Journal 79 – Bretagne 2 – l’affaire Dominique Pelicot (03/09/2024)

A propos de l’être humain, Montaigne écrit dans ses Essais (I,1) : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. »

Dominique Pelicot en est une illustration « merveilleuse » dans le sens extra-ordinaire.

Ce monsieur, âgé de 71ans, comparaît devant la cour criminelle du Vaucluse pour avoir fait violer son épouse, inconsciente – il la droguait –, pendant une dizaine d’années par des dizaines d’hommes qu’il recrutait sur Internet. Une cinquantaine d’entre eux seront à ses côtés sur le banc des accusés.

Le couple est marié depuis cinquante ans et, jusqu’à ce que les preuves lui soient fournies, son épouse disait de lui « c’est un super mec ».

Outre la perversion du mari et de ceux qui ont participé à ce viol – certains disent qu’ils pensaient qu’il s’agissait d’un jeu et que la femme simulait l’inconscience – il y a au moins deux problèmes essentiels :

–  comment un homme que sa famille et ses proches considéraient comme un époux, père, grand-père et copain bien sous tous rapports, peut-il dissimuler ainsi sa part d’ombre ?

– comment une femme qui vit pendant cinquante ans à côté de cet homme peut-elle ne pas percevoir cette part d’ombre ?

Montaigne est là pour nous rappeler cette réalité spécifiquement humaine de la dissimulation et, vraisemblablement, du déni.

 PS : Les censeurs du Monde ont justifié l’effacement de ma contribution (voir le journal 78) par le motif « apologie du terrorisme ».

L’homme est aussi sujet à la bêtise  

Journal 78 – Bretagne 1 – chantage et censure (27/08/2024)

Le problème du bateau naviguant, c’est qu’il n’a pas de jambes (cf. « Maman les p’tits bateau… ») même quand il est gros. Et le ferry qui relie Cork à Roscoff est gros. Donc, il bouge d’avant en arrière et de gauche à droite – si on ne connaît pas le langage approprié – de la proue à la poupe et de bâbord à tribord si on le connaît, et il bouge beaucoup quand, de son côté, la mer bouge – comme on dit si on n’est pas un vieux loup de mer (les loups de mer sont toujours vieux) –  quand elle est « formée » si on a les traits burinés (une manière habile de ne pas avoir à répéter « vieux loup de mer » et ce qui précède) par les embruns et le soleil. Là, elle était relativement formée – genre adolescente – mais suffisamment pour que les voyageuses fragiles (les hommes, eux, ne sont jamais fragiles) restituassent (presque une onomatopée) le dîner qui, soit dit en passant, n’est pas remboursé.

Nous sommes sortis du ventre du bateau comme Jonas de sa baleine pour traverser du nord au sud le Finistère sous le soleil – le soleil, c’est ce qui est rond et jaune-orangé quand il n’y a pas de nuages.

Kérity où nous sommes depuis dimanche est un sympathique petit port de plaisance que nous avons sous les yeux quand nous nous approchons d’une fenêtre.  

C’était une entrée en matière bretonne. J’aurais pu ajouter les crêpes de Saint-Guénolé, les huîtres de l’Ile-Tudy et les deux tourteaux – quand elles sont des femelles, dit-on tourterelles ?

La vie continue donc sans le décalage horaire irlandais et les émissions de radio matinales peuvent être écoutées en direct.

J’ai donc appris que le président ne nommerait pas Lucie Castets à Matignon pour la raison qu’elle est de gauche, que la gauche contient LFI et que les partis du centre, de la droite et de l’extrême-droite on dit au président qu’ils ne l’accepteraient pas bien que – après le chantage présidentiel, apparemment raté – LFI ne demande pas de postes ministériels. La raison, cette fois, c’est le programme de la gauche.. 

Un mauvais esprit pourrait faire remarquer qu’il aurait été possible de tenter l’expérience de négociations et de compromis au coup par coup, quitte à constater que ça ne marchait pas. Mais non. Ça ne peut pas marcher a priori parce que la gauche à Matignon est un impensable, toujours a priori.

Le président va vraisemblablement nommer un non-politique ou un politique suffisamment tiède pour obtenir des majorités de circonstances   qui ne changeront rien. Le RN qui se sera abstenu le temps qu’il faut, fera alors valoir qu’il est « ce qu’on n’a pas encore essayé ». Autrement dit, il demandera qu’on lui reconnaisse le droit d’être ce qui est refusé à la gauche, un a posteriori.

A propos de mauvais esprit.

J’ai envoyé au Monde une contribution à propos de l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte et de l’antisémitisme qui le motive – apparemment, son auteur est, pour faire court, « un pauvre type ». Le journal l’a publiée avant de la retirer. J’ai demandé pourquoi. Il m’a été répondu qu’elle était « illégale », par rapport à la charte qu’il faut respecter (pas d’insultes, respect des personnes etc.)

J’ai répondu ceci : « Vous pourriez, s’il vous plaît, préciser pourquoi cette contribution a été publiée – elle n’était donc pas « illégale » – avant d’être retirée –  elle l’était devenue. Je lis et je relis… et je ne vois rien qui, au regard de la charte, justifie cette « illégalité ».  Je n’imagine pas une seconde que l’humour en soit l’explication. »

J’attends la réponse.

Voici la contribution :

« Il va de soi qu’il ne saurait y avoir aucun rapport entre le comportement du gouvernement israélien, mesuré, non provocant, respectueux des résolutions onusiennes, attentif aux recommandations de ses alliés, et des comportements d’individus dont la démesure, la provocation et le non-respect des biens et des personnes de confession juive, pourraient laisser supposer le contraire. Un Etat ne saurait être qualifié de « terroriste », surtout par ceux qui utilisent cette étiquette pour se persuader qu’ils ont expliqué quelque chose, qui assurent que le Hamas est de l’ordre de la génération spontanée et la guerre a commencé le 7 octobre 2023. »

Journal 77 – Irlande 11 – Marx et le Pape (23/08/2024)

Le Marx annoncé n’est pas Karl auquel on pourrait s’attendre, mais William, nettement moins connu et néanmoins professeur au Collège de France. Le Monde de ce jour publie de lui une tribune avec ce chapeau : « Les paroles du pape François sur la littérature, qui vont contre la tradition de la censure de l’Eglise, sont révolutionnaires ».

J’ai lu l’article qui m’a inspiré la contribution suivante :

« Ce qui manque dans cette remarquable dissertation du pape – on remarquera surtout la nouveauté et l’originalité de l’analyse – c’est une partie qui expliquerait ce que signifie de l’église dont il est le chef, la nécessité d’un discours ex cathedra, au 21ème siècle, traitant du sujet du brevet des collèges « quels sont les bienfaits de la lecture ? » dont on trouve l’argumentaire dans les annales de cet examen. Quant au poème « Zone » (Alcools) d’Apollinaire évoqué en fin d’article, je suggère à ce professeur de le relire plus attentivement pour en saisir la modernité du second degré. (« C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche /
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs /
Il détient le record du monde pour la hauteur
 ») »

J’ajoute : il est quand même remarquable qu’un professeur du Collège de France puisse citer le vers d’un poème,sans le préciser et en l’utilisant à contre-sens. Je cite « Apollinaire le disait (comme s’il s’agissait d’une déclaration, d’une interview) déjà en 1913 : « L’Européen le plus moderne, c’est vous, Pape Pie X ». Il n’y a qu’un nom à changer. »

Je ne pense pas utile de préciser qu’il n’y a aucun rapport entre ce problème et l’Irlande où le vent souffle fort depuis le début de cette semaine. Ce qui n’empêche pas les lapins de courir dans le pré que j’ai sous les yeux, ni les vaches de paître, les veaux de téter, ni un renard à la belle queue de renard de venir explorer ce qui pourrait être un terrain de chasse, même sans poule.

Journal 76 – Irlande 10 – Burren, DVD, et clôture des J.O. (12/08/2024)

Nous emportons toujours dans les longs voyages une valise de séries et de films. Ce qui implique que les maisons que nous louons aient un lecteur de DVD. Un lecteur en était de fonctionner, s’entend.

Le cottage dans lequel nous sommes revenus, dans la région du Burren – rien à voir avec le Daniel Buren des colonnes de la cour du Palais royal –  juste au-dessous du Connemara, en a donc un. Il fonctionnait l’an dernier. Plus cette année.

Ce qui explique pour une part pourquoi nous avons regardé la première partie de la cérémonie de clôture des J.O. L’autre part, c’est la polémique qu’a suscitée la cérémonie d’ouverture. Autant voir par soi-même. La première heure seulement.

Je baisse ma voix qui n’est plus qu’un murmure : avez-vous remarqué la finesse avec laquelle, comme ça, mine de rien, je pars du Burren pour arriver aux JO ?

Donc nous avons entendu Zaho de Sagazan chanter Sous le ciel de Paris. Bon. J’aime bien sa Symphonie des éclairs, mais là, comment dire, ce n’était pas vraiment, pour mon oreille, la voix qui convient à cette chanson.

En revanche, La Marseillaise harmonisée par Victor le Masne et interprétée par l’orchestre Divertimento, ce fut… ou plutôt ç’aurait pu être….

Ma contribution envoyée au Monde – dont le compte-rendu est, comme celui de la cérémonie d’ouverture, dithyrambique – vous raconte la suite :

« Il a manqué aux multiples récits/tableaux de la cérémonie d’ouverture et aux nombreuses images/photos de celle de clôture, un « discours », autrement dit, une problématique qui évite l’enfermement de cette période dans une parenthèse que l’état du monde – Gaza, Ukraine, Soudan, nationalismes, climat…. –  rend nécessairement surréaliste : la gravité et l’urgence empêchent désormais de faire comme si on ne voyait et on n’entendait pas. La Marseillaise, si bien dépouillée de son rythme et de son harmonisation martiaux habituels,  était pourtant une belle introduction à ce qui aurait pu être la finale d’une cérémonie unissant dans ce rassemblement planétaire unique, les multiples couleurs des drapeaux, des vêtements et des peaux dans un « discours »  d’ utopie universaliste, mis en scène, par exemple, à partir du spectre de l’arc-en-ciel, visible partout et par tous, et qui se rit des  frontières et des différences. »

Journal 75 – Irlande 9 – une crêpe irlandaise, un crime anglais, des JO et une femme française grosse (07/07/2024)

Ça ressemble à un catalogue à la Prévert. Je précise tout de suite que c’est tout à fait exprès. Je garde le raton laveur pour la fin.

La crêpe irlandaise, ce fut hier, à Roundstone, un petit port, toujours dans le sud du Connemara, non loin de Clifden (au bout du  bout). Il y a cinq ou six ans – avant l’épisode covid – nous avions loué un appartement dans ce petit port. Le dimanche, il y avait un marché juste à côté, dans ce marché une petite caravane jaune et dans cette caravane une crêpière française – je parle de la personne qui les fabrique. J’aime les crêpes parce qu’elles sont faites avec de la pâte et que j’aime les pâtes, toutes les pâtes et sous toutes les formes. C’est dire !  (Je ne sais pas quoi ni de quoi, mais je le dis quand même parce que). La crêpière et moi avions parlé pendant qu’elle étalait la pâte. Elle était originaire d’Ariège, avait épousé un Irlandais et proposait ses crêpes sur les marchés. Elle aimait l’Irlande, même en automne et en hiver.

Hier, ce n’était pas dimanche, mais mardi, et j’eus la surprise de découvrir la petite caravane. – le circuit proposé de la Bog road (route des tourbières, que nous avions découverte alors, spectaculaire) créait une certaine animation. C’était la même crêpière, toujours aussi souriante et heureuse de l’Irlande. Nous renouâmes la discussion. Elle était contente de cette nouvelle rencontre, moi aussi,  et elle m’offrit la crête que je lui commandai.   

Jusque-là, tout va bien.

Pour le reste, mes trois contributions au Monde. La première pour le meurtre de Southport et les émeutes suscitées par l’extrême-droite anglaise, la seconde pour l’article – un peu particulier – relatant la 4ème place de la coureuse française du 3000 steeple, la dernière pour Barbara Butch – aux antipodes de la représentation féminine habituelle – qui fut un des personnages du « tableau » de la cérémonie d’ouverture des JO qui suscite toujours la polémique.

1° Un tel acte, de l’ordre de l’absurde, est un exemple parmi une infinité d’autres de la démesure dont seul, de toutes les espèces, est capable l’être humain, même quand il est adolescent.  L’enquête dira pourquoi ce garçon de 17 ans a tué trois petites filles à coup de couteau, apparemment au hasard d’une rencontre, Réduire la ou les causes de ce crime au fait migratoire vise à évacuer cette spécificité en fournissant la « rationalité rassurante » constitutive de la théorie du bouc émissaire dont se nourrit l’idéologie d’extrême-droite. En Angleterre, en France, partout, elle est l’expression, non politique, des peurs et de l’angoisse humaines  qui peuvent devenir une pathologie collective dont cette idéologie devient alors l’expression électorale du déni. Nous y sommes.

2° Les Africaines des hauts plateaux… la Française de Montbéliard…. Huit contre une… Afrique… Europe… Hum… Manquent seulement les couleurs.

3° Imaginez, par pure hypothèse d’école, que le canon de l’élégance féminine soit la longue jeune femme si mince qu’elle semble souffrir d’anorexie et qui marche comme une mécanique à ressors. Oui, c’est tout à fait invraisemblable, mais ce n’est qu’une supposition. Eh bien, dans ce cas, il y aurait sans doute des jeunes filles qui se mettraient en danger pour leur ressembler, et d’autres qui, parce qu’elles sont le modèle exactement inverse, s’attireraient des remarques désobligeantes.  Ce n’est toujours qu’une hypothèse. Et le jour où une femme qui n’est ni élancée ni maigre s’exposerait pour dire « je suis une femme, moi aussi », il y aurait comme un effet de sidération.

Et, comme raton laveur, 22000 tablettes vieilles de 4000 ans découvertes en Assyrie,  indiquant un « semblant de démocratie » (dit l’article du Monde) quinze siècles avant la démocratie pour de vrai d’Athènes qui condamna à mort et exécuta démocratiquement Socrate au motif qu’il ne croyait pas comme il faut croire, autrement dit parce qu’il pensait.

Journal 74 – Irlande 8 – oxygène et protoxyde d’azote (06/08/2024)

J’ai raconté je ne sais plus où ma rencontre d’une dame âgée, allemande, fredonnant l’Internationale dans le couloir d’un Hôtel de haut standing du sud du Connemara.  Cette vieille dame était la maman d’Ursula, la patronne de l’hôtel en question qui nous avait reçu avec beaucoup de gentillesse, il y a quelques années, pour une simple soupe de midi alors que la salle du restaurant était occupée par un groupe de chasseurs. Elle nous avait fait dresser deux couverts dans un petit salon, nous avions discuté – elle parle le français couramment – et nous avait expliqué que son mari était le chef cuisinier et qu’il était français.

Pour ceux qui n’ont pas lu l’histoire :  nous y sommes retournés l’année suivante, toujours pour la soupe de midi. Nous étions dans la salle de restaurant (les chasseurs étaient repartis) quand j’ai entendu ce que je rappelle au début de l’article. Je suis allé dans le couloir et j’ai vu cette dame, frêle, qui tenait serrée contre elle un bouquet de fleurs qu’elle répartissait dans des vases. Ce qu’elle fredonnait était bien l’Internationale. Nous avons parlé – en anglais. Elle m’a expliqué qu’elle et son mari – passionné par la pêche en haute mer – avaient acheté il y a longtemps cet hôtel, situé dans une baie de la presqu’île de Carna, que géraient maintenant sa fille et son gendre. Elle entrecoupait sont récit par de pathétiques « Plus jamais la guerre, plus jamais la guerre ! » sur un ton et avec un regard qui disaient les souffrances et le malheur vécus.

Ursula nous avait confié que sa maman souffrait des premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer.

Cette dame est morte, en Allemagne, il y a trois jours, et nous l’avons appris hier en nous arrêtant à l’hôtel pour le rituel du la homemade soup et du scone en dessert. J’ai envoyé un message à Ursula pour lui témoigner de notre sympathie et lui rappeler cet événement émouvant.

L’oxygène, c’est le souvenir toujours vif de ce moment de densité humaine et la la route de la presqu’île offrant le spectacle contrasté de la mer, des îlots, du ciel bleu, et, au loin, celui des montagnes ennuagées vers lesquelles nous dirigions pour rejoindre Letterfrack.

Il est aussi celui des rires, des plaisirs, des bonheurs partagés, des rencontres, sur les terrasses, dans les rues, que décrivent certains contributeurs du Monde, parisiens ou venus à Paris pour les JO, répondant à d’autres qui voient plutôt un défoulement plutôt problématique ou qui prédisent un réveil difficile.

Le protoxyde d’azote – qu’on appelle « gaz hilarant » – est ce à quoi me fait penser non seulement l’hystérie patriotique du public des tribunes telle qu’elle est décrite par les articles du Monde, mais la tonalité même dithyrambique de ces articles. France Culture dont la ligne éditoriale ignore habituellement les résultats sportifs donne régulièrement le nombre de médailles obtenues par La France dont Le Monde précise par ailleurs qu’elle n’est pas la même, que l’on considère la capitale effervescente des JO ou la province plutôt atone.  La polémique à propos de la cérémonie d’ouverture n’est pas close, rappellent le journal et la chaine de radio. Je dirais qu’elle couve, comme un incendie mal maîtrisé.

Journal 73 – Irlande 7 – la décadence (03/08/2024)

Tôt, ce matin – un pléonasme – pas de connexion sur mon smartphone (le cottage n’a pas la Wifi), aucun accès au site de France Culture pour le replay (traduction de « rediffusion ») des informations (les horloges irlandaises ont une heure d’avance sur les nôtres), rien, pas le moindre contact avec l’extérieur, sinon par l’intermédiaire de mes sens dont la portée est quand même limitée.  Ça n’a duré que quelques minutes, oui, mais c’était comme une sensation de fin du monde ou alors la panique d’un Robinson accostant sur son île le lendemain du vendredi (j’aurais pu dire « samedi » mais il fallait qu’apparaisse « vendredi » pour que ce soit amusant façon clin d’œil).

J’écoute donc en replay le journal de 7 h 00 puisqu’il est 6 h 30 (vous suivez ?)  et qu’entends-je ? Poutine n’a pas du tout aimé la cérémonie des JO dont ses porte-parole précisent même qu’elle est, d’après lui, le signe de notre décadence – du latin cadere,  tomber.

D’abord je me réjouis. Vu la grandeur politique, éthique, tout simplement humaine du personnage, ce qu’il appelle décadence ne peut être qu’un essor.

Ensuite, je réfléchis – d’abord la sensation, le sentiment, ensuite la pensée, généralement c’est comme ça que ça marche.

Ce qui m’a réjoui en regardant le résumé proposé par Le Monde, c’est ce que j’appellerai une joyeuse utopie d’humanité commune. Et c’est bien ce qui suscite les réactions hostiles de ceux qui, de l’extrême-droite aux évêques, sont dans le déni de la réalité du commun humain qu’ils contournent par les subterfuges du repli sur soi et de l’immortalité, qui ne diffèrent que par la forme.

Ce que j’ai trouvé inadéquat – Marie-Antoinette décapitée et l’Hymne à l’amour – est le signe d’une faiblesse du discours sans lequel les tableaux-récits sont des juxtapositions, des unités isolées sur lesquelles peuvent se focaliser les critiques.

Autrement dit : à l’immanence de l’arc-en-ciel dessiné par la diversité des facettes de l’humanité représentées dans cette parade, manquait la dimension problématique de transcendance du commun humain, et sans laquelle le récit n’est qu’horizontalité.

Journal 72 – Irlande 6 – Il suffit de couper la protéine en 3 (30/07/2024)

La myopathie de Duchenne est une maladie génétique invalidante qui empêche la contraction des muscles, dont celle du cœur, et contre laquelle il n’y a aucun traitement. Elle est due à l’absence de la protéine qui permet le mouvement musculaire, la dystrophine.

Comme pour beaucoup d’autres choses, il y a le discours « C’est comme ça » « C’ » désignant la fatalité, la nature ou l’ordre des choses, Dieu, tout ce que vous voulez qui fige l’explication, sans doute pour tenter de bloquer le temps. C’est ce que dit, dans un domaine évidemment tout autre, la polémique déclenchée par la cérémonie d’ouverture des JO.

L’autre discours, le discours général dominant, c’est « Comment on peut faire pour réparer ? ». D’où la découverte du patrimoine génétique, puis, pour ce qui nous intéresse ici, l’identification de la dystrophine.

Problème : comment l’introduire dans l’organisme ? Il faut trouver un vecteur, mais sa taille ne permet pas l’utilisation d’un seul.

C’est là que se manifestent les ressors de l’ingéniosité quand est refusé le « c’est comme ça ».

La première solution – reproduction de la protéine en plus petit format – a fonctionné chez les souris, mais pas chez l’homme.

Une équipe de chercheurs de Seattle vient de trouver ce qui semble être la solution : découper la grosse protéine en trois et envoyer les trois morceaux avec trois vecteurs.

Problème : comment ces trois morceaux vont-ils pouvoir se rassembler une fois parvenus dans l’organisme ?

Réponse : en ajoutant dans les virus véhicules une molécule spécifique qui permette leur jonction et qui se dissolve ensuite.

La molécule a été trouvée (inéine) et l’expérience a réussi.

Ce qui veut dire qu’un jour, un incurable aura disparu.

Il y a des matins où les levers de soleil  sont très beaux.

Journal 71 – Irlande 5 – de la couleur de l’âme (27/07/2024)

La question de la couleur de l’âme n’est pas souvent abordée, même par la métaphysique qui s’intéresse pourtant à tout ce qui n’est pas proprement physique. L’âme en particulier.  Les métaphysiciens se demandent donc s’ils ont une âme, c’est même ce qui les constituent en tant que tels : s’ils concluent qu’ils n’en ont pas, ils en restent là, ce que je comprends fort bien, mais s’ils trouvent qu’ils en ont une ils ne cherchent pas plus loin.  Ce qui est quand même surprenant : étant donné que nous différons par nos corps – certains sont noirs, d’autres jaunes, d’autres blancs, d’autres bistres etc. je ne vous apprends rien –, pourquoi les âmes de ceux qui en ont une auraient-elles la même couleur ?

D’où me vient cette question en ce 27 juillet 2024 ? De la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques qui s’est déroulée hier, le 26. Pour ceux qui ne lisent pas de journaux, n’écoutent pas la radio et ne regardent pas la télévision, je précise que les JO ont lieu à Paris et que la cérémonie d’ouverture ne s’est pas déroulée dans un stade, comme c’est la coutume, mais sur l’eau de la Seine et, ce qui était moins prévu, sous l’eau du ciel.

Je ne l’ai pas regardée parce que je suis en Irlande. Je ne l’aurais pas regardée si j’étais en France, mais, comme je viens de le dire, je suis en Irlande. Plus précisément, depuis le début de l’après-midi, nous sommes installés dans le Connemara, où nous savons, depuis M. Sardou, qu’il y a des lacs et des rivières. Entre parenthèses, j’ai lu je ne sais plus où que ceux qui ont écrit le texte et composé la musique de cette chanson – à l’origine elle devait célébrer l’Ecosse – ne connaissent pas l’Irlande – ce que confirment le rythme et la mélodie qui n’ont rien d’irlandais

Quand on vient du nord et qu’on aborde le Connemara par Leenaun… Comment dire…  Si vous avez expérimenté le sentiment de parfaite adéquation entre vous et un paysage, vous comprendrez ce que j’essaie de dire sans trouver les mots.

Je reviens à mon âme.

Je n’ai pas regardé la cérémonie mais j’ai lu les comptes-rendus : dithyrambiques sur France Culture et dans Le Monde, très tranchés dans les contributions : ou génial ou vulgaire ou scandaleux.

J’ai jeté un coup d’œil sur YouTube pour me faire une idée. Je suis tombé sur Marie-Antoinette tenant sa tête tranchée sur ses genoux sur un fond de Conciergerie illuminée et de « Ah ça ira ça ira ! ». J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à sortir de l’obscénité.

En revanche, la flamme transmise à un vieux monsieur assis dans un fauteuil roulant, Aya Nakamura chantant et dansant accompagnée par les musiciens de la Garde républicaine – est-ce que ce ne serait pas un oxymore ? – et la voix de Céline Dion…même si l’Hymne à l’amour (… si tu m’aimes, je me fous du monde entier…) ne me semble pas tout à fait correspondre à la situation… Ah, la voix humaine !

Et là, j’ai trouvé la couleur qu’aurait mon âme si j’en avais une : bleue, plus exactement, fleur bleue.