Le délire aujourd’hui.

Délire vient du verbe latin delirare dont le sens premier, en rapport avec l’agriculture, signifie « s’écarter du sillon ». Le sens a évolué jusqu’à « extravagance » : extra, vagari =  aller çà et là, en dehors (des normes habituelles).

Je lisais dans mon Journal (Le Monde daté du 05/08/2025) un article (p.22) intitulé : « Winston Churchill, victime du nouveau révisionnisme américain ». L’idéologie qui nourrit le mouvement MAGA de D. Trump réécrit l’histoire de la deuxième guerre mondiale en présentant W. Churchill comme le mauvais, celui à cause de qui la guerre a eu lieu, parce qu’il a déclaré intempestivement la guerre à Hitler qui aurait limité sa volonté de conquête à la Pologne. Qu’il n’ait pas déclaré la guerre puisqu’il n’était pas alors premier ministre (c’était Neville Chamberlain) n’a aucune importance. Là – le déni du réel – est le délire qui englobe aussi la thèse selon laquelle il n’y a pas eu d’extermination planifiée par les nazis, mais une mortalité massive due au grand nombre imprévu de prisonniers de guerre. Autrement dit, Hitler n’est pas le mauvais qu’on croit. On approche ainsi de l’apogée délirante qui établira le chef nazi comme le bon.

La différence avec le délire d’Œdipe Roi, c’est que les délirants ne sont pas sur la scène d’un théâtre, mais installés au pouvoir dans un pays réel qui se trouve être la première puissance mondiale.

Le point commun, c’est que le délire de l’un et des autres est alimenté par un discours oraculaire (Apollon, pour Œdipe, Trump pour les MAGA = annonce de l’âge d’or).

Le réel dit que D. Trump, réélu président par une majorité d’Américains, est un milliardaire qui « fait ses affaires », un délinquant condamné par la justice de son pays, et dont la validité du discours, comme celle du discours de la réécriture de l’histoire, est le discours lui-même. Comme les dieux et Dieu.

Dans le théâtre de Sophocle, l’homme libre finira par émerger de la dialectique.

La question est de savoir si le monde actuel dont les USA sont l’expression la plus puissante et la plus manifeste, jusqu’à la caricature, peut encore être régi par une dialectique.

Sophocle – Œdipe Roi – 13

Jusqu’à l’entrée en scène de Jocaste, l’échange entre Œdipe et Créon (532 ->634) sera encore celui de l’incommunicabilité, du fait de l’orgè (violence intérieure) d’Œdipe dont Sophocle ne cesse d’indiquer qu’elle est un moyen théâtral, sans la moindre vraisemblance psychologique.  

Œdipe est donc présenté comme un bloc compact hermétique au langage de Tirésias et du Créon messager de l’oracle.

Jusqu’ici, le frère de Jocaste était le beau-frère avec lequel il entretenait de bonnes relations. Depuis qu’il est revenu de Delphes, et après l’intervention de Tirésias, il est devenu l’ennemi qui complote avec le devin « esclave de Loxias ».

Sortant du palais et apercevant Créon, Œdipe devient immédiatement ce bloc hermétique.

Les deux premiers mots qu’il lui adresse sont ; « houtos su ». Le premier est un pronom démonstratif qui était utilisé en particulier pour montrer du doigt avec une charge dépréciative, le second, le pronom personnel de la seconde personne : = « Eh toi, là ! »

Il l’accuse ensuite de vouloir l’assassiner pour prendre sa place.

La première parole de Créon qui suit ce délire est une demande : « Sais-tu ce que tu dois faire ? Ecoute ce que j’ai à répondre à ce que tu as dit et juge par toi-même après avoir écouté ce que j’aurai dit » (543,544)

Une demande mesurée, de bon sens, que le public ne peut qu’approuver et à laquelle Sophocle fait répondre par Œdipe :

 : « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi » (545, 546)

La traduction de cette phrase est un des exemples de l’acceptation ou du refus de la problématique que j’ai évoquée (le rapport à l’oracle, la question du sujet).

Les trois traducteurs comprennent la même chose :

« Tu parles bien, mais moi je t’entends mal » (Budé)

« Tu sais parler, mais je n’arrive pas bien à comprendre le sens de ce que tu dis » (Biberfeld)

« Tu es un habile parleur, mais je suis un mauvais écouteur » (Leconte de Lisle)

Voici donc le vers 545 (avec un mot en rejet au 546) composé par Sophocle avec le sens de chacun d’eux :

« Legein (parler) su (toi) deinos (terrible, effrayant) manthanein (apprendre) d’(mais) egô (moi) kakos (mauvais, méchant) sou* (de toi) » Les verbes sont sous-entendus (tu es / je suis).  *« sou » (apprendre venant de toi) est mis en rejet, une manière de souligner le rapport et que je rends dans ma traduction : « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi. »

Choisir le sens édulcoré des deux adjectifs (effrayant, terrible -> habile / mauvais, méchant -> inhabile) repose sur le refus de considérer ce que le personnage de Créon est devenu pour Œdipe (effrayant), ce qu’Œdipe devient par sa parole (mauvais) et évacue donc en même temps que le rejet de « sou » la question de l’inadéquation de sa réplique : le « deinos » (effrayant, terrible) ne concerne pas le contenu de ce qu’il dit (en l’occurrence le rappel banal de ce que doit être le dialogue) mais sa parole même.

Quand ils entendaient « Legein su deinos », les Grecs assis sur les gradins comprenaient, avec la syntaxe (la manière de disposer les mots) qui leur était propre, dont celle de la poésie : parler te constitue effrayant.

Rien à voir avec : tu es habile à parler.

Et quand ils entendaient « manthanein d’egô kakos /sou » ils comprenaient un rapport entre « être mauvais » et « apprendre de toi ».

Rien à voir avec : je t’entends mal.

Les seules parenthèses de vrai dialogue sont celles d’informations factuelles.

La première est significative du discours de Sophocle.

Œdipe : « Depuis combien de temps à partir de maintenant, précisément, Laïos… » (558)

Le vers 559 qui suit, prononcé par Créon, est intercalé : « Qu’a-t-il fait ? Je ne l’ai pas dans l’esprit / je ne comprends pas », ce qui implique qu’Œdipe s’est interrompu à la fin du 558, ou que Créon lui coupe la parole.

Peu importe, cela revient au même :  le « Qu’a-t-il fait ? » dénote une invraisemblance criante qui ne peut pas ne pas être perçue : depuis le début, il n’est question que de la mort de Laïos et de son meurtrier. Comment, à la question d’Œdipe qui concerne un temps écoulé et Laïos, Créon pourrait-il comprendre qu’elle concerne un acte du roi ?

Œdipe précise sa question – cohérente – … a disparu par un geste qui donne la mort ? (560) et Créon répond, littéralement : « Longs et anciens seraient mesurés les temps. » (561) = quand Laïos a-t-il été tué ? / Il y a très longtemps.

Le choix du pluriel (les temps) et des deux adjectifs (longs et anciens) vise a mettre l’accent sur une question que j’ai déjà évoquée : pourquoi le problème apparaît-il, et de manière aussi dramatique, si longtemps – le délai est donc fortement souligné – après l’événement ?

Les deux phrases de Créon sont donc, chacune dans son contexte, deux incohérences, par lesquelles Sophocle dit et redit : l’histoire – vous la connaissez –  que je fais jouer sur la scène de mon théâtre défie le bon sens, c’est une histoire de fous.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 12

Au tout début, les spectateurs avaient vu un Œdipe calme, plein de compassion, sensé, maître de lui et décidé à agir.

Et puis, ils l’ont vu se mettre à délirer dès que Tirésias a ouvert la bouche et constaté qu’il n’y a pas de dialogue possible entre eux, parce qu’Œdipe n’entend pas ce que dit Tirésias et Sophocle utilise le moyen psychologique théâtral de l’orgè pour le signifier.

Son choix du dédoublement à la troisième personne (cf. article 11) indique qu’Œdipe n’est plus identifié comme le criminel désigné par l’oracle et Tirésias, mais qu’il est celui qui trouvera l’homme – andra – (et non le criminel) qu’il cherche depuis longtemps (449).

Il a chargé le chœur d’évacuer l’hypothèse « propension à faire le mal » (dans ce qu’il représente de l’opinion, il y a la tendance à croire à une nature mauvaise), et si c’est le devin qui opère le dédoublement entre le criminel désigné et l’homme enquêteur, c’est pour signifier de manière forte qu’Œdipe est un sujet.

Reste Créon, apparu sur la scène du théâtre en tant que messager de l’oracle.

Il revient après la prestation du chœur dont on a vu qu’elle est un vacillement des certitudes populaires (cf. article 11)

> Deuxième épisode : 513 -> 862

Le premier dialogue (513 ->531) se déroule entre Créon et le Coryphée (Œdipe est rentré dans le palais).

Créon déplore l’accusation de complot lancée par Œdipe ((513->522) et le Coryphée répond qu’elle est sans doute produite « plus par l’orgè que par un jugement réfléchi. » (523,524)

 Créon demande alors « Est-ce qu’il a déclaré hautement cette accusation contre moi d’un regard droit et d’un cœur droit ? » 528,529).

A quoi répond le Coryphée : « Je ne sais pas ; car ce que font ceux qui détiennent le pouvoir, je ne le vois* pas. » (530) *[Le verbe oran indique aussi bien la capacité de voir que l’attention : comme il n’est pas possible de ne pas voir les actes politiques, il faut comprendre : le monde du pouvoir n’est pas dans le champ de l’observation commune et la remarque renvoie au personnage Œdipe-tyran du début de la pièce : je vous demande ce qui se passe mais je suis au courant et j’ai déjà pris des décisions.]

Sophocle, contemporain de Périclès, avait participé au gouvernement de la cité (entre autres, il avait été élu deux fois stratège = commandement militaire) et connaissait donc bien le fonctionnement du pouvoir.

Cette réflexion qu’il met dans la bouche du Coryphée – elle devait faire écho à l’opinion générale d’alors sur la politique (elle est toujours d’actualité) – invite donc à regarder Œdipe qui sort du palais comme le détenteur du pouvoir dont il vient d’être question.

(à suivre)

Un détour par la démocratie

La lecture d’Œdipe Roi ouvre un champ de questionnement dont le moins que je puisse dire est qu’il m’apparaît sans limites. C’est le propre de la problématique. Entre autres, la question de la démocratie – le gouvernement du (par le) peuple –  en particulier la démocratie athénienne qui sert aujourd’hui encore de référence.

La pièce de Sophocle fut jouée vers 420 avant notre ère. Il y eut vraisemblablement parmi les quelque 18000 spectateurs certains des cinq-cents citoyens qui, une vingtaine d’années plus tard, furent tirés au sort pour faire partie du jury qui jugea Socrate. Et parmi eux, certains de ceux qui votèrent sa condamnation à mort.

Donc, un tribunal démocratique s’il en est, fonctionnant dans un système « idéalement » démocratique, du moins pour les hommes qui étaient citoyens athéniens.

L’accusation qui visa Socrate était ainsi libellée : Socrate est coupable de corrompre les jeunes gens par ses paroles, de ne pas respecter les dieux de la cité et d’en introduire de nouveaux.

Trois chefs d’accusation pour lesquels il fut reconnu coupable – à une trentaine de voix de majorité – puis condamné à mort par une majorité plus importante.

Autrement dit, certains des jurés qui l’avaient reconnu innocent dans un premier vote, votèrent sa condamnation à mort dans un second.

Et je lisais dans Le Monde d’il y a quelques jours, que le pouvoir iranien a intensifié sa répression après les bombardements américains et israéliens de la guerre dite des douze jours. Six cent-douze hommes et femmes ont été exécutés pendant le premier semestre de cette année.

Parmi les chefs d’accusation qui valurent récemment la condamnation à mort et la pendaison de citoyens iraniens : « Inimitié envers dieu, corruption sur terre ».

Je ne vois pas de différence avec l’accusation portée contre Socrate.

Ce que l’Athènes antique et le Téhéran contemporain ont en commun qui détermine l’ensemble de la vie des citoyens, est la théocratie.

Les églises évangéliques américaines ont été déterminantes pour l’élection de D. Trump et les fondamentalistes religieux dictent la politique d’Israël.

Et là, je retrouve la problématique d’Œdipe Roi.

Sophocle – Œdipe Roi – 11

La sortie de scène de Tirésias et d’Œdipe marque la fin du premier épisode. Le discours du chœur qui est resté sur l’orchestra (il a donc tout entendu, comme les spectateurs) fera la transition avec le second.

Aux paroles du dialogue succède donc un mode d’expression dont je disais que nous n’avons pas l’équivalent : une quinzaine d’hommes groupés et masqués, déclamant des vers (la poésie grecque est un jeu d’alternance rythmique entre voyelles brèves et longues avec une intonation qu’on peut imaginer très marquée) tout en exécutant, d’un côté, puis d’un autre, une chorégraphie collective tandis que l’aulète joue de son hautbois. Ce qui se rapproche sans doute le plus de cette expression pourraient être le chant et la musique du Moyen-Orient /Maghreb où instrumentistes et chanteurs superposent, à la manière de la fugue, des discours qui ne sont pas des mélodies mais des mélopées autonomes.

Je disais que le chœur confirme la problématique du passage de l’objet au sujet. Il le fait comme peut le faire un chœur de théâtre à Athènes au 5ème siècle avant notre ère dans le cadre d’une fête religieuse.

Mettons-nous un instant à la place de la population qu’il représente, confrontée ici à une situation incompréhensible : il y a cet homme, là, Œdipe, qui a sauvé la cité en la débarrassant d’un monstre. Oui, d’accord, les monstres n’existent pas pour de vrai, mais même dans un conte, il faut une cohérence, non ? Ça, ce n’est pas le chœur de théâtre qui le dit, il ne peut pas puisqu’il est dans le conte, mais le chœur des gradins.  Alors, cet homme sauveur serait aussi la cause de la ruine de la cité ? Mais pourquoi ? Et pourquoi ce malheur qu’il aurait déclenché se manifesterait si longtemps après les actes dont on sait dans quelles conditions il les a commis ? Et ce devin, là, même s’il dit qu’il sait plus que nous, c’est seulement un homme.  Alors, quel est le sens de tout ça ?

Le chœur va l’exprimer sous la forme décrite plus haut : un discours composé d’une structure répétée à l’identique deux fois : strophe (= trois phrases déclamées avec figures dansées d’un côté) et antistrophe (= trois phrases déclamées avec figures dansées d’un autre côté), donc deux ensembles de six éléments, tandis que l’aulète souffle toujours dans son instrument.

Ce que dit le premier ensemble – je résume :

– strophe : Qui est donc l’assassin ? Le moment est venu pour lui de prendre la fuite. Apollon et les Kères (déesses de la vengeance) sont à ses trousses.

– antistrophe : L’oracle dit que nous devons le poursuivre. Lui, il va, errant, dans la forêt sauvage, comme un taureau. Il essaie d’échapper aux oracles mais en vain.

Ce que dit le second : je résume les deux premières phrases :

– strophe : J’ai un doute. Je ne sais s’il faut croire le devin. Je ne vois plus clair.

– antistrophe : Je la traduis :  

« Zeus et Apollon sont avisés et savent ce qui concerne les mortels. Mais ce que dit un devin qui fait partie des hommes, est-ce supérieur à ce que je dis ? Est-ce qu’il y a un moyen de savoir si c’est vrai ?

Eh bien, moi, jamais, avant d’avoir vu si une parole est juste, je ne pourrais le dire d’une parole d’accusateurs.

Ce qui est évident, c’est que la vierge ailée [la sphinge] s’est confrontée à lui, qu’il s’est montré par cette épreuve ingénieux et cher à la cité.  C’est pourquoi jamais il ne sera accusé par mon cœur* d’être prédisposé au mal**. »

*Le nom phrèn désigne le siège des sentiments et des passions.

**le nom kakia ne désigne par le mal, encore moins le crime, comme le traduisent les traducteurs, mais la prédisposition à faire le mal.

C’est cette seconde antistrophe, sur laquelle se clôt l’intervention du chœur, qui est importante ( la première est l’expression du déni), en ce sens qu’elle met en doute la prédiction (quand elle vient de la bouche d’un homme) et qu’elle place le problème au niveau de la seule question qui reste quand on a évacué celle, inadéquate, de la culpabilité.

Ce que dit Sophocle : comme nous savons qu’Œdipe n’est pas coupable – je (là, c’est moi) le dis un peu tôt, mais nous ne sommes pas dans le théâtre du suspense : il développera ce discours dans Œdipe à Colone, sa dernière pièce – on pourrait se poser la question d’une prédisposition au mal, mais je l’évacue pour éviter les débats inutiles et développer la problématique que m’inspire cette histoire, qui ne concerne donc ni la culpabilité ni la prédisposition au mal, ne vous égarez pas. Retenez bien – c’est toujours Sophocle qui parle –  le doute du chœur et la certitude de ce que lui dit son cœur.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 10

Après le discours délirant d’Œdipe intervient le Coryphée (rappel : l’acteur qui tient le rôle se déplace entre l’orchestra où évolue le chœur – l’expression sensible populaire – dont il est détaché – il est donc distancié de ses appréciations  – et le proskénion où évoluent les acteurs-expressions de la problématique) : il s’adresse à Œdipe pour lui faire remarquer que, comme Tirésias, il s’est lui aussi laissé dominer par l’orgè (bouillonnement intérieur, colère) et le sermonne : « Ce qu’il faut, ce ne sont pas de tels discours, mais résoudre au mieux les réponses du dieu. » (406,407)

Or, Sophocle fait suivre cette demande d’action à l’homme investi du pouvoir –  on imagine qu’elle a l’assentiment du public… peut-être pas seulement celui de l’époque – d’un nouveau discours de Tirésias, sans rapport avec elle, ce qui  fait apparaître l’intervention comme inopportune : sauf à proposer une explication psychologique, il est plus intéressant de voir là un procédé théâtral indiquant que les échanges entre les deux hommes ne sont pas hors-sujet, comme le dit le Coryphée, mais qu’ils font partie du processus de résolution.

Il va faire tenir à Tirésias deux discours (408->428 / 447->462) séparés par un nouvel échange avec Œdipe, et qui pourraient faire croire à de la redondance puisque les deux fois le devin semble dire la même chose.

Dans le premier discours, il précise à Œdipe qu’il parle en tant qu’« esclave [doulos] non de lui mais de Loxias » (410) – un surnom d’Apollon dont il est le prêtre : loxos = qui est de travers, oblique, incliné, peut s’appliquer soit au mouvement du soleil que personnifie le dieu, soit au caractère équivoque de ses oracles. Equivoque de l’équivoque.

– « Eh bien je dis, puisque tu m’as reproché d’être aveugle :  même si tu vois la lumière du jour, tu n’as pas la capacité de voir* dans quel malheur tu es, ni où tu habites, ni avec qui tu vis. » (412,413)

*blepein indique une fonction, pas une intention : Œdipe est aveugle pour ce qui concerne sa situation. Il ne s’agit donc pas d’un déni de sa part, mais d’une incapacité.

La fin du discours est une déploration de la situation d’Œdipe.

– Contre cela (le désastre personnel annoncé), couvre de boue la bouche de Créon et la mienne : en effet*, il n’est personne parmi les mortels qui sera anéanti plus misérablement que toi » (426, 427)]

*Le mot qui relie les deux propositions (gar) annonce une justification : s’en prendre aux messagers faute de pouvoir atteindre le donneur d’ordre, et l’apitoiement.

Aucune orgè dans ce premier discours qui met en évidence l’état d’impuissance d’Œdipe : tu ne vois pas, tu ne te doutes pas, tu ne comprends pas, tu n’entrevois pas, tels sont les verbes employés.

En revanche, la réaction d’Œdipe [en résumé : C’est insupportable ! Va-t’en ! (429,430)] est toujours dictée par l’orgè.

Avant de faire partir Tirésias, Sophocle lui met dans la bouche trois phrases sur lesquelles je reviens en fin d’article.

Pour Œdipe qui vient de lui reprocher des paroles insensées, elles résonnent comme des énigmes :

1 – « Pour ceux qui t’ont engendré, j’étais sage » (436)*

2 – « Ce jour te fera naitre et mourir » (438) **

3 – « C’est ce que tu as atteint par la décision des dieux qui t’a perdu » (442) ***

Tirésias va donc quitter la scène (et la pièce) après un second discours qui diffère du premier en ce sens qu’il parle de l’homme qui a tué Laïos à la troisième personne, alors qu’il s’adresse à celui auquel il vient de révéler qu’il était le criminel : « Je te le dis : l’homme que tu cherches (…) est ici » (459->461). Pour exclure toute impasse psychologisante, Sophocle lui a fait préciser, ce qu’on savait déjà, qu’il n’avait pas peur d’Œdipe.

Ce n’est donc plus l’homme qui parle, mais le devin qui annonce la fin… que Sophocle a choisie : « Voyant devenu aveugle, riche devenu mendiant, il marchera vers une terre étrangère montrant devant lui avec un bâton ». (454->456)

Le premier discours soulignait l’impuissance d’Œdipe en tant qu’objet qui n’a rien choisi de sa situation : il n’a pas demandé le pouvoir.

Le second le présente en tant que sujet agissant possible, distinct du premier (cf. l’homme que tu cherches).

L’examen des trois phrases permet de préciser :

1*– Tirésias a toujours vécu à Thèbes. En même temps que les spectateurs, Œdipe devrait donc comprendre que ses parents ne sont pas comme il le croit le roi et la reine de Corinthe, qu’ils sont thébains et que la présence du devin à leur côté indique qu’il s’agissait du roi et de la reine. Or il n’est pas sot puisqu’il a résolu l’énigme de la Sphinge.

2** – Les spectateurs savent que, dans le mythe, Œdipe ne meurt pas, et si naître est à prendre dans un sens symbolique (le verbe phuein signifie aussi « faire croître »), mourir également (diaphteirein = détruire, mettre à mal). Quelque chose va croître, quelque chose va être détruit.

3*** – « Ce que tu as atteint » traduit le nom tukhè = ce que l’homme atteint par la décision des dieux, donc ce qu’il ne choisit pas. Dans la bouche de Tirésias, tukhè ne désigne pas la réponse à l’énigme, mais le pouvoir politique qu’Œdipe n’a pas choisi. A ce moment de la pièce, Œdipe est encore l’homme-objet, et c’est pourquoi Sophocle lui fait répondre « Si j’ai sauvé cette cité peu m’importe » alors que rien n’indique qu’il ait affronté le Sphinx avec cet objectif.

On voit maintenant en quoi le dialogue entre Tirésias et Œdipe fait partie du processus : faire peu à peu émerger l’homme-sujet de l’homme-objet, seul capable de trouver la réponse.

Le discours du chœur va confirmer la problématique.

Parenthèse sur la famine à Gaza

Le Chant des Partisans contient ceci :

« (…) Il y a des pays où les gens au creux du lit font des rêves

Ici, nous, vois-tu nous on marche et nous on tue, nous on crève… »

Une manière de rappeler les mondes différents.

Je suis en Bretagne, j’écris une série d’articles sur une pièce écrite il y a 2500 ans et dans le même temps des enfants meurent de faim à Gaza.

Entre 1967 et 1970, il y eut une guerre civile au Nigéria après que le Biafra eut décidé d’être autonome. Le blocus mis en place par le gouvernement provoqua la mort de centaines de milliers de personnes et les images d’enfants biafrais squelettiques moribonds au ventre gonflé ont fait la Une des médias de l’époque.

Mais, là-bas, c’était une guerre civile, et c’étaient des Africains qui affamaient d’autres Africains.

Ici, c’est Israël qui tue en affamant – même D. Trump le reconnaît.  Donc des Juifs tuent par la famine. Et certaines photos d’enfants palestiniens décharnés rappellent les photos d’enfants juifs décharnés des camps nazis. Des Israéliens ulcérés manifestent en brandissant ces photos d’enfants palestiniens.

Le gouvernement israélien dément (du verbe démentir) et accuse le Hamas. Il a bloqué l’essentiel de l’aide alimentaire, supprimé la structure d’aide onusienne, organisé un système qui favorise le chacun-pour-soi et conduit les personnes à se ruer sur les centres de distribution, fait tirer son armée sur les affamés, mais il dément.

Les Etats occidentaux ne parlent pas de terrorisme d’Etat israélien parce que le mot est réservé au Hamas.

Et quand la France dit, non par choix mais par défaut, qu’elle va reconnaître un Etat palestinien, quand est organisée sur ce sujet une rencontre à l’ONU, les Américains et les Israéliens refusent d’y participer au motif que c’est une validation du Hamas, alors que le Hamas est précisément le produit de l’absence d’un Etat palestinien dont le gouvernement israélien ne veut pas entendre parler puisqu’il est en train de détruire Gaza et de coloniser la Cisjordanie.

L’absurde, tel qu’il se manifeste ici et ailleurs, est, à l’aube de la création littéraire, une composante de la problématique du théâtre de Sophocle, d’Œdipe Roi en particulier. Là, l’oracle, ici, l’obscurantisme des évangéliques américains, des fondamentalistes juifs et palestiniens, entre autres.

Sophocle propose une issue. Donc, à suivre.

Sophocle – Œdipe Roi – 9

Dans son délire du complot, Œdipe demande à Tirésias : « Ces choses [le meurtre de Laïos et l’inceste] ont-elles été inventées par Créon ou par toi ? » (378) et Tirésias répond : « Créon n’est en rien un fléau pour toi, c’est toi-même qui l’est pour toi. » (379) – voir le commentaire en fin d’article*.

Que pouvaient/devaient comprendre les spectateurs de cette affirmation ?  

Autrement dit, après le dialogue qui vient d’avoir lieu (cf. article précédent), en quoi cet homme qui ne sait pas qu’il est le meurtrier de son père et le mari de sa mère est-il un fléau pour lui-même ? La thèse de l’homme jouet des dieux peut être celle de l’Iliade et de l’Odyssée, mais, deux siècles plus tard, le monde tragique de Sophocle n’est plus celui de l’épopée qui ignore le questionnement et la révolte.

En quoi Œdipe est-il l’auteur de son propre malheur puisqu’il ignorait la nature des actes qui lui vaudront le sort que lui annonce Tirésias ?

La suite de son invective contre le devin peut nous éclairer.

Sophocle prend soin de lui faire rappeler qu’il n’a pas cherché le pouvoir que, dit-il « La cité a mis entre mes mains alors que je ne le demandais pas » (383,384)

Puis, il s’en prend de nouveau à Tirésias en mettant en cause son art (la divination) :

« Et puis, dis-moi, quand as-tu été un devin digne de confiance ? Comment, lorsque la chienne rhapsode** était là, n’as-tu pas annoncé à haute voix quelque chose qui aurait délivré ces citoyens ? Ce n’était certes pas le premier venu qui pouvait expliquer l’énigme, il fallait au contraire la faculté de prédire. » (393, 394)

Cette mise en cause, toujours sous le coup de l’orgè (bouillonnement intérieur), est le signe d’une confusion : l’énigme que proposait la « chienne rhapsode » n’était pas de l’ordre de la transcendance – domaine de la divination – mais de l’immanence – domaine de la pensée humaine – c’est ce que signifient la question et la réponse : ce dont il s’agit, c’est l’homme, et il n’y a que l’homme qui puisse le définir ; et c’est bien ce que Sophocle fait dire à Œdipe qui n’a donc pas conscience de la contradiction  :

« Mais moi, étant venu, moi, l’Œdipe ne sachant rien, je l’ai détruite, ayant compris par intelligence et ne l’ayant pas appris de présages ». (397, 398)

Ce que Sophocle présente sous la forme nécessairement arrogante du personnage de théâtre pris dans la passion – manière de rappeler que le meurtre du père et l’inceste sont subis – est bien le discours de l’humanité : sous le masque, il y a l’homme.

Le fléau qu’Œdipe est pour lui-même (début de l’article) est là, signifié par ce discours confus de théâtre qui ne fait pas la différence entre la transcendance de la divination et l’immanence de la pensée humaine.

*On notera que Sophocle évacue le devin de la réponse pour ne mettre face à face que Créon et Œdipe, deux hommes.

** Le fait que Sophocle désigne le Sphinx / la Sphinge par cette périphrase et qu’il ne précise pas l’énigme confirme que les spectateurs connaissaient l’histoire.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 8

Le délire, ce sera l’invention du complot, via l’orgè : le bouillonnement intérieur, dont la colère, ce qui conduit à se laisser dominer par la passion (= ce qui est subi).

Il commencera après ce dialogue de quatre vers qui suit la réaction violente d’Œdipe au refus qu’oppose Tirésias à sa demande de révéler l’identité du meurtrier de Laïos.

Avant de l’aborder, je précise à nouveau ce point qui me semble important : Sophocle ne raconte pas une histoire, il la rappelle, plus exactement il l’utilise pour proposer une problématique inspirée par l’histoire elle-même.

Tout se joue, pour l’essentiel, dans le langage (mots, syntaxe) qu’il met dans la bouche de ses personnages.

Les quatre vers en sont un exemple et les différentes traductions sont significatives de la capacité ou, plutôt, de l’incapacité à reconnaître la problématique. Il ne s’agit pas de porter des jugements sur les traducteurs, mais de comprendre en quoi les traductions témoignent des limites d’une époque.

Les voici.

[Rappel : Tirésias vient de dire à Œdipe « De moi, tu n’apprendrais rien » (333 – cf. article 7)]

Œdipe : Qui ne serait pas en colère en entendant de telles paroles [= ton refus] qui signifient que tu méprises la cité ? (360)

Tirésias : Elles [les paroles de révélation que je ne veux pas prononcer] sortiront d’elles-mêmes, même si je résiste par le silence. (361)

Œdipe :  Eh bien, les paroles qui vont sortir, il faut aussi que tu me les dises. (362)

Tirésias : Je ne pourrais pas expliquer plus avant. Contre cela, si tu le désires, irrite-toi de la colère la plus violente. (363)

Ce dont il est question ici, c’est de la parole adéquate, à savoir celle qui doit être prononcée par celui qu’elle concerne et dont elle met en jeu la responsabilité (dans le sens de réponse). Autrement dit, ce n’est pas à Tirésias de dire ce qui est, mais à Œdipe.

La demande à un autre de dire à sa place, c’est-à-dire le discours inadéquat, tel est le sens de ce moment théâtral, et c’est un élément important de la problématique de la pièce : le discours inadéquat est celui que le sujet attend de l’extérieur alors qu’il est le seul à pouvoir le prononcer, autrement dit, le discours qu’il attend, qu’il demande, est un discours qui lui est inaudible.

C’est ce que va montrer ce que j’appelle le délire d’Œdipe.

Le procédé théâtral qu’utilise Sophocle est celui du renversement des rôles.

Œdipe veut que Tirésias dise à sa place, Tirésias refuse, Œdipe déclare alors que Tirésias est l’instigateur du meurtre du roi avec la complicité de Créon.

Il s’institue ainsi devin, mais devin-délirant en ce sens que tout le monde sait que le réel n’a rien à voir avec le complot qu’il annonce.

Tirésias prend alors le rôle d’Œdipe et lui tient le discours qui devrait être le sien : « Je dis que le meurtrier de l’homme que tu cherches à atteindre, c’est toi » 362). Ce n’est pas un discours de devin – il ne s’agit pas de prédiction – mais le discours de celui qui dit un réel accompli (le meurtre et l’inceste). Œdipe ne peut donc pas l’entendre puisque ce discours ne peut pas venir de l’extérieur.

Le moyen imaginé par Sophocle est donc le bouillonnement intérieur qui bloque l’audition. On dit qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. C’est un peu ça. Et celui qui ne veut pas entendre s’efforce de trouver un dérivatif. C’est ce que tente Œdipe :

– « Et est-ce que tu crois pouvoir continuer à dire cela en te réjouissant ? »

Tirésias : « S’il est vrai qu’il y a une force dans la vérité ». (368,369)

A l’argument-déni de perversion (se réjouir de dire le mal – la traduction « impunément », qui est possible, est à mon sens un appauvrissement), Tirésias ne répond pas par le vrai théorique (comme dans le 356. Cf. article précédent), mais par la vérité du fait accompli.

Je précise que ma traduction du vers 361 (« Elles [les paroles de révélation que je ne veux pas prononcer] sortiront d’elles-mêmes, même si je résiste par le silence. ») n’est celle ni de Budé ni de Biberfeld (trouvée sur Internet).

Eux traduisent par : Les malheurs viendront bien seuls / la vérité éclatera, alors que le sujet du verbe (=sortir) n’est ni « malheurs » ni «la vérité », mais un pronom neutre pluriel qui reprend le nom neutre pluriel de la phrase précédente (= les paroles).

Autrement dit, les deux traducteurs (comme Leconte de Lisle (1877) qui, lui, respecte le neutre qu’il traduit par « Les choses s’accompliront d’elles-mêmes ») refusent la problématique de la parole en tant qu’expression du sujet responsable de ses actes, pour lui substituer un objet (malheur, vérité, choses).

Je le dis un peu tôt : c’est ce refus de la problématique qui conduit à alimenter le débat sur la question à mon avis non pertinente de la culpabilité/non-culpabilité/innocence d’Œdipe – j’y reviendrai.

Quand Sophocle fait réponde à Tirésias « Je ne pourrais pas expliquer plus avant » (363), les trois traduisent : Je n’en dirai pas plus / Je ne prononcerai pas un mot de plus / Je ne dirai rien de plus, alors que le verbe chois par Sophocle (phrazein) ne signifie pas « dire » mais « expliquer. »

Est-ce que les spectateurs percevaient la problématique dont je parle ?

Les dialogues s’enchainent vite. Mais comme l’attention n’est pas mobilisée par le scénario, je dirai que le cerveau est disponible pour enregistrer ce que j’ai tenté de repérer et qui « ne va pas de soi », à l’époque, et encore aujourd’hui.

(à suivre).

Photo : contraste dans la rade de Lorient / Port-Louis

Sophocle – Œdipe Roi – 7

La contradiction est illustrée par l’affrontement qui va suivre entre Œdipe et Tirésias. Tirésias est le devin et il est aveugle, comme Calchas, le devin de l’Iliade (Homère).

Quelle est cette cécité qui permet la connaissance, ou, si l’on préfère, en quoi faut-il ne pas voir, ou que faut-il ne pas voir, pour avoir la connaissance ? Qu’est-ce qui, soumis à la vue, est à ce point opaque qu’il empêche la connaissance ?

Le coryphée avait suggéré à Œdipe de consulter Tirésias et Œdipe avait répondu que, sur le conseil de Créon, il l’avait envoyé chercher. (285, 286,287) Dans ces trois vers, Sophocle utilise trois fois le nom-qualificatif « anax » (pour le dieu, le devin et Œdipe), qui indique la puissance… et que Budé (comprendre, le traducteur de l’édition Budé) traduit par « sire » (!) pour Apollon et Tirésias, « roi », pour Œdipe, comme si on était à Versailles.

Comme on va le voir, la traduction est un vrai problème.

Donc Tirésias arrive. Le coryphée le présente : « Seul des hommes en qui est enraciné le vrai. » (298,299) Pas la vérité (alètheia, féminin), comme traduit Budé, mais le vrai (alèthes, neutre). La vérité concerne l’événement (cf. la vérité historique), le vrai est le concept de l’adéquat, de ce qui sonne juste… peut-être ce qui n’est pas sous les yeux.

Le dialogue est d’une grande importance, en particulier le sens du verbe phronein, qui ne veut pas dire savoir (comme traduit Budé) mais penser.

Après avoir résumé la situation, Œdipe demande à Tirésias de révéler l’identité du meurtrier de Laïos et le devin répond par cette lamentation : «  Hélas ! Hélas ! combien penser est terrible quand il ne procure aucun avantage à celui qui pense ! Je le savais, mais j’ai oublié ; en effet, je ne serais pas venu là. » (316,317,318)

Traduire par savoir revient à dire que Tirésias s’apitoie sur lui-même. Il en va autrement si celui qui pense est Œdipe en ce sens que sa pensée n’est pas adéquate.

C’est ce que confirme une première fois le devin après qu’Œdipe s’est étonné de son refus de parler : « Je vois en effet que ton discours ne va pas à ton avantage. » (324,325) et une seconde fois après une nouvelle protestation d’Œdipe (« Tous nous sommes prosternés devant toi, suppliants ») : « Tous, en effet, vous n’êtes pas dans la pensée. » (327,328)

Vous n’êtes pas dans la pensée.

Et quand Œdipe proteste à nouveau (« Que dis-tu ? Tu sais en toi-même et tu ne diras rien ? Mais réalises-tu bien que tu nous trahis et que tu perds la cité ? ») il objecte : « Quant à moi, je ne je ne blesserai ni moi-même ni toi. [On remarque que « nous » est réduit à « toi et moi » et que la cité est évacuée] Pourquoi interroges-tu autrement qu’il ne convient ? En effet, tu n’obtiendrais rien de moi. » * (332,333)

Là, un point de grammaire est nécessaire : le grec disposait d’un mode verbal, l’optatif (il correspond en gros à notre conditionnel), et qui est employé ici. Budé traduit : « Pourquoi me pourchasser vainement de la sorte ? De moi tu n’auras rien. » Autrement dit, en ne respectant pas le texte (« me » n’est pas dans la phrase, pas plus que le futur simple) il propose une interprétation psychologique (quel entêté que cet Œdipe !), alors qu’il s’agit de tout autre chose, à savoir de la pensée inadéquate : le questionnement d’Œdipe n’est pas celui qui convient.

Et c’est alors que commence son délire.