Après le deuxième vote qui le condamne à mort, Socrate prononce deux derniers discours. Le premier s’adresse à ceux qui l’ont condamné, le second à ceux qui ont voté pour son acquittement. Deux discours qui n’ont vraisemblablement pas été prononcés tels quels. La proclamation de la sentence mettait un point final au procès, et il est difficile d’imaginer les 500 jurés demeurant à leur place pour écouter le condamné en dehors du cadre judiciaire.
Que Platon soit peut-être le seul narrateur – il est possible que Socrate se soit adressé à quelques-uns des jurés qui l’auraient rejoint pendant les formalités administratives – n’a pas d’importance puisqu’il ne s’agit plus de convaincre un jury désormais absent, mais d’expliciter la cause du procès et de la condamnation.
Le premier débute ainsi : « Pour une durée qui n’aurait certainement pas été longue, Athéniens, vous allez avoir de la part de ceux qui veulent insulter la cité, la réputation et l’accusation d’avoir tué Socrate un homme savant et instruit (sophos*) ; car ils disent que je suis savant et instruit, même si je ne le suis pas, ceux qui veulent vous adresser des reproches. Oui, si vous aviez patiemment attendu un peu de temps, cela vous serait arrivé naturellement : voyez en effet mon âge, fort avancé dans la vie et proche de la mort. » (38 c)
[*Il est important de donner à l’adjectif le sens qui rappelle que la « certaine science » dont Socrate reconnaît au début de sa plaidoirie qu’il la possède – la « science proprement humaine » – ne peut pas être un savoir qui résulterait d’un apprentissage, mais la capacité intrinsèque de l’homme de distinguer croire et savoir et le choix de l’exploiter.]
Cette remarque sur l’âge adressée à ceux qui avaient voté la mort [« J’adresse cela non à vous tous, mais à ceux qui m’ont condamné à mort. » (38 d)] posait – et pose encore – la question de la nature de l’enjeu de la peine de mort : non pas la mort, mais tuer.
Il explique ensuite que ce qui a fait pencher la balance, ce n’est pas l’indigence de ses paroles, c’est son refus de se comporter comme le font habituellement les accusés : « Je préfère de beaucoup mourir en m’étant ainsi défendu que vivre à ce prix. ( = pleurer, gémir, dire des choses qu’il estime indigne de lui).» (38 e)
Une manière de souligner la dimension aléatoire non seulement de l’accusation mais du tribunal lui-même dont la décision dépend non de la pensée, de la réflexion, mais de l’émotion.
Cette question qui concerne la démocratie (le peuple exerçant le pouvoir, en l’occurrence judiciaire) est encore d’actualité, comme celle de l’évitement de la mort à tout prix qu’il refuse : « Mais je crains qu’il ne soit pas difficile d’échapper à la mort, citoyens, mais qu’il soit très difficile et de beaucoup d’échapper à la mauvaiseté* : car elle court plus vite que la mort. »(39 b)
*le nom grec ponêria signifie à la fois mauvais état physique et moral (= méchanceté, perversité), que rend « mauvaiseté » alors que « méchanceté » choisie par EBL réduit le sens au seul champ moral. Je comprends que la difficulté la plus grande est une harmonie du corps et de l’esprit, ce que le poète latin Juvénal (1er siècle de notre ère) exprime par la formule célèbre « mens sana in corpore sano » = un esprit en bonne santé dans un corps en bonne santé.
Socrate ajoute qu’il a été rattrapé par la mort parce qu’il court moins vite que ceux qui ont voté sa mort, plus jeunes, et qui ont donc été rattrapés par la disposition au mal (kakia) parce qu’ils courent plus vite. Un trait d’humour qui correspond à ce qu’il a dit de la mort et qu’il va préciser à nouveau en s’adressant à ceux qui ont voté son acquittement.