L’instant de ma mort – Maurice Blanchot – Bilan (1)

La lecture de ce texte m’a été suggérée dans le contexte de celle (format PDF) du roman Un hiver en Bretagne que je viens de terminer (je suis à la recherche d’un éditeur) dont un des thèmes – déjà traité dans le blog, notamment dans la série d’articles : Etats des lieux : ce que nous sommes, à partir du 02/09/2020 – . est celui de la mort, plus précisément de la distinction entre ce qu’est la mort et, pour chacun, sa mort. La confusion entre les deux conduit à énoncer le non-sens habituel que j’ai par exemple retrouvé dans la lecture d’une analyse du texte de Blanchot : « L’obstacle fondamental réside dans le fait que nous ne savons pas ce qu’est la mort, puisqu’elle ne peut être pensée que par la vie. » Nous savons très bien ce qu’est la mort : le cadavre. Ce que nous ne savons pas, c’est ce qu’est notre mort d’humain, mais dire cela revient au même non-sens, puisque, nous le savons, notre mort d’individu est la fin de la conscience propre à notre organisme. Un électroencéphalogramme plat. Le personnage central d’ Un hiver en Bretagne explique en quoi notre mort est le rien – pour le sujet concerné, la seule et unique chose dont tout discours est impossible – et en quoi la philosophie – telle qu’est pensée et écrite de manière à être si peu lisible et non enseignée – sert, non pas à rien comme on le dit parfois – on parle beaucoup des philosophes que lit une infime minorité, actuellement de Montesquieu, pour la séparation des pouvoirs –, mais au contournement de ce rien si difficile à accepter.

Notre mort à venir contient cette question redoutable : quand ? qui contient le fait de mourir.

Pour ceux qui sont intéressés, j’ai publié en 2013 La tectonique des plaques, un roman qui traite de cette question – un lecteur, souffrant de la même maladie que le personnage principal, m’avait dit avoir apprécié sa philosophie.

Le texte de Maurice Blanchot vise ce point. L’instant, c’est « ce qui se tient sur », ce qui menace, ce qui va arriver.

Ce qu’il y a de particulier, ici, c’est la coïncidence entre la connaissance de ce quand ? et le fait de mourir. La décision de fusiller le jeune homme n’est pas le résultat d’un procès, elle est prise dans l’instant. Une ou deux minutes, donc, entre l’annonce et l’exécution.

Que se passe-t-il dans l’esprit et le corps à ce moment-là ? En principe, il est impossible de le transmettre, surtout par écrit, sauf si l’exécution n’a pas lieu. Ce qui est le cas. Le jeune homme raconte donc, oui, mais cinquante ans plus tard. Autrement dit, c’est l’homme âgé de 87 ans – donc proche de l’instant de sa mort naturelle – qui raconte ce que fut pour ce jeune homme l’instant de sa mort provoquée.

La dernière phrase du texte « L’instant de ma mort désormais toujours en instance » signifie une permanence qui pourrait se traduire ainsi : depuis ce jour-là, j’ai toujours eu, présent en moi, l’instant de ma mort – ce qui serait le thème d’un nouveau livre : comment ai-je vécu, depuis le jour où j’ai, non pas failli mourir – l’expression vise plutôt l’inattendu de l’accident – , mais vécu l’instant de ma mort. J’ignore dans quelle mesure cette expérience constitue l’écriture de Blanchot après 1944.

La situation de Guy Môquet et Missak Manouchian (cf. article 1) fut différente en ce sens qu’ils connaissaient le moment de leur mort,  suffisamment tôt pour pouvoir écrire leur lettre. Qu’auraient-ils écrit si, dans l’instant de la fusillade,  comme pour le jeune homme, l’exécution n’avait pas eu lieu ?

Qu’est-ce donc, ici, qu’écrire un instant vécu cinquante ans plus tôt, forcément dans la perspective de l’instant qui va l’être dans un futur perçu comme proche ?

Tel est l’intérêt d’une telle démarche littéraire qui ne peut être qu’une réécriture.

Mais quelle réécriture ?

Ce sera l’objet du prochain et dernier article.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (11)

La page blanche qui précède les deux derniers paragraphes (p.17) leur donne l’air d’une postface qu’elle n’est pas.

Voici le premier :

«  Plus tard, revenu à Paris, il rencontra Malraux. Celui-ci lui raconta qu’il avait été fait prisonnier (sans être reconnu), qu’il avait réussi à s’échapper, tout en perdant un manuscrit. « Ce n’étaient que des réflexions sur l’art, faciles à reconstituer, tandis qu’un manuscrit ne saurait l’être. » Avec Paulhan, il fit faire des recherches qui pouvaient que rester vaines. »

À la page 14 (juste après la digression sur l’année 1807 et Iéna), Blanchot (donc un Français) raconte que sa maison a été « fouillée partout », donc par des soldats sous les ordres de l’officier nazi allemand– et non « pillée et saccagée » comme celle de Hegel (donc un Allemand) par les soldats de l’armée française napoléonienne. La comparaison n’est peut-être pas anodine. Passons.

Il ajoute, toujours à la même page : « On prit quelque argent ; dans une pièce séparée, « la chambre haute », le lieutenant trouva des papiers et une sorte d’épais manuscrit – qui contenait peut-être des plans de guerre. »

Je n’insiste pas sur le « on prit quelque argent », à la résonance de salon aristocratique, pour en venir à « l’épais manuscrit »  : le tiret indique qu’il s’agit du point de vue du lieutenant : = il se dit qu’il y a peut-être « des plans de guerre. » Au choix, soit une ironie dirigée contre le lieutenant ( =quelle bêtise de s’imaginer une chose pareille !), soit une manière détournée de se donner de l’importance (« la chambre haute » est une indication qui n’est pas absolument indispensable)… ce que semble confirmer la rencontre avec Malraux, et donner par la même occasion de l’importance à l’ « épais manuscrit » – qui n’est pas un manuscrit épais, notez-le bien ! – dont on comprend, par la réflexion de Malraux qu’il était tout autre chose que de simples « réflexions sur l’art ». Tout cela, pour le dire clairement, a quelque chose de snob.

Et le « Qu’importe. » qui commence le dernier paragraphe a tout du dédain du grand seigneur pour la contingence, au-dessus de tout ça.

Voici la fin : « Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort, désormais toujours en instance. »

Pour moi, l’instant et en instance ne sont pas au niveau de la tragédie vécue. Ils sonnent comme un jeu de mots.

L’article suivant, le dernier, sera un bilan.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (10)

Ce qui semble être le dernier paragraphe du texte – après une page blanche, il y en aura encore deux :

«  Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie ? l’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. Je sais, j’imagine que ce sentiment inanalysable changea ce qui lui restait d’existence. Comme si la mort hors de lui ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui : « Je suis vivant. Non tu es mort. » (15)

La construction de la première phrase pose encore la question de l’artifice. « Demeurait » est dans le temps (récit au passé) du paragraphe précédent : il revient, tout brûle à l’exception de sa maison, ce qui produit « le tourment de l’injustice » auquel s’oppose (« cependant ») la permanence du « sentiment de légèreté. » Autrement dit, « au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente » n’apporte pas une information à « demeurait », comme la construction en impose la lecture, mais au « sentiment de légèreté » éprouvé « au moment où… »

Qu’apporte ce jeu syntaxique ?

S’il n’avait pas mis une virgule après « qu’en attente »,  l’ensemble, alors compact, « au moment -> traduire » devenait alors le sujet de « demeurait. » et, plutôt qu’un intellectualisme, c’était une phrase musicale.

Les questions qui suivent reprennent celles du début (article 4) – avec l’ajout de « Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà » : « et peut-être déjà le pas au-delà. » : ce n’est plus ce que ressent le jeune homme qui va être fusillé, mais ce que remue dans sa tête l’homme âgé qui écrit pour réécrire : vivre l’instant de sa mort (37 ans) n’est pas penser (à) sa mort proche (87 ans) – et « peut-être déjà le pas au-delà » est le signe du discours connu de contournement. [« le pas » = celui de la marche – lire le négatif « pas au-delà » n’a pas de sens]. Certains racontent avoir « vécu » leur mort dans le cadre d’un choc, d’une anesthésie opératoire, évoquant un surplomb d’eux-mêmes, une grande lumière, un tunnel, alors que, et de toute évidence, ils ne pouvaient être, avec un outillage de perception modifié, que les vivants qui, ensuite, racontent avec l’outillage récupéré. Il n’y a de « pas franchi dans l’ au-delà » qu’avec la non-absence de crainte.

« Je sais j’imagine » est sous une autre forme la reprise du « Je sais – le sais-je » rappelé ci-dessus, l’expression la plus proche de « ce sentiment inanalysable ». Quant au changement produit dans « ce qui lui restait d’existence » j’y reviendrai dans la conclusion.

La dernière phrase « Comme si la mort hors de lui ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui : « Je suis vivant. Non tu es mort. » sonne juste, encore que le « comme si » me semble inadéquat, en ce sens que le heurt entre la mort et sa mort est un réel, comme l’indique l’importance du changement indiqué.

Il me reste donc à tourner la page.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (9)

Le jeune homme, collé au mur face aux fusils, qui a vécu sa mort dont l’accomplissement a été évité à la dernière seconde, « s’éloigna » – il ne court pas, c’est comme un ralenti – avant de retrouver « tout à coup (…) le sens du réel ». (article 8)

Nous en sommes là.

Et là, sans transition sous l’angle de cette reconnexion : « Même les chevaux gonflés, sur la route, dans les champs, attestaient une guerre qui avait duré. »(13)

Même, adverbe à valeur d’amplification. Mais, relativement aux incendies, et avec le paramètre du temps,  amplification de quoi ? Je dois dire que cette recherche de signification cachée est lassante, obscène même en regard du réel dramatique et tragique ; « attestaient une guerre qui avait duré » indique, avec une touche d’affectation ( des chevaux gonflés qui attestent…), une perception qui ne correspond pas au sens retrouvé de ce réel – le jeune homme que l’action des « camarades du maquis » a sauvé de la mort, ne peut pas être Fabrice* à Waterloo. |*Le très jeune homme, fasciné par Napoléon, parti d’Italie pour rejoindre l’empereur pendant les « cent jours », arrive à Waterloo le jour de la bataille à laquelle il assiste sans rien comprendre.] Que vient faire, en 1944, ce rappel de la durée, une sorte de pléonasme, que ce soit dans la tête du jeune homme ou celle de l’homme âgé qui écrit ?

La phrase suivante « En réalité, combien de temps s’était-il écoulé ? » qui semble établir un rapport avec le temps, long, nécessaire à la putréfaction d’un cadavre de cheval, est incompatible avec celui de l’événement ; et si en réalité est la suggestion d’un découplage entre perception du temps et sens du réel, je la trouve ici malvenue.

La suite – pourquoi le lieutenant a-t-il brûlé toutes les maisons mais pas « Le Château (immobile et majestueux) ? », la maison de la famille du jeune homme – permet une digression savante – que je trouve artificielle pour ne pas dire pédante – du côté de Hegel et Napoléon : « Sur la façade était inscrite, comme un souvenir indestructible, la date de 1807. Était-il assez cultivé pour savoir que c’était l’année fameuse de Iéna, lorsque Napoléon, sur son petit cheval gris, passait sous les fenêtres de Hegel qui reconnut en lui « l’âme du monde », ainsi qu’il l’écrivit à un ami ? Mensonge et vérité, car, comme Hegel l’écrivit à un autre ami, les Français pillèrent et saccagèrent sa demeure. » (13,14)

La gêne, ici, vient de l’inexactitude de culture, puisqu’il y inclut la connaissance des dates : Iéna, ce n’est pas 1807, mais 1806. Quant au contraste Napoléon / petit cheval gris… Bon.  Et quel rapport entre l’idée de « l’âme du monde » (pour Hegel qui croit en un sens de l’histoire qui s’exprime par le jeu de la dialectique, Napoléon accomplit, comme malgré lui, une œuvre dont il n’a pas la claire conscience) et « mensonge et vérité » à propos du pillage de la maison du philosophe ?

« Enfin il [le lieutenant nazi] partit. Tout brûlait, sauf le Château. Les Seigneurs avaient été épargnés. Alors commença sans doute pour le jeune homme le tourment de l’injustice. Plus d’extase ; le sentiment qu’il n’était vivant que parce que, même aux yeux des Russes, il appartenait à une classe noble. C’était cela la guerre : la vie pour les uns, pour les autres, la cruauté de l’assassinat. »

C’est, et même sous la neutralité du constat, ou dans la tonalité de l’ironie dirigée contre soi, (en fait, une interprétation à résonance ambiguë) un paragraphe faible – y compris le cliché de la dernière phrase, même avec l’affichage d’une distanciation somme toute banale.

Est- ce que j’ai bien fait comprendre que je n’apprécie pas ces deux pages ?

La cynique comédie

J’ai lu les 20 propositions du plan de paix pour Gaza de D. Trump et B. Netanyahou. La question de l’Etat palestinien est abordée dans l’avant-dernière proposition, et de cette manière: « À mesure que le redéveloppement de Gaza progressera et si le programme de réforme de l’Autorité palestinienne est fidèlement mis en œuvre, les conditions pourraient enfin être réunies pour ouvrir une voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un Etat palestinien, que nous reconnaissons comme étant l’aspiration du peuple palestinien. »

B. Netanyahou a dit et répété à maintes reprises qu’il ne voulait pas d’un Etat palestinien – le dernier projet de colonisation de la Cisjordanie a pour objet explicite de le rendre impossible –  « À mesure que…. Si…. Les conditions pourraient… ouvrir une voix crédible vers… »  évoquent donc la quadrature du cercle, ou alors, ce qui revient au même,  elles sont l’expression de l’hypocrisie de la loi du plus fort.

La 2ème est un sommet de cynisme : « Gaza sera réaménagée dans l’intérêt de la population de l’enclave, qui a déjà suffisamment souffert. » Il n’est pas précisé si D. Trump et B. Netanyahou essuient une larme.

Le 18 propositions précédentes consistent essentiellement à évacuer les Palestiniens au profit d’un « Comité de la paix » présidé par D. Trump lui-même et en personne, puisqu’il rêve du prix Nobel de la paix, avec d’autres sommités internationales dont Tony Blair, remarquable, comme on le sait, pour son choix d’aider George W. Bush – sans mandat de l’ONU  –  à la recherche des armes de destructions massives irakiennes et aussi son désintéressement. Il aidera sans doute son successeur à réaliser sa Riviera sur le territoire de Gaza : proposition 10 : « Un plan de développement économique de [Donald] Trump pour reconstruire et dynamiser Gaza sera élaboré en réunissant un panel d’experts ayant contribué à la naissance de certaines des villes modernes florissantes du Moyen-Orient. De nombreuses propositions d’investissements réfléchies et des idées de développement passionnantes ont été élaborées par des groupes internationaux bien intentionnés et seront examinées pour parvenir à un cadre de sécurité et de gouvernance qui attire et facilite ces investissements, qui créeront des emplois, des opportunités et un espoir pour l’avenir de Gaza. »

Comme Les propositions et les idées sont passionnantes et que ceux qui vont les réaliser sont bien intentionnés, il n’y aucune raison de s’inquiéter.

Enfin, et ce n’est pas anodin (proposition 8) : « L’entrée de l’aide et sa distribution dans la bande de Gaza s’effectueront sans ingérence des deux parties, par les Nations unies et ses agences, ainsi que le Croissant-Rouge et d’autres institutions internationales non associées à l’une ou l’autre des parties. »

Autrement dit, une fois encore, ce n’est pas l’ONU qui mandate Trump, mais Trump qui mandate l’ONU. T. Blair est donc bien à sa place.

Le message ainsi envoyé est celui de la prééminence de la force sur le droit.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (8)

A propos de « Je crois qu’il s’éloigna – virgule », (article précédent) je soulignais un illogisme, indiquant ainsi un mode de lecture en quête de vraisemblance rationnelle. Dans le même article, à propos de la ponctuation de Blanchot, j’évoquais la précision de la touche de peinture. Mais, si l’illogisme est pertinent, si la référence à la peinture l’est aussi, n’y a-t-il pas une contradiction entre les deux, dans le sens où, par exemple, l’impression (soleil levant, entre autres)met en jeu tout autre chose que la vraisemblance et la rationalité ?

C’est la réflexion que produit la lecture de la phrase suivante : « C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. » (12)

La question est la suivante : si, comme il est facile de le comprendre, le jeune homme qui vient de vivre ce qui était son dernier instant, se trouve désormais dans l’ état second résultant de l’indescriptible évitement de sa mort vécue  – ce qu’exprime le « sentiment de légèreté » –, est-ce que « Je crois qu’ils s’éloigna – virgule » n’est pas, dans la démarche de reconstruction, et comme la touche précise de couleur d’incertitude, une manière de rendre compte de cet état débranché du réel ?

Mais, lire ce texte comme un tableau, autrement dit évacuer tout ce qui pourrait être copie du réel, implique une coupure avec le réel qu’il raconte.

Quand, par exemple, je regarde une des nombreuses Montagne Sainte-Victoire de Cezanne (il ne mettait pas d’accent), peu importe que j’aie vu ou pas la montagne réelle. Plus exactement, s’il est intéressant de l’avoir vue pour construire la problématique du fait de la peinture –  intéressant mais non indispensable –  c’est pour confirmer que ce que peint Cezanne n’est pas la montagne. Pas indispensable non plus d’avoir regardé une photo de Dora Maar pour lire un des tableaux de Picasso intitulés Portrait de Dora Maar.

Dans cette phrase (« C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. ») « manquent » deux ponctuations : une virgule après « que » et un point d’interrogation après  « temps » (cf. « le sais-je » article 4). Autrement dit, Blanchot a supprimé des traits de contour. « Tout à coup » est d’intensité moindre qu’un « tout à coup entre virgules » et la question du temps n’en est pas une. Manière de signifier la transition entre l’effet de la mort et la reconnexion du « sens du réel » ?

La différence avec la Sainte-Victoire et Dora Maar, c’est qu’il ne s’agit pas d’un objet/support – parmi tant d’autres –  du regard du peintre, mais d’un événement précis, daté, inscrit dans la biographie et dans la chair de l’écrivain : je lis un récit où agissent non des personnages mais des personnes, et dans un lieu réel.  

Ce que découvre le jeune homme retrouvant le « sens du réel », ce sont des incendies généralisés (une suite de feu continu)… et « Un peu plus tard, il apprit que trois jeunes gens, fils de fermiers, bien étrangers à tout combat, et qui n’avaient pour tort que leur jeunesse, avaient été abattus. » (13)

C’est bien ça, le problème : faire coïncider la vraisemblance imposée par le réel décrit, historique, de l’événement, avec la reconstruction. Les incendies, les trois fusillés et l’information associée, tout cela est nécessairement inscrit dans une durée que ne peut pas abolir « retrouva le sens du réel » : « combien de temps », « un peu plus tard » entrent, mais difficilement, dans la reconnexion avec le réel. Comme un peu plus tôt, les paroles – « normales » ? –  retranscrites du « lieutenant nazi » qui parle un « français normal » : « Voilà à quoi vous êtes parvenu. » (10)

Comme si Cezanne collait la photo d’un randonneur sur sa montagne ou si Rimbaud précisait la tribu des Peaux-Rouges de son Bateau ivre.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (7)

Les soldats du peloton ne sont pas les Allemands supposés.

« Mais voici que l’un d’eux s’approcha et dit d’une voix ferme : « Nous, pas allemands, russes », et dans une sorte de rire : « armée Vlassov », et il lui fit signe de disparaître. »

C’est un récit de forme évangélique [Entre autres, et pris au hasard : « Et voici qu’un lépreux étant venu, l’adorait, disant : Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. (…) Et voici qu’on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus voyant leur foi, dit au paralytique : Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. Et voici que quelques-uns des scribes disaient en eux-mêmes… » etc.  (Matthieu, 5 – 8,9)] dans lequel le soldat joue le rôle du sauveur.

La phrase qui commence le paragraphe suivant est à nouveau source de gêne : « Je crois qu’il s’éloigna, toujours dans le sentiment de légèreté, au point qu’il se retrouva dans un bois éloigné, nommé « Bois des bruyères », où il demeura abrité par les arbres qu’il connaissait bien. »

Blanchot ponctue avec la même précision que le peintre dépose une touche de couleur.

La virgule après « qu’il s’éloigna » fait de cette proposition l’objet de « Je crois » (et de « toujours dans le sentiment de légèreté » un non-essentiel), donc un illogisme : l’éloignement, condition sine qua non de la survie, ne peut pas être une « croyance » mais une certitude d’évidence confirmée du reste par la fin de la phrase et le paragraphe suivant.

Oui, je peux aussi ne pas faire de la virgule la pause que je dis, donc ne pas laisser tomber la voix, même légèrement, mais au contraire la laisser en suspension, à la même hauteur, comme pour souligner l’importance de ce qui va suivre. Il y aurait eu, possible « Il s’éloigna, je crois, dans le sentiment… » qui affirmerait clairement l’essentiel du sentiment de légèreté.

Alors, je relis ce qui est écrit pour lire ce qui, entre les deux virgules, n’est pas une parenthèse, mais l’expression émotionnelle et rythmique, pour ainsi dire physique du sentiment à l’origine de cet état second qui produit « au point qu’il se retrouva ».

Mais je n’aime pas le verbe croire qui n’est un outil ni de pensée, ni de création littéraire. Même dans ce contexte tragique que la recréation permet de tolérer, l’homme âgé ne peut pas croire que le jeune homme s’éloigna, même si c’est comme Jésus sur les flots ou dans ses lieux de solitude.

La pernicieuse question

Écoutez au moins les cinq premières minutes de l’émission Sans préjuger (France culture – samedi 27/09/2025 – 12 h 45) animée par Nathan Denvers que son parcours a conduit chez CNews, la chaine de V. Bolloré qui diffuse l’idéologie d’extrême-droite.

Le thème du jour a des allures de philosophie : « Israël-Gaza : peut-on rester artiste en temps de guerre ? ». Une question (elle n’est pas la pernicieuse annoncée) dont on a la réponse depuis longtemps – cf. entre autres, les fascicules « Poésie », publiées clandestinement pendant l’Occupation, et aussi les tentatives de théâtre dans les baraquements des camps de la mort nazis.

Voici l’introduction, nettement lue, une succession de clichés : « Comment raconter ce qui ne se raconte pas ? Comment donner à vois une souffrance qu’aucune image aussi insoutenable soit-elle ne saurait contenir ? Comment rendre compte d’une mécanique dont aucune explication ne pourra justifier le scandale, ce non-sens tragique que constitue la guerre ?(…)

Pour en arriver, sans transition, à ceci : «  Depuis le 7 octobre et le début de la riposte israélienne à Gaza… » 

Toujours sans transition, il développe ensuite des lieux communs sur l’art, l’artiste, le rapport de l’un et l’autre avec la guerre, présente enfin ses deux invités [ Amos Guitaï, cinéaste franco-israélien et Jadd Hilal, écrivain franco-palestino-libanais] puis, après avoir ajouté une touche émotionnelle, pose la question que je qualifie de pernicieuse : « J’aimerais partir d’une question très très simple, très concrète, très incarnée : souvent on dit, même vingt-cinq ans après, que faisiez-vous le 11 septembre [2001les quatre attentats islamistes contre les USA], comment vous avez appris ce qui se passait, comment avez-vous découvert les images des tours jumelles qui s’effondraient, qu’est-ce que vous avez ressenti, qu’est-ce que vous avez éprouvé, comment avez-vous continué votre journée ? (Et, une nouvelle fois sans transition]  Amos Guitaï, le 7 octobre, est-ce que vous pouvez nous raconter à quoi a ressemblé votre journée, ce jour-là ? »

Voilà comment le refus de la problématique [Nathan Denvers est agrégé de philosophie] conduit à la perversion de la pensée : vous avez remarqué le détour par l’intitulé faussement profond, [une question, elle, vraie : en quoi l’art permet-il de résister ?],  par le déroulé des lieux communs [j’ai abrégé], pour en arriver à ce « Depuis le 7 octobre… » qu’il tente de faire accepter via le 11 septembre comme un « début » pour installer le débat dans ce « début » par le « ressenti émotionnel » censé le faire accepter..

Il se fait alors « ramasser », très gentiment, et par Amos Gitaï et Jadd Hilal qui refusent de tomber dans le piège et qui expliquent, l’un et l’autre, en quoi le 7 octobre n’est pas un début.

Vous, qui lisez le blog, n’aurez pas de mal à imaginer le plaisir que procure l’harmonie.

Le récit de D. Trump, de N. Sarkozy et le dialogue

Marie Boëton, grand reporter au journal La Croix L’Hebdo était invitée de Nicolas Herbeaux (Les matins du samedi – France culture – 27/09/2025).

À propos d’une enquête internationale auprès des jeunes de 16 à 26 ans, elle vient de publier un article intitulé Il nous faudrait un Poutine. Un sur deux de ces jeunes n’est pas convaincu que la démocratie soit un bon système. La plupart de ces 50%, garçons ou filles, hommes ou femmes, de toutes les catégories sociales, est plutôt d’extrême-droite et non diplômée, ne vote pas, ne s’informe pas par les journaux, la radio ou la télé, mais suit des Youtubeurs sur Internet, et considère que les médias et les contre-pouvoirs (syndicats, justice…) sont des entraves à l’action publique.  

Ils souhaitent donc un « homme fort », comme V. Poutine ou D. Trump, qui, s’ il est « à moitié fou » (disent-ils) décide, –  « trois minutes et pam ! » cite la journaliste –  et peu importe la légitimité des décisions prises.

Son constat : ils sont dans l’anxiété, considèrent que la justice sociale dans la démocratie actuelle n’existe pas, et ils ont besoin d’une « protection ». Comme il n’y a pas d’état social de droit (cf. les inégalités, la précarité etc.), ils disent que l’état de droit est une illusion. Elle a parlé avec quatre d’entre eux, dont deux ingénieurs, et a constaté qu’il n’y a pas de dialogue possible. Une des jeunes lui a dit : « Je ne mange pas tous les jours et vous me parler de liberté fondamentale ! » – ce n’était peut-être pas le meilleur angle pour tenter un dialogue.

Si les inégalités, la précarité ne constituent pas un fait nouveau, l’absence d’alternative au capitalisme – confondu ici avec la démocratie – produit depuis trente ans ce rejet de tout ce qui n’est pas  « action directe », comme les décisions de Trump à grands coups de gros stylos.

Le récit du président américain, désinhibé (discours à l’ONU, inimaginable il y a seulement quelques mois), délirant à propos de tout et de n’importe quoi (récemment son conseil aux femmes enceintes de ne pas prendre de paracétamol qui serait cause d’autisme), raconte une histoire « vraie » parce qu’elle s’oppose à celle qui a été racontée jusqu’ici, et qu’elle l’est par un presque octogénaire « vieil homme indigne » aux cheveux teints et au lourd regard méprisant.

La désinhibition caractérise aussi le discours de N. Sarkozy, condamné à la prison : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est d’une gravité extrême pour l’Etat de droit, pour la confiance qu’on peut avoir pour la justice. La haine n’a décidément aucune limite. J’assumerai mes responsabilités et s’ils veulent absolument que je dorme en prison, je dormirai en prison. Mais la tête haute. Je suis innocent. Cette injustice est un scandale. Ceux qui me haïssent à ce point pensent m’humilier. Ce qu’ils humilient aujourd’hui, c’est la France. »

Propos très grave, surtout si l’on se réfère à la longueur et à la précision de l’instruction, au déroulé du procès (voir les explications invraisemblables sinon provocantes des deux ex-ministres) et au verdict qui, malgré les faisceaux d’évidence, évacue pourtant les accusations « corruption, recel de détournement de fonds publics, financement illégal de campagne » puisque les preuves matérielles n’ont pas pu être apportées et pour cause – l’argent liquide est aussi utilisé pour ne pas laisser de traces.

A ce propos.  

Au cours du journal de 12 h30 (samedi 27/09/2025) la journaliste Éva Kling commente les réactions hostiles à la juge qui a condamné N. Sarkozy et elle diffuse ce commentaire de Thomas Ménagé, député RN du Loiret qui, s’il condamne les menaces contre la juge, ajoute : « Il y a des magistrats qui font leur boulot avec objectivité, et il y a des magistrats, comme dans tous les métiers, qui sont des mauvais magistrats en l’occurrence puisqu’ils font de la politique ils n’arrivent pas à faire fi de leurs opinions . »

Pourquoi soit cette journaliste, soit celui ou celle qui a recueilli le commentaire du député ne lui demande sur quels faits, quelles déclarations il s’appuie pour dire qu’il s’agit d’un jugement politique ?

Faute du seul récit susceptible de donner une colonne vertébrale au désarroi collectif et particulier – notamment des plus jeunes – , à savoir le récit d’un commun redéfini, s’accumulent les récits du Moi d’abord, du Moi l’Amérique, du Moi la France en tant que préludes au récit du fascisme, à terme, de la guerre patriote.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (6)

Il va être fusillé quand survient le « miracle » :

« À cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. Les camarades du maquis voulaient porter secours à celui qu’ils savaient en danger. Le lieutenant s’éloigna pour se rendre compte. Les Allemands restaient en ordre, prêts à demeurer ainsi dans une immobilité qui arrêtait le temps. »

Là encore, la phrase n’est pas celle du simple récit : la proposition elliptique du verbe (brusque retour au monde), la postposition du sujet (le bruit) et l’antéposition de l’adjectif (proche)  sollicitent l’attention pour autre chose que le fait lui-même. L’équivalent mental de brefs « arrêts sur image » : ainsi, l’effet d’accélération dramatique de « À cet instant » (équivalent atténué du « soudain » purement narratif) est bloqué par la proposition elliptique qui suit.

L’instant – la mort imminente – est celui du monde intérieur du personnage qui n’est pas précisé : il n’y a ni « le jeune homme » ni le « je » de l’homme âgé : marque de la distanciation du tragique, corollaire de la « légèreté extraordinaire » antérieure. « Brusque retour au monde » (l’extérieur) indique le re-branchement du moi-mort-intérieur au vivant identifié avec la violence brute (« éclata ») mais que l’antéposition de l’adjectif atténue : « proche bataille » a la résonance du conte = c’est grave, oui, mais c’est comme si ce n’était pas vrai.

L’explication proposée par la phrase suivante (« Les camarades » et « celui » accentuent la distanciation) est comme fournie par un tiers qui serait là en surplomb pour rappeler le contexte et la situation de résistant du jeune homme – « porter secours », de basse intensité,  évoque plus la réponse à un incident qu’une action de guerre.

Le miracle est aussi ce qui conduit le lieutenant à ne pas commander le tir (une ou deux secondes) et à s’éloigner. « Pour se rendre compte » flotte aussi dans le même espace d’atténuation.

La dernière phrase évacue pratiquement le récit, en ce sens que la pensée sollicitée à la fin semble être celles des Allemands.

Ce qui est créé ici, comme l’ensemble du texte, c’est un objet littéraire, dont la fonction est de solliciter non l’empathie mais une démarche esthétique.

J’ai expliqué dans les articles précédents, et dans ma réponse à Robert, la gêne que je ressens parfois. Elle est liée, pour une part,  à ce que je sais de l’histoire personnelle de Maurice Blanchot. L’idée (la sienne), évoquée dans la dernière phrase de ma réponse, que « l’écrivain n’a pas de biographie » sera l’objet de la conclusion.