La Parure (Maupassant) et le récit d’un contresens.

Alexandre Péraud, président de l’université Bordeaux, professeur de littérature,  française, auteur de l’essai Le récit économique (Le Bord de l’eau) était l’un des invités des Matins de France Culture (07/04/2026). Thème de l’émission : « Littérature ou capitalisme : qui modèle notre monde ? »

Question du journaliste : L’une des dettes les plus terribles est la dette de Madame Bovary ?

Sa réponse : « Toutes les dettes romanesques sont terribles. Depuis Le marchand de Venise chez Shakespeare jusqu’à Madame Bovary… la dette dans La Parure, souvenez-vous de cette histoire terrible chez Maupassant… »

La Parure (publiée dans Les contes du jour et de la nuit – 1884) est un conte écrit par Maupassant – non un roman, comme le dira un peu plus tard le professeur – dont le résumé qu’il en présente est faux quant à l’essentiel de la problématique, ce qui induit un contresens.

Voici comment commence le conte : Mathilde est mariée à un petit fonctionnaire du ministère de l’Instruction publique et elle est malheureuse : « Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes (…) Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales (…) Aux grands salons vêtus de soie ancienne (…) Elle n’avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n’aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée. Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. »

C’est une « Bovary », mariée elle aussi à un homme sans autre ambition que la vie ordinaire qu’il mène et que Maupassant résume dans cette exclamation au moment où il se met à table : « Ah ! le bon pot au feu ! Je ne sais rien de meilleur que cela… »

Un jour, l’employé reçoit une invitation du ministre pour une soirée au ministère. L’invitation perturbe Mathilde qui estime ne pas avoir la toilette qui convient. Son mari lui donne l’argent nécessaire à l’achat d’une robe. Pour la parure qui devra l’orner, elle demande à son amie Jeanne de lui prêter un de ses bijoux. Jeanne lui présente un « large coffret » et « Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants ; et son cœur se mit à battre d’un désir immodéré. »

Son amie la lui prête. La soirée est un triomphe pour Mathilde (« Le ministre la remarqua »), mais au retour, elle découvre avec effroi qu’elle n’a plus la rivière de diamants autour du cou. Ils la cherchent, ne la retrouvent pas et se résignent à devoir la remplacer. Ils découvrent chez un bijoutier une rivière à peu près identique, qui coûte 40 000 francs, une fortune. Ils n’ont pas d’argent, donc ils empruntent et Mathilde rapporte la nouvelle rivière dans l’écrin de l’ancienne que son amie reprend sans l’ouvrir. Les conditions de vie du couple se dégradent fortement pendant les dix ans du remboursement. Mathilde « semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. »

Un jour, dans la rue, elle rencontre Jeanne qui ne la reconnait pas tant elle a changé. Elle lui raconte la perte et le remplacement de la rivière de diamants. Jeanne lui dit alors : « Oh, ma pauvre Mathilde ! mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !… »

C’est par cette exclamation que Maupassant termine son récit.

Voici ce que dit Alexandre Péraud  «  (…) elle rapporte triomphalement l’argent [à son amie], je rembourse ma dette, je suis fière, je me conforme à l’ethos bourgeois, et c’était un faux, et en fait elle meurt, il y a une ironie terrible dans ce roman, à la fois le récit dit tu dois rembourser, la vieille loi de Nietzsche, et en même temps il décrit la cruauté de l’argent qui broie les individus. »

Mathilde ne rapporte pas d’argent – elle restitue un objet prêté, perdu et remplacé – et elle ne meurt pas.

Pourquoi A. Péraud qui a évidemment lu le conte déforme-t-il ainsi le récit ?

Sans doute parce qu’il veut le faire entrer dans le cadre d’une explication a priori, à savoir celle de la dette… qui n’est en rien l’objet du conte de Maupassant, pas plus qu’elle n’est celui de Madame Bovary.

La dette d’Emma n’est qu’un élément périphérique du récit dont le discours concerne l’ennui existentiel d’une femme qui trouve son origine dans le rêve romantique (« Elle avait lu Paul et Virginie…) », telle est du moins la thèse de Flaubert qui, non plus que Maupassant ne fait le procès du capitalisme, comme le font Balzac ou Zola dont Flaubert appréciait la force du « style » tout en lui reprochant l’énoncé de sa démarche contraire à sa conception de l’écriture littéraire.

La dette de Mathilde, comme celle d’Emma, n’est la conséquence ni d’une nécessité économique ni d’un activité spéculative – elles ne sont pas des prolétaires et l’argent n’est pas leur préoccupation – mais d’un jeu dont elles ne sont pas maîtresses et auquel elles se laissent prendre, parce qu’elles sont des femmes, et pas seulement du 19ème siècle,  selon l’idéologie misogyne de leurs créateurs.

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