La prononciation de « Epstein »

Rappel : dans une réunion à Lyon (suite à l’agression et la mort de Quentin Deranque) J-L Mélenchon (LFI) s’est lancé dans ce qui s’apparente à une digression : « Sauf s’il s’agit de l’affaire « èpchtaïne ». Ah, je voulais dire « èpstine », pardon. Ça fait plus russe, « èpstine », hein…  Alors maintenant vous direz [parlant d’Einstein] « ènnstine »au lieu d’ènnchtaïne, parlant de Frankenstein [ personnage du roman de Mary Shelley]  « frankenstine au lieu de « frankenchtaïne ». Eh beh voilà, non ? Tout le monde comprend comment il faut faire… »

Les partis politiques ont réagi en disant qu’il s’agissait d’un propos à visée antisémite [ = la prononciation « ine » évacuerait la résonance juive de « eine »].

Lui rétorque : « J’ai ironisé sur la volonté de vouloir faire avec “Epstine” un nom pour “russifier” le problème. Consternante réaction de ceux qui y voient de l’antisémitisme »,

Le débat implique deux questions :

1 – que dit-il « objectivement » ?

2 – qu’entendent non seulement ceux qui sont présents mais aussi l’opinion publique qui – il le sait – sera informée dans un contexte forcément polémique ?

1 – sa réponse à l’accusation d’antisémitisme ne tient pas dans le sens où, si j’en crois ce que j’ai trouvé sur Internet, en russe le nom se prononce èsptaïne.

2 – oui, mais, peu importe, pour l’oreille lambda, « ine » a une résonance russe.

On ne s’en sort pas, sauf à poser la question qui me paraît essentielle : pourquoi s’est-il lancé dans ce qui apparaît comme une digression ?

Elle s’inscrivait dans la mise en cause des médias (hostiles à LFI) qui fut un objet important du discours : la prononciation d’Epstein (à la russe, dit-il) en étant un exemple.

Mais, si l’on suit son point de vue, pour quoi les médias voudraient-ils russifier le nom ? Pour quoi d’autre, sinon pour faire oublier qu’il est un nom juif ? Et pour quoi le faire oublier, sinon pour dissimuler la « dimension juive » de l’affaire ?  Mais prêter une telle intention aux médias valide la « dimension juive » un constituant important de l’antisémitisme (cf. la récurrence historique du « complot juif »).

Comme il n’est pas possible de soutenir l’hypothèse qu’il serait ou inculte ou naïf ou qu’il n’aurait pas conscience de ce qu’il dit et de la manière dont ce sera diffusé et entendu, ce qu’il dit objectivement, c’est : je veux qu’on parle de l’antisémitisme.

La problématique ne se construit pas à partir de la question « est-il ou n’est-il pas antisémite ? » mais de ce que signifie la création d’un tel débat ? J’entends au-delà de la stratégie de déplacement du problème (l’agression et la mort de Quentin Deranque).

Ce qui est dénié – je ne parle pas seulement de la France – est  [cf. l’article « L’IA et le miroir »] la nature du désarroi dont le particularisme nouveau est que l’existentiel humain n’est plus seulement – comme il pouvait être présenté par le fascisme des années 30 et l’est encore –– un problème contingent soluble par l’élimination [de « l’autre »], mais qu’il apparaît vide de tout sens possible, absurde, par la combinaison de l’absence d’alternative à un capitalisme « pour toujours » [cf. Trump] et de la mutation climatique dont il est la cause.

Autrement dit, le propos de J-L Mélenchon n’est pas une digression : il est une des expressions politiciennes actuelles du refus de la problématique que les êtres humains doivent construire et, depuis la fin des années 80, sans les deux échappatoires historiques de transcendance, à savoir reconnaître le commun humain objectif et répondre à ses exigences.

De ce point de vue, ce propos est irresponsable : en tant qu’il ne sollicite ni la raison ni la pensée, il contribue au désarroi par le recours à l’irrationnel et au passionnel qu’exploite l’extrême-droite.

2 commentaires sur « La prononciation de « Epstein » »

  1. Selon ma connaissance du russe, le nom Epstein (Эпштейн) se prononce « Epshteyn » et c’est la prononciation utilisée aux Etats Unis et qui diffère de la prononciation allemande, utilisée par Einstein ou Frankenstein. Ce qui me fait penser à Mel Brooks dont le héros dans son film « young Frankenstein) choisit de se faire appeler « Frankenstine » pour bien se démarquer de son sinistre ancêtre.

    J’aime

    1. Merci pour les précisions. Pour plus de clarté phonétique j’ai trouvé ceci sur Internet (site de BMF) :  » le financier new-yorkais lui-même prononçait son nom « Epstine », comme le montrent des vidéos publiées par le ministère américain de la Justice ces dernières semaines. »

      Aimé par 1 personne

Répondre à Hélène Volat Annuler la réponse.