Après avoir entendu sa plaidoirie, que pouvaient se dire à eux-mêmes les 500 jurés, et quels signes pouvaient-ils échanger ?
Ce qui est sûr, puisque l’accusation était assortie de la peine de mort, c’est que 280 citoyens (sur 500) furent convaincus que Socrate était en train de démolir les fondations de la cité et qu’il en avait fourni la preuve et par ses paroles et par ce dont il était la représentation matérielle, autrement dit par un rapport perçu comme insupportable, dans le cadre d’une représentation préétablie, entre un langage et un mode d’être – je reviendrai dans la conclusion sur cette problématique, toujours d’actualité.
Dans l’introduction de ce deuxième discours (il doit proposer la peine qu’il estime convenable) il déclare que le résultat du vote (il s’attendait, précise-t-il, à une majorité plus importante de voix pour sa condamnation) s’explique non par Mélètos (le poète accusateur en titre) mais par Anytos (l’homme politique industriel) et Lycon (l’orateur), une manière de dire que c’est dans ce qu’ils représentent qu’il faut chercher la cause de sa condamnation.
Le raisonnement qui suit est « socratien » en ce sens qu’il obéit à la même logique que celle de ses questionnements.
« Cet homme propose de me punir de mort. Soit. Et moi, en retour, quelle peine vais-je vous proposer contre moi ? N’est-il pas évident que c’est celle qui convient ? Quelle est-elle donc ? » (36 b)
« Socratien » en ce sens qu’il va rechercher les critères objectifs sur lesquels il puisse s’appuyer pour obtenir une réponse adéquate.
Donc, « Qu’est-ce que je mérite de subir comme châtiment ou de payer comme amende pour … » – on attend l’énoncé de ce qu’il a fait, mais il va commencer par ce qu’il n’a pas fait – « … n’avoir pas mené une vie tranquille, mais ayant négligé ce dont la plupart se soucient, les affaires pour gagner de l’argent, la gestion des intérêts privés, les charges de stratèges, les discours au peuple, les autres formes d’autorité, les associations politiques, les soulèvements générés dans la cité (…) ». (36 b)
Ce qu’il n’a pas fait, c’est donc ce qui occupe la vie de ceux qui l’écoutent et dont la majorité vient de le reconnaître coupable de ne pas vivre comme eux.
Ce qu’il a fait, c’est « entreprendre de convaincre chacun de vous de ne pas s’occuper de ce qu’il a avant de s’occuper de lui-même, de façon qu’il devienne le plus accompli et le plus sensé, qu’il ne se préoccupe pas des affaires de la cité avant la cité elle-même, et s’occupe ainsi de tout de la même manière. » (36 c), autrement dit : ce que vous avez condamné, c’est ce qui rend service aux individus et à la cité préoccupés, eux, de ce qui ne leur rend pas service.
Conclusion : « Quelle peine est-ce que je mérite pour être tel que je suis ? Une peine bonne, Athéniens, s’il faut me condamner selon ce qui convient à la vérité ; et bonne quant à ce qui me conviendrait. Or qu’est-ce qui convient à un bienfaiteur sans ressources qui a besoin de temps pour vous conseiller ? Rien de mieux ne conviendrait à un tel homme que d’être nourri au Prytanée (Le bâtiment qu’occupaient les prytanes pendant le mois où ils étaient chargés de gérer la cité). (36 d) »
Provocation ? C’est ce que ressentiront certains des jurés (80 qui avaient voté pour son acquittement voteront pour sa mort) malgré son explication de cohérence : de même qu’il n’a pas choisi un langage différent de celui qu’il utilisait et qu’il n’a pas cherché à susciter l’apitoiement, de même il ne veut pas jouer le jeu de la condamnation : il ne s’estime coupable d’aucun mal, donc il ne veut pas proposer de peine ni de prison ni d’exil… à la rigueur 1 mine (mna) d’argent*, avant d’annoncer pour conclure que quatre de ses amis (Platon, Criton, Critobule et Apollodore) en proposent 30.
* Un ouvrier gagnait une drachme par jour de travail et une mine était l’équivalent de 100 drachmes. Ce que propose Socrate équivaut à trois mois de travail d’un ouvrier, ses amis à trois ans.
Si, après la « provocation », la proposition n’avait aucune chance d’être entendue, reste la question de sa signification. Autrement dit, pourquoi Socrate ne s’abstient-il pas de proposer une amende, comme il l’avait indiqué ? On ne sait pas ce qui, à ce moment du procès, a pu être manifesté par ses amis et comment. Ce qui est sûr, c’est qu’en regard de la peine de mort, une mine était une contreproposition dérisoire que je comprends comme le signe de la valeur que représentait ce procès pour Socrate : dire qu’une vie a la valeur d’une mine est absurde. Quant aux 30 mines, ils venaient de l’extérieur et n’impliquaient pas un quelconque changement du discours de Socrate.
Le deuxième vote ne pouvait donc que confirmer le premier.