Apologie de Socrate (20 – conclusion )

                                                          – I –

Imaginons Socrate acquitté.

Il a été accusé de corrompre les jeunes gens par ses discours, de ne pas respecter les dieux de la cité et d’en introduire de nouveaux, il vient de prononcer son apologie et la majorité des 500 jurés vote son acquittement avec des haussements d’épaules et des hochements de têtes de forte réprobation mécontente à l’adresse des trois pitoyables accusateurs imbéciles qui devront payer pour avoir méprisé la démocratie en croyant le peuple capable d’un tel déni de justice.

C’est alors que, 2500 ans plus tard, nous n’en finirions toujours pas de célébrer la démocratie athénienne.

Seulement, voilà : dans la réalité, Socrate n’est pas acquitté, il est condamné à mort et exécuté, et nous n’en finissons toujours pas de célébrer la démocratie athénienne.

Il y a donc une anomalie qui pourrait être formulée ainsi : relativement à la démocratie, en quoi cette condamnation n’est-elle pas, pour nous, rédhibitoire ?

C’est très simple :  elle ne l’est pas si la démocratie n’est pas un absolu mais un relatif. En d’autres termes, la démocratie n’existe pas, seules existent des formes d’une démocratie en construction permanente qui tend vers un idéal par définition inatteignable. Nier la démocratie athénienne à cause de ce procès est donc aussi absurde que nier la philosophie grecque au motif qu’elle ignore la problématique de l’esclavage.

C’est vraiment très simple.

Oui. Seulement, si nos sociétés sont toujours et encore intriguées par ce procès, c’est peut-être bien parce que se pose la question d’une essence de la démocratie qui alimente sans fin nos débats philosophiques et politiques.

Et puis, dans sa récusation de la démocratie, quelle place occupe dans la pensée de Platon la condamnation de son « maître » ?  L’aurait-il rejetée dans les même termes s’il avait été acquitté ?

Imaginons encore. Mais là, nous sommes dans le réel.

Il y a cet homme seul face à cinq cents de ses concitoyens qui ont été convoqués par tirage au sort pour le juger. Et sur quoi vont-ils s’appuyer pour décider de sa vie ou de sa mort ? Sur rien d’autre que ce que nous appelons pour nos jurés d’assises l’intime conviction.

L’intime conviction, c’est quoi ? Une interaction entre une perception et une pensée, jusqu’à leur confusion. C’est pour cela que le juré n’a pas à fournir de justification. La compétence pour décider de la vie et de la mort est celle de l’intime conviction.

Ici, pour un objet d’apparence immatérielle. Les discours, les mots, les idées, les croyances qui sont reprochés à Socrate, ne sont pas tangibles comme l’acte criminel et son couteau. Là, oui, on peut dire que c’est très facile, il y a le couteau, les témoins, le sang, le mobile.

Il faut donc imaginer ces hommes-jurés qui doivent décider de la vie ou de la mort d’un marginal qui ne l’est pas vraiment puisqu’il a été un soldat courageux, un prytane également courageux et qu’il a refusé de collaborer avec la dictature.

Comment acceptent-ils pour une telle accusation la seule hypothèse du procès et, plus encore, la mort demandée ?

Il faudrait scruter leurs visages pour essayer de discerner… quoi au juste ?

Discerner ce qui permettrait de comprendre ce qui conduit un homme à accepter de décider de tuer un homme, là, comme ça, à froid,  de manière anonyme, simplement en déposant dans l’urne un petit objet de rien du tout. Scruter, comme Martha Gellhorn et Hanna Arendt (article du 06/09/2020) scrutent le visage d’Eichman pour tenter de comprendre…  et qui ne voient rien.  

C’est au-delà du visage. Je ne parle pas des Athéniens du début du 4ème siècle, non, mais, selon le constat dont j’ai souvent fait état dans le blog, je parle de nous, là, maintenant. Il ne s’agit évidemment pas d’un renversement de culpabilité, mais de la liberté.

                                                         – II –

Liberté (eleuthéria)n’est pas pour les Athéniens (les Grecs en général) l’objet du débat philosophique ouvert à partir du 17ème siècle par Descartes et Spinoza. Elle concerne alors les individus et la cité dans leur dimension politique et sociale. Pour Platon, la démocratie dégénère forcément en tyrannie à cause de la liberté sans limites qui produit les excès qui produisent la démagogie qui produit le tyran.

Ce qui importe alors, c’est la conformité avec ce qui structure et le monde et la cité. Le monde, ce sont le cosmos et les dieux qui le personnifient, la cité, c’est son autonomie dans le cadre de ce monde.

Socrate présente une réalité radicalement différente : ce qui le détermine, c’est son propre discours, pour agir (la vérification de l’oracle) ou ne pas agir quand se manifeste son daïmôn.

Dire qu’il sait qu’il ne sait pas et que ce savoir d’ignorance constitue un savoir supérieur, le seul qui vaille la peine, c’est dire que la vie doit être un questionnement permanent, l’exact contraire de ce que recherchent les citoyens et la cité qui veulent des certitudes.

Je le disais dans un précédent article : l’accusation était fondée, comme le sera celle du procureur contre Flaubert et Baudelaire.

Anytos avait très bien perçu le danger que constituait le mode de vie de Socrate qu’il fallait donc supprimer parce il était l’expression physique, matérielle, d’un rapport inacceptable à l’objet, en ce sens qu’il substituait à la préoccupation de l’avoir la problématique de l’être, donc celle de la mort qui devenait ainsi un objet dont la construction par l’individu déterminait celle de son être. Autrement dit, une révolution, le renversement du totalitarisme religieux qui fournit toutes les réponses pour l’être.

Si la condamnation à mort de Socrate n’invalide pas pour nous la démocratie athénienne, c’est parce que notre démocratie est analogue dans sa conception et son fonctionnement – un citoyen égale un citoyen et chacun est compétent en tant qu’il est citoyen – et elle est analogue parce que notre philosophie de la vie individuelle et citoyenne l’est également en ce sens que ce qui compte est la possession de l’objet.

Comme les Athéniens du siècle de Socrate, nous attribuons au peuple un absolu – tous les tribuns de tous les partis se réclament du peuple français – , que nous nions à la démocratie – ce qui conduit les plus extrêmes à en faire le procès.

Par son acceptation du verdict, son refus d’utiliser la possibilité de s’enfuir (cf. le Criton) et la manière dont il meurt (cf. le Phédon) Socrate inverse une nouvelle fois le rapport convenu : par son obéissance aux lois il affirme l’existence d’un absolu de la démocratie,  et  par sa discrimination des jurés, il nie l’existence du peuple en tant qu’addition de citoyens.

C’est en quoi l’Apologie est un texte d’actualité.

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