute-puissance historique qu’il prétend incarner, validée par le discours d’une mythologie nourrie de nostalgie d’un temps où la Russie-empire (tsar et Staline) avait des airs d’immortalité.

Il donne envie de rêver qu’on est au théâtre et que, si la pièce est longue, longue, le rideau va bien finir par tomber.

Il est levé au Théâtre de la Ville pour une adaptation (par Roméo Castellucci) de Bérénice (Racine) et à l’Odéon pour une adaptation (par Christiane Jatahy)  de Hamlet (Shakespeare).

Pour Racine : Isabelle Huppert est la seule, sur scène, à dire Racine (en l’occurrence les monologues de Bérénice – dans un ordre qui n’est pas celui de la pièce). Les autres personnages dansent. Il y a aussi un radiateur et une machine à laver.

Dit comme ça, vous pensez que les bras m’en tombent. Disons qu’il commençaient à se décrocher. Et puis, j’ai écouté à midi (voir tout en haut) les deux critiques invités à l’émission de France Culture et…

Eh bien, oui, si j’étais à Paris, j’irais, malgré l’irritation que me créent les « adaptations » des œuvres d’art, quel que soit l’art. Ah le Tartuffe de Molière (mis… plutôt démis en scène par Ivo Van Hove à Montpellier) que la Comédie Française avait accepté de jouer… !

J’irais aussi voir la pièce de Shakespeare où le personnage Hamlet (un homme) est interprété par Clotilde Hesme (une femme, faut-il le préciser ?) dans un décor de canapé et micro-ondes, avec des chansons et des textes non écrits par l’auteur…

Ce que j’ai retenu de ces critiques, c’est, comment dire, la possibilité d’une création à partir de, à côté de l’œuvre originale.

Ce qui n’était pas du tout le cas du Tartuffe, démis en scène par Ivo van Hove ! Et accepté par la Comédie ! Parce que là, non ! Je ne sais pas si vous sentez l’irritation.

J’irais, oui, malgré la machine à laver,  parce que je pense que Racine n’est pas jouable et qu’il n’est donc pas joué,  et parce que les des deux critiques disent qu’ils n’ont jamais entendu le texte de Shakespeare aussi bien dit (en particulier le « Être ou ne pas être »).  Rien que pour ça.

Journal – 28 – philosophie, C8 et CNews (13/03/2024)

On* se lève, on tire les rideaux, le ciel est dégagé, lumineux, on appuie sur le bouton de la cafetière puis sur celui du poste de radio et qu’est-ce qu’on entend ?

[*Je n’aime pas ce « on » indéfini qui sert à se défiler (dans la critique, littéraire notamment, dans le genre : « On est séduit par l’écriture… » ) mais là, pour une fois, oui, parce qu’il peut servir aussi à signifier un léger énervement. Et c’est le cas.]

« J’ai cru comprendre que la philosophie aidait à mourir, c’est vrai ça ? »

C’est l’animateur des Matins de France Culture qui, sur le ton d’une ironie gentiment provocante, pose cette question aux deux philosophes invités à parler de la proposition présidentielle de l’aide à mourir. Il y a le sous-entendu amusé : si c’était vrai, ça se saurait, non ?

L’énervement commence juste après. Ici.

Le premier, Frédéric Worms, professeur de philosophie contemporaine et directeur de l’ENS (Ecole Normale Supérieure), commence par assurer que la philosophie sert à lutter contre la mort : La philosophie doit aider les humains à lutter contre et admettre ce négatif  [la mort] dans l’être et le refuser. Le refus de la mort donne son sens positif à la vie.

Le second, Jacques Ricot, chercheur associé (il n’est pas précisé à qui ou à quoi) et membre de l’association Jalmav ( = jusqu’à la mort accompagner la vie) – dit :  La mort nous aide à mieux vivre notre existence, qui est une existence contre la mort. Quelqu’un qui passe son temps à craindre sa mort ou la manière dont il va mourir, ne peut plus vivre. Aujourd’hui je pense que notre société est hantée par les conditions du mourir, ce qui empêche de regarder précisément la mort en face.

D’abord, je ne pense pas, comme le premier, que la philosophie serve à « lutter contre la mort »  ni que le « refus de la mort » ( ?) donne quelque sens que ce soit à quoi que ce soit.

Ensuite, mon accord avec le second se limite à la reconnaissance que la vie est la vie jusqu’à l’extrême bout de la vie (je l’ai expérimenté dans mon travail d’enseignement dans les services de pédiatrie) encore qu’il faille préciser les conditions de vie de cet extrême bout. Je ne sais pas ce que peut vouloir dire « la mort nous aide à vivre notre existence », ni ce qu’est « une existence contre la mort ».

Le premier trouve que la proposition présidentielle est juste et précise parce que l’aide à mourir n’a de sens que si tous les soins sont épuisés – pour lui, aider à mourir est contradictoire avec le soin, alors que la loi actuelle qui peut la produire indirectement n’est pas contradictoire – ce qui me semble être une hypocrisie.  Il reproche donc à E. Macron de ne pas avoir utilisé les mots euthanasie et suicide assisté – lui est contre. Sa position manque de clarté.

Le second – hostile lui aussi – dit que la mort ne peut pas se « regarder en face » (expression du président qu’il reprenait pourtant à son compte). Les « conditions du mourir », oui, ce qui est autre chose. Pour lui, la proposition du président n’est pas d’aider « à bien vivre les derniers moments mais de faire mourir la personne ».

Pour m’en tenir à l’essentiel, aucun des deux ne distingue la mort en tant qu’objet de sa mort pour le sujet ce qui les conduit à patauger dans un discours fait de formules qui ne veulent pas dire grand-chose : « regarder la mort en face », par exemple qui ne précise pas de quelle mort on parle et qui permet ainsi de jouer avec les idées reçues et les peurs associées à une imagerie bien connue.

Les lecteurs du blog savent quelle est ma position sur cette question : il est ouvert à l’expression de tous les points de vue.

Quant aux chaines de télévision C8 et CNews : « Vincent Bolloré, le milliardaire et propriétaire du groupe Canal+, et son animateur star Cyril Hanouna sont entendus, mercredi et jeudi, dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire sur l’attribution des fréquences de la TNT. » (Le Monde – 14/03/2024 – qui précise que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a sanctionné à plusieurs reprises par des mises en garde les deux chaines et l’animateur.

Ma contribution :

Tout le monde, dont ceux qui vont être interrogés par la commission, sait de quoi il est question : des conditions dans lesquelles est diffusée l’idéologie d’extrême-droite, parce qu’elle n’a pas encore atteint le seuil au-delà duquel elle « ira de soi » et installera des commissions d’un autre genre. La comparaison avec les chaines du service public – accusées par certains contributeurs d’être partisanes, de gauche – est une illustration de la confusion qui existe au niveau politique et qui assimile le RN à un parti politique. Il s’agit seulement de savoir si nous sommes d’accord pour donner le pouvoir aux expressions – médiatiques, électorales – de la pathologie collective qui pousse au repli sur soi et au fantasme de l’identité nationale : le jour où ce discours sera devenu dominant,  la guerre déterminera quelle identité doit faire prévaloir son « moi d’abord ! »