Journal 72 – Irlande 6 – Il suffit de couper la protéine en 3 (30/07/2024)

La myopathie de Duchenne est une maladie génétique invalidante qui empêche la contraction des muscles, dont celle du cœur, et contre laquelle il n’y a aucun traitement. Elle est due à l’absence de la protéine qui permet le mouvement musculaire, la dystrophine.

Comme pour beaucoup d’autres choses, il y a le discours « C’est comme ça » « C’ » désignant la fatalité, la nature ou l’ordre des choses, Dieu, tout ce que vous voulez qui fige l’explication, sans doute pour tenter de bloquer le temps. C’est ce que dit, dans un domaine évidemment tout autre, la polémique déclenchée par la cérémonie d’ouverture des JO.

L’autre discours, le discours général dominant, c’est « Comment on peut faire pour réparer ? ». D’où la découverte du patrimoine génétique, puis, pour ce qui nous intéresse ici, l’identification de la dystrophine.

Problème : comment l’introduire dans l’organisme ? Il faut trouver un vecteur, mais sa taille ne permet pas l’utilisation d’un seul.

C’est là que se manifestent les ressors de l’ingéniosité quand est refusé le « c’est comme ça ».

La première solution – reproduction de la protéine en plus petit format – a fonctionné chez les souris, mais pas chez l’homme.

Une équipe de chercheurs de Seattle vient de trouver ce qui semble être la solution : découper la grosse protéine en trois et envoyer les trois morceaux avec trois vecteurs.

Problème : comment ces trois morceaux vont-ils pouvoir se rassembler une fois parvenus dans l’organisme ?

Réponse : en ajoutant dans les virus véhicules une molécule spécifique qui permette leur jonction et qui se dissolve ensuite.

La molécule a été trouvée (inéine) et l’expérience a réussi.

Ce qui veut dire qu’un jour, un incurable aura disparu.

Il y a des matins où les levers de soleil  sont très beaux.

Journal 71 – Irlande 5 – de la couleur de l’âme (27/07/2024)

La question de la couleur de l’âme n’est pas souvent abordée, même par la métaphysique qui s’intéresse pourtant à tout ce qui n’est pas proprement physique. L’âme en particulier.  Les métaphysiciens se demandent donc s’ils ont une âme, c’est même ce qui les constituent en tant que tels : s’ils concluent qu’ils n’en ont pas, ils en restent là, ce que je comprends fort bien, mais s’ils trouvent qu’ils en ont une ils ne cherchent pas plus loin.  Ce qui est quand même surprenant : étant donné que nous différons par nos corps – certains sont noirs, d’autres jaunes, d’autres blancs, d’autres bistres etc. je ne vous apprends rien –, pourquoi les âmes de ceux qui en ont une auraient-elles la même couleur ?

D’où me vient cette question en ce 27 juillet 2024 ? De la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques qui s’est déroulée hier, le 26. Pour ceux qui ne lisent pas de journaux, n’écoutent pas la radio et ne regardent pas la télévision, je précise que les JO ont lieu à Paris et que la cérémonie d’ouverture ne s’est pas déroulée dans un stade, comme c’est la coutume, mais sur l’eau de la Seine et, ce qui était moins prévu, sous l’eau du ciel.

Je ne l’ai pas regardée parce que je suis en Irlande. Je ne l’aurais pas regardée si j’étais en France, mais, comme je viens de le dire, je suis en Irlande. Plus précisément, depuis le début de l’après-midi, nous sommes installés dans le Connemara, où nous savons, depuis M. Sardou, qu’il y a des lacs et des rivières. Entre parenthèses, j’ai lu je ne sais plus où que ceux qui ont écrit le texte et composé la musique de cette chanson – à l’origine elle devait célébrer l’Ecosse – ne connaissent pas l’Irlande – ce que confirment le rythme et la mélodie qui n’ont rien d’irlandais

Quand on vient du nord et qu’on aborde le Connemara par Leenaun… Comment dire…  Si vous avez expérimenté le sentiment de parfaite adéquation entre vous et un paysage, vous comprendrez ce que j’essaie de dire sans trouver les mots.

Je reviens à mon âme.

Je n’ai pas regardé la cérémonie mais j’ai lu les comptes-rendus : dithyrambiques sur France Culture et dans Le Monde, très tranchés dans les contributions : ou génial ou vulgaire ou scandaleux.

J’ai jeté un coup d’œil sur YouTube pour me faire une idée. Je suis tombé sur Marie-Antoinette tenant sa tête tranchée sur ses genoux sur un fond de Conciergerie illuminée et de « Ah ça ira ça ira ! ». J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à sortir de l’obscénité.

En revanche, la flamme transmise à un vieux monsieur assis dans un fauteuil roulant, Aya Nakamura chantant et dansant accompagnée par les musiciens de la Garde républicaine – est-ce que ce ne serait pas un oxymore ? – et la voix de Céline Dion…même si l’Hymne à l’amour (… si tu m’aimes, je me fous du monde entier…) ne me semble pas tout à fait correspondre à la situation… Ah, la voix humaine !

Et là, j’ai trouvé la couleur qu’aurait mon âme si j’en avais une : bleue, plus exactement, fleur bleue.

Journal 70 – Irlande 4 – tactiques et stratégies (22/07/2024)

Juste de l’autre côté de l’océan – je rappelle que suis sur l’extrême bord de l’ouest de l’Irlande – donc à quelques encablures, D. Trump vient brusquement de retrouver ses78 ans. Mais si le retrait de J. Biden lui ferme une fenêtre de tir sur l’âge et ses effets, la probable désignation de K. Harris lui ouvre celles de la femme et de l’Américaine « pas de souche ». Il ne manquera donc pas de munitions avec quand même le risque de ne rien pouvoir contre la tentation ambivalente de « la première femme présidente des USA ». Pour le « pas blanc » il y a déjà eu B. Obama. Il a déjà commencé à tirer en qualifiant sa future adversaire de « folle ». Le filon de l’hystérie qu’il va sans doute exploiter puisque, à la différence d’H. Clinton, elle n’incarne pas l’establishment honni du populisme basique, ce qui a sans doute empêché son élection en 2016.

Ce matin, les commentateurs de France Culture (la chaine passe aisément les frontières avec l’Internet) ne parlaient que de tactiques et de stratégies électorales, comme si la totalité des électeurs était dépourvue de convictions et de pensée.

J’ai envoyé cette contribution :

« Le problème, pas nouveau, que repose donc cet événement, est celui de la culture politique en tant que principe du suffrage universel. Ici, comme ailleurs, les articles et les commentaires – qui ne posent jamais, ou presque, cette question – avalisent implicitement l’idée que les citoyens-électeurs sont des girouettes réagissant aux seuls slogans, que « c’est comme ça », et que ce qui va déterminer leur vote – pour un enjeu aux conséquences considérables –  sera de l’ordre du sensible, de l’émotionnel, du passionnel,  et non de la pensée. Il ne s’agit pas de nier l’importance et la réalité de la sensibilité en politique, ni de généraliser (il y a un large fonds électoral de conviction), mais ne pas poser cette question dans une problématique, faire comme si la « foire électorale » était un absolu nécessaire, contribue à entretenir et à figer le fonds d’irrationalité et de passions tristes qui peuvent faire basculer dans la catastrophe. Et pas seulement aux Etats-Unis. »

Nettement plus au sud, en France, les députés se sont réparti les postes de responsabilité avec cette particularité que le RN n’en a obtenu aucun alors qu’il détient, en tant que bloc uniforme, le plus grand nombre d’élus. Le Monde parle, pour lui, d’un échec.

J’ai envoyé cette autre contribution :

« Du point de vue de ceux qu’affectent les slogans politiciens et les passions tristes, le RN apparaîtra comme ce qu’il prétend être, une entité pure de toute combine politicienne et parlementariste. La pertinence de la question « intégrer ou pas le RN dans le fonctionnement de l’Assemblée Nationale » dépend du constat –  qui n’est pas fait – que l’idéologie d’extrême-droite (identité nationale gravée dans le marbre et tout ce qui en découle) est le symptôme d’une pathologie collective (repli sur soi mortifère). En d’autres termes, le RN n’est pas un parti politique mais l’expression électorale de cette pathologie qui dicte ses choix stratégiques et tactiques. Ses chefs ne les maîtrisent pas plus qu’ils ne maîtriseront (s’ils sont portés au pouvoir) la machinerie collective de la peur et des angoisses que construit actuellement l’agrégation des petites machines individuelles analogues. »

Journal 69 – Irlande 3 – Reconductions – (19/07/2024)

Hier, 18 juillet, trois reconductions.

Celle d’Ursula Von der Layen à la tête de la Commission européenne.

Celle de Yaël Braun-Pivet à la présidence de l’Assemblée nationale.

Celle de Donald Trump pour l’élection présidentielle de novembre.

Leur point commun : la cohérence d’une représentation d’un état du monde, selon les variables européennes et planétaires.

En Europe, dominent encore les forces traditionnelles de la droite multiforme et de la social-démocratie, unies encore dans une sphère encore fermée aux diverses expressions de l’idéologie d’extrême-droite, et qui (je n’ose dire « parce qu’elles ») sont encore parvenues à se répartir les postes du pouvoir.

Vous avez noté les quatre encore.  Ils posent l’implicite question « jusqu’à quand ? » contenue, pour l’Europe, dans le discours de campagne de Mme Layen qui annonçait ne pas exclure une collaboration (= travail avec) avec certaines représentations de l’extrême-droite. Même si c’était un discours tactique, compte tenu de ce que signifie cette idéologie, il est le signe d’une déliquescence. 

En France, la question est posée par la configuration de l’Assemblée nationale issue des dernières législatives. 

André Chassaigne, le candidat (communiste) du NFP, battu de 13 voix, s’est écrié « Le vote des Français a été volé par une élection contre-nature ».  « C’est un coup de force contre la démocratie » a renchéri Fabien Roussel, le secrétaire du PC.

Une protestation qui est tout sauf l’expression d’une analyse.

Le Nouveau Front Populaire ne tient aucun discours relatif au « commun »   – qui constitue son essence –, ce qui l’a conduit à ne pouvoir proposer qu’un catalogue de mesures économiques et sociales. Autrement dit : aucun projet de rupture avec le capitalisme, rien qui soit de la nature « révolutionnaire » constitutive de ce rapport au « commun »,  notamment par la mise en cause de l’équation capitaliste être = avoir + dont l’accélération du changement climatique est l’effet de plus en plus dramatique, et encore largement dénié – d’où, pour une part importante, le développement de l’idéologie d’extrême-droite en tant que vecteur de fuite en avant.

Le NFP est électoralement majoritaire mais cette majorité relative – obtenue par le jeu de désistements-barrages –  n’est pas celle d’une adhésion à un projet politique et elle est sans dialectique : ce qui oppose LFI aux trois autres composantes (PS -PC- Écologistes) est de l’ordre de la peur de l’exercice du pouvoir dans le cadre de l’absence de mise en cause du système.

Quant à D. Trump, il bénéficie de l’aide non seulement de Dieu (« Le sang coulait partout et pourtant, d’une certaine manière, je me sentais en sécurité, parce que j’avais Dieu à mes côtés » – si « Dieu avec nous ! » n’est pas vraiment une nouveauté, le trop à gauche de quelques centimètres renvoie sinon à Tintin – « Caramba, encore raté !  » en tout cas à l’épopée homérique) mais surtout de J. Biden.

Même s’il est probable qu’il se retire, celle ou celui qui le remplacera devra trouver une autre aide que celle de Dieu coiffé désormais de la casquette du rouge qui n’est pas celui d’un nouveau commun révolutionnaire, mais du « moi d’abord ! », une autre expression planétaire de la fuite en avant.

Journal 68 – Irlande 2 – (18/07.2024)

L’abbé Pierre avait donc un corps. Et les pulsions sexuelles qui vont avec.  Autrement dit, tout abbé qu’il fût, il était un homme.  

Ce qui est révélé aujourd’hui témoigne de la misère sexuelle dont la structuration sociale n’est toujours pas considérée comme une problématique. Un autre signe de la même misère.

D’où les étonnements de ceux qui croyaient et croient encore, malgré le rapport Sauvé, que la soutane ou son substitut abolit le sexe, et la honte déclarée par l’église alors qu’elle est elle-même l’expression structurée de cette misère.

Au regard de l’investissement altruiste de l’abbé – Emmaüs – , les contributions du Monde vont dans tous les sens, du « c’est incroyable » au « ce n’est quant même pas si grave que ça ». en passant par « il y a un problème avec le célibat des prêtres », « c’est pardonnable » et le jeu avec saint et sein.

Ma contribution :

« Pour être abbé, il n’en était pas moins homme*. Un homme conduit par son histoire personnelle  à s’engager dans la voie de l’interdit de sexualité – organisé en église – compensé ou sublimé, comme on veut, par un investissement altruiste impuissant à supprimer les pulsions. En témoigne le rapport Sauvé. L’essentiel de l’Evangile n’est pas l’amour mais la résurrection des corps dont notre savoir nous dit par l’expérience et l’analyse qu’elle n’est qu’un mythe. Le mépris du corps et le péché de la chair sont, in  fine, des expressions du déni de la mort telle qu’elle est : le cadavre. »

* En référence au « Ah ! Pour être dévot je n’en suis pas moins homme » de Tartuffe, une de ses rares confidences qui suscite la sympathie en ce sens qu’elle témoigne de la misère sexuelle.

Ici, dans le comté de Donegal –en haut et à gauche de l’île –, quand on marche sur une toute petite route dans la campagne profonde et qu’on croise une voiture, on a droit à un salut de la main. Ce n’est pas propre à l’Irlande. Dans les Cévennes aussi, et même dans la rue, même quand on ne connaît pas les gens qui vous disent bonjour. Il doit y avoir un point commun. Est-ce que ce serait l’héritage d’une histoire économique pauvre ? Ce qui me suggère cette hypothèse, c’est que les Stéphanois – oui, « Allez les verts ! »  – sont réputés pour leur obligeance alors que les Lyonnais, eux… Les mines de charbon et les aciéries d’un côté, les soieries et la gastronomie de l’autre… Le litron de rouge, ici,  là, le pot de côtes (du Rhône) ou de beaujolais…. De l’histoire ancienne, oui, et qui se poursuit après la fermeture des mines et des usines, après la disparition des « soyeux ».

La mémoire…

Journal 67 – Irlande 1 – (14/07/2024)

Je ne suis pas allé au défilé du 14 juillet  puisque je suis en Irlande et qu’il n’y pas de défilé du 14 juillet en Irlande. Cela dit, même si j’étais en France, je n’irais pas non plus au défilé parce que je n’aime pas les défilés. Vous avez remarqué que je répète les mêmes mots ? C’est curieux, ça sort comme ça. Curieux.

Comme le voyage. Vous vous endormez à Roscoff et vous vous réveillez au milieu de l’océan – enfin presque au milieu et puis vous n’êtes pas dans l’eau mais dans un ferry-boat – et quand vous débarquez, vous êtes en Irlande et il y a un panneau qui vous rappelle que la conduite adéquate, donc adroite, est à gauche. Les Anglais sont passés par là. Il y aussi un officier de la Garda (c’est le nom de la police irlandaise) qui contrôle votre identité parce que la frontière, c’est la frontière.

L’internet, lui, passe sans contrôle parce que c’est l’Internet et qu’est-ce qu’il me dit, là, à la Une de mon journal, ce matin,  après la première nuit irlandaise ? Qu’on a tiré sur D. Trump !

Je sais qu’on ne doit pas traiter l’événement avec légèreté – d’autant qu’un homme a été tué. Non. Même s’il s’agit de D. Trump. Oui. J’ai donc envoyé ce commentaire :

« C’est le meilleur ou le pire des scénarios qu’aucun scénariste humain n’aurait imaginé. Dieu (pour le pire)  ou le Diable (pour le meilleur). Au choix. »

Et puis, beaucoup plus grave : une frappe israélienne visant un chef palestinien a tué 90 personnes.

J’ai envoyé ce deuxième commentaire :

« L’étiquette « terroriste » appliquée au Hamas (et à ceux qui commettent des massacres analogues) a ceci de particulier qu’elle crée une explication illusoire, en ce sens que s’il y a une sidération, il n’y a pas de terreur (la vie continue). En revanche, les attaques d’Israël sèment la terreur permanente à Gaza (la vie ne continue pas), mais elles ne sont pas qualifiées de « terroristes » parce qu’elles proviennent d’un Etat que l’accusation de « terrorisme » mettrait sur le même plan que le Hamas, ce qui reviendrait à reconnaître que, si atroce et insupportable que soit l’attaque du 7 octobre, elle n’est qu’un moment du conflit qui dure depuis 80 ans et dont les deux parties (Israéliens/Palestiniens) sont coresponsables. »

Enfin, ce troisième en guise de réponse à une tribune intitulée « Le réflexe républicain du 7 juillet contre l’extrême-droite traduit la puissance politique d’un antiracisme universaliste » qui oublie quand même les 41,5% du RN au second tour des dernières présidentielles.

« Le problème : jamais ni le racisme, ni le colonialisme (la liste n’est pas close) ne sont objets d’un discours « philosophique » d’éducation  (= d’où vient ce besoin de créer des « races », d’établir des hiérarchies, de croire qu’il existe une « identité nationale » gravée dans le marbre, qu’ « on est chez nous » etc. ?) mais de slogans électoraux qui s’adressent à des passions aux effets variables selon les circonstances. Combien de citoyens-électeurs ont eu la possibilité d’un accès à la lecture de Montaigne ou Montesquieu ou Voltaire, entre autres, pour acquérir une connaissance qui aide à comprendre et à évacuer la tendance à croire que ce qui n’est pas « moi » est dangereux ? »

Bye.

Journal 66 – conatus – (08/07/2024)

Il y eut donc une tempête, mais dans l’autre sens. C’est quoi, « une tempête dans l’autre sens » ? demandez-vous. C’est quand le vent souffle de l’opposé. Voilà, c’est ça. De l’opposé.  Vous l’attendiez de tribord-extrême – force 11, façon dévastation – et il vient de bâbord – façon dégagement du ciel, oui, non,  ce n’est pas très scientifique mais ça cause bien.

Je quitte la météo métaphorique.

Ce qui s’est produit hier est, de mon point de vue,  ce que Spinoza nomme « conatus » (oui, c’est un nom latin – il écrivait en latin – qui indique l’effort), le constituant du vivant. En d’autres termes : « persévérer dans son être » comme il dit toujours en latin . Le moteur. Un moteur que l’individu ne contrôle pas plus que l’énergie de ses cellules, la collectivité que son énergie vitale, mais qui est celui de sa vie d’individu et de sa vie de collectivité.

L’idéologie du RN est la programmation de l’arrêt du moteur. C’est cela qu’a senti la grande majorité des citoyens français qui lui a refusé sa voix.

Senti et seulement senti, parce que l’explication n’a pas été donnée.

Après les résultats, à 20 h 00 sur Arte – ouf ! –  nous avons regardé pour la énième fois, Mark Dixon detective, d’Otto Preminger (1950) pour beaucoup de raisons dont Gene Tierney – quelle femme ! quels yeux ! quel visage ! quelle actrice ! – n’est pas la moindre. Puis, la curiosité étant la plus forte,  nous nous sommes risqués à sélectionner France 2 pour tenter d’avoir quelques résultats. Nous sommes tombés – tombés, c’est le mot, dirait Saturnin Fabre (cf. Les portes de la nuit)  –  sur un « débat » qui opposait F. Bayrou (centre), J-F Copé  (droite), L. Aliot (RN) et une élue de LFI dont je n’ai pas retenu le nom, très agréable à regarder – les autres, pas vraiment – , mais insupportable à entendre. Les trois autres aussi. Pourquoi les chaines de télé et de radio invitent-elles des représentants de partis pour débattre en sachant qu’il n’y a non seulement aucun débat possible, mais que les points de vue forcément biaisés ne peuvent convaincre que les convaincus ? Autre chose serait : des déclarations partisanes suivies d’analyses de spécialistes divers.

Il fut question du barrage républicain, mais, et c’est ce que je disais juste plus haut, aucun n’expliqua ce qui le justifiait.

Le conatus n’exclut pas le cancer ou le suicide.

Notre député sortant (LFI) élu il y a deux ans, s’est fait battre de quelques centaines de voix (sur environ 9000 exprimes) par une candidate RN.  En deux ans, quel fut son travail pour développer la culture politique des citoyens de son arrondissement ? Aucune publication, pas le moindre journal, rien.  Il est le premier responsable de son échec.

Si la tempête redoutée n’est pas arrivée, elle n’a pas disparu. Après avoir entendu les déclarations des représentants de la gauche – le lyrisme de J-L Mélenchon sonnait toc – je ne perçois pas de lumière, pour le moment. Rien qui indique l’émergence d’un discours autre.

Voilà.

J’entends la sirène du Pont-Aven, le ferry qui va nous transporter vers l’Irlande. Il largue ses amarres vendredi, mais j’ai l’ouïe fine.

Journal 65 – stérilité – (07/7/2024)

Le matin, pendant les vacances estivales, avant 7 h 00, donc pour ceux à qui appartient l’avenir – comme pour Dieu qui se lève tôt lui aussi à en croire Hugo (Les chants du crépuscule) « Non, l’avenir n’est à personne ! / Sire (il s’adresse à Napoléon 1er qui vient d’avoir un fils et qui s’y croit), l’avenir est à Dieu ! » et toc ! – je disais donc que le matin, dès l’aube, France Culture rediffuse pour les lève-tôt d’anciennes émissions qui valent non seulement par leur sujet mais aussi par les réflexions que permet la rétrospective (mot composé à partir de deux mots latins = regard en arrière).

Le sujet d’aujourd’hui était Pelé, le joueur brésilien de football qui fut et est toujours considéré comme le meilleur joueur de tous les temps – on sait qu’au pluriel, temps prend une dimension apocalyptique au sens premier, grec, de révélation. Dans un article déjà ancien – ah ! le temps singulier qui passe…  – , j’ai invité ceux qui apprécient ce sport collectif à regarder sur Internet la demi-finale de la Coupe du monde de 1958, en Suède, opposant l’équipe de France à celle du Brésil qui l’emporta en marquant 5 but contre 2.  C’est au cours de cette compétition que Pelé se révéla. Je renouvelle vivement l’invitation.

Dans l’une des interviews rediffusées ce matin, Pelé déclare que le football défensif – conception du jeu qui vise d’abord à empêcher l’adversaire de marquer des buts – est tout ce qu’il déteste. Moi aussi, et c’est pourquoi je retourne de temps en temps en 1958 pour retrouver la signification de ce jeu – j’y reviens un peu plus loin.

La Coupe d’Europe qui se déroule actuellement en Allemagne est la triste et affligeante illustration de la négation de ce jeu. En particulier, l’équipe de France qui a remporté ses matchs de qualification grâce à des buts marqués contre leur camp par des défenseurs maladroits ou malchanceux. Les seuls buts qu’elle marqua furent, contre l’équipe du Portugal, ceux des « tirs au but », une sorte de loterie qui désigne un vainqueur au bout du bout de la prolongation du temps de jeu. J’ai lu je ne sais plus où cette question posée je ne sais plus par qui, alors que le score était vierge, comme on dit pour signifier qu’il est nul : « Les Portugais n’ont pas encore marqué contre leur camp ? »

Les commentaires des spécialistes étaient unanimes pour déplorer l’ennui que procure cette non-pratique du jeu dont l’équipe de France est une des spécialistes.

L’entraîneur, lui, était très content de lui et de ses joueurs puisque l’équipe avait gagné.

Le problème est le hiatus, sinon l’abîme, entre la victoire et la stérilité.

Comme l’équipe de France n’est pas la seule à être stérile, se pose la question de ce que signifie (dans le sens : signe de quoi ?) ce refus d’un jeu dont le principe n’est pas d’empêcher l’adversaire de marquer des buts, mais d’en marquer plus que lui. (cf. le match de 1958).

Invoquer des choix de stratégie et de tactique n’explique évidemment que l’apparence, le phénomène (du grec phainein : apparaître – quand je vous dis qu’il faut apprendre le grec… et aussi le latin, comme j’aurais très bien pu le dire aussi à propos de rétrospective, si je n’avais craint d’insister lourdement – ça aide beaucoup à ne pas confondre pédicure et pédiatre, et aussi à lire Kant), c‘est-à-dire l’écume de la chose.

Si l’on admet que le football (propulser un petit objet dans un réceptacle) est, sur le mode du jeu entre deux équipes, une expression de la sexualité (hétérosexualité) – ou alors, sauf à dire que le jeu ne signifie rien que lui-même, il faudra trouver une autre explication au fait qu’il est le seul sport collectif de dimension planétaire – on peut alors se dire que l’humanité traverse une période de non désir qui se manifesterait par une glissade générale vers la désespérance.

Je ne sais pas exactement quand a commencé ce non-jeu, mais ce n’est pas hier. Je me souviens que si l’équipe de France est parvenue en finale de la Coupe du monde en 1998 – et qu’elle a remportée – , ce ne fut pas parce qu’elle était la meilleure, comme celle du Brésil depuis 1958, – vu la pauvreté des prestations de l’équipe, l’entraîneur, Aimé Jacquet, fut, jusqu’à la finale, la cible de tous les chroniqueurs – mais, dans la séance « loterie » des tirs au but, en quart de finale, parce que le dernier joueur italien envoya le ballon sur la barre transversale.

Autrement dit, il serait intéressant de voir si le délitement progressif de la pratique de ce jeu n’est pas lié à celui de la notion du « commun » – fin des années 80 – et à ses effets dans le champ politique, social et idéologique.

Je ne sais pas s’il y a un rapport : la météo annonce pour ce soir un avis de tempête en France. L’inconnue concerne le degré d’intensité. La météo politique.

« Essayer », disent-ils.

« On a essayé tous les partis, sauf le RN. Alors, pourquoi pas ? »

Essayer.

Vous voulez acheter un vêtement. Vous allez dans un magasin ou sur Internet. Vous le prenez sur son support ou vous le recevez. Vous le passez, dans une cabine ou chez vous.  Qu’il vous convienne ou pas, vous devez le quitter pour l’emporter ou le garder, le laisser ou le renvoyer.

Essayer un parti politique implique qu’on puisse le quitter, s’il ne convient pas. 

Essayer le RN implique donc qu’il soit un parti politique.

Qu’est-ce qu’un parti politique dans la France républicaine héritière de 1789 ? Une organisation visant à gouverner dont le discours et les propositions sont calées sur le principe : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ainsi, le pétainisme qui avait substitué à ce principe les valeurs Travail Famille, Patrie,  n’est pas un parti mais l’expression d’une idéologie.

En 1974, J-M Le Pen proclamait l’identité et la préférence nationales comme valeur essentielle de l’idéologie qu’il incarna à l’élection présidentielle en tant que candidat du FN. Il obtint moins de 1% des voix.

En 2024, la fille de J-M Le Pen se réclame des mêmes valeurs que son père : elle obtient plus de 40% des voix aux présidentielles de 2022 et le RN dépasse les 30% aux législatives de 2024 avec la possibilité d’obtenir une majorité absolue de députés.

Identité et préférences nationales sont incompatibles avec le principe républicain dont le champ de signification est l’universel humain.

Sous ce rapport, le FN puis le RN ne sont pas des partis politiques.

« Essayer le RN » c’est revêtir la tunique de Nessus : le centaure Nessus, mortellement blessé par Héraclès (Hercule), confia à Déjanire, son épouse qu’il avait tenté d’enlever, une tunique empoisonnée dont il lui assura qu’elle était un philtre d’amour. Déjanire la donna à Héraclès qui la revêtit et mourut, brûlé, sans avoir pu l’arracher de sa peau.

Dans un autre domaine :  pourquoi ne pas décider de boire de l’acide au motif qu’on ne l’a pas encore essayé, en se promettant d’y renoncer quand on aura constaté qu’il ne convient pas ?













































« Premier de corvée »

C’est le titre d’un reportage d’Arte – disponible sur Arte.tv – réalisé en 2023.

Il concerne principalement Makam, un homme de 35 ans, malien. Il était instituteur dans son village qu’il a quitté parce qu’il ne gagnait pas de quoi vivre. Il a réussi à traverser la mer et – au début du reportage – il est sans papiers.  Il cumule deux emplois : plongeur dans une brasserie de luxe près des Champs-Elysées et livreur à vélo. Il est 3 heures du matin quand il rentre chez lui (bus et métro) après son travail de plonge. Une collocation dans un foyer. Il communique régulièrement par téléphone avec sa famille – ses parents, sa femme et son fils de cinq ou six ans – qu’il n’a pas vue depuis trois ans.

Avec d’autres, il est aidé par des militants de la CGT – en particulier Marilyne – pour l’obtention d’une carte de séjour qui dépend de plusieurs conditions, dont un document de son employeur qui n’est pas obligé de le fournir.

La CGT organise une grève des sans-papiers, comme lui, et le rapport de force est efficace – la chef de la brasserie dit qu’elle ne sait pas comment tournerait l’entreprise sans eux. Il faut voir son émotion (et celle de Marilyne)  quand il obtient sa carte de séjour, la joie de sa famille le jour où il revient au village pour deux mois, avant de repartir pour la France où il commencera une formation de cariste d’aéroport.

Le Monde (04/07/2024) publie un long article intitulé  « Coût de l’immigration : fausse idée, vrai moteur électoral du RN » et où les analyses de l’OCDE expliquent la neutralité budgétaire de l’immigration.

Il faut voir ce reportage et lire cet article pour mieux comprendre en quoi le RN est l’expression et l’exploitation d’une pathologie collective.