Ancien directeur général de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et président émérite de l’Institut Jacques Delors, Pascal Lamy était l’invité des Matins de France Culture le 02/04/2026.
Extrait : « Le monde tel qu’il est aujourd’hui n’a pas été construit pour des conflits guerriers. Or là, on est en présence d’une guerre catastrophique déclenchée par un psychopathe narcissique mégalomane qui en veut toujours plus pour son show à la télé (…) C’est une crise énergétique mondiale énorme qui commence à provoquer une crise économique, plus d’inflation, moins de croissance et plus de pauvreté »
Ce type de propos, pour séduisant qu’il soit, surtout à l’oral (la critique indignée est énoncée d’une voix au timbre agréable sur le ton du rejet de la langue de bois académique) est un exemple de la misère de l’analyse quand elle se limite aux perceptions – quelles qu’en soient la justesse et les connotations – autrement dit à la phénoménologie.
La première phrase est de l’ordre de la généralité idéaliste. « Le monde tel qu’il est aujourd’hui » est une expression qui ne rend pas compte de la diversité des situations qui le constituent, et « n’a pas été construit », qui ne dit rien de l’identité du ou des constructeurs, laisse entendre qu’il y aurait quelque part une intentionnalité philanthropique et pacifique consensuelle contrariée par une méchanceté d’ordre pathologique.
Les qualificatifs visant D. Trump participent de la croyance que ses décisions seraient celles d’un malade (certains disent qu’il est fou) : comme la phrase précédente, ce diagnostic de type médical fait l’impasse sur la question que pose le besoin éprouvé par une majorité d’États-Uniens d’élire cet homme.
Quant à l’énormité de la crise, elle n’est pas la première et ses effets sont une constante de l’histoire du capitalisme.
La limite est là : s’il reconnaît que ce type de dysfonctionnement est intrinsèque du capitalisme, il en distingue « les formes les plus extrêmes » qu’il oppose au « capitalisme raisonné », comme si le capitalisme n’était pas une entité précisément constituée par l’alternance nécessaire de phases plus ou moins brutales et délétères. Dire, en le déplorant, qu’il « marche sur la tête » laisse entendre qu’il existerait quelque part un bon capitalisme, sans les démesures qu’il dénonce.
Il se réfère à Marx dont il dit qu’ « on l’a écouté » – s’il évoque la concentration du capital, la plus-value, la distinction des capitalismes indique qu’il l’a mal écouté – mais qu’on n’a pas réussi à mettre en place un système politique de remplacement.
Autrement dit, c’est triste, scandaleux (référence à l’enrichissement de la famille Trump), mais il n’y a pas d’alternative.
À aucun moment, il ne pose la question essentielle, à savoir ce qu’est le capitalisme, au-delà des formes qu’il a prises à partir de la fin du 18ème siècle, comme si l’exploitation de la force de travail et le besoin de posséder toujours plus étaient nés en même temps que le développement moderne de l’industrie et du commerce.
C’est aussi la limite de Marx dont témoigne le fiasco des révolutions à visée communiste.
*Je développe cette problématique dans articles publiés sous le titre Le commun aujourd’hui (à partir du 23/11/2025), La cause première (à partir du 21/10/2022) et État des lieux : essai sur ce que nous sommes (à partir du 02/09/2020).