Ce que l’on sait de la vie d’Hésiode (8ème siècle avant notre ère), c’est qu’on ne sait rien, ou peu s’en faut, dirait Socrate qui, si la mort n’est pas un sommeil sans rêves, se réjouit à l’idée d’un dialogue de son âme avec la sienne là où elles auront migré.
Et le peu qu’on sait se trouve dans les poèmes qu’il a écrits. Son père élevait des moutons, au pied de l’Hélicon, une montagne proche de Thèbes où étaient censées demeurer les Muses. À sa mort, son frère Persée et lui se disputent à propos de l’héritage et les juges tranchent en faveur de Persée.
Quel rapport avec les deux poèmes ? Et en quoi nous concernent-ils 2800 ans plus tard ?
Celui de la Théogonie (= naissance des dieux du panthéon grec) est la mise en place d’une structure du monde habitable pour l’homme dans un temps où la vie sociale et politique est en train de s’organiser dans des cités gouvernées par des rois. Il commence par une invocation des Muses (115 premiers vers) dont Hésiode nous dit qu’elles sont inspiratrices des rois (pour la justice) et des poètes, dont lui-même qui garde ses moutons au pied de leur montagne.
Celui des Travaux et les jours – explicitement destiné à son frère Persès – invite à une réflexion sur le travail et propose ce qu’on pourrait appeler « vie mode d’emploi à la campagne ».
Les deux poèmes ont été composés (pour être récités devant un public) par un homme qui s’estime victime d’une décision de justice et qui est sous la menace d’un nouveau procès intenté par son frère.
À la différence de la Genèse (premier livre de la Bible – entre le 8ème et le 2ème siècles) (« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ») le récit de la Théogonie ne raconte pas une création du monde, mais la mise en route d’un processus dont le premier élément est ce qu’Hésiode nomme Khaos. La signification du mot (ouverture géante, gouffre, abîme, espace immense*) est l’exact contraire de celle qu’il a pour nous (bouleversement, destruction). [*signification analogue dans la traduction grecque de la Bible, dite Septante, où le retour prophétisé du Messie produit l’ouverture d’une grande vallée dans le mont des Oliviers – Zacharie 14,4.]
« Oui, vraiment, Khaos se produisit le tout premier… » (116,117).
Les 1022 vers du poème racontent donc la généalogie des dieux et des demi-dieux (nés d’une Immortelle et d’un mortel – manquent dans les manuscrits retrouvés ceux nés d’Immortels et de mortelles), soit un catalogue de plus d’une centaine de noms.
Le public qui écoutait Hésiode poète chanteur (= aède) disposait d’une clé de compréhension pour les phénomènes du monde (de la foudre à l’écoulement des sources) et ses propres problèmes (le sommeil, les songes, la détresse…) sans la nécessité sociale d’une création.
Khaos « et ensuite Gaia [de gè, terre > géographie, géologie] au large sein, base toujours sûre de tout » (le mot au pluriel sans précision désigne les hommes et l’ensemble du vivant terrestre). (117)
La nature du troisième élément « Eros (désir violent, grand désir), le plus beau chez les dieux immortels, affaiblit les membres, et dans les poitrines de tous les dieux et les hommes soumet l’esprit et la sage volonté » (120,121,122)donne à l’ensemble la tonalité d’une conception immanente, matérialiste, du monde mû par une énergie intrinsèque :
– celle de Khaos donne naissance à deux éléments : Érèbe (Erebos : les ténèbres des enfers) et Nuit (Nux) de qui naissent Éther (Aithèr : région supérieure de l’air) et Jour (Hèmera) (124)
– celle de Gaia qui « produisit Ouranos étoilé égale à elle-même afin qu’il puisse la couvrir pour toutes choses » (126,127) Il sera « l’assise sûre pour les dieux bienheureux » (128). Enfin, elle enfantera les grandes Montagnes où séjourneront les déesses, les montagnes « encaissées comme un vallon », séjour des Nymphes, « la mer infertile » (par opposition à la terre cultivée) et Pontos (personnification de l’élément liquide). (129,130,131)
À l’époque où écrit Hésiode, Zeus, qui sera un des produits de Gaia et d’Ouranos (le ciel) est considéré comme le père des dieux et des hommes.
Que peut signifier ce qui apparaît comme une distorsion entre le récit du poète et le discours religieux ?