Le matin, pendant les vacances estivales, avant 7 h 00, donc pour ceux à qui appartient l’avenir – comme pour Dieu qui se lève tôt lui aussi à en croire Hugo (Les chants du crépuscule) « Non, l’avenir n’est à personne ! / Sire (il s’adresse à Napoléon 1er qui vient d’avoir un fils et qui s’y croit), l’avenir est à Dieu ! » et toc ! – je disais donc que le matin, dès l’aube, France Culture rediffuse pour les lève-tôt d’anciennes émissions qui valent non seulement par leur sujet mais aussi par les réflexions que permet la rétrospective (mot composé à partir de deux mots latins = regard en arrière).
Le sujet d’aujourd’hui était Pelé, le joueur brésilien de football qui fut et est toujours considéré comme le meilleur joueur de tous les temps – on sait qu’au pluriel, temps prend une dimension apocalyptique au sens premier, grec, de révélation. Dans un article déjà ancien – ah ! le temps singulier qui passe… – , j’ai invité ceux qui apprécient ce sport collectif à regarder sur Internet la demi-finale de la Coupe du monde de 1958, en Suède, opposant l’équipe de France à celle du Brésil qui l’emporta en marquant 5 but contre 2. C’est au cours de cette compétition que Pelé se révéla. Je renouvelle vivement l’invitation.
Dans l’une des interviews rediffusées ce matin, Pelé déclare que le football défensif – conception du jeu qui vise d’abord à empêcher l’adversaire de marquer des buts – est tout ce qu’il déteste. Moi aussi, et c’est pourquoi je retourne de temps en temps en 1958 pour retrouver la signification de ce jeu – j’y reviens un peu plus loin.
La Coupe d’Europe qui se déroule actuellement en Allemagne est la triste et affligeante illustration de la négation de ce jeu. En particulier, l’équipe de France qui a remporté ses matchs de qualification grâce à des buts marqués contre leur camp par des défenseurs maladroits ou malchanceux. Les seuls buts qu’elle marqua furent, contre l’équipe du Portugal, ceux des « tirs au but », une sorte de loterie qui désigne un vainqueur au bout du bout de la prolongation du temps de jeu. J’ai lu je ne sais plus où cette question posée je ne sais plus par qui, alors que le score était vierge, comme on dit pour signifier qu’il est nul : « Les Portugais n’ont pas encore marqué contre leur camp ? »
Les commentaires des spécialistes étaient unanimes pour déplorer l’ennui que procure cette non-pratique du jeu dont l’équipe de France est une des spécialistes.
L’entraîneur, lui, était très content de lui et de ses joueurs puisque l’équipe avait gagné.
Le problème est le hiatus, sinon l’abîme, entre la victoire et la stérilité.
Comme l’équipe de France n’est pas la seule à être stérile, se pose la question de ce que signifie (dans le sens : signe de quoi ?) ce refus d’un jeu dont le principe n’est pas d’empêcher l’adversaire de marquer des buts, mais d’en marquer plus que lui. (cf. le match de 1958).
Invoquer des choix de stratégie et de tactique n’explique évidemment que l’apparence, le phénomène (du grec phainein : apparaître – quand je vous dis qu’il faut apprendre le grec… et aussi le latin, comme j’aurais très bien pu le dire aussi à propos de rétrospective, si je n’avais craint d’insister lourdement – ça aide beaucoup à ne pas confondre pédicure et pédiatre, et aussi à lire Kant), c‘est-à-dire l’écume de la chose.
Si l’on admet que le football (propulser un petit objet dans un réceptacle) est, sur le mode du jeu entre deux équipes, une expression de la sexualité (hétérosexualité) – ou alors, sauf à dire que le jeu ne signifie rien que lui-même, il faudra trouver une autre explication au fait qu’il est le seul sport collectif de dimension planétaire – on peut alors se dire que l’humanité traverse une période de non désir qui se manifesterait par une glissade générale vers la désespérance.
Je ne sais pas exactement quand a commencé ce non-jeu, mais ce n’est pas hier. Je me souviens que si l’équipe de France est parvenue en finale de la Coupe du monde en 1998 – et qu’elle a remportée – , ce ne fut pas parce qu’elle était la meilleure, comme celle du Brésil depuis 1958, – vu la pauvreté des prestations de l’équipe, l’entraîneur, Aimé Jacquet, fut, jusqu’à la finale, la cible de tous les chroniqueurs – mais, dans la séance « loterie » des tirs au but, en quart de finale, parce que le dernier joueur italien envoya le ballon sur la barre transversale.
Autrement dit, il serait intéressant de voir si le délitement progressif de la pratique de ce jeu n’est pas lié à celui de la notion du « commun » – fin des années 80 – et à ses effets dans le champ politique, social et idéologique.
Je ne sais pas s’il y a un rapport : la météo annonce pour ce soir un avis de tempête en France. L’inconnue concerne le degré d’intensité. La météo politique.