Journal 9 – L’inconscience ou l’irresponsabilité démocrate ?– (21/01/2025)

L’invraisemblable investiture de D. Trump pose la question du message envoyé par la présence des anciens présidents démocrates Barak Obama, Bill Clinton et aussi celle de Joe Biden.
L’argument politique du nécessaire respect du protocole de la transmission du pouvoir n’a de sens que dans le cadre du respect de ce qui fonde les USA et valide le protocole : la Constitution que jure de protéger le nouveau président, une main sur la Bible et en invoquant Dieu.
Le cadre avait volé en éclats, puisque celui qui allait prêter serment dans le Capitole avait sciemment volé la Constitution quatre ans plus tôt en incitant à l’envahissement de ce même Capitole, avait refusé de reconnaître l’élection de J. Biden, donc refusé de participer à la transmission du pouvoir, et s’était vu condamner pour un délit de droit commun.
L’argument du respect du suffrage universel ne tient pas non plus en ce sens que l’absence lors de l’investiture ne signifie pas la non-reconnaissance de l’élection – D. Trump avait engagé des procédures pour faire annuler celle de J. Biden et son absence n’était qu’une redondance. L’absence remarquée de Michelle Obama n’a pas été interprétée comme le rejet de l’élection.
Les présidents démocrates ont donc entendu ceci : « Une lumière radieuse illumine le monde entier, et l’Amérique a là une occasion inédite à saisir. (…) C’est la fin du déclin de l’Amérique. Ce n’est pas pour rien si ma vie a été sauvée [Il évoque les deux tentatives d’assassinat pendant la campagne électorale]. J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique. (…) Mon espoir est que la dernière élection présidentielle en date reste comme l’élection la plus formidable et la plus décisive de l’histoire de notre pays » .
Et Joe Biden, assis en face de D. Trump, l’a entendu répéter plusieurs fois que son gouvernement était « incapable ».
C’est une parodie que les anciens présidents démocrates ont validé par leur présence.
On peut imaginer un autre scénario : un discours expliquant qu’il s’agit d’une parodie à laquelle ils n’assisteront pas.
Seulement voilà : choisir ce scénario implique une conception autre de la politique, une gestion autre des problèmes de la société américaine, autrement dit, un esprit et une pratique politiques dont la caractéristique essentielle est d’exclure la possibilité de l’arrivée au pouvoir d’un D. Trump.

Journal 8 – Les trois chansons – (19/01/2025)

En fait, il y en a quatre. Comme les mousquetaires. La comparaison s’arrête là.
Une des séquences de Rio Bravo (western réalisé par Howard Hawks en 1959) réunit le shérif John T. Chance (John Wayne) et ses trois adjoints, Colorado (Ricky Nelson) Dude (Dean Martin) et Stumpy (Walter Brennan) dans le bureau de la prison où ils attendent le juge qui présidera le procès d’un meurtrier (Joe Burdette) enfermé dans la cellule. C’est le soir, la situation est difficile : Nathan, le frère du meurtrier, un riche potentat local, veut le libérer par la force.
Colorado et Dude chantent alors une première chanson dont le titre sert de refrain : My rifle my pony and me (Mon fusil, mon poney et moi). Composée huit ans avant le film qui l’intègre dans le scénario, elle met en scène un cow-boy dans un rapport harmonieux avec la nature où il se repose après une journée de travail et rêve à son retour chez lui. La seconde, Cindy (bluette amoureuse) est chantée par Colorado qu’accompagne Stumpy à l’harmonica. L’une et l’autre sont du genre « folk ».
La troisième, God Bless the USA (Dieu bénisse les USA) – elle n’est pas incluse dans un film mais illustrée par une vidéo visible sur YouTube – a été composée en 1984 par Lee Greenwood (82 ans). Ronald Reagan (acteur de westerns) l’appréciait beaucoup et son auteur la chanta lorsque Donald Trump fit son entrée à la convention républicaine de Milwaukee le 15 juillet 2024. Le narrateur explique que si tout disparaissait et qu’il doive tout recommencer « avec simplement ma femme et mes enfants », « Je remercierais toutes mes bonnes étoiles / De briller aujourd’hui / Car le drapeau reste synonyme de liberté / Et personne ne peut nous l’enlever. ».
La première chanson de Rio Bravo raconte donc la rêverie d’un cow-boy – dans son sens premier de vacher – donc un simple travailleur, salarié, comme sont à la fois simples et salariés les quatre personnages principaux. Dude, qui l’interprète, vient d’être soudainement guéri des séquelles de l’alcoolisme où il avait sombré après une rupture amoureuse, par l’évocation de la bataille d’Alamo dont une trompette (payée par Nathan Burdette) sonne inlassablement le leitmotiv lancinant du massacre des troupes américaines par les Mexicains.
Rio Bravo, réalisé en 1959, s’opposait radicalement à High Noon (Le train sifflera trois fois – 1952) réalisé par Fred Zinnemann, dans lequel le shérif Will Kane (interprété par Gary Cooper) demande en vain l’aide de ses concitoyens pour lutter contre le bandit qui vient le tuer avec trois acolytes.
Contrairement aux deux chansons de Rio Bravo, celle de High noon (Do not forsake me oh my darlin’ = Si toi aussi tu m’abandonnes – « toi » désigne Amy, interprétée par Grace Kelly, que le shérif vient d’épouser), ne fait pas partie du registre folk : elle parle de l’homme confronté à ses peurs, à son angoisse, à la mort, à la solitude, et de ce qui détermine le comportement de l’individu, de la collectivité et leurs rapports.
H. Hawks et J. Wayne détestaient le film et sa chanson sans doute parce qu’ils ne concevaient pas qu’un western puisse servir de support à une problématique autre qu’exclusivement américaine et qu’il n’en exalte pas les « fondamentaux » : Will Kane est abandonné par les hommes, c’est son épouse, revenue in extremis, qui le sauve avant qu’il ne tue le bandit et, devant la foule qui accourt quand tout est fini, il jette par terre son étoile, avant de partir avec elle.
Ce qui, malgré cette différence, réunit Rio Bravo et Le train sifflera trois fois, c’est l’immanence : tout est à hauteur des hommes – horizontalité – et la transcendance – verticalité – incluse dans cette immanence est, pour le premier, les « valeurs » américaines, pour le second, l’amour. Le shérif de Rio Bravo incarne la force à la fois virile et désintéressée au service de la loi humaine pour le respect de laquelle il mobilise son énergie contre le pouvoir de l’argent (cf. les pièces trouvées dans la poche des tueurs envoyés par Nathan Burdette pour éliminer l’équipe du shérif), Amy, transgresse les principes de sa foi (elle est quaker) pour sauver son mari.
Dans les deux films, Dieu est absent.
God bless the USA est un discours de propagande qui associe en les imbriquant foi et patriotisme pour le projet politique de l’Amérique, la vraie, profonde, rurale, incarnée à nouveau par D. Trump : la vidéo montre l’homme sur son tracteur vintage, dans le soleil couchant, avant qu’il ne rejoigne sa grande famille qui l’attend dans une maison propre et simple où tout le monde s’aime et aime aussi les disparus morts pour la patrie. Une Amérique qu’il faut défendre (le mot revient à plusieurs reprises), sans qu’il soit explicitement précisé contre qui, mais il suffit de voir qui n’est pas dans la vidéo pour s’en faire une idée.
Que D. Trump soit un milliardaire citadin n’a aucune importance : il est la personnification/incarnation de la puissance de Dieu ( = il n’a été qu’égratigné par la balle qui devait le tuer lors de l’attentat de Milwaukee) et pour les partisans de Make America Great Again ! et América first ! ses milliards sont, non pas l’argent marqueur d’une classe sociale, d’un pouvoir d’achat et d’un niveau de vie, mais une entité abstraite signe de l’efficacité de cette puissance divine qu’il incarne (cf. le reportage, sur Arte.tv réalisé en Pennsylvanie à Elisabethtown, en 2023, à l’occasion de l’élection d’un Conseil scolaire). Il peut donc récupérer aussi la chanson YMCA (sigle du mouvement Young Men’s Christian Association = association des jeunes hommes chrétiens) interprétée en 1978 par le groupe Village People… et qui aborde la thématique de l’homosexualité.
A la différence de celui des trois autres chansons, le monde représenté par God bless the USA et sa vidéo, incarné par D. Trump, est de l’ordre de la transcendance religieuse : les grands patrons et les milliardaires sont désormais dans un rapport d’allégeance avec lui, comme ses partisans le sont avec Dieu, comme la Constitution qu’il jurera de défendre et respecter après l’avoir violée.
Et, là, il ne s’agit pas de cinéma.

Journal 7 – l’actualité de Bertolt Brecht – (14/01/2025)

Marie Labory – dont j’apprécie le discours de ses émissions – recevait ce mardi 14 janvier (13 h 00 – France Culture) Julie Duclos qui met en scène (au théâtre de l’Odéon) certains tableaux de Grandeur et Misère du IIIème Reich, une pièce de l’écrivain allemand Bertolt Brecht, écrite entre 1935 et 1938.
B. Brecht proposait une nouvelle conception du théâtre auquel il assignait une fonction de pensée plus que du plaisir de distraction – même si ce n’est pas contradictoire.
Ainsi, il explique à l’avance par des moyens de théâtre variés quel va être le récit/scénario de la pièce, et aussi de chacun des tableaux de la pièce, pour que le spectateur puisse mobiliser son esprit ainsi libéré du suspense qui fait attendre ce qui va arriver au détriment de ce qui est en train de se passer, en particulier le discours qui sous-tend le récit.
La journaliste et son invitée soulignaient en particulier l’importance de la documentation réunie par Brecht pour nourrir le discours de sa pièce. Ce qui m’a donné l’envie d’écrire cette lettre à la productrice de l’émission :
Bonjour, Marie Labory.
J’apprécie sans réserve l’esprit des émissions que vous proposez, en particulier votre entretien du 14 janvier avec Julie Duclos à propos de l’œuvre qu’elle monte à partir de la pièce de Bertolt Brecht, Grand-Peur et Misère du IIIème Reich.
Je suis professeur de lettres classiques – maintenant en retraite – et j’ai expliqué certaines des pièces et des autres œuvres de Brecht à des élèves de 1ère et terminale.
Je voudrais vous soumettre cette réflexion sur le « ventre toujours fécond » qui a été cité dans votre entretien.
L’expression se trouve dans La Résistible ascension d’Arturo Ui (1941).
La phrase « Der Schoß ist fruchtbar noch, aus dem das kroch » (« le ventre est encore fécond d’où ça a rampé ») signifie que « ça » ne vient pas de l’extérieur, mais qu’il est en nous tous, et que l’accès au pouvoir des nazis en est d’abord le produit avant d’en être le catalyseur.
La force de Brecht est moins dans la documentation que dans la conscience de ce que peut produire, en chacun de nous, l’ouverture de certains verrous d’inhibition, une question redevenue d’actualité depuis la fin des années 80.
Il me semble important de préciser que l’idéologie d’extrême-droite se manifeste d’abord par la mise en route de nos petites machines individuelles de peurs et d’angoisse qui finissent par se contacter les unes aux autres en une machinerie générale mortifère, pour expliquer comment ce qu’on a pu croire être un moment de notre histoire est en réalité une constante dont seuls varient les modes d’expression.
Cordialement à vous.
Jean-Pierre Peyrard »
Pour ceux qui ne connaîtraient pas, je recommande, outre les pièces de théâtre, Histoires d’almanach.

Journal 6 – Le retour du péplum chrétien ? – (13/01/2025)

Péplum, l’accent en plus… ou en moins, est un nom latin décalqué du grec peplos – les Romains ont beaucoup copié les Grecs – qui désignait le vêtement primitif des femmes, puis celui de la déesse Pallas Athéna, promené à travers Athènes pendant les fêtes dites Panathénées, enfin, chez les Grecs et les Romains, un manteau de cérémonie. Fin de la leçon.
Le nom est utilisé dans un sens métaphorique pour désigner les films qui racontent un événement réel ou fictif de l’antiquité grecque ou romaine.
Le genre a connu son apogée au milieu du 20ème siècle. Si tous n’étaient pas d’inspiration chrétienne (Cléopâtre, Le colosse de Rhodes, La bataille de Marathon, Les derniers jours de Pompéi, Samson et Dalila, Spartacus…), beaucoup – Les dix commandements, Ben Hur, La tunique, Quo vadis, La plus grande histoire jamais contée, La Bible… – s’inspiraient de la vie de Jésus.
Un article du Monde (10/01/2025) explique le renouveau du péplum chrétien aux USA.
J’ai envoyé cette contribution :
La différence entre les péplums (Quo vadis, Les dix commandements, La Tunique, Ben Hur…) et le phénomène actuel est que les années où ils ont été tournés étaient celles d’une croyance chrétienne dominante et d’églises pleines, même si les films de Pasolini annonçaient un changement de regard sur Jésus. Le monde vivait encore dans la dialectique capitalisme/communisme qui a disparu avec le fiasco soviétique. Le cinéma « chrétien » actuel, s’il a la forme du péplum, tient un discours d’une autre nature puisqu’il propose le retour à une croyance vidée de ce qui la constitue – la résurrection des corps à laquelle une majorité de croyants ne croit plus – et désormais sans la dimension du rejet communiste. Il est une des expressions idéologiques de la désespérance générée par l’absence d’alternative au capitalisme et la difficulté à aborder la question de la spécificité du commun humain.

Journal 5 – Comédie et bouffonnerie – (10/01/2025)

Je regardais/écoutais hier les Noces de Figaro, l’opéra de Mozart, enregistré lors du festival de Glynebourne (Sussex – Angleterre) en 1994, sous la direction de Bernard Haitink.
Et je constatais, une fois encore, que c’est l’œuvre de Mozart que je préfère pour l’harmonie générale de la composition. Tout – mélodies, orchestration, arias, en particulier les liaisons/transitions entre les lignes des chants et des récitatifs – forme une œuvre à la fois parfaite, au sens strict, et infinie.
Pour composer son livret, Lorenzo da Ponte s’est inspiré de la pièce de Beaumarchais La folle journée ou Le mariage de Figaro, l’éblouissante comédie qui dénonçait un mode de société à bout de souffle et que la Révolution allait renverser cinq ans après sa première représentation publique.
Les meneurs de jeu dans la pièce et dans l’opéra sont Rosine (la comtesse) et Suzanne (sa femme de chambre), dont la complicité pour déjouer le plan du comte (il veut coucher avec Suzanne avant d’autoriser son mariage avec Figaro, son valet) permet de transcender leur statut respectif.
Le récit est joyeux, léger, irréel, le discours, lui, est un chant de profonde harmonie.
Voilà pour la comédie
Le 20 janvier 2025 D. Trump sera pour la seconde fois investi Président des Etats-Unis.
Il faut le répéter pour se convaincre que c’est vrai, vraiment vrai : une nette majorité a élu à la plus haute charge politique un homme reconnu coupable à deux reprises pour des faits de droit commun et qui a incité à l’envahissement du lieu symbole de la démocratie dans le but empêcher la proclamation du vote qui lui était défavorable.
Autrement dit, un homme qui représente la négation du respect de la loi et de la Constitution qu’il va jurer (sur la Bible) de défendre lors d’une cérémonie où les personnalités invitées et la foule représentant ceux qui l’ont élu feront semblant de ne pas savoir que le discours qui sous-tend le récit grave et solennel du protocole/spectacle qu’ils applaudiront, est celui d’une bouffonnerie.

Journal 4 – De quoi J-M Le Pen est-il le nom ? (08/01/2025)

Le déroulé du catalogue de ce qui lui vaut la célébrité n’explique pas. Il souligne seulement ce qui peut sembler énigmatique, s’il ne l’entretient pas.
La problématique est celle du hors normes dans l’ordre de l’interdit.
L’interdit le plus puissant concerne la négation du réel.
Le réel le plus têtu et le plus traumatisant est celui de notre mort qui nous apparaît comme un impensable et un impossible.
De ce point de vue s’explique l’intérêt pour les « grands » criminels dont la fonction semble rejoindre celle qu’Aristote assigne à la tragédie de son temps : une catharsis, autrement dit une « purification » des passions qu’engendre le type de conscience (biologique et psychique) que nous avons de notre mort – la tragédie propose toujours la mort de l’autre – avec une particularité intéressante dans l’Antigone de Sophocle (cf. les trois articles – 04/06/2021)
Dans la tragédie grecque (Eschyle, Sophocle, Euripide) ce qui permet la catharsis n’est pas l’énoncé d’un événement (sur la scène on ne fait que raconter), mais, réagissant à l’événement, le discours du chœur : un groupe d’hommes chantant et dansant avec accompagnement de l’aulos, instrument à anche, dont a sonorité n’a donc pas à voir avec celles des flûtes à bec ou traversière, mais avec celle du hautbois, beaucoup plus puissante. D’où l’importance de la musique dans le théâtre moderne et contemporain.
Il s’agit donc d’une émotion forte provoquée par des mouvements et des sons non-habituels, hors de l’expérience ordinaire et qui sont présentés et perçus comme tels.
Sous cet angle, ce qui différencie les grands criminels et le chœur antique, c’est la réalité dans laquelle ils évoluent : la vie réelle dans un cas, la parenthèse spectaculaire dans l’autre.
L’intérêt que suscitent les premiers tient dans la confusion entre les deux réalités : le crime le plus inimaginable (par la cruauté, le nombre…) renvoie à notre inimaginable, celui de notre mort et la catharsis du théâtre devient alors une perversion.
L’intérêt pour Le Pen réside dans cette confusion : dans le champ politique qui est essentiellement celui de la vie habituelle et ordinaire, il a, par la voix et la gestuelle, représenté l’impensable et l’impossible par cette perversion de la catharsis qui se manifeste par le rejet de l’autre.

Journal 3 – Pourquoi me plaindre ? – (07/01/2025)

C’est la question oratoire – elle contient la réponse – que m’a posée ce matin un restaurateur maintenant retraité qui attendait devant le super marché la personne qui avait proposé de le ramener chez lui en voiture.
Nous l’avions rencontré quand nous visitions les appartements à la recherche de celui qui nous taperait dans l’œil.

Il renait un restaurant au premier étage d’un ancien immeuble du centre-ville. Salle-à-manger lumineuse, tables recouvertes de nappes blanches, terrasse possible, et cuisine de famille, simple, bonne, copieuse et pas chère. Lui aux fourneaux, elle en salle, l’un et l’autre souriants et heureux.
L’appartement « coup de cœur » acheté, nous sommes revenus souvent nous asseoir à l’une des tables, y avons invité des amis, et nous avons ainsi créé des liens de cordialité avec elle et lui. Ils sont venus dîner chez nous après qu’il eut cessé son travail dans les conditions assez difficiles d’un conflit avec le propriétaire de l’immeuble.
Nous les rencontrions dans les promenades limitées dans le temps et l’espace du confinement covidien et nous échangions quelques mots à distance respectable, au cas où.
Il y a quelques mois, elle a été affectée par trois AVC (accident vasculaire cérébral) successifs qui l’ont laissée hémiplégique et elle a peu à peu « perdu la tête » au point qu’elle est maintenant « ailleurs ».
Elle est donc alitée en permanence, complètement dépendante – il a mis en place un protocole efficace – sans traitements médicamenteux.

Elle ne souffre pas, elle est paisible, explique-t-il quand je lui demande des nouvelles d’elle avant de lui demander comment il vit cette situation.
Il me donne comme réponse l’intitulé de l’article. A le voir et à l’entendre, je sais que c’est vrai et je le connais assez pour savoir qu’il n’est pas du genre à jouer un personnage.
C’est l’expression de ce qu’on appelle la sagesse.
Ce qui lui est difficile, dit-il, c’est la disparition de la communication, et il ajoute que ce qui le préoccupe, c’est l’hypothèse qu’il « parte » avant elle.
Et, ça, c’est l’expression de l’amour.

Journal 2 – Baloise Session – (05/01/2025)

Je ne parviens même plus à me dire que je rêve tout éveillé. Le nouveau président élu des USA vient d’être condamné et va l’être à nouveau quelques jours avant son investiture, mais bon, c’est normal. Il accuse le président encore président pour quelques jours d’être responsable de la tuerie de New-Orleans commise par un citoyen US parce qu’il a ouvert les frontières aux immigrés, mais bon, c’est encore normal. Son ministre E. Musk traite le premier ministre britannique de dictateur, soutien les néo-fascistes allemands, et c’est toujours et encore normal.
Autrement dit, c’est moi qui disjoncte.
La preuve. Tout en écrivant, je suis en train d’écouter sur Arte.tv un concert donné en 2024 à Bâle (d’où l’intitulé de l’article) par Robert Plant, l’ancien leader de Led Zeppelin associé ici à Suzi Dian (que je ne connaissais pas – tout le monde a des lacunes). Led Zeppelin – quel nom ! – est un groupe rock né en 1968 – quelle année ! – et en comparant Robert Plant là, sur mon écran, à sa photo de 1968, eh ben je peux vous dire qu’il ne se ressemble pas tout à fait.
En revanche, la musique qu’ils produisent, avec des guitares, un banjo, une batterie plutôt soft, un accordéon, et leurs voix, comment dire, c’est comme si c’était juste hier. Ils n’ont pas de chemises à fleurs, mais des cheveux longs et des barbes.
Et j’aime bien.
Quand je dis que je disjoncte.

Journal 1 – le Ventre de Paris – (02/01/2025)

Je sais pas vous, mais moi, il y a des mots comme confit, brioche, cerise… qui remplissent la bouche comme les objets qu’ils désignent.
La Série Documentaire (17 h 00 sur France Culture) proposait ces derniers jours quatre épisodes intitulés « Manger la France ». Interviennent des professionnels de la restauration – au sens large – et, le plus émotionnel, les élèves de CM1 de l’école élémentaire « L’arbre sec » située près du quartier des Halles dans le 1er arrondissement de Paris. Il faut les écouter répondre aux questions que leur pose leur institutrice (on dit professeur des écoles, mais je préfère instituteur / institutrice à cause du sens premier latin « établir, fonder… » – on devrait enseigner le latin) : la spontanéité, les voix d’enfants sont une belle entrée en matière pour cette nouvelle année.
Furent mentionnés Le ventre de Paris, le troisième roman de la série des Rougon-Macquart écrite par Emile Zola (les Halles constituent le personnage central du récit), Bel Ami, écrit par Maupassant et dont fut lu un extrait (je le cite en fin d’article).
La nourriture, le repas, manger d’une manière générale sont indissociables des mots, du discours. Et ceux qui sont prononcés dans cette série d’émissions donnent une image apaisée et apaisante de l’homme. Associés aux voix des élèves du CM1 ils nous rappellent à la fois l’importance de la culture et, peut-être surtout, de l’enfant que nous avons toujours en nous.
Voici l’extrait de Bel-Ami – le personnage principal, Georges Duroy, est au restaurant en compagnie notamment de deux femmes amoureuses de lui et qui deviendront ses maîtresses : « Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.
Pus, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de jeune fille (…) Et, comme la première entrée n’arrivait pas, ils buvaient de temps en temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées sur le dos des petits pains ronds. Et la pensée de l’amour, lente et envahissante, entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin clair, tombé goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et troublait leur esprit
. »

Journal 119 – Le mage du Kremlin – (30/12/2024)

Noël permet aussi de combler les lacunes. Je n’avais pas lu Le mage du Kremlin, écrit (en 2021) par Giuliano da Empoli et publié (pour cause de covid) en avril 2022 – soit deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie – chez Gallimard.
La lacune est comblée : je l’ai trouvé au matin du 25 dans mes chaussures sagement disposées devant la cheminée. En réalité il m’a été offert le 24 au soir, mais dans l’hypothèse où de petits enfants liraient cet article, je préfère laisser croire au père Noël.
Ce roman a cette particularité de donner l’impression qu’il n’en est pas un en ce sens qu’à côté de personnages de fiction, il fait intervenir des personnes réelles – Vladimir Poutine, Boris Berezowski, Mikhaïl Khodorkovski, Edouard Limonov, Gary Kasparov, Serguei Prigojine… – dans des événements réels (guerre de Tchétchénie, révolution orange en Ukraine, élection de 2000, naufrage du sous-marin Koursk, rencontre de Boris Eltsine et Bill Clinton…).
Vadim Baranov, le narrateur (personnage de fiction inspiré d’une personne réelle), devient le conseiller le plus proche de V. Poutine dont il décrit l’accession au pouvoir et la philosophie politique.
Les lecteurs du blog connaissent l’analyse que j’en propose, en particulier de l’invasion de l’Ukraine, il y aura bientôt trois ans : en 1990, la décision responsable (dans le sens « réponse adéquate ») des membres de l’OTAN aurait dû être la dissolution de cette organisation construite pour répondre au Pacte de Varsovie disparu au moment de l’implosion soviétique. Son maintien était un discours irresponsable en regard de ce qu’aurait pu être une proposition à la Russie d’une discussion sur la construction de nouveaux rapports ouest-est – militaires notamment.
Les années de chaos qui ont suivi l’implosion ont fait émerger ceux qu’on appelle – de manière inappropriée – des « oligarques », en réalité des hommes prêts à tout pour s’approprier non directement le pouvoir politique, mais la richesse sous toutes ses formes et qui s’imaginaient pouvoir dicter la politique… comme d’autres le font dans les pays capitalistes… quand ils ne sont pas élus.
Giuliano da Empoli qui n’est ni russe ni conseiller de V. Poutine, mais italo-suisse – il enseigne à Science-Po Paris – imagine donc comment, face à cette « horizontalité » capitaliste sauvage de connotation occidentale, V. Poutine construit de manière froide, calculée, la « verticalité » du pouvoir qu’il parvient à acquérir et à conserver en s’appuyant sur des « valeurs » patriotiques antinomiques de cette horizontalité honnie de ceux qui paient les pots cassés du chaos, autrement dit le « peuple ».
Au-delà de tous les renseignements qu’il a pu acquérir, l’auteur propose donc sa propre analyse qui met en évidence, et pas seulement en creux, la responsabilité occidentale.
La problématique ainsi proposée est celle du déclenchement d’un processus et dont la caractéristique principale est d’être occultée par les médias qui mettent généralement plutôt l’accent sur l’événement présenté comme sa propre cause (cf. le massacre du 7 octobre 2023 le plus souvent présenté comme le début de la guerre).
Le livre se lit d’une traite.
Une critique : l’auteur semble parfois donner raison à Poutine dans son combat contre l’avidité du capitalisme occidental dont il pense qu’il veut envahir la Russie, non par les armes, mais par la propagande politique, comme en Ukraine (révolution orange).
Ma critique ne porte pas sur ce point, mais sur l’absence de la problématique essentielle : le capitalisme industriel et financier occidental créé à la fin du 18ème siècle est un mode d’expression de l’équation capitaliste (être = avoir +) dont le pouvoir dictatorial (celui de Poutine) est un autre mode.
Corollaire : si, selon le point de vue prêté à Poutine, c’est la propagande occidentale qui est à l’origine de la révolution orange en Ukraine, qu’est-ce qui la rend si efficace qu’il doive envahir l’Ukraine pour se protéger ?