Journal 61 –   Françoise Hardy,  la gauche, la vérité – (16/06/2024)

Le dimanche matin, à 7 h 000, j’écoute Le Bach du dimanche sur France Musique. Avant, je jette un rapide coup d’oreille sur France Info pour savoir s’il est arrivé quelque chose dans le monde.

Et ce matin, c’est dimanche.

Avant le Fil-info (un résumé de ce qui est considéré comme le plus important), est diffusée une des séquences consacrées à Françoise Hardy, « partie », ainsi que l’a annoncé son fils, le 11 juin. Comme je ne suis pas né d’hier, je me rappelle le choc émotionnel de Tous les garçons et les filles. En tout cas pour ceux qui écoutaient « Salut les copains ! » tous les jours à 17 h 00 sur Europe 1, la station « dans le vent », le vent des copains,  c’était quelques années avant mai 68, les fleurs n’étaient pas encore sur les chemises. Je sais que le vent qui souffle aujourd’hui dans cette station de radio a vilainement tourné.

Tous les garçons et les filles est une intéressante illustration de l’énigme qu’est la musique, ou qu’elle semble être, quand on cherche à comprendre pourquoi. On n’est pas obligé, mais ça reste une question. La mélodie n’était pas exceptionnelle, l’accompagnement sommaire,  la voix, nouvelle, comment dire…  F. Hardy elle-même disait qu’elle n’aimait pas cette chanson, même qu’elle en avait honte.  Et 60 ans plus tard, on l’écoute toujours.

Juste après et juste avant Bach qu’on écoute toujours, lui aussi,  alors que le ciel cévenol se colore d’un bleu de plus en plus lumineux (rien à voir avec les azurs verts de Rimbaud, pour ceux qui lisent Le bateau ivre), j’écoute, enregistrées à Evreux pendant la manifestation de samedi contre le RN,  les réactions d’un couple qui a voté et votera encore pour lui. La journaliste ne se contente pas de tendre le micro, elle interroge, pousse dans les retranchements.

En arrière-plan, les slogans de la manif, et, au premier, le discours, bourru, de l’homme qui n’est pas d’accord avec la manifestation qui ne respecte pas le suffrage universel. Si la liste de Macron était arrivée en tête, est-ce qu’il y aurait des manifestations ? Il a 62 ans, en retraite, touche une pension de 1400 euros et dit que les 1600 promis par le Nouveau Front Populaire ne sont pas possibles, que tout le monde le sait. Que, les Macron, Mélenchon, Bardella sont tous pareils. Alors, pourquoi voter pour le RN ? lui demande la journaliste. Il ne lui demande pas pourquoi elle pose la question, il doit le savoir, plus ou moins. Pour la contestation, bougonne-t-il. Son épouse, elle, dit qu’elle ne comprend pas ce qu’on reproche au RN, parce qu’il n’est plus le FN de J-M Le Pen.

Avant de passer à Bach, je prends le temps de me demander pourquoi les partis de gauche ne tiennent pas le discours adéquat qui répondrait par anticipation.

Et de me demander aussi si la réponse n’est pas contenue dans la question.

En d’autres termes, est ce que l’existence même du parti n’est pas le signe de cette limite ?  

Parti, comme son nom l’indique, ne désigne pas un ensemble mais ce qui concerne une partie de, alors que le discours dont je parle concerne un universel.

Le latin, dont on (je ne dis pas « je » pour éviter d’être trop lourd) ne dira jamais assez qu’il faudrait l’enseigner et l’apprendre, comme le grec,  nous dit que pars (= partie) est formé sur la racine du verbe parere qui signifie fournir… notamment ce qui revient à l’individu.

Le parti serait-il, par la fragmentation qu’il constitue et qui le constitue, l’expression politique du déni ordinaire du commun spécifique de notre espèce ?

Bach est très loin de tout ça. Enfin, quand je dis très loin, je parle des élections européennes passées puis législatives à venir,  sinon il est très près de cette spécificité.

Un peu plus tard, un débat, sur France Culture et sur les élections passées et à venir. Très, très animé.

Et encore un peu plus tard, un autre débat, toujours sur France Culture, toujours sur les élections passées et à venir, mais à partir de la question de la vérité.  Un des participants dit que la force du totalitarisme c’est le relativisme, qu’il n’y a pas de vrai et pas de faux. Et il évoque « L’intellectuel relativiste, anti-universaliste et qui accepte le principe de la foutaise ». Si j’avais été là, je lui aurais demandé quelle est la vérité de ce qui produit le chômage, la hausse des prix, la détérioration du service public, entre autres, et quelle conclusion il en tire.

Dans les deux cas, que ce soit pour le programme du Nouveau Front Populaire ou sa composition, rien ou presque rien sur l’essentiel de l’enjeu. Il est là, en filigrane, mais il n’est pas abordé.  Comme si c’était déjà trop tard, acquis. Comme si c’était aussi ce que disent les 250000 manifestants d’hier, comparés au million et demi de mai 2002, quand la présence de J-M Le Pen au second tour de la présidentielle était encore invraisemblable.

Qu’est-ce qui ne permet pas aux partis de gauche d’expliquer que l’heure n’est pas au catalogue des promesses, mais à l’urgence de la sauvegarde du commun ?

Il faudrait parler du commun, dire comment il a été défini, comment ça n’a pas marché, ajouter qu’il faut le redéfinir… dire la vérité.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (4)

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême                                   6

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Et dès lors, ouverture du temps et de l’espace, annonce la problématique du passage, insolite ou extraordinaire, de l’univers ordinaire, quotidien, à l’univers autre, qu’il soit juste après le coin de la rue ou à l’autre bout de monde, peu importe, puisqu’il est essentiellement et d’abord une construction.

Ici, pour l’adolescent, fils de Vitalie Cuif et habitant Charleville, l’univers autre, est, en même temps que celui les fugues, la Mer.

Et n’a pas le sens habituel de l’ajout : il n’est plus la conjonction de coordination mais un propulseur d’autant plus puissant que la virgule crée un moment d’arrêt, pour une résonance des trois mots, en suspension, après la seule seconde de leur simple déchiffrage. Un arrêt dont la durée est choisie par le lecteur.

Le choix du temps de lecture de la résonance est, au-delà du récit, celui de l’accès au discours, tel qu’il est défini dans les cinq premières strophes. Ce temps ne se calcule pas en secondes mais en intensité.

– je me suis baigné dans le Poème / De la Mer invite à transposer les sensations expérimentées, familières, du corps immergé (ne serait-ce que dans l’eau de la baignoire) dans l’esprit immergé dans un analogue imaginaire, intellectuel, sensible, au moyen de ce que Rimbaud nommera « un long immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».  

Ce qui veut dire que le Poème de la Mer n’est pas celui que crée le poète, mais celui que chante la Mer en tant qu’entité à physique et mythique (cf. le rejet de Mer et les majuscules) ; elle est pour lui l’équivalent profane de la divinité qui, selon Platon, enthousisame (= être inspiré par le dieu) le poète.

– ainsi, les appositions (infusé, lactescent – rapport avec la couleur du lait – , dévorant) complètent le Poème de la Mer, la mer elle-même – peut-être bien aussi je – et créent, par la structure rythmique et les associations (infusé d’astres, azurs verts), les formes et les couleurs d’un univers chaotique (dans le sens précisé plus haut) puissant (dévorant) qui peut évoquer celui de Van Gogh.

(il sera repris  au début de la strophe suivante) est ce lieu à la fois physique et spirituel où la mort devient une forme de vie autre, dans une représentation dédramatisée et hors du tragique  (flottaison, pensif, descend)  ;  il faut laisser à ravie – le rejet gomme la morbidité de blême – son double sens ( enlevée, naïve) et noter la touche de couleur vive du « i », comme un sourire, le temps du passage en trois mouvements qui épousent la vague : pensif parfois descend =  deux sourdes (p) et une sonore (d) pour la glissade finale.

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,                              7

Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Cette seconde strophe achève la peinture du lieu par ce qui donné comme la matrice active (Fermentent) du Poème de la Mer : les rousseurs amères de l’amour ! : trois « r », deux sifflantes (-sseurs /samères) pour une couleur de feu qui ne peut que renvoyer à la seule expérience qu’il a de l’amour : son absence.

Ce qui précède est d’un ordre psychédélique dont les démesures (tout à coup / rythmes lentsbleuités, rutilements, délires, alcool)  répondent à la démesure de cette absence. Le rejet du verbe à la fin et celui du sujet derrière le verbe ajoutent à l’effet d’explosion et à la gravité de la souffrance.

Les onze strophes suivantes racontent cette expérience.

(à suivre)

L’inadéquation du discours du Nouveau Front Populaire

L’erreur, pour autant que ce soit une erreur, est le programme commun, tel qu’il vient d’être présenté par des porte-parole de la gauche unie, parce qu’il occulte le problème politique en le déplaçant sur le seul terrain économique et social et en faisant du président et de son gouvernement l’adversaire principal… qui a un genou à terre.

La question essentielle, première et urgente, n’est pas de mettre en avant des propositions (retraites, assurance chômage, smic, indexation des salaires sur l’inflation, réforme fiscale…) mais d’expliquer l’enjeu : stopper le développement de la pathologie collective qui s’exprime par le vote RN.

La liste de mesures non calées sur le discours de l’enjeu, renvoie au rituel de la « promesse électorale » qui suscite – je l’ai constaté dans les contributions du Monde – l’ironique « demain on rase gratis » et aux moyens de les financer ( taxation sur les superprofits, impôt sur la fortune…)  que des voix « autorisées » estiment irréalistes et dangereux. « Faillite de l’Etat assurée dans six mois, assure un ancien poids lourd du PS » (France Culture – Journal de 18 h 00).

Mais, et surtout, elles entrent en concurrence avec celles du RN (promesses contre promesses), lui reconnaissent ainsi le statut « politique » et occultent donc l’enjeu, existentiel.

Un des signes de cette inadéquation est le soutien qu’apporte F. Hollande – il rêve d’un retour – qui ignore apparemment les bienfaits du silence.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (3)

Une précision quant à l’utilisation du passé-composé et du passé-simple.

Le premier est dit composé parce qu’il se construit avec les verbes être ou avoir utilisés en tant qu’auxiliaires (aides) conjugués au présent, avec le verbe sous sa forme de participe passé : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, dit calmement César, traduit. 

Le passé-simple est une forme du verbe conjugué seul : je vins, je vis, je vainquis, dit-il avec plus de force, cette fois au parfait de la conjugaison latine (veni, vidi, vici)  d’où vient le passé-simple.  

Le passé-composé est plutôt descriptif, informatif (Hier nous sommes allés voter),  alors que le passé-simple – il n’est pratiquement plus utilisé dans le langage courant – souligne une caractéristique remarquable de l’événement (soudaineté, brièveté,  force etc.) notamment après un imparfait  (= inachevé) dont il vient interrompre le déroulé linéaire (Nous discutions quand l’orage éclata – plus marquant que a éclaté – la phrase est susceptible d’avoir plusieurs sens).

Je reprends le texte :

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,                    

Je courus ! Et les Péninsules démarrées                                                 3                   

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots

Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,                                      4

Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures                                     5

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

> Les trois strophes semblent présenter un défaut d’organisation : la 1 et la 3 racontent au passé-simple ( courus, pénétra et lava,  les trois seuls passés-simples du poème) le moment du rejet des structures habituelles et du choix révolutionnaire du chaos constructeur, tandis que la 2 est,  au passé-composé, une sorte de synthèse de l’aventure dont la narration proprement dite commencera à la strophe 6 (Et dès lors…).

Alors, quelle cohérence ?

Le chaos, celui qui est à l’origine de la construction de la vie, est la rencontre voulue d’un Moi, comme étonné de son affirmation,  entêté (plus sourd…) et en équilibre d’existence entre la puissance terrifiante (fu/ri/eux) et infinie de la mer multipliée (des marées) et la saison de tous les risques (l’autre hiver).

Tout est dans Je courus !  en rejet au vers 3 (du point de vue du sens il appartient aux deux vers précédents) : en même temps que la force du mouvement, il exprime l’intensité de la sensation d’harmonie jubilatoire avec un monde qui se libère (Péninsules démarrées = qui ont rompu leurs amarres) et vit le même chaos (tohu-bohus plus triomphants).

La cohérence ne ressortit pas à la logique du plan académique : elle est, au moment de l’écriture,  dans la force de la sensation qui a besoin d’oublier un instant le récit de la rupture – elle est visible dans la structure même de la strophe (Moi (…) Je courus !)  comme deux touches de couleurs vives – ,  pour dire, donc au passé-composé intercalé, la durée du bien-être et du bonheur. Si Rimbaud tient la plume, celui qui dicte est un autre et il importe, sans doute aux deux, d’assurer que, oui, l’incroyable qui se produit, est vrai.

Les deux premiers vers (strophe 4) racontent la subversion paisible des repères (la tempête a béni) soulignée par le rythme régulier des quatre temps à peine marqués  (la temte / a béni / mes éveils / maritimes = tout se passe bien ) et l’accord entre la mer apprivoisée et l’enfant libéré des contraintes (plus léger qu’un bouchon…). Le même rythme tranquille souligne une identification de nature  (j’ai dansé sur les flots).

Le discours des deux vers suivants balaie le discours fonctionnel, dysharmonique, du danger de la mer, et « Dix nuits » rejeté (= soulignement de l’extraordinaire) au début du vers 4 (complément de « j’ai dansé ») oppose le mouvement de l’aventure à l’immobilité rassurante et méprisée (ni/ais) que représente la lumière blafarde des lanternes portuaires (falots).

La strophe 5 retrouve le passé-simple pour exalter les sensations et les couleurs, vives, acidulées (pommes sures), surprenantes (vins bleus) de la rencontre.

A noter, entre autres :  la composition musicale du 1er vers ( les accents sur dou, fants, chair, su), les contrastes des sonorités ( notamment par les sifflantes douce /sures) et le choc vomissures / Me lava. (le passé-simple indique une radicalité).

Les instruments de contrainte (gouvernail et grappin) disparus, commence le récit.

(à suivre)

RN : diagnostic.

Une habitante d’une petite ville du Finistère – je n’ai pas retenu le nom – expliquait, lundi,  au micro de France Culture, qu’elle avait voté RN parce ce qu’elle était effrayée de ce qu’elle voyait à la télé de la situation dans les grandes villes, en particulier à Paris, et – avec l’émotion, était perceptible une certaine gêne dans sa voix – qu’elle voulait retrouver la vie de son enfance. Elle précisait qu’il n’y avait pas d’immigrés dans sa ville, qui, précisait le journaliste, dispose de commerces et de services publics.

Nous en sommes là. Nous, c’est-à-dire l’humanité désormais orpheline de l’hypothèse d’une possibilité d’alternative au système capitaliste générateur de problèmes dont la gravité concerne désormais la survie de l’espèce et peut conduire à en rendre responsables les constructions politiques antérieures. L’angoisse que sa conscience de sa mort produit chez l’individu se trouve donc aggravée – à des degrés d’intensité variable selon les pays – par celle, plus diffuse, de la communauté dont la récurrence des signes du dérèglement climatique lui signifie qu’elle est en danger de mort.

Telle est à mon sens la cause essentielle du succès électoral de l’idéologie d’extrême-droite qui fait miroiter le leurre d’un immuable identitaire – une composante de la nostalgie – perdu à cause du « système politique » mais qu’il est possible de retrouver en évacuant les coupables : ceux qui ne sont pas de souche et les politiciens qui leur ont permis d’entrer « chez nous ».

Ce que l’élection du 9 juin apporte de nouveau, c’est l’élargissement de ce désarroi – plus exactement de la panique qu’il peut engendrer – à l’ensemble des catégories sociales, quel que soit le territoire, à l’exception des grandes villes –   la masse, dans son sens le plus large, en tant qu’élément rassurant de solidité ?

Pour le diagnostic, de deux choses, l’une :

– ou bien le vote de désarroi a été, pour une part significative des électeurs, libéré des interdits par l’enjeu de l’élection qui n’avait pas d’incidence directe sur la politique nationale mais qui rejoignait la thématique identitaire d’extrême-droite par la mise en cause des institutions européennes et par l’immigration ;

– ou bien il est, majoritairement, l’expression du franchissement convaincu et assumé de ces interdits.

Ces interdits sont ceux que fixent, plus ou moins consciemment, la pensée, la raison, relativement au simplisme de l’identité française et du patriotisme et à la nostalgie

Dans le premier cas, une partie de ceux qui se sont « laissés aller » reviendront à leurs votes antérieurs pour les législatives.

Dans le second, sera confirmée la gravité de la pathologie – un cancer social –dont nul ne sait aujourd’hui quand et comment sera atteint le seuil critique.

Restent deux inconnues, l’une et l’autre complexes  :

A droite, le parti LR (7,5% des voix, le 9 juin) est confronté au problème plus aigu d’une alliance avec le RN. Quelles que soient ses décisions, il est menacé de disparition – encore que le caractère individuel de ce type d’élection ait une incidence sur les choix des électeurs concernés.

La gauche élabore un programme commun et présentera un candidat unique, ce qui peut conduire à mobiliser une partie importante des abstentionnistes, mais cette unité est, de fait, d’abord une « réaction contre » et son programme ne peut que promettre des engagements de réformes ponctuelles.

L’efficacité électorale de cette union dépend du diagnostic.

Quel que soit le résultat, restera la problème désormais existentiel de la communauté.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (2)

Embarquer dans Le bateau ivre oblige à glisser dans le paquetage la problématique commune de l’insatisfaction que j’évoquais dans l’article précédent.

Rimbaud l’éprouva à un degré d’intensité dont rendent compte à la fois dans son travail scolaire une perfection (dans le sens premier d’achèvement : premiers prix, notes maximales) qui effrayait son instituteur – poussée à ce point elle ressemble à l’image sainte – ses fugues, et la poésie dont il ferma le cahier à 20 ans pour ouvrir celui des aventures d’une tout autre forme.                     

Son histoire – absence du père, rigidité de la mère « the mother » – permet de comprendre pourquoi le monde ne lui convient pas (convenire = venir avec, se réunir) parce qu’il est identifié à celle qu’il appelle aussi la « bouche d’ombre », la mère, qu’il ne cessera de fuir et de retrouver sans jamais avoir pu vraiment couper le cordon.  Là se forme et mûrit la révolte qui s’étendra à Charleville et à l’univers de ceux qui, comme elle, aiment l’ordre,  pensent, croient et vivent comme il faut, qui vous donnent envie de fumer votre pipe à l’envers, d’aller voir les vilains bonshommes que sont des poètes avec lesquels tout est possible, même célébrer le trou du cul,  et de rêver des fantasmes de communisme et de révolution à coups de mots trempés dans l’encre rouge.

Partir, continuer à partir sur le papier avant de partir vraiment pour Paris qui fut assiégée par les Prussiens et où il y eut la Commune.

Sur le papier.

Il est un bateau parce que le mot évoque la mer, l’espace,  la liberté, un monde inconnu – l’exact contraire du monde de la mère et de Charleville – mais il désigne aussi, plus près de lui, le bateau des fleuves et des canaux,  tiré encore en ce temps-là au bout des cordes sur les épaules d’hommes marchant sur les chemins de halage.  

D’un coup de plume, il se libère de ces liens pour glisser de lui-même, libre, jusqu’à la mer qu’il n’a jamais vue, mais c’est sans importance parce qu’il a lu des livres, et il a dans sa tête non seulement tous les mots-supports de l’imaginaire mais aussi la machine pour en fabriquer.

L’aventure extraordinaire commence, sur le papier, avec, fiché, dans un coin de la tête, juste à côté de la machine à mots, la voix qui lui rappelle que partir pour partir ne résout rien. D’accord, mère. On verra bien.

                                                         —–

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,                        1

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

> Le quatrain (strophe de 4 vers) (ici, une seule phrase) est une structure classique, comme les alexandrins (12 syllabes) et les rimes au bout, alternées, a, b, a, b.  Dans sa contrainte positive, la structure est nécessaire à la poésie, comme, au bateau, la coque, le gouvernail et les mâts.  Même la chanson la plus banale a besoin d’un rythme et de rimes.

L’élève Rimbaud Arthur a appris et sait que l’imparfait sert à dire la durée, l’habitude, la répétition, le passé-simple ce qui survient, une rupture de la durée, un point sur la ligne, et que la majuscule peut être employée pour donner à un nom commun une valeur de puissance, de force, une importance.

Maintenant, il suffit de lire en respectant les syllabes Fleu/ves, Rou/ges et en souriant à l’intrusion des Indiens d’Amérique sortis des livres pour libérer Je en lui faisant découvrir la sensation de liberté. Et tant pis pour les malheureux haleurs, ou tant mieux,  pour les couleurs.

                                                           —

J’étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,                                        2      

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

> Après le récit du premier quatrain, le discours du second (deux phrases), l’imparfait pour ce qui était avant, habituel, et, par rapport au temps de la narration – maintenant – , les deux passés-composés, l’un, de l’événement – dédramatisé (« tapages ») – l’autre, de sa conséquence – m’ est sujet de descendre – dont « je voulais », en regard de la fonction antérieure, passive (in/sou/ci/eux), commerciale, est essentiel.  

Ces deux premiers quatrains coulent comme l’eau douce des cours d’eau et les Peaux-Rouges ne sont qu’un coloriage d’enfant.

( à suivre)

Journal 60 –   le mythe de La France – (10/06/2024)

Hier, ce n’était pas d’abord le matin, puis l’après-midi, puis le soir, puis la nuit, comme tous les jours,  c’était aussi et surtout une journée raccourcie puisqu’elle se termina à 20 h 00 quand fut annoncé le résultat français de l’élection européenne. 

Jusque-là, je ne dirai pas que tout allait bien, non, mais que tout était en suspens, ce suspens bien connu caractérisé par une petite voix, toute petite et très faible, oui, mais voix quand même qui susurre bon d’accord le miracle ça n’existe pas plus qu’une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, oui, ou non, ça dépend, mais on ne sait jamais, hein, peut-être bien que….

Eh bien non, ou plutôt oui, ça n’existe pas. Je parle du miracle, Parce que la fourmi poétique, elle, elle existe.

Jusque-là, une belle journée paisible chez des amis, dans les Cévennes. L’amitié, les arbres, les oiseaux, le vin, des boulettes et des frites – comment avez-vous deviné que ce sont des amis belges ? – un orage annoncé – je parle de météo – qui passe à côté – je suis toujours dans la météo – et un retour tranquille à la maison.

A 19 h 15, Arte et les premiers résultats européens. Une autre petite voix, mais de plus forte intensité, qui met en regard le débarquement de 1944 et les résultats des extrêmes-droites. L’autre, celle du suspens métaphysique est de plus en plus imperceptible. Elle s’éteint à 20 h 00.  Arte – nous ne supportons plus les discours des représentants des partis politiques rituellement invités sur les autres chaines – réunit des « politistes » français et allemands plus audibles, pendant un moment.

A 20 h 00 et quelques minutes, elle retransmet le début de la déclaration de J. Bardella. Derrière lui, en gros plan, le slogan du RN « La France revient ». Je me dis que je ne rêve pas.

D’un commun accord, nous décidons de zapper et de regarder Taken 3, (nous avons déjà vu les 1 et 2) un film intellectuel plein de poursuites de voitures et de méchants qui essaient de tuer le héros mais qui n’y arrivent jamais parce qu’il est très fort. Il a une femme qui l’a quitté parce qu’il n’était jamais là puisqu’il était au service de son pays et une fille qui passe son temps à être enlevée, à Paris, puis à Istanbul, mais là c’est à Los Angeles. Ça dure à peu près une heure et demie pendant laquelle l’esprit est tellement pris qu’il ne pense plus du tout à ce qui est en train de se produire en Europe et en France. L’anesthésie, ça doit être ça.

Après, et toujours d’un commun accord, nous décidons de retrouver Arte pour une vision d’ensemble. Mais la chaine a zappé elle aussi et elle diffuse un film. Il faut attendre un quart d’heure et je sélectionne France 2. Et là, en même temps, nous apprenons la décision du président de dissoudre l’Assemblée nationale et entendons la réaction du chef du Parti socialiste, Olivier Faure qui dit qu’il s’agira de décider si ce sera une France d’extrême-droite qui accueillera les Jeux Olympiques. Je ne vous dirai pas mon exclamation spontanée en trois lettres qui sont généralement l’expression de la colère qu’il est préférable de laisser sortir parce que cette mauvaise conseillère peut être dangereuse si on la laisse à l’intérieur.

Maintenant qu’elle est sortie et que la nuit est passée, j’explique ce qui n’est pas très réjouissant. Pas plus que la formule de l’appel à un « Front populaire contre l’extrême-droite » que je découvre à la Une du Monde,  si elle doit en rester là.

Ce dont n’a apparemment pas conscience ce porte-parole socialiste, c’est qu’il vise le même terreau, la même strate que le RN : le RN, dit-il ainsi, ce n’est pas la France qui doit accueillir les J.O. ,alors que le RN vient de récolter plus de 30% des voix avec le slogan « la France revient » (équivalent du « Make America Greta Again » de Trump).  

Le Front populaire souhaité rappelle évidemment les événements de 1934 (tentative de coup d’Etat de l’extrême-droite), avec une différence essentielle : la gauche n’a plus le discours d’alternative qui était celui d’un temps où socialisme avait un sens audible et « contre le RN » n’est pas un projet mais l’expression des peurs et de l’angoisse dont il se nourrit avec succès.

Ce qui fait défaut à la gauche, c’est la capacité du diagnostic. En rester à ce discours qui renvoie au mythe de La France, ne peut que favoriser le développement du symptôme qui, hier, à 20 h 00, agitait les drapeaux tricolores  et chantait la Marseillaise au soir d’une élection européenne.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (1)

Le poème, un des plus célèbres de la poésie, fut écrit par un adolescent de 16 ans.

La poésie se manifeste dans un moment d’incomplétude dont tout le monde fait l’expérience un jour ou l’autre, et dont l’expression va du poème d’amour le plus maladroit jusqu’au sommet qu’atteignit Arthur Rimbaud à l’âge où les garçons habituels se réunissent pour parler des filles.

La problématique de la poésie commence sur le seuil inconnu au-delà duquel, juste au-delà, mais on ne le sait vraiment qu’après, les mots du quotidien, les mots qui désignent, ne veulent plus rien dire. Les mots…  C’est le monde qu’ils désignent qui n’a plus de sens, si jamais il en eut un satisfaisant.

Est-ce une déconnexion qui s’est produite, ou alors la connexion qui n’a pas été réalisée,  celle qui, en-deçà du « ça va » quotidien, permet de tenir, de faire avec, de s’accommoder ?

On dit que Le bateau ivre est un poème difficile, un des plus difficiles de la langue française.

Il n’a de difficulté réelle que celle de l’acceptation de la nécessité de la poésie.

La peinture, la musique ont un vocabulaire spécifique alors que la poésie n’a que les mots du langage courant qui, à la différence de la couleur et de la note, signifient déjà quelque chose avant même de trouver leur place dans le poème.

S’y ajoutent les représentations stéréotypées de la poésie-sentiment et du poète-être-bizarre-déclamateur qui compose des vers en comptant les syllabes, avec des rimes au bout, des assonances, des rejets, des allitérations, tout un arsenal d’outils dont l’élève doit apprendre les noms supposés donner du sens à une poésie qu’il récitera par cœur dans les premières classes avant d’être confronté, à l’âge de Rimbaud, à l’exercice imbécile du commentaire, hors de portée et destructeur.

La nécessité de la poésie est mal acceptée parce qu’elle touche au langage que nous utilisons au quotidien pour dire quelque chose d’immédiatement compréhensible.  L’utiliser pour dire autre chose est de l’ordre de la subversion et si le poète est  « maudit » dans la représentation convenue, n’est-ce pas, essentiellement, parce qu’il « dit mal » ?

J’ai dit que mes deux poèmes préférés étaient La chanson du Mal-aimé de Guillaume Apollinaire (articles à partir du 20/06/2020) et Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud. J’ai dit aussi qu’un jour je me lancerais dans une explication de ce poème.

J’attendais le déclic. Il s’est produit ce matin alors que j’écoutais sur France Culture la partie de l’émission de Quentin Lafay (7 h00 / 9h00) dédiée à la poésie.

(à suivre)

Journal 59 – le ciment – (07/06/2024)

Ce n’est pas un objet réservé aux cimentiers ou aux maçons. Parce que, s’il existe bien le ciment ordinaire (liant hydraulique), existe aussi le ciment métaphorique (liant qui est tout sauf hydraulique) : d’un côté, le calcaire, l’argile, le sable et l’eau pour faire tenir les murs, de l’autre,  tout ce qu’on peut imaginer pour faire tenir les relations humaines.

Pour E. Macron, les commémorations du débarquement du 6 juin 1944 sont censées être un ciment de ce type. D’où son discours qui – j’en ai écouté quelques extraits – se voulait épique et qui sonnait apprêté, artificiel, faux. A l’opposé, celui d’André Malraux pour le transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin.

L’état de la société française devrait rappeler à E. Macron que la commémoration, celle-là comme les autres – certains parlent de « devoir de mémoire » – n’a aucun effet thérapeutique : selon les derniers sondages, plus 30% de Français sont prêts à donner leur voix à l’idéologie chantre d’une identité mythique dont la figure réelle, dissimulée derrière les slogans de patriotisme et de priorité/préférence nationale est le « moi d’abord » névrotique et mortifère qui permit le développement de l’idéologie nazie. Les peurs et l’angoisse sont capables de tout, jusqu’à précipiter dans l’abîme pour conjurer le fantasme de la chute.

La commémoration concerne le commun, antinomique de cette idéologie, désormais orphelin d’un discours d’alternative au capitalisme incarné par un président inaudible.

Quel ciment possible ?

« Les religions cimentent-elles encore la société française ? », tel était l’intitulé de l’émission Le temps du débat du 04/06/2024.

Après que les spécialistes eurent rappelé l’effondrement de la croyance et de la pratique religieuse chrétienne, fut diffusé un document d’archive, un extrait de l’entretien (1971) entre le journaliste Pierre Dumayet  et  la religieuse Sœur Marie-Edmond – Françoise Vandermeersch – qualifiée en son temps de « religieuse rouge » et mise à l’écart par l’institution ecclésiastique pour ses positions progressistes (avortement, sexualité, place de la femme dans l’église…).

Voici :

« L’église est dans la réalité d’un peuple de Dieu qui essaie de retrouver une foi, une foi en Jésus-Christ et voir ce que ça veut dire et puis accepter de remettre ça en question. Les remises en question de l’église sont phénoménales. Je voudrais bien savoir quels sont les organismes actuels dans le monde qui remettent aussi fondamentalement leurs propres positions. Alors que ce ne soit pas fait suffisamment, je suis entièrement d’accord, et comme toujours, on exige toujours plus des gens dont on attend beaucoup . »

Le ciment de la religieuse n’est pas à proprement parler la foi en tant que telle, mais la démarche qui consiste à « retrouver une foi et voir ce que ça veut dire puis accepter de remettre ça en question ». Autrement dit, la démarche critique valant pour elle-même, donc cessant d’être un moyen pour être sa propre fin.

Déclaration émouvante dans ce qu’elle exprime d’inquiétude intellectuelle, et qui ne voit pas la paroi de la sphère où elle ne peut que se cogner.

Nous sommes en 1971, trois ans après mai 68, mois emblématique s’il en fut de l’utopie d’un commun sensible, généreux sans entraves jusqu’au « il est interdit d’interdire » si sympathiquement irresponsable et avant l’expérience d’un ersatz du commun sans âme à partir de mai 1981.  

Six ans avant cette déclaration de la religieuse, le concile Vatican II (1962-1965) avait été pour les chrétiens questionnant leur foi un mois de mai qu’ils retrouvèrent en 68.

Mai 68 se termina par l’élection d’une chambre réactionnaire et Vatican II par l’élection en 1978 de Jean-Paul II.

Ceux qui lisent le blog connaissent ma réponse : le seul ciment possible est celui du commun qu’est la fraternité de solitude.

Journal 58 – le débarquement – (06/06/2024)

Ce matin, dans Les Matins de France Culture, il était question des cérémonies commémoratives du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, il y a quatre-vingts ans. Puis, du débarquement lui-même dans l’émission suivante, Le Cours de l’histoire. On sait à peu près tout, mais la dramaturgie est telle que l’événement est devenu et reste un marqueur majeur de l’histoire contemporaine.

L’avant-veille, j’avais regardé pour la énième fois,  Le jour le plus long diffusé sur une chaine du service public. Oui, le film est plein de défauts, mais ça n’a pas d’importance en ce sens que l’héroïsme de ceux qui débarquèrent sur les plages ou sautèrent en parachute derrière les lignes ennemies et la tension créée par les situations les plus dramatiques sont augmentés de la question  «  et si ça n’avait pas réussi » ? Connaître la fin ne suffit pas à dissoudre la hantise de ce qu’aurait été la victoire du nazisme.

Les historiens intervenant dans ces émissions ont rappelé que le sort de la guerre s’est joué essentiellement à l’est entre les forces nazies et l’Armée Rouge,  mais le choix (illogique, d’un certain point de vue) de la Normandie, les conditions de navigation difficiles et le point de contact d’affrontement entre la mer et la terre dans les représentations du mouvant fragile et du stable immuable, donnent à l’événement une dimension épique déjà présente dans le seul nom Amérique.

Aujourd’hui, dans cette Europe qui fut dominée par le nazisme, les forces politiques susceptibles de gagner une élection au suffrage universel se réclament du même type d’idéologie identitaire qui fut à l’origine du crime indépassable de l’humanité, à savoir la décision d’exclure des êtres humains de l’espèce humaine.  

A cet inimaginable, s’ajoute celui de l’impossibilité de la présence aux cérémonies commémoratives de la Russie dont l’image libératrice est désormais corrompue par les mensonges de V. Poutine et l’invasion de l’Ukraine.

Ainsi, à l’est de l’Europe et en son sein même se développent des forces analogues à celles que vinrent combattre ceux qui débarquèrent sur les plages de Normandie.

La question est de savoir si cet inimaginable le restera.